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vendredi 8 novembre 2024

La déstabilisation de l’Iran par les États-Unis : une longue histoire

 

Kamala Harris a récemment qualifié l’Iran de « force déstabilisatrice et dangereuse » au Moyen-Orient. Si on veut comprendre cette remarque, il faut se pencher sur le contexte puisque cela s’inscrit dans l’histoire des dernières décennies au cours desquelles les États-Unis ont cherché à déstabiliser l’Iran.

Source : Jacobin, Seraj Assi
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

 
Le Chah Mohammad Reza Pahlavi et Jimmy Carter lors d’une cérémonie de bienvenue à la Maison Blanche, Washington, le 15 novembre 1977. (Diana Walker / Getty Images)

Depuis douze mois, depuis octobre dernier, les dirigeants américains se félicitent des bombardements incessants d’Israël sur Gaza, alors même que le génocide qui s’y déroule – financé et armé par les États-Unis – a tué plus de quarante mille Palestiniens, dont près de la moitié sont des femmes et des enfants. Les manifestations de satisfaction se sont poursuivies alors qu’Israël a étendu ses bombardements à trois autres pays arabes : le Liban, le Yémen et la Syrie.

Encore insatisfaits, certains encouragent maintenant Israël à bombarder l’Iran. Joe Biden aurait « discuté » de la perspective d’une attaque israélienne contre les champs pétrolifères iraniens, lesquels constituent la base de l’économie iranienne et qui s’étiolent en raison de l’embargo américain dévastateur qui dure depuis des décennies.

À la suite du tir de missiles iraniens sur Israël la semaine dernière, effectué en représailles à l’assassinat par Israël de dirigeants du Hamas et du Hezbollah, la Vice-présidente et candidate démocrate à l’élection présidentielle Kamala Harris a qualifié l’Iran de « force déstabilisatrice et dangereuse » au Moyen-Orient, ouvrant ainsi un nouveau chapitre dans la longue histoire belliciste américaine à l’encontre de l’Iran. Lundi dernier, elle est allée encore plus loin en qualifiant l’Iran de « plus grand adversaire » des États-Unis.

Une longue histoire violente

Ceux qui connaissent l’histoire de l’Iran ont du mal à entendre de telles déclarations sans se remémorer le réveillon du Nouvel An 1977, un an avant que la révolution iranienne n’éclate. Alors que les émeutes se multipliaient en Iran, le président américain Jimmy Carter assistait à un somptueux dîner d’État en compagnie du chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, il a alors porté un toast : « Grâce à l’excellent leadership du chah, l’Iran est un îlot de stabilité au coeur d’une des régions les plus troublées du monde. »

Il est paradoxal de noter que ces discours avaient été précédés par un long passé de déstabilisation de l’Iran par les États-Uni, une histoire entachée d’opérations secrètes et d’interventions clandestines. Vingt-quatre ans plus tôt, lors de l’Opération Ajax, la CIA, en collaboration avec le MI6 britannique, avait orchestré un coup d’État qui avait chassé le Premier ministre iranien démocratiquement élu, ce dernier avait remporté la victoire en prônant la nationalisation du pétrole iranien et en le soustrayant au contrôle de l’Occident. Ce coup d’État a entraîné la désintégration de la démocratie naissante du pays et devait hanter les Iraniens pour des décennies.

À partir de la fin des années 1940, dans le feu de la Guerre froide, l’administration de Harry Truman a fait du jeune chah un partenaire important de l’alliance antisoviétique naissante au Moyen-Orient, malgré le ressentiment croissant des Iraniens à l’égard de la corruption du chah et de la façon inconsidérée dont il vendait des ressources de l’Iran à des sociétés étrangères pour financer son train de vie somptueux. La folie dépensière du chah l’a conduit à vendre les droits exclusifs sur le pétrole et le gaz naturel iraniens à des multinationales pétrolières occidentales, principalement l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), qui ont exploité les Iraniens et exporté des millions de barils de pétrole, générant des profits faramineux tout en ne payant pratiquement rien à l’Iran.

Le ressentiment à l’égard du chah a rapidement donné lieu à une contestation populaire. En octobre 1949, Mossadegh, critique de longue date de la dynastie Pahlavi et ardent défenseur du droit de l’Iran à contrôler sa propre industrie pétrolière, a fondé le Front national, une large coalition comprenant à la fois des modérés de la classe moyenne et des membres du parti de gauche Tudeh. Mossadegh et ses alliés ont rapidement exercé le pouvoir au sein du parlement iranien, le Majles, où ils se sont présenté en prônant le partage des profits pétroliers entre l’Iran et l’AIOC, citant l’exemple d’autres multinationales pétrolières opérant au Venezuela et en Arabie saoudite.

Le coup d’État contre Mohammed Mossadegh a entraîné la désagrégation de la démocratie naissante du pays et devait hanter les Iraniens pour des décennies.

Soutenue par le gouvernement britannique, l’AIOC a refusé tout compromis. Le Majles a réagi en nationalisant l’industrie pétrolière iranienne. Peu après, Mossadegh a été élu Premier ministre et a immédiatement annoncé son intention de priver le Royaume-Uni du contrôle des champs pétrolifères et des raffineries iraniennes.

L’Occident n’a pas tardé à prendre des mesures de rétorsion. Lorsque Mossadegh a décidé la nationalisation, les gouvernements britannique et américain ont uni leurs forces pour pousser le chah à destituer son nouveau Premier ministre, menaçant le pétrole iranien d’un embargo international, tout en préparant secrètement un coup d’État à Téhéran.

Le président Dwight D. Eisenhower a donné sa bénédiction à ce projet. Du côté américain, les organisateurs du coup d’État étaient le secrétaire d’État chargé des Affaires étrangères John Foster Dulles, un anticommuniste enragé qui considérait Mossadegh comme un suppôt de la Russie et un « cinglé », et Allen Dulles, le nouveau directeur de la CIA, qui entretenait des liens étroits avec le MI6, agence de renseignement britannique, et adorait les opérations secrètes visant les nations qu’il jugeait susceptibles de faire l’objet d’une tentative de subversion ou d’une prise de contrôle par l’Union soviétique. Pour superviser le plan, Kermit Roosevelt, petit-fils de Theodore Roosevelt et vétéran des opérations secrètes de la CIA, a été envoyé à Téhéran.

Des agents américains et britanniques ont mené ce qu’ils ont qualifié de « contre-coup d’État » contre le gouvernement nouvellement élu, en distribuant de généreux pots-de-vin pour mobiliser des centaines de mercenaires pro-chah, qui ont déferlé dans les rues en scandant des slogans anti-gouvernementaux et en déclenchant de violents affrontements avec les partisans de Mossadegh. Pendant ce temps, le général Fazlollah Zahedi, bien disposé envers l’Occident, et des officiers militaires de droite, ainsi que la police secrète iranienne, connue sous le nom de SAVAK, ont entrepris de rétablir l’ordre et de réprimer la dissidence, en raflant les militants du parti Tudeh, en arrêtant Mossadegh et en redonnant le pouvoir au chah.

Ce n’était qu’un début

Au nom de la lutte contre le communisme, les États-Unis ont contribué à saboter une démocratie florissante au Moyen-Orient. Pour citer l’historien américain Douglas Little : « Après s’être persuadés que l’Iran était sur le point de basculer dans le communisme, Eisenhower et les frères Dulles avaient encouragé les forces pro-américaines à renverser un dirigeant iranien démocratiquement élu et à réinstaller sur le trône du Paon un dirigeant de plus en plus autocratique. »

Le coup d’État de 1953, connu en Iran sous le nom de Coup d’état du 28 Mordad, était le prélude d’une longue histoire d’opérations secrètes américaines destinées à changer des régimes et visant des dirigeants démocratiquement élus dans l’ensemble des pays du Sud. Deux décennies plus tard, au Chili, les États-Unis se sont rendus coupables d’un infâme complot visant à renverser le président socialiste élu Salvador Allende, contribuant ainsi à l’instauration d’une dictature autoritaire de droite.

En Iran, e coup d’État de 1953 n’était qu’un début. Alors que le ressentiment des Iraniens à l’égard du chah grandissait, les États-Unis ont réagi en lançant une nouvelle opération secrète au début des années 1960. Peu après son investiture, John F. Kennedy a élaboré son propre plan pour contrer l’agitation civile en Iran : une « révolution blanche ». En avril 1962, tout juste sorti de la débâcle de la Baie des Cochons, il a invité le chah Pahlavi à Washington, et les deux dirigeants ont envisagé un « plan de stabilité pour l’Iran ». Neuf mois plus tard, le chah dévoilait sa Révolution blanche, un ensemble de réformes modernisatrices « descendantes » destinées à éviter des changements radicaux « ascendants », à l’instar de la révolution rouge de Fidel Castro à Cuba. Au printemps 1963, des volontaires du Corps de la Paix américain se sont rendus en Iran pour y promouvoir la modernisation américaine et, alors que des centaines de sociétés américaines commençaient à investir dans le « miracle économique » du chah, un flux de millions de barils de pétrole quittait l’Iran à destination des alliés de la Guerre froide des États-Unis en Asie et en Europe de l’Ouest.

Pendant ce temps, les dirigeants de l’opposition iranienne, menés par Ruhollah Khomeini, ridiculisaient le chah, le qualifiant de pantin des américains et condamnaient les réformes soutenues par les États-Unis au titre de l’« occitoxification » (Gharbzadegi en persan).

À la fin des années 1960, les responsables américains pensaient que l’Iran appréciait la Révolution blanche du chah. La répression de la dissidence par le chah les a réjouis, de même que sa décision d’exiler Khomeini, qu’ils considéraient comme un « fauteur de troubles islamiques gênant. »

En avril 1962, Kennedy, tout juste sorti de la débâcle de la Baie des Cochons, a invité le chah Pahlavi à Washington, et les deux dirigeants ont envisagé un « plan de stabilité pour l’Iran ».

Richard Nixon et Henry Kissinger sont alors entrés en scène. Souhaitant à tout prix renforcer l’expansion des États-Unis au Moyen-Orient et sortir du bourbier vietnamien, l’administration Nixon considérait alors la monarchie Iranienne comme un supplétif des États-Unis. En 1972, les deux hommes se sont rendus à Téhéran, où ils ont présenté au chah leur « doctrine Nixon » : en échange de l’aide des États-Unis pour assurer la stabilité politique en Iran, les États-Unis autoriseraient le chah à acheter du matériel militaire non nucléaire provenant de l’arsenal américain, notamment des hélicoptères de combat, des avions de chasse et des frégates dotées de missiles guidés.

Le chah a adopté avec enthousiasme la nouvelle doctrine Nixon, se lançant dans des achats somptuaires de matériel militaire américain à hauteur de 13 milliards de dollars, financés par les revenus supplémentaires générés par la montée en flèche des prix du pétrole à la suite de la guerre israélo-arabe de 1973 et de l’embargo sur le pétrole arabe. Mais le boom pétrolier n’a fait que semer la zizanie dans les classes moyennes et populaires iraniennes, celles-ci considérant avec un dégoût croissant les gaspillages du chah en matière d’armement américain. Des émeutes ont éclaté dans les rues de l’Iran et ont été réprimées brutalement par le chah, avec la bénédiction des États-Unis.

Depuis son exil en Irak, Khomeini, de plus en plus populaire, a condamné l’effusion de sang et appelé au renversement du tyran soutenu par les États-Unis. La révolution iranienne n’a pas tardé à voir le jour.

Le 16 janvier 1979, le chah Pahlavi est monté à bord d’un Boeing 707 à l’aéroport Mehrabad de Téhéran et a pris, après une brève escale en Égypte, le chemin de l’exil aux États-Unis. Pour de nombreux Iraniens, donner refuge au chah était un rappel amer de la conspiration de la CIA pour renverser Mossadegh : les États-Unis, semblait-il, étaient un superpuissant voyou qui récompensait les tyrans honnis et punissait les dirigeants légitimement élus.

Après la révolution

Deux semaines après la fuite du chah, Khomeini est revenu en Iran pour la première fois après quinze ans d’exil, promettant d’établir une République islamique et de nettoyer le pays de toute influence qui pourrait encore venir du « Grand Satan ». Khomeini et ses partisans ont battu les forces de gauche qui avaient contribué à renverser le chah et ont rapidement créé leur propre État autoritaire, qui a toutefois bénéficié d’un soutien populaire en raison de son opposition à l’impérialisme américain.

Pourtant, les États-Unis ont continué à se complaire dans le déni. Les élites américaines ont rarement pris la peine de comprendre les mouvements politiques islamistes ou la branche particulière du chiisme de Khomeini. Elles n’ont jamais accepté de voir que les sentiments anti-américains qui couvaient en Iran n’étaient pas d’origine religieuse ou culturelle, ni le produit d’un « choc des civilisations » ou d’autres absurdités anachroniques, mais qu’ils trouvaient leur origine dans la longue histoire d’ingérence des États-Unis dans le pays et dans leur soutien à la dictature du chah.

Les élites américaines n’ont jamais accepté de voir que les sentiments anti-américains qui couvaient en Iran n’étaient pas d’origine religieuse ou culturelle, mais qu’ils trouvaient leur origine dans la longue histoire d’ingérence des États-Unis dans le pays.

Lorsque Ronald Reagan est entré en fonction en 1980, l’Iran était plongé dans une guerre de plus en plus meurtrière contre l’Irak, laquelle a duré huit ans et a fait un demi-million de morts, pour la plupart des Iraniens. Désireuse de régler ses comptes avec l’Iran, l’administration Reagan s’est rangée du côté de l’Irak, fournissant à Saddam Hussein des armes et des avions, des renseignements militaires et des milliards de dollars. Ce qui n’a pas empêché Reagan de conclure en toute illégalité un accord « armes contre otages » avec le gouvernement Khomeiny, dans le cadre du scandale connu sous le nom d’affaire Iran-Contra..

La guerre Iran-Irak s’est terminée par un enlisement. Enhardi par son partenariat avec les États-Unis, Saddam Hussein a envahi le Koweït trois ans plus tard, et les États-Unis se sont rapidement retrouvés en guerre contre leur ancien allié devenu un nouveau paria, l’Irak.

Enferrés dans l’hostilité

Depuis lors, la politique américaine à l’égard de l’Iran est entachée des griefs du passé et s’est enfermée dans une hostilité anachronique. Ne voulant pas se laisser distancer par ses prédécesseurs, Bill Clinton a adopté une politique de « double endiguement », se traduisant par des sanctions économiques invalidantes et des menaces militaires à titre préventif pour affaiblir l’Iran, avec pour point d’orgue la signature de la loi de 1996 sur les sanctions contre l’Iran et la Libye (Iran and Libya Sanctions Act, ILSA).

Dans le même temps, les dirigeants iraniens tentaient de rétablir des liens avec les États-Unis par une série de gestes de bonne volonté. En mai 1997, le modéré et réformateur Mohammad Khatami a été élu président et il a tendu un rameau d’olivier aux États-Unis, mais les iraniens se sont heurtés à la très forte animosité et à la méfiance de l’administration Clinton, celle-ci exigeant sans relâche que l’Iran mette fin à son programme de recherche nucléaire, comme en témoigne la loi sur la non-prolifération des armes nucléaires (Iran Nonproliferation Act) de 2000.

Avec George W. Bush, les néoconservateurs ont officiellement fait de la déstabilisation de l’Iran une vraie politique, là encore en dépit des efforts déployés par l’Iran. Quelques heures après les événements du 11 Septembre, Khatami a adressé ses condoléances à Bush, tandis que des milliers de jeunes Iraniens organisaient une veillée aux chandelles dans les rues de Téhéran. Bush a réagi en qualifiant l’Iran de régime terroriste et de membre de « l’Axe du Mal », aux côtés de l’Irak et de la Corée du Nord. (Ou « Axe de la Malédiction », selon la toute dernière formule de Benjamin Netanyahou, qui y inclut Gaza et le Liban).

Lorsque, quatorze mois plus tard, les troupes américaines ont envahi l’Irak pour déposer Saddam Hussein, c’était au tour de Khatami de condamner les États-Unis. Certains des principaux conseillers de Bush, dont le vice-président Dick Cheney, se sont réjouis en privé de la perspective d’une attaque préventive israélienne contre le complexe nucléaire iranien de Bushehr, et ont même fomenté un complot pour changer de régime à Téhéran. Peu satisfait de sa destruction aveugle de l’Irak, Bush lui-même a donné au Pentagone l’ordre de planifier une attaque contre les installations nucléaires iraniennes, ce dont l’ancien président s’est vanté dans ses mémoires.

En faisant constamment le choix de la punition économique et en cherchant des solutions militaires pour affaiblir le pays, les États-Unis se sont toujours trompés sur l’Iran – qu’il s’agisse de la CIA qui a renversé le Premier ministre démocratiquement élu Mossadegh, de Carter qui a accueilli le chah autocrate, de Reagan qui a envoyé des armes à l’Irak pendant la guerre Iran-Irak, de George W. Bush rejetant un accord sur le nucléaire iranien, ou de Donald Trump sabotant l’accord nucléaire de Barack Obama avec l’Iran et faisant assassiner Qassem Soleimani, ou encore de l’administration Biden se montrant belliciste à l’égard de l’Iran alors que les conflits régionaux se multiplient, attisant les flammes d’une guerre plus vaste – sans compter l’envoi de milliers de soldats américains de plus dans la région et l’obtention d’un paquet d’aide militaire de 8,7 milliards de dollars pour Israël.

Depuis près d’un siècle, les États-Unis s’emploient à déstabiliser l’Iran. Alors que la candidate démocrate à la présidence, une fois de plus, multiplie les tirades contre l’Iran tout en soutenant le nouvel assaut israélien contre le Liban, les responsables américains semblent n’avoir tiré aucune leçon de l’histoire.

* Seraj Assi est un écrivain palestinien vivant à Washington, et l’auteur, plus récemment, de My Life As An Alien (Tartarus Press).

mercredi 6 novembre 2024

La fille du saint (Oleg Frelikh, 1930)


 

SYNOPSIS:
Le drame "La Fille du Saint" est sorti en 1930. À cette époque, en Ouzbékistan, 
les membres du Komsomol faisaient pression sur les paysans pour qu'ils rejoignent 
les fermes collectives, mais le clergé local était contre la collectivisation. 
L'intrigue du film est basée sur ces événements.Le pauvre paysan Tursun 
a amené sa femme à la mosquée. 
Le couple n'avait pas d'enfants et Tursun croyait que sa femme était malade et 
que les prières l'aideraient. Là, l'ishan, le plus haut religieux islamique, 
en fit sa concubine. Le couple a eu une fille, Oinisa. Des années plus tard, 
Ishaan l'a vue par hasard et a décidé de l'épouser. Pour empêcher ce mariage, 
sa mère a envoyé Oinisa en ville, où elle a trouvé un emploi dans une usine textile 
et est devenue membre du Komsomol.
Puis Ishan, qui s'est opposé au régime soviétique, a persuadé Tursun de tuer sa femme 
parce qu'elle avait voué sa fille à une voie pécheresse. Mais lors de la tentative 
d'assassinat, Tursun a appris la vérité sur la naissance d'Oinisa. 
OU ALORS : Lorsque le voile intégral de sa femme Khakima tombe accidentellement, 
Abdu Nabi utilise ce prétexte pour purifier la jeune femme des mauvais 
esprits ; profitant de son impuissance, il la viole. Khakima donne 
bientôt naissance à une fille, Oinisa. 
Année de sortie : 1930. 
Durée : 58 mn.
Genre : Drame

Autres noms : Zelim Khan
 
Réalisateur(s) : Oleg FRELIKH
 
Casting:
L. JALILOVA ...Oinizo
Rustam TURA-KHOJAEV ...Tursun
S. KHOJAEV ...ishan Abdu-Nabi
Z. SHAKIROVA ...Hakim
 
Opérateur(s) : Alexander GINTSBURG
 

 

We can do it (animation anti-fasciste soviétique, 1970)


 

Histoire africaine (URSS, 1963)

 

African story USSR cartoon of 1963 based on the parable of Jomo Kenyatta about the struggle of the peoples of Africa against the colonialists.

mardi 5 novembre 2024

30 ans de préparation USA - « Les 6 méthodes de la Rand »

🔸Brzezinski a été conseiller des administrations des présidents américains J. Kennedy et L. Johnson, ainsi que  d'Obama pendant la période électorale. Responsable de la politique internationale USA sous Carter (1977-1980), il envoya Ben Laden en Afghanistan et développa le terrorisme « islamiste » pour renverser le gouvernement de gauche et attirer l'URSS dans un piège.

🔸Synthétisant les concepts géopolitiques de MacKinder et des géopoliticiens américains Admiral Mahan et Spykman, il créa la doctrine d'un nouvel expansionnisme américain. Dans Le Grand échiquier, paru en 1997, il expose les moyens de perpétuer la domination mondiale des USA. L'essentiel est de contrôler l'Eurasie. Il faut donc la diviser et empêcher les alliances entre Moscou, Berlin et Pékin. Brzezinski annonce les stratégies que suivront toutes les administrations USA jusqu'à aujourd'hui.

- dominer l’Eurasie

🔸« L'Eurasie demeure l'échiquier sur lequel se déroule le combat pour la primauté globale. La façon dont les États-Unis gèrent l'Eurasie est d'une importance cruciale. Le plus grand continent à la surface du globe en est aussi l'axe géopolitique. Toute puissance qui le contrôle, contrôle par là même deux des trois régions les plus développées et les plus productives. 75% de la population mondiale, la plus grande partie des richesses physiques, sous forme d'entreprises ou de gisements de matières premières, quelque 60% du total mondial. »

🔸Il s’agit donc de briser les partenariats et les échanges économiques pouvant renforcer les rivaux. Tous doivent être affaiblis méthodiquement et pour cela il faut diviser et paralyser l’UE tout en affaiblissant durablement la Russie qui doit être divisée en trois. Intégrer l'Ukraine dans l'OTAN et la retourner contre Moscou doit être la clé de la stratégie USA dont ce livre annonce les différentes étapes. Et même la date approximative des événements qui surviendront effectivement.
 

- diviser les « vassaux »

🔸« Les trois grands impératifs géostratégiques des USA: éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l'état de dépendance que justifie leur sécurité; cultiver la docilité des sujets protégés; empêcher les barbares de former des alliances offensives. »

🔸« Si l'espace central [ndlr: la Russie] rompt avec l'Ouest et constitue une entité dynamique, capable d'initiatives propres; si dès lors, il assure son contrôle sur le Sud ou forme une alliance avec le principal acteur oriental [ndlr: La Chine], alors la position américaine en Eurasie sera terriblement affaiblie. À l'Est, l'union des deux principaux acteurs aurait des conséquences similaires. Enfin, sur la périphérie occidentale, l'éviction des USA par ses partenaires [ndlr: L'Europe] signerait la fin de la participation américaine au jeu d'échecs eurasien. »

- jouer la France contre l’Allemagne, contrôler l’UE

🔸« La France n'est pas assez forte pour faire obstacle aux objectifs géostratégiques fondamentaux des USA en Europe, ni pour construire une Europe conforme à ses vues. De ce fait, ses particularismes et même ses emportements peuvent être tolérés. »

🔸« L'Allemagne pose des problèmes d'une autre nature. Si l'on ne peut nier sa prééminence régionale, il serait imprudent de l'entériner officiellement. À long terme, toutefois, le leadership allemand ne saurait être le moteur de la construction européenne. »

- contrôler l’Ukraine grâce à l’OTAN

🔸« En 2010, la collaboration franco-germano-polono-ukrainienne, engageant quelque 230 millions de personnes, pourrait devenir la colonne vertébrale géostratégique de l'Europe. .... L'intégration des États balkaniques pourrait amener la Suède et la Finlande à envisager leur candidature à l'OTAN. Au cours de la période suivante (soit de 2005 à 2010), l'Ukraine pourrait à son tour être en situation d'entamer les négociations en vue de rejoindre l'UE et l'OTAN. »

- « l’expansion de l'OTAN est essentielle.

🔸À défaut, les USA n'auraient plus les moyens d’élaborer une politique d'ensemble en Eurasie. Si, en dépit des efforts investis l'élargissement de l'OTAN ne se réalisait pas, leur échec aurait des conséquences désastreuses. It remettrait en cause leur suprématie, paralyserait l'expansion de l'Europe, démoraliserait Europe centrale et pourrait allumer les aspirations géopolitiques, aujourd'hui dormantes, de la Russie. »

🔸Pourquoi ce « programme Brzezinski » n’est-il jamais cité par les médias occidentaux ?

🔸Brzezinski a expliqué comment Washington devrait agir pour contrôler l'UE. De nombreux responsables politiques US du plus haut niveau ont exprimé la même hostilité envers l'Europe.

🔸1992 - Le président George Bush (1989 - 1993): « Contre l’Europe, nous gagnerons. »
« La Communauté européenne se cache derrière « un rideau de fer » de protectionnisme. Nous avons gagné la guerre froide et nous gagnerons aussi la guerre économique. »

🔸Ayant obtenu le soutien des puissances européennes pour sa guerre contre l'Irak, on aurait pu s'attendre à davantage de bienveillance de Bush père. Pourquoi cette agressivité? La crise économique. Les profits des multinationales sont en baisse. Pour s'en sortir, c'est chacun pour soi. Y compris voler aux « amis » leurs clients et leurs marchés, s'emparer d'entreprises rivales ou les priver d'un accès bon marché aux matières premières africaines. Tout est permis.

🔸1992 - Paul Wolfowitz, le vice-ministre de la Guerre de Bush fils (2001 2005): « Décourager l’Europe occidentale. »
« Les USA doivent s'appuyer sur leur écrasante supériorité militaire et l'utiliser préventivement et unilatéralement. Notre premier objectif est d'empêcher qu'émerge une nouvelle fois un rival. [Il faut] empêcher toute puissance hostile de dominer une région. [...] Ces régions englobent l'Europe de l'Ouest, l'Asie de l'Est, le territoire de l'ancienne USSR et l'Asie du Sud-Est. Nous devons nous occuper suffisamment des intérêts des nations industrielles avancées, de façon à les décourager de défier notre leadership ou de renverser l'ordre politique et économique établi. »

🔸Théoricien du courant néo-con républicain, Wolfowitz estime qu'une fois acquise la victoire sur l'URSS, Washington doit en profiter pour dominer le monde et cesser de ménager ses alliés européens.

🔸Pourquoi les médias européens ne communiquent-ils pas aux citoyens européens des informations qui les concernent tant?

🔸1989. La Guerre froide contre l'ennemi commun soviétique prend fin. Du coup, la rivalité USA - UE va se renforcer. En Irak, pour le pétrole du Moyen-Orient dont l'Europe dépend. En Yougoslavie que Berlin souhaitait coloniser. En Afrique, réservoir de minerais stratégiques et de super-profits des multinationales françaises. Là aussi, les médias européens ne mentionnent pas cette guerre économique et politique « entre amis ».

🔸1999 - Strobe Talbott, secrétaire d'État adjoint de Bill Clinton (1994-2001): « Pas d’euro-armée! »
« Nous ne voudrions pas voir une initiative européenne de sécurité et de défense qui grandirait d'abord au sein de l'OTAN puis grandirait en dehors de l'OTAN et finalement grandirait en s'éloignant de l'OTAN. Car elle pourrait éventuellement entrer en compétition avec l'OTAN.»

🔸Bill Clinton obtint le soutien des Européens pour sa guerre contre la Yougoslavie en 1999. Récompensa-t-il ses alliés ? Nullement. Il voulait les empêcher de créer l’Euroarmée dont rêvaient Chirac, Schröder et quelques industriels de l'armement.

🔸À chaque guerre, les Etats-Unis s'emparent de nouveaux marchés au détriment de leurs rivaux européens. Pas question donc que l'Europe puisse être militairement autonome. C'est pour ça que Washington torpilla les efforts de certains Européens pour une solution négociée avec la Yougoslavie et imposa les bombardements de l'OTAN.

🔸2003 - Richard Perle, figure de proue du think tank PNAC (Projet pour le Nouveau Siècle Américain):  « Berlin et Paris, vous êtes trop solidaires! »

🔸« Les Français et les Allemands ont tendance en chaque circonstance à vouloir être mutuellement solidaires. La profondeur du partenariat franco-allemand s'avérera préjudiciable aux relations avec Washington. »

🔸Novembre 2003. Principal conseiller du ministère de la Défense de Reagan, Perle participe à Berlin à une conférence internationale sur les questions militaires. Il enjoint à l'Allemagne de cesser d'être de mèche avec la France. L’amiral Jacques Lanxade, chef d'état-major français, riposte: les Etats-Unis ne doivent pas essayer de semer la discorde entre Paris et Berlin. Finie, l'amitié ? En fait, la chute de l'URSS et la victoire de l'Occident en 1990 ont laissé le champ libre à la concurrence économique, politique et militaire entre les Alliés d'hier, qui le sont de moins en moins.

🔸En 2014, Nuland lancera « F*ck the EU ! ». Ce n'était pas une grossièreté accidentelle d'une femme surmenée. C’est l’expression claire de la véritable stratégie de Washington. En exprimant aussi élégamment son mépris et son hostilité envers les Européens, Nuland, envoyée d'Obama, ne se doutait pas que sa conversation avec l'ambassadeur américain en Ukraine Geoffrey Pyatt, autour du 25 janvier 2014, était interceptée (sans doute par des hackers russes). Le plus étonnant sera ensuite la discrétion totale des médias européens: on aurait pu s'attendre à une analyse sérieuse des véritables relations entre les « amis » USA et UE. D'autant que Nuland, qui a travaillé pour les républicains aussi bien que pour les démocrates, est un personnage-clé de la politique USA. Elle était numéro 2 des Affaires étrangères dans l'administration Biden.

🔸Toute la crise ukrainienne a-t-elle été annoncée dès 2015 par George Friedman ? Il dirige l'agence de renseignement Stratfor Global Intelligence, la plus influente aux USA et très proche du pouvoir. Elle conseille le gouvernement USA, des personnalités et 4 000 entreprises. Étonnant: 8 ans auparavant, Friedman annonçait ce qui allait se passer en Ukraine.

🔸1. « Nous voulons tenir en laisse l’Allemagne et toute l’EU »
« La priorité des USA est d'empêcher que le capital allemand et les technologies allemandes s'unissent avec les ressources naturelles et la main d'œuvre russes pour former une combinaison invincible. Créer un « cordon sanitaire » autour de la Russie permettra à terme aux USA de tenir en laisse l'Allemagne et toute l'UE.

🔸La préoccupation primordiale des USA, pour laquelle nous avons livré des guerres depuis un siècle - la Première, la Seconde, la guerre froide - a été la relation entre l'Allemagne et la Russie. Car, unies, elles sont la seule force qui pourrait nous menacer. »

🔸2. « Empêcher l’Allemagne d’exporter »
« L'Allemagne est extrêmement puissante économiquement, mais en même temps elle est très fragile géopolitiquement. Et elle ne sait jamais comment ni où elle peut vendre ses exportations. Depuis 1871, cela a toujours été la question allemande et la question de l’Europe. »

🔸Retenant les leçons des défaites USA (Vietnam, Irak, Afghanistan), Friedman expose que les USA ne doivent pas envoyer leurs troupes mais contrôler l'armée ukrainienne et s'en servir pour provoquer et affaiblir la Russie...

🔸3. « Un cordon sanitaire pour blesser la Russie »
« Le principal dans toute cette affaire, c'est que les USA établissent un « cordon sanitaire » autour de la Russie. Et la Russie en a conscience. Elle croit que les USA envisagent de la détruire. Nous ne voulons pas la tuer, juste la blesser un peu.»

 🔸4. « Faisons la guerre, mais n’envoyons pas de troupes »

« Une intervention militaire est pour nous un cas particulier, la dernière possibilité. Nous ne pouvons pas envoyer des troupes USA à la première étape, mais quand nous envoyons des troupes - et ceci nous l'avons bien compris par l'expérience - cette intervention doit s'opérer de façon limitée et non parvenir à des dimensions gigantesques. »

🔸5. « L’armée ukrainienne, c’est notre armée »

En 2015, « …le général Hodges, commandant de l'armée des USA en Europe s'est rendu en Ukraine. Il a annoncé que des formateurs USA allaient maintenant venir officiellement, et non plus seulement officieusement. Il a remis des médailles à des combattants ukrainiens. Dans le protocole militaire, vous savez, des étrangers ne remettent pas des médailles. Mais il l'a fait. Montrant que c'était son armée. »

🔸6. « Le but n’est pas que l’Ukraine gagne la guerre, mais de faire mal à la Russie »

« Les USA ne peuvent pas occuper l'Eurasie. Dès le moment où les premières bottes touchent le sol, la différence démographique fait que nous sommes totalement en infériorité numérique. […] Donc nous n'avons pas la capacité d'aller là-bas mais, en revanche, on a la capacité de, premièrement, soutenir diverses puissances rivales (un soutien politique, économique, militaire, des conseillers) et en dernier recours, des attaques de déstabilisation : les spoiling attacks ne visent pas à vaincre l'ennemi, mais à le déstabiliser.»

Friedman confirme ici la stratégie de Brzezinski de 1997: empêcher à tout prix une alliance Berlin - Moscou et tenir l'Europe en laisse. Ce sont bien les USA qui prennent l'initiative. Leur but: affaiblir la Russie mais aussi l'Allemagne! Il s'agit d'empêcher ces relations commerciales « naturelles »: les Allemands ont besoin d'exporter et la Russie peut absorber ces exportations, les Allemands pourraient fournir du gaz à l'Europe par le Nord Stream-2 [ndlr: l'une des deux branches du pipeline est intacte]! Les sanctions décidées à Washington visent en réalité à affaiblir l'industrie allemande et toute l'Europe. L'Ukraine là-dedans n'est qu'un pion, sacrifié sans état d'âme sur le grand échiquier de la domination mondiale.

🔸Pourquoi les médias européens n'en disent pas un mot?

🔸Les médias présentent chaque crise internationale (Ukraine, Syrie, Biélorussie, Caucase, Asie centrale, Moldavie et Transnistrie) comme un événement isolé, pour lequel ils pointent chaque fois la responsabilité des « méchants » locaux ou globaux (Moscou). Ce document présente l'avantage de replacer tout cela dans le contexte général. Toutes ces crises ont été fomentées ou attisées par Washington.Toujours avec le même objectif: affaiblir les rivaux (définis par Brzezinski) et renforcer la domination régionale et mondiale des USA.

🔸Depuis 2019, toutes les propositions de la Rand ont été réalisées. Les USA ont livré des armes mortelles à l'Ukraine, augmenté leur soutien aux forces islamistes en Syrie, tenté un changement de régime en Biélorussie, exacerbé le conflit Azerbaïdjan - Arménie, tenté de prendre le contrôle du Kazakhstan (riche en minéraux et étape importante de la Route de la Soie), et ils s'efforcent d'intégrer la Moldavie dans l'OTAN.

🔸4 mesures pour affaiblir l’économie russe:
✔️augmenter la production de gaz US
✔️renforcer les sanctions commerciales et financières
✔️augmenter la capacité de l'Europe à importer du gaz d'autres fournisseurs que la Russie
✔️encourager l'émigration de la force de travail qualifiée et de la jeunesse diplômée.

🔸4 mesures pour la guerre de l’information 

 🔸Écoutez toujours votre adversaire. Lisez ses documents stratégiques fondamentaux. Aux USA, des organismes officiels publient des analyses exposant sans pudeur les mauvais coups à organiser. La Rand Corporation, financée par le gouvernement et l’armée, est le plus important bureau d’études du pouvoir USA: 1850 employés à son siège de Santa Monica et dans ses bureaux de Cambridge, Bruxelles et Canberra.

🔸En 2019, elle a publié Extending Russia - résumé ensuite dans Overextending and Unbalancing Russia. (Obliger la Russie à s'étendre et la déstabiliser). 47 mesures concrètes pour provoquer et affaiblir Moscou. Toutes les six mesures «géopolitiques» ont été mises en pratique.

👉«Amener la Russie à se battre»! La préface est cynique et instructive : «Les étapes que nous proposons n'auraient pas pour objectif premier la défense ou la dissuasion [...] mais sont plutôt conçues comme des mesures qui amèneraient la Russie à se battre dans des domaines ou des régions où les USA ont un avantage concurrentiel, obligeant la Russie à outrepasser ses limites sur le plan militaire ou économique ou en faisant perdre au régime son prestige et son influence au niveau national et/ou international.»

🔸Il ne s'agit pas pour les USA de se défendre, ni de préserver la paix, mais au contraire d'entraîner et d'enliser Moscou dans des conflits militaires. Provoquer la Russie pour qu'elle veuille s'étendre, puis l'accabler de reproches.

❓Pourquoi les médias européens cachent-ils ce rapport au public ?

🔸La Rand examine «une série de mesures non violentes qui pourraient exploiter les vulnérabilités et les anxiétés réelles de la Russie afin de mettre sous pression son armée et son économie ainsi que la position politique de son régime à l'intérieur et à l'extérieur.»

🔸6 mesures pour provoquer militairement la Russie:
✔️fournir une aide létale à l'Ukraine
✔️augmenter le soutien aux rebelles syriens
✔️promouvoir un changement de régime en Biélorussie..
✔️exploiter les tensions dans le Caucase du Sud.
✔️réduire l'influence russe en Asie centrale
✔️contester la présence russe en Moldavie

🔸Il est évidemment paradoxal de qualifier de «non violentes» la fourniture d'armes mortelles aux milices néo-nazies d'Ukraine, l'assistance aux terroristes islamistes en Syrie, l'exacerbation de la guerre Arménie-Azerbaïdjan, etc. «Non violentes» signifie en fait que l'armée USA ne s'engagera pas directement dans ces pays. Trop risqué. Mais il s'agit bien de stimuler des guerres pour affaiblir la Russie!

🔸Toute première mesure «géopolitique»: fournir des armes mortelles à l'Ukraine! Plutôt cynique alors que, depuis cinq ans, Kiev opprime et agresse les populations du Donbass (10 000 victimes selon les observateurs de l'OHCHR dont plus de 3 000 civils). Les «avantages» sont ainsi exposés par la Rand : «Renforcer l'assistance USA à l'Ukraine, y compris en lui fournissant des armes létales, augmenterait probablement les coûts pour la Russie, en vies humaines et en trésorerie pour tenir la région du Donbass.»

🔸Refaire le coup de l'Afghanistan? La Rand explique: «Davantage d'aide russe aux séparatistes [Ndlr: Ce qu'ils n'étaient pas: jusqu'en 2022, ils demandaient l'autonomie et le respect des droits humains] et une présence supplémentaire de troupes russes serait probablement nécessaire, menant à de plus fortes dépenses, des pertes de matériel, et à des victimes russes.»

🔸Ce que la Rand propose, c'est donc de pousser la Russie à entrer en guerre en Ukraine. Provoquer un nouvel Afghanistan (un nouveau Vietnam) pour nuire à la Russie.

🔸Dès 2019, la Rand consacre un chapitre très détaillé aux « mesures idéologiques et informationnelles ». Étonnamment, la Rand doute de l'efficacité de certaines de ses propositions et y voit des risques importants. Elle ne croit donc guère aux campagnes de promo d'un opposant comme Navalny et semble admettre que Poutine, quoi qu'on pense de lui, bénéfice d'un soutien important et stable dans la population russe. Cependant force est de constater que la campagne de propagande médiatique a réussi à installer une image très négative de Poutine en Europe.

🔸Quel rapport ! Sanctions et guerre économique pour ruiner l'économie d'un pays rival. Provocations géopolitiques pour enliser son armée dans divers conflits régionaux. Guerre psychologique et informationnelle pour isoler ce pays. Plus trois longs chapitres de mesures purement militaires (course aux armements dans l'espace, augmentation de la présence navale, augmentation des forces de l'OTAN en Europe, retrait du traité de non-utilisation des armes nucléaires, etc.). Après les échecs en Irak et en Afghanistan, les gouvernements US n'envoie plus leurs soldats en zone risquée, mais c'est toujours la guerre. Hybride et totale. Contre la Russie, contre ses alliés, et même contre l'Europe qu'ils veulent aussi affaiblir.

🔸Face aux caméras, Washington travaille à « renforcer la paix », « apaiser les tensions », « éviter l'escalade ». Dans les coulisses, elle fait exactement le contraire. Elle ne respecte ni le droit international ni la coexistence pacifique entre des régimes différents. Aussi bien pour Obama que Trump ou Biden, le seul principe est : « America First ». Seuls comptent les intérêts US et tous les coups sont permis.

🔸On s'étonne donc du silence total des médias européens. Pourquoi cachent-ils ce rapport qui permet de comprendre ce qui est arrivé? Un rapport qui ridiculise le refrain sans cesse ressassé «Poutine parano - Personne ne menace la Russie ». Bien sûr que si ! Les très officiels experts de la Rand, grassement payés par leur gouvernement, ont rédigé 47 mesures pour miner la Russie, et toutes sont appliquées.

Source: Michel Colon, Ukraine. La guerre des images



vendredi 1 novembre 2024

205 boulevard Vincent Auriol, 13º arrdt, Paris (Ado Kyrou, 1976)

  Extrait de Les Voisins (Aujourd'hui Madame, Antenne 2)

 

 
Le 205
 
 
Ado Kyrou
 
Le 205

La Joie de Vivre (Anthony Gross, Hector Hoppin,1934)

 

Dans ce court-métrage d'animation, les lignes à haute tension font office de portée musicale, de trapèze et trampoline. Deux jeunes femmes marchent en cadence, énergiques. Leur foulée s'assouplit en pas de deux. Les bretelles de leurs robes blanches vacillent, laissant furtivement pointer un sein. Toute en arabesques, leur danse-acrobate emplit l'espace. Quand soudain un ouvrier se lance à leur poursuite.

Vidéos sur Henri Crolla (1920-1960)

 



 
 


Vidéos de Nino Bizzari

 



jeudi 31 octobre 2024

Comment « l’AFL-CIO », avec l’aide de la CIA, a sapé le mouvement syndical à l’étranger

 SOURCE: LES CRISES

Pendant une grande partie de son histoire, l’AFL-CIO [centrale syndicale nationale qui est la plus grande fédération de syndicats aux États-Unis. Elle est composée de 60 syndicats nationaux et internationaux, représentant ensemble plus de 12,5 millions de travailleurs actifs et retraités, NdT] a soutenu avec enthousiasme la politique étrangère des États-Unis. Pendant la Guerre froide, elle a notamment participé activement aux efforts visant à supprimer les mouvements syndicaux de gauche à l’étranger.

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
 
Le président Richard Nixon fait un geste en direction du dirigeant syndical George Meany lors d’un discours prononcé à la convention de l’AFL-CIO en 1971. (Wally McNamee / Corbis via Getty Images)

En février, l’American Federation of Labor-Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO) a appelé à un cessez-le-feu négocié pour mettre fin au génocide en cours à Gaza. Bien que cette déclaration n’ait pas exigé un cessez-le-feu immédiat, comme l’ont fait d’autres organisations ouvrières et syndicats, cela représente une rupture avec bon nombre des principes de l’AFL-CIO en matière de politique étrangère.

Pendant la majeure partie de ses soixante-huit années d’existence, l’AFL-CIO – la plus grande fédération de syndicats des États-Unis, représentant 12,5 millions de travailleurs – s’est alignée sur la politique étrangère des États-Unis. Elle a même, dans de nombreux cas au cours du siècle dernier, participé activement à des interventions américaines anti-gauche à l’étranger.

Dans son livre à paraître, Blue-Collar Empire : The Untold Story of US Labor’s Global Anticommunist Crusade (L’empire des cols bleus : l’histoire inédite de la croisade anticommuniste mondiale des travailleurs américains), l’historien Jeff Schuhrke retrace les rapports entre l’AFL-CIO et la politique étrangère des États-Unis depuis les débuts de la Guerre froide jusqu’aux années 1990. Il révèle comment, en partenariat avec la CIA et d’autres organes du gouvernement américain, l’AFL-CIO a étouffé les mouvements syndicaux de gauche en Europe, en Amérique latine et en Asie. Sara Van Horn et Cal Turner se sont entretenus avec lui pour Jacobin et ils ont abordé la question des dégâts causés par les interventions de l’AFL-CIO dans des pays comme le Guyana, le Chili et le Brésil, la façon dont la répression de l’organisation des travailleurs à l’étranger a nui aux travailleurs américains et les leçons que le mouvement syndical peut tirer de son histoire compliquée.

Cal Turner : Dans quelle mesure l’AFL-CIO a-t-elle été associée à l’interventionnisme américain au cours du vingtième siècle ?

Jeff Schuhrke : L’American Federation of Labor (AFL) a commencé à mener la Guerre froide avant même que la Guerre froide ne commence, alors que le gouvernement américain considérait encore l’Union soviétique comme un allié du temps de la Seconde Guerre mondiale. C’est en 1944 qu’elle a créé le Free Trade Union Committee (FTUC), qui a tenté de créer des divisions entre les non-communistes et les communistes au sein des mouvements syndicaux d’Europe occidentale.

Lorsque la Guerre froide est passée au premier plan et que la CIA a été créée, certains responsables, au sein du gouvernement, ont pris conscience du travail que l’AFL avait déjà accompli en Europe. Ils ont compris que si la CIA voulait influencer les mouvements syndicaux étrangers, il lui serait difficile de le faire par elle-même. Mais si elle pouvait passer par l’AFL – si des dirigeants syndicaux américains participaient aux interventions – le succès serait au rendez-vous, dans la mesure où les travailleurs d’autres pays seraient plus enclins à faire confiance à leurs collègues syndiqués.

À compter de 1949, la CIA et le Free Trade Union Committee avaient formé un partenariat secret : la CIA finançait le FTUC pour qu’il mène des interventions destinées à diviser les mouvements syndicaux et à les scinder en camps rivaux selon les axes stratégiques de la Guerre froide. Le Free Trade Union Committee devait également tenir la CIA et le département d’État informés de la composition des différents syndicats et de l’identité de leurs dirigeants dans les pays étrangers : à savoir, lesquels étaient susceptibles d’être plus fiables en tant qu’alliés pro-américains et pro-capitalistes, et lesquels étaient plus à gauche ou pro-soviétiques. Grâce au financement de la CIA, cette organisation a pu s’étendre de l’Europe à l’Asie.

Dans le même temps, il existait déjà avant la Guerre froide, un historique d’interventions de l’AFL auprès des mouvements syndicaux d’Amérique latine, en particulier pendant la révolution mexicaine. Cette évolution s’est poursuivie également lors des débuts de la Guerre froide, sur un mode différent de ce que le Free Trade Union Committee pratiquait en Europe et en Asie, mais avec la même idée de départ : diviser la Confédération des travailleurs d’Amérique latine, organisation syndicale de gauche couvrant l’ensemble de cette région.

Le Free Trade Union Committee a cessé ses activités en 1958 après la fusion entre l’AFL et le CIO. Au cours des années 1960 et 1970, les États-Unis ont fait du développement du tiers-monde l’un des principaux axes de leur politique étrangère. L’AFL-CIO s’est adaptée et s’est associée à l’USAID (l’Agence américaine pour le développement international), acceptant l’idée d’utiliser les syndicats pour « moderniser » les pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Ils ont mis en place des programmes de formation destinés à faire en sorte que les dirigeants syndicaux des pays étrangers passent du statut de fauteurs de troubles grévistes à celui de bureaucrates capables de tempérer les revendications des classes laborieuses de leur pays, afin que les gouvernements de ces pays puissent développer leur économie sans céder aux exigences des travailleurs.

On était alors à l’époque du solide mouvement tiers-mondiste des années 1960 et début des années 1970, alors que de nombreux dirigeants politiques anticoloniaux et anti-impérialistes du Sud mondial tentaient de faire valoir leur indépendance économique et politique. C’est au cours de cette période que l’AFL-CIO a régulièrement tenté de saper les mouvements politiques de gauche en Amérique latine.

Si la CIA voulait influencer les mouvements syndicaux étrangers, il lui serait difficile de le faire par elle-même. Mais si elle pouvait passer par l’AFL, le succès serait au rendez-vous.

Au sortir de la guerre du Vietnam, le caractère interventionniste de la Guerre froide s’est quelque peu atténué. Mais dans les années 1980 et au début des années 1990, vers la fin de la Guerre froide, une nouvelle génération de responsables anticommunistes enragés a pris la tête de l’AFL-CIO.

À l’heure où l’économie politique mondiale commence à changer, et alors qu’on assiste à une restructuration économique et à des délocalisations, le nombre de syndiqués américains est en baisse. Pourtant, le président de l’AFL-CIO, Lane Kirkland, et d’autres responsables ont voulu raviver la Guerre froide. Ironie du sort, alors même qu’ils combattaient l’administration de Ronald Reagan sur les questions intérieures, ils se sont associés à cette dernière pour mener des guerres contre-insurrectionnelles musclées en Amérique centrale au nom de l’anticommunisme.

Ils ont coopéré avec l’administration Reagan et des politiciens de droite pour créer la National Endowment for Democracy (NED), qui a renoué avec ce que la CIA avait fait avant la guerre du Viêtnam, à savoir financer de nombreux syndicats et autres organisations de la société civile à l’étranger. Mais au lieu de le faire secrètement, la NED l’a fait ouvertement, en disant : « C’est au nom de la promotion de la démocratie et de la liberté. » L’AFL-CIO a joué un rôle important dans la création de la NED et a été l’un des principaux bénéficiaires des fonds alloués par le Congrès à ces programmes. Elle a été très active en Pologne avec Solidarność, le syndicat anticommuniste qui a fini par être à l’origine, à bien des égards, de la fin du régime communiste en Europe de l’Est.

Sara Van Horn : Vous écrivez que les syndicats américains, en particulier l’AFL-CIO, ont activement encouragé la Guerre froide. Pourquoi les dirigeants syndicaux étaient-ils prêts à collaborer si étroitement avec le gouvernement ?

Jeff Schuhrke : Cela remonte aux Première et Seconde guerres mondiales et au New Deal. Pendant les deux guerres mondiales, les dirigeants de l’AFL ont conclu un accord avec le gouvernement américain, garantissant que la production industrielle ne serait pas perturbée par des grèves pendant la guerre. En échange, l’AFL a acquis une certaine légitimité aux yeux du gouvernement et a obtenu des avantages réels, tels que des journées de travail moins longues, une meilleure couverture sociale et une hausse du nombre de syndiqués. Les responsables syndicaux de l’AFL ont été très fortement marqués par cette évolution. Ils ont compris qu’en s’alignant sur la politique étrangère du gouvernement américain, ils pouvaient gagner en avantages, en légitimité et en protection.

Par ailleurs, l’AFL était traditionnellement une fédération syndicale plus conservatrice, opposée à toute radicalité et aux militants de gauche. Lorsque la Guerre froide a commencé, de nombreux dirigeants de l’AFL avaient déjà une longue expérience de la lutte contre les communistes dans les rangs de leur propre syndicat et du maintien à l’écart des postes de direction de ceux-ci. Ils en étaient venus à se considérer comme les vrais spécialistes de la lutte contre les communistes, bien davantage encore que nombre de responsables de l’appareil de politique étrangère des États-Unis.

Le CIO a également largement bénéficié de son partenariat avec le gouvernement pendant le New Deal et la Seconde Guerre mondiale. Les dirigeants du CIO, comme Walter Reuther, rêvaient de devenir des partenaires à part entière de la planification économique dans un État corporatiste. À l’instar de l’AFL, ils considéraient qu’en prouvant leur patriotisme et leur loyauté envers le gouvernement, ils obtiendraient un siège à la table des négociations. À la fin des années 1940, dans le contexte du maccarthysme et des mutations politiques du début de la Guerre froide, le CIO est également devenu anticommuniste.

C’est l’AFL qui a initialement encouragé la Guerre froide, parce qu’elle n’a jamais toléré les communistes ou voulu former de coalition avec des syndicalistes de gauche, contrairement au CIO qui, pendant de nombreuses années, a accueilli – ou du moins toléré – des communistes dans ses propres rangs. Le CIO était prêt à rejoindre la Fédération syndicale mondiale aux côtés des syndicats soviétiques. C’est une chose que l’AFL n’a jamais acceptée. Ses dirigeants, tel George Meany, se sont toujours montrés prompts à promouvoir une confrontation avec les Soviétiques, en raison de leur propre passé idéologique anti-communiste et de la lutte menée contre les communistes dans les rangs de leurs propres syndicats.

Cal Turner : Vous écrivez que la Guerre froide a directement contribué au déclin des syndicats américains, dont le taux d’adhésion a chuté de 35 % en 1947 à 11 % en 1991. Comment les activités internationales de l’AFL-CIO ont-elles affecté le mouvement syndical ?

Jeff Schuhrke : Un premier facteur a été la part d’attention, de ressources et d’énergie que l’AFL-CIO a consacrée à cette croisade anticommuniste dans le monde, plutôt que d’organiser les travailleurs non syndiqués aux États-Unis ou de réclamer davantage de politiques de protection sociale, moins de dépenses militaires et plus d’investissements dans l’éducation, les soins de santé et les infrastructures, c’est-à-dire le genre de choses qui créent des emplois. En 1966, plus d’un cinquième du budget de l’AFL-CIO était consacré à ces programmes à l’étranger. Sans même compter les millions de dollars que l’AFL-CIO recevait du gouvernement américain.

À partir des années 1970, l’économie politique mondiale était en pleine transformation : l’industrie manufacturière s’est d’abord déplacée vers des régions des États-Unis ne comptant pas de syndicats, le Sud et le Sud-Ouest, puis vers l’Amérique latine et les Caraïbes, et finalement vers l’Asie. L’AFL-CIO ne faisait pas grand-chose pour y remédier, si ce n’est promouvoir les campagnes de marketing « Achetez américain » ou « Vérifiez le logo syndical ». Au contraire, elle se focalisait sur la manière de combattre les communistes et de saper les mouvements de gauche en Amérique latine, en Afrique, en Asie et en Europe de l’Est. L’anticommunisme ici ne se limite pas à une opposition aux véritables communistes ou aux véritables partis communistes : il s’agit d’une opposition à tout mouvement de gauche, ou de classe, visant à l’indépendance économique des pays du Sud global.

Cette croisade anticommuniste mondiale a affaibli et divisé un grand nombre de mouvements syndicaux du Sud, plus combatifs et plus engagés dans les luttes de classe, alors même que ceux-ci auraient pu s’opposer au pouvoir du capital international. Des syndicats dissidents plus conservateurs et plus favorables au capitalisme se sont créés et ont bénéficié d’un financement important de la part du gouvernement américain, par l’intermédiaire de l’AFL-CIO.

Même si tout cela était censé se faire au nom de la libre syndicalisation, un grand nombre de syndicats et de fédérations syndicales soutenus par l’AFL-CIO dans le monde entier faisaient souvent l’objet d’un étroit contrôle de la part des gouvernements de ces pays, en particulier dans le cas de gouvernements anticommunistes et autoritaires. Les seuls syndicats que ces gouvernements toléraient étaient ceux soutenus par l’AFL-CIO.

Alors que la libéralisation du commerce et la délocalisation des emplois manufacturiers américains allaient bon train, les mouvements syndicaux de ces pays auraient pu être des alliés de choix pour le mouvement syndical américain dans sa lutte contre le nivellement par le bas et la promotion de normes plus exigeantes partout afin que le capital n’ait nulle part où aller. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé, dans la mesure où ces mouvements syndicaux déjà affaiblis étaient désormais étroitement contrôlés par leurs propres gouvernements, conséquence des agissements de l’AFL-CIO. En ce sens, les dirigeants de l’AFL-CIO se sont tirés une balle dans le pied.

Tout cela s’est fait en partenariat avec le gouvernement américain. Or, celui-ci, surtout à la fin de la Guerre froide, dans les années 1980 et 1990, a favorisé toutes ces délocalisations et la libéralisation du commerce, en adoptant l’ALENA – des mesures qui ont entraîné la désindustrialisation et fait perdre aux syndicats américains un grand nombre de leurs membres. La même entité avec laquelle l’AFL-CIO s’est associée pendant toutes ces décennies et qui a contribué à la victoire de la Guerre froide a, dans le même temps, bousillé les travailleurs américains. Non seulement elle nuisait aux travailleurs du monde entier, mais au final elle nuisait également aux travailleurs des États-Unis.

Sara Van Horn : Avez-vous des exemples précis qui vous paraissent flagrants et montrent que les syndicats américains ont réprimé l’action politique ou l’organisation de la gauche dans les pays du Sud ?

Jeff Schuhrke : Au début des années 1960, la Guyane est dirigée par Cheddi Jagan, un socialiste qui souhaite nationaliser l’industrie sucrière et, via une transition structurée, mener le pays vers une pleine indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Certains syndicats étaient de son côté, d’autres de celui de ses rivaux politiques. Avec l’aide de la CIA, l’AFL-CIO a contribué à financer les syndicats de l’opposition et à mener une longue grève générale qui a duré environ deux mois, affaiblissant le gouvernement Jagan et finalement poussant ce dernier à quitter le pouvoir avant le début de toute transition vers l’indépendance.

Le fait que Jargan était marxiste n’était pas du goût du gouvernement américain – il pensait que ce serait un autre Fidel Castro, et souhaitait l’arrêter à n’importe quel prix. Habituellement, les membres du mouvement ouvrier de gauche considèrent que les grèves générales sont quelque chose de positif, mais dans ce cas précis, cette grève générale secrètement financée par la CIA, et dont les fonds étaient versés par les syndicats américains, a ébranlé un gouvernement de gauche.

Dans la même veine, au début des années 70, Salvador Allende était au pouvoir au Chili. Il était marxiste, avait été élu démocratiquement et était persuadé que la démocratie permettrait d’instaurer le socialisme. Les anticommunistes des États-Unis et d’Amérique latine le considéraient donc comme particulièrement dangereux, dans la mesure où ils s’appuyaient sur le mythe selon lequel tous les communistes étaient des dictateurs totalitaires. L’administration [Richard] Nixon entendait créer le chaos économique au Chili, et y est parvenue en partie grâce à une série de grandes grèves dans des secteurs tels que l’extraction du cuivre et le transport routier. Ces grèves ont également reçu un accompagnement, un financement et tout un entraînement de la part de l’AFL-CIO, une grande partie des ressources venant de la CIA. Elles ont servi de prétexte aux militaires chiliens d’Augusto Pinochet pour organiser un coup d’État en 1973 et renverser Allende.

L’American Institute for Free Labor Development (AIFLD), principal instrument de l’AFL-CIO en Amérique latine des années 1960 aux années 1990, a organisé de nombreuses formations qui, à première vue, pouvaient sembler très inoffensives, mais dont le but était souvent de lutter contre l’influence exercée par la gauche au sein des syndicats. L’AIFLD a ainsi assuré la formation de plus de trente syndicats brésiliens au cours de l’année qui a précédé le coup d’État militaire de 1964 dans ce pays. Lorsque ce dernier a eu lieu, certains des Brésiliens lauréats du programme de formation de l’AIFLD ont été chargés par la dictature en place de purger les syndicats brésiliens de leurs gauchistes.

Autre exemple : non seulement l’AFL-CIO a soutenu la guerre du Vietnam de manière rhétorique, mais elle était également active sur le terrain, fournissant des fonds et des ressources à la Confédération vietnamienne du travail anticommuniste au Vietnam du Sud, alors que celle-ci cherchait à réduire l’influence du Front national de libération qui était communiste.

Cal Turner : Comment les adhérents de base de l’AFL-CIO ont-ils réagi lorsqu’ils ont appris que la direction de leur syndicat menait des actions anticommunistes ?

Jeff Schuhrke : Avant la guerre du Vietnam, les adhérents de base ignoraient beaucoup de choses. On ne les consultait pas. Aucune de ces politiques internationales n’était démocratique, elles étaient décidées à huis clos, souvent par des responsables ou des collaborateurs non élus.

Ce n’est qu’à la fin des années 60 que les dirigeants syndicaux locaux et les cadres moyens ont commencé à s’exprimer, dans le cadre du mouvement anti-guerre. Des réunions publiques et des distributions de lettres et de journaux émanant de syndicalistes de base ont commencé à être organisées. Ceux-ci s’élevaient contre la guerre du Vietnam et sont entrés en conflit direct avec George Meany, le président de l’AFL-CIO, qui était totalement acquis à la cause de la guerre.

À la fin des années 60, une série d’articles de presse a également révélé certains des liens qui, depuis les années 1940 existaient entre la CIA et les syndicats américains. Ces informations ayant été révélées au grand jour, le nombre de protestations de la base contre les agissements des dirigeants syndicaux a commencé à se faire plus important. Après le coup d’État au Chili, Fred Hirsch, un plombier californien, syndicaliste de base, a rédigé une brochure exposant les liens entre l’AFL-CIO et la CIA dans le cadre du soutien au coup d’État chilien, celle-ci a été distribuée à des milliers de membres du syndicat.

Dans les années 80, il y a eu un mouvement sans précédent de syndicalistes de base et même de présidents de syndicats au sein de l’AFL-CIO, ils essayaient de venir en aide aux syndicats et mouvements de travailleurs les plus à gauche et les plus militants d’Amérique centrale. Le National Labor Committee a également été fondé dans les années 1980 par un groupe de présidents de syndicats qui s’opposaient à cette intervention en Amérique centrale. Ce groupe est à l’origine des premiers débats ouverts consacrés à la politique étrangère dans le cadre de la convention de l’AFL-CIO, ce qui montre à quel point ces décisions politiques avaient été antidémocratiques.

Sara Van Horn : Quelles leçons le mouvement ouvrier d’aujourd’hui doit-il tirer de cette longue histoire ?

Jeff Schuhrke : En quelques mots : ne soutenez pas systématiquement tout ce que fait Washington en matière de politique étrangère. Et pourtant, c’est encore aujourd’hui la position de la direction de l’AFL-CIO.

Au cours des derniers mois, de nombreux syndicats se sont prononcés en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza, ce qui est particulièrement important dans la mesure où cela va à l’encontre de la politique de l’administration Biden. Qui plus est, sept syndicats majeurs ont récemment demandé à Joe Biden de cesser d’envoyer de l’aide militaire à Israël afin de contraindre à un cessez-le-feu. Le fait que les syndicats fassent toutes ces déclarations est une évolution qui va dans le bon sens, mais les actions concrètes se font encore rares au niveau national.

S’il est essentiel d’organiser et de renforcer le taux de syndicalisation, nous devons également nous interroger sur le type de mouvement syndical que nous souhaitons, et ne pas nous contenter d’un mouvement de grande ampleur.

Aujourd’hui, la gauche syndicale doit porter un regard international sur les luttes que nous menons sur nos lieux de travail aux États-Unis. Le message de Donald Trump consiste souvent à dire que les travailleurs étrangers sont nos ennemis. Mais l’histoire de la Guerre froide nous a déjà montré que le nationalisme économique n’est en fin de compte d’aucune utilité pour les travailleurs américains. Il est indispensable de se montrer beaucoup plus critique à l’égard de la politique étrangère des États-Unis.

Cal Turner : Quel impact souhaitez-vous avoir avec ce livre ?
Jeff Schuhrke : Aux États-Unis, depuis quelques années, les gens sont de plus en plus actifs dans le mouvement ouvrier, mais ce domaine de l’histoire du travail a souvent été ignoré, parce qu’une grande partie du mouvement ne se sentait pas à l’aise lorsqu’il s’agissait d’en parler. Dans l’idée, ce livre devait être une introduction et rassembler un grand nombre d’études déjà publiées sur le sujet. J’espère qu’il aidera les personnes qui ne connaissent pas encore le mouvement syndical à comprendre que s’il est essentiel de s’organiser et de développer la syndicalisation, nous devons également nous interroger sur le type de mouvement syndical que nous souhaitons – et ne pas nous contenter d’un mouvement de grande ampleur.

Quels sont les principes de notre mouvement ? Que défend-il ? Quel type de politique a-t-il en matière de politique étrangère ? Nous espérons que comprendre ce passé permettra aux gens de réaliser pourquoi il est important d’avoir une perspective internationaliste et anti-impérialiste lorsqu’il s’agit de reconstruire le mouvement ouvrier.

*

Jeff Schuhrke est historien du travail et professeur adjoint à la Harry Van Arsdale Jr School of Labor Studies, SUNY Empire State University. Il est l’auteur de Blue-Collar Empire : The Untold Story of US Labor’s Global Anticommunist Crusade.

Sara Van Horn est écrivaine et vit à Serra Grande, au Brésil.

Cal Turner est écrivain et vit à Philadelphie.

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
 
 
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  • ForceOuvrièreAméricaine // 26.09.2024 à 09h20

    Plus intéressant serait de rappeler les opérations « d’influence » des services américains en France pour contrer le syndicalisme des marxistes , de la CGT qui risquait d’entraver le plan Marshall. La création de Force Ouvrière par exemple par le célèbre trotskiste Kristol (un des inspirateurs du neo conservatisme/libéralisme) d’abord opposé au communisme quoi qu’il en coûte ( Militant trotskiste aux usa il convertit son action en Europe au service des libéraux us) L’ « écueil » ( comme Brezinski nommait la France ) serait peuplé de « gallo communistes » s’inquiètent les américains (et Cohn Bendit ) dont des syndicalistes. L’histoire française de cette ingérence par les services us mériterait un billet svp


  • Leon // 26.09.2024 à 17h31

    Mme Annie Lacroix-Riz
    https://www.wikiwand.com/fr/articles/Annie_Lacroix-Riz ,
    a abondament ecrit sur le sujet et bien plus…
    Bonne lecture.


  • Lt Briggs // 26.09.2024 à 19h02

    « Alors que la libéralisation du commerce et la délocalisation des emplois manufacturiers américains allaient bon train, les mouvements syndicaux de ces pays auraient pu être des alliés de choix pour le mouvement syndical américain dans sa lutte contre le nivellement par le bas et la promotion de normes plus exigeantes partout afin que le capital n’ait nulle part où aller. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé »

    C’est un point essentiel. Le démantèlement des droits des travailleurs à l’étranger, appuyé par l’AFL et le CIO, a eu un effet boomerang pour les travailleurs américains lors de l’avènement de la mondialisation. Les grandes entreprises ont ensuite eu beau jeu de traiter les travailleurs américains de nantis assis sur des privilèges, soudain devenus trop chers par rapport aux chinois, indiens ou vietnamiens. Un syndicat ne peut pas être à la fois socialiste et impérialiste. Sur le long terme, c’est impossible. L’AFL-CIO a contribué à affaiblir les syndicats étrangers trop à gauche ou favorables à l’autonomisation de leurs pays, au grand bonheur de la CIA, mais le prix à payer a été une détérioration des conditions de travail des salariés américains. Dire que les femmes là-bas n’ont même pas droit à un congé maternité, sauf quelques « privilégiées » qui travaillent pour des entreprises de plus de 50 salariés, qui elles peuvent prendre jusqu’à 12 semaines… non indemnisées. La baisse du taux de syndicalisation des salariés aux Etats-Unis est tout sauf une surprise.

 

Décoloniser nos discours : 10 choses à dire et à ne plus dire dans la lutte contre le langage orwellien

 SOURCE: LES CRISES

 

Voici dix choses à dire et à ne pas dire, avec des exemples et des citations de militants de la décolonisation.

Source: LA Progressive, Marcy Winograd
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Si nous voulons décoloniser la Palestine et toutes les terres que les États-Unis, Israël et les États clients occupent et génocident (oui, le verbe existe), nous devons décoloniser notre discours, notre vocabulaire, notre langage et la façon dont nous formulons les choses. Les mots peuvent non seulement faire évoluer notre propre pensée, mais aussi celle des gens autour de nous qui sont susceptibles de réfléchir à nos paroles longtemps après la fin d’une conversation, au point de remettre en question leurs présupposés antérieurs. Voici dix choses à dire et à ne pas dire, avec des exemples et des citations de défenseurs de la décolonisation et de la démilitarisation :

1. Il faut dire « budget militaire » ou « budget de guerre » ou « entrepreneurs militaires » ou « entrepreneurs de guerre » ou « marchands de mort » lorsque vous faites référence au budget de la « défense » et aux profiteurs de guerre.

L’expression « marchands de mort » remonte aux jours qui ont suivi la Première Guerre mondiale, lorsque la commission sénatoriale des munitions [commission créée à la suite d’informations largement répandues selon lesquelles les fabricants d’armements avaient indûment influencé la décision des États-Unis d’entrer en guerre en 1917, NdT] a procédé à 93 auditions, interrogeant 200 témoins, dont le banquier d’affaires J. P. Morgan Jr, au sujet de l’influence indue des profiteurs de guerre sur la décision d’entrer en guerre.

Sam Pizzigati écrit dans American Merchants of Death-Then and Now (Les marchands de mort américains d’hier et d’aujourd’hui) :

« Au milieu des années 1930, le monde nageait dans un océan d’armes de guerre, et les gens encore sous le choc de la Première Guerre mondiale – la « Grande Guerre » – voulaient en connaître la raison. À cette fin, aux États-Unis, les partisans de la paix « ont suivi la piste de l’argent ». Ils se sont vite rendu compte que de nombreux magnats américains s’enrichissaient grâce à la préparation de la guerre. Ces « marchands de mort » – appellation très imagée de l’époque pour désigner les profiteurs de guerre – avaient tout intérêt à pérenniser la course à l’armement qui rend les guerres plus probables. Selon des millions d’Américains, l’Amérique devait faire en sorte que la guerre ne soit plus une source de profit.

Il ne faut pas dire « budget de la défense » ou « entrepreneurs de la défense » ou « Secrétaire à la défense ».

Le budget de près de mille milliards de dollars que le gouvernement américain consacre à l’armement – bombes de type bunker busters, avions d’attaque, missiles, ogives nucléaires – n’est pas à but défensif mais bien à but offensif. Les 750 bases militaires du Pentagone dans 80 pays, les exercices de guerre dans le Pacifique et les milliards de dollars de transferts d’armes à Israël suscitent une indignation mondiale qui compromet la sécurité des États-Unis. Les marchands d’armes qui profitent de cette barbarie ne passent pas de contrats pour nous défendre, mais pour tirer profit de la mort et de la destruction.

2. Il faut dire « résidents des États Unis, ou public des États Unis » lorsque vous parlez de gens aux Etats Unis, car cette référence est spécifique et ne présente alors pas les Etats Unis comme l’unique représentant des Amériques.

Il ne faut pas dire « Amérique » et « Américains » si on parle uniquement des États-Unis.

Les États-Unis ne sont qu’un seul des pays des Amériques et ils ne représentent pas plus qu’ils ne parlent au nom de toute l’Amérique : Nord, Centrale et Sud, qui compte 42 pays !

3. Il faut dire « colons-colonialistes » ou « colons-terroristes » ou « colons-pyromanes » ou « colonies terroristes » – quand on fait référence à ce qui est souvent décrit comme étant simplement des « colons » et des « colonies ». Au lieu du verbe « implanter », il faut envisager d’utiliser le verbe « spolier » ou l’expression « voler à des fins de colonisation ».

« Au cours des siècles, nos terres sacrées nous ont été volées à maintes reprises et régulièrement par les gouvernements et les populations des États-Unis et du Canada. » Leonard Peltier Prison Writings : My Life is My Sundance. [Écrits de prison : Ma vie est ma danse au soleil, en évoquant la danse du soleil, dans laquelle la douleur conduit à une réalité transcendante, Peltier explore sa souffrance et les enseignements qu’elle lui a apportés, NdT]

Il ne faut pas se contenter de dire « s’installer » ou « colons » ou « colonies » – tous ces termes semblent anodins, sont hors de contexte et laissent penser que des gens épris d’aventure se sont pris en main pour construire des maisons sur des terrains vacants et n’ont pas volés ces terres sous la menace des armes ou n’ont pas mis le feu aux maisons des gens pour voler leurs biens.

4. Il faut dire « génocide perpétré par Israël à Gaza » ou « guerre génocidaire contre (et non à) Gaza » plutôt que « conflit israélo-palestinien » parce qu’Israël bombarde sans relâche les civils palestiniens, détruisant les hôpitaux, les écoles et les centres de réfugiés, tout en instaurant un blocus de l’eau, de la nourriture et des médicaments afin d’imposer une famine systématique à l’encontre de 2,3 millions de personnes. L’assaut d’Israël contre Gaza répond aux critères de la Convention des Nations unies sur le génocide, qui définit le génocide ainsi : « La soumission intentionnelle d’un groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. »

Exemple : La guerre génocidaire d’Israël contre les Palestiniens de Gaza – qui, avec ceux de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et au sein d’Israël même, ont été enrôlés pour servir, à leur corps défendant, de personnification de l’ennemi historique d’Israël – a engendré une affliction et une douleur inimaginables. (Angela Davis : Standing with Palestinians, Hammer & Hope, printemps 2024).

Il faut utiliser « génocide » comme un verbe, même si le dictionnaire dit que c’est seulement un nom. Les verbes sont des mots forts, donc lorsqu’on transforme un nom en verbe ou qu’on le verbifie, on ajoute un sentiment d’immédiateté et d’urgence.

Il ne faut pas dire guerre Israël-Hamas parce qu’une guerre implique que les deux parties sont à égalité, avec les mêmes armes et le même pouvoir politique.

« Il ne s’agit pas d’un assaut. Ce n’est pas une invasion. Ce n’est même pas une guerre. C’est un génocide. » (Andrew Mitrovica. Chroniqueur d’Al Jazeera. 14 octobre 2023.)

De même, il ne faut pas parler de conflit israélo-palestinien pour évoquer l’occupation et le nettoyage ethnique de la Palestine par Israël. Le mot « conflit » suggère à tort que les parties sont égales, ce qui conduit souvent à dire « c’est trop compliqué » – une autre impasse dans la conversation.

Il faut également éviter les mots « campagne militaire » comme dans « Israël a lancé sa campagne militaire le 7 octobre, déclarant que son objectif était de détruire le Hamas ». (Il ne s’agit pas d’une campagne de porte-à-porte, de pétitions et de poignées de main, mais d’un assaut génocidaire contre 2,3 millions de Palestiniens, dont la plupart n’ont rien à voir avec l’attaque du Hamas contre Israël, mais qui sont néanmoins piégés dans un camp de concentration.

5. Il faut utiliser le mot « torture » lorsqu’il s’agit d’un crime qui répond aux critères de la Convention des Nations unies contre la torture, qui stipule : « La torture s’entend de tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d’obtenir d’elle ou d’une tierce personne des renseignements ou des aveux, ou de la punir d’un acte qu’elle ou qu’une tierce personne a commis. »

Dans l’émission Democracy Now (27/08/24), Amy Goodman met en avant une enquête de Human Rights Watch sur les actes de tortures infligées par Israël aux prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes.

Un nouveau rapport de Human Rights Watch décrit en détail les terribles épreuves endurées par huit médecins, infirmières et auxiliaires médicaux récemment détenus dans des prisons israéliennes, où ils ont décrit avoir eu les yeux bandés, avoir été battus, avoir été maintenus dans des positions de stress forcé et avoir été menottés pendant de longues périodes. Ils ont également fait état de tortures, y compris de viols et d’abus sexuels, perpétrés par les forces israéliennes.

Il ne faut pas parler de « mesures coercitives » quand on parle des colonisateurs qui infligent à leurs prisonniers des tortures par simulacre de noyade, des amputations, la famine, des viols et d’autres horreurs.

6. Il faut utiliser la forme active pour montrer que le sujet de la phrase exécute l’action à l’encontre de l’objet.

Depuis le 7 octobre, Israël a tué plus de 40 000 habitants de Gaza et sommé deux millions d’entre eux d’abandonner leurs maisons.

Il ne faut pas utiliser la forme passive.

La forme passive place l’objet de la phrase avant le verbe et peut se dispenser de préciser la personne, les personnes ou le pays qui commet l’atrocité.

Forme passive : « Depuis le 7 octobre, plus de 40 000 habitants de Gaza ont été tués et on estime à deux millions le nombre de sans-abri. » Mais qui est responsable de ces meurtres ? Et qui a arraché des millions de personnes de leur foyer ? Nous ne le savons pas. Les gens utilisent la forme passive quand il s’git d’éviter de tenir les coupables pour responsables.

7. Il faut utiliser le terme « armes » et être précis lorsqu’il s’agit de ce que certains qualifient d’« armes défensives ».

Exemple : « Le président Biden a récemment approuvé l’octroi de 20 milliards de dollars supplémentaires pour l’achat d’armes (avions d’attaque, missiles) dans le cadre du génocide perpétré par Israël à Gaza. »

Il ne faut pas utiliser le terme « armes défensives » car les armes dites défensives, telles que les « boucliers antimissiles », permettent à l’agresseur de renforcer son escalade sans crainte de représailles. Une arme « défensive » peut être utilisée à des fins offensives.

8. Il faut dire « forces d’occupation israéliennes » quand on se réfère à l’armée israélienne, car celle-ci s’empare de la terre, de l’air et de la mer à Gaza, à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et au sein d’Israël en deça de la ligne verte d’avant 1976, zone où Israël a expulsé 800 000 Palestiniens lors de la Nakba de 1948, la catastrophe de l’épuration ethnique.

Il ne faut pas dire « Forces de défense israéliennes » en effet, Israël est l’agresseur qui organise l’occupation, la terreur et le génocide des Palestiniens.

9. Il faut parler de « réarmement nucléaire » quand on fait référence au développement de nouvelles armes nucléaires par les États-Unis.

Les États-Unis, en violation du traité de non-prolifération nucléaire des Nations unies, poursuivent leur réarmement nucléaire, développant des ogives au moins 20 fois plus meurtrières que la bombe atomique qui a consumé 200 000 Japonais à Hiroshima et Nagasaki en 1945.

Il ne faut pas dire « modernisation nucléaire », car les États-Unis ne sont pas en train de procéder à une « modernisation » – un terme anodin qui fait penser à la redécoration de sa cuisine. Les États-Unis ne sont pas en train de moderniser leurs armes nucléaires, au contraire, ils procèdent à un réarmement nucléaire qui leur permettra à terme de consacrer un budget de plus de mille milliards de dollars à la production de nouvelles ogives nucléaires.

MAUVAIS USAGE : « Le but de la politique nucléaire des États-Unis est de dissuader la Russie grâce à la modernisation de son arsenal. » (CNN, 3/1/18)

10. Il faut parler d’ « exercices militaires » ou « exercices de guerre » lorsqu’on fait référence aux vastes manœuvres militaires menées par les États-Unis dans le cadre de la préparation d’une guerre.

Les militants hawaïens Kawena’ulaokalã Kapahua et Joy Lehuanani Enomoto écrivent dans US-Led Military Exercises in Pacific Wreak Havoc : « Tous les deux ans, le Centre de commandement Indo-Pacifique des États-Unis organise les plus grands exercices de guerre maritime de la planète. » […] « RIMPAC, qui est un véritable symbole de l’empire américain, a des ramifications environnementales et culturelles considérables. D’un point de vue géopolitique, les exercices sont utilisés pour contrôler les routes commerciales, former des régimes génocidaires et se positionner face à la Chine. » [Le RIMPAC est un exercice militaire réalisé tous les deux ans par différentes marines nationales sous la direction de l’United States Pacific Command (Commandement du Pacifique, PACOM) au large de Hawaï, aux États-Unis, NdT]

Il ne faut pas dire « jeux de guerre » quand on parle de RIMPAC (Rim of the Pacific), un exercice militaire réunissant 29 pays et impliquant 40 navires, trois sous-marins, 150 avions de combat et 25 000 militaires sur l’île d’Oahu et dans les eaux au large d’Hawaï – tout cela pour se préparer à une guerre contre la Chine. Le mot « jeux » fait penser à des charades, au backgammon ou au football, et non à des exercices en vue d’une troisième guerre mondiale qui pourrait mettre fin à la race humaine.

Ce sont là quelques-unes des choses qu’il faut dire et ne pas dire et dont il faut tenir compte si on veut décoloniser notre discours afin d’éviter de renforcer involontairement le statu quo de l’impérialisme, du pillage et de l’assujettissement. Il ne s’agit pas ici de vouloir que les anti-impérialistes deviennent des flics du langage, régulant les mots et les expressions ou, pire encore, en arrivant à ce que ceux-ci s’annulent mutuellement en les euphémisant.

À l’heure où nous rêvons de pouvoir mettre un terme au génocide perpétré par les États-Unis et Israël, où nous assistons, incrédules, au spectacle d’une sociopathie totale et d’une complicité mondiale dans les atrocités en cours, nous devons continuer à manifester, à déranger et à nous organiser, à élever notre voix vers le ciel pour résister, tout en choisissant calmement nos mots, avec détermination.

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Marcy Winograd est membre de Jewish Voice for Peace (Voix juive pour la paix) et copréside la Central Coast Antiwar Coalition.

Source: LA Progressive, Marcy Winograd, 03-09-2024

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises