De sa création en 1920 jusqu’au début des années 1980, le PCF a développé une intense activité cinématographique, sans équivalent dans les autres formations politiques, en impulsant la production, la réalisation et la distribution de centaines de films pour diffuser et défendre ses idées. Pour la première fois dans un documentaire, et à partir d’archives inédites, Pauline Gallinari et Maxime Grember nous racontent avec « Le Parti du cinéma » cette épopée politique et cinématographique.
Évocation du « Malheur d'être jeune » en 1948, et présentation de la
fête de la jeunesse organisée par la C.G.T.. Après une réunion
(reconstituée) de jeunes syndiqués place du colonel Fabien, le
commentaire et les chœurs off réclament, sur des images de jeunes
ouvriers et ouvrières en train de travailler (métallurgie, textile,
bois, SNCF, Air France...), la suppression de « l'abattement d'âge », à
l'instar des jeunes mariniers (images de péniches et d'écluses). Sont
par contre défendus le droit à la culture professionnelle et les écoles
d'apprentissages ainsi que le droit aux loisirs, comme sont revendiqués
des crédits pour la construction de nouveaux stades. Un apprenti
boulanger pris en auto-stop (séquence fictionnelle) réclame « le
collectif à 50% », (une réduction sur les transports par trains).
Après une évocation de métiers particulièrement pénibles (verriers,
tanneurs....), ce documentaire montre des machines en train de s'arrêter
et des métallos se mettre en grève. Suivent quelques images illustrant
la répression opérée par les force de l'ordre.
La seconde partie de Journées de Printemps 1948 présente les fêtes de la
jeunesse organisée par la C.G.T., qui ont réuni les jeunes syndiqués de
toute la France en mai 1948 : arrivées des délégations de province
(Tourcoing, Toulouse...), visite de la capitale (le Trocadéro),
activités sportives (football et vélo), fête (danses -sardanes- autour
d'un feu), défilés gymniques et folkloriques... Au sein de ces défilés,
une large place est accordée aux mineurs. (On relève aussi la présence
d'un char portant un avion fabriqué à la SNECMA et celle de délégations
polonaise et franco-polonaise).
Journées de Printemps 1948 présente également un aperçu la conférence
nationale des jeunes syndiqués, un extrait de l'allocution d'André
Tollet (?) dénonçant l'alignement sur la politique américaine, et la
cérémonie d'hommage aux militants morts pendant la seconde guerre
mondiale (portraits de Léo Lagrange, Jean-Pierre Timbaud, Georges Wodli,
Yves Toudic, Pierre Semard, Charles Nédelec). Journées de printemps
1948, documentaire militant au ton très acerbe et revendicatif,
fortement marqué par le climat de guerre froide ; paraît se situer à
l'opposé de Journées de printemps 1947.
Générique : « La Confédération Générale du Travail présente Journées de
printemps 1948, fête de la jeunesse du 15,16 et 17 mai. Réalisé par une
section de jeunes syndiqués du cinéma ».
Assistant stagiaire : René Vautier
Production : Ciné France
Personnalités : Jules Moch, Benoit Frachon, Gaston Monmousseau, Henri
Malberg (le jeune métallo qui anime la réunion syndicale)....
Lieux et monuments : Paris (Trocadéro, métro, gare, gare de Creil, Assemblée Nationale, Bourse du Travail...).
Grâce à une rigoureuse politique de contrôle de sa composition sociale, le Parti Communiste est parvenu pendant des décennies à rester un Parti majoritairement composé d'ouvriers, y compris à sa tête. Sur fond de très nombreux films d'archives (extraits du catalogue de Ciné-archives), ce documentaire interroge l'historien Paul Boulland. Comment cette composition sociale a-t-elle pu être maintenue au fil des ans ? (notamment par la pratique des "questionnaires biographiques" que remplissaient tous les militants dès qu'ils prenaient des responsabilités), et quels en ont été les travers ? La place des femmes faisait partie de cette politique de contrôle de la composition interne du Parti... Là encore quel en fut le résultat, quels en furent les obstacles ?
Film produit par le CHS (Unité mixte de recherche CNRS/Université Paris 1) . Réalisation : Jeanne Menjoulet
Alors que les employés et les ouvriers représentent aujourd'hui la moitié de la population active, et que seul 3 % des députés proviennent de leurs rangs, la question de la composition sociale des partis politiques est une question qui ne se limite pas à l'histoire du Parti Communiste.
Paul Boulland est l'auteur du livre "Des vies en rouge" paru aux Editions de l'Atelier en septembre 2016.
L'affaire Henri Martin est une affaire judiciaire qui s'est déroulée en France de 1949 à 1953, du nom d'Henri Martin, un jeune marin communiste, témoin oculaire du Bombardement de Haïphong, innocenté par le tribunal d'une accusation de sabotage du porte-avions Dixmude
dans la rade de Toulon, mais condamné à cinq ans de prison pour avoir
distribué à partir de 1949 des tracts témoignant contre la guerre d'Indochine et gracié après trois ans derrière les barreaux après une campagne dans l'opinion.
Dans ses mémoires, le président de la République Vincent Auriol a déploré que l'affaire cause « des ravages fous » chez les intellectuels[1]. Selon plusieurs historiens, elle prend au PCF des proportions proches de l'affaire Dreyfus.
L'appartenance d'Henri Martin au mouvement communiste, bien que non
publique, ne fait guère de doute aux yeux des enquêteurs. À cette
époque, de nombreux jeunes militants sont aussi emprisonnés pour des
actions illégales contre la guerre d'Indochine, telle la jeune Raymonde Dien,
mais, selon les historiens, l'affaire Henri Martin sort du lot en
raison de la disproportion entre une simple activité politique, certes
contraire au règlement militaire, et la condamnation à cinq années de
réclusion
Dans la culture populaire
Théâtre de rue
La pièce Drame à Toulon - Henri Martin de Claude Martin[49] et Henri Delmas relate la vie et le procès du militant. Charles Denner, René-Louis Lafforgue, José Valverde, Paul Préboist et Antoine Vitez sont quelques-uns des nombreux comédiens de la troupe Les Pavés de Paris qui l'interprètent[50].
Le Secours populaire français, qui soutient la campagne pour la
libération d’Henri Martin, finance les frais des déplacements et la
rémunération des acteurs[51]. Les représentations sont interdites par plusieurs préfets[52] et maires. Mais la censure est souvent déjouée et la pièce est jouée plus de trois cents fois.
En novembre 1951, le préfet de Police donne l'ordre de décrocher au Salon d'Automne sept tableaux dont un baptisé Henri Martin.
Ces œuvres sont jugées offensantes pour le sentiment national et
indignes d'être exposées dans un bâtiment appartenant à l'État[13].
Filmographie
D'autres sont seuls au monde de Raymond Vogel et René Vautier, sorti en 1953 ; raconte le mouvement de soutien et montre des représentations[50]. Interdit par la censure, "D'autres sont seuls au monde" fut saisi par le
commissaire de Melun lors d’une projection militante en mars 1953.
Film collectif tourné en vue de la libération d’Henri Martin. Le film
obtient le soutien de nombreuses personnalités, Jean Cocteau, Picasso,
Paul Eluard, Aragon, et François Mauriac. Il n’a été diffusé
pratiquement que par le P.C. et par les mouvements syndicaux.
Jacques Prévert publie pour la première fois son poème, Prévert pose une question, dans l'ouvrage collectif préfacé par Jean-Paul Sartre et consacré à Henri Martin, sorti en octobre 1953. Le poème deviendra ensuite Entendez-vous, gens du Vietnam, repris dans son recueil de 1955[54],[55].
« Dans de merveilleux décors tombaient les pauvres figurants de la mort. Seuls les gens du trafic des piastres criaient bis et applaudissaient. »
Entre-temps, Boris Vian écrit en février 1954 Le Déserteur, chantée pour la première fois par Mouloudji au Théâtre de l’Œuvre, à Paris, le 7 mai 1954. « L'entendant dans l’émission radiodiffusée de Paris-Inter du lundi 11 octobre 1954, vers 13 h 20 », Paul Faber, conseiller municipal de Paris, y voit une injure à tous les anciens combattant et obtient du préfet qu'il l'interdise[56].
Laurent Lévy publie aux éditions Arcane 17 un livre passionnant
sur l’élaboration, la mise en œuvre et l’échec, dans les années 1970,
d’une stratégie de « voie démocratique au socialisme » par le PCF : Histoire d’un échec : la stratégie « eurocommuniste » du PCF (1968-1978).
Nous donnons ici à lire de larges extraits de la partie de l’ouvrage
consacrée à l’abandon en 1976, lors du XXIIe Congrès de ce parti, de
l’expression « dictature du prolétariat ».
Laurent Lévy, Histoire d’un échec : la stratégie « eurocommuniste » du PCF (1968-1978), Arcane 17, 2025, 280 p.
Le cœur du XXIIe Congrès est […] de tracer les grandes
lignes de ce que serait le socialisme pour la France et les moyens d’y
parvenir. Mais ce qui en sera retenu comme étant le plus spectaculaire –
tant pour les observateurs extérieurs que dans la mémoire du parti
communiste lui-même – sera un point à bien des égards anecdotique, mais
qui réfracte plusieurs questions fondamentales. Ce sera […] ce qui
donnera au congrès son plus grand retentissement : « l’abandon de la
dictature du prolétariat ».
Bien que cette question presque symbolique ait ainsi été au cœur de la réception du XXIIe
Congrès, elle n’en constituait pas l’essentiel : ces mots étaient
absents de ses textes préparatoires, cela n’était donc, par hypothèse,
pas l’objet de la discussion prévue. Elle ne surgira que lorsque la
plupart des assemblées de cellules et bon nombre des conférences de
sections, et donc la discussion par la base communiste du projet de
résolution, auront eu lieu. Lors de la discussion par le Comité central
de l’avant-projet du texte à soumettre au congrès, aucune intervention
n’y avait souligné – pour l’approuver ou pour la désapprouver –
l’absence de l’expression « dictature du prolétariat ».
Il y avait d’ailleurs bien longtemps que le PCF ne l’utilisait plus
dans sa littérature, et sa disparition aurait parfaitement pu passer
aussi inaperçue que celle de « démocratie avancée ». On en trouvait
certes […] une occurrence dans le Manifeste de Champigny, au
terme d’un bref développement insistant sur le caractère démocratique et
temporaire de ce qui était ainsi désigné, mais elle n’était jamais
mobilisée dans les textes du Parti. En 1973, Le Défi démocratique
ne l’employait pas, et personne ne s’était ému de cette absence. […]
L’idée d’un abandon exprès avait déjà été formulée à deux reprises au
sein du Comité central, sans susciter de réaction : en 1974 par Henri
Fiszbin et en 1975 par Pierre Juquin.
Plus de trente ans plus tard, Charles Fiterman dira de cette notion :
« Elle constituait une sorte d’icône sur la cheminée dont il fallait se
débarrasser pour donner tout son sens à la démarche engagée »[1]. Et de fait, avant même d’être explicitement abandonnée, l’expression « dictature du prolétariat » avait de facto disparu. François Hincker, revenant un an plus tard sur cet « abandon », remarquera non sans pertinence :
« Il s’est creusé ainsi un écart béant entre ce qui était appris dans
les écoles du Parti – où la dictature du prolétariat tenait toujours
une certaine place – et la pratique politique où elle était
rigoureusement hors du champ non seulement des préoccupations
immédiates, mais aussi de l’horizon à atteindre. Le XXIIe Congrès a fait coïncider la théorie et la pratique[2]. »
L’absence de l’expression « dictature du prolétariat » dans le projet
de résolution n’était, cela dit, pas pour autant le simple résultat de
sa tombée en désuétude. Elle avait même, comme le racontera Pierre
Juquin, été soulignée par Jean Kanapa lorsqu’il avait présenté à la
commission chargée de le mettre au point la trame qu’il en avait
rédigée : « On pourrait même se poser – je ne propose pas d’en parler
maintenant – la question de la « dictature du prolétariat ». » Sa
remarque avait suscité le désaccord de plusieurs membres de la
commission, dont René Andrieu. Le silence du projet de résolution est
ainsi le fruit d’un compromis : pas d’emploi des mots « dictature du
prolétariat », mais pas d’abandon explicite. C’est au cours des débats
ultérieurs, dans les mois qui suivent, que le silence sera levé.
L’un des aspects remarquables de cet « abandon » est la manière dont
il a été proposé : au cours d’une émission de télévision, en réponse à
la question d’un journaliste. Cette question ne tombait pas du ciel :
elle faisait référence à une contribution en ce sens, parue le jour même
dans la tribune de discussion ouverte pour le congrès dans L’Humanité. Et cette contribution avait été suscitée par Pierre Juquin, qui regrettait le compromis du silence.
Il avait saisi l’occasion d’un débat organisé dans le cadre de la
préparation du congrès dans une ville de province, au cours duquel un
militant avait émis l’idée qu’il serait « illogique » de prétendre
accorder l’orientation de la résolution avec la « dictature du
prolétariat », pour lui suggérer de reprendre son raisonnement dans une
contribution écrite – qu’il se chargea de faire publier dans L’Humanité
le 7 janvier, jour où Georges Marchais était invité sur Antenne 2. Rien
n’était laissé au hasard : l’attention des journalistes avait été
attirée sur cette contribution particulière, et loin d’être pris au
dépourvu, le secrétaire général avait bien préparé sa réponse : « Eh
bien, oui, prolétariat, c’est trop étroit ; dictature, ça fait peur. Ce camarade a raison ! »
C’est ainsi cette réponse qui, d’une certaine façon, ouvrait le débat
et y mettait fin d’un même mouvement, compte tenu du poids que les
traditions du parti communiste donnent à la parole du secrétaire
général : les contributions sur cet abandon vont, après cette
déclaration publique, se multiplier dans la tribune de discussion et
dans la presse du Parti, et le 16 janvier 1976, le Comité central y
reviendra longuement dans une discussion à laquelle participent
plusieurs de ses membres, de toutes les générations. D’entrée de jeu,
toutefois, la ligne y est donnée, et c’est dans le rapport qu’il
présente lors de cette réunion que Georges Marchais l’affirme dans des
termes qui ne souffrent guère la discussion : « Le principe de la
dictature du prolétariat sera abandonné par décision du congrès. Le
projet de résolution sera amendé dans ce sens ».
Dans la discussion qui s’ensuit, François Billoux, ancien dirigeant
du Parti, proche de Thorez depuis la fin des années 1920, ministre à la
Libération, affirme que « la dictature du prolétariat ne correspond plus
à une réalité moderne », Henri Fiszbin voit un avantage politique à
l’abandon (sans rappeler qu’il avait déjà en vain exprimé cette idée),
en estimant qu’il permettra « de rallier un maximum de gens à l’union et
au PCF », Paul Boccara soutient l’abandon « du point de vue de la
théorie marxiste », Henri Krasucki considère la notion de dictature du
prolétariat « dépassée, parce que trop étroite » et « ne correspondant
plus à une réalité actuelle. » Outre le mot « dictature », celui de
« prolétariat » fait l’objet de remarques de la part de plusieurs
intervenants.
Réticences internes
Dans un rapport présenté le 22 janvier devant le Bureau politique,
Jean Kanapa avait fait le point de la discussion sur cette question dans
le Parti :
« Au niveau de la tribune, et compte tenu de ce que ce sont surtout
les « pas d’accord » qui écrivent le plus spontanément, nous comptions
hier matin 43 lettres pour le maintien de la dictature, 22 pour
l’abandon, 10 hésitants. Compte tenu de ce que j’ai dit, la proportion
est excellente. Naturellement, elle va se modifier au profit de ceux qui
veulent le maintien – puisque, déjà depuis une semaine, ce sont surtout
ceux qui ont été battus dans leur conférence de section ou fédérale qui
écrivent là-dessus comme un recours, d’ailleurs normal.
Au niveau des conférences fédérales, par contre, l’accord est unanime
au moment du vote. Plusieurs conférences jugent nécessaire de le
signaler dans leur résolution. […] Au cours des conférences de sections
et fédérales, quelques camarades […] souhaitent qu’on leur explique
clairement que le Parti ne renonce pas à son caractère révolutionnaire,
qu’il est bien résolu à lutter pour le socialisme, que la classe
ouvrière a bien le rôle dirigeant, qu’elle défendra son nouveau pouvoir.
Si ceci est bien expliqué, ils font confiance au Parti. Ceux qui
restent irréductiblement attachés à la dictature du prolétariat sont en
définitive très peu nombreux, et ils n’en font pas une question pour
leur appartenance au Parti, pour leur confiance dans le Parti. On peut
donc parler d’un accord quasi unanime. […] La discussion aura permis un
progrès important de l’assimilation de la politique du Parti pour la
masse du Parti (membres et cadres). C’est ce que nous voulions. »
Plusieurs passages de ce rapport méritent attention, car entre les
lignes, ils disent beaucoup sur le fonctionnement du Parti et la manière
dont la direction l’envisage. Le fait que deux fois plus de
contributions adressées à la direction pour la tribune de discussion
sont hostiles plutôt que favorables à l’abandon apparaît à Kanapa comme
de peu de signification, au motif que c’est généralement pour exprimer
un désaccord que l’on prend sa plume, et la proportion lui semble ainsi
encourageante.
Lorsqu’il évoque l’accord unanime, ou quasi unanime dans les
conférences fédérales, la manière presque paternaliste dont il parle des
militants est frappante : « ils souhaitent qu’on leur explique… », et
une fois qu’on l’a fait, « ils font confiance au Parti ». On ne peut
mieux exprimer le caractère descendant de la réflexion sur
cette question. Pire en un sens, pour une discussion de congrès, son
objectif déclaré semble être « l’assimilation de la politique du Parti
pour la masse du Parti (membres et cadres) », bien plus que son
élaboration.
L’abandon
Devant le congrès lui-même, le secrétaire général présente ainsi cet « abandon » :
« Si la « dictature du prolétariat » ne figure pas dans le projet de
document pour désigner le pouvoir politique dans la France socialiste
pour laquelle nous luttons, c’est parce qu’elle ne recouvre pas la
réalité de notre politique, la réalité de ce que nous proposons au pays.
[…] :
– Le pouvoir qui conduira la transformation socialiste de la société
sera le pouvoir de la classe ouvrière et des autres catégories de
travailleurs, manuels et intellectuels, de la ville et de la campagne,
c’est-à-dire de la grande majorité du peuple.
– Ce pouvoir se constituera et agira sur la base des choix librement
exprimés par le suffrage universel ; et aura pour tâche de réaliser la
démocratisation la plus poussée de toute la vie économique, sociale et
politique du pays.
– Il aura pour devoir de respecter et de faire respecter les choix démocratiques du peuple.
Contrairement à tout ceci, la « dictature » évoque automatiquement
les régimes fascistes de Hitler, Mussolini, Salazar et Franco,
c’est-à-dire la négation même de la démocratie. […] Quant au
prolétariat, il évoque aujourd’hui le noyau, le cœur de la classe
ouvrière. Si son rôle est essentiel, il ne représente pas la totalité de
celle-ci, et à plus forte raison l’ensemble des travailleurs dont le
pouvoir socialiste que nous envisageons sera l’émanation. Il est donc
évident que l’on ne peut qualifier de « dictature du prolétariat » ce
que nous proposons aux travailleurs, à notre peuple. »
Si l’explication proposée est limpide, on voit qu’elle est purement
rhétorique ; elle tient au sens pris dans l’histoire par chacun des deux
mots qui composent la formule, le mot « dictature » et le mot
« prolétariat », à ce qu’ils évoquent dans le langage commun et non à la
signification que donnait la théorie marxiste classique à l’expression
dans son ensemble. Lénine disait que le plus démocratique des États
bourgeois n’est que la dictature de la bourgeoisie, et que la
dictature du prolétariat serait plus démocratique que la plus
démocratique des démocraties bourgeoises. La théorie marxiste insistait
sur l’articulation dans ce concept d’une théorie de l’État et d’une
théorie des classes sociales.
Tout cela semble oublié, comme semble oubliée la notion de suspension
de la légalité bourgeoise : cela n’est pas l’objet du débat. Quels que
soient ses usages passés, le mot « dictature » est en somme devenu
synonyme de « tyrannie » ou de « despotisme », et le mot « prolétariat »
évoque désormais bien moins que le « peuple », et même que la classe
ouvrière ou les « travailleurs » autour desquels le rassemblement de
l’ensemble des couches sociales dominées par les monopoles capitalistes
doit se faire.
Un point frappant dans cette explication est dans le choix des
régimes politiques évoqués par le mot « dictature ». Georges Marchais
parle des dictatures des régimes fascistes du passé et du présent, mais
pas de celui auquel l’expression « dictature du prolétariat » ferait
spontanément penser les observateurs et les critiques du communisme : la
dictature imposée aux peuples d’Union soviétique après la révolution –
et singulièrement la dictature stalinienne. Alors que le Parti avait
quelques semaines plus tôt reconnu et dénoncé publiquement l’existence
de camps de travail en URSS et la répression des opposants, la chose est
pourtant claire.
Un précédent : 1964
Dans la mesure où le texte soumis à la discussion du congrès ne
comportait pas cette expression, il aurait pu suffire de l’adopter tel
quel, sans l’y insérer. Mais une décision explicite apparaissait
néanmoins nécessaire parce qu’elle figurait dans le préambule des
statuts du Parti adoptés en 1964 au XVIIe Congrès. L’ironie
de cette histoire – qui aurait dû relativiser les enjeux du débat – est
que la discussion avait déjà eu lieu au Comité central qui préparait ce
congrès. Et dès cette époque, même s’il y avait été répondu de façon
différente, la question de cette formule avait été posée dans des termes
assez voisins.
Ainsi, Pierre Villon – ancien dirigeant de la Résistance armée –
avait, à cette époque, proposé d’ajouter, comme le ferait quatre ans
plus tard le Manifeste de Champigny, le mot « provisoire », pour parler d’une « dictature provisoire du prolétariat ». Le XVIIe
Congrès le suivra sur ce point. Bien sûr, cela ne revenait pas à
supprimer l’expression, d’autant que la tradition communiste avait
toujours considéré la dictature du prolétariat comme quelque chose de
provisoire, mais l’insistance sur ce mot signalait le risque qu’elle
soit considérée comme définitive, qu’elle s’identifie avec le socialisme
lui-même ; il y avait donc là, fût-ce involontairement, une critique
implicite du « socialisme existant ».
D’autres allaient plus loin. Marie-Claude Vaillant-Couturier[3],
par exemple, proposait que le mot « dictature » soit simplement
remplacé par le mot « pouvoir ». Il s’agissait alors bien d’un
« abandon » voisin de celui décidé au XXIIe Congrès. Quant à Jeannette
Vermeersch[4],
elle donnait un argument qui anticipait celui donné douze ans plus tard
par Georges Marchais : « Hitler, disait-elle, a déshonoré le terme
dictature ». Elle ajoutait que « cette phase n’est pas obligatoire pour
passer au socialisme », citant en exemple le cas des démocraties
populaires.
On pourrait certes discuter ce dernier point, dans la mesure où si
les « démocraties populaires » dans la forme qu’avait voulu leur donner
Dimitrov[5]
dans l’immédiat après-guerre sous le nom de « démocratie nouvelle »,
étaient en effet censées avancer vers la construction du socialisme sans
« cette phase », cette proposition avait très vite été inversée, et
l’affirmation d’une nécessaire dictature du prolétariat avait été posée
par le Kominform. Mais cette argumentation, qui peut sembler surprenante
dans sa bouche, n’en anticipait pas moins la réflexion du XXIIe Congrès.
L’ironie est portée au carré si l’on songe que ses propos sont en
1964 dirigés contre le rapporteur de la commission des statuts qui n’est
autre que le nouveau secrétaire à l’organisation de l’époque, Georges
Marchais : en présentant son rapport devant le XVIIe Congrès,
celui-ci objectera fermement à une proposition d’amendement dont il
reprendra presque mot pour mot les termes dans sa propre argumentation
devant le XXIIe.
La question n’est finalement tranchée que par l’intervention à
l’appui de ce dernier de Maurice Thorez en personne, le mari de
Jeannette Vermeersch, qui explique alors que « ce serait une faute
politique que de renoncer à la dictature du prolétariat ». Ironie au
cube, Jeannette Vermeersch dénoncera cet abandon trois ans après le XXIIe Congrès, dans un livre consacré à la critique de l’eurocommunisme[6]…
Cette dénonciation exprimera au demeurant une bonne compréhension de ce
que l’abandon signifiait réellement : une démarcation à l’égard du
système soviétique, une volonté de rupture réaffirmée avec le stalinisme
dont elle était notoirement nostalgique.
Longtemps plus tard, pour expliquer « l’abandon » en 2003 par la LCR
de cette même expression, le philosophe Daniel Bensaïd, dirigeant et
principal théoricien de cette organisation, donnera des explications
plus rigoureuses, mais voisines de celles de Jeannette Vermeersch en
1964 et de Georges Marchais en 1976 – mais sans limiter ainsi les
exemples de dictatures :
« Le mot dictature n’avait pas aux XVIIIe et XIXe
siècles le sens absolument péjoratif qu’il a acquis depuis. Chez
Rousseau, par exemple, c’est le mot tyrannie qui joue ce rôle […] Après,
vu ce que sont devenues les dictatures staliniennes et autres, et plus
généralement l’usage du mot dictature au XXe siècle, après Pinochet et Franco, le mot est devenu inutilisable. »
Explications
Lorsqu’il expose brièvement le ressort théorique de son choix, Georges Marchais se réfère aux classiques du marxisme :
« Sur quoi nous fondons-nous pour définir notre position dans cette
question ? Nous nous fondons sur les principes du socialisme
scientifique élaborés par Marx, Engels, Lénine. Il s’agit en premier
lieu de la nécessité pour la classe ouvrière d’exercer un rôle politique
dirigeant dans la lutte pour la transformation socialiste de la
société. […] En second lieu, il s’agit de la nécessité de la lutte
révolutionnaire des masses pour faire échec aux manœuvres de la grande
bourgeoisie. »
En somme, Georges Marchais donne à sa position les raisons qui
expliquent précisément pour les auteurs dont il se prévaut – et
expliquaient pour le Manifeste de Champigny – la nécessité de
la dictature du prolétariat. Quant à l’Union soviétique et son
expérience propre, elle est évoquée par une distance qui n’est pas
théorisée, pour justifier l’abandon par le simple effet du temps
parcouru :
« Dans les conditions de la Russie de 1917, puis de la jeune Union
soviétique, la dictature du prolétariat a été nécessaire pour assurer
avec succès l’édification du socialisme. Il est juste de dire que, sans
elle, la classe ouvrière, les peuples soviétiques n’auraient pu
entreprendre ni défendre l’œuvre libératrice sans précédent qu’ils ont
réalisée. C’est pourquoi les partis communistes, lorsqu’ils se sont
fondés en tirant les leçons de la faillite de la social-démocratie
internationale et de la victoire de la révolution d’Octobre, ont, à
juste titre, dans les conditions de l’époque, adopté ce mot d’ordre. Le
monde a changé. »
On note une confusion dans l’emploi du vocabulaire, où la dictature
du prolétariat est dite « nécessaire » dans un premier temps, ce qui
suppose qu’elle est à tout le moins un ensemble de pratiques, pour être,
quelques lignes plus bas, ramenée à un simple « mot d’ordre ». Cela est
assez significatif du flou théorique dans lequel s’effectue cet
« abandon ». Il y a là une nouvelle illustration du peu de cas parfois
fait de la théorie dans la réflexion politique des dirigeants du parti
communiste, où le choix des mots d’ordre et des slogans compte plus que
le travail des concepts.
Il y a autrement dit dans ces formules un équilibre extrêmement
précaire entre rhétorique et théorie : la question n’est pas posée de ce
qu’avait ou non été la dictature du prolétariat dans la jeune Union
soviétique, ni de ce qu’avait été son devenir. L’idée d’une suspension
de la légalité au profit de la classe ouvrière, de la possibilité de
s’affranchir des normes juridiques dans le combat contre les anciennes
classes dominantes – qui est le cœur de la théorisation léninienne –
n’est pas évoquée. […] Mais cette signification de « l’abandon » n’est
même pas esquissée à l’occasion du XXIIe Congrès. De fait,
cet « abandon » ne porte que sur une seule chose : l’emploi – devenu
quasi inexistant depuis bien longtemps – de cette expression par le PCF.
[…]
Louis Althusser, qui regrettait que l’on prétende « abandonner un
concept comme on abandonne un chien », était au demeurant bien conscient
du caractère rhétorique, plutôt que théorique, de cet « abandon », et
remarquera qu’il est affirmé de façon paradoxale. Selon lui :
« Le parti communiste français vient d’abandonner officiellement, dans son XXIIe Congrès,
la dictature du prolétariat, mais le même congrès a voté à l’unanimité
une résolution qui repose toute entière […] sur la dictature du
prolétariat, il est vrai sans jamais la nommer. »
L’affirmation est un peu péremptoire, et l’on pourrait penser au
contraire que même si la théorisation de l’abandon n’est pas faite, la
stratégie du PCF est désormais – comme le répètent à l’envi les délégués
au congrès abordant cette question – incompatible avec la dictature du
prolétariat y compris dans le sens théorique précis auquel Althusser se
réfère.
Cela dit, lorsqu’il prononce ces mots lors d’une conférence sur la dictature du prolétariat donnée à Barcelone le 6 juillet 1976[7],
Althusser tient à montrer quel était l’enjeu réel de cet abandon, non
pas celui (selon lui impossible) d’un concept, mais celui d’une
référence historique qui a peu à voir avec ce concept : la référence aux
destinées de la pratique du pouvoir par les communistes russes ; la
référence, autrement dit au stalinisme, même s’il n’est pas plus
« nommé » que le concept « abandonné » : c’est-à-dire précisément ce sur
quoi Georges Marchais ne s’exprime pas ici – alors même que son rapport
comporte également une critique de la conception soviétique de la
démocratie.
Enfin et surtout, il soulignera l’impasse théorique qu’il voit dans
cet « abandon », en tentant de restituer le concept dans son cadre pour
montrer que son abandon laisse une place vide qu’il faudra bien remplir
d’une manière ou d’une autre. Il est à noter que parallèlement à cette
conférence, Althusser écrira un long texte, inédit de son vivant, qui
constitue une défense sans ambiguïté du XXIIe Congrès[8]. […]
« À la sauvette »
Il est ainsi permis de douter de ce que, comme l’affirme au congrès
la commission des amendements par la voix de Jean Kanapa, l’absence de
mention de la dictature du prolétariat relevait d’une réflexion faite de
propos délibéré par le Comité central lui-même – dont on ne trouve
d’ailleurs pas trace dans ses travaux avant la déclaration télévisée du
secrétaire général. Cette commission évoque pourtant « la décision
soigneusement pesée du Comité central de ne pas avoir recours à cette
notion », ajoutant :
« Cette façon de faire a favorisé la réflexion individuelle et la
recherche collective, la liberté de la discussion et le rassemblement
des opinions. Et à partir d’un moment, l’intervention du secrétaire
général du Parti a encore – comme l’ont dit les camarades – stimulé,
impulsé, enrichi les discussions. Bien plus : elle a puissamment
contribué à intéresser les masses, l’opinion publique la plus large, à
notre congrès, à notre politique. Non, jamais débat ne fut moins
organisé à la sauvette que celui-là ! Le résultat de ce débat est là,
clair, éloquent, impressionnant : sur 22 705 délégués à nos 98
conférences fédérales, 113 seulement ont voté contre l’abandon de la
dictature du prolétariat et 216 se sont abstenus. »
La présentation du déroulement du débat est ici outrageusement
faussée : comme on l’a vu, aucune discussion sur cette question n’avait
eu lieu avant l’intervention de Georges Marchais à la suite de la
contribution parue à dessein le jour même dans L’Humanité.
Cette intervention n’avait donc pas « enrichi » la discussion, mais
l’avait à la fois, comme on l’a dit, ouverte et refermée – à un moment
où la préparation du congrès tirait à sa fin, si bien que presque aucune
cellule, presque aucune section n’avait été en mesure de discuter cette
question.
En réalité, il est clair que d’un point de vue théorique, cet
« abandon » s’est bien fait « à la sauvette » ; il ne repose sur aucune
réflexion précise sur le sens qu’avait, dans la théorie ou dans la
pratique des révolutions du passé, la dictature du prolétariat. Rien
pour dire si c’est sur le fond ou seulement dans le vocabulaire qu’a
lieu cet « abandon ». Rien sur la théorie de l’État, de sa destruction
puis de son dépérissement, que soutient ce concept et dans laquelle il
prend place.
Il est par contre exact – et tel était sans doute le véritable
objectif de cette opération – que cette question a « puissamment
contribué à intéresser » l’opinion publique aux travaux du XXIIe
Congrès. Georges Labica pourra ainsi écrire : « L’expulsion de la
dictature du prolétariat réussit ce miracle : nous faire entrer dans
l’avenir en nous dispensant de faire le bilan du passé[9]. »
Notes
[1] Cité par Frédéric Heurtebize, in Le péril rouge, PUF, 2014. Entretien avec Charles Fiterman du 6 février 2009.
[2]La Nouvelle Critique, avril 1977, Une conception résolument anti-étatiste : « Les communistes et l’État ». Entretien de Béatrice Henry et Olivier Schwartz avec François Hincker et Lucien Sève, page 10.
[3]
Militante très populaire dans le Parti, veuve de Paul
Vaillant-Couturier, résistante, déportée à Auschwitz en même temps que
Danielle Casanova et témoin au procès de Nuremberg. Elle était l’épouse
de Pierre Villon.
[4]
Épouse de Maurice Thorez, alors membre du Bureau politique, connue pour
son soutien intransigeant à l’Union soviétique et son attachement aux
traditions ouvriéristes. Elle démissionnera de la direction en 1968,
pour manifester son désaccord avec la condamnation par le PCF de
l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie.
[5] Prestigieux dirigeant communiste bulgare, ancien secrétaire général du Komintern.
[6] Jeannette Thorez-Vermeersch, Vers quels lendemains ? : De l’internationalisme à l’eurocommunisme, Hachette, 1979.
Trois thèses publiées
récemment viennent éclairer le rapport entre le PCF et les groupes
minoritaires des colonies et du monde ouvrier au XXe siècle.
Si le Parti communiste français a d’abord cherché à
s’implanter dans le monde ouvrier et dans les secteurs principaux de la
production, trois livres, issus de thèses, viennent éclairer les
stratégies complémentaires de développement, dans des zones
périphériques en situation coloniale, ou chez les travailleurs d’origine
immigrée – Arméniens ou Juifs ashkénazes. Ces thèmes, secondaires dans
la stratégie globale du PCF, répondent à des directives de
l’Internationale communiste et de ses organisations périphériques, qui
exigeaient « d’organiser les couches les plus exploitées » de
la population, au premier rang desquels les travailleurs coloniaux et
les travailleurs immigrés. Les trois ouvrages abordent ces aspects et
analysent les tensions existantes entre les centres (Moscou, Paris) et
les périphéries, contribuant à une meilleure compréhension des cercles
concentriques et des logiques militantes du mouvement communiste.
Etre communiste en Algérie
L’ouvrage d’Éloïse Dreure, Des communistes en situation coloniale,
permet de voir la difficulté d’implantation du PCF en Algérie et les
tensions qu’elle a générées dans son appareil. Se fondant sur des
matériaux originaux (archives du Komintern, archives de la répression
coloniale et de nombreuses photos), l’ouvrage étudie l’implantation et
les structures communistes en Algérie et la manière dont le PCF a tenté
de franchir la « barrière coloniale » en socialisant et en politisant
les Algériens.
L’implantation du PCF et de ses organisations satellites en Algérie
et chez les Algériens s'est heurtée à des difficultés d'espèces
différentes. Suivant les consignes de l’Internationale communiste, le
PCF a tenté de s’algérianiser sans réellement y parvenir : il est resté
principalement présent dans les secteurs occidentaux (PTT, cheminots,
employés). Le nombre de militants demeure relativement faible : autour
de 1 000 membres, avant de connaître un effondrement au début des années
1930. Le PCF a subi, en raison de ses discours anticolonialistes et de
ses appels à l’indépendance, des vagues de répressions relativement
importantes. Nombre de ses militants se rendant en Algérie pour des
tournées de conférences se retrouvent enfermés pour trouble à l’ordre
public et les réunions publiques sont souvent interdites.
Les structures militantes en Algérie reprennent les différentes
formes d’organisation du mouvement communiste (organisations syndicales,
de jeunesse, de défense des emprisonnés). Elles s’inscrivent dans des
moyens classiques de propagande : presse (comme les journaux La Lutte sociale ou L’Algérie ouvrière),
réunions publiques, distribution de tracts. Cette propagande est
majoritairement effectuée en français. En raison de l’anti-impérialisme
communiste, la Fédération algérienne du PC est soumise à de nombreuses
injonctions (participer aux journées de lutte contre le colonialisme ou
manifester en faveur de l’indépendance des colonies). Face à ce contexte
compliqué, des émissaires du Parti et parfois de l’Internationale
communiste viennent régulièrement pour tenter de redresser la situation,
sans grand succès jusqu’en 1935.
Éloise Dreure décrit les cadres communistes et les modalités de militantisme. Le turn-over
a été très important. Les secrétaires sont mis à l’écart en raison
d’une incompréhension ou d’une impossibilité de mettre en œuvre la
politique algérienne du Parti, ou parfois parce qu’ils ont rejoint des
groupes en opposition avec la ligne du Parti, à l’image d’Henri Schiavo,
tour à tour dirigeant du PCF puis de la CGTU. Officiellement exclu pour
une incompréhension de la politique coloniale, le motif de sa mise à
l'écart était en réalité sa proximité avec le groupe de La Révolution prolétarienne.
Les cadres sont plutôt jeunes, issus du monde ouvrier ou employés,
souvent envoyés dans la colonie pour tenter de remédier à la crise de
l'organisation. L’auteure met à profit les saisies effectuées sur les
militants pour analyser le poids des instructeurs sur le fonctionnement
du Parti. Elle souligne également la difficulté que ces militants ont à
entrer en contact avec des Algériens, comme le montrent les rapports de
visites cités.
Militer en Algérie
Comme en métropole, le militantisme est souvent familial. Au fur et à
mesure, ces militants incarnent le moule thorézien de ceux qui ont
adhéré dans les années 1920 ou au début des années 1930 et qui n’ont
connu que le militantisme communiste. Il faut attendre la fin des années
1930 pour que l’origine locale soit valorisée et que des Algériens
accèdent à des responsabilités. Le Parti a tenté de mettre en œuvre une
double direction (formée par un occidental et un algérien) pour
favoriser l’implantation dans le monde colonial. En dépit de ses
efforts, le PC puis le PCA est cependant resté très minoritaire, chez
les Français issus de la métropole comme chez les Algériens, dont la
part ne représente qu'entre 15 et 20 % des effectifs communistes locaux
au milieu des années 1930.
À partir de cette date, les contacts avec les Algériens sont plus
nombreux : le PCA s’ouvre à une forme de diversité culturelle prenant en
compte les particularités des Algériens, favorisant indirectement la
naissance d’un noyau militant. Mais c’est autour du Front populaire,
marqué par l’arrivée d’un nouvel émissaire, Jean Chaintron, et d’un
nouveau responsable du Parti, Élie Mignot, que les effectifs explosent,
pour atteindre près de 5000 membres. La région algérienne du PCF, devenu
Parti communiste algérien en 1936, tout en restant sous la tutelle du
Parti français, connaît alors son apogée électoral : les résultats sont
multipliés par 8.
Enfin l’auteure montre la position ambiguë du PCF suite au discours
de Thorez de 1937 quant à l’indépendance de l’Algérie. Le dirigeant
communiste n’y est pas hostile, mais considère que la situation n’est
pas encore mûre, conseillant stratégiquement de créer les conditions
pour qu’elle le devienne. Cette ligne résume la difficulté à exprimer
une position minoritaire et à construire un mouvement politique dans un
environnement hostile. Cette caractéristique se retrouve également en
métropole dans les minorités nationales.
Des communistes arméniens en France
Dans sa thèse sur les communistes arméniens publiée sous le titre Ceux de Manouchian,
Astrig Atamian embrasse une période plus large, allant des années 1920
aux années 1990, qui couvre le siècle communiste et s’appuie sur de
nombreuses archives. L’historienne a eu accès, notamment, aux
autobiographies des cadres communistes rédigées pour l’appareil du Parti
(à Moscou dans les archives du Komintern et dans les archives du PC
Arménien à Erevan). L’ouvrage se compose de trois grands thèmes :
l’avant-guerre, qui est la partie la plus riche, la guerre et l’après
1945. Cette approche lui permet de dégager des lignes de force des
modalités d’engagement et d’organisation des communistes arméniens en
France.
Les militants de la première génération sont majoritairement
orphelins, issus du monde rural, et se sont réfugiés en France selon des
parcours variés. Si certains ont pu avoir accès à la scolarité,
quelques-uns ont réalisé des études supérieures. La majorité a commencé à
travailler jeune. D’autres sont des révolutionnaires professionnels :
quelques-uns ont connu le mouvement ouvrier avant la guerre et sont
passés par les différents partis socialistes en Arménie ou dans les
Balkans. La majeure partie d’entre eux adhère directement au PCF.
L’adhésion s’est majoritairement réalisée par le Comité d’aide à
l’Arménie (HOK) et l’Union des étudiants de Transcaucasie, organisation
de masses contrôlées par le PCF, l’adhésion au PCF s’effectuant via les
groupes de langue de la Main-d’œuvre étrangère (MOE) qui devient la
Main-d’œuvre immigrée (MOI). Cependant, l’implantation des communistes
dans les communautés arméniennes en France demeure faible. La MOE/MOI a
450 membres en 1927 et à peine une centaine par la suite. Les effectifs
de la centrale syndicale pilotée par le PCF ne sont pas meilleurs.
En outre, le HOK est placé sous le contrôle d’Erevan. L’auteure
pointe les conflits entre le centre arménien et la direction communiste à
Paris. Le HOK prône le retour en Arménie socialiste alors que le PCF
souhaite privilégier l’implantation dans la communauté arménienne en
France. C’est à la faveur du Front populaire, lorsque les adhésions
augmentent ainsi que le courant de sympathie pour l’Arménie socialiste,
que le HOK organise un départ de 1800 Arméniens vers l’URSS. Ce départ
coïncide avec le début de la grande terreur en Arménie : le principal
responsable du PCA est ainsi purgé, entraînant en 1936 la disparition du
HOK et jetant le trouble chez certains responsables.
Le dictionnaire biographique des cadres communistes arméniens proposé
en fin d’ouvrage rappelle l’itinéraire de certains d’entre eux.
S’arrêtant à leur départ en 1936, il amène à s’interroger sur leur vie
en URSS à cette date.
L'épreuve de la guerre
Le délitement temporaire des liens avec l’Arménie soviétique favorise
le contrôle du PCF sur cette sous-section de la MOI. Avec la période du
Front populaire, une nouvelle génération émerge, incarnée par la figure
de Missak Manouchian. S’il n’adhère officiellement au PC qu’en 1934, il
a été façonné par le communisme des organisations de masse du début des
années 1930. Entre 1936 et 1938, le communisme arménien en France est
alors à son apogée. Le Pacte germano-soviétique déstabilise les
Arméniens communistes ; en juin 1941, sa rupture permet le passage à la
lutte armée, dont Manouchian devient la figure centrale et tragique.
Après avoir participé à l’action clandestine, il devient responsable
des MOI parisiens en août 1943 en remplacement de Boris Holban, qui a
refusé de continuer l’action armée qui mettait en péril les groupes de
combattants des FTP/MOI. Mais le travail de filature de la brigade
spéciale n° 2, chargée de mener des actions contre la lutte armée
communiste, entraîne l’arrestation de Manouchian et la traque des autres
arméniens, qui pour beaucoup réussissent néanmoins à échapper à
l’arrestation. S’il est possible de regretter que l’auteure ait fait par
trop confiance aux témoignages dont il est difficile, voire impossible,
de vérifier la véracité, elle montre avec finesse la constitution, le
fonctionnement et l’étendue des réseaux arméniens en France.
L’après-guerre renoue avec le schéma existant avant les purges, en le
modifiant légèrement. De nouvelles structures sont créées, comme la
Jeunesse arménienne de France. L’organisation connait quelques succès,
mais se heurte à la concurrence et à l’hostilité des autres
organisations arméniennes non communistes. La mission principale des
communistes arméniens est d’organiser le départ vers la République
soviétique, qui aboutit en 1947 au départ de 7 000 Arméniens. Mais pour
les arrivants, le pays rêvé se transforme vite en cauchemar, comme en
témoigne la manifestation organisée à Erevan lors de la visite de
Christian Pineau en 1956, durant laquelle plusieurs dizaines d’Arméniens
demandent à rentrer en France. Les tensions entre le Parti français et
le Parti soviétique entraînent, au début des années 1970, la mise à
l’écart de certains cadres arméniens, jugés trop philosoviétiques, avant
qu’une normalisation n’intervienne après 1977.
Astrig Atamian montre comment le PCF a soutenu la cause arménienne.
Loin d’un Manouchian qui, dans les années 1930, refusait de célébrer la
fête nationale le 24 avril, le PCF s’est fait le promoteur, à partir des
années 1950, de la cause arménienne, d’autant plus facilement qu’elle
lui permet de dénoncer les alliés des Américains. Deux cadres du PCF,
qui siègent à la Commission centrale de la MOI, portent les demandes de
reconnaissance du génocide arménien à l’Assemblée nationale et plus
largement dans l’espace public.
Enfin, la mémoire de la Résistance scelle un pacte entre une partie
des Arméniens et le PCF, non sans heurts. Des tensions émergent en effet
à la suite du film de Moscou Des terroristes à la retraite.
Elles aboutissent néanmoins à la panthéonisation de Manouchian, devenu
le symbole des combattants des FTP/MOI. L’auteure montre ainsi comment
s’est recomposée la mémoire du communisme arménien autour d’une image
devenue iconique.
Communistes juifs ou Juifs communistes
La question des liens entre appartenance communautaire et communisme est également au centre de la thèse Militer en minorité,
de Zoé Grumberg, qui interroge l’engagement des anciens militants du
secteur yiddishophone de la Main-d’œuvre immigrée du PCF. Contrairement à
Astrig Atamian au sujet des communistes arméniens, Zoé
Grumberg considère que l’identité juive est principale dans l'engagement
de ceux qu'elle étudie, qualifiant les militants de Juifs communistes.
Elle prend ainsi le contre-pied de l’historienne Annie Kriegel, qui
voyait dans ces militants des acteurs d’abord communistes, ensuite
Juifs, et suggérait en 1989 :
« Quelle que soit l’opinion que l’on se fait aujourd’hui de cette
croyance porteuse d’identité, nul, s’il lui est loisible de le
regretter, n’a le droit de dissimuler que celui qui tomba en criant
“vive Staline” était peut-être patriote, antifasciste, juif, mais qu’il
était d’abord communiste. C’est le respect qu’on doit aux vivants et aux
morts : les nommer dans l’identité qu’ils se sont choisie, en fonction
de l’itinéraire qu’ils ont parcouru et dont ils ont éventuellement plus
tard changé… pour ceux à qui le temps fut donné de le faire .
Annie Kriegel soulignait alors que les recompositions identitaires
avaient été ultérieures et que la question de l’idéologie avait été
prépondérante dans les choix militant. Partant d'un a priori différent,
et sans affronter directement cette question, le livre de Zoé Grumberg
aborde l’action des communistes juifs yiddishophones formant le secteur
juif du PCF comme celle d’un groupe militant doublement minoritaire,
chez les communistes et chez les Juifs.
L'auteure détaille l’action de ce groupe à travers les itinéraires de
25 de ses militants (19 hommes et 6 femmes), cadres intermédiaires et
dirigeants du secteur juif du Parti. Ce noyau militant a été reconstitué
sur les bases de l’ancienne MOI du PCF. Ces cadres sont issus de la
génération kominternienne et ont, pour la majeure partie d’entre eux,
commencé à militer dans l’entre-deux-guerres, au temps de la période
« classe contre classe » du PCF. Ils sont souvent dotés d’un capital
culturel important et un tiers a connu un autre engagement avant le
communisme. Dans leur immense majorité, ils ont participé à la
résistance communiste juive dans les MOI comme dirigeants nationaux ou
locaux.
S’implanter en milieu Juif
Au sortir de la guerre, il s’agit de s’implanter dans le monde juif
parisien. Ces militants sont en concurrence – et souvent en conflit –
avec les autres organisations juives non communistes (bundistes,
sionistes de plusieurs obédiences). Ils cherchent alors à acquérir une
place dans les organisations juives, tout en espérant profiter de la
dynamique de la Libération. Les militants soucieux de leur audience et
de leur implantation créent (ou recréent) des sous-organisations de
masses (club sportif, centre culturel…). Selon les sources indirectes,
les organisations communistes juives possèdent ainsi une influence
électorale et associative sur environ 10 % de la population juive en
France (soit nettement moins que l’influence du PCF sur la société
française à cette même date, qui représente 25 à 30 % du corps
électoral).
Initialement, la direction du PCF hésite entre une intégration pure
et simple des communistes juifs dans les organisations de masse et le
maintien d’une organisation spécifique. C’est la concurrence des autres
organisations juives qui oblige le PCF à maintenir une organisation
dédiée. L’encadrement est d’une relative stabilité, excepté pour les
membres qui doivent partir construire le socialisme, en Pologne
notamment. Les cadres communistes suivent la ligne du parti et obéissent
aux mêmes règles que les autres militants (travail sectoriel,
autocritique biographique, contrôle, soutien au mouvement communiste
international). La consultation des dossiers de la section au sujet de
la montée de cadres dans la commission centrale livre de précieuses
indications sur le degré de surveillance et de contrôle réciproque entre
les militants que l’auteure restitue parfaitement.
Ce noyau militant engage les communistes juifs dans l’action sociale.
L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide multiplie, avec
l’aval du Parti, les démarches sur la restitution des appartements
spoliés. Plus largement, les communistes juifs cherchent à venir en aide
aux personnes nécessitant le secours des fonds sociaux. Avant le début
officiel de la guerre froide, ils participent aux organismes de
solidarité, via le Fonds social juif unifié (FSJU) et le Comité juif
d’action sociale pour la reconstruction. Leur départ du FSJU contribue à
montrer que les objectifs des communistes juifs répondent à la même
logique que ceux du PCF après 1947.
C’est autour de l’aide sociale à l’enfance et de la Commission
centrale de l’enfance (CCE) que le secteur juif du PCF rencontre le plus
grand succès. Cet organisme prend en charge les orphelins, comme le
font par ailleurs d’autres organismes juifs (des sionistes aux
bundistes), et est initialement financé par le Joint,
l’organisme américain d’aide aux Juifs. La CCE s’inscrit dans la mission
éducative communiste : si quelques éducateurs ont suivi en Pologne les
enseignements de Janusz Korczak, ce sont les méthodes du pédagogue
communiste soviétique Anton Makarenko qui sont prônées. Pour la CCE, il
s’agit d’abord de créer chez les enfants de nouvelles générations
militantes. L’organisme utilise les différents anniversaires pour
exprimer une double mémoire : honorer les combattants communistes et les
révoltes, comme la célébration de l’anniversaire du soulèvement du
Ghetto de Varsovie.
Chez les communistes juifs, comme pour le PCF, la valorisation de la
Résistance est prégnante. Elle passe par la constitution d’un centre de
documentation spécifique, en concurrence avec le Centre de documentation
juive contemporaine, placé sous la responsabilité de Aron Erlich,
devenu David Diamant. Communiste depuis le début des années 1930, son
objectif est de valoriser la résistance communiste juive. C’est dans un
second temps que la question de la Shoah apparaît spécifiquement.
Des cadres communistes juifs
Enfin, Zoé Grumberg se penche sur les itinéraires des cadres
communistes juifs, qu’elle confronte aux épisodes de la guerre froide.
Ils suivent globalement la ligne du PCF, soutenant la politique
étrangère de l’Union soviétique reconnaissant la naissance de l’État
hébreu, avant de le critiquer pour ensuite l’accepter. Ils se montrent
aveugles face à l’existence d’un antisémitisme d’État qui s’est
développé en URSS lors des campagnes anti-cosmopolites des années
1949-1952, avant de reconnaître avec amertume sa réalité. Dans les
itinéraires des 25 cadres communistes juifs retenus, un seul rompt
frontalement avec le Parti après un voyage en URSS, à l'occasion duquel
il constate la quasi-disparition de la culture juive. Le désengagement
des Juifs demeure très minoritaire et se fait souvent silencieusement,
et tardivement (les années 1960 voire 1970).
L’utilisation des autobiographies et des souvenirs familiaux laisse
parfois planer des doutes et soulève des interrogations liées à des
archives parcellaires, empêchant l’auteure de pousser plus loin ses
investigations. Par exemple, un dossier, qui semble vidé d’une partie de
ses pièces, mentionne la présence d’un responsable soviétique lors
d’une réunion de la commission de contrôle en 1954, sans que l’on puisse
en comprendre réellement les tenants et les aboutissants. De même, les
zones d’ombre des anciens communistes juifs partis construire le
socialisme en Europe de l’Est sont aussi importantes. La documentation
proposée repose principalement sur des témoignages – non confirmés par
d’autres archives – et des autobiographies plus ou moins réécrites au
prisme du présent (comme c’est le cas pour les souvenirs de Joseph Minc,
Adam Rayski ou Louis Gronowski), soulevant la question des rapports
entre mémoires et histoire.
Selon des méthodes et à partir d'objets différents, ces trois
ouvrages interrogent ainsi deux thèmes importants de l’histoire du
communisme : l’articulation entre militantisme et identité d'une part,
d'autre part la difficile implantation du communisme en milieux
minoritaires. Expression de questionnements contemporains, ils
projettent une lumière nouvelle sur des situations périphériques, en
bordure des secteurs clés de l’implantation du communisme.
Michel Clouscard
extrait de "Lettre ouverte aux communistes"
Éditions Delga 2016
Ce texte a été rédigé à la fin des années 70, à l'aube de la catastrophe mitterandiste.
Il est largement commenté dans la vidéo ci-dessus, ainsi que l'ensemble
de l'ouvrage inédit de Michel Clouscard publié par les éditions
Delga lors de la réalisation de cette vidéo, en 2016 .
Cette
lettre, jamais postée, que Clouscard destinait au parti auquel il n'a
jamais adhéré (il s'en explique dans le livre), décrivait parfaitement
le désarroi des intellectuels authentiquement marxistes et communistes,
en regard de l'émergence électoralement majoritaire des "nouvelles
couches moyennes" et de ses conséquences sociales et politiques : le
délabrement politique révisionniste d'un parti politique qui, depuis un
demi siècle, avait pourtant dignement représenté les classes populaires.
"
LES CHOSES pourraient être pourtant si simples, pour les communistes;
c’est le seul parti qui dispose d’un corps doctrinal pour analyser
l’évolution des sociétés et leurs crises: le marxisme.
Faut-il encore l’actualiser.
La
récente métamorphose de la société française peut donc être définie
selon ce schéma: le passage du capitalisme monopoliste d’État de
l’ascendance au capitalisme monopoliste d’État de la dégénérescence : la crise.
À
l’exploitation par les cadences infernales, qui a permis la croissance,
ont succédé l’austérité et le chômage massif. Comment se fait-il que le
Parti communiste français n’ait pas su exploiter ces situations, pour
accumuler les profits électoraux?
Pour
ce faire, il aurait fallu proposer une distinction radicale, celle des
nouvelles couches moyennes et celle de la classe moyenne traditionnelle.
La plupart des observateurs confondent les deux en cette nébuleuse:
classes moyennes. Eux, du moins, ont une excuse: ils ne sont pas
marxistes. Mais il faut bien constater que la plupart des communistes
identifient aussi ces contraires.
C’est
que ces nouvelles couches moyennes sont très embarrassantes pour les
doctrinaires marxistes. Elles vont à l'encontre du Vieux schéma qui
prévoit la radicalisation des extrêmes: concentration de la grande
bourgeoisie et paupérisation (absolue ou relative ?) de la classe
ouvrière.
Or, dans les pays dits « post-industrialisés », c’est le contraire.
Le capitalisme monopoliste d’État* a procédé a cette géniale « invention » : les nouvelles couches moyennes.
Il
faut en proposer l’élémentaire nomenclature. Ce nouveau corps social
relève de l’ extraordinaire développement de trois secteurs
professionnels très disparates. Celui, très traditionnel, des
fonctionnaires, employés du privé, professions libérales, qui a connu un
saut quantitatif et du coup une mutation qualitative. Celui des
nouveaux services spécifiques du capitalisme monopoliste d’État
(concessionnaires, agences de voyages...) Celui des ingénieurs,
techniciens, cadres (ITC), qui rend compte du progrès technologique et
de sa gestion sous tutelle capitaliste.
Ces
nouvelles couches moyennes ont été le support du libéralisme, nouvelle
idéologie qui s’oppose radicalement a celle de la classe moyenne
traditionnelle, laquelle se caractérise par la propriété des moyens de
production. La stratégie libérale consiste a s’appuyer sur ce corps des
services et des fonctions. C’est toute une nouvelle culture qui dénonce
même l’avoir.
Quel
paradoxe: ce sont ces couches moyennes, qui ne sont pas possédantes de
leurs moyens de production, qui sont le meilleur support du capitalisme!
Il
est vrai qu’elles ont été gâtées. Ce sont elles qui se sont partagé la
plus grosse part du gâteau de l’ascendance. Et cela grâce a une savante
redistribution du profit capitaliste par la politique des revenus de la
société du salariat généralisé.
Ces
nouvelles couches moyennes ne sont pas propriétaires de leurs moyens de
production, elles ne sont pas - en leur majorité - des forces
productives directes mais elles se trouvent au résultat du procès de
production, des autres, la gueule ouverte, pour tout engloutir. Elles se
paient même le luxe de dénoncer la « Société de consommation ». Cette
idéologie est devenue une idéologie dominante, depuis Mai 1968, ce
14-Juillet des nouvelles couches moyennes. Elle a sécrété les nouveaux
modèles de la consommation « libérale ».
Cette
idéologie de la libéralisation n’est pas le seul support de la
contre-révolution libérale. Le management, celui des grands monopoles,
prétendra même dépasser... le marxisme. Ne dispose-t-il pas, en son
sein, des techniciens supérieurs et des ingénieurs, forces productives
directes ? Du coup, nous dira-t-on, la force productive traditionnelle,
celle de l’ouvrier non qualifié, deviendrait un simple appoint.
Il
est fondamental de comprendre que cette contre-révolution libérale est
devenue l’idéologie et la réalité dominantes. Elle a fait éclater les
clivages traditionnels de la droite et de la gauche. Maintenant, elle
est autant à droite qu’à gauche.
Entre
le libéralisme avancé de Giscard [Sarkozy] et la social-démocratie
retardée de Mitterrand [Hollande], ou est la différence ?
Le
dogmatisme du PCF l’a empêché de comprendre cette métamorphose de la
société française, le rôle des nouvelles couches moyennes, la nouvelle
stratégie du capitalisme: la contre-révolution libérale, qui n’a pas
grand-chose de commun avec la « droite » traditionnelle. Mais la crise
peut lui permettre de se rattraper, et même d’inverser la tendance.
Le
moment est venu pour les communistes de dire : « C’était formidable,
votre combine, dommage que ça se casse la figure. Vous avez Cru que
c’était arrivé, alors que vous ne faisiez que vérifier nos analyses: le
capitalisme monopoliste d’État de l’ascendance apporte une croissance
économique fantastique dans la mesure ou celle-ci propose les conditions
d’une crise non moins fantastique. Le capitalisme de l’ascendance n’est
que les conditions objectives de la crise. »
C’est
le moment de s’adresser a ces nouvelles couches moyennes pour leur
montrer qu’elles se sont réparties selon une implacable hiérarchie
sociale: grande, moyenne, petite bourgeoisie. Une énorme partie de ces
couches a des intérêts de classe analogues à ceux de la classe ouvrière
traditionnelle.
Pour
sortir ces couches moyennes de leur engourdissement libéral, il faut
les prévenir de ce qui les attend: le chômage massif. Autant le
capitalisme monopoliste d’État de l’ascendance a créé des emplois
artificiels, non productifs, d’encadrement, de plumitifs, autant celui
de la crise les liquidera sauvagement pour mettre en place, dans le
tertiaire et le quaternaire, l’appareillage de l’informatique et de la
robotique.
Il
faut montrer aux productifs de ces couches - techniciens, ingénieurs -
qu’ils participent au travailleur collectif et qu’ils sont, eux aussi,
victimes du management des improductifs. La création d’emplois devrait
étre au coeur du débat. Les postes d’encadrement technocratique ne
sont-ils pas l’empêchement a priori de la création d’emplois
productifs? Tout un cheminement vers l’autogestion est possible, de par
la simple recherche des nouveaux critères de gestion.
Autant
la montée hégémonique des nouvelles couches moyennes a permis la
contre-révolution libérale, autant leur remise en question par la crise
devrait permettre la remontée du socialisme et du Parti communiste
français. Mais il faudrait alors procéder dialectiquement, se tourner
aussi vers la classe moyenne traditionnelle et ne pas rater, non plus,
sa « récupération » partielle. Car, que de magnifiques occasions ont été
manquées aussi de ce coté-la.
C’est
que cette classe sociale participe au travailleur collectif. Et à ce
titre, elle a été doublement remise en question, par le capitalisme
monopoliste d’État de l’ascendance. Autant celui-ci a fait la promotion
des nouvelles couches moyennes, autant il a « enfoncé » une grande
partie de la classe moyenne traditionnelle. Comment ne pas s’être rendu
compte de ce dispositif contradictoire de la France de la modernité ?
C’est
sur le dos du petit et moyen commerçant, paysan, entrepreneur, que se
sont édifiés les monopoles puis le capitalisme monopoliste d’Etat. Mais
surtout: quelle mise en boite idéologique! Comme ces gens-la se sont
fait chambrer par l’idéologie libérale de la libéralisation! Eux, qui
défendent les valeurs traditionnelles du mérite, du travail, de
l’économie, du réinvestissement, ont vu leur genre de vie totalement
remis en question par l’extraordinaire marché du désir nécessaire a
l’économie politique du libéralisme, par l’idéologie non moins
nécessaire à l’écoulement de la marchandise de cette industrie du
loisir, du plaisir, du divertissement, de la mode. On connaît toutes
leurs conséquences : délinquance, insécurité, etc.
Alors,
pourquoi ne pas avoir proposé à ces éléments du travailleur collectif
les arguments théoriques et les modes d’action qui leur auraient permis
de dénoncer la suffisance et l’arrivisme de la hiérarchie libérale?
Lutter contre le laxisme du libéralisme, c’est programmer toute une
reconquête culturelle.
La
crise peut donc permettre au Parti communiste de « récupérer » une
grosse partie du corps électoral, partie des nouvelles couches moyennes
et de la classe moyenne traditionnelle. Il doit lutter contre les deux
grands effets pervers du libéralisme, économique et culturel, pour
rendre au travailleur sa dignité professionnelle et morale.
C'est d’autant plus urgent que se profile ce qui pourrait devenir un
néo-fascisme qui serait la sinistre et hétéroclite collusion des
privilégiés du libéralisme, qui ne veulent rien céder de leurs
privilèges acquis et de la vieille droite revancharde qui, elle, veut
reconquérir les siens."
* NdE : Clouscard en
fidèle intellectuel communiste des années 60, reprenait, assez
candidement sur les questions "économiques", la ligne des "experts" du
parti à l'époque, y compris des notions aussi étrangères à la critique
marxiste de l'économie politique que celle de C.M.E. Il est vrai que la
notion de Capitalisme Monopoliste d’État était en quelque sorte
"consubstantielle" à l'émergence de la "géniale invention" des nouvelles
couches moyennes qu'il dénonçait pourtant, très légitimement, ici.
Son adversaire Althusser
notait d'ailleurs, à la même époque (et dans un rare "éclair de
lucidité"), qu'avec cette conception de l'analyse économique le parti
avait atteint « le point zéro de la théorie marxiste ».
Ce qui du reste était
assez congru au point zéro atteint lors du 22ème congrès marqué
inversement par l'abandon d'une notion fondamentale du marxisme, celle
de "dictature du prolétariat" - voir la vidéo.
Qui connaît Nadia Léger ? Ou plutôt qui connaît son œuvre ? Car si
elle est connue dans les milieux artistiques pour avoir été la femme de
Fernand Léger, pas un musée français ne présente l’une de ses toiles.
Celle qui était surnommée la milliardaire rouge dans les années 60 a
pourtant été une personnalité très importante de la scène artistique
parisienne, des années 1930 aux années 1970. Pourquoi ses tableaux
ont-ils été invisibilisés de la sorte, boudés des spécialistes,
critiques et conservateurs au point qu’ils ont été effacés de l’histoire
de l’art ?
Parcours d’une femme prodige restée dans l’ombre
C’est Aymar du Chatenet qui lève le voile qui recouvrait sa très
grande oeuvre. Oeuvre qu’il découvre par hasard en rendant visite aux
descendants du couple Léger. Une centaine de tableaux se trouvent là,
empilés dans une pièce, abandonnés à l’oubli. Editeur de jeunesse mais
grand amateur d’art, celui-ci est surpris de faire cette découverte et
s’adresse aux spécialistes. Il découvre alors le mépris du milieu pour
cette femme, d’origine paysanne, et décrite comme une « communiste
enragée »[1].
Elle a aussi pâti de l’ombre de son mari, comme beaucoup d’épouses de
maîtres – pensons à Camille Claudel ou Frida Khalo dont les œuvres n’ont
pas été initialement reconnues à leur juste valeur.
Frappé par la splendeur de ses toiles, par son talent propre et par
la richesse de son itinéraire artistique, il entreprend de réparer cette
injustice. Au terme de dix ans de travail, il sort fin 2019 une somme
de 4,7 kg, qu’il qualifie de « pavé dans la mare » pour faire exister
l’oeuvre de cette femme hors pair et la sortir de l’oubli. De novembre
2024 à mars 2025, il a également coordonné une magnifique rétrospective
au Musée Maillol qui retraçait la vie et l’oeuvre de cette peintre
franco-soviétique jusqu’ici condamnée aux oubliettes. L’histoire de
l’art est, elle aussi, victime de l’anticommunisme…
Fille de la révolution
Nadiejda Khodossievitch naît en 1904 dans une famille paysanne pauvre
de neuf enfants, dans la région de Vitebsk dans l’actuelle Biélorussie.
Son père vend de la vodka et sa mère tisse. Toute jeune, elle passe ses
journées à planter des patates et raconte qu’elle peignait la nuit.
Naturellement douée pour le dessin et déterminée à devenir artiste, elle
prend des cours à l’Ecole des Beaux arts de Beliov puis intègre à
seulement 16 ans l’Atelier national des beaux-arts de Smolensk[2],
formations rendues gratuites par le tout jeune État soviétique. Elle
est déjà à cette époque totalement portée par les idées de la Révolution
bolchévik et de la construction du socialisme, sans lesquelles elle
n’aurait tout simplement jamais pu étudier la peinture !
L’exposition donnait à voir quelques unes de ses œuvres de jeunesse
avec des toiles peintes à 17-18 ans. Nadia faisait déjà montre d’un
véritable talent. Elle est initialement influencée par le suprématisme
de Kasimir Malévitch qui enseigne à Smolensk (courant abstrait qui
supprime toute référence à la réalité dans une recherche d’esthétisme
pur, associant couleurs et formes géométriques). Mais elle découvre
bientôt, à travers la revue « L’Esprit nouveau » de Le Corbusier,
empruntée à la bibliothèque municipale, le style de Fernand Léger.
Celui-ci lui semble incarner le futur de la peinture. Un courant
novateur qualifié de cubiste qui n’abandonne pas la figuration au
contraire de ses maîtres soviétiques. Elle décide donc de se rendre à
Paris pour le rencontrer et se former auprès de lui.
Elle fait une étape en Pologne, qui durera finalement quatre ans.
Elle y côtoie les milieux d’avant-garde tout en se formant à l’Académie
des Beaux-Arts de Varsovie et se marie avec le peintre Stanislaw
Grabowski. Ensemble ils viennent s’intaller à Paris en 1925 et
s’inscrivent à l’Académie moderne, fondée par Fernand Léger et Amédée
Ozenfant, ainsi que Nadia l’avait décidé des années aupraravant. Mais le
couple se sépare deux ans plus tard, peu après la naissance de leur
fille. C’est alors que Nadia entame une relation intime et plus
seulement artistique avec Fernand Léger. Elle passe bientôt d’élève à
directrice adjointe de son atelier, l’un des plus en vue de la capitale,
d’où sortiront des artistes de renom comme Nicolas de Staël, Hans
Hartung ou Louise Bourgeois. L’exposition à Maillol donnait d’ailleurs à
voir des œuvres des élèves de l’atelier, illustrant la grande liberté
de style qui y régnait, mais aussi l’approche collective, avec la
réalisation de toiles monumentales à plusieurs mains. Mais le nom de
Nadia n’est guère mis en avant, que ce soit sur la fiche Wikipédia de
l’Académie où elle n’est signalée que comme élève ou sur les clichés de
Robert Doisneau, alors que c’est bien elle la professeure !
Après des années de partage amoureux et professionnel, Nadia épouse
Fernand en 1952. Plus âgé qu’elle, il décède en 1955. Elle hérite alors
de toute sa fortune et de son œuvre. Celle qui a dormi dans des wagons
stationnés en gare les premiers temps à Smolensk et fait des ménages
dans une pension de famille pendant ses dix premières années à Paris
devient tout à coup milliardaire. Mais plutôt que de profiter de ce
patrimoine immobilier et artistique, Nadia consacre le restant de sa vie
et cette fortune à valoriser l’oeuvre de son défunt mari. Avec l’aide
du peintre Georges Bauquier avec qui elle s’est remariée, elle édifie à
Biot le plus grand musée dédié à un artiste encore aujourd’hui en
France, et en fait don à l’État en 1967 avec les 385 œuvres de Fernand
en sa possession (peintures, dessins, céramiques, bronzes et
tapisseries).
Elle n’aura cessé de peindre jusqu’à sa mort. Elle s’eteint en 1982 à
Callian dans le Var où sa tombe est ornée d’une superbe mosaïque tirée
de l’un de ses autoprotraits. Elle sera restée fidèle toute sa vie à son
intense engagement communiste et à l’Union soviétique. Ce qui explique
sans doute le malaise des « communistes mutants » du PCF et consorts.
Ainsi la cheffe du service culture de l’Humanité titrait « Nadia Léger,
une artiste dans les tourments du XXème siècle. » Bof… Je lui sais
toutefois gré d’avoir attiré mon attention sur cette lumineuse
exposition. Nadia est morte « stalinienne » comme le dit son
résurrecteur, raison principale de son enterrement artistique, outre le
machisme persistant de nos sociétés inégalitaires.
Une œuvre indissociable de son engagement communiste et du PCF
Nadia adhère au PCF en 1933. Pour cette paysanne qui a connu la
misère et évolue désormais dans les milieux intellectuels et culturels
d’avant-garde, cet engagement ne tient en rien à l’air du temps. Elle va
dès lors lier une partie importante de son œuvre au Parti. Elle réalise
par exemple des affiches pour des appels à manifestation et dirige la
production collective de fresques et grands panneaux pour des événements
du front populaire et pour un rassemblement des femmes pour la paix.
Son autoportrait au drapeau rouge de 1936 est un manifeste politique.
Puis les nazis soumettent la France. Fernand Léger, très menacé,
parvient à s’exfiltrer aux États-Unis où il reste pendant toute
l’occupation. Nadia, elle aussi recherchée mais détentrice d’un seul
passeport russe, n’a d’autre choix que de rester en France avec sa fille
dans la clandestinité. Et d’entrer en résistance. Sous le nom de
Georgette Paineau elle produit et diffuse de nombreux tracts clandestins
et sert d’agent de liaison pour les FTP-MOI, tout comme sa fille Wanda,
tout juste âgée de seize ans. Quelques peintures très marquantes
illustrent cette période : Autoportrait – Le serment d’une résistante (1941) (autoportrait), Wanda (1942) (glissant un message sous une porte), La mort de Tania
(1942) figurant une femme pendue ou bien le portrait poignant de
Fernand Léger au coq rouge, dont les traits tirés expriment la douleur
de l’exil.
Autoportrait – Serment d’une résistante (1941)
A la libération, elle rejoint l’Union des patriotes soviétiques. Elle
lance au profit des anciens prisonniers de guerre soviétiques une vente
aux enchères de 140 tableaux qu’elle a elle-même récoltés de la part
d’artistes comptant des grands noms tels que Picasso, Braque, Matisse et
Fernand Léger. Nadia, elle, met véritablement son art au service du
parti. Ce sont ses portraits des grandes figures communistes soviétiques
et françaises qui ornent le 10e Congrès du PCF de juin 1945. Réalisés à
partir de photos dont elle ne garde que les contours et restitue les
contrastes par applats de couleur primaires, ces tableaux façon affiche
de propagande, d’une modernité époustouflante, font de Nadia Léger une
véritable précurseure du pop-art. Marx, Lénine, Staline, Maïakovski,
Thorez, Duclos, Cachin, Sampaix… ; sans oublier les femmes que Nadia met
beaucoup à l’honneur de manière générale dans sa peinture – Danielle
Casanova, Elsa Triolet Nadejda Kroupskaia (femme de Lenine) ou encore Ekaterina Fourtseva (Ministre de la culture soviétique).
Très proche d’Aragon, beaucoup de critiques lui reprochent le
même « art de parti ». Nadia a peint de nombreuses représentations de
Staline, notamment une belle toile où il est à son bureau avec une
petite fille, en petit père des peuples. Aymar du Chatenet précise
qu’elle n’était pas payée par le KGB. C’est au contraire elle qui les a
« financés », ce qui, selon ses dires, lui a permis de conserver une
grande liberté artistique et culturelle. Á la mort de Fernand Léger,
Nadia met la propriété dont elle hérite à Gif-sur-Yvette à la
dispositions des cadres du PCF qui vont y organiser réunions et
colloques. C’est même là que se tinrent, le 22 novembre 1972, les
négociations entre Henry Kissinger et Le Duc Tho qui mettront fin à la
guerre du Vietnam !
Nadia était aussi une infatigable travailleuse, pouvant dormir
une heure par nuit à certaines périodes de sa vie paraît-il. Vie qu’elle
a dédiée à son combat pour l’art populaire et la construction d’un
monde meilleur. Dans les années 70, elle a envoyé en URSS quelque 2 000
œuvres classiques de maîtres de la peinture qu’elle a reproduits à
l’identique pour servir à l’enseignement plastique. Un labeur
titanesque ! Elle a par ailleurs fait don à la Biélorussie et à la
Russie soviétique de nombre de ses œuvres dans les années 1960 et 1970.
Notamment une collection de ses bijoux en or, platine et diamant,
visible à Moscou, et cent immenses portraits en mosaïque de
personnalités russes de la culture et de la science qui ornent encore
aujourd’hui des lieux publics de diverses villes de Russie. Ce sont des
peintures que l’on peut voir au Musée national des beaux-arts à Minsk.
On percevait très bien cette immense générosité mais aussi cette
humilité des quelques photographies de la « cosaque » présentées à
l’exposition. De ses traits rieurs se dégagent une bonhomie extrêmement
sympathique et une simplicité sincère. On la voit bras dessus bras
dessous avec Aragon, Elsa Triolet et Danielle Casanova dont elle était
une amie proche.
Une grande artiste et remarquable portraitiste
Je ne saurais m’improviser critique d’art. Beaucoup des
commentaires de l’exposition soulignent la grande évolutivité de
l’oeuvre de Nadia Léger qui a adopté au cours de sa longue vie de
peintre une multiplicité de styles, tout en conservant chaque fois sa
marque propre. Une « capacité à se réinventer » plutôt rare, paraît-il,
pour les grands artistes : suprématisme, purisme, cubisme,
constructivisme, biomorphisme, surréalisme, réalisme socialiste, et
enfin précurseure du pop art… Une diversité qui est, à tout le moins,
signe d’une très grande maîtrise technique.
L’exposition avait le grand mérite de donner à voir aussi des
œuvres de Fernand Léger. Ce qui permettait d’apprécier l’influence
relative que celui-ci a eue sur sa peinture durant leur collaboration.
Et d’attester sans équivoque que Nadia n’a pas fait du Fernand. Si on
trouve une parenté manifeste dans leurs décors industriels par exemple,
la façon de peindre les sujets, elle, n’a rien à voir. Chez Fernand,
les personnages sont extrêmement froids et mécaniques, comme des pantins
articulés, tandis que chez Nadia ils sont toujours restés très charnels
et expressifs. Même chose dans les natures mortes. Celles du maître
cubiste sont planes aux formes assez géométriques, tandis que les
courbes et couleurs flamboyantes de Nadia donnent aux choses un air
animé et une quasi sensation de 3D. Quelque chose de très chaleureux et
sensuel qui déborde de vie.
Après-guerre, elle embrasse le réalisme socialiste ce qui a donné
chez elle des œuvres lumineuses telles que Les mineurs, Les
constructeurs, Les baigneuses ou Les musiciens Tadjiks (qu’Aragon avait
accroché dans son bureau). En effet, portraitiste hors pair, elle sait
dégager des visages beaucoup d’émotions – et en l’occurence sur cette
période une magnifique joie de vivre. Les regards interpellent le
spectateur et expriment avec force notre commune humanité. Les
personnages semblent là devant nous, comme de chair et d’os. Ils nous
parlent. L’un de ses portraits de Fernand Léger, peint en hommage après
sa mort, m’a d’ailleurs fait monter les larmes aux yeux tellement son
regard semblait restituer tout l’amour, la tendresse et l’admiration
qu’elle avait pu avoir pour lui, et lui pour elle.
Les constructeurs
Foi en l’humanité et combat pour la paix
C’est ça qui m’a le plus marquée dans cette exposition. Depuis
ses débuts ou presque sa peinture est très incarnée, sensuelle et
joviale. On découvre une oeuvre puissante et lumineuse, qui ne peut
émaner que d’une femme chaleureuse et humaniste. Mais de sa peinture
d’après-guerre transperce la foi et la confiance en un monde nouveau, un
futur heureux, harmonieux, plein d’une promesse d’égalité et
d’épanouissement de l’humanité. Que j’aurais aimé vivre cette époque !
Que de lueurs que nous ne voyons plus, ni dans l’art, ni dans la rue…
Fascinée par le développement spatial, Nadia revient sur le tard à
ses premiers amours suprématistes qui lui semblent incarner cet élan
vers le ciel comme avenir de l’homme et de l’art. Elle réalise de
nombreux portraits de Gagarine, de Lenine et d’elle-même dans cette
veine, que des céramistes de renom reproduiront en mosaïques. Des
planches très graphiques qui s’apparentent à des collages dans lesquels
la composition prend le pas sur le fond. L’agencement des symboles a
plus d’importance que ces symboles eux-mêmes. Une esthétique qui
plairait à beaucoup aujourd’hui – malgré la faucille et le marteau – car
les couleurs et le design peuvent les muer en 2025 en un
folklore amusant aux accents pop. J’ai pour ma part préféré la période
« réalisme socialiste » car elle donne une forme sensible à la part la
plus belle et la plus noble de notre humanité, celle qui aspire
profondément à un monde de paix, de justice et de rire.