Lors de la sortie de L’étranger,
le film d’Ozon, je me suis demandé : pourquoi adapter maintenant ce
roman sinistre et ringard ? Bien sûr, on pouvait répondre en pensant à
la passion de Macron pour Camus, et aux tensions actuelles entre la
France et l’Algérie. Mais, en lisant le livre magistral d’Olivier Gloag,
Oublier Camus (2013), on réalise à quel point la situation de
« l’Algérie française », et celle de la Palestine judaïsée sont
semblables, et que la bonne conscience coloniale de Camus peut servir à
neutraliser les horreurs du génocide en Palestine, comme elle sert à
donner un visage humaniste à la colonisation française en Algérie.
L’Algérie était, comme l’est la Palestine, une colonie de peuplement,
ce qui permet aux colons de s’imaginer que le pays qu’ils occupent est
le leur. Camus s’imaginait algérien, et criait, comme les autres colons,
son amour de l’Algérie ; c’est sans doute à partir de là qu’on a pensé
qu’il était anti-colonialiste, comme le prétendent les critiques de
droite et l’institution scolaire – mais Camus aimait l’Algérie sans
les Algériens (comme O. Gloag, je désignerai par le terme d’Algérien,
que les colons français s’étaient approprié, les indigènes que les
colons appelaient « les Arabes » ou « les musulmans), et il la voulait
partie intégrante de l’Empire français ; c’est ce que montre Gloag en
étudiant précisément, dans leur contexte, les déclarations, mouvantes et
souvent ambiguës, de Camus.
Dans les années 30, Camus est favorable à une réforme (légère) du
statut des Arabes : était-il donc favorable à la cause de
l’indépendance ? Nullement : il craignait que la cruauté du système et
l’humiliation systématique des Algériens ne favorisent le mouvement
indépendantiste, et estimait, comme le Prince Salina du Guépard,
qu’il fallait changer quelque chose pour que tout reste comme avant.
Mais les colons bloquèrent toute proposition de la métropole pour
améliorer le statut des Algériens. Déçu par son incapacité à influencer
les colons, Camus se met en retrait, mais les événements historiques
l’obligeront à intervenir de nouveau.
A la fin de la IIe Guerre Mondiale, à partir justement du 8 mai 1945,
ce seront les massacres de Sétif et Guelma. Du fait des violences des
colons, les manifestations des Algériens devinrent des émeutes, qui
provoquèrent la mort de 102 pieds-noirs (curieusement, Wikipédia annonce
d’abord 1165 morts, chiffre donné par les autorités à l’époque, et ne
rectifie qu’en fin d’article, sous la rubrique « bataille de
chiffres »). Le soulèvement du Nord-Constantinois fut écrasé par
l’armée : 41 tonnes de bombes déversées sur les villages, et 10000 morts
(estimation française), 17000 (estimation américaine), ou 45000
(estimation algérienne) – bref, conclut Wikipédia, entre 3000 et 30000
morts chez les Algériens ! On ne se soucie guère de compter les morts
arabes, que ce soit en Algérie ou à Gaza. On remarque aussi le même type
d’équivalence que celui pratiqué par les Israéliens, de façon plus
drastique : 100 morts arabes pour 1 mort français, 10000, 20000, 30000
... morts palestiniens pour un mort juif.
Comment réagit Camus, qui était en Algérie pendant les massacres ?
Dans un article, il parle de « désirs désordonnés de puissance et
d’expansion »... chez les Algériens (!), et d’une nécessité de justice
et d’humanité chez les Français : aucune condamnation des massacres des
colons et de l’armée, seulement des propos lénifiants, mais en fait
cyniques, qui constituent une véritable insulte à l’égard des Algériens.
Les événements, dit-il encore, laissent, chez « les masses arabes un
sentiment de crainte et d’hostilité », mais, chez les colons, « un
ressentiment profond et indigné » : on appréciera la différence de force
de ces termes, dont on peut conclure que ce sont les colons qui ont été
traumatisés ; par contre, Camus stigmatise la « haine » qui anime les
Algériens, et appelle donc les autorités à lancer une sorte de
Kulturkampf, pour conquérir les coeurs des Algériens.
Quel est le point commun entre Eugène Sue (Les Mystères de Paris, 1842), Alexandre Dumas (Le Comte de Monte Cristo 1844 ), Victor Hugo (Les Misérables
1862) et Camus ? Ils expédient en Algérie les gêneurs, criminels (tel
Thénardier), ou repentis ayant besoin d’expiation, se réhabiliter ou
donner un sens à leur vie en faisant le coup de feu contre les indigènes
ou, au mieux, en leur expliquant les bienfaits de la colonisation : « à
l’heure où tant de jeunes Français cherchent une voie et une raison de
vivre, on trouvera peut-être quelques milliers d’entre eux pour
comprendre qu’une terre les attend, où ils pourront à la fois servir
l’homme et leur pays ». Camus compte sur eux pour renforcer la position
des Européens face aux Algériens, de même qu’Israel, depuis son
installation, incite le plus possible d’Occidentaux à s’installer en
Palestine pour contrer la démographie palestinienne. L’Algérie, comme la
Palestine, apparaît comme une Terre Promise vierge qui n’attend pour
s’éveiller et parvenir à la civilisation que l’arrivée des Occidentaux.
Le ton onctueux, patelin, papelard de Camus est insupportable.
Mais Camus ne soutient pas seulement le colonialisme en Algérie (pour
lequel il pourrait faire valoir des raisons sentimentales) : le 8 mai
1954, après Dien Bien Phu, il compare ses sentiments à ceux qu’il
éprouvait lors de l’invasion allemande : « Comme en 40, sentiment
partagé de honte et de fureur », sentiment provoqué (précisons-le) par
l’abandon par la France des braves soldats massacrés par les
Vietnamiens.
Malgré son humanisme abstrait et iréniste, Camus ne peut pas cacher
son soutien au colonialisme. Chaque fois que, pendant la guerre
d’Algérie, des intellectuels de gauche lui demanderont de s’associer à
eux pour demander la grâce d’un condamné politique algérien, Camus
refusera. Pourquoi alors s’obstine-t-on à essayer de le dédouaner ?
Gloag nous donne la réponse : il est une « icône utile » qui permet de
croire qu ‘on pouvait concilier humanisme bienveillant et colonialisme,
et de mythifier l’histoire de France.
Mais il faut même parler, dans le cas de Camus, de racisme : une analyse honnête de L’Etranger et de La Peste
ne laisse aucun doute. La lecture de ces deux romans, et surtout le
deuxième, laisse une impression de malaise et même de dégoût que,
lorsque je les lisais étant adolescente, j’étais incapable de
m’expliquer ; avec plus de maturité, on comprend que ce dégoût est celui
que suscite le racisme. Il faut revenir sur ces textes, armé des
analyses et des mots de Gloag.
L’aspect le plus frappant de L’Etranger, c’est « le déni de
l’Arabe en tant qu’homme » ; ce déni « prend la forme d’une indifférence
qui n’est pas expliquée mais plutôt offerte comme un fait presque
neutre, comme une évidence indubitable ». Camus vide Alger de sa
population arabe, à l’exception de quelques figurants qui ne sont là que
pour les besoins de l’intrigue et qui disparaissent sans explication
dès qu’ils ont joué leur rôle ; ils resteront tous anonymes. Mais le
personnage du frère de la maîtresse de Raymond, souteneur et ami de
Meursault, est traité de façon ignoble : c’est l’Arabe au couteau, il
n’a pas d’autre caractéristique, et, fait étonnant, on ne lui accorde
jamais le statut de victime ; tout se passe comme si c’était lui qui
obligeait Meursault à le tuer d’un coup de pistolet : la lame accroche
un rayon de soleil, qui éblouit Meursault, agression qui justifie le
meurtre. Mais l’analyse de Gloag va plus loin : l’histoire du soleil
qui, éblouissant Meursault, déclenche une réaction automatique, est une
élaboration secondaire ; en réalité, Camus considère la nature
algérienne comme sa propriété en tant que colon français, et ne peut pas
supporter qu’un Arabe en jouisse, s’interposant entre la Nature et
lui : la présence d’un Arabe sur une plage algérienne est pour lui une
provocation inacceptable.
Cette provocation est d’autant plus grave, on peut dire
existentielle, que Camus s’est aménagé une position de retrait lui
permettant d’ignorer la réalité de l’Histoire en marche, c’est-à-dire la
montée de l’indépendantisme et l’impossibilité du statu quo colonial :
comme Meursault, il se réfugie dans la Nature immuable, qui efface la
société et ses problèmes, avant tout, la présence des Arabes. Meursault
tue donc l’Arabe parce qu’il menace son fantasme d’une Algérie française
innocente par nature. La même analyse vaut pour les colons israéliens :
il faut tuer les Palestiniens parce que leur présence est la négation
de leur construction idéologique d’une Palestine vide, Terre Promise aux
Juifs par Yahvé, et restée vierge jusqu’à leur arrivée.
Mais La Peste (1947) cache une réalité encore plus sombre.
L’idée reçue, affirmée partout, qu’on assimile sans penser à la mettre
en doute, c’est que la peste est une métaphore pour le fascisme : une
fois les puissances fascistes vaincues, ça ne mange pas de pain, et le
bourgeois conservateur peut les condamner en toute tranquillité. Mais
l’absence des Arabes est ici aussi criante que dans L’étranger.
Or, si Oran était une ville à majorité française, la population arabe
s’accroissait rapidement : de 20 % en 1931, elle passera à 40 % en
1954 : il n’est pas difficile d’en déduire que la menace démographique
ressentie par les colons s’exprime dans la présence et la prolifération
des rats. Quand un journaliste vient l’interroger sur les conditions de
vie des Arabes, le Docteur Rieux répond : pourquoi n’étudiez-vous pas
plutôt le phénomène de la multiplication des rats ? On ne peut traduire
plus clairement l’équivalence entre rats et Arabes et la substitution
dans le roman de ceux-ci par ceux-là. Même obsession démographique chez
les juifs d’Israel et même déshumanisation des Palestiniens : puisque
c’est de la vermine, il est justifié de les exterminer.
La sortie du film L’étranger est donc un signe très
inquiétant : il s’agit d’édulcorer l’entreprise coloniale, de dire que
de toute façon il est temps de tourner la page (c’est dans cette optique
qu’Ozon donne un nom posthume à l’Arabe assassiné), tout en idéalisant
le personnage du colon, en donnant ses raisons. La colonisation de
l’Algérie, une fois la conquête réalisée, a duré 84 ans ; le royaume
chrétien de Jérusalem avait duré 88 ans ; le royaume juif de Jérusalem
dure depuis 77 ans : les raisons du colonisateur l’emporteront-elles
encore longtemps ?
Trois thèses publiées
récemment viennent éclairer le rapport entre le PCF et les groupes
minoritaires des colonies et du monde ouvrier au XXe siècle.
Si le Parti communiste français a d’abord cherché à
s’implanter dans le monde ouvrier et dans les secteurs principaux de la
production, trois livres, issus de thèses, viennent éclairer les
stratégies complémentaires de développement, dans des zones
périphériques en situation coloniale, ou chez les travailleurs d’origine
immigrée – Arméniens ou Juifs ashkénazes. Ces thèmes, secondaires dans
la stratégie globale du PCF, répondent à des directives de
l’Internationale communiste et de ses organisations périphériques, qui
exigeaient « d’organiser les couches les plus exploitées » de
la population, au premier rang desquels les travailleurs coloniaux et
les travailleurs immigrés. Les trois ouvrages abordent ces aspects et
analysent les tensions existantes entre les centres (Moscou, Paris) et
les périphéries, contribuant à une meilleure compréhension des cercles
concentriques et des logiques militantes du mouvement communiste.
Etre communiste en Algérie
L’ouvrage d’Éloïse Dreure, Des communistes en situation coloniale,
permet de voir la difficulté d’implantation du PCF en Algérie et les
tensions qu’elle a générées dans son appareil. Se fondant sur des
matériaux originaux (archives du Komintern, archives de la répression
coloniale et de nombreuses photos), l’ouvrage étudie l’implantation et
les structures communistes en Algérie et la manière dont le PCF a tenté
de franchir la « barrière coloniale » en socialisant et en politisant
les Algériens.
L’implantation du PCF et de ses organisations satellites en Algérie
et chez les Algériens s'est heurtée à des difficultés d'espèces
différentes. Suivant les consignes de l’Internationale communiste, le
PCF a tenté de s’algérianiser sans réellement y parvenir : il est resté
principalement présent dans les secteurs occidentaux (PTT, cheminots,
employés). Le nombre de militants demeure relativement faible : autour
de 1 000 membres, avant de connaître un effondrement au début des années
1930. Le PCF a subi, en raison de ses discours anticolonialistes et de
ses appels à l’indépendance, des vagues de répressions relativement
importantes. Nombre de ses militants se rendant en Algérie pour des
tournées de conférences se retrouvent enfermés pour trouble à l’ordre
public et les réunions publiques sont souvent interdites.
Les structures militantes en Algérie reprennent les différentes
formes d’organisation du mouvement communiste (organisations syndicales,
de jeunesse, de défense des emprisonnés). Elles s’inscrivent dans des
moyens classiques de propagande : presse (comme les journaux La Lutte sociale ou L’Algérie ouvrière),
réunions publiques, distribution de tracts. Cette propagande est
majoritairement effectuée en français. En raison de l’anti-impérialisme
communiste, la Fédération algérienne du PC est soumise à de nombreuses
injonctions (participer aux journées de lutte contre le colonialisme ou
manifester en faveur de l’indépendance des colonies). Face à ce contexte
compliqué, des émissaires du Parti et parfois de l’Internationale
communiste viennent régulièrement pour tenter de redresser la situation,
sans grand succès jusqu’en 1935.
Éloise Dreure décrit les cadres communistes et les modalités de militantisme. Le turn-over
a été très important. Les secrétaires sont mis à l’écart en raison
d’une incompréhension ou d’une impossibilité de mettre en œuvre la
politique algérienne du Parti, ou parfois parce qu’ils ont rejoint des
groupes en opposition avec la ligne du Parti, à l’image d’Henri Schiavo,
tour à tour dirigeant du PCF puis de la CGTU. Officiellement exclu pour
une incompréhension de la politique coloniale, le motif de sa mise à
l'écart était en réalité sa proximité avec le groupe de La Révolution prolétarienne.
Les cadres sont plutôt jeunes, issus du monde ouvrier ou employés,
souvent envoyés dans la colonie pour tenter de remédier à la crise de
l'organisation. L’auteure met à profit les saisies effectuées sur les
militants pour analyser le poids des instructeurs sur le fonctionnement
du Parti. Elle souligne également la difficulté que ces militants ont à
entrer en contact avec des Algériens, comme le montrent les rapports de
visites cités.
Militer en Algérie
Comme en métropole, le militantisme est souvent familial. Au fur et à
mesure, ces militants incarnent le moule thorézien de ceux qui ont
adhéré dans les années 1920 ou au début des années 1930 et qui n’ont
connu que le militantisme communiste. Il faut attendre la fin des années
1930 pour que l’origine locale soit valorisée et que des Algériens
accèdent à des responsabilités. Le Parti a tenté de mettre en œuvre une
double direction (formée par un occidental et un algérien) pour
favoriser l’implantation dans le monde colonial. En dépit de ses
efforts, le PC puis le PCA est cependant resté très minoritaire, chez
les Français issus de la métropole comme chez les Algériens, dont la
part ne représente qu'entre 15 et 20 % des effectifs communistes locaux
au milieu des années 1930.
À partir de cette date, les contacts avec les Algériens sont plus
nombreux : le PCA s’ouvre à une forme de diversité culturelle prenant en
compte les particularités des Algériens, favorisant indirectement la
naissance d’un noyau militant. Mais c’est autour du Front populaire,
marqué par l’arrivée d’un nouvel émissaire, Jean Chaintron, et d’un
nouveau responsable du Parti, Élie Mignot, que les effectifs explosent,
pour atteindre près de 5000 membres. La région algérienne du PCF, devenu
Parti communiste algérien en 1936, tout en restant sous la tutelle du
Parti français, connaît alors son apogée électoral : les résultats sont
multipliés par 8.
Enfin l’auteure montre la position ambiguë du PCF suite au discours
de Thorez de 1937 quant à l’indépendance de l’Algérie. Le dirigeant
communiste n’y est pas hostile, mais considère que la situation n’est
pas encore mûre, conseillant stratégiquement de créer les conditions
pour qu’elle le devienne. Cette ligne résume la difficulté à exprimer
une position minoritaire et à construire un mouvement politique dans un
environnement hostile. Cette caractéristique se retrouve également en
métropole dans les minorités nationales.
Des communistes arméniens en France
Dans sa thèse sur les communistes arméniens publiée sous le titre Ceux de Manouchian,
Astrig Atamian embrasse une période plus large, allant des années 1920
aux années 1990, qui couvre le siècle communiste et s’appuie sur de
nombreuses archives. L’historienne a eu accès, notamment, aux
autobiographies des cadres communistes rédigées pour l’appareil du Parti
(à Moscou dans les archives du Komintern et dans les archives du PC
Arménien à Erevan). L’ouvrage se compose de trois grands thèmes :
l’avant-guerre, qui est la partie la plus riche, la guerre et l’après
1945. Cette approche lui permet de dégager des lignes de force des
modalités d’engagement et d’organisation des communistes arméniens en
France.
Les militants de la première génération sont majoritairement
orphelins, issus du monde rural, et se sont réfugiés en France selon des
parcours variés. Si certains ont pu avoir accès à la scolarité,
quelques-uns ont réalisé des études supérieures. La majorité a commencé à
travailler jeune. D’autres sont des révolutionnaires professionnels :
quelques-uns ont connu le mouvement ouvrier avant la guerre et sont
passés par les différents partis socialistes en Arménie ou dans les
Balkans. La majeure partie d’entre eux adhère directement au PCF.
L’adhésion s’est majoritairement réalisée par le Comité d’aide à
l’Arménie (HOK) et l’Union des étudiants de Transcaucasie, organisation
de masses contrôlées par le PCF, l’adhésion au PCF s’effectuant via les
groupes de langue de la Main-d’œuvre étrangère (MOE) qui devient la
Main-d’œuvre immigrée (MOI). Cependant, l’implantation des communistes
dans les communautés arméniennes en France demeure faible. La MOE/MOI a
450 membres en 1927 et à peine une centaine par la suite. Les effectifs
de la centrale syndicale pilotée par le PCF ne sont pas meilleurs.
En outre, le HOK est placé sous le contrôle d’Erevan. L’auteure
pointe les conflits entre le centre arménien et la direction communiste à
Paris. Le HOK prône le retour en Arménie socialiste alors que le PCF
souhaite privilégier l’implantation dans la communauté arménienne en
France. C’est à la faveur du Front populaire, lorsque les adhésions
augmentent ainsi que le courant de sympathie pour l’Arménie socialiste,
que le HOK organise un départ de 1800 Arméniens vers l’URSS. Ce départ
coïncide avec le début de la grande terreur en Arménie : le principal
responsable du PCA est ainsi purgé, entraînant en 1936 la disparition du
HOK et jetant le trouble chez certains responsables.
Le dictionnaire biographique des cadres communistes arméniens proposé
en fin d’ouvrage rappelle l’itinéraire de certains d’entre eux.
S’arrêtant à leur départ en 1936, il amène à s’interroger sur leur vie
en URSS à cette date.
L'épreuve de la guerre
Le délitement temporaire des liens avec l’Arménie soviétique favorise
le contrôle du PCF sur cette sous-section de la MOI. Avec la période du
Front populaire, une nouvelle génération émerge, incarnée par la figure
de Missak Manouchian. S’il n’adhère officiellement au PC qu’en 1934, il
a été façonné par le communisme des organisations de masse du début des
années 1930. Entre 1936 et 1938, le communisme arménien en France est
alors à son apogée. Le Pacte germano-soviétique déstabilise les
Arméniens communistes ; en juin 1941, sa rupture permet le passage à la
lutte armée, dont Manouchian devient la figure centrale et tragique.
Après avoir participé à l’action clandestine, il devient responsable
des MOI parisiens en août 1943 en remplacement de Boris Holban, qui a
refusé de continuer l’action armée qui mettait en péril les groupes de
combattants des FTP/MOI. Mais le travail de filature de la brigade
spéciale n° 2, chargée de mener des actions contre la lutte armée
communiste, entraîne l’arrestation de Manouchian et la traque des autres
arméniens, qui pour beaucoup réussissent néanmoins à échapper à
l’arrestation. S’il est possible de regretter que l’auteure ait fait par
trop confiance aux témoignages dont il est difficile, voire impossible,
de vérifier la véracité, elle montre avec finesse la constitution, le
fonctionnement et l’étendue des réseaux arméniens en France.
L’après-guerre renoue avec le schéma existant avant les purges, en le
modifiant légèrement. De nouvelles structures sont créées, comme la
Jeunesse arménienne de France. L’organisation connait quelques succès,
mais se heurte à la concurrence et à l’hostilité des autres
organisations arméniennes non communistes. La mission principale des
communistes arméniens est d’organiser le départ vers la République
soviétique, qui aboutit en 1947 au départ de 7 000 Arméniens. Mais pour
les arrivants, le pays rêvé se transforme vite en cauchemar, comme en
témoigne la manifestation organisée à Erevan lors de la visite de
Christian Pineau en 1956, durant laquelle plusieurs dizaines d’Arméniens
demandent à rentrer en France. Les tensions entre le Parti français et
le Parti soviétique entraînent, au début des années 1970, la mise à
l’écart de certains cadres arméniens, jugés trop philosoviétiques, avant
qu’une normalisation n’intervienne après 1977.
Astrig Atamian montre comment le PCF a soutenu la cause arménienne.
Loin d’un Manouchian qui, dans les années 1930, refusait de célébrer la
fête nationale le 24 avril, le PCF s’est fait le promoteur, à partir des
années 1950, de la cause arménienne, d’autant plus facilement qu’elle
lui permet de dénoncer les alliés des Américains. Deux cadres du PCF,
qui siègent à la Commission centrale de la MOI, portent les demandes de
reconnaissance du génocide arménien à l’Assemblée nationale et plus
largement dans l’espace public.
Enfin, la mémoire de la Résistance scelle un pacte entre une partie
des Arméniens et le PCF, non sans heurts. Des tensions émergent en effet
à la suite du film de Moscou Des terroristes à la retraite.
Elles aboutissent néanmoins à la panthéonisation de Manouchian, devenu
le symbole des combattants des FTP/MOI. L’auteure montre ainsi comment
s’est recomposée la mémoire du communisme arménien autour d’une image
devenue iconique.
Communistes juifs ou Juifs communistes
La question des liens entre appartenance communautaire et communisme est également au centre de la thèse Militer en minorité,
de Zoé Grumberg, qui interroge l’engagement des anciens militants du
secteur yiddishophone de la Main-d’œuvre immigrée du PCF. Contrairement à
Astrig Atamian au sujet des communistes arméniens, Zoé
Grumberg considère que l’identité juive est principale dans l'engagement
de ceux qu'elle étudie, qualifiant les militants de Juifs communistes.
Elle prend ainsi le contre-pied de l’historienne Annie Kriegel, qui
voyait dans ces militants des acteurs d’abord communistes, ensuite
Juifs, et suggérait en 1989 :
« Quelle que soit l’opinion que l’on se fait aujourd’hui de cette
croyance porteuse d’identité, nul, s’il lui est loisible de le
regretter, n’a le droit de dissimuler que celui qui tomba en criant
“vive Staline” était peut-être patriote, antifasciste, juif, mais qu’il
était d’abord communiste. C’est le respect qu’on doit aux vivants et aux
morts : les nommer dans l’identité qu’ils se sont choisie, en fonction
de l’itinéraire qu’ils ont parcouru et dont ils ont éventuellement plus
tard changé… pour ceux à qui le temps fut donné de le faire .
Annie Kriegel soulignait alors que les recompositions identitaires
avaient été ultérieures et que la question de l’idéologie avait été
prépondérante dans les choix militant. Partant d'un a priori différent,
et sans affronter directement cette question, le livre de Zoé Grumberg
aborde l’action des communistes juifs yiddishophones formant le secteur
juif du PCF comme celle d’un groupe militant doublement minoritaire,
chez les communistes et chez les Juifs.
L'auteure détaille l’action de ce groupe à travers les itinéraires de
25 de ses militants (19 hommes et 6 femmes), cadres intermédiaires et
dirigeants du secteur juif du Parti. Ce noyau militant a été reconstitué
sur les bases de l’ancienne MOI du PCF. Ces cadres sont issus de la
génération kominternienne et ont, pour la majeure partie d’entre eux,
commencé à militer dans l’entre-deux-guerres, au temps de la période
« classe contre classe » du PCF. Ils sont souvent dotés d’un capital
culturel important et un tiers a connu un autre engagement avant le
communisme. Dans leur immense majorité, ils ont participé à la
résistance communiste juive dans les MOI comme dirigeants nationaux ou
locaux.
S’implanter en milieu Juif
Au sortir de la guerre, il s’agit de s’implanter dans le monde juif
parisien. Ces militants sont en concurrence – et souvent en conflit –
avec les autres organisations juives non communistes (bundistes,
sionistes de plusieurs obédiences). Ils cherchent alors à acquérir une
place dans les organisations juives, tout en espérant profiter de la
dynamique de la Libération. Les militants soucieux de leur audience et
de leur implantation créent (ou recréent) des sous-organisations de
masses (club sportif, centre culturel…). Selon les sources indirectes,
les organisations communistes juives possèdent ainsi une influence
électorale et associative sur environ 10 % de la population juive en
France (soit nettement moins que l’influence du PCF sur la société
française à cette même date, qui représente 25 à 30 % du corps
électoral).
Initialement, la direction du PCF hésite entre une intégration pure
et simple des communistes juifs dans les organisations de masse et le
maintien d’une organisation spécifique. C’est la concurrence des autres
organisations juives qui oblige le PCF à maintenir une organisation
dédiée. L’encadrement est d’une relative stabilité, excepté pour les
membres qui doivent partir construire le socialisme, en Pologne
notamment. Les cadres communistes suivent la ligne du parti et obéissent
aux mêmes règles que les autres militants (travail sectoriel,
autocritique biographique, contrôle, soutien au mouvement communiste
international). La consultation des dossiers de la section au sujet de
la montée de cadres dans la commission centrale livre de précieuses
indications sur le degré de surveillance et de contrôle réciproque entre
les militants que l’auteure restitue parfaitement.
Ce noyau militant engage les communistes juifs dans l’action sociale.
L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide multiplie, avec
l’aval du Parti, les démarches sur la restitution des appartements
spoliés. Plus largement, les communistes juifs cherchent à venir en aide
aux personnes nécessitant le secours des fonds sociaux. Avant le début
officiel de la guerre froide, ils participent aux organismes de
solidarité, via le Fonds social juif unifié (FSJU) et le Comité juif
d’action sociale pour la reconstruction. Leur départ du FSJU contribue à
montrer que les objectifs des communistes juifs répondent à la même
logique que ceux du PCF après 1947.
C’est autour de l’aide sociale à l’enfance et de la Commission
centrale de l’enfance (CCE) que le secteur juif du PCF rencontre le plus
grand succès. Cet organisme prend en charge les orphelins, comme le
font par ailleurs d’autres organismes juifs (des sionistes aux
bundistes), et est initialement financé par le Joint,
l’organisme américain d’aide aux Juifs. La CCE s’inscrit dans la mission
éducative communiste : si quelques éducateurs ont suivi en Pologne les
enseignements de Janusz Korczak, ce sont les méthodes du pédagogue
communiste soviétique Anton Makarenko qui sont prônées. Pour la CCE, il
s’agit d’abord de créer chez les enfants de nouvelles générations
militantes. L’organisme utilise les différents anniversaires pour
exprimer une double mémoire : honorer les combattants communistes et les
révoltes, comme la célébration de l’anniversaire du soulèvement du
Ghetto de Varsovie.
Chez les communistes juifs, comme pour le PCF, la valorisation de la
Résistance est prégnante. Elle passe par la constitution d’un centre de
documentation spécifique, en concurrence avec le Centre de documentation
juive contemporaine, placé sous la responsabilité de Aron Erlich,
devenu David Diamant. Communiste depuis le début des années 1930, son
objectif est de valoriser la résistance communiste juive. C’est dans un
second temps que la question de la Shoah apparaît spécifiquement.
Des cadres communistes juifs
Enfin, Zoé Grumberg se penche sur les itinéraires des cadres
communistes juifs, qu’elle confronte aux épisodes de la guerre froide.
Ils suivent globalement la ligne du PCF, soutenant la politique
étrangère de l’Union soviétique reconnaissant la naissance de l’État
hébreu, avant de le critiquer pour ensuite l’accepter. Ils se montrent
aveugles face à l’existence d’un antisémitisme d’État qui s’est
développé en URSS lors des campagnes anti-cosmopolites des années
1949-1952, avant de reconnaître avec amertume sa réalité. Dans les
itinéraires des 25 cadres communistes juifs retenus, un seul rompt
frontalement avec le Parti après un voyage en URSS, à l'occasion duquel
il constate la quasi-disparition de la culture juive. Le désengagement
des Juifs demeure très minoritaire et se fait souvent silencieusement,
et tardivement (les années 1960 voire 1970).
L’utilisation des autobiographies et des souvenirs familiaux laisse
parfois planer des doutes et soulève des interrogations liées à des
archives parcellaires, empêchant l’auteure de pousser plus loin ses
investigations. Par exemple, un dossier, qui semble vidé d’une partie de
ses pièces, mentionne la présence d’un responsable soviétique lors
d’une réunion de la commission de contrôle en 1954, sans que l’on puisse
en comprendre réellement les tenants et les aboutissants. De même, les
zones d’ombre des anciens communistes juifs partis construire le
socialisme en Europe de l’Est sont aussi importantes. La documentation
proposée repose principalement sur des témoignages – non confirmés par
d’autres archives – et des autobiographies plus ou moins réécrites au
prisme du présent (comme c’est le cas pour les souvenirs de Joseph Minc,
Adam Rayski ou Louis Gronowski), soulevant la question des rapports
entre mémoires et histoire.
Selon des méthodes et à partir d'objets différents, ces trois
ouvrages interrogent ainsi deux thèmes importants de l’histoire du
communisme : l’articulation entre militantisme et identité d'une part,
d'autre part la difficile implantation du communisme en milieux
minoritaires. Expression de questionnements contemporains, ils
projettent une lumière nouvelle sur des situations périphériques, en
bordure des secteurs clés de l’implantation du communisme.
Vous étiez les seuls Français à fréquenter cette rue et ces bistrots ? Les seuls. Il y avait celle-là et la rue Galande, qui était moins complètement arabe, un petit peu mélangée, mais avec deux ou trois bistrots strictement arabes. Nous, on était l’exception. De participer à la vie des Maghrébins c’était une façon très claire de prendre parti contre la bourgeoisie, contre les cons, contre les Français. Maintenant c’est peut-être difficile de ressentir la question coloniale comme on la ressentait à l’époque, c’était politique et en même temps viscéral… et puis il y avait quand même la tradition surréaliste, le grand discours contre le colonialisme… C’était un truc élémentaire et tout le monde était dans cette attitude-là, même les gars qui n’avaient jamais fait de politique.
Dans Revolutionary Warfare, How the Algerian War Made Modern Counterinsurgency,
Terrence Peterson livre une foule de détails puisés dans les archives
militaires de la guerre d’indépendance à l’appui de son récit des
stratégies mises en œuvre, sans succès, par l’armée française pour
tenter de rallier la population algérienne. Il analyse également
l’étonnante postérité de la doctrine militaire française de
contre-insurrection élaborée à cette époque, qui a été ressuscitée en
2007 par le général américain David Petraeus en Irak.
Victoria Brittain : Quelle a été l’étincelle à l’origine de
vos travaux sur cette guerre coloniale française et sur le concept de
pacification à travers le remodelage de la société civile ?
Terrence Peterson : La personne qui a éveillé mon intérêt pour la guerre d’Algérie est Frantz Fanon.
J’ai commencé mes études supérieures avec la France de Vichy et la
complexité des lois antijuives appliquées en Afrique du Nord. Et j’ai
fini par lire L’An V de la révolution algérienne (1959), dans lequel Fanon raconte comment les femmes algériennes du Front de libération nationale (FLN)
choisissaient de porter le voile ou non à différents moments, pour
détourner les soupçons et déjouer les mesures de sécurité françaises.
J’ai été séduit.
J’ai fait des recherches exploratoires dans les archives et découvert
que l’armée française avait lancé toutes sortes de programmes sociaux
destinés aux femmes algériennes pendant les huit années de guerre. J’ai
aussi découvert d’autres programmes destinés aux jeunes, aux ruraux, aux
anciens combattants, etc. Cela m’a conduit à me poser ces questions :
comment ces programmes s’articulaient-ils entre eux ? Quelle était leur finalité ?
Comment concilier le travail social armé, se présentant comme
humanitaire, avec les violences notoires qui ont été la réponse
militaire au mouvement de libération nationale algérien ?
Je l’ai rapidement constaté, les officiers français eux-mêmes n’étaient
pas tout à fait sûrs. Ils expérimentaient toutes sortes d’idées sur le
terrain. Ce livre est né de mes efforts pour comprendre ce qu’était le
concept de « pacification »,
comment il était né puis avait évolué au cours de la guerre. Quand on
évoque la guerre d’Algérie, on pense d’abord aux formes de violence les
plus criantes, comme la torture. Mais les archives révèlent que la
réponse française au mouvement de libération de l’Algérie a été beaucoup
plus large.
Victoria Brittain : Dans l’énorme quantité d’archives des
gouvernements français et algérien que vous mentionnez, y a-t-il des
filons particulièrement riches qui vous ont permis de pénétrer au plus
profond de la mentalité coloniale française ? Vous êtes-vous particulièrement intéressé à certains personnages ?
Terence Peterson : Le sens de l’historicité qu’ont
ressenti les fonctionnaires et officiers coloniaux français est
particulièrement frappant dans les archives : ils semblaient comprendre
que le FLN et la spirale de la guerre de
libération nationale qu’il avait initiée constituaient un phénomène sans
précédent, bien avant que l’indépendance de l’Algérie ne devienne une
évidence. Leur réaction a été d’essayer de comprendre ce qui était si
nouveau, afin de pouvoir maîtriser les forces du changement. Le
gouvernement colonial et l’armée française ont tous deux lancé toutes
sortes de nouvelles institutions expérimentales pour s’attaquer à la « question algérienne » – c’est-à-dire la raison pour laquelle le FLN
réussissait aussi bien à emporter l’adhésion en Algérie et à
l’étranger –, et les archives témoignent de beaucoup de débats
perspicaces, de réflexions, d’échecs et de projets ratés qui nous aident
à comprendre l’état d’esprit colonial et son évolution au fur et à
mesure que la décolonisation progressait.
Ces institutions regorgeaient également de personnages étranges et
hauts en couleur, en particulier au sein du bureau d’action
psychologique de l’armée, qui devint l’épicentre de cet effort au milieu
de la guerre. L’un d’entre eux, Jean Servier, était un ethnographe mais
aussi un simple escroc qui espérait tirer parti de sa connaissance de
l’Algérie rurale pour se faire une place dans les cercles politiques. Il
y avait aussi le colonel Michel Goussault, un anticommuniste ardent qui
avait mené des opérations de propagande lors de l’invasion de Suez par
la France en 1956 et qui est ensuite devenu le chef du bureau d’action
psychologique à Alger. Ces personnages m’ont vraiment intrigué, non
seulement parce que leurs ambitions ont laissé des traces écrites très
riches dans les archives, mais aussi parce que leur tempérament les ont
conduits à s’opposer fortement, ce qui me permettait de confronter leurs
écrits de façon très productive.
« Les défaites ont discrédité la doctrine française »
Victoria Brittain : Vous décrivez des divisions profondes au
sein de l’armée et l’impact persistant de la défaite française de Diên
Biên Phu... De quoi s’agit-il ?
Terrence Peterson : Les récits populaires sur la
guerre d’Algérie parlent souvent de l’armée française en termes
monolithiques mais, en fait, lorsque le FLN a
lancé sa lutte de libération nationale, en 1954, l’establishment
militaire français était déjà en crise. Les défaites subies sur le sol
français en 1940, puis à Diên Biên Phu en 1954, avaient discrédité les
doctrines militaires françaises dominantes. Les officiers en milieu de
carrière, comme les capitaines et les colonels, étaient convaincus que
leurs chefs militaires étaient voués à mener des guerres dépassées. Ce
sentiment de crise a finalement contribué aux coups d’État militaires de
1958 et 1961, mais, tout au long de la guerre, il a également conduit à
la recherche de nouvelles techniques et de nouveaux cadres
stratégiques.
Souvent, les officiers à l’avant-garde de cet effort pour élaborer de
nouvelles doctrines militaires étaient précisément ces officiers de
niveau intermédiaire : des soldats de carrière qui avaient combattu
pendant la Seconde Guerre mondiale, puis lors de l’insurrection malgache
en 1947, en Indochine ou dans d’autres zones de guerres coloniales
après 1945, avant d’arriver en Algérie.
En pleine guerre d’Algérie, ce débat a éclaté pendant les premières
années du conflit, alors que l’armée française peinait à progresser face
au FLN. À cela se sont ajoutés d’autres chocs
culturels entre les officiers indigènes ou des affaires algériennes,
qui incarnaient les traditions et la culture de l’Armée d’Afrique, et
les forces de frappe composées en grande partie de vétérans de
l’Indochine. Autant dire que l’ambiance au sein de l’armée était
tumultueuse et souvent conflictuelle.
Victoria Brittain : Chez les militaires, l’idée que le
communisme mondial était l’étincelle qui allumait le nationalisme
anticolonial en Afrique, comme cela avait été le cas, pensaient-ils, en
Indochine, était répandue. Pourquoi ?
Terrence Peterson : En 1956, un fort consensus
émerge de tous ces débats sur la doctrine et la stratégie. Les partisans
de ce courant de pensée, souvent appelé « doctrine de la guerre révolutionnaire »,
soutenaient que les guerres de décolonisation en Indochine et en
Algérie n’étaient pas seulement semblables en apparence, mais qu’elles
étaient littéralement liées, comme deux fronts d’un vaste assaut mondial
contre l’Occident mené par des communistes qui maîtrisaient les
techniques de la guerre idéologique et psychologique.
L’idée qu’une conspiration communiste puisse se cacher derrière tous
les soulèvements anticoloniaux n’était pas nouvelle : elle plongeait ses
racines dans les années 1920. Mais elle a redoublé de puissance au
milieu des années 1950, car les stratèges français voyaient bien que la
position hégémonique de la France était mise à mal par le bloc
sino-soviétique d’une part, et par le nouveau statut de superpuissance
mondiale de l’Amérique d’autre part. Des théoriciens de la guerre
révolutionnaire, comme le colonel Charles Lacheroy et le capitaine
Jacques Hogard, ont interprété les mouvements de libération
anticoloniaux comme une émanation de cet ordre géopolitique en mutation
rapide, plutôt que de considérer la volonté des peuples colonisés
eux-mêmes.
Ils voyaient comme apocalyptique la possibilité de l’effondrement de l’empire français :
cela signifiait non seulement la fin de la puissance mondiale de la
France, mais peut-être même la fin de la France, qui risquait d’être
engloutie par l’une des superpuissances montantes. Leur diagnostic était
erroné à bien des égards, mais il était important, parce qu’il faisait
de l’Algérie un problème existentiel : la France devait soit forger un
nouvel ordre capable de résister aux pressions d’un ordre mondial en
mutation, soit disparaître.
« Le FLN a flairé l’affaire presque immédiatement »
Victoria Brittain : Comment expliquer l’influence exercée sur l’armée par Jean Servier, jeune ethnographe quasi inconnu ? Son ambitieux article sur la fondation d’« un État colonial revigoré » grâce à de « nouvelles élites politiques » aurait pu facilement passer inaperçu...
Terrence Peterson : Jean Servier est un personnage
étrange, surtout parce qu’il n’est pas particulièrement créatif ou
talentueux et qu’il a pourtant exercé une forte influence sur la
stratégie française. Au premier jour de la guerre, le 1er novembre 1954,
il a brièvement attiré l’attention des médias en venant au secours de
civils, dans la ville d’Arris, contre les attaques du FLN.
Ethnographe de formation, il était spécialiste des langues berbères.
Mais son implication auprès du commandement militaire français est
obscure. Il a fait toutes sortes de petits boulots pour l’administration
coloniale et il est même apparu dans le cadre d’une calamiteuse
opération d’armement d’un contre-maquis pro-français en Kabylie en 1956.
L’historien Neil MacMaster a démontré de manière assez convaincante sa
collusion avec le colonel Goussault (le chef de la guerre psychologique)
dans la conception du plan de l’opération Pilote1 et dans son déploiement en dépit d’administrateurs coloniaux réticents.
Tout cela est probablement vrai. Mais je pense aussi que Servier
n’était qu’un bon arnaqueur : il a rencontré Goussault à Paris lors
d’une session de formation sur la guerre révolutionnaire et il a joué
divers rôles dans l’administration. En d’autres termes, il se déplaçait
beaucoup et savait ce que voulaient les commandants militaires et les
fonctionnaires coloniaux. Et ce qu’ils voulaient, début 1957, c’était un
moyen de mobiliser les Algériens eux-mêmes dans un effort de
reconstruction de l’ordre colonial. Il ne s’agissait pas nécessairement
d’une alternative à la violence mais d’un complément. Je pense que
Servier a joué un rôle aussi important parce que ses propositions
étaient parfaitement adaptées aux besoins des administrateurs coloniaux
et des commandants militaires. Et, bien sûr, dès qu’il n’a plus été
indispensable, ils l’ont exclu.
Victoria Brittain : Pouvez-vous expliquer le déroulement des opérations Pilote et Orléansville, leur planification et leur échec ?
Terrence Peterson : L’opération Pilote, opération test lancée au début de l’année 1957, s’inspire largement des actions du FLN.
L’idée de base était que l’armée française pouvait créer une
organisation politique clandestine, populaire et pro-française, en
cooptant les djemâa, les assemblées coutumières qui régissaient la vie
rurale algérienne. Il s’agissait de reconstruire l’État colonial à
partir de la base. Les principaux agents de cette action telle que
Servier et les chefs militaires français l’envisageaient devaient être
des agents secrets recrutés localement, formés par le bureau d’action
psychologique, puis réintégrés clandestinement dans les campagnes.
L’armée a cherché à étendre cette action en ciblant les femmes avec des
équipes de protection sociale itinérantes et en recrutant des hommes
dans les milices locales d’autodéfense.
Cela ressemblait un peu à la manière dont le FLN et même le Viêt Minh avaient cherché à créer des « contre-États »
révolutionnaires en face de l’ordre colonial, et Servier et ses
homologues militaires étaient convaincus que ce système leur permettrait
de prendre le contrôle de la société rurale algérienne.
Mais l’opération se heurte d’emblée aux réalités de la société
rurale, que ni Servier ni les officiers du bureau d’action psychologique
ne comprennent vraiment. Ils ont du mal à recruter des agents ;
les hommes qu’ils recrutent n’ont pas les compétences nécessaires pour
mener à bien leur mission et ils restent, à juste titre, assez méfiants
sur les intentions de l’armée. Les djemâas s’appuyaient sur la recherche
du consensus et sur des relations inter-familiales anciennes, de sorte
que la cooptation envisagée par les officiers n’a jamais été possible.
Et, bien sûr, le FLN a flairé l’affaire
presque immédiatement et a commencé à assassiner ou à kidnapper les
agents infiltrés. En fin de compte, ce projet de création d’une
infrastructure politique à la base ne s’est jamais concrétisé.
« Leurs hypothèses étaient fausses »
Victoria Brittain : Alors pourquoi, en 1957, les généraux
Raoul Salan et Jacques Allard ont-ils décidé la poursuite du programme
Pilote ? Croyaient-ils que l’échec n’était dû qu’à une mauvaise organisation et que l’Algérie nouvelle était le seul avenir possible ?
Pensez-vous que les chefs de l’armée étaient si éloignés des réalités
algériennes sur le terrain qu’ils ne comprenaient ni la société, ni le FLN, ni les colons français ?
Terrence Peterson : Je pense qu’il s’agit de tout
cela. La conception de l’opération Pilote a démontré à quel point les
chefs militaires comprenaient mal la société algérienne, ce qu’on a vu
aussi à travers d’autres opérations, comme la maladroite campagne de
propagande visant à encourager les pieds-noirs à « se faire un ami musulman »,
qui n’a suscité que des courriers haineux. Le haut commandement – les
généraux Salan et Allard – se trouvait à Alger, loin du terrain, et ne
pouvait pas constater l’échec de ses propres yeux. Le ton des rapports
avait tendance à devenir plus optimiste au fur et à mesure qu’ils
remontaient la chaîne de commandement, et je pense que les chefs
militaires avaient un orgueil démesuré, persuadés que leurs méthodes
allaient forcément fonctionner avec le temps, précisément parce qu’ils
avaient une vision superficielle de la société algérienne et des griefs à
l’origine du soutien au FLN.
Pendant des années, l’armée s’est efforcée d’élaborer une doctrine opérationnelle en réponse au FLN,
et Salan tenait enfin quelque chose qui correspondait à ses préférences
idéologiques. Je pense que l’autre facteur puissant qui a conduit Salan
et les autres à ne pas voir les échecs de Pilote, ce sont les querelles
intestines. Les officiers de l’armée française se sont montrés tout
aussi réticents que les Algériens à adopter les tactiques et les
techniques du bureau d’action psychologique, et il était plus facile
pour Salan et le reste du haut commandement de les blâmer que d’admettre
que leurs hypothèses de base sur la société rurale algérienne étaient
fausses.
Victoria Brittain : L’initiative « Engagement »2 auprès des femmes et des jeunes a-t-elle eu plus de succès ?
Terrence Peterson : Si les efforts visant à prendre
secrètement le contrôle des assemblées coutumières ont échoué, Pilote et
les opérations ultérieures ont semblé prospérer davantage dans leurs
tentatives d’implication des femmes et des jeunes. Les fonctionnaires
coloniaux français voyaient dans ces deux groupes des leviers potentiels
pour transformer la société algérienne selon les principes français, et
ils ont donc créé une série de programmes, par exemple des équipes
itinérantes de médecins et de travailleurs sociaux ciblant les femmes
rurales ou des clubs sportifs pour les enfants et les jeunes adultes.
Leur objectif était à peu près le même que celui du réseau d’agents
politiques imaginé dans le cadre de l’opération Pilote : collecter du
renseignement, diffuser de la propagande et cultiver une élite locale
pro-française. La principale différence était que les Algériens
interagissaient réellement avec ces programmes et l’armée en a donc fait
le cœur de sa stratégie de pacification.
En même temps, il faut être très critique sur l’interprétation de
cette apparente adhésion. Pour les officiers français, cette
participation était un indicateur de succès. Mais les Algériens, eux,
s’engageaient sur une base profondément stratégique et subversive.
L’offre de soins médicaux, par exemple, était rare et les femmes
semblaient heureuses de se rendre avec leurs enfants auprès des médecins
itinérants, sans tenir compte de la propagande qui accompagnait ces
visites. Elles renvoyaient aussi à leurs stéréotypes le personnel
militaire, prétendant ne rien savoir des mouvements ou de la présence du
FLN lorsqu’on les interrogeait, sous prétexte
qu’elles étaient des femmes opprimées et cloîtrées (ce qui était
rarement le cas). La guerre a été la source de profondes difficultés
pour les Algériens : pas seulement les pénuries alimentaires ou
l’effondrement des économies locales, mais aussi, pour de très
nombreuses communautés rurales, le déplacement forcé dans des camps.
Dans cette situation, les Algériens n’avaient pas d’autre option que
l’armée pour accéder à de maigres services vitaux.
Sans surprise, les archives rapportent un point de vue presque
entièrement français sur la guerre, mais malgré cela, on y décèle une
hostilité croissante des Algériens engagés dans ces programmes. Et
lorsqu’une vague de protestation populaire a déferlé sur les villes
algériennes en décembre 1960, les commandants militaires français ont
été choqués de constater que les manifestants étaient issus des groupes
démographiques et des communautés qu’ils avaient ciblés pour ces
programmes.
« Être harki était un moyen d’accéder à un salaire »
Victoria Brittain : Quelle a été la contribution des 56 000 harkis recrutés et l’impact sur leur société ?
Terrence Peterson : C’est une grande question, et
des historiens comme François-Xavier Hautreux lui ont rendu justice bien
mieux que moi. Pour répondre rapidement, je dirais que les Algériens
ont rejoint les harkis et d’autres groupes d’autodéfense pour toutes
sortes de raisons compliquées, la loyauté idéologique envers l’État
colonial n’ayant vraisemblablement motivé qu’une petite minorité d’entre
eux.
La guerre a provoqué une misère et un chômage massifs, et
l’enrôlement comme harki était souvent un moyen d’accéder à un salaire
ou à des allocations familiales. Parfois, cela s’inscrivait dans des
rivalités intercommunautaires ou la volonté de défendre sa communauté
contre des intrusions extérieures. De nombreux commandants de l’Armée de
libération nationale (ALN) ont raconté
comment l’enrôlement de leurs forces dans une harka, ou groupe
d’autodéfense, leur permettait d’obtenir du gouvernement français les
laissez-passer dont ils avaient besoin pour se déplacer librement.
Pendant la plus grande partie de la guerre, les communautés des
campagnes algériennes étaient tiraillées non seulement entre l’armée
française et le FLN mais aussi, souvent, entre
des hommes forts courtisés localement par les deux camps. Pour les
Algériens des campagnes, les choix étaient difficiles.
L’armée française s’est également efforcée de mobiliser le plus grand
nombre possible d’Algériens armés et civils dans la lutte contre le FLN.
Cela est devenu un pilier central de la stratégie française vers le
milieu de la guerre conduisant à l’engagement de nombreux Algériens sous
le drapeau français, soit dans des rôles de défense locale, soit dans
des opérations offensives de combat, comme ce fut le cas pour de
nombreux harkis. Inévitablement, cela a nourri le ressentiment et la
suspicion au sein de la société algérienne et contribué aux violentes
représailles et purges de la fin de la guerre. Les chiffres définitifs
sont difficiles à établir, mais il est clair que des milliers
d’Algériens, y compris des harkis perçus comme trop proches de l’État
colonial, ont perdu la vie, et que des dizaines de milliers d’autres ont
fui vers la France.
Victoria Brittain : À partir de l’automne 1961, alors que le
processus de pacification était bien engagé, jusqu’à son abandon en
janvier 1962, des décisions contradictoires sont prises par les
commandants locaux de l’armée. Pourquoi ?
Terrence Peterson : En avril 1961, les généraux
Raoul Salan et Maurice Challe et un groupe d’autres conspirateurs
tentent de faire un putsch à partir d’Alger pour empêcher le président
Charles de Gaulle de négocier l’indépendance de l’Algérie. Le coup
d’État échoue et, soudain, la pacification passe de mode : après tout,
Salan et Challe sont deux des plus éminents partisans de cette
stratégie. L’armée se repositionne autour de l’annonce d’un projet « humanitaire »
destiné à préparer l’Algérie à l’indépendance mais, faute de cadre
opérationnel alternatif à la pacification, beaucoup de commandants
locaux continuent la même politique, jusqu’à ce que l’armée démobilise
le personnel qui dirigeait les programmes de pacification sur le
terrain.
Comme je l’affirme, il s’agit d’une partie importante de l’histoire.
D’une part, cela a permis à l’armée française de blanchir sa campagne en
Algérie en la présentant comme un projet de modernisation, de
démocratisation et d’édification de la nation. D’autre part, avec le
putsch et ses conséquences, les officiers ont pu prétendre que la
pacification avait fonctionné jusqu’à ce que l’intrusion de la politique
la fasse avorter. Ces deux mythes ont contribué à occulter la violence
et les échecs de la pacification et permis à ces pratiques de perdurer
après la guerre. L’une des toutes dernières choses que l’armée a faites
en janvier 1962 a été l’organisation d’une ultime tournée de propagande
de huit jours à l’intention des attachés militaires de vingt-trois pays
amis, pour leur montrer les prétendues réalisations de l’armée en
Algérie.
« L’armée française a formé des officiers portugais, espagnols... »
David Galula, auteur de Contre-Insurrection. Théorie et pratique (1939).
Victoria Brittain : Le plus étonnant, c’est que cette
expérience militaire française a connu une grande postérité dans les
programmes de pacification ultérieurs : ceux des militaires espagnols et
portugais en Afrique contre les mouvements d’indépendance, des
États-Uniens au Vietnam, du général états-unien David Petraeus en Irak
et même dans les mésaventures postcoloniales de la France en Afrique de
l’Ouest. Comment Paul Aussaresses, Roger Trinquier et David Galula ont réussi ce tour de force ? Ont-ils séduit les institutions militaires et universitaires américaines par leur charisme ? Ou faut-il y voir une volonté française de réécrire ce que beaucoup voyaient déjà comme un désastre national ?
Terrence Peterson : Je pense que la pérennité de la
doctrine française de contre-insurrection est le fruit d’une campagne
organisée de l’armée française pour cultiver son influence. Aujourd’hui
encore, on parle de Galula et (dans une moindre mesure) de Trinquier
comme de penseurs novateurs et transformateurs et, à bien des égards,
cela revient à adhérer aux mythes qu’ils ont forgés. En réalité, l’armée
française a déployé de très grands efforts pour cultiver des affinités
et de l’influence auprès d’armées amies. À partir des années 1920, elle a
formé à l’École de guerre à Paris de nombreux officiers étrangers de
haut rang pour susciter une adhésion à la pensée stratégique française.
Pendant toute la guerre d’Algérie, elle s’est associée à des armées
étrangères pour former des officiers à l’école militaire d’Arzew, près
d’Oran. En 1957, et surtout en 1959, l’armée française a formé en
Algérie des dizaines d’officiers portugais, espagnols, états-uniens,
argentins et autres, dans le but de les rallier à la cause française.
Ces efforts ont porté leurs fruits car ils ont été déployés au moment où la « pacification »
semblait le mieux réussir, ce qui a permis aux Français, bien que la
guerre se soit achevée par un désastre, de revendiquer une place dans le
champ émergent de la contre-insurrection de la guerre froide. Ils n’ont
rien proposé de radicalement nouveau ou créatif par rapport à d’autres
pays, comme la Grande-Bretagne, qui mettait au point des approches
similaires à la même époque. Mais les officiers français ont su capter
l’esprit du temps dans leur doctrine et s’en servir pour vendre avec
succès leur méthode à l’étranger. En fait, ils ont créé un public, ce
qui a facilité la tâche d’anciens militaires entreprenants, comme Galula
et Trinquier, qui ont commercialisé leur propre version de ces idées
quelques années plus tard.
Ce qu’il faut surtout retenir à la lecture de David Galula, c’est
qu’il ne fait que proposer une version réchauffée d’une doctrine qui a
échoué, revisitée pour séduire les sensibilités états-uniennes. Avec
Galula, comme avec la pacification en général, il faut rester
extrêmement critique par rapport aux récits des officiers français sur
ce qu’ils faisaient et la manière dont les Algériens y réagissaient.
Le
14 juillet 1953, un drame terrible s’est déroulé en plein Paris. Au
moment de la dislocation d’une manifestation en l’honneur de la
Révolution Française, la police parisienne a chargé un cortège de
manifestants algériens. Sept personnes (6 Algériens et un Français) ont
été tuées et une centaine de manifestants ont été blessés et plus de
quarante par balles. Un vrai carnage. Cette histoire est quasiment
inconnue. Pratiquement personne n’est au courant de son existence. Comme
si une page d’histoire avait été déchirée et mise à la poubelle. En
France comme en Algérie.
Ce film, est l’histoire d’une longue
enquête contre l’amnésie. Enquête au jour le jour, pour retrouver des
témoins, pour faire parler les historiens, pour reprendre les
informations dans les journaux de l’époque, dans les archives et autres
centres de documentation afin de reconstituer au mieux le déroulement de
ce drame mais aussi pour comprendre comment ce mensonge d’État a si
bien fonctionné.
Avant que les derniers témoins ne disparaissent, il est temps que l’histoire de ce massacre sorte de l’oubli.