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lundi 4 mai 2026

Misère de la déconstruction : Deleuze, Foucault, Derrida, « french theorists » au service du nihilo-mondialisme américain


SOURCE : Katehon 2017, par Yannick Jaffré

Si les États-Unis ont été le laboratoire social du post-modernisme, des Européens, Français à l'avant-garde, en furent les théoriciens. Comme souvent, les Américains font d'abord, pensent ensuite et, philosophiquement, presque jamais par eux-mêmes. Ainsi la dissolution du patriarcat, l’individualisme économico-juridique, le règne du consumérisme et le relativisme moral ont-ils été expérimentés aux États-Unis avec plus de spontanéité et de radicalité qu’en Europe. Mais la vague post-moderne a dû ses concepts au travail de philosophes français. Sans l'hégémonie américaine combinant puissance matérielle et mimétisme social, hard et soft power, l'anti-monde des quarante dernières années aurait bien sûr été impossible ; mais sans les élaborations, ou élucubrations, menées en Europe par certains penseurs, il n'aurait pas exercé la même séduction intellectuelle.

Des deux côtés de l'atlantique, cependant, cette hégémonie n'a jamais été complète. L'histoire n'a pas de fin, aucune époque n'est parfaitement synchronique, et toute domination trouve ses contrepoids. Contre le nihilisme post-moderne, le katekhon a bien opéré. - Par l'inertie des traditions culturelles et des structures familiales, par un patriotisme imprégné de religiosité et un populisme qui viennent de porter Trump au pouvoir en Amérique, par un mouvement de réaction contre la « moraline » droit-de-l'hommiste qui doit encore trouver en Europe sa traduction politique. Je suis de ceux qui considèrent que la configuration nihilo-mondialiste est morte, dans l'ordre de l'esprit comme dans celui de la matière. Mais le cadavre poursuit ses destructions, comme un zombie. Il faut donc encore en disperser les restes.

Il n'est pas utile en revanche d'entrer dans les subtilités, somme toute bien facultatives, de la déconstruction philosophique. La diversité interne de ses courants, réelle, n'est pas essentielle. Toutes ses variantes sont rassemblées sur la même ligne de front par leurs cibles communes : l'enracinement historique, la substantialité philosophique, la décence morale et, au strict plan politique, les nations dans leur identité et les États dans leur souveraineté. Somme toute, la déconstruction croise les deux principales idéologies soixante-huitardes : le post-marxisme et le libertarisme, qui ont rapidement surmonté leur antagonisme initial. La première peut être représentée par Toni Negri1 dont les « multitudes mondiales », qui succèdent aux classes nationales, ont pour première passion, plus que la lutte anti-capitaliste, de détruire « cette merde d’État-nation2 » (sic…). Quant à l'autre coulée répandue par mai 68, libertaire et « alterolatre », cosmopolite et « autophobe », elle débouche sur la « gauche morale » immigrationniste. C'est elle que j'aborde ici à travers ses maîtres à penser Deleuze, Foucault et Derrida.

Les Américains, qui leur ont offert chaires sur chaires, les ont regroupés avec quelques autres sous le label « French Theory ». Cette faveur renseigne sur leur compte. Si elles touchent par endroits à l’éternité des grandes œuvres d’art, les philosophies majeures restent en effet, pour une part décisive, filles de leur temps. Il n’est pas seulement permis, il est nécessaire de les apprécier d’après leurs patries d'élection. Cette « géolocalisation » devient même indispensable quand une philosophie prétend lutter contre ce qui domine son époque. On pourrait sous ce rapport s’amuser de la popularité intellectuelle dont jouissent les déconstructeurs chez ceux qu’aux États-Unis on appelle liberals : occupant l’aile gauche du parti démocrate, progressistes en matière de mœurs, laissant intacts les piliers du libéralisme économique, ils sont, autrement dit, des libéraux-libertaires. Acteurs majeurs du capitalisme post-moderne dans sa superstructure idéologique, et bénéficiaires de son infrastructure économique, ils ont fait des déconstructeurs français leurs serviteurs érudits - semblables à ces esclaves grecs qui, dans l'antiquité, chapitraient la jeunesse romaine décadente. A cette différence près que ceux-ci entretenaient les fondements de l'histoire européenne que ceux-là veulent terminer. Pour parler « années 1970 », ces philosophes ont été les « valets du capital » post-moderne.

Lus de Berkeley à Columbia, donc, Deleuze, Foucault et Derrida sont les plus célèbres figures de la French theory. Je vais brièvement entourer le foyer commun de leur pensée. Ayant fait litière de la sentence opportuniste d’Heidegger selon laquelle la biographie des penseurs compterait pour rien3, je dirai aussi quelques mots de leurs parcours politiques personnels.

Deleuze forge des concepts puissants, nietzschéens, animés par les forces de l’art et de la vie. Naturaliste, il croit en suivre les croissances dans le « biotope » politique. Ainsi propose-t-il, dans l’Abécédaire qui a tant contribué à populariser sa pensée, la notion de « devenir révolutionnaire ». Une situation devient à ce point insupportable, dit-il, qu’elle cesse dans une explosion de liberté qui déracine les « arbres » - métaphores de tous les ordres oppressifs. Sur cette terre retournée fourmillent alors des « rhizomes » qui désignent dans la botanique deleuzienne d’imprévisibles ramifications libertaires. Car la liberté pousserait là, dans des « flux », entre les « branches », indisciplinée, anarchique, avant que les arbres liberticides reprennent vite et comme fatalement racine. Deleuze constate avec placidité que les révolutions « tournent mal » sans vraiment dire pourquoi, l’oppression lui paraissant devoir « arriver » à la liberté dans une sorte de balancement cosmique.

On ne peut à l'évidence concevoir avec lui un éventuel rôle positif de l’État, ni la valeur de la substance, au sens stoïcien de ce qui dure, tandis qu’on est happé par des flux « désirants ». Flux dont le potentiel consommateur-destructeur habite l’angle mort de cette pensée. Et c’est sans injustice flagrante que le vocabulaire deleuzien du « nomadisme », de la « déterritorialisation » et donc des « flux », se retrouve aujourd’hui dans la langue du capitalisme financier apatride. Et c'est aussi sans surprise qu'il sert à dissoudre par l'immigration l'identité des peuples et, avec elle, leur souveraineté politique. Deleuze, rétif aux rigueurs de la dialectique hégelienne, méprise les points d’arrêts, de repos et de contrainte, autrement dit les institutions indispensables à la liberté collective. Il renvoie ainsi les moments négatifs politiquement nécessaires – coercition, institution, autorité - aux « passions tristes » spinozistes, aux « forces faibles » nietzschéennes, autrement dit aux pathologies de la soumission. Et sa pensée offre l'aspect d’une sorte d'anarcho-naturalisme artiste qui, par constitution, supporte très mal l'épreuve historique. Ne comprenant l'histoire européenne qu'à travers ses grandes œuvres culturelles, il l'ignore superbement comme destin civilisationnel. Pour ceux qui font de ce destin leur combat, Deleuze n'offre que des armes piégées.

Quant à son parcours personnel, on peut y reconnaître une certaine fidélité et une probité stoïcienne. Il a certes cultivé le fétichisme des marges dans le joyeux (?) désordre de l'université de Vincennes, esquivé ensuite les questions embarrassantes sur les conséquences sociales et existentielles du gauchisme, refusé, en somme, de regarder en face le soleil noir de Mai. Mais après avoir embrassé la veine vitaliste de 68, sans jamais y revenir, il n’a jamais personnellement couru après les bénéfices, narcissiques ou matériels, de l’avant-garde.

On lit chez Foucault une prose théorique parfois étincelante, ainsi dans les inoubliables ouvertures de ses deux œuvres maîtresses, Surveiller et punir et Les mots et les choses. On y apprend aussi beaucoup car un corpus de faits - historiques, scientifiques et esthétiques -, donne à chaque proposition essentielle un appui probatoire. Mais en dépit d’une telle volonté positiviste, le concept foucaldien de pouvoir glisse entre les doigts comme l’eau de Thalès : élément  universel imprégnant toute chose, il serait à ce point répandu dans les institutions, les discours et les pratiques quotidiennes, qu’il en devient impensable. Avec cette conséquence logique qu’on ne peut échapper à un pouvoir partout oppresseur qu’en se projetant le long de lignes de fuite extraordinaires. Cédant comme Deleuze à l’idolâtrie des marges cultivée par son époque, Foucault réserve ainsi l’expérience de la liberté aux déments, aux criminels, aux parricides, aux transsexuels. Dès lors en effet que l’État (et toutes les institutions qui en émanent) ne serait qu’un pur agent d’oppression, n’importe quoi, à la lettre - du maoïsme aux droits de l’homme en passant par la révolution iranienne -, devient contre lui une ressource envisageable. Ayant bien saisi pourtant le passage des sociétés hiérarchisées « verticales » aux sociétés de contrôle « horizontales », Foucault, tout à sa répugnance pour l’État, n’imagine pas de le mobiliser contre les nouvelles dominations. Quant aux « subjectivations » individuelles dont il entreprend l’histoire originale depuis les Grecs, éprouvant chez eux, sans qu’œuvre ici le hasard, une dilection particulière pour les cyniques, elles se logent aujourd’hui à merveille dans le nouveau capitalisme de consommation. Celui-ci absorbe tous les modes de vie alternatifs dès lors qu'ils ne touchent pas, à travers une pensée rigoureuse et substantielle, au cœur de son réacteur. Il accumule les bénéfices de sa propre critique en y employant une armée de serviteurs « impertinents » (dont la « rebellocratie  » du spectacle, selon l'expression de Philippe Murray, occupe au bout de la laisse la tête la plus avancée).

Honnies par le penseur, les institutions de la république ne furent pas si mauvaises mères pour l’universitaire. Il y menait jusqu’en 68 une belle carrière sans vagues, qu’il poursuivit ensuite au Collège de France. Il devient peu après Mai un « compagnon de route » des maoïstes spécialisé dans la question carcérale, avant d’abonder intellectuellement la Révolution islamique iranienne en même temps que, sans solution de continuité, les « nouveaux philosophes » (Deleuze, lui, avait eut le bon goût de les tenir sur-le-champ dans le mépris qui leur revient). Il achève avec eux sa trajectoire en rejoignant le droit-de-l’hommisme4 qui, envahissant le champ politique à partir de la fin des années 70, va former avec l’hédonisme le couple infernal des deux décennies suivantes. Les choses s’aggravent encore post-mortem puisque le principal légataire éditorial de Foucault, François Ewald, allait conseiller, en plus de la Fédération française des sociétés d’assurance, Denis Kessler l’ex-maoïste dirigeant du Medef. Je crois qu’il n’est plus à craindre qu’un jour contre son ambiance apparente, mais conformément à ses lames de fond, le foucaldisme devienne un libéralisme. C'est fait. De son vivant, Foucault avait adopté les uns après les autres les états de la critique institutionnelle, majoritaire, permise et sans risque. A telle enseigne qu’on peut soupçonner son positivisme revendiqué, qui devrait a priori loger sa déontologie dans le respect des faits, d’avoir abrité une sourde servilité au Fait hégémonique s’insinuant, honteuse ou inconsciente d’elle-même, sous la flamboyance des concepts et des poses. 

Derrida, enfin. Il livre quelques puissants textes à l’époque de L’écriture et la différence (1967) avant de se fortifier dans l’idée qu’entre le concept et la métaphore, la philosophie et la littérature, les frontières devaient s’effacer au profit de la notion d’« écriture »5 - qui ne peut chez lui, lecture faite, être confondue avec le style. Se plaçant dans le sillage de Heidegger, Derrida entend « dé(cons)truire » l’équation fondamentale du projet philosophique grec : la saisie de l’être des choses par la pensée rationnelle. S’il n’y a pas lieu de soustraire ce projet à la critique, qui est un de ses gestes essentiels, elle n’en épuise sans doute pas toutes les virtualités. On pourrait au risque de passer pour un humble naïf s’attarder un instant, quels dégoût, mélancolie ou consternation que nous inspire le devenir de l’Occident contemporain, sur les plus hautes réalisations du Logos. Il serait donc pour Derrida à déconstruire d’urgence ou, plus subtilement, il connaîtrait une déconstruction interne que la pensée devrait recueillir. Mais alors que Heidegger entendait pour ce faire une Voix « gréco-allemande » plus ancienne que les calculs de la rationalité technicienne, Derrida reçoit son inspiration là, près de lui-même, dans la lettre hébraïque. Et il fait glisser, après Lévinas et tant d'autres intellectuels juifs, la philosophie d’Athènes à Jérusalem. Elle s'y perd sans retour. Dès lors que le monde est supposé échapper au logos qui s’efforce de l’éclairer, qu’il se renferme désormais dans une écriture indéfiniment déchiffrable, on prend en effet le chemin du désert théologique.

Derrida, adoptant assez naturellement le ton de l’Ecclésiaste rabaissant les vains édifices humains, renvoie ainsi les grandes philosophies à leurs impensés, leur logique consciente à ce qu’elle refoule, leurs intentions rationnelles à une lettre qui, « disséminante » et « différante », les déborde parce que l’infini travaille en elle6. Il passe au rouleau compresseur kabbalistique les distinctions sur lesquelles repose la pensée occidentale (cause et effet, substance et accident, sujet et objet, etc.) avec un acharnement formel qui exprime une sorte de haine froide. Dans une telle atmosphère de confusion, on marche à rebours de l’esprit du logos avec ses déterminations habitables. Rien ici ne paraît pouvoir subsister, durer, s’établir ou s’affirmer sinon, peut-être, la figure du philosophe prophète qui semble posséder, lui et lui seul, la consistance du particulier et le magistère de l’universel. Il juge en effet sans bienveillance, en brandissant une Loi aussi absolue que retirée du commun, les œuvres politiques, les cultures et les mondes particuliers des peuples (moins Israël...) qui veulent être quelqu’un dans l’histoire. Restent alors, pour tout solde, un empêchement de pensée et une théologie judaïque de contrebande.

Quand Deleuze s’installe avec ses concepts vivants dans une affirmation sans dialectique, Derrida administre au sens une correction infinie qui, n’affirmant jamais que l’imperfection du monde, porte en chaire un maître de l’obscurité. On passe donc, d’un French theorist à l’autre, du refus libertaire de la dialectique à son engloutissement dans les eaux glacées d’une théocratie négative. Pour un résultat somme toute équivalent : partageant les mêmes hostilités - métaphysique contre la substance, politique contre la nation-, ils ligotent la philosophie au cosmopolitisme des droits de l'homme.

Derrida s’est montré publiquement plus discret que Foucault. Jouissant dans l’université française d’une marginalité confortable, il empile les chaires américaines, soutient les dissidents tchèques, rentre en 1995 au comité de soutien à Lionel Jospin, duquel il s’éloigne en 2002 parce qu’il juge sa politique d’immigration impitoyable... Il accomplit en définitive le parcours sans faute d’une grande conscience de gauche pétitionnaire – Antigone séfarade d’amphithéâtre contre les méchants Créon d’État - qui ne se risque sur le champ de bataille qu'abrité sous le Paraclet du droit naturel cosmopolitique.

A moins de croire à la stratégie du cheval de Troie, douteuse en général, il faut bien se rendre à l’évidence : ces pensées sont à tel point aspirées par les pôles du monde capitaliste « post-moderne », qui mêle hédonisme et juridisme, qu’elles sont impropres à en combattre les toxines. Pire, elles les répandent. Émasculant intellectuellement la capacité politique des peuples, la déconstruction méprise l’État et la Nation - l’acteur du pouvoir et sa source légitime – au profit de résistances introuvables. Par la Nature chez Deleuze, par les Faits avec Foucault, par la Loi aux termes de Derrida, on finit par perdre la mesure dans les choses, l’autorité des faits vacille et l’esprit des lois devient impensable. En pourchassant avec les gauchistes sa configuration patriarcale, nationale et industrielle, ils ont prêté leurs amples pensées à l’ennemi capitaliste qui, disais-je, passait avec eux au stade puéril, mondial et consumériste. A travers leurs cas particuliers le magistère de 68 est en cause, avec son « héritage impossible7 ».

Les French theorists déconstruisent, critiquent ou subvertissent les catégories de la tradition philosophique occidentale. Mais le poids des choses contrarie sans cesse leur prétention avant-gardiste de dépasser par la pensée ce qui, dans cette tradition, abrite les conditions d’un monde habitable. Même quand ils l’abordent plus humblement, la logique même de leur pensée leur fait maltraiter l’histoire. « Post-modernes », ils ne cherchent dans leur époque, et donc n’y trouvent, que des dates de péremption, frissonnant de plaisir à chaque acte de décès qu’ils croient pouvoir prononcer. En réalité, complaisamment postés partout où le « vieux monde » est déjà mort, ils ne conjurent que des menaces révolues en s'aveuglant avec métier sur les dangers présents.

Qu’on me comprenne bien : je ne pointe pas ici le retard sur le Temps des intellectuels en question. Non, je suis tout au contraire frappé par leur collusion avec le capitalisme dont ils semblent instruire la critique. S’ils étaient « inactuels » ou « intempestifs », ils joueraient du marteau nietzschéen. S’ils surmontaient leur époque, ils suivraient le totem des philosophes selon Hegel, « chouettes de Minerve prenant leur envol au crépuscule ». Bref, s’ils pensaient leur époque en s’écartant d’elle, pour la subvertir, la surmonter ou la dépasser, ils rempliraient le rôle moderne auquel ils prétendent. Mais, épousant la trajectoire du 68 des élites, ils sont passés d’une révolution libertaire parlant marxiste au « droit de l’hommisme » antiraciste millésimé « années 80 ». Via, donc, les universités américaines. Mais ils subissent aujourd'hui, le temps de leur splendeur passé, le retour d'une logique implacable : à force d’ignorer les permanences au fond des choses pour se précipiter à l’avant-garde de la critique de la domination, on est irrémédiablement condamné à épouser les formes que la domination prescrit à sa critique.

C'est au fond le vieux Jacques Duclos qui avait raison. Dans un opuscule paru dès l'été 19688, le dirigeant stalinien mettait en garde contre les descendants de Bakounine jetant des pierres au quartier latin. Ces gauchistes, avertissait-il, propagent un désastreux « amorphisme » révolutionnaire : leur haine des formes, des mœurs et des institutions, les condamne à définir la liberté comme une pure négation ou, ce qui revient au même, comme un pur plastique. « Détruire c’est créer » disait ainsi Bakounine, l’éternel adolescent.

Aux aurores de la modernité, Descartes avait pressenti les audaces terribles qui s’ouvraient devant la volonté infinie, illimitée et prométhéenne à laquelle la science nouvelle faisait découvrir sa puissance. Puissance qui pourrait s’exercer non seulement contre une tradition intellectuelle imparfaite mais aussi, et c’était la crainte de Descartes, contre tous les ordres moraux et politiques. Ainsi ne cesse-t-il dans le Discours de la méthode de mettre en garde contre une extension « démocratique » du doute radical qu’il pratique dans le domaine de la connaissance pure. De la grandeur inquiète de ces commencements, nous sommes passés au gauchisme de consommation « post-soixante-huitard ». S’il recule dans le passé, il continue d’irradier notre présent comme une strate géologique recouverte mais encore active.
Depuis quarante ans, la liberté moderne échoue ainsi sur une plage artificielle qui, après 68, a recouvert les durs, les vertueux pavés « gaullo-communistes ».

Un haïssable petit « moi » s'y agite, formant des pâtés capricieux, qui exige, revenu à la maison, de consommer sans ranger sa chambre. Bientôt père en rollers chantonnant Vincent Delerm, il n’hésite pas à porter des dreads-locks qui, bien acceptées dans son « job », aggravent son cas devant l’Éternel juge de tous les styles. Il prend avec l’âge l'aspect d’un vieux poupon arrogant et vagissant, réclamant l'air méchant de jouir encore et encore, et qui, gênant, tout le monde, ressemble trait pour trait à Dany Cohn-Bendit... Mais Cohn-Bendit va mourir bientôt, son monde est en phase terminale, et la déconstruction restera dans l'histoire de la pensée européenne comme le symptôme d'une dépression passagère. Le réalisme politique, la décence éthique et la consistance philosophique ont commencé leur insurrection. Mais c'est une autre histoire. Elle s'ouvre devant nous.

mardi 10 mars 2026

Gérard Guégan sur Champ Libre ( vidéo enregistré en 2017)

QUELQUES REFLEXIONS A PARTIR DE CETTE VIDEO AVEC GERARD GUEGAN (EN ATTENTE, UN APERÇU PLUS COMPLET A PARTIR DES LIVRES DE GUEGAN)

TEXTE ACCOMPAGNANT LA VIDEO : Gérard Guégan, protagoniste éditorial avisé dans les années 1968, affirme en 1983 que la force des nouvelles formes d’écriture tient à la nouvelle et explosive alchimie des mots et des images nés « de la décrépitude des idéologies et sur le cadavre du gauchisme, disons au milieu des années 1970 ».
Les Éditions Champ libre naissent de la rencontre, en mai 1968, entre Gérard Lebovici, imprésario et producteur de cinéma, ami de Truffaut, et Gérard Guégan, critique aux Cahiers du cinéma et membre du groupe contestataire Prisu, en rupture avec le PCF et avec le gauchisme. Le dessinateur Alain Le Saux les rejoint en tant que directeur artistique et les premiers ouvrages sont publiés fin 1970. La ligne éditoriale, conçue en opposition à celle des « Cahiers libres » des Éditions Maspero, se veut plus libertaire et révolutionnaire, et accueille une constellation des contestations les plus radicales.
Gérard Guégan participe en 1974 à la relance de la maison d’édition Le Sagittaire, qui a connu son heure de gloire avec les Surréalistes entre 1920 et 1940 et dont Claude Fasquelle est propriétaire du fonds. Vont s’y retrouver, en plus de Alain Le Saux et de Raphaël Sorin, Annie Le Brun et Olivier Cohen. Jusqu’en 1979, Gérard Guégan y publie une cinquante d’ouvrages, dont "Les Déclassés" de Jean-François Bizot, le journal "Un jeune homme chic", chronique punk d’Alain Pacadis, "Lâchez tout" d’Annie Le Brun ou la revue "Subjectif", dans laquelle les photomontages de Le Saux annoncent la « dictature graphique » de Bazooka dans "Libération".

 

LIEN VIDEO: Rencontre Gérard Guégan à La Maison rouge, le 11/05/2017

 

 

La maison d'édition Champ Libre propose une offre politico-culturelle correspondant à une demande, celle des nouveaux lettrés issus des couches moyennes ascendantes durant les années 1960. Outre le contexte social et anticolonial, c'est pour se distinguer de cette masse que cette fraction s'agite, diffusant un mode de vie de bohème politisée, mais avec dans le viseur les mêmes intérêts : piloter la société, certes avec le flamboyance du  susucre de la révolution (pour rentrer au bercail quand celui-ci aura fondu). D'une part, en se frottant aux centres du pouvoir culturel et symbolique avec lesquels elle partage un même territoire (afin de s'y substituer et finalement s'y fondre); d'autre part, en laissant de côté la masse des travailleurs dont les intérêts "sans envergure" ne l'intéresse pas (ce que reflète parfaitement cette vidéo par le récit, les intervenants et le public), coïncidant en cela dans une même stratégie unifiée de classe, celle de l'encadrement des gueux et du service oligarchique.

"Prévoir en stratège, agir en barbare", René Char. Cette phrase-slogan est soulignée dans cette rencontre par Gérard Guégan pour définir l'état d'esprit de sa génération après Mai-68 et durant les années gauchistes en envisageant la révolution comme horizon et comme style de vie radical-littéraire: la rive gauche étant psychogéographiquement le cœur battant de la galaxie de l'Esprit, la stratégie se règle-là, les planètes s'alignent après. C'est le grand flash de l'utopie à la française.
 
En Mai 68, lui et tant d'autres font le gros de leur éducation populaire en 8 jours. Au feu si l'on veut, d'où l'importance de la stratégie devenant dès lors une discipline contre-culturelle  dans le contexte français.
 
 
REMARQUE SUR GUY DEBORD ET LA STRATEGIE : Ce n'est pas la seule influence dans sa vie, et il y en a de forts précoces, mais ce contexte d'agitation collectivement vécue est essentiel pour comprendre pourquoi Debord se voit à partir de cette époque en stratège plutôt qu'en théoricien, notamment après la parution de La société du spectacle en 1967. En faisant de la stratégie son nouveau dada, ce "talentueux chroniqueur de sa propre classe moyenne névrosée", ne fait que suivre la pente de celle-ci et notamment de la montagne Sainte-Geneviève en plein ébullition bohème-gauchiste.

vendredi 17 janvier 2025

critique et histoire de la pensée urbaine post-68, par Jean-Pierre Garnier (2011)

 

Le 8 mars dernier, Jean-Pierre Garnier était à Madrid, où il prenait la parole dans le cadre des Journées de la Fondation de recherches madrilènes [1] (thème de ces journées : « Ville et reproduction sociale : comment en sortir ? »). Voici le texte de son intervention.

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Je prendrai comme point de départ le motif central de ces journées : la perte dont la gauche a souffert dans sa capacité à réfléchir sur la dimension de classe de l’urbanisation contemporaine, et ce que cela implique sur les terrains théoriques et politiques. Mon propos traitera des voies et des moyens d’une renaissance de la pensée critique « radicale » à propos de la ville. Et ceci parce que, pour nous, c’est-à-dire pour les gens qui n’ont pas renoncé aux idéaux d’une transformation sociale autre que celle imposée par l’évolution du capitalisme [2], la recherche urbaine se trouve à la croisée des chemins. L’alternative est claire : nouveau cours ou alignement ?
Pour commencer, il faut revenir aux causes de ce que nous pouvons appeler une « dépolitisation » des problématiques au cours des années 80-90 du siècle dernier. Je proposerai quelques hypothèses et analyses sur cette évolution — ou plutôt sur cette involution — idéologique dans le champ de la recherche urbaine, un phénomène qui n’est pas exclusif de l’Espagne, et qui a caractérisé l’ensemble des pays du sud de l’Europe, la France en premier lieu. J’ai traité spécifiquement de cette affaire dans le chapitre d’un livre publié en espagnol en 2006 aux éditions Virus [3]. Mais ce que je pensais et écrivais à ce moment-là ne me paraît plus tout aussi valable aujourd’hui. Non pour ce qui est des causes du succès puis de l’éclipse de la pensée critique sur l’urbain, mais en ce qui concerne la perspective assez pessimiste où s’inscrivait mon interprétation. En effet, depuis quelques années, au moins en France, on observe un début de réveil de cette pensée, en particulier dans le domaine de la géographie urbaine et, dans une moindre mesure, dans celui de la sociologie urbaine. Il s’agit d’un réveil encore timide, sans échos dans les institutions qui forment les architectes et les urbanistes. Il n’a pas non plus encore donné naissance à un courant critique nouveau au sein des disciplines mentionnées, même si la thématique ambiguë de la « justice spatiale » gagne en influence dans la géographie urbaine. À cela, il faut ajouter qu’aucun penseur anticonformiste de haut niveau n’a émergé en France au point de s’imposer dans le champs scientifique, même local.
Cependant, ce réveil embryonnaire est évident. Il se manifeste principalement au travers de la découverte ou de la redécouverte de deux auteurs marxistes, l’un importé, le géographe anglais David Harvey, et l’autre exhumé, le sociologue français Henri Lefebvre. Du premier, des livres et des articles ont commencé à être traduits en français ; du second, on réédite peu à peu des morceaux de son œuvre. Et, bien qu’ils soient encore minoritaires parmi les nouvelles générations, des professeurs et des chercheurs sont de plus en plus nombreux à trouver dans ces écrits une source d’inspiration, à tel point que des collègues plus âgés qui avaient abandonné depuis longtemps leurs positions « contestataires  » de jeunesse, et même des réformistes ou des réformateurs de toujours qui n’avaient jamais partagé ces idéaux, se mettent maintenant à « prendre le train en marche  » pour ne pas paraître « dépassés », qualificatif disqualifiant qu’eux-mêmes avaient précisément l’habitude d’accoler jusqu’à ’il y a peu aux approches matérialistes et progressistes du phénomène urbain.

samedi 21 décembre 2024

La marotte de l'urbanisme révolutionnaire dans le sillage prosituationniste de 68, avec Virilio et Krivine

Une marotte pour la petite bourgeoisie intellectuelle, qui certes lui rapportait un peu, à l'université notamment, mais surtout l'a enfermé dans une impasse "romantique" et éloigné de toute velléité sur la Production: une belle opération de contre-insurrection pour l'Otan culturelle jouant sur la vanité verbeuse du milieu parisien.

Ça pouvait même donner un disque, pour bien commencer à tourner en rond.

VIRILIO PAUL (1932-2018) KRIVINE ALAIN (né en 1941) - 1968-69 Perspe ...


Disque vinyle LP 33 tours 30cm, Paris, Editions Claude Givaudan 1968. Alain Krivine : Comités d’action lycéens, Rédaction de « Rouge », Option libertaire. Paul Virilio parle du Mouvement Anomiste en relation avec l’urbanisme contemporain : l’apparition de nouvelles formes de déplacements dans la ville, vient remettre en question la mise en scène et l’aménagement des espaces publics urbains. En effet, cette nouvelle pratique qui consiste à tracer son chemin en étant capable de dépasser certains obstacles, met en scène la liberté de mouvement dans des espaces contraignants.
 

jeudi 18 juillet 2024

Les situationnistes et l’économie cannibale (François Bott, 1971)

 

Article paru dans la revue Les Temps modernes n°299-300, juin 1971

Au début de l’année 1968, un critique, traitant de la théorie situationniste, évoquait, en se moquant, une « petite lueur qui se promène vaguement de Copenhague à New York ». Hélas, la petite lueur est devenue, la même année, un incendie, qui a surgi dans toutes les citadelles du vieux monde. A Paris, à Prague, à Rome, à Mexico et ailleurs, la flambée a ressuscité la poésie, la passion de la vie dans un monde de fantômes. Et beaucoup de ceux qui, alors, ont refusé le sort qui leur était fait, la mort sournoise qui leur était infligée tous les matins de la vie, beaucoup de ceux-là – jeunes ouvriers, jeunes délinquants, étudiants, intellectuels – étaient situationnistes sans le savoir ou le sachant à peine.

Une fois le feu apparemment éteint, les sociologues et autres futurologues d’État se sont efforcés, comme on exorcise une grande peur, de rechercher les origines du printemps 1968. Ils n’ont récolté que des miettes de vérité, autrement dit des parcelles de mensonge. N’importe quel blouson noir rebelle en savait beaucoup plus sur la révolution de mai. Les distingués penseurs n’ont pas songé à se référer aux écrits de l’Internationale situationniste, que ce soit la revue ainsi intitulée – dont le premier numéro date de 1958 – ou les essais de Debord et Vaneigem [1]. Les professionnels de la culture auraient, peut-être, découvert qu’en mai « le mouvement réel » de l’histoire a coïncidé avec « sa propre théorie inconnue », ou encore que se sont rejointes, en ce printemps, les armes de la critique et la critique des armes.

Les penseurs du vieux monde se seraient, peut-être, aperçus que les situationnistes avaient repéré, depuis longtemps, le cheminement de « la vieille taupe vers le jour », vers ce « lever de soleil qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde ».

Quelques idéologues ont, cependant, jeté un coup d’œil sur les écrits des situationnistes. Et ils ont tenté de ranger ces irréductibles sous l’étiquette de l’utopie. Je veux bien qu’on parle d’utopie, du moins si on entend par là le projet d’une révolution qui ne s’est réalisée encore en aucun lieu, en aucune époque. Mais si on désigne ainsi quelque chimère, cela prouve une fois de plus que les idéologues de la bourgeoisie n’apprennent, ne retiennent rien de l’histoire. Ou ce sont des myopes et amnésiques invétérés, ou d’habiles serviteurs du pouvoir, qui ont voulu neutraliser le danger, en lui donnant, sous le label de la prophétie, une place dans le grand « show » des marchandises et autres momies de la culture.

Mais la pensée de l’internationale situationniste agit comme un révélateur dans les étouffoirs, les cimetières de la fausse conscience ; dans cette pensée, vont se retrouver ou se reconnaissent déjà tous ceux qui refusaient, à tâtons, d’ensevelir leur volonté de vivre, ceux qui percevaient, en silence, la vérité de leur vie, sous le masque anesthésique et mensonger des idéologies. Les situationnistes ont dégagé la théorie du mouvement souterrain qui travaille l’époque moderne. Alors que les pseudo-héritiers du marxisme oubliaient, dans un monde bouffi de positivité, la part du négatif, et du même coup mettaient la dialectique chez l’antiquaire, les situationnistes annonçaient la résurgence de ce même négatif et discernaient la réalité de cette même dialectique, dont ils retrouvaient le langage, « le style insurrectionnel » (Debord).

Dès 1958 – alors que « la gauche » était tout occupée et fascinée par le lancement publicitaire d’un général anachronique, dernier avatar d’un héroïsme caricatural – les situationnistes ont commencé de formuler – à partir de Fourier, de Hegel, de Marx, en même temps que des « grands négateurs », Sade et Lautréamont notamment – une critique radicale et unitaire de la totalité moderne, et n’ont cessé, depuis lors, de dévoiler le visage nouveau du pouvoir dans l’idéologie, la culture, l’urbanisme, la vie quotidienne et ses dimanches moroses.

Ayant colonisé la production, le capitalisme a dû, pour assurer son développement, coloniser la consommation. La totalité de la vie a été soumise à la dictature de l’économie politique. « L’économie transforme le monde mais le transforme seulement en monde de l’économie » (Debord). Le temps du loisir est devenu un temps-marchandise comme le temps du travail. Le prolétaire, naguère méprisé, a été promu citoyen-consommateur. Le mépris n’a pas disparu. Il a cessé de parader.

L’économie doit imposer, sans relâche, et hâter, sans trêve, la consumation des marchandises qu’elle produit. La vérité de l’économie est tautologique. Elle se répète indéfiniment elle-même, n’ayant d’autre visée que le développement de soi, dans une identité toujours recommencée. Elle impose comme une loi sacrée le forcing dans l’achat, et l’achat lui-même tient lieu de prière dans « les supermarkets géants, ces temples » de la modernité (Debord).

Le capitalisme, sous peine de mort, ne peut s’arrêter de séduire. Il lui faut sans répit recommencer la toilette des marchandises. Les parures de la marchandise composent le spectacle : le miroir aux alouettes, où se perdent les sujets de l’histoire. « Le spectacle est à la fois le résultat et le projet du mode de production » (Debord).

L’économie fait sans fin l’éloge de soi. « Le spectacle ce chante pas les hommes et leurs armes, mais les marchandises et leurs passions » (Debord). Il instaure la domination totalitaire du quantitatif, mais se travestit en faux qualitatif, en qualité fantomatique. L’apologie des marchandises déguise la pauvreté, la banalité en fausse nouveauté. Empire de l’apparence et du mensonge, domaine de l’inauthentique, le spectacle suscite les besoins factices que réclame le foisonnement des marchandises. Les nécessités de la survie – désormais satisfaites par le développement technique – sont accrues sans cesse par l’idéologie du spectacle. L’essentiel est de consommer, non pas ce qui est consommé. Le gadget résume la logique de l’économie moderne. Peu importe sa valeur d’usage, l’essentiel étant sa valeur d’échange : le gadget, c’est un néant sous le déguisement de l’être. Il tient lieu d’un trophée dans la mystique de la marchandise. « Celui qui collectionne les porte-clés… accumule les indulgences de la marchandise » (Debord), il témoigne de « sa présence parmi les fidèles », ainsi que de « son intimité » avec la Chose. La Chose règne sur tous les domaines de la vie. Le fétichisme de la marchandise est le somnifère de la société moderne.

L’idéologie dominante a enfermé la valeur ontologique dans l’avoir en tant que support du paraître. « Le spectacle constitue le modèle de la vie » (Debord). L’acheteur reçoit, avec l’objet qu’il acquiert un rôle à tenir, « une idéologie portative », « une vision du monde en solde » (Vaneigem).

Chacun s’aliène dans les rôles indiqués par le discours anonyme de la Chose. Le vécu se sacrifie dans le rôle ; « le rôle s’incruste dans le vécu » (Vaneigem). Le spectacle est l’envoûtement de la société moderne. Chacun subit le règne de la fantasmagorie. Les aliénés sociaux, comme les aliénés mentaux, se perdent, s’oublient dans un personnage. Le capitalisme nous vend la folie, en prêt-à-porter.

Ce que manifeste le monde, c’est l’absence de subjectivité ; ce qui se représente, sous un travesti, c’est l’histoire abstraite des choses. L’économie cannibale est abstraite, en ce sens qu’elle agit comme pouvoir séparé, autonome. Elle exclut l’homme de soi-même, en l’incluant dans le rôle ; elle le tire hors de soi, le réifie. « L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme… apparaît en ce que ses gestes ne sont plus à lui mais à un autre qui les lui représente » (Debord). L’extériorité de la Chose s’inscrit dans l’intériorité du sujet et le sépare de soi : le séduit au sens étymologique. Fêlé, morcelé, mutilé, chacun se trouve dépris de soi-même, exilé de sa vie la plus intime, « exproprié de sa peau » (Vaneigem), absent à soi et au monde. L’économie se révèle comme un gigantesque hold-up de la vie. Le spectacle recèle, en lui, « l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle » (Debord). Le spectacle, c’est la vie à l’envers : notre pâle mort quotidienne.

L’urbanisme se dévoile comme la « technique même de la séparation » (Debord). Les citadins subissent, dans l’isolement, le pouvoir anonyme de l’économie. Chaque soir, les solitudes se closent sur elles-mêmes dans le désert des villes. Et le matin, recommence le triste voyage des foules taciturnes. La domination du quantitatif nous change en hommes-sandwiches, en hommes- marchandises : les objets ne communiquent pas. Seul le qualitatif instaure l’unité de l’homme avec soi, avec le monde, avec les autres.

Les villes, les vies se décomposent en espaces, en temps morts, identiques et mornes. Le temps de la vie s’efface dans le temps mort des choses. Regardez les visages hâtifs, angoissés, éperdus des somnambules qui hantent les nécropoles de la marchandise : ils reflètent, à certains moments, la même indifférence que les choses. Une sénilité précoce atteint les esclaves de l’époque moderne, qui fusent, se consument à suivre la course aveugle de l’économie. Comment ne pas vieillir avant l’âge, quand on ne cesse de se plier, se conformer à ce qui n’est pas soi ? Sous le règne du quantitatif, du répétitif, on ne croise que des regards absents de la même absence que les choses.

Le spectacle « est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne » (Debord). « L’ennemi numéro UN » du pouvoir, « c’est la créativité » (Vaneigem). La spontanéité du vécu apparaît comme « le premier foyer de guérilla ». Aussi « les interdits cernent le vécu de toutes parts, le refoulent, l’incitent à se changer en rôle » (Vaneigem). La loi du pouvoir hiérarchisé s’intériorise en œil inquisiteur, en surmoi castrateur. Les forces de l’Eros sont domestiquées, dévoyées. Les hommes dérobent quelquefois des moments furtifs de vraie vie, des amours hâtives. Chacun, alors, se réunit à soi-même, aux autres, au monde. Mais les policiers de l’inconscient veillent et chargent d’angoisse le souvenir des trêves heureuses. « L’aube où se dénouent les étreintes est pareille à l’aube où meurent les révolutionnaires » (Vaneigem). L’ombre du châtiment pèse sur qui a disposé de l’emploi de son temps. La colonie du spectacle est une colonie pénitentiaire.

« Assassinés lentement dans les abattoirs du travail » (Vaneigem), les hommes changent de visage, à la sortie, mais c’est encore un visage de mort. Menacé par l’envahissement de la Chose, traqué, agressé de tous côtés, à tous moments, chacun survit dans « la rancœur de n’être jamais soi » (Vaneigem).

La bourgeoisie subit, elle aussi, la domination de la marchandise. En assurant le triomphe de l’économie, les hiérarques et technocrates de la bourgeoisie deviennent les serviteurs d’un pouvoir autonome et inconscient de soi [2]. On dira de l’économie ce que disait Kant à propos de l’art : c’est une finalité sans fin. Voici le temps des maîtres-esclaves. Les programmateurs de la cybernétique sont eux-mêmes programmés : réifiés. « L’humanité du maître tend vers zéro, tandis que l’inhumanité du pouvoir désincarné tend vers l’infini » (Vaneigem). La bourgeoisie s’étant vouée au « néant politique », le prolétariat devient le « seul prétendant à la vie historique » (Debord).

La société marchande ne laisse d’appauvrir la vie, alors qu’elle abolit la rareté économique qui « nécessitait » naguère le sacrifice de cette vie. « La victoire de l’économie autonome doit être en même temps sa perte » (Debord) : elle enfante les contradictions qui la feront disparaître.

Les petites morts de la vie quotidienne suscitent ou vont susciter « une réaction violente et quasi biologique du vouloir vivre » (Vaneigem). Les critiques sauvages de l’économie politique annoncent le réveil de la conscience historique dans un monde où les idéologies de la misère ne cessent de trahir la misère des idéologies.

La force et l’unité du mythe divin garantissaient jadis le pouvoir de la féodalité, mais la bourgeoisie a désacralisé le monde en le transformant : les déicides ont remplacé le mythe divin par une multitude de fantômes idéologiques, dérisoires et précaires, qui tentent vainement de compenser la pauvreté de la vie ; ils apparaissent à peine que déjà ils quittent la scène, le spectacle étant forcé de se renouveler sans cesse : on change d’illusion, tous les matins, ce qui dissipe, un jour, « l’illusion du changement » (Vaneigem) De plus, l’habitude des changements illusoires ravive le désir d’un changement réel et radical.

Le déclin du monde barbare a commencé, avec la résurgence du négatif ; au heu de se perdre, le négatif se réalisera, un jour, dans la positivité d’un monde nouveau.

La volonté d’être soi sera « l’arme absolue » du prolétariat (Vaneigem). L’accomplissement de soi dans le monde remplacera la mort de soi dans la Chose. « La logique des désirs » évincera « la logique de la marchandise » (Vaneigem).

Le temps des maîtres-esclaves laissera place au temps des maîtres sans esclaves, qui domineront la totalité de leur histoire. Le projet de l’homme total, unitaire s’inscrira dans « l’autogestion généralisée», autrement dit la poésie faite par tous ; en effet, la poésie se définit comme l’accomplissement de la liberté (ou créativité) dans le monde.

Après la souffrance, la patience de « l’histoire en soi », viendra « le plaisir de l’histoire pour soi » (Vaneigem). Le vécu s’épanouira dans un temps ludique et qualitatif, au lieu de s’aliéner dans le temps-marchandise. « La vie se connaîtra comme une jouissance du passage du temps » (Debord).

« L’autogestion généralisée » s’identifie à la démocratie des conseils. Elle ne sera pas la promesse de quelque époque lointaine, mais sera instaurée au début de la révolution.

Le pouvoir des conseils sera absolu, ou ne sera qu’une apparence : il ne pourra tolérer, hors de soi, aucun pouvoir, aucune hiérarchie.

Les situationnistes annoncent le triomphe de la subjectivité dans l’histoire : c’était – comme le note Vaneigem – le projet même de Marx.

François Bott.

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Article paru dans la revue Les Temps modernes n°299-300, juin 1971

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[1] Guy Debord, La société du spectacle, 1967. Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1968.

[2] De même, les bureaucrates de l’Est imposent et subissent la dictature de l’économie. Le règne de la bureaucratie totalitaire apparaît comme une ruse de l’économie qui change la classe dominante, afin de maintenir sa domination.