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lundi 27 avril 2026

Dérégulations européennes : un coup d’État silencieux

SOURCE multinationales.org/fr/newsletter/deregulations-le-coup-d-etat-silencieux-la-lettre-du-10-avril-2026 

 

Cette semaine, nous tournons notre attention vers Bruxelles, où loin, très loin des regards des citoyens et citoyennes européennes, la Commission, appuyée par l’alliance des droites au Parlement, a engagé depuis 18 mois une politique de déréglementation tous azimuts.

Responsabilité des multinationales, finance, numérique, agriculture, pesticides, armement, automobile... On compte désormais pas loin de dix propositions de loi dites « Omnibus » (qui permettent de modifier plusieurs textes en vigueur à la fois) introduisant diverses formes d’assouplissements, d’exonérations, d’exemptions ou de suppressions pures et simples de normes sociales et environnementales.

Séverin Lahaye vous propose un tour d’horizon des principales mesures adoptées ou proposées et des lobbys qui ont poussé pour les obtenir : À Bruxelles, une succession de reculs pour la santé, les droits et la transparence.

De fait, ces déréglementations ne renvoient pas vraiment à une vision économique cohérente. La Commission semble se contenter de réceptionner et traduire en loi les « listes de courses » transmises par les lobbys, au nom de la « compétitivité ». Mais tout laisse à penser que les difficultés des entreprises européennes tiennent surtout à d’autres facteurs comme les prix de l’énergie, plutôt qu’à « l’excès de réglementations » qui pourrait être, en réalité, une force. Faute de stratégie et faute de moyens d’actions pour remédier aux vrais problèmes, les instances européennes se sont lancées dans une fuite en avant anti-régulations dont elles espèrent surtout des gains politiques.

Certes, les institutions européennes n’ont pas la réputation d’être particulièrement rétives aux intérêts privés et aux lobbys. Mais en l’occurrence elles ont franchi un palier supplémentaire dans la soumission structurelle aux intérêts privés, affichant clairement de donner la priorité aux industriels et d’ignorer la société civile et les citoyens, comme l’explique Anne-Sophie Simpere dans une nouvelle enquête : Derrière la vague de dérégulation, des institutions européennes de plus en plus soumises aux industriels.

Les règles de transparence et de pluralisme qui avaient été mises en place ces dernières années sont foulées aux pieds à travers des processus ad hoc opaques et au nom de « l’urgence ». Les commissaires européens ne daignent même plus rencontrer les syndicats et les ONG. Stéphane Séjourné, le commissaire français macroniste, n’a rencontré que des industriels pour préparer l’omnibus dont il était responsable.

Cette offensive dérégulatrice de la Commission va de pair avec l’alliance de plus en plus officielle nouée au Parlement européen entre la droite classique du PPE et les groupes d’extrême droite. Alliance dont l’une des cibles principales – avec les migrants – sont les ONG, obligées de se battre sur deux fronts à la fois.

On parle peu, dans le débat politique et médiatique français, de ce qui se passe à Bruxelles. Trop technique, trop abstrait, trop loin de nos préoccupations immédiates, et qui plus est en anglais la plupart du temps. Les institutions bruxelloises et les acteurs qui profitent de ce fossé démocratique – les lobbys privés mais aussi les États membres comme la France qui défendent des positions contraires à leurs discours officiels au niveau national – n’ont rien fait pour y remédier.

Le problème n’est pas récent, mais il devient encore plus dramatique à un moment où l’alliance des droites au Parlement et de la Commission von der Leyen ont mis en branle une transformation profonde du modèle européen, accentuant et aggravant les aspects les plus critiquables de l’UE (la porosité aux lobbys, la promotion d’un pseudo « marché libre » bénéficiant seulement aux multinationales) et détruisant ce qu’elle avait encore de positif (le souci des normes sociales et environnementales).

Ce qui revient, au fond, à un véritable coup d’État silencieux dont nous ne commençons qu’à peine à ressentir les conséquences.

IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI

Un think tank anti-migrants lié à l’internationale réactionnaire. Il écume les plateaux des médias Bolloré (et au-delà) et les couloirs de l’Assemblée nationale (jusque chez la majorité présidentielle) pour brandir des chiffres biaisés sur l’immigration en France et ses prétendues menaces. Ce qu’il dit moins, c’est qu’il a lancé son « Observatoire » après une visite aux États-Unis sous l’égide du réseau Atlas, qu’il reste très proche des pseudo-instituts de la droite américaine qui inspirent la politique de Trump, qu’il passe sa vie en Hongrie avec les think tanks financés par Orbán, ou encore qu’il est l’une des pièces centrales du projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin. Dans le cadre d’une nouvelle série sur l’internationale réactionnaire et ses réseaux en France, nous avons mené l’enquête sur Nicolas Pouvreau-Monti et son « Observatoire de l’immigration et de la démographie ». À lire ici.

Trésor de guerre. 7,5 milliards d’euros. C’est la somme que pourrait toucher en argent liquide Vincent Bolloré s’il acceptait l’offre du milliardaire étatsunien Bill Ackman de racheter ses parts dans Universal Music. Alors que beaucoup de ses médias perdent de l’argent, particulièrement les plus marqués à l’extrême droite, Universal représente 250 millions d’euros de dividendes par an pour le milliardaire réactionnaire, et les deux tiers de la valorisation de son portefeuille. Revendre cette poule aux œufs d’or rapporterait beaucoup à court terme à Vincent Bolloré, mais mettrait à nu la fragilité économique de son groupe. Lire nos explications.

Première décision dans l’affaire Lafarge. Pour la première fois, un PDG du CAC 40 – Bruno Lafont, ex patron de Lafarge – a été condamné, avec son bras droit, à des peines de prison ferme pour financement du terrorisme, dans le cadre de l’affaire des versements octroyés à Daesh entre 2012 et 2014 en Syrie. L’entreprise Lafarge a elle aussi été condamnée, en tant que personne morale, à la peine d’amende maximale. Le jugement consacre la responsabilité directe du groupe et de ses dirigeants dans les faits survenus durant la guerre civile syrienne, pour des motifs de préservation de leurs profits. Le tribunal a cependant considéré que le jugement n’ouvrait pas le droit à une réparation pour les anciens employés de la cimenterie de Lafarge. Une autre procédure, visant l’entreprise et ses dirigeants pour complicité de crime contre l’humanité, est encore en cours.

Pantouflage en procès. Il est rare que les « portes tournantes » de hauts fonctionnaires ou de responsables publics vers le secteur privé donnent lieu à des procès, faute de pouvoir prouver qu’ils ont bien, dans leur nouvelles missions, tiré profit de leurs fonctions passées, ou que ces dernières ont pu être influencées par une perspective de reconversion lucrative. L’ancien conseiller d’État Xavier de Lesquen pourrait bien être une exception, après avoir été pris la main dans le sac. Devenu avocat d’affaires, il a plaidé pour TotalEnergies à l’occasion du contentieux autour du projet abandonné d’implantation d’un campus au sein de Polytechnique. Or deux ans plus tôt à peine, encore au sein de l’institution du Palais Royal, il avait traité une autre affaire impliquant le groupe pétrogazier, autour cette fois de ses permis d’exploration au large de la Guyane. Soit exactement le type de situation que les règles encadrant les « portes tournantes » sont censées éviter. L’audience a eu lieu le 10 avril dernier.

Charbon mozambicain à Dunkerque. La France importe encore du charbon. Pas tant pour générer de l’électricité, même si les dernières centrales françaises fonctionnant avec cette source d’énergie n’ont toujours pas définitivement fermé leurs portes. Surtout pour la production industrielle, notamment d’acier. ArcelorMittal, en particulier, ayant repoussé sine die ses projets d’acier vert, continue à s’approvisionner massivement en roche noire pour ses hauts fourneaux de Dunkerque. Socialter et Disclose ont remonté la trace d’une livraison d’août 2025 en provenance de la mine de Moatize au Mozambique. En plus de générer en France des émissions importantes de gaz à effet de serre, ce recours au charbon à des conséquences dramatiques pour les populations locales et leur santé. Une enquête à lire ici.

Le secret des affaires au service des « data centers ». C’est une illustration parfaite de la porosité des institutions européennes aux lobbys évoquée en introduction de cette lettre. Nos partenaires de Corporate Europe Observatory ont révélé comment Microsoft et le lobby Digital Europe ont réussi à convaincre la Commission de reprendre mot pour mot une de leur proposition, de maintenir l’omertà sur les impacts environnementaux des centres de données au nom du « secret des affaires ». Un moyen de couper court à la contestation grandissante de ces infrastructures numériques, qui va cependant totalement à l’encontre du droit international et de la jurisprudence. Lire l’article du Monde.

Cette lettre a été écrite par Olivier Petitjean.

dimanche 19 avril 2026

RADIOGRAFÍA DEL PODER REAL DE LAS ÉLITES EN LA ESPAÑA POSTFRANQUISTA

 FUENTE https://canarias-semanal.org/art/35837/el-libro-que-dinamita-el-mito-de-la-transicion-radiografia-del-poder-real-en-la-espana-postfranquista

Un libro que que reconstruye cómo empresarios, altos funcionarios y redes de influencia lograron adaptarse al nuevo régimen sin abandonar el centro del poder económico

Durante décadas nos han contado que la democracia española sustituyó al viejo poder franquista por nuevas élites modernas y europeizadas. Pero ¿y si el cambio político no hubiera alterado tanto como parece a quienes mandaban realmente? El último libro de Andrés Villena plantea una tesis que quiebra ese argumentario: las élites que dominaron España durante el franquismo no desaparecieron con la Transición, sino que aprendieron a adaptarse, modernizarse y conservar y potenciar su influencia bajo nuevas formas.
 
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     Hay libros que analizan la política española observando parlamentos, partidos y elecciones. Y hay otros que intentan responder a una pregunta mucho más inquietante: quién sigue mandando cuando cambian los gobiernos, se suceden las legislaturas y el país parece transformarse sin alterar  su estructura profunda.

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    "Las élites que dominan España. Una historia alternativa desde 1939", de Andrés Villena Oliver, pertenece a esta segunda categoría. Politólogo y sociólogo especializado en el estudio de las élites, Villena lleva años investigando la relación entre la alta administración, el poder económico y las redes dirigentes del Estado.

     En esta obra propone una lectura del último siglo español que cuestiona uno de los relatos más asentados de nuestra historia reciente: la idea de que la democracia sustituyó a las élites del franquismo por otras completamente nuevas, homologables a las de cualquier democracia occidental.

   Su tesis, apoyada en abundantes datos, nombres y conexiones institucionales, resulta mucho más incómoda: la España democrática no habría destruido las viejas estructuras de poder, sino que habría permitido su adaptación y modernización.

   LA GUERRA CIVIL Y LA RECONFIGURACIÓN DEL PODER EN ESPAÑA

      El punto de partida del libro es una idea sencilla, pero de gran alcance: la historia política de un país no puede explicarse solo por sus cambios de régimen. Que cambie la forma del Estado no significa necesariamente que cambien, en la misma medida, quienes ocupan las posiciones decisivas dentro de él. Para Villena, esa es precisamente la clave de la España contemporánea. El país ha atravesado transformaciones institucionales profundas —dictadura, transición democrática, integración europea, alternancia políticasin que ello haya supuesto una renovación equivalente de sus núcleos estructurales de poder.

    Por eso el autor sitúa el origen de esa continuidad en 1939. La victoria franquista no fue solo el final militar de una guerra civil. Fue también el momento en que se reorganizó de raíz quién mandaba en España. La derrota republicana supuso la eliminación, expulsión o marginación de amplios sectores de las élites políticas, administrativas e intelectuales ligadas al reformismo republicano, al movimiento obrero y a la izquierda, mientras el nuevo régimen consolidaba un bloque dominante integrado por militares, grandes propietarios, alta burocracia, jerarquía eclesiástica y empresarios afines al franquismo. El franquismo, en esta interpretación, no se limitó a gobernar: reconstruyó las bases sociales del poder en España (pp. 34-49).

  FRANQUISMO, CAPITALISMO PROTEGIDO Y CONSOLIDACIÓN DE LAS GRANDES FORTUNAS

   Uno de los argumentos más sólidos del libro es que el franquismo no solo protegió a las élites tradicionales, sino que ayudó a fabricar buena parte de la gran burguesía moderna española. En una economía fuertemente intervenida, donde el Estado controlaba licencias, concesiones, contratos, importaciones, exportaciones y acceso privilegiado a sectores estratégicos, la cercanía al poder político se convirtió en un factor decisivo para acumular riqueza.

   
Muchas de las grandes fortunas y grupos empresariales que dominarían después sectores clave de la economía española no surgieron de un mercado libre en sentido estricto, sino de un capitalismo profundamente condicionado por el Estado y por la relación con el régimen (pp. 78-95).

    Ese proceso no solo generó riqueza para determinados grupos. También consolidó una forma muy particular de capitalismo: una economía donde el éxito empresarial dependía, en buena medida, de la relación con el poder político. Durante décadas, el franquismo protegió a empresas nacionales frente a la competencia exterior, repartió concesiones en sectores estratégicos, adjudicó contratos públicos de enorme valor y levantó barreras regulatorias que favorecían a quienes ya formaban parte del sistema.

   La consecuencia fue la consolidación de un capitalismo poco competitivo en términos clásicos y extraordinariamente dependiente de la proximidad al Estado. Buena parte de la gran empresa española contemporánea nació, según Villena, en ese ecosistema donde mercado y poder político estaban mucho más entrelazados de lo que luego admitiría el relato oficial de la modernización económica española.

LA TRANSICIÓN COMO RECICLAJE DEL VIEJO PODER

    Ese proceso ayuda a entender por qué la democratización posterior no alteró de forma sustancial la estructura económica del país. Cuando murió Franco, muchas de las familias, grupos empresariales y redes de influencia que habían acumulado poder durante la dictadura partían ya de una posición enormemente ventajosa. Disponían de patrimonio, capital, relaciones, presencia institucional y acceso privilegiado a los centros de decisión. La transición política podía cambiar el régimen, pero no borraba cuarenta años de acumulación previa.

    Ahí reside una de las tesis centrales del libro: la Transición no habría supuesto una ruptura profunda con el viejo poder, sino una reforma pactada que permitió la adaptación de buena parte de las élites franquistas al nuevo marco constitucional. Villena no niega la importancia de la democratización ni resta valor a las libertades conquistadas, pero sostiene que el cambio político se produjo sin una transformación equivalente de las estructuras profundas del poder.

   No hubo una depuración sustancial de la alta Administración, ni del Poder judicial ni de los cuerpos superiores del Estado. Tampoco se produjo una alteración comparable en la distribución del poder económico. En lugar de una sustitución de élites, lo que hubo fue una modernización de sus formas de influencia (pp. 121-143).

    Pocas instituciones resumen mejor esa lógica de continuidad dentro del cambio que la monarquía. El hecho de que Juan Carlos I accediera al trono como sucesor designado por Franco y terminara convertido en símbolo de la nueva democracia parlamentaria ilustra con claridad la naturaleza del proceso: suficiente reforma para democratizar el sistema, suficiente continuidad para tranquilizar a quienes ocupaban posiciones de poder en el anterior. La Corona aparece así en el libro como una pieza clave de articulación y estabilización de las élites durante el nuevo régimen (pp. 150-164). 

LA ARISTOCRACIA BUROCRÁTICA: EL PODER QUE NO PASA POR LAS URNAS

     Uno de los aspectos más interesantes del libro es el peso que concede a la alta burocracia estatal. Frente a la visión convencional que presenta a los altos funcionarios como simples técnicos neutrales, Villena los sitúa en el corazón mismo del sistema de poder español.

   Cuerpos como los Abogados del Estado, los Técnicos Comerciales y Economistas del Estado, los Inspectores de Hacienda, los Letrados del Consejo de Estado o los Letrados de las Cortes aparecen descritos como una auténtica aristocracia burocrática. Son quienes redactan normas, interpretan marcos regulatorios, asesoran a ministros, controlan procedimientos complejos y ocupan puestos estratégicos tanto en la Administración como en el sector privado (pp. 166-192).

    Su poder no radica solo en el prestigio o en la dificultad de sus oposiciones, sino en el conocimiento que acumulan. Un ministro puede permanecer unos años en el cargo; un alto funcionario de estos cuerpos puede pasar décadas dentro del aparato estatal acumulando experiencia, relaciones y dominio técnico sobre el funcionamiento real de las instituciones.

   Cuando un gobierno necesita negociar con Bruselas, redactar una reforma compleja o interpretar una normativa delicada, son estos perfiles quienes poseen el saber práctico indispensable. En una época en la que buena parte del poder se ejerce a través de la regulación técnica, esa posición les convierte en actores centrales del sistema.

REDES DE INFLUENCIA Y MECANISMOS DE REPRODUCCIÓN DE LAS ÉLITES

    Villena muestra cómo de esos cuerpos salen numerosos ministros, secretarios de Estado, reguladores y altos cargos empresariales. No se trata de una coincidencia anecdótica, sino de un patrón estructural: una parte importante de quienes ocupan posiciones de poder en España procede de circuitos altamente selectivos, socialmente homogéneos y profesionalmente interconectados.

    Ese análisis enlaza con otro de los grandes temas del libro: las puertas giratorias. Pero el autor evita quedarse en la crítica fácil a los casos más mediáticos. Su tesis es más profunda: la circulación entre política, alta administración y gran empresa no sería una anomalía del sistema, sino una de sus formas normales de funcionamiento.

   Exministros, expresidentes, altos reguladores y funcionarios de élite pasan con frecuencia a ocupar puestos en Consejos de Administración, grandes despachos o empresas reguladas por los mismos sectores sobre los que antes tenían influencia. El fenómeno no sería una desviación, sino una expresión habitual de la estrecha relación entre Estado y grandes intereses económicos (pp. 203-214).

   El libro subraya además que el poder no se reproduce solo por dinero o por cargos. También lo hace mediante redes familiares, educativas y sociales. Grandes familias empresariales, altos funcionarios, élites políticas y profesionales de prestigio se entrelazan mediante vínculos familiares, trayectorias educativas compartidas, espacios de sociabilidad comunes y relaciones profesionales cruzadas.

  El poder no se hereda únicamente como patrimonio: también se transmite como acceso privilegiado a los círculos donde se aprende quién cuenta, cómo funciona el sistema y a quién conviene conocer.

DEMOCRACIA FORMAL Y PODER REAL: LA GRAN PREGUNTA DEL LIBRO

   Todo ello conduce a una de las conclusiones más delicadas de la obra: España sería una democracia plenamente funcional en sus formas institucionales, pero con una estructura de poder más concentrada, más cerrada y más continuista de lo que suele admitir el relato oficial. Villena no sostiene que España sea una anomalía antidemocrática ni una excepción autoritaria encubierta dentro de Europa. Su planteamiento es más matizado y precisamente por ello más sólido: España comparte las formas de las democracias liberales occidentales, pero conserva una estructura oligárquica más acusada en la concentración del poder económico, en la continuidad histórica de sus élites y en la limitada circulación real hacia las posiciones superiores de mando (pp. 254-266).

    El valor de "Las élites que dominan España" no reside solo en las tesis que defiende, sino en el cambio de mirada que obliga a adoptar. El libro invita a apartar la vista de la superficie visible de la política española —partidos, líderes, campañas, debates parlamentarios— para dirigirla hacia las estructuras permanentes que condicionan el margen real de maniobra de cualquier gobierno. Su pregunta de fondo no es quién gana las elecciones, sino quién mantiene capacidad de influencia decisiva independientemente de quién las gane. 

   Villena no ofrece una teoría conspirativa ni un relato simplista sobre una camarilla secreta que mueve los hilos desde la sombra. Lo que ofrece es algo más serio y más rupturista: el retrato de un sistema donde el poder se concentra en minorías altamente organizadas, cohesionadas y adaptativas que han sabido sobrevivir a todos los grandes cambios de régimen sin abandonar el centro del tablero.

   Su conclusión puede resumirse en una idea que atraviesa silenciosamente toda la obra: la historia reciente de España no sería tanto la de la sustitución de unas élites por otras como la de la extraordinaria capacidad de las viejas élites para transformarse y seguir mandando en un mundo nuevo.

FUENTE PRINCIPAL

Andrés Villena Oliver, Las élites que dominan España. Una historia alternativa desde 1939 (Libros del K.O., 2026).

mercredi 4 mars 2026

GERMANY'S NAZIS SECRET IN GREECE

 

Court documentaire (35 minutes), particulièrement instructif et édifiant, sur la permanence du nazisme en Crète (et au sein de l'armée allemande) aujourd'hui, qui rappelle également l'histoire de l'invasion et de l'occupation de la Crète par la Wehrmacht en 1941 et la puissance de la résistance crétoise à laquelle l'armée allemande ne s'attendait pas.
Le lien y est fait avec l'actualité contemporaine puisqu'il y est également question du problème des réparations que l'Allemagne refuse de payer à la Grèce, pays victime qui a énormément souffert et qui a été laissé en ruine à la fin de la guerre (alors que l'Allemagne a bénéficié de la suppression de plus de la moitié de sa dette après la Deuxième Guerre mondiale). Le lien historique est fait avec les événements récents, la Troïka en 2015, les prêts du FMI - et notamment des grandes banques allemandes - et l'explosion de la dette grecque qui ont mis la Grèce à genoux.

 

mercredi 7 janvier 2026

Transition énergétique : la France piégée par ses propres choix


La France a massivement développé des capacités d’énergies renouvelables, au point que leur puissance installée dépasse désormais celle du parc nucléaire. Présenté ainsi, le chiffre peut sembler flatteur. En réalité, il masque un dysfonctionnement profond. La vraie question n’est pas la quantité installée, mais l’utilité réelle de cette production et le service qu’elle rend au système électrique.
Or, la consommation d’électricité en France stagne depuis plus de dix ans et recule même depuis plusieurs années, sous l’effet de la hausse des prix. Autrement dit, nous ajoutons des capacités alors que la demande n’augmente pas. Le résultat est mécanique : une situation de surcapacité chronique.
Dans ce contexte, l’électricité produite par l’éolien est très souvent exportée, non parce qu’elle serait indispensable, mais parce que le nucléaire et l’hydraulique suffisent déjà à couvrir la demande nationale. Les renouvelables ne remplacent donc pas des moyens de production fossiles : ils se substituent partiellement au nucléaire dans les exportations, ce qui réduit son taux de fonctionnement.
C’est là que le système devient absurde. Le nucléaire coûte pratiquement la même chose qu’il produise beaucoup ou peu, car le combustible ne représente qu’une faible part du coût total. Lorsqu’on force les réacteurs à tourner au ralenti pour faire place à des productions intermittentes subventionnées, on renchérit mécaniquement le coût du kilowattheure nucléaire. L’électricité devient plus chère non parce qu’elle est rare, mais parce qu’on empêche les installations amorties de fonctionner normalement.
On en arrive alors à une situation ubuesque : le consommateur paie plusieurs fois la même électricité. Il paie pour des éoliennes et des panneaux solaires garantis à prix élevé, il paie pour des centrales nucléaires maintenues en fonctionnement même quand elles produisent moins, et il paie pour un système de réseau de plus en plus complexe. Parfois, il paie même quand l’électricité n’est pas produite, lors des périodes de prix négatifs, devenues de plus en plus fréquentes.
Malgré ces signaux évidents de surcapacité et de désorganisation, la stratégie consiste à en rajouter : doubler, puis tripler les capacités renouvelables dans les années à venir. Autrement dit, accentuer un déséquilibre déjà manifeste.
Cette dérive a des conséquences économiques lourdes et parfaitement prévisibles. Pendant que les États-Unis font le choix du pragmatisme et sécurisent une électricité abondante et bon marché pour soutenir leur réindustrialisation, et que la Chine, venue apprendre chez nous, construit vite, standardise et maîtrise ses coûts, la France s’enlise dans des normes excessives et des choix idéologiques. Elle se prive ainsi des moyens de soutenir la comparaison avec ses principaux concurrents.
Les effets sont déjà visibles et ne peuvent que s’aggraver. Pour les particuliers, la facture d’électricité continue d’augmenter et poursuivra sa hausse. Pour les entreprises, le choc est encore plus brutal. Beaucoup n’auront tout simplement plus les moyens de payer leur énergie. Et lorsque l’électricité devient structurellement trop chère, l’issue est connue : les usines ferment, l’activité se déplace ailleurs, et la désindustrialisation s’accélère.

 

mardi 6 janvier 2026

En Libye, l’extermination des exilés sous mandat européen

 

En Libye, les migrants franchissent la porte d’un système pensé pour broyer. Témoignages, chiffres, enquêtes : tout révèle une mécanique d’extorsion, de torture et d’élimination. Et l’Europe continue d’alimenter la machine.

Extermination à huis clos.

  • En Libye, les prisons pour exilés sont devenues de vrais mouroirs, avec tortures et viols, fosses communes, le tout sous l’œil complice de l’Europe qui externalise sa politique migratoire.
  • Des témoignages racontent des centres où « dès l’entrée, on voyait les cadavres entassés au sol », des femmes violées avec des objets et des enfants torturés ou réduits en esclavage.
  • Les milices locales contrôlent les détentions, transforment des bâtiments en prisons clandestines et pratiquent l’extorsion et la violence totale, pendant que les autorités officielles font semblant d’encadrer le système.
  • Le pays est fracturé entre deux pouvoirs, celui de Tripoli et celui de Haftar, chacun laissant prospérer ces réseaux carcéraux où on jette les corps dans des décharges comme des déchets.
  • L’UE continue pourtant de financer les garde‑côtes libyens et les centres dits “officiels”, une coopération que des ONG qualifient d’« aide directe à la torture ».

jeudi 11 décembre 2025

Nouvelle stratégie US : Empire que tout

 SOURCE: https://www.librairie-tropiques.fr/2025/12/empire-que-tout.html?

 La nouvelle stratégie de sécurité nationale
des États-Unis respecte ceux qui ont résisté à Washington,
mais attend de ses vassaux qu'ils continuent d'obéir.

Les instances dirigeantes de l'Europe occidentale ont bradé
les intérêts des citoyens européens aux États-Unis et en subissent aujourd'hui les conséquences.

Par Tarik Cyril Amar,

historien allemand travaillant à l'université Koç d'Istanbul,
spécialiste de la Russie, de l'Ukraine et de l'Europe de l'Est,
de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre froide culturelle
et des politiques de la mémoire.
@tarikcyrilamar
tarikcyrilamar.substack.com
tarikcyrilamar.com

Les États-Unis, qui demeurent la première puissance militaire mondiale, ont publié une nouvelle stratégie de sécurité nationale . Or, comme il s'agit des États-Unis, ce qui rassure Washington contribue à l'insécurité de nombreux gouvernements à travers le monde.

Jusqu'ici, rien de bien surprenant : si vous êtes en Amérique latine, la codification de ce qu'on appelle officieusement à Washington une « doctrine Donroe », promettant encore plus d'agression et de domination de la part de la grande puissance du Nord, ne vous étonnera pas, mais elle ne vous réjouira certainement pas non plus. Si vous êtes à Taïwan, vous devriez même être soulagé, car un recul face à la politique du bord du gouffre menée par Biden contre la Chine pourrait vous épargner le sort de l'Ukraine.

Mais comme il s'agit de l'Amérique de Trump 2.0, ironiquement, nombre de ces gouvernements très inquiets appartiennent à des alliés ou des proches des États-Unis, autrement dit, à leurs clients et vassaux de facto. Et cela – pour rendre les choses encore plus curieuses – est une bonne chose. Car nombre de gouvernements et d'élites alarmés par cette nouvelle vision trumpiste de la sécurité nationale américaine ont besoin d'un retour à la réalité, et plus il sera brutal, mieux ce sera. Pour ceux qui s'agitent sous l'effet d'une russophobie auto-infligée et d'une hystérie guerrière, le moindre électrochoc ne peut être que bénéfique.

Parallèlement, certains gouvernements de premier plan, notamment la Russie et la Chine, habitués à l'hostilité irrationnelle et à l'agression constante de Washington – que ce soit par le biais de guerres par procuration, d'opérations secrètes, de tentatives de subversion idéologique ou de guerre économique – pourraient entrevoir des raisons d'un optimisme prudent. Habitués à être traités non seulement comme des rivaux géopolitiques et économiques, mais aussi comme des ennemis et des criminels à réduire à l'insignifiance par un changement de régime, Pékin et Moscou ne manqueront pas de percevoir un ton nouveau et radicalement différent.

L'authenticité et la pérennité de ce nouveau ton américain restent à prouver, notamment au vu de l'instabilité passée de Trump et de la longue tradition américaine de manœuvres douteuses et de tromperies flagrantes. Seul l'avenir dira si cette stratégie de sécurité nationale pour 2025 marque une véritable remise en question des pires traditions et des impasses actuelles de la politique étrangère américaine. Miser dessus serait naïf, mais négliger la possibilité d'une détente et d'une coopération mutuellement avantageuse, tant sur le plan politique qu'économique, serait une erreur.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a réagi à la nouvelle Stratégie de sécurité nationale en reconnaissant que l'administration Trump est « fondamentalement » en matière de politique étrangère différente de ses prédécesseurs, que ses « réorientations » correspondent « à bien des égards à nos vues [russes] », et que ce fait offre la possibilité de « poursuivre un travail constructif en vue d'un règlement pacifique du conflit ukrainien, à minima ». M. Peskov s'est également félicité de l'aversion de la Stratégie de sécurité nationale pour l'élargissement de l'OTAN et les conflits en général, ainsi que de l'accent mis sur la recherche du dialogue et de bonnes relations. Parallèlement, a ajouté le porte-parole de Moscou, ce qui paraît positif sur le papier ne saurait empêcher l' « État profond » américain d'agir tout autrement, c'est-à-dire, de toute évidence, bien pire.

En termes diplomatiques, cela est bien moindre que l'enthousiasme démesuré et tragiquement déplacé avec lequel les dirigeants et diplomates de la fin de l'Union soviétique, tels que Mikhaïl Gorbatchev et Edouard Chevardnadze, se laissaient séduire par les belles paroles de Washington. Moscou a depuis longtemps tiré les leçons amères de la mauvaise foi américaine  : la confiance naïve n'est plus de mise et ne reviendra pas. Pourtant, la Russie est également en mesure – grâce à sa renaissance et à sa résilience, et notamment à sa victoire de facto sur la guerre par procuration menée par l'Occident en Ukraine – d'explorer avec vigilance les opportunités qui s'offrent à elle.


 

White House - National Security Strategy 2025: https://www.whitehouse.gov/wp-content...
NYT - U.S. STRATEGY PLAN CALLS FOR INSURING NO RIVALS DEVELOP (1992): https://www.nytimes.com/1992/03/08/wo...
NYT - The Partnership: The Secret History of the War in Ukraine (Mar. 2025): https://www.nytimes.com/interactive/2...

Reuters - US intelligence helps Ukraine target Russian energy infrastructure, FT reports (Oct. 2025): https://www.reuters.com/world/europe/...
NYT - The Spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin (Feb. 2024): https://www.nytimes.com/2024/02/25/wo...
CSIS - How Much Trade Transits the South China Sea?: https://chinapower.csis.org/much-trad...
US Naval War College Review - A Maritime Oil Blockade Against China—Tactically Tempting but Strategically Flawed (2018): https://digital-commons.usnwc.edu/cgi...

Where to Find My Work: Website: https://landdestroyer.blogspot.com/ Telegram: https://t.me/brianlovethailand Twitter:    / brianjberletic   Rumble (YouTube alternative): https://rumble.com/c/c-1459863 How to Support my Work (and thank you!): Buy Me A Coffee: https://www.buymeacoffee.com/TheNewAtlas Patreon:    / landdestroyer   PromptPay: 0851547235

Prenons un peu de recul pour bien comprendre le contexte historique. Washington – ou plus précisément le pouvoir exécutif du gouvernement américain, dirigé par la présidence – produit ce type de stratégie nationale officielle depuis près de quarante ans.

Elles ont deux objectifs principaux : communiquer les priorités du président américain aux publics nationaux et internationaux, y compris aux autres composantes et agences du gouvernement américain. Dans les faits, l’impact des Stratégies de sécurité nationale a été variable. Mais, utilisées à bon escient, elles peuvent constituer ce qu’un commentateur de Fox News vient de qualifier de « document de référence » pour définir la politique de défense et, par conséquent, la politique étrangère.

Initialement prévues pour une publication annuelle, les Stratégies de sécurité nationale ont en réalité paru avec des retards et des lacunes. À ce jour, nous en examinons vingt. La première, publiée à la toute fin de la première Guerre froide en 1986, reflète des contextes internationaux et des priorités américaines très différents.

Nombre de stratégies de sécurité nationale antérieures sont tombées dans l'oubli, à juste titre : elles n'étaient ni particulièrement novatrices ni – selon les critères américains – véritablement effrayantes pour le reste du monde. Certaines, cependant, ont marqué les esprits, comme celle de 2002, qui a codifié la doctrine Bush, un mélange néoconservateur toxique d'unilatéralisme, de changement de régime, de guerre préventive et d'obsession américano-israélienne, qui a coûté des millions de vies.

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En 2010, l'administration Obama a prétendu, à tort, innover en mettant l'accent sur la « promotion de la démocratie » (autrement dit, un changement de régime, une fois de plus) et la contre-insurrection, en appliquant une nouvelle stratégie de conquête des cœurs et des esprits visant à moderniser les populations occupées et à les soumettre. La Stratégie de sécurité nationale de 2017, déjà mise en œuvre sous la présidence de Trump, alors nouveau président des États-Unis, proposait un mélange d'éléments véritablement novateurs (dans le bon sens du terme), en reconnaissant la réalité des rivalités géopolitiques omniprésentes, et d'éléments d'un conservatisme convenu (dans le mauvais sens du terme), en désignant la Russie et la Chine comme les principales menaces.

Ce qui s'est passé à présent est toutefois différent. Les réactions choquées des faucons occidentaux, notamment au sein de l'OTAN et de l'UE en Europe, attestent que la seconde stratégie de sécurité nationale de Trump n'est pas – du moins sur le papier – un compromis incohérent, mais bien une affirmation claire de nouvelles priorités et d'une approche fondamentalement différente.

Face aux gémissements de malaise, voire aux cris de douleur, des faucons et bellicistes occidentaux, quelques exemples suffisent à saisir le ton général : «  La stratégie de politique étrangère sombre et incohérente de Donald Trump. Les alliés risquent de paniquer ; les despotes, de se réjouir  » (The Economist) ; une stratégie américaine «   qui se retourne contre les démocraties européennes » et constitue une situation d’urgence ( « Ernstfall » ) pour l’Europe (malheureusement, Norbert Rottgen, figure de proue de la droite conservatrice allemande) ; et Agnieszka Brugger, politicienne écologiste tout aussi belliqueuse, ne voit qu’une seule solution à la crise : s’emparer au plus vite des avoirs russes gelés. En quoi cela est censé aider reste un mystère, mais Brugger « sait » tout simplement que c’est soit le pillage massif maintenant, soit une « chute impitoyable » pour l’OTAN et l’Europe. On pourrait multiplier les exemples, mais vous comprenez l’idée : l’hystérie habituelle et absurde d’une guerre imminente, sans la moindre rationalité, toujours la même rengaine. Autrement dit, les élites de l'OTAN et de l'UE dans ce qu'elles ont de pire.

De leur point de vue égocentrique et obsessionnel, leur panique est, il faut bien le dire, presque compréhensible. L'Europe officielle, membre de l'OTAN et de l'UE, s'emploie depuis au moins une décennie – depuis qu'elle a instrumentalisé les accords de Minsk II – à se priver des derniers vestiges d'options, de levier et de crédibilité dans sa non-relation actuelle avec Moscou. À présent, après de nombreux signes manifestes de désapprobation de Washington sous l'administration Trump, le couperet semble tomber d'outre-Atlantique.

Regardez la situation avec le regard somnolent, prétentieux et idéologiquement illuminé de Bruxelles, Paris, Londres et Berlin. Voilà les « amis » et protecteurs américains qui, non seulement envoient une nouvelle salve de signaux de détente à la Russie et à la Chine, mais déclarent aussi leur ferme intention de restaurer « la confiance civilisationnelle de l'Europe et son identité occidentale ». Cela peut paraître inoffensif, voire protecteur. Du moins, tant qu'on ne le traduit pas clairement : les États-Unis soutiendront la nouvelle droite européenne en pleine ascension, et non ses fragiles institutions centristes.

Car c'est dans la Nouvelle Droite que le Washington de Trump perçoit cette « confiance en soi » et cette « identité ». Comme le craint le faucon allemand Rottgen, les États-Unis pourraient commencer à s'ingérer sérieusement dans la politique intérieure européenne. Réveille-toi, Norbert : ils l'ont toujours fait. Ce qui est nouveau pour toi, c'est que tu n'es plus parmi leurs complices et leurs favoris, mais parmi leurs cibles. Dis-toi : « Ah, c'est donc ça ! » et profite du spectacle.

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L'UE réfute l'accusation d'« effacement civilisationnel »

L'enthousiasme démesuré de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale, qui situe tout ce qu'il y a de plus beau et de meilleur aux États-Unis, et uniquement là-bas, est on ne peut plus américain. Trump l'affiche avec une franchise déconcertante. Le fait de placer explicitement « l'Amérique d'abord » n'a rien de surprenant non plus. C'est simplement plus honnête, une fois de plus, que les pieuses déclarations centristes d'antan.

Pourtant, lorsqu'on fait partie de l'élite européenne qui vient d'être soumise et piétinée par une guerre commerciale, contrainte de débourser des sommes considérables pour une OTAN où la fiabilité américaine est bien moindre, et qui voit sa base industrielle détruite, entre autres, par une dépendance excessive à l'égard d'une Amérique brutalement égoïste, même ces arguments prennent une signification nouvelle et sinistre : il ne s'agit pas seulement de « l'Amérique d'abord », mais aussi de « l'Europe en dernier ». Et, en tant que collaboratrices zélées de tout ce que les États-Unis ont imposé, ces mêmes élites européennes n'ont qu'elles-mêmes à blâmer.

« Que ressentirait-on , se demandent peut-être aujourd’hui ces dirigeants européens de l’OTAN et de l’UE, si l’on pouvait s’appuyer sur le soutien russe pour contrebalancer la pression américaine ? » Mais la question est devenue purement hypothétique, car, par une politique – si l’on peut dire – de soumission autodestructrice aux États-Unis et de confrontation tout aussi autodestructrice avec la Russie, ils ont rendu cette option impossible.

Enfin, et surtout, la nouvelle stratégie de sécurité nationale promet de « rechercher de bonnes relations et des relations commerciales pacifiques avec les nations du monde sans leur imposer de changements démocratiques ou autres changements sociaux qui diffèrent sensiblement de leurs traditions et de leur histoire » et de maintenir « de bonnes relations avec les pays dont les systèmes de gouvernement et les sociétés diffèrent des nôtres ».

Autrement dit : l’Amérique ne fera même plus semblant de faire la guerre – directement ou par procuration – au nom de « valeurs » . Mais – et c’est là une autre ironie amère pour ses clients et vassaux occidentaux – Washington « incitera   ses alliés partageant les mêmes idées à défendre nos normes communes, servant ainsi nos intérêts ».

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Les États-Unis placent la normalisation des relations avec la Russie parmi leurs « intérêts fondamentaux .

En d'autres termes : si vous nous avez résisté et avez conservé votre souveraineté, tant mieux pour vous. Nous sommes enfin prêts à vous respecter. En revanche, si vous vous êtes soumis et avez renoncé à votre souveraineté, tant pis pour vous : nous exigeons de vous une obéissance continue. Et voilà ! Seuls les trumpistes qui traitent avec les Européens sont capables d'un tel double coup de maître, alliant rétrogradation et humiliation.

Si les instances européennes de l'OTAN et de l'UE étaient un tant soit peu rationnelles, elles opéreraient sans tarder un revirement complet de leur politique étrangère et tenteraient de se réconcilier avec Moscou. (La question de savoir si la Russie pourrait être intéressée, et à quelles conditions, reste évidemment ouverte.) Mais, d'un autre côté, si elles étaient rationnelles, elles ne se trouveraient pas dans cette situation catastrophique : en pleine confrontation avec la Russie, qui vient de révéler son potentiel, et abandonnées par l'Amérique, qui n'a probablement pas fini de montrer ce qu'elle peut faire à ses plus fidèles alliés.

L'establishment de l'Europe occidentale a bradé les intérêts des citoyens européens ordinaires aux États-Unis. À présent, les États-Unis semblent prêts à livrer l'Europe à un nouvel alignement sur les grandes puissances que Washington a enfin appris à respecter : la Russie et la Chine. Le prix de cette folie et de cette lâcheté sera lourd. 

 

samedi 29 novembre 2025

S'armer pour sauver le capitalisme financier (Maurizio Lazzarato, 2025)

 

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Dans ce nouvel article, Maurizio Lazzarato soutient que le réarmement des Etats-Unis (et de l’Europe) doit se comprendre comme réponse à la crise du capitalisme financier et des bulles spéculatives au bord de l’implosion. Soit que la guerre n’est pas un accident de parcours au milieu de la paix perpétuelle promue par l’économie mais son coeur même ou au moins sa roue de secours. Il vient compléter la série d’articles publiés les semaines dernières : Pourquoi la guerre ?, Les conditions politiques d’un nouvel ordre mondial, Les impasses de la pensée critique occidentale et Les États-Unis et le « capitalisme fasciste ».
« Si grande que soit une nation, si elle aime la guerre, elle périra ; si pacifique que soit le monde, s’il oublie la guerre, il sera en danger »
Wu Zi, ancien traité militaire chinois
« Quand nous parlons de système de guerre, nous entendons un système tel que celui qui est en vigueur et qui suppose que la guerre, même si elle n’est que planifiée et non combattue, est le fondement et le sommet de l’ordre politique, c’est-à-dire des relations entre les peuples et entre les hommes. Un système où la guerre n’est pas un événement mais une institution, pas une crise mais une fonction, pas une rupture mais une pierre angulaire du système, une guerre toujours décriée et exorcisée, mais jamais abandonnée comme une possibilité réelle »
Claudio Napoleoni, 1986
L’avènement de Trump est apocalyptique, au sens premier de ce terme, celui de dévoilement. Son agitation convulsive a le grand mérite de montrer la nature du capitalisme, le rapport entre la guerre, la politique et le profit, entre le capital et l’État habituellement voilé par la démocratie, les droits humains, les valeurs et la mission de la civilisation occidentale.
La même hypocrisie est au cœur du récit construit pour légitimer les 840 milliards d’euros de réarmement que l’UE impose aux États membres par le recours à l’état d’exception. S’armer ne signifie pas, comme le dit Draghi, défendre « les valeurs qui ont fondé notre société européenne » et qui ont « garanti pendant des décennies à ses citoyens la paix, la solidarité et, avec notre allié américain, la sécurité, la souveraineté et l’indépendance », mais cela signifie sauver le capitalisme financier.
Il n’y a même pas besoin de grands discours et d’analyses documentées pour masquer l’indigence de ces récits, il a suffi d’un nouveau massacre de 400 civils palestiniens pour mettre en évidence la vérité du bavardage indécent sur l’unicité et la suprématie morale et culturelle de l’Occident.
Trump n’est pas un pacifiste, il ne fait que reconnaître la défaite stratégique de l’OTAN dans la guerre d’Ukraine, alors que les élites européennes refusent l’évidence. Pour elles, la paix signifierait le retour à l’état catastrophique auquel elles ont réduit leurs nations. La guerre doit continuer car pour elles, comme pour les démocrates et l’État profond usaméricain, c’est le moyen de sortir de la crise qui a commencé en 2008, comme ce fut le cas pour la grande crise de 1929. Trump pense pouvoir la résoudre en donnant la priorité à l’économie sans renier la violence, le chantage, l’intimidation, la guerre. Il est très probable que ni l’un ni les autres ne réussiront car ils ont un énorme problème : le capitalisme, dans sa forme financière, est en crise profonde et c’est précisément de son centre, les USA, qu’arrivent les signaux “dramatiques” pour les élites qui nous gouvernent. Au lieu de converger vers les USA, les capitaux fuient vers l’Europe. Une grande nouveauté, symptôme de grandes ruptures imprévisibles qui risquent d’être catastrophiques.
Le capital financier ne produit pas de biens, mais des bulles qui gonflent toutes aux USA et éclatent au détriment du reste du monde, se révélant être des armes de destruction massive. La finance usaméricaine aspire de la valeur (les capitaux) du monde entier, l’investit dans une bulle qui tôt ou tard éclatera, obligeant les peuples de la planète à l’austérité, au sacrifice pour payer ses échecs : d’abord la bulle internet, puis la bulle des subprimes qui a provoqué l’une des plus grandes crises financières de l’histoire du capitalisme, ouvrant la porte à la guerre. Ils ont aussi tenté la bulle du capitalisme vert qui n’a jamais décollé et enfin celle, incomparablement plus grosse, des entreprises de haute technologie. Pour colmater les brèches des désastres de la dette privée déchargée sur les dettes publiques, la Réserve fédérale et la Banque européenne ont inondé les marchés de liquidités qui, au lieu de “ruisseler” dans l’économie réelle, ont servi à alimenter la bulle des hautes technologies et le développement des fonds d’investissement, connus sous le nom de “Big Three” : Vanguard, BlackRock et State Street (le plus grand monopole de l’histoire du capitalisme, gérant 50 000 milliards de dollars, actionnaire principal de toutes les plus importantes sociétés cotées en bourse). Aujourd’hui, même cette bulle est en train de se dégonfler.
Si l’on divise par deux la capitalisation totale de la bourse de Wall Street, on est encore loin de la valeur réelle des entreprises de haute technologie, dont les actions ont été gonflées par ces mêmes fonds pour maintenir des dividendes élevés pour leurs “épargnants” (les Démocrates comptaient aussi remplacer le welfare par la finance pour tous, comme ils avaient déliré auparavant sur la maison pour tous les USAméricains).
Aujourd’hui, le festin touche à sa fin. La bulle a atteint sa limite et les valeurs chutent avec un risque réel d’effondrement. Si l’on ajoute à cela l’incertitude que la politique de Trump, représentant d’une finance qui n’est pas celle des fonds d’investissement, introduit dans un système que ces derniers avaient réussi à stabiliser avec l’aide des Démocrates, on comprend les craintes des “marchés”. Le capitalisme occidental a besoin d’une nouvelle bulle car il ne connaît rien d’autre que la reproduction de l’identique (la tentative trumpienne de reconstruire l’industrie manufacturière aux USA est vouée à un échec certain).
//L’identité parfaite de la “production” et de la destruction//
L’Europe, qui dépense déjà de plus de 60 % les dépenses d’armement de la Russie (l’OTAN représente 55 % des dépenses d’armement dans le monde, la Russie 5 %), a décidé d’un grand plan d’investissement de 800 milliards d’euros pour augmenter encore les dépenses militaires.
La guerre et l’Europe où sont encore actifs des réseaux politiques et économiques, des centres de pouvoir qui se réfèrent à la stratégie représentée par Biden, battue à la dernière élection présidentielle, sont l’occasion de construire une bulle basée sur l’armement pour compenser les difficultés croissantes des “marchés” usaméricains. Depuis décembre, les actions des entreprises d’armement ont déjà fait l’objet de spéculations, allant de hausse en hausse et jouant le rôle de valeur refuge pour les capitaux qui jugent la situation usaméricaine trop risquée. Au cœur de l’opération, les fonds d’investissement, qui sont aussi parmi les plus gros actionnaires des grandes entreprises d’armement. Ils détiennent des participations importantes dans Boeing, Lockheed Martin et RTX, dont ils influencent la gestion et les stratégies. En Europe, ils sont également présents dans le complexe militaro-industriel : Rheinmetall, une entreprise allemande qui produit les chars Leopard et dont le cours de l’action a augmenté de 100 % au cours des derniers mois, compte parmi ses principaux actionnaires Blackrock, la Société Générale, Vanguard, etc.. Plus grand fabricant de munitions d’Europe, Rheinmetall a dépassé le plus grand constructeur automobile du continent, Volkswagen, en termes de capitalisation, dernier signe en date de l’appétit croissant des investisseurs pour les valeurs liées à la défense.
L’Union européenne veut collecter et canaliser l’épargne continentale vers l’armement, avec des conséquences catastrophiques pour le prolétariat et une nouvelle division de l’Union. La course aux armements ne pourra pas fonctionner comme un « keynésianisme de guerre » parce que l’investissement dans les armes intervient dans une économie financiarisée et non plus industrielle. Construite avec de l’argent public, elle profitera à une petite minorité de particuliers, tout en aggravant les conditions de vie de la grande majorité de la population.
La bulle de l’armement ne pourra que produire les mêmes effets que la bulle de la haute technologie usaméricaine. Après 2008, les sommes d’argent capturées pour être investies dans la bulle high-tech n’ont jamais “ruisselé” vers le prolétariat usaméricain. Au contraire, elles ont produit une désindustrialisation croissante, des emplois déqualifiés et précaires, des bas salaires, une pauvreté endémique, la destruction du peu de welfare hérité du New Deal et la privatisation de tous les services qui s’en est suivie. C’est ce que la bulle financière européenne ne manquera pas de produire en Europe. La financiarisation conduira non seulement à la destruction complète de l’État-providence et à la privatisation définitive des services, mais aussi à la poursuite de la fragmentation politique de ce qui reste de l’Union européenne. Les dettes, contractées par chaque État séparément, devront être remboursées et il y aura d’énormes différences entre les États européens quant à leur capacité à honorer leurs dettes.
Le vrai danger, ce ne sont pas les Russes, mais les Allemands avec leurs 500 milliards de réarmement et 500 autres milliards pour les infrastructures, des financements décisifs dans la construction de la bulle. La dernière fois qu’ils se sont réarmés, ils ont combiné des catastrophes mondiales (25 millions de morts dans la seule Russie soviétique, la solution finale, etc.), d’où la célèbre phrase de Maruriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je suis ravi qu’il y en ait deux ». En attendant les développements ultérieurs du nationalisme et de l’extrême droite déjà à 21 % que le « Deutschland ist zurück » [L’Allemagne est retour] ne manquera pas de produire, l’Allemagne imposera aux autres pays européens son hégémonie impérialiste habituelle. Les Allemands ont rapidement abandonné le credo ordo-libéral qui n’avait pas de base économique, mais seulement politique, pour embrasser à pleine bouche la financiarisation anglo-usaméricaine, mais avec le même objectif, dominer et exploiter l’Europe. Le Financial Times parle d’une décision prise par Merz, l’homme de Blackrock, et Kukies, le ministre du Trésor venu de Goldman Sachs, avec l’aval des partis de “gauche” SPD et Die Linke, qui, comme leurs prédécesseurs en 1914, assument une fois de plus la responsabilité des carnages à venir.
De tout ceci, qui pour l’instant reste un projet, seul le financement allemand semble crédible, quant aux autres états, nous verrons qui aura le courage de réduire encore plus radicalement les pensions, la santé, l’éducation, etc. pour une menace fantasmée.
Si le précédent impérialisme intérieur allemand était fondé sur l’austérité, le mercantilisme des exportations, le gel des salaires et la destruction de l’Etat-providence, celui-ci sera fondé sur la gestion d’une économie de guerre européenne hiérarchisée selon les différentiels de taux d’intérêt à payer pour rembourser la dette contractée.
Les pays déjà lourdement endettés (Italie, France, etc.) devront trouver qui achètera leurs obligations émises pour rembourser leur dette, dans un “marché” européen de plus en plus concurrentiel. Les investisseurs auront intérêt à acheter des obligations allemandes, des obligations émises par des entreprises d’armement sur lesquelles la spéculation à la hausse jouera, et des titres de la dette publique européenne, certainement plus sûrs et plus rentables que les obligations des pays surendettés. Le fameux “spread” jouera encore son rôle comme en 2011. Les milliards nécessaires pour payer les marchés ne seront pas disponibles pour l’État-providence. L’objectif stratégique de tous les gouvernements et oligarchies depuis cinquante ans, la destruction des dépenses sociales pour la reproduction du prolétariat et leur privatisation, sera atteint.
27 égoïsmes nationaux s’affronteront sans enjeu, parce que l’histoire, dont « nous sommes les seuls à savoir ce que c’est », nous a mis au pied du mur, devenus inutiles et insignifiants après des siècles de colonialisme, de guerres et de génocides.
La course aux armements s’accompagne d’une justification martelée – « nous sommes en guerre » contre tous (Russie, Chine, Corée du Nord, Iran, BRICS) - qui ne peut être abandonnée et qui risque de se concrétiser parce que cette quantité délirante d’armes doit de toute façon « être consommée ».
//La leçon de Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran et Sweezy//
Seuls les non-informés peuvent s’étonner de ce qui se passe. Tout est en fait en train de se répéter, mais dans le cadre d’un capitalisme financier et non plus industriel comme au XXe siècle.
La guerre et l’armement sont au cœur de l’économie et de la politique depuis que le capitalisme est devenu impérialiste. Ils sont aussi au cœur du processus de reproduction du capital et du prolétariat, en concurrence féroce l’un avec l’autre. Reconstituons rapidement le cadre théorique fourni par Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran et Sweezy, solidement ancré, contrairement aux inutiles théories critiques contemporaines, sur les catégories d’impérialisme, de monopole et de guerre, qui nous offre un miroir de la situation contemporaine.
Commençons par la crise de 1929, qui trouve son origine dans la Première Guerre mondiale et la tentative d’en sortir en activant les dépenses publiques par l’intervention de l’État. Selon Baran et Sweezy (ci-après B&S), l’inconvénient des dépenses publiques dans les années 1930 était leur volume, incapable de contrer les forces dépressives de l’économie privée.
« Considéré comme une opération de sauvetage de l’économie américaine dans son ensemble, le New Deal a donc été un échec flagrant. Même Galbraith, le prophète de la prospérité sans engagements guerriers, a reconnu qu’au cours de la décennie 1930-1940, la “grande crise” n’a jamais pris fin ».
Ce n’est qu’avec la Seconde Guerre mondiale qu’elle a pris fin : « Puis vint la guerre, et avec la guerre vint le salut (...) les dépenses militaires ont fait ce que les dépenses sociales n’avaient pas réussi à faire », car les dépenses publiques sont passées de 17,5 milliards de dollars à 103,1 milliards de dollars.
B&S montrent que les dépenses publiques n’ont pas donné les mêmes résultats que les dépenses militaires parce qu’elles étaient limitées par un problème politique qui est toujours d’actualité. Pourquoi le New Deal et ses dépenses n’ont-ils pas atteint un objectif qui « était à portée de main, comme la guerre l’a prouvé par la suite » ? Parce que sur la nature et la composition des dépenses publiques, c’est-à-dire la reproduction du système et du prolétariat, la lutte des classes se déchaîne.
« Compte tenu de la structure du pouvoir du capitalisme monopoliste usaméricain, l’augmentation des dépenses civiles avait presque atteint ses limites extrêmes. Les forces qui s’opposaient à une nouvelle expansion étaient trop puissantes pour être vaincues ».
Les dépenses sociales ont concurrencé ou nui aux entreprises et aux oligarchies, les privant de leur pouvoir économique et politique. « Comme les intérêts privés contrôlent le pouvoir politique, les limites des dépenses publiques sont fixées de manière rigide, sans se soucier des besoins sociaux, aussi flagrants soient-ils ». Et ces limites s’appliquaient également aux dépenses, à la santé et à l’éducation, qui à l’époque, contrairement à aujourd’hui, n’étaient pas directement en concurrence avec les intérêts privés des oligarchies.
La course aux armements permet d’augmenter les dépenses publiques de l’État, sans que cela se traduise par une augmentation des salaires et de la consommation du prolétariat. Comment l’argent public peut-il être dépensé pour éviter la dépression économique qu’entraîne le monopole, tout en évitant le renforcement du prolétariat ? « Par des armements, par plus d’armements, par de plus en plus d’armements ».
Michael Kalecki, travaillant sur la même période mais sur l’Allemagne nazie, parvient à élucider d’autres aspects du problème. Contre tout économisme, qui menace toujours la compréhension du capitalisme par des théories critiques même marxistes, il souligne la nature politique du cycle du capital : « La discipline dans les usines et la stabilité politique sont plus importantes pour les capitalistes que les profits courants ».
Le cycle politique du capital, qui ne peut plus être garanti que par l’intervention de l’État, doit recourir aux dépenses d’armement et au fascisme. Pour Kalecki, le problème politique se manifeste également dans « l’orientation et les objectifs des dépenses publiques ». L’aversion pour la « subvention de la consommation de masse » est motivée par la destruction « du fondement de l’éthique capitaliste “tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” (à moins que tu ne vives des revenus du capital) ».
Comment s’assurer que les dépenses de l’État ne se transforment pas en augmentation de l’emploi, de la consommation et des salaires, et donc en force politique du prolétariat ? L’inconvénient pour les oligarchies est surmonté avec le fascisme, car la machine d’État est alors sous le contrôle du grand capital et de la direction fasciste, avec « la concentration des dépenses de l’État sur l’armement », tandis que « la discipline d’usine et la stabilité politique sont assurées par la dissolution des syndicats et les camps de concentration. La pression politique remplace ici la pression économique du chômage ».
D’où l’immense succès des nazis auprès de la majorité des libéraux tant britanniques qu’usaméricains.
La guerre et les dépenses d’armement sont au cœur de la politique usaméricaine même après la fin de la Seconde Guerre mondiale, car une structure politique sans force armée, c’est-à-dire sans le monopole de son exercice, est inconcevable. Le volume de l’appareil militaire d’une nation dépend de sa position dans la hiérarchie mondiale de l’exploitation. « Les nations les plus importantes auront toujours les besoins les plus importants, et l’ampleur de leurs besoins (en forces armées) variera selon qu’une lutte acharnée pour la première place se déroulera ou non entre elles ».
Les dépenses militaires ont donc continué à croître dans le centre de l’impérialisme : « Bien entendu, la majeure partie de l’expansion des dépenses publiques a eu lieu dans le secteur militaire, qui est passé de moins de 1 % à plus de 10 % du PNB et qui a représenté environ deux tiers de l’augmentation totale des dépenses publiques depuis 1920. Cette absorption massive de l’excédent dans des préparatifs limités a été le fait central de l’histoire usaméricaine d’après-guerre »
Kalecki souligne qu’en 1966, « plus de la moitié de la croissance du revenu national provient de la croissance des dépenses militaires ».
Or, après la guerre, le capitalisme ne pouvait plus compter sur le fascisme pour contrôler les dépenses sociales. L’économiste polonais, “élève” de Rosa Luxemburg, souligne : « L’une des fonctions fondamentales de l’hitlérisme a été de surmonter l’aversion du grand capital pour une politique anticonjonturelle à grande échelle. La grande bourgeoisie avait donné son accord à l’abandon du laisser-faire et à l’accroissement radical du rôle de l’État dans l’économie nationale, à condition que l’appareil d’État soit sous le contrôle direct de son alliance avec la direction fasciste » et que la destination et le contenu des dépenses publiques soient déterminés par l’armement. Dans les Trente Glorieuses, sans que le fascisme n’assure l’orientation des dépenses publiques, les États et les capitalistes sont contraints au compromis politique. Les rapports de force déterminés par le siècle des révolutions obligent l’État et les capitalistes à faire des concessions qui sont de toute façon compatibles avec des profits atteignant des taux de croissance inconnus jusqu’alors. Mais même ce compromis est de trop car, malgré les profits importants, « les travailleurs deviennent alors “récalcitrants” et les “capitaines d’industrie” sont soucieux de leur “donner une leçon” ».
La contre-révolution, qui s’est développée à partir de la fin des années 1960, avait pour centre la destruction des dépenses sociales et la volonté farouche d’orienter les dépenses publiques vers les seuls et uniques intérêts des oligarchies. Le problème, depuis la République de Weimar, n’a jamais été une intervention générique de l’État dans l’économie, mais le fait que l’État avait été investi par la lutte des classes et avait été contraint de céder aux exigences des luttes ouvrières et prolétariennes.
Dans les temps “paisibles” de la guerre froide, sans l’aide du fascisme, l’explosion des dépenses militaires a besoin d’une légitimation, assurée par une propagande capable d’évoquer continuellement la menace d’une guerre imminente, d’un ennemi aux portes prêt à détruire les valeurs occidentales : « Les créateurs officieux et officiels de l’opinion publique ont la réponse toute prête : les USA doivent défendre le monde libre contre la menace d’une agression soviétique (ou chinoise)3.
Kalecki, pour la même période, précise : « Les journaux, le cinéma, les stations de radio et de télévision travaillant sous l’égide de la classe dirigeante créent une atmosphère qui favorise la militarisation de l’économie ».
Les dépenses d’armement n’ont pas seulement une fonction économique, mais aussi une fonction de production de subjectivités assujetties. En exaltant la subordination et le commandement, la guerre « contribue à la création d’une mentalité conservatrice ».
« Alors que les dépenses publiques massives en faveur de l’éducation et de la protection sociale tendent à saper la position privilégiée de l’oligarchie, les dépenses militaires font le contraire. La militarisation favorise toutes les forces réactionnaires, (...) un respect aveugle de l’autorité est déterminé ; une conduite de conformité et de soumission est enseignée et imposée ; et l’opinion contraire est considérée comme antipatriotique, voire comme une trahison ».
Le capitalisme produit un capitaliste qui, précisément en raison de la forme politique de son cycle, est un semeur de mort et de destruction, plutôt qu’un promoteur de progrès. Richard B. Russell, sénateur conservateur du Sud des USA dans les années 1960, cité par B&S, nous le dit : « Il y a quelque chose dans les préparatifs de destruction qui incite les hommes à dépenser l’argent plus inconsidérément que s’il était destiné à des fins constructives. Je ne sais pas pourquoi cela se produit, mais depuis une trentaine d’années que je siège au Sénat, je me suis rendu compte qu’en achetant des armes pour tuer, détruire, rayer des villes de la surface de la terre et éliminer de grands systèmes de transport, il y a quelque chose qui fait que les hommes ne calculent pas les dépenses aussi soigneusement qu’ils le font lorsqu’il s’agit de penser à un logement décent et à des soins de santé pour les êtres humains ».
La reproduction du capital et du prolétariat s’est politisée à travers les révolutions du XXe siècle. La lutte des classes a également engendré une opposition radicale entre la reproduction de la vie et la reproduction de sa destruction, qui n’a fait que s’approfondir depuis les années 1930.
//Comment fonctionne le capitalisme//
La guerre et l’armement, pratiquement exclus de toutes les théories critiques du capitalisme, fonctionnent comme des discriminants dans l’analyse du capital et de l’État.
Il est très difficile de définir le capitalisme comme un “mode de production”, comme l’a fait Marx, parce que l’économie, la guerre, la politique, l’État, la technologie sont des éléments étroitement liés et inséparables. La “critique de l’économie” ne suffit pas à produire une théorie révolutionnaire. Dès l’avènement de l’impérialisme, un changement radical dans le fonctionnement du capitalisme et de l’Etat s’est produit, mis en évidence par Rosa Luxemburg pour qui l’accumulation a deux aspects. Le premier « concerne la production de la plus-value - dans l’usine, dans la mine, dans l’exploitation agricole - et la circulation des marchandises sur le marché. Vue sous cet angle, l’accumulation est un processus économique dont la phase la plus importante est une transaction entre le capitaliste et le salarié ». Le second aspect a pour théâtre le monde entier, une dimension mondiale irréductible au concept de “marché” et à ses lois économiques. « Ici, les méthodes employées sont la politique coloniale, le système des prêts internationaux, la politique des sphères d’intérêt, la guerre. La violence, la tromperie, l’oppression, la prédation se développent ouvertement, sans masque, et il est difficile de reconnaître les lois strictes du processus économique dans l’enchevêtrement de la violence économique et de la brutalité politique ».
La guerre n’est pas une continuation de la politique mais a toujours coexisté avec elle, comme le montre le fonctionnement du marché mondial. Ici, où la guerre, la fraude et la prédation coexistent avec l’économie, la loi de la valeur n’a jamais vraiment fonctionné. Le marché mondial est très différent de celui esquissé par Marx. Ses considérations semblent ne plus s’appliquer, ou plutôt doivent être précisées : ce n’est que dans le marché mondial que l’argent et le travail deviendraient adéquats à leur concept, faisant fructifier leur abstraction et leur universalité. Au contraire, on constate que la monnaie, forme la plus abstraite et la plus universelle du capital, est toujours la monnaie d’un État. Le dollar est la monnaie des USA et ne règne qu’en tant que tel. L’abstraction de la monnaie et son universalité (et ses automatismes) sont appropriées par une “force subjective” et sont gérées selon une stratégie qui n’est pas contenue dans la monnaie.
Même la finance, comme la technologie, semble être l’objet d’une appropriation par des forces subjectives “nationales”, très peu universelles. Sur le marché mondial, même le travail abstrait ne triomphe pas en tant que tel, mais rencontre d’autres formes radicalement différentes de travail (travail servile, travail d’esclave, etc.) et fait l’objet de stratégies.
L’action de Trump, ayant fait tomber le voile hypocrite du capitalisme démocratique, nous révèle le secret de l’économie : elle ne peut fonctionner qu’à partir d’une division internationale de la production et de la reproduction définie et imposée politiquement, c’est-à-dire par l’usage de la force, ce qui implique aussi la guerre.
La volonté d’exploiter et de dominer, en gérant simultanément les relations politiques, économiques et militaires, construit une totalité qui ne peut jamais se refermer sur elle-même, mais qui reste toujours ouverte, scindée par les conflits, les guerres, les prédations. Dans cette totalité éclatée, tous les rapports de force convergent et se gouvernent eux-mêmes. Trump intervient sur l’usage des mots, mais aussi sur les théories du genre, en même temps qu’il voudrait imposer un nouveau positionnement mondial, à la fois politique et économique, des USA. Du micro au macro, une action politique à laquelle les mouvements contemporains sont loin de ne serait-ce que de penser.
La construction de la bulle financière, processus que l’on peut suivre pas à pas, se déroule de la même manière. Les acteurs impliqués dans sa production sont nombreux : l’Union européenne, les États qui doivent s’endetter, la Banque européenne d’investissement, les partis politiques, les médias et l’opinion publique, les grands fonds d’investissement (tous usaméricains) qui organisent le transport des capitaux d’une bourse à l’autre, les grandes entreprises. Ce n’est qu’après le verdict de l’affrontement/coopération entre ces centres de pouvoir que la bulle économique et ses automatismes pourront fonctionner. Il y a toute une idéologie de l’automatisme à déboulonner. Le “pilote automatique”, surtout au niveau financier, n’existe et ne fonctionne qu’après avoir été politiquement mis en place. Il n’a pas existé dans les années 1930 parce qu’il a été décidé politiquement, il fonctionne depuis la fin des années 1970, par une volonté politique explicite.
Cette multiplicité d’acteurs qui s’agitent depuis des mois est soudée par une stratégie. Il y a donc un élément subjectif qui intervient de manière fondamentale. En fait, il y en a deux. Du point de vue capitaliste, il y a une lutte féroce entre le “facteur subjectif” Trump et le “facteur subjectif” des élites qui ont été battues à l’élection présidentielle, mais qui ont encore de fortes présences dans les centres de pouvoir aux USA et en Europe.
Mais pour que le capitalisme fonctionne, il faut aussi tenir compte d’un facteur prolétarien subjectif. Il joue un rôle décisif car soit il deviendra le porteur passif du nouveau processus de production/reproduction du capital, soit il tendra à le rejeter et à le détruire. Compte tenu de l’incapacité du prolétariat contemporain, le plus faible, le plus désorienté, le moins autonome et indépendant de l’histoire du capitalisme, la première option semble la plus probable. Mais s’il ne parvient pas à opposer sa propre stratégie aux innovations stratégiques permanentes de l’ennemi, capables de se renouveler sans cesse, nous tomberons dans une asymétrie des rapports de force qui nous ramènera au temps d’avant la Révolution française, dans un “ancien régime” nouveau/ déjà vu.
 
Maurizio Lazzarato
SOURCE: Lundimatin