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mardi 1 septembre 2026

La personne la plus terrible et la plus tragique du XXème siècle serbe

 SOURCE https://www.legrandsoir.info/la-personne-la-plus-terrible-et-la-plus-tragique-du-xxeme-siecle-serbe.html

Vuk Bačanović 


Il est plus facile – et pour les descendants de ses victimes, compréhensible, presque impossible – d’imaginer Ratko Mladić comme s’il était né tel que nous nous le rappelons de Srebrenica : ostentatoire, enivré par la victoire sur une ville qui ne s’était même pas défendue, devant les caméras qui enregistraient comment deux siècles d’histoire se comprimaient en une seule phrase sombre sur le fait que, après la révolte contre les dahias (NDLR : dahias, ou dahije en serbe, désignent un groupe historique précis. Il s’agit d’officiers janissaires qui ont pris le contrôle de la région de Belgrade au début du XIXe siècle) le temps était enfin venu de « se venger des Turcs sur ce territoire ». Mais les gens, à la surprise de beaucoup qui perçoivent le monde comme un feuilleton bon marché, ne naissent pas en tant que criminels accomplis. Mladić est issu d’un monde qui, du moins dans son noyau moral officiel, méprisait l’idée de culpabilité par la naissance, le sang et la foi, et croyait que ce n’est pas l’origine qui détermine l’homme, mais ce qu’il fait. C’est précisément pour cela que sa chute ultérieure est si triste et si accablante : il ne s’agit pas d’un homme qui n’a jamais connu autre chose, mais d’un homme qui savait, et qui pourtant, pas à pas, s’est vautré dans la fange où le contemporain n’est plus perçu comme un être humain mais exclusivement comme l’héritier d’un ennemi ancestral, et le meurtre de masse comme la continuation d’une vengeance historique très logique.

Il est né au cœur de la Seconde Guerre mondiale, dans le pauvre village de Božanovići près de Kalinovik, dans une région où la guerre n’était pas une épopée héroïque et grandiose chantée au son du gusle (NDLR : instrument de musique traditionnel à une corde, typique des Balkans) mais une absence quotidienne des êtres chers, la peur et la mort des proches. Son père Neđo, combattant de l’Armée de libération nationale, est tombé en 1945 dans les combats contre les HOS de l’État indépendant de Croatie (NDLR : HOS désigne l’armée de l’État indépendant de Croatie, État fantoche des forces de l’Axe allié aux nazis) sur l’axe Bradina–Ivan-sedlo, alors que Ratko n’avait que deux ans, et sa mère est restée pour élever seule la famille. Son enfance d’après-guerre fut marquée par la pénurie, et l’école militaire représentait pour un garçon de campagne à la fois une voie de sortie de la misère et une entrée dans un monde totalement différent. Mladić n’en sortit pas en tant que nationaliste serbe, encore moins chauvin, mais en tant qu’officier de l’Armée populaire yougoslave, membre de la Ligue des communistes et soldat professionnel d’un État qui construisait son propre sens sur le serment que la haine au nom de la foi, du sang et de la guerre fratricide qui en avait découlé à plusieurs reprises dans les histoires balkaniques, ne se reproduirait plus jamais.

Le journaliste américain David Binder a noté en 1994 un fait presque oublié : lors du dernier recensement yougoslave, Mladić ne s’était pas déclaré comme Serbe mais comme Yougoslave. Mladić lui-même lui avait dit qu’il ne pouvait même pas imaginer que la vie commune deviendrait impossible, puis il prononça une phrase qui, lue dans la perspective d’aujourd’hui, sonne presque comme un épitaphe inconscient de sa propre chute morale : « L’homme est façonné par les événements qu’il traverse. » Dans cette seule phrase semble déjà se trouver tout l’arc de sa transformation : de l’officier d’un État qui reposait sur l’idée de la vie commune à l’homme qui, quelques années plus tard, parlera le langage du sang, de la vengeance historique et des « Turcs ».

Car les événements ne façonnent pas l’homme aussi simplement qu’un marteau façonne un morceau de fer. Ils le pressent, le brisent, le mettent à l’épreuve, lui offrent des justifications et des excuses, mais ils ne le libèrent pas de sa responsabilité morale. Entre ce qui nous est arrivé et ce que nous ferons aux autres à cause de cela, il reste toujours un espace de choix qui fait souvent la différence entre un être humain empathique et un monstre.

C’est précisément pour cela que le 12 mai 1992 est si important. À Banja Luka, la direction politique des Serbes de Bosnie débat des objectifs stratégiques de l’État qu’ils entendent, soi-disant, conquérir, et le général qui se mettra à la tête de son armée ce jour-là parle encore le langage d’un autre monde. Radoslav Brđanin, sans le nommer, s’indigne que l’éducation politique dans le corps de Banja Luka puisse être assurée par un Musulman ; Mladić comprend immédiatement qu’il s’agit de l’officier Mesud Hasotić et le prend sous sa protection : il vaut mieux, dit-il, que Hasotić soit « là à côté de nous » plutôt que dans une tranchée contre eux, car c’est un homme avec qui il a servi et qu’il connaît. Puis, comme s’il franchissait pour la dernière fois à voix haute la limite qu’il n’est pas encore prêt à dépasser lui-même, il dit : « Nous ne pouvons pas mener la guerre... contre le peuple », « nous ne ferons pas la guerre contre les Musulmans en tant que peuple, ni contre les Croates en tant que peuple ». Les gens ne sont pas des objets que l’on peut déplacer selon une carte dessinée, et il n’existe pas de « tamis » à travers lequel la population serait criblée pour qu’il ne reste que des Serbes. « Cela, mes amis, c’est un génocide. » Et il ne s’arrête pas là : il faut, dit-il, appeler chacun de ceux qui appartiennent à cette terre, car ils ont aussi « leur place avec nous et à côté de nous » ; il ne faut pas « chasser ou noyer » les Musulmans, et dans ses Božanovići, « les Serbes et les Musulmans doivent se protéger les uns les autres ».

Lorsque ces mots sont lus aujourd’hui depuis l’ombre luciférienne de juillet 1995, ils n’apportent pas de soulagement, mais au contraire – une condamnation encore plus lourde. Car ils montrent que Mladić n’a pas commis ses crimes en tant qu’homme qui n’avait jamais connu la différence entre le politique, l’armée et le peuple, entre la culpabilité et l’origine, entre la guerre et l’extermination. Il savait. Il savait qu’on ne peut pas condamner un homme du seul fait qu’il est né Musulman ; il savait que le peuple n’est pas la même chose que le pouvoir qui le dirige ; il connaissait même le nom de l’instant où l’on franchit cette limite : le fratricide. C’est pourquoi son chemin ultérieur est si sombre. Son chemin n’était pas conditionné par l’ignorance, mais par la lutte contre sa propre connaissance ; il ne s’est pas égaré sur un territoire sans panneaux indicateurs, mais il a commencé à les dépasser avec insouciance, un par un, jusqu’à ce qu’à la fin il ne puisse même plus les voir.

Puis la limite qu’il avait si clairement nommée a commencé à disparaître, d’abord du langage. Dès 1993, dans un entretien pour NIN, les Musulmans de Bosnie ne sont plus simplement un peuple dont il défendait le droit à la vie deux ans plus tôt devant les députés : ce sont désormais des « poturice » (converti à l’islam), des gens qui ont « trahi le peuple serbe » en changeant de religion, voire « la pire racaille du peuple serbe ». En août 1994, une caméra le filme alors qu’il traverse le Podrinje, devant des maisons musulmanes détruites, et dit presque avec éloge au caméraman : « Que nos Serbes voient ce que nous leur avons fait, comment nous avons réglé le sort des Turcs. Dans le Podrinje, nous avons massacré les Turcs. » Puis il ajoute que si les soldats de l’ONU ne les protégeaient pas à Srebrenica, « ils auraient disparu de ce territoire depuis longtemps ». En mars 1995, dans une conversation interceptée, il ne reste même plus cette trace de distance : « Partout où tu vois un Turc, vise-le, et envoie-le dans l’au-delà. » Ainsi se déroule devant nous, presque d’une phrase à l’autre, cette transformation la plus terrible que la guerre puisse opérer chez un homme, mais que l’homme doit néanmoins accepter pour qu’elle s’accomplisse : Hasotić, l’officier et la connaissance qu’il fallait garder à ses côtés, devient le « Turc » sans nom ; le voisin, le collègue, le camarade et le frère cesse d’avoir un visage et une biographie, le contemporain est chassé de son propre temps et transformé en descendant du « dahia » de deux siècles plus tôt.

C’est un être mythique composé de 1389, des dahias, de 1941, des Oustachis, du père tué, de l’occupation allemande, du « danger islamique » et de la guerre qui est en train de se dérouler. Le journaliste américain Robert Block, correspondant de guerre qui a personnellement interviewé Mladić et a publié en 1995 dans The New York Review of Books un grand portrait de lui, a précisément remarqué cette terrifiante capacité à abolir le temps historique : passé et présent commencent à se fondre dans le discours de Mladić en un seul et même combat. Il disait que la guerre des années 1990 avait été déclenchée par « les mêmes personnes qu’en 1941 ». Et le problème n’est pas de reconnaître que de l’autre côté il y avait effectivement des gens qui invoquaient consciemment 1941, qui renouvelaient ouvertement ou secrètement ses symboles, ses haines et ses schémas criminels ; le problème survient lorsque leur culpabilité est transférée à des populations entières qui luttaient contre leurs propres traumatismes transgénérationnels tout autant que Mladić, qui s’est proclamé leur terrible juge.

Et puis vient Srebrenica, non comme le début de cette transformation, mais comme le lieu où elle se révèle enfin accomplie. Devant la caméra, Mladić ne parle plus le langage d’un homme qui tente de distinguer le coupable de l’innocent, mais le langage d’un justicier autoproclamé d’une justice ancestrale : « Enfin est venu le moment, après la révolte contre les dahias, de nous venger des Turcs sur ce territoire. » Dans cette phrase, il n’y a plus ni l’année 1995 ni de vraies personnes devant lui. Il n’y a qu’un seul tribunal historique imaginaire dans lequel il s’est attribué les rôles d’accusateur, de juge et de bourreau, et a condamné des êtres vivants à cause de morts qu’ils n’avaient jamais connus. C’est là que sa chute s’achève d’une manière plus terrible que tout fanatisme politique : l’homme qui mettait autrefois en garde contre le fait de passer le peuple au « tamis » comme un fratricide perçoit désormais sa propre haine comme une justice historique inévitable. Srebrenica n’est donc pas seulement le lieu du crime qu’il a ordonné et permis ; c’est le lieu où un homme, ayant préalablement perdu l’autre de vue, a finalement perdu aussi le meilleur de lui-même.

C’est pourquoi Ratko Mladić ne doit pas être banni du genre humain pour que nous puissions continuer à nous enivrer de l’illusion trompeuse que sa chute n’est pas humaine, mais une caractéristique spécifiquement serbe. Au contraire, ce n’est que lorsque nous lui rendons toute son humanité que sa culpabilité acquiert tout son poids, presque insupportable. Car devant nous n’est pas un être fait de matière sombre, mais un simple être humain qui a connu la pénurie de la guerre et de l’après-guerre, qui a cherché la tombe de son père qu’un musulman local cavalier lui a trouvée, qui a adopté la discipline militaire si chère à la mentalité balkanique, qui a manifestement gagné la camaraderie d’hommes de différentes nationalités et l’idéologie yougoslave humaine selon laquelle, après des millénaires d’horreurs, on peut et on doit vivre et lutter ensemble. Il portait tout cela en lui et puis, d’abord petit à petit, puis comme un torrent irrésistible, il a permis que sa vie cesse d’être une expérience dont on apprend, pour devenir un entrepôt de justifications « historiques » pour la déshumanisation et l’exécution de ses prochains.

Les prédicateurs malveillants de la haine éternelle parmi les peuples balkaniques voudraient y voir la preuve que le Mladić ultérieur était le seul « véritable », et que le premier, qui parlait de vie commune, de distinction entre le peuple et le régime, et de protection mutuelle, n’était qu’un hypocrite derrière un mince vernis d’humanisme yougoslave. Mais rien ne pourrait être plus erroné. Les deux étaient authentiques, car l’homme n’est pas un monolithe immobile et établi pour toujours, mais un champ de bataille éternel de ses propres possibilités. Chez Mladić, c’est finalement celui qui a permis que la haine devienne son seul interprète du monde, et la justice prétentieuse et le complexe messianique un substitut à la conscience et à l’empathie, qui l’a emporté. Et c’est précisément là la leçon qui le dépasse lui-même : personne n’est éternellement protégé par ses convictions passées, ses bonnes intentions ou ses souvenirs honorables, s’il accepte un jour de transformer sa propre douleur en un droit sur la vie d’autrui.

La tragédie ne réside donc pas dans le fait qu’un monstre mythique serbe a accompli des actes exclusivement monstrueux serbes, comme le clame la propagande monstrueuse des autres nationalismes yougoslaves. Il n’y a là aucune compréhension de la tragédie biblique de la chute de l’homme, mais seulement l’adoption de la zoologie raciste oustachie qui a arraché son père au jeune Ratko de deux ans. La tragédie, c’est que l’homme qui, dans un moment difficile, a su dire « les Serbes et les Musulmans doivent se protéger les uns les autres » est arrivé à Srebrenica pour annoncer que le temps était venu de se venger des « Turcs ». C’est seulement en ce sens que Ratko Mladić est la personne la plus tragique et en même temps la plus terrible du XXe siècle serbe.

Car, entre ces deux phrases, il n’y a pas seulement la biographie de guerre de Mladić, mais toute l’anatomie d’une chute morale : le chemin par lequel un homme, de la conscience de l’inviolabilité de la vie d’un innocent, arrive au droit prétentieux de la lui ôter.

Et peut-être le moment le plus terrible du XXe siècle serbe.

mercredi 15 avril 2026

Skopje psychogéographique : éléments pour une dérive future (occident terminal)

Retour en images sur une expérience architecturale très particulière, où s’affrontent deux architectures, deux époques et au final deux façons de voir le monde.

Skopje est une ville que je connais peu. Je ne suis pas resté assez longtemps pour en découvrir l’ambiance profonde ou ses habitants. En revanche, j’ai pu apprécier l’architecture, et mon impression est partagée, c’est le moins que l’on puisse dire.

Au cours de son histoire récente, la ville va connaître deux transformations très brutales. Une en 1963 avec un tremblement de terre, et une autre au début des années 2010, avec un projet architectural mégalomaniaque.

En 1963 donc, la terre tremble, et les destructions sont gigantesques. La ville est détruite à 80 %, on compte plus de 1000 morts, 120 000 sans-abri. Les images sont impressionnantes, et font le tour du monde. La position politique non alignée de la Yougoslavie va lui permettre de recevoir de l’aide des deux grands blocs, créant même une compétition entre eux. Les dons affluent de partout, on envoie de l’argent, des médecins, des ingénieurs, des soldats, des architectes, des ouvriers. Et heureusement, car le coût des destructions s’élève à 1 milliard de dollars US (à peu de choses près le budget annuel de la Yougoslavie). Il sera pris en charge par 77 pays en tout.

Cette mobilisation pour Skopje permettra, et c’est un symbole fort, aux soldats américains et soviétiques de se retrouver dans la même ville et de se serrer la main. Ce n’était pas arrivé depuis 1945, à Berlin.

Mais le souvenir de la Seconde Guerre mondiale plane aussi sur la reconstruction. Les deux architectes choisis pour rebâtir la ville sont le polonais Adolf Ciborowski, qui dirigea la reconstruction de Varsovie, et le japonais Kenzo Tange, qui dirigea celle d’Hiroshima. Eux et leurs équipes vont faire un formidable travail pour repenser l’organisation de Skopje, et pour lui donner une apparence moderne, notamment dans un style brutaliste (alors très en vogue).

Le second choc architectural commence à l’aube des années 2010. Pas de tremblement de terre cette fois-ci, mais une volonté politique de faire de Skopje une ville qui porte les attributs du pouvoir (ou plutôt ce que les instigateurs du projet croient être les attributs du pouvoir). On assiste à de gigantesques travaux qui transforment la face de la ville, et la change en espèce de Disneyland nationaliste bidon. Même les joyaux brutalistes de Kenzo Tange sont « baroquisés », dans un gâchis sans précédent. On construit des statues par centaines (certaines font la taille d’un immeuble de 6 étages), on singe le style antique avec du stuc, on repeint la ville avec des dorures bon marché. Le final fait penser à un mix entre l’architecture stalinienne et le « Caesar Palace » de Las Vegas.

Quelques chiffres : Le coût annoncé du projet : 80 millions d’euros. Le coût officiel au final : 207 millions. Mais après enquête du journal d’investigation BIRN, on approcherait plutôt des 600 millions d’euros. Le journal dénonce aussi de nombreux scandales de marchés truqués et de pots de vin. Enfin pour finir, un sondage révèle que les transformations sont appréciées par moins de 7 % des habitants.

Voilà tout cela pour introduire la série de photos qui suit, où l’architecture moderne de Ciborowski et Tange est présentée en noir et blanc, et celle du « nouveau Skopje » en couleur. La comparaison entre les deux architectures fait mal, autant que la comparaison entre les deux époques. D’un côté on essayait alors de coopérer, d’aller chercher le futur, le fonctionnel et l’innovation. De l’autre, on se réfugie dans un passé fantasmé et grotesque, à coût de millions et de mauvais goût… Triste époque !

Mais bon, on peut toujours se consoler en se disant que Skopje offre une expérience unique en termes d’architecture, qu’elle soit bonne ou mauvaise !


   Texte et photos : Theo Gibolin. Article initialement paru sur : https://lutajuci.wordpress.com/

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Bru­ta­lisme vs néo­ba­roque à Skopje 

source https://www.espazium.ch/fr/actualites/brutalisme-vs-neobaroque-skopje 

Si c’est un tremblement de terre, c’est-à-dire une tabula rasa naturelle, qui est à l’origine du projet de reconstruction de la ville de Skopje dans la période 1965-85, c’est une destruction d’une tout autre nature qui s’y déroule depuis une dizaine d’années. «Skopje 2014», l’ambitieux projet d’« antiquisation » du centre-ville, semble déterminé à en finir une fois pour toutes avec l’héritage architectural moderniste de la ville. 

Le tremblement de terre de 1963, qui détruisit 65 % de la capitale de la République yougoslave de Macédoine, donna lieu à une mobilisation internationale, comme celle que l’on a pu observer plus récemment au sujet d’Haïti. L’ONU lança un concours pour la reconstruction de la ville meurtrie. C’est le bureau athénien d’Apostolos Doxiadis qui fut choisi pour rédiger le plan directeur pour le développement de la région de Skopje, tandis que le cœur de ville fut confié au japonais Kenzo Tange, adepte du métabolisme, la variante japonaise du brutalisme.

Malgré le recours à certains attributs identifiables du métabolisme (nœuds de transport multimodaux, mégastructures, esthétique futuriste), Tange propose un plan très attentif au relief et surtout à l’histoire de la ville. Il laisse intacte la colline Kale et les édifices anciens que le séisme a épargnés. Son intervention se concentre en lisière des portions préservées de la ville ancienne. Le nouveau Skopje se déploie de l’autre côté du fleuve Vardar, autour de deux ensembles distincts, mais reliés : la «porte», un pôle de transport multimodal censé matérialiser l’entrée dans Skopje, et la «muraille», une mégastructure qui accueille les principaux édifices administratifs et délimite le périmètre du centre-ville.

La proposition de Tange témoigne d’une volonté d’introduire une dimension symbolique dans la façon d’aménager le nouveau centre. Le travail sur la densité, la mixité d’usages et la volonté affirmée de reconstituer des centralités est tout à l’opposé de la doctrine fonctionnaliste dont Doxiadis est un fervent adepte. A certains égards, la proposition de Tange préfigure l’avènement de l’urbanisme postmoderne. Si sa proposition tient compte de l’histoire de la ville, et notamment de son passé de cité ottomane fortifiée, son projet reste éminemment moderne et progressiste. Tange voit dans le contexte de la société collectiviste yougoslave l’opportunité d’aller au-delà d’un simple plan directeur qui esquisserait les grandes lignes d’un hypothétique aménagement. L’urgence d’une reconstruction rend possible la réalisation effective de la ville d’après son plan.

Dans ce contexte de mise en œuvre immédiate, l’intervention de Tange devient autant un travail d’urbanisme que d’architecture. Pendant les 20 années qui suivent sa proposition, son plan sera respecté par les différents architectes qui contribueront à la reconstruction de la ville.

Aujourd’hui, la gare surélevée, disproportionnée par rapport au trafic ferroviaire atrophié depuis la dissolution de la fédération yougoslave, est un rappel persistant de ce projet, comme le sont les nombreux ensembles brutalistes qui se déploient de part et d’autre du fleuve Vardar. Skopje reste aujourd’hui, malgré le désastre de la campagne d’«antiquisation» des dix dernières années, une ville dont l’urbanité découle du plan de 1965.

Le turbo historicisme du président Gruevski

La dissolution de la Yougoslavie, la menace de la propagation du conflit et l’hostilité des voisins grecs, ont conditionné tant l’évolution du pays vers l’indépendance qu’une nouvelle stratégie de développement pour Skopje. La ville va renier son héritage moderniste au profit d’un désastreux projet d’embellissement, teinté de nationalisme et de grandiloquence.

Le nouveau pays en quête de reconnaissance, menacé par l’isolement économique et les clivages ethniques qui ravagent ses voisins, va devoir affronter une réaction supplémentaire, pour le moins inhabituelle. Les Grecs leur contestent l’usage du nom et des symboles issus de l’héritage de la Macédoine antique. Ils considèrent que cet héritage leur appartient et se montrent peu disposés à le partager avec leurs voisins slaves arrivés dans les Balkans au 6e siècle apr. J.-C. En 1992, les Grecs se lancent dans une campagne internationale de contestation de la légitimité du nouvel Etat et bloquent la reconnaissance internationale de l’ancienne province yougoslave de Macédoine. Aujourd’hui encore, la dénomination officielle du pays à l’ONU, FYROM (pour Former Yougoslav Republic of Macedonia), est provisoire.

Cette polémique, née dans les milieux de la frange droitière du principal parti conservateur grec, pourrait être à l’origine de l’évolution de Skopje ces dix dernières années. Les Macédoniens vont répliquer à cette campagne de dénigrement par une gesticulation en marbre : une surenchère historiciste faite de statuaire géante et de nationalisme exacerbé.

En 2010, est lancé un vaste projet d’antiquisation visant à « rétablir la splendeur perdue » de la capitale macédonienne. On construit à tour de bras sculptures monumentales, arcs de triomphe et ponts, le tout dans un style néo-baroque très gratiné. Les Macédoniens n’ont pas le monopole de cette turbo architecture générique faite de dorures et de bardage en faux marbre, mais ils peuvent se targuer d’en avoir fait beaucoup en peu de temps. Le décor de la grandeur classicisante est moins monumental qu’à Astana, au Kazakhstan, faute de moyens. Il est pourtant très efficace dans sa façon de défigurer les berges du Vardar.

L’édifice le plus représentatif de cette architecture d’apparat n’est autre que le musée archéologique, où les Macédoniens vont répondre aux accusations grecques par une hallucination de leur propre histoire. Hybride entre un musée archéologique et un cabinet de figures de cire, le projet historiographique cumule les contresens, les omissions et le mauvais goût. Les Macédoniens ne pouvaient pas faire pire pour décrédibiliser leur cause nationale.

La forme du musée, celle d’un écran arqué, en dit long sur le projet muséographique qu’il recèle. Derrière une façade grandiloquente, le musée ne fait que quelques mètres de profondeur. Il s’agit d’un édifice en trompe l’œil.

Le musée fait face à un pont en marbre, à deux pas d’un arc de triomphe et d’un gigantesque Alexandre à cheval. Juste derrière, une tout aussi gigantesque Olympie (la maman du héros), donne le sein à celui qui va devenir le plus mythique des conquérants d’Orient et d’Occident. Le tout baigne dans l’eau, bruissante de jets d’eau colorés.

Les nouvelles constructions sont complétées par un vaste projet « d’embellissement » d’édifices existants. Certaines grandes structures brutalistes, plutôt réfractaires à ce genre d’habillage, sont recouvertes de faux marbre. Les colonnes carrées en béton brut sont arrondies, les surfaces grises habillées d’une blancheur de palais factice.

L’identité urbaine de Skopje mêlait assez pertinemment le passé ottoman multiconfessionnel à l’humanisme collectiviste yougoslave. La transition des ruelles de la vieille ville aux rues couvertes ou surélevées du centre commercial GTO avait fait l’objet d’une attention particulière. Tange avait articulé la ville moderne dense et fonctionnelle à la ville ancienne, en prenant soin de reconduire les mêmes densités.

La dernière couche apposée à la hâte semble nier ce travail d’ajustement qui incarne pourtant la véritable identité historique de la ville. Elle lui substitue un décor dont l’artificialité ne cesse de rappeler le caractère fallacieux. En cherchant à inscrire une vision de l’histoire dans la forme de la ville, les stratèges du président Gruevski ont donné un argument inespéré aux détracteurs du projet national macédonien. L’artificialité du décor générique installé enlève toute légitimité aux aspirations macédoniennes de disposer de leur histoire.

A ce faux pas s’ajoute la destruction de ce que la ville avait de plus précieux en matière d’urbanisme et d’architecture : un excellent plan par un architecte de renom et des réalisations de qualité effectuées sur plusieurs décennies. Aujourd’hui, c’est l’édifice le plus à même d’incarner l’esprit du plan de Tange qui serait menacé par cette désastreuse campagne d’«antiquisation». La mobilisation du milieu des architectes en faveur du GTO serait en train de freiner l’ardeur des embellisseurs, mais rien n’est gagné.