Ci dessous, le texte d'Anselm Jappe
paru dans
la revue française " Lignes ", n°31, février 2010. Cet article, qui
centre sa réflexion sur le rapport de Baudrillard à Guy Debord, est
complémentaire dans la même revue de celui de Gérard Briche,
"Baudrillard, lecteur de Marx".
Anselm Jappe: Certaines des idées contenues dans cet article ont d'abord été exprimées dans une conférence que j'ai donnée en 1998 à Rome lors d'un colloque sur « Le charme discret de la marchandise », dont l'invité le plus en vue était Jean Baudrillard. Ne connaissant pas
l'italien, il ne comprit rien aux critiques que je lui adressais, assis à côté de lui. Quelques idées générales étaient déjà présentes, très
vaguement, douze ans plus tôt dans un petit mémoire universitaire que j'avais intitulé « Oublier également Baudrillard ? ». D'autres
observations ont été formulées dans un essai que j'ai consacré à la guerre du Golfe en 1991. Ainsi, le présent article est
l'aboutissement d'une réflexion critique sur l'œuvre de Baudrillard entamée il y a bien longtemps.
Si l'on voulait établir un classement des concepts utilisés
actuellement de la manière la plus superficielle, la « société du
spectacle » se trouverait assurément dans le groupe de tête. Qui est
désireux de faire savoir qu'il n'est pas dupe des médias glissera ce
terme au détour d'une phrase, peut-être sans même savoir que c'était le
titre du livre fondamental de Guy Debord, paru en
1967. Mais s'il y a un terme capable de concurrencer la « société du
spectacle » dans les discours vaguement critiques autour des méfaits
des moyens de communication de masse, ce sera
probablement le « simulacre » de Jean Baudrillard, ou un autre de
ses termes. En effet, ces deux auteurs se trouvent souvent associés en
tant que ceux qui auraient émis les diagnostics les plus
impitoyables de l'impact des mass médias sur la société
contemporaine. Et, qui plus est, Baudrillard est souvent vu comme un
continuateur de Debord, ou Debord comme le prédécesseur de
Baudrillard. Les concepts centraux de Baudrillard (le « simulacre »,
la « simulation », l'« hyperréalité », etc. - peu importe au grand
public que Baudrillard ne les ait pas employés tous en même
temps) apparaissent alors comme une radicalisation du concept de «
société du spectacle », ou comme sa reprise plus adaptée au monde
postmoderne et moins encombrée de terminologie marxiste.
L'éditeur anglais Verso vient de publier La Transparence du mal (1990) de Baudrillard dans une série de livres consacrés à des « penseurs radicaux » comme Adorno, Benjamin, Lukàcs,
Althusser, Lénine, et, justement, Debord.
Qu'en
est-il de cette continuité prétendue ? Est-ce qu'on peut dire,
au-delà du jugement qu'on veut donner sur chacun des ces penseurs,
que leurs théories se situent dans la même ligne ? Biographiquement, la
comparaison est vite faite. Baudrillard, qui était
d'ailleurs plus âgé de deux ans que Debord, n'a jamais été
situationniste et a commencé sa trajectoire de théoricien en 1968,
lorsque La Société du spectacle et presque tous les numéros
de la revue Internationale Situationniste étaient déjà
parus. Il est vrai que Baudrillard, ayant été assistant de Henri
Lefebvre à l'Université de Nanterre, lequel a bien connu les
situationnistes, a assurément entendu parler d'eux et en a peut-être
croisé quelques-uns. Dans la revue Internationale Situationniste
et dans la correspondance de Debord, on ne trouve
que quelques références fugaces, et naturellement méprisantes, à
l'égard de Baudrillard. Debord ne le mentionne pas non plus dans ses
écrits successifs, au moins pas directement. Baudrillard, de
sa part, n'a jamais revendiqué une filiation situationniste, mais
s'en disait inspiré .
Leurs
attitudes, c'est bien connu, étaient radicalement différentes.
Debord était discret, jusqu'à n'apparaître presque jamais en public,
hautain et sérieux, tandis que Baudrillard, pour contester les formes
habituelles de la vie intellectuelle, allait jusqu'à la
bouffonnerie - on se souvient de ses conférences en paillettes - et
donnait des conférences entières basées sur des jeux des mots, par
exemple entre le Dasein de Heidegger et le
design.
On peut se demander, sans lui faire de tort, s'il se prenait toujours
au sérieux et s'il ne se moquait pas parfois de son public
- avec de bonnes raisons d'ailleurs, et en pataphysicien qu'il
était. Cependant, cette attitude était aussi cohérente avec sa théorie
que le dédain de Debord avec la sienne. Il ne nous reste donc
qu'à nous tourner vers une comparaison théorique. Il est vrai que
même celle-ci est rendue plus difficile par le fait que Baudrillard
restait souvent dans une ambiguïté voulue et aimait répondre
qu'on ne l'avait pas bien compris et qu'il fallait prendre au «
second degré » ses affirmations les plus controversées, par exemple sur
la guerre du Golfe de 1991 qui « n'aura pas lieu
». En outre, il est passé par plusieurs phases dans sa réflexion et a
souvent critiqué les concepts qu'il avait lui-même employés auparavant,
pour rejeter quelques années plus tard les termes
mêmes de sa critique antérieure, etc., si bien qu'on ne sait jamais
trop bien où l'on en est avec lui. Ici, nous analysons surtout des
écrits des années 1980 et 1990.
Quelques
similitudes entre Debord et Baudrillard ne manquent pas. Ce
dernier a repris, surtout au début de sa carrière, une partie de la
critique situationniste de l'urbanisme. Mais c'est surtout le concept de
« spectacle » qui revient fréquemment dans ses œuvres,
normalement sous forme de références fugaces : « Si notre société n'était plus celle du "spectacle", comme on le disait en 68, mais, plus cyniquement, celle de la cérémonie ? », parfois même sans le nommer directement: « S'il
ne s'agissait plus d'opposer la vérité à l'illusion, mais de percevoir
l'illusion généralisée comme plus vraie que le vrai ? ... Et si tout
cela n'était ni enthousiasmant, ni désespérant, mais fatal ? ». Dans une phrase comme : « Si la pensée n’anticipe pas sur ce détournement par son écriture même, c'est le monde qui
s'en chargera, par la vulgarisation, le spectacle ou la répétition », on trouve même deux concepts-clefs des situationnistes : « spectacle » et « détournement », ainsi que
la volonté, typiquement situationniste, de se dérober à la « récupération » par le « système ».
Mais
pour l'essentiel, tout dans leurs théories diverge (et l'on
pourrait aller jusqu'à voir dans Debord un platonicien et dans
Baudrillard un anti-platonicien). Baudrillard lui-même a bien défini ce
qui les séparait. Dans Le Crime parfait (1995), il
écrit : « La virtualité est autre chose que le spectacle, qui
laissait encore place à une conscience critique et à une
démystification. L'abstraction du "spectacle", y compris chez les
Situationnistes, n'était jamais sans appel. Tandis que la
réalisation inconditionnelle, elle, est sans appel. [...} Alors que nous
pouvions affronter l'irréalité du monde comme spectacle, nous
sommes sans défense devant l'extrême réalité de ce monde, devant
cette perfection virtuelle. En fait, nous sommes au-delà de toute
désaliénation
» Le concept de spectacle proposé par Debord n'est pas une critique des
seuls médias, mais une actualisation du concept d'«
aliénation » tel qu'il a été élaboré par Hegel, Feuerbach et Marx.
La citation de Feuerbach portant sur la préférence scandaleuse que
l'époque moderne accorde à la copie au détriment de
l'original et que Debord a posée comme exergue de La Société du spectacle
contient le noyau de la théorie de Debord. Le concept d'aliénation
comporte celui d'« authenticité » et, dans
son sillage, ceux d'« original », d'« essence », de « vérité » et de
« substance » ; le « spectacle » s'associe chez Debord constamment au «
mensonge », à la « falsification >> et à l'«
idéologie matérialisée ». Baudrillard, au contraire, résume ainsi
son propre parcours : « Dans un premier temps, la simulation, le
passage généralisé au code et à la valeur-signe, est décrite
en termes critiques, à la lumière (ou à l'ombre) d'une problématique
de l'aliénation. C'est encore, à travers des arguments sémiologiques,
psychanalytiques et sociologiques, la société du
spectacle qui est en cause, et sa dénonciation. La subversion s'y
cherche encore dans la transgression des catégories de l'économie
politique : valeur d'usage, valeur d'échange, utilité,
équivalence. Les référents de cette transgression seront la notion
de dépense chez Bataille et celle de l'échange-don chez Marcel Mauss, la
consumation et le sacrifice, c'est-à-dire encore une
version anthropologique et antiéconomiste, où la critique marxienne
du capital et de la marchandise se généralise en une critique
anthropologique radicale des postulats de Marx. Dans
L'Échange symbolique et la Mort, cette critique passe au-delà de l'économie politique . »
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