des États-Unis respecte ceux qui ont résisté à Washington,
mais attend de ses vassaux qu'ils continuent d'obéir.
Les instances dirigeantes de l'Europe occidentale ont bradé
les intérêts des citoyens européens aux États-Unis et en subissent aujourd'hui les conséquences.
Par Tarik Cyril Amar,
historien allemand travaillant à l'université Koç d'Istanbul,
spécialiste de la Russie, de l'Ukraine et de l'Europe de l'Est,
de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre froide culturelle
et des politiques de la mémoire.
@tarikcyrilamar
tarikcyrilamar.substack.com
tarikcyrilamar.com
Les États-Unis, qui demeurent la première puissance militaire mondiale, ont publié une nouvelle stratégie de sécurité nationale
. Or, comme il s'agit des États-Unis, ce qui rassure Washington
contribue à l'insécurité de nombreux gouvernements à travers le monde.
Jusqu'ici,
rien de bien surprenant : si vous êtes en Amérique latine, la
codification de ce qu'on appelle officieusement à Washington une «
doctrine Donroe », promettant encore plus d'agression et de domination
de la part de la grande puissance du Nord, ne vous étonnera pas, mais
elle ne vous réjouira certainement pas non plus. Si vous êtes à Taïwan,
vous devriez même être soulagé, car un recul face à la politique du bord
du gouffre menée par Biden contre la Chine pourrait vous épargner le
sort de l'Ukraine.
Mais
comme il s'agit de l'Amérique de Trump 2.0, ironiquement, nombre de ces
gouvernements très inquiets appartiennent à des alliés ou des proches
des États-Unis, autrement dit, à leurs clients et vassaux de facto. Et
cela – pour rendre les choses encore plus curieuses – est une bonne
chose. Car nombre de gouvernements et d'élites alarmés par cette
nouvelle vision trumpiste de la sécurité nationale américaine ont besoin
d'un retour à la réalité, et plus il sera brutal, mieux ce sera. Pour
ceux qui s'agitent sous l'effet d'une russophobie auto-infligée et d'une
hystérie guerrière, le moindre électrochoc ne peut être que bénéfique.
Parallèlement,
certains gouvernements de premier plan, notamment la Russie et la
Chine, habitués à l'hostilité irrationnelle et à l'agression constante
de Washington – que ce soit par le biais de guerres par procuration,
d'opérations secrètes, de tentatives de subversion idéologique ou de
guerre économique – pourraient entrevoir des raisons d'un optimisme
prudent. Habitués à être traités non seulement comme des rivaux
géopolitiques et économiques, mais aussi comme des ennemis et des
criminels à réduire à l'insignifiance par un changement de régime, Pékin
et Moscou ne manqueront pas de percevoir un ton nouveau et radicalement
différent.
L'authenticité
et la pérennité de ce nouveau ton américain restent à prouver,
notamment au vu de l'instabilité passée de Trump et de la longue
tradition américaine de manœuvres douteuses et de tromperies flagrantes.
Seul l'avenir dira si cette stratégie de sécurité nationale pour 2025
marque une véritable remise en question des pires traditions et des
impasses actuelles de la politique étrangère américaine. Miser dessus
serait naïf, mais négliger la possibilité d'une détente et d'une
coopération mutuellement avantageuse, tant sur le plan politique
qu'économique, serait une erreur.
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a réagi à la nouvelle Stratégie de sécurité nationale en reconnaissant que
l'administration Trump est « fondamentalement » en matière de politique
étrangère différente de ses prédécesseurs, que ses « réorientations »
correspondent « à bien des égards à nos vues [russes] », et que ce fait
offre la possibilité de « poursuivre un travail constructif en vue d'un
règlement pacifique du conflit ukrainien, à minima ». M. Peskov s'est
également félicité de l'aversion de la Stratégie de sécurité nationale
pour l'élargissement de l'OTAN et les conflits en général, ainsi que de
l'accent mis sur la recherche du dialogue et de bonnes relations.
Parallèlement, a ajouté le porte-parole de Moscou, ce qui paraît positif
sur le papier ne saurait empêcher l' « État profond » américain d'agir
tout autrement, c'est-à-dire, de toute évidence, bien pire.
En
termes diplomatiques, cela est bien moindre que l'enthousiasme démesuré
et tragiquement déplacé avec lequel les dirigeants et diplomates de la
fin de l'Union soviétique, tels que Mikhaïl Gorbatchev et Edouard
Chevardnadze, se laissaient séduire par les belles paroles de
Washington. Moscou a depuis longtemps tiré les leçons amères de la mauvaise foi américaine
: la confiance naïve n'est plus de mise et ne reviendra pas. Pourtant,
la Russie est également en mesure – grâce à sa renaissance et à sa
résilience, et notamment à sa victoire de facto sur la guerre par
procuration menée par l'Occident en Ukraine – d'explorer avec vigilance
les opportunités qui s'offrent à elle.
Prenons
un peu de recul pour bien comprendre le contexte historique. Washington
– ou plus précisément le pouvoir exécutif du gouvernement américain,
dirigé par la présidence – produit ce type de stratégie nationale
officielle depuis près de quarante ans.
Elles
ont deux objectifs principaux : communiquer les priorités du président
américain aux publics nationaux et internationaux, y compris aux autres
composantes et agences du gouvernement américain. Dans les faits,
l’impact des Stratégies de sécurité nationale a été variable. Mais,
utilisées à bon escient, elles peuvent constituer ce qu’un commentateur
de Fox News vient de qualifier de « document de référence » pour définir la politique de défense et, par conséquent, la politique étrangère.
Initialement
prévues pour une publication annuelle, les Stratégies de sécurité
nationale ont en réalité paru avec des retards et des lacunes. À ce
jour, nous en examinons vingt. La première, publiée à la toute fin de la
première Guerre froide en 1986, reflète des contextes internationaux et
des priorités américaines très différents.
Nombre
de stratégies de sécurité nationale antérieures sont tombées dans
l'oubli, à juste titre : elles n'étaient ni particulièrement novatrices
ni – selon les critères américains – véritablement effrayantes pour le
reste du monde. Certaines, cependant, ont marqué les esprits, comme
celle de 2002, qui a codifié la doctrine Bush, un mélange
néoconservateur toxique d'unilatéralisme, de changement de régime, de
guerre préventive et d'obsession américano-israélienne, qui a coûté des
millions de vies.
En
2010, l'administration Obama a prétendu, à tort, innover en mettant
l'accent sur la « promotion de la démocratie » (autrement dit, un
changement de régime, une fois de plus) et la contre-insurrection, en
appliquant une nouvelle stratégie de conquête des cœurs et des esprits
visant à moderniser les populations occupées et à les soumettre. La
Stratégie de sécurité nationale de 2017, déjà mise en œuvre sous la
présidence de Trump, alors nouveau président des États-Unis, proposait
un mélange d'éléments véritablement novateurs (dans le bon sens du
terme), en reconnaissant la réalité des rivalités géopolitiques
omniprésentes, et d'éléments d'un conservatisme convenu (dans le mauvais
sens du terme), en désignant la Russie et la Chine comme les
principales menaces.
Ce
qui s'est passé à présent est toutefois différent. Les réactions
choquées des faucons occidentaux, notamment au sein de l'OTAN et de l'UE
en Europe, attestent que la seconde stratégie de sécurité nationale de
Trump n'est pas – du moins sur le papier – un compromis incohérent, mais
bien une affirmation claire de nouvelles priorités et d'une approche
fondamentalement différente.
Face
aux gémissements de malaise, voire aux cris de douleur, des faucons et
bellicistes occidentaux, quelques exemples suffisent à saisir le ton
général : « La
stratégie de politique étrangère sombre et incohérente de Donald Trump.
Les alliés risquent de paniquer ; les despotes, de se réjouir » (The Economist) ; une stratégie américaine « qui se retourne contre les démocraties européennes
» et constitue une situation d’urgence ( « Ernstfall » ) pour l’Europe
(malheureusement, Norbert Rottgen, figure de proue de la droite
conservatrice allemande) ; et Agnieszka Brugger, politicienne écologiste
tout aussi belliqueuse, ne voit qu’une seule solution à la crise :
s’emparer au plus vite des avoirs russes gelés. En quoi cela est censé
aider reste un mystère, mais Brugger « sait » tout simplement que c’est
soit le pillage massif maintenant, soit une « chute impitoyable »
pour l’OTAN et l’Europe. On pourrait multiplier les exemples, mais vous
comprenez l’idée : l’hystérie habituelle et absurde d’une guerre
imminente, sans la moindre rationalité, toujours la même rengaine.
Autrement dit, les élites de l'OTAN et de l'UE dans ce qu'elles ont de
pire.
De
leur point de vue égocentrique et obsessionnel, leur panique est, il
faut bien le dire, presque compréhensible. L'Europe officielle, membre
de l'OTAN et de l'UE, s'emploie depuis au moins une décennie – depuis
qu'elle a instrumentalisé les accords de Minsk II – à se priver des
derniers vestiges d'options, de levier et de crédibilité dans sa
non-relation actuelle avec Moscou. À présent, après de nombreux signes
manifestes de désapprobation de Washington sous l'administration Trump,
le couperet semble tomber d'outre-Atlantique.
Regardez
la situation avec le regard somnolent, prétentieux et idéologiquement
illuminé de Bruxelles, Paris, Londres et Berlin. Voilà les « amis » et
protecteurs américains qui, non seulement envoient une nouvelle salve de
signaux de détente à la Russie et à la Chine, mais déclarent aussi leur
ferme intention de restaurer « la confiance civilisationnelle de l'Europe et son identité occidentale ».
Cela peut paraître inoffensif, voire protecteur. Du moins, tant qu'on
ne le traduit pas clairement : les États-Unis soutiendront la nouvelle
droite européenne en pleine ascension, et non ses fragiles institutions
centristes.
Car
c'est dans la Nouvelle Droite que le Washington de Trump perçoit cette «
confiance en soi » et cette « identité ». Comme le craint le faucon
allemand Rottgen, les États-Unis pourraient commencer à s'ingérer
sérieusement dans la politique intérieure européenne. Réveille-toi,
Norbert : ils l'ont toujours fait. Ce qui est nouveau pour toi, c'est
que tu n'es plus parmi leurs complices et leurs favoris, mais parmi
leurs cibles. Dis-toi : « Ah, c'est donc ça ! » et profite du spectacle.
L'enthousiasme
démesuré de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale, qui situe tout
ce qu'il y a de plus beau et de meilleur aux États-Unis, et uniquement
là-bas, est on ne peut plus américain. Trump l'affiche avec une
franchise déconcertante. Le fait de placer explicitement « l'Amérique
d'abord » n'a rien de surprenant non plus. C'est simplement plus
honnête, une fois de plus, que les pieuses déclarations centristes
d'antan.
Pourtant,
lorsqu'on fait partie de l'élite européenne qui vient d'être soumise et
piétinée par une guerre commerciale, contrainte de débourser des sommes
considérables pour une OTAN où la fiabilité américaine est bien
moindre, et qui voit sa base industrielle détruite, entre autres, par
une dépendance excessive à l'égard d'une Amérique brutalement égoïste,
même ces arguments prennent une signification nouvelle et sinistre : il
ne s'agit pas seulement de « l'Amérique d'abord », mais aussi de «
l'Europe en dernier ». Et, en tant que collaboratrices zélées de tout ce
que les États-Unis ont imposé, ces mêmes élites européennes n'ont
qu'elles-mêmes à blâmer.
«
Que ressentirait-on , se demandent peut-être aujourd’hui ces dirigeants
européens de l’OTAN et de l’UE, si l’on pouvait s’appuyer sur le soutien
russe pour contrebalancer la pression américaine ? » Mais la question
est devenue purement hypothétique, car, par une politique – si l’on peut
dire – de soumission autodestructrice aux États-Unis et de
confrontation tout aussi autodestructrice avec la Russie, ils ont rendu
cette option impossible.
Autrement
dit : l’Amérique ne fera même plus semblant de faire la guerre –
directement ou par procuration – au nom de « valeurs » . Mais – et c’est
là une autre ironie amère pour ses clients et vassaux occidentaux –
Washington « incitera ses alliés partageant les mêmes idées à défendre
nos normes communes, servant ainsi nos intérêts ».
En
d'autres termes : si vous nous avez résisté et avez conservé votre
souveraineté, tant mieux pour vous. Nous sommes enfin prêts à vous
respecter. En revanche, si vous vous êtes soumis et avez renoncé à votre
souveraineté, tant pis pour vous : nous exigeons de vous une obéissance
continue. Et voilà ! Seuls les trumpistes qui traitent avec les
Européens sont capables d'un tel double coup de maître, alliant
rétrogradation et humiliation.
Si
les instances européennes de l'OTAN et de l'UE étaient un tant soit peu
rationnelles, elles opéreraient sans tarder un revirement complet de
leur politique étrangère et tenteraient de se réconcilier avec Moscou.
(La question de savoir si la Russie pourrait être intéressée, et à
quelles conditions, reste évidemment ouverte.) Mais, d'un autre côté, si
elles étaient rationnelles, elles ne se trouveraient pas dans cette
situation catastrophique : en pleine confrontation avec la Russie, qui
vient de révéler son potentiel, et abandonnées par l'Amérique, qui n'a
probablement pas fini de montrer ce qu'elle peut faire à ses plus
fidèles alliés.
L'establishment
de l'Europe occidentale a bradé les intérêts des citoyens européens
ordinaires aux États-Unis. À présent, les États-Unis semblent prêts à
livrer l'Europe à un nouvel alignement sur les grandes puissances que
Washington a enfin appris à respecter : la Russie et la Chine. Le prix
de cette folie et de cette lâcheté sera lourd.
Après Léon Landini qui nous a quittés il y a deux mois , Robert Birenbaum vient de le rejoindre.
En hommage à nos deux derniers FTP rediffusion de notre rencontre de février 2024
Les FTP ne faisaient pas dans la résilience ...
Guy et Robert Birenbaum présentent, "en famille",
le magnifique témoignage d'un des deux derniers FTP survivants
Pour commenter et approfondir cette superbe présentation de son livre par Robert Birenbaum,
Annie Lacroix-Riz nous a invités à relayer la très opportune et
instructive interview qu'elle vient de donner à Aude Lancelin, dans le
cadre des commémorations actuelles, remettant à l'honneur nos résistants
communistes.
Initialement publié sur le site "Quartier général" le 19 février 2024
À quelques jours de la panthéonisation des époux Manouchian, ce
mercredi 21 février, dont le souvenir imprègne la tristement célèbre «
Affiche rouge », l’hommage national emmené par Emmanuel Macron laisse
présager un accent mis sur leur origine arménienne plus que sur leur
engagement communiste, et une instrumentalisation de leurs actes de
bravoure. S’engageant à contre-courant des historiographies dominantes,
Annie Lacroix-Riz revient pour QG sur le récit méconnu des ces ardents
militants communistes d’origine immigrée, qui défendirent la France au
péril de leurs vies, avec une bravoure que beaucoup de « bons Français »
n’eurent jamais
Ce mercredi 21 février, à l’initiative de l’Elysée, Missak Manouchian,
leader de l’un des groupes des Francs-tireurs et Partisans-Main d’œuvre
immigrée (FTP-MOI) et son épouse Mélinée, elle aussi résistante,
entreront au Panthéon, haut lieu de la mémoire nationale française. Qui
étaient ces résistants communistes d’origine arménienne et quelle fut
l’efficacité de leur groupe contre l’occupant nazi ? Au-delà du cas
Manouchian, quelle fut la réalité du combat intérieur mené par les
communistes et à quelle date ce dernier commença-t-il? Quelle légitimité
a, par ailleurs, le pouvoir macroniste à célébrer des résistants
communistes immigrés alors même qu’il s’aligne sur les coordonnées de
l’extrême droite en matière migratoire, et utilise de longue date à
l’égard de ses opposants politiques des procédés de diabolisation guère
éloignés de ceux de la tristement célèbre « Affiche rouge« ?
Aude Lancelin s’est entretenue pour QG avec l’historienne Annie
Lacroix-Riz, auteur du « Choix de la Défaite » (Armand Colin), au sujet
du détournement de l’héritage communiste opéré par les présidents
successifs, de Nicolas Sarkozy en 2007 avec le jeune résistant
communiste Guy Môquet, jusqu’à Emmanuel Macron en 2024, avec l’épopée
admirable des Manouchian, qu’il s’apprête à célébrer à son profit.
Missak Manouchian, ouvrier, poète, militant communiste arménien et résistant en France durant l’occupation nazie
QG: Exécuté
par les nazis au Mont Valérien le 21 février 1944, le résistant
communiste Missak Manouchian était membre du groupe FTP-MOI (Francs
Tireurs et partisans-Main d’oeuvre Immigrée). Tout d’abord, pouvez-vous
nous expliquer ce qu’était ce groupe de résistance particulièrement
actif et déterminé qui initiera près de deux cents actions contre
l’occupant allemand en France ?
Annie Lacroix-Riz: C’est un des très nombreux groupes constitués par le PCF, entrés dans l’action armée
depuis l’été 1941, mais, j’y insiste, cet appel clairement daté à
l’action armée ne se confond pas avec le début de la Résistance
communiste. Les notices des militants communistes du dictionnaire
biographique Maitron, les recherches solides, locales ou non, démentent
la thèse, quasi universelle, d’une complicité voire d’une alliance entre
communistes et nazis de la signature du pacte de non-agression
germano-soviétique le 23 août 1939, et ce jusqu’au 22 juin 1941, date de
l’attaque allemande contre l’URSS. Nul ne s’était auparavant prononcé
en France pour la lutte armée contre l’occupant, que le PCF
resta seul à pratiquer. De Gaulle lui-même, entouré de cagoulards au
point de refuser d’accueillir Pierre Cotà
Londres, préférait une libération « militaire » franco-alliée à une
libération d’essence populaire, trop communiste: il déclara que les
attentats étaient inutiles et nuisibles, en arguant des exécutions
allemandes d’otages si coûteuses pour « le peuple français ». Cette
affirmation, ce brûlot plutôt, servit de couverture à la durable
privation d’armes de la Résistance intérieure par les Anglo-Américains.
Les sources policières, françaises (1939-1941) et allemandes (1940-1941) sont également formelles sur la non-rupture entre les deux phases.
Les militants communistes, français ou étrangers, étaient traqués par
la police depuis l’interdiction de la presse et des organisations
communistes, les 25 et 26 août 1939, un mois avant le décret Daladier
d’interdiction du PCF (le 26 septembre), au nom duquel la police
française arrêtait encore les communistes à l’été 1944. En mai 1941 eut
lieu la grande grève des mines du Nord, activement préparée par les
communistes depuis l’automne 1940, et le PCF annonça la constitution
d’un « Front national » contre l’envahisseur. La collaboration policière
franco-allemande contre les émigrés allemands, établie d’emblée,
s’était sérieusement renforcée à l’automne 1938 du « Munich intérieur ».
Apparemment interrompue depuis juillet 1939 par l’expulsion officielle
d’agents allemands, l’idylle reprit dès l’été 1940. L’occupant ne se
mêla pas, à son arrivée, de la chasse policière française aux
communistes, si zélée depuis la fin de l’été 1939, mais la collaboration
policière en vue de la chasse aux communistes est formellement établie
dès février-mars 1941 [1]. La thèse opposée dispose de la publicité
massive dont sont privées les recherches « déviantes ».
C’est
en 1943, après la victoire soviétique de Stalingrad qui galvanisa la
résistance armée communiste dans toute l’Europe occupée, que
s’illustrèrent définitivement les groupes d’action directe mis en place
en 1942. À Paris ou en région parisienne, cinq groupes étaient chargés
des attentats. Dans celui de Missak Manouchian, un des deux Arméniens
des 23 militants condamnés par un tribunal militaire allemand et des 22
exécutés en février 1944 au Mont-Valérien, figuraient six juifs
polonais, dont Marcel Rajman, trois juifs hongrois, une juive roumaine,
Olga Bancic [2],
cinq Italiens, un Espagnol, deux Polonais et trois Français non juifs.
Tous ces groupes urbains, à effectifs majoritairement étrangers, étaient
secondés par deux équipes de préparation et une équipe de médecins.
Affiche du groupe résistant Franc-Tireurs Partisans (FTP)
Dans sa thèse de 2003, Denis Peschanski – nommé « conseiller
historique » après la décision présidentielle de juin 2023 de
panthéonisation du couple Manouchian ‑, soulignait « l’effet militaire
extrêmement limité de la guérilla urbaine » animée par ces groupes
communistes d’un effectif global d’une à trois centaines [3]. Une
présentation biaisée: l’action armée, qui visait, à Paris, à transformer
la capitale de plaisir de l’occupant en enfer, et qui y parvint,
s’inscrivait dans l’action armée générale des Francs-Tireurs
Partisans, français et MOI, à travers la France, contre la machine de
guerre allemande et ses complices. Les sabotages d’usines et de voies
ferrées, calamiteux pour les transports et les effectifs de la
Wehrmacht, surtout dans le Sud-Est et le Sud-Ouest, eurent un « effet »
redoutable. Ils posèrent les métallurgistes et les cheminots en fer de
lance contre l’envahisseur des ouvriers de France, français et immigrés.
Sur la réussite de l’objectif communiste, Vichy, le BCRA de De Gaulle (Bureau Central de Renseignement et d’Action)
et les Allemands sont unanimes: les bombardements anglo-américains
étaient d’une inefficacité meurtrière (75.000 morts civils, sans aucune
perturbation pour la machine de guerre allemande); les « attentats
terroristes » privaient de toute sécurité, depuis 1943, les occupants et
leurs complices français. Abetz, le pourrisseur de la France des années
1930, représentant du Reich à Paris depuis juin 1940 (moins un an de
« pénitence berlinoise » après le débarquement américain en Afrique du
Nord), dressa en décembre 1943-janvier 1944 un tableau éloquent de
l’action des FTP, français ou MOI, contre la Wehrmacht et les usines
travaillant pour le Reich. Des centaines de « sabotages et attentats » mensuels, en croissance constante depuis avril 1943, bloquaient pour des semaines, voire des mois, usines, canaux, « lignes à haute tension d’importance essentielle »,
perturbant les transports de troupes et de marchandises ; des centaines
d’attentats frappaient les Allemands et leurs séides français. Les
rapports d’Abetz sont un hymne involontaire à la Résistance armée
communiste [4].
Tract d’un groupe résistant durant la Seconde guerre mondiale : « Jeunes!
Vous assistez aux derniers sursauts de l’oppresseur Boche! Montrez que
vous êtes des Français et prouvez que vous ne ferez rien pour aider la
bête à se relever. »
Les groupes « urbains » de combat se livraient aussi à ces actions, tel « Carmagnole-Liberté » de Lyon et du Sud-Est. Son seul survivant communiste, Léon Landini, 98 ans, qui en a conservé le drapeau (voir photo ici plus bas, NDLR),
n’a jamais été personnellement contacté par les services de la
présidence de la République, malgré plusieurs tentatives auprès d’elle
depuis l’annonce des cérémonies. Il en a pris acte le 16 février 2024
par une lettre ouverte à Emmanuel Macron.
Le
général Béthouart, fidèle de Vichy rallié aux Américains depuis leur
débarquement en Afrique du Nord, rallié à l’inévitable de Gaulle, avait,
en mai 1944, à la veille du débarquement anglo-américain du 6 juin, où
l’action militaire alliée était quasi nulle, établi l’apport militaire crucial de ces groupes au combat pour la libération de la France et de l’Europe. Ainsi depuis novembre 1943, « 1)
le front russe absorbait en moyenne 60% des effectifs terrestres de la
Wehrmacht (effort maximum atteignant 65% en janvier 1944 ); 2) le front
[anglo-américain] d’Italie n’absorbait que 5% à 7 ½% des effectifs; 3)
la crainte du deuxième front, les guérillas européennes en
immobilisaient 30% » [5]. Les Allemands avaient dû, dans une France désormais « à nouveau en guerre avec le Reich », étoffer leurs divisions de la Wehrmacht de 27 en novembre 1943 à 48 en avril 1944 [6].
La remarque vaut aussi pour les maquis, structure régionale liée à
l’établissement du Service du travail obligatoire (de fait depuis
septembre 1942, par décret du 16 février 1943 [7]), et dont l’effectif
sous direction communiste fut prédominant, voire exclusif, jusqu’au
printemps 1944. Sur l’efficacité de l’action armée, on est à cent lieues
du dédain de l’historien Claude Barbier pour le « mythe » d’une « bataille des Glières qui n’aurait pas eu lieu » [8].
Le
17 février dernier, l’ancien résistant Léon Landini, 98 ans, survivant
de la section lyonnaise, brandit le drapeau des FTP-MOI de la région
Rhône-Alpes
Pourquoi
avoir établi une distinction entre le groupe des FTP dits « français »
et celui des FTP-MOI, ce second groupe étant celui des résistants
immigrés et apatrides, et dépendant directement de Jacques Duclos,
numéro 2 du Parti communiste français ?
La distinction était liée à l’histoire du mouvement communiste
d’origine, avec la structuration prescrite en 1920 par la
3ème Internationale de Moscou aux PC déjà existants et à venir: ils
conserveraient leur base nationale, comme à l’époque de la
2ème Internationale mais rompraient formellement avec les règles et
pratiques des organisations, internationale et nationales, qui avaient
depuis 1914 soutenu « la guerre impérialiste ».
Une partie importante de la classe ouvrière de France est issue de
l’immigration depuis les années 1880-1890 (phase importante de
l’immigration italienne), et plus que jamais depuis le premier
après-guerre. Les étrangers furent chassés de leurs pays respectifs par
les crises – endémiques une décennie avant la Grande Dépression – et par
les persécutions politiques: Polonais catholiques d’origine paysanne,
recrutés par dizaines de milliers par le grand patronat du Comité des
Houillères, Italiens et, au fil des décennies, ressortissants, à forte
surreprésentation juive, des pays persécuteurs d’Europe centrale et
orientale (Polonais, Hongrois, Roumains, etc.). Pendant la crise, une
partie importante des ouvriers fut expulsée, dont les mineurs polonais
(militants communistes en tête), mais l’immigration progressa à nouveau
avec des milliers de juifs allemands depuis l’avènement nazi et, avant
et après la chute de l’Espagne républicaine, pas moins de 500.000
réfugiés espagnols. Les anciens combattants de la République
fourniraient une partie notable de l’action armée sous l’Occupation, aux
côtés d’antifascistes allemands.
Le jeune mouvement communiste, de recrutement essentiellement ouvrier,
accordait une importance majeure à ces travailleurs étrangers,
« importés » pour abaisser les salaires en France. Le syndicalisme
« raisonnable », CFTC et CGT, non seulement ne les défendit pas, mais
s’associa pendant la crise, sans plus d’explication, à la défense du
« Travail national ». Les communistes mobilisèrent leurs organisations,
faibles entre les défaites ouvrières de 1920 et 1935-36, au service de
l’idée d’une classe ouvrière unique, « de souche » ou non. Ils
intégrèrent ces travailleurs étrangers, classés par groupes de langues,
dans la Confédération générale du Travail unitaire (CGTU) fondée en 1923
[9]. C’est dans ce cadre que se forgea, depuis la seconde moitié des
années 1920, la « Main-d’œuvre immigrée », désignée couramment par son
sigle « MOI » depuis la décennie 1930. Elle joua du reste un rôle de
premier plan dans les Brigades internationales de la guerre d’Espagne
[10].
Insigne du syndicat « Confédération générale du Travail Unitaire » (CGTU)
Leur rôle décisif dans la défense de la France menacée par la guerre
prochaine avait été souligné sur le mode badin, par le ministre des
Affaires étrangères de Daladier, président du Conseil depuis avril 1938,
à savoir Georges Bonnet. Bonnet, « l’homme des banques », selon la
formule de l’aristocratique ambassadeur du Reich von Welczeck,
coqueluche des salons parisiens depuis sa nomination de 1936, ricanait
avec son hôte, à la mi-juin 1938, sur les pertes subies par « les
communistes de la banlieue rouge de Paris, en grande majorité étrangers,
qui avaient fourni un gros contingent des volontaires pour la Guerre
civile espagnole. Selon les rapports reçus, près de 80% de ces
volontaires avaient été tués ou étaient morts, de sorte que cette
banlieue était par bonheur désormais beaucoup moins peuplée »[11].
La décision de 1942 ‑ année décisive pour l’organisation des
Francs-Tireurs Partisans annoncée fin 1941 ‑ de créer une organisation
MOI prolongeait donc des pratiques vieilles de près de vingt ans. Quant
aux « apatrides », ils avaient été chez eux privés de nationalité comme
juifs, notamment par la Pologne du colonel Beck en 1938, furieusement
antisémite, avec la complicité active du gouvernement français, ravi de
leur fermer la porte. On connaît un peu la correspondance de 1938
Bonnet-Chautemps (ministre de l’Intérieur)-Léon Noël (ambassadeur à
Varsovie) sur les « Israélites orientaux » à écarter ou expulser, désormais en masse : « entrés en France dans l’intention de s’y établir en usant de procédés illicites ou frauduleux », frappés
de « déficiences physiques et même de tares héréditaires, ils
concourent, d’une manière anormale, à l’encombrement de nos
établissements hospitaliers ou d’assistance ». Leurs « méthodes
de travail, qui tiennent rarement compte des règlements en vigueur,
sont de nature à éliminer, notamment à Paris, l’artisan français, tout
en provoquant un abaissement de la qualité qui a été jusqu’ici, le trait
et l’arme essentielle de notre production artisanale ». Cette
littérature, qui semble empruntée aux archives de l’Occupation [12], n’a
rien à envier à celle de la France d’aujourd’hui. La Troisième
République agonisante, dont nombre de chefs laissèrent se mitonner la
dictature de Vichy, pratiquait ouvertement la chasse aux étrangers
depuis le cabinet Daladier (avril 1938). Elle les priva bientôt de tous
les droits possibles par un flot de décrets, expulsion incluse, depuis
mai 1938. Ils valent les nôtres.
Neville
Chamberlain (gauche), Premier Ministre anglais, Georges Bonnet
(centre), ministre des Affaires étrangères français, et Edouard Daladier
(droite), ministre des Armées, à Londres en septembre 1938
Au fil des années 1930, la propagande quotidienne avait mis l’accent
sur les étrangers juifs: après avoir maudit les prolétaires italiens et
les prolétaires juifs d’Europe centrale et orientale, la grande presse
(et pas seulement la fasciste officielle) se déchaîna à partir de 1933
contre les milliers de juifs allemands, d’origine plus bourgeoise et
intellectuelle, accusés de voler le pain des commerçants et des avocats
français. La chasse actuelle aux musulmans et autres « mal intégrés » reproduit la chasse aux étrangers de l’avant-guerre, « métèques indésirables »:
elle est calquée sur celle de Darquier de Pellepoix. Ce factieux du 6
février 1934, chef du « Rassemblement antijuif de France » (1936),
financé par le grand patronat et par l’Allemagne nazie, certifiait aux
petits commerçants parisiens que leurs malheurs venaient des immigrés
concurrents, juifs allemands ou autres. Les Allemands et Vichy en firent
en mai 1942 le chef du Commissariat général aux questions juives (fondé
de fait, spontanément, par Vichy dès décembre 1940).
La chasse « républicaine » aux immigrés avait fourni à Vichy l’appareil
dirigeant, les effectifs policiers et toutes les structures existantes
(dont les fichiers) indispensables à la traque allemande ou
franco-allemande des années 1940-1944, d’une efficacité redoutable. Les
persécuteurs policiers des immigrés de l’entre-deux-guerres y gagnèrent
des galons, tels les deux auteurs du « fichier juif », Jean François et
André Tulard, qui poursuivirent leur brillante carrière de la Préfecture
de police après la Libération. Quant aux policiers de la même
Préfecture de police, bourreaux d’origine des résistants communistes,
dont la « Résistance » avait presque toujours commencé au plus tôt le
19 août 1944, de Gaulle leur fit décerner en octobre, en toute
connaissance de cause, « un cordon rouge aux couleurs de la Légion d’honneur »
[13]. L’autre survivant de la Résistance communiste, le Parisien Robert
Birenbaum, rappelle dans ses Mémoires tout juste parues cet échange de
septembre 1944 avec deux policiers, porteurs de la médaille qui avait
précédé la fourragère : « Je sais comment vous vous êtes tous comportés quand les Allemands étaient là. À mes yeux, vous ne méritez aucune médaille. » [14]
La
fameuse « Affiche rouge » dénonçant ce groupe de résistants comme «
l’armée du crime », était accompagnée d’un tract violemment antisémite,
dénonçant (je cite) un « complot de l’Anti-France, rêve mondial du
sadisme juif », et affirmant : « si des Français pillent, volent,
sabotent et tuent, ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce
sont toujours des juifs qui les inspirent ». Au sein du groupe FTP-MOI,
on comptait beaucoup de juifs d’Europe centrale, hongrois ou polonais,
pourquoi ? Plus largement, on est frappé du fait que sur le millier de
résistants fusillés par l’occupant allemand au Mont-Valérien, 185
étaient étrangers, une proportion très supérieure à leur place au sein
de la la population français. Comment expliquez-vous cette
surreprésentation parmi les patriotes?
« L’
Affiche rouge », nom donné à une affiche de propagande allemande
placardée à 15.000 exemplaires en février 1944, où Manouchian se voit
présenté comme « chef de bande » et auteur de 56 attentats
Assurément,
les résistants communistes d’Europe centrale et orientale comptaient de
nombreux juifs, émigrés depuis les années 1920, particulièrement
résolus contre les Allemands et leurs séides: comme les Italiens
antifascistes, les Arméniens martyrisés en 1915 par les Turcs aidés de
leurs alliés allemands, et les républicains espagnols. La promotion
publicitaire du massacre du 21 janvier 1944, via « l’Affiche rouge » et
les tracts, résulte, elle, de l’obstination de l’occupant à marteler que
la Résistance n’était pas nationale ou française, mais étrangère et a fortiori juive. Abetz avait, dès décembre 1941 proposé une tactique pour limiter la Résistance armée nationale et patriotique en général, avec l’appui de Vichy.
Le
Reich misait sur la xénophobie et l’antisémitisme, à fortes racines
dans la France coloniale et importatrice de main-d’œuvre étrangère: les
élites et l’État français en faisaient grand usage depuis les années
1880 pour maintenir les salaires au plus bas, diviser et neutraliser
« ceux d’en bas ». Abetz avait été chargé par le service de Ribbentrop
dont il était le délégué quasi permanent à Paris depuis 1933, d’œuvrer
au pourrissement interne de la France, avec une équipe allemande qu’on
retrouva intacte en France depuis juin 1940. Les futurs occupants
s’étaient sans répit appliqués, au su et au vu de l’État républicain, à
faire flamber ce racisme institutionnel [15].
Bonus
: Sur le contexte historique de notre exception culturelle française
d'époque, celle du "pacte germano soviétique", le regretté Jean Levy
raconte :
Fin
1941, après les premiers attentats communistes d’octobre contre
l’occupant, Abetz, alors que Vichy désignait les otages requis (surtout
communistes, puisés dans les prisons où ils croupissaient depuis
septembre 1939), souligna pour Ribbentrop l’« intérêt politique » d’user du terme de « représailles » et de proscrire celui d’« exécutions » allemandes. Cette substitution sémantique aiderait à dénier tout caractère de résistance nationale à l’action communiste : « Les
attentats visent à donner l’impression à la population française et au
monde que le peuple français se dresse contre les autorités d’occupation
et contre l’idée d’une collaboration avec l’Allemagne. La radio russe
et la radio anglo-saxonne soulignent avec ostentation que les auteurs
des attentats sont des Français. Il s’ensuit que notre intérêt politique
est d’affirmer le contraire. Même quand il est prouvé clairement que
les auteurs sont des Français, il est bon de ne pas mettre cette
constatation en relief, mais de tenir compte de nos intérêts politiques,
et de prétendre qu’il s’agit exclusivement de juifs et d’agents à la
solde du service secret anglo-saxon et russe. […] Il serait donc bon
dans les communiqués signalant les exécutions de ne pas parler de
Français et de ne pas parler non plus d’otages, mais exclusivement de
représailles contre des juifs, et des agents du Secret Service et des
agents soviétiques. » [16]
Sur les vingt-trois militants exécutés au Mont-Valérien en février
1944, les Allemands distinguèrent donc soigneusement, via les dix de
l’Affiche rouge, sept juifs étrangers, auprès de trois de leurs autres
bêtes noires: un « communiste italien », un « Espagnol rouge », un « Arménien, chef de bande » (Manouchian).
Quelle
légitimité le pouvoir macroniste, qui entend depuis 2017 en remontrer à
la droite et à l’extrême droite en matière de sévérité migratoire, et
plus généralement, accompagne un glissement réactionnaire constant sur
tous les sujets, peut-il avoir à panthéoniser des figures de la
résistance telle que les Manouchian?
La présente présidence de la République souhaite entretenir sa
réputation de « gauche », après le vote massif de l’électorat de
celle-ci, au second tour de 2017 puis de 2022, consenti au nom de la
lutte contre le Front ou le Rassemblement National. Cette ligne,
soutenue par nombre d’universitaires en vue, s’est accompagnée
d’initiatives se réclamant du souci de vérité historique – concomitantes
de la restriction, depuis 2020, parfois spectaculaire, d’accès à des
fonds d’archives jusqu’alors déclassifiés. Elles ont mis en avant des
historiens se portant garants de la bonne foi présidentielle: sur la
Guerre d’Algérie, sur le génocide rwandais. Denis Peschanski, ancien
militant d’extrême gauche devenu élu socialiste, puis soutien
indéfectible de M. Macron, a été nommé « conseiller historique » de la
panthéonisation du couple Manouchian depuis son annonce de juin 2023. Il
semble faire droit à l’identité communiste des Manouchian [17], dont
l’opération en cours vide pourtant le contenu, sur fond général d’assaut
gouvernemental anti-immigration.
Le
23 novembre 2023, plusieurs intellectuels qu’on ne saurait qualifier
d’opposants au président de la République s’étaient émus du choix
exclusif du couple Manouchian, deux membres d’un groupe entier de « résistants internationalistes » qui, tous, avaient tant contribué « à la libération de la France et au rétablissement de la République »: « Missak Manouchian doit entrer au Panthéon avec tous ses camarades » [18].
On sait que l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) se voit accuser
d’antisémitisme et pourchassée, depuis le 7 octobre 2023, pour refuser
de confondre opposition à la guerre israélienne contre la Palestine et
antisémitisme. Elle juge, le 17 février 2024, que « panthéoniser les Manouchian », en les isolant de leur « groupe combattant, traqué, arrêté et torturé par la police française avant d’être livré à la Gestapo » et refuser de célébrer les 23 pour ce qu’ils ont été, des résistants communistes français et étrangers, juifs et non juifs, dont le « combat s’inscrit dans nos luttes antiracistes, antifascistes et anticolonialistes d’aujourd’hui », constitue une « trahison » [19]
On
se souvient que Nicolas Sarkozy, en 2007, avait également
instrumentalisé la mémoire du résistant Guy Môquet suscitant un scandale
chez un certain nombre d’intellectuels et d’historiens. Pour rappel, le
président de la République de l’époque avait annoncé que sa « première
décision de Président » serait de faire lire dans toutes les classes du
pays, en début d’année scolaire, la lettre à ses parents du jeune
résistant Guy Môquet avant son exécution. Un bon communiste est
apparemment un communiste mort… Pourquoi une tel empressement chez les
présidents néolibéraux à arracher les figures de la Résistance à leur
famille politique ?
Le Président de 2007 avait gommé l’appartenance communiste et l’antinazisme constant
de Guy Môquet avait disparu de la dernière lettre de Guy censée être
lue en classe, deux phrases essentielles adressées à son père Prosper,
déporté du « chemin de l’honneur », transféré depuis mars 1941 au bagne
de Maison-Carrée en Algérie [20] : « A toi petit papa, si je t’ai
fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une
dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que
tu m’as tracée. » Deux ans plus tard, en 2009, deux historiens
spécialisés dans le combat anticommuniste et la réhabilitation de la
police française publièrent du reste un brûlot célébré par les grands
médias pour son souci de vérité historique: le jeune communiste de 16
ans n’aurait pas été arrêté, le 13 octobre 1940, pour Résistance mais
pour appel à pactiser avec l’occupant nazi ‑thèse conforme au leitmotiv désormais inscrit dans les manuels d’histoire, unifiant nazisme, fascisme et communisme en un chapitre commun sur le « totalitarisme« .
Guy Môquet, figure de la résistance communiste française, fusillé à l’âge de 17 ans en octobre 1941
La campagne de presse en cours souligne l’identité arménienne
des Manouchian, choix conforme à la ligne officielle de soutien de
l’État arménien. Elle est muette sur le fait que les résistants communistes étrangers, de toutes nationalités,
ont compté parmi les plus éminents patriotes de France. Les pires
xénophobes, qui dénoncent quotidiennement les « islamistes » et le
« grand remplacement », antisémites patentés de naguère, et dont les
prescriptions contre le « droit du sol » sont désormais partagées par
l’État, se sont mués en champions (compromettants) des juifs. Ils ne
disent rien de l’immense contribution des communistes étrangers à la
Libération de la France, alors que les partis dits « nationaux », dont ils sont les héritiers directs, s’étaient roulés aux pieds de l’envahisseur.
Notons
aussi que le ralliement joyeux de grands notables juifs, tel le vénéré
Serge Klarsfeld, aux bons sentiments philosémites de la droite, modérée
ou extrême [21], n’est pas neuf. Les « métèques »
étaient méprisés des notables juifs, qui les tenaient, tel le rabbin
parisien Jacob Kaplan, très complaisant envers les Croix de Feu du très
fasciste De la Rocque [22], pour responsable de la poussée antisémite
des années 1930 en France. Le rôle d’Occupation de ces notables juifs
français, via l’Union générale des israélites de France (UGIF), est une
question historique strictement taboue en France : comme aux États-Unis
quand, en 1959, Raul Hilberg, pour avoir osé démontrer dans La destruction des juifs d’Europe que les Judische Räte
(Conseils juifs) avaient partout « accompagné » les déportations
allemandes, vit sa thèse rejetée par les presses universitaires de
Princeton conseillées par Hannah Arendt [23].
Le silence officiel règne à nouveau sur la contribution déterminante de
la police française au martyre des résistants communiste : pas un mot
n’est prononcé, y compris par le « conseiller historique »
présidentiel, pourtant spécialiste de Vichy, sur les Brigades spéciales
de la Préfecture de police. Ces complices quotidiennes de la Gestapo de
Knochen, qui disposait, elle, d’effectifs relativement faibles,
liquidèrent tous les groupes FTP de Paris fin 1943 et livrèrent leurs
militants suppliciés à l’occupant [24].
Après des décennies de mise en pièces de la discipline historique en
France, on prend, pour citer un autre poème d’Aragon, « les loups pour des chiens » [25], et inversement.
Propos recueillis par Aude Lancelin
[1] Voir, sources policières françaises à l’appui, le traitement
amical du chef policier de Berlin, Boemelburg, futur second de Knochen, in De Munich à Vichy, Paris, Armand Colin, 2008, index Boemelburg ; sur la collaboration d’Occupation, Les élites françaises, 1940-1944, Paris, Armand Colin, 2016, chapitre 5, et index Bömelburg.
[2] La 23e, la juive roumaine Olga Bancic, fut, selon la
pratique allemande courante depuis 1933 pour les femmes communistes,
décapitée à la hache le 10 mai 1944 à Stuttgart.
[3]Les camps français d’internement(1938-1946), Doctorat d’État, histoire, université Paris I, 2000.
[4] La Non-épuration en Francede 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, poche, 2023.
[5] Note 83 DN/2-S Béthouart, Alger, 13 mai 1944, citée in Les élites françaises.
[6] Déclaration (traduite) de von Rundstedt, commandant en chef du secteur Ouest, sur « La position du commandant suprême du front de l’Ouest et le mouvement de la résistance en France durant les années 1942-1944 »,
11 octobre 1945, W3, 359, AN, et note BP 5 des Renseignements généraux
de la Sûreté nationale, 14 août 1944, F7, 15307, AN, cit. ibid., p. 357-358.
[7] Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, 2013, chapitre 10.
[8] C. Barbier, Le maquis de Glières. Mythe et réalité,
Paris, Perrin, 2014, ancien doctorant d’Olivier Wieviorka. Les
associations d’anciens résistants des Glières » ont dénoncé une
recherche délibérément tronquée contre une bataille qui a effectivement
« eu lieu » : elle immobilisa « l’effectif de deux divisions » allemandes, en sus d’une masse de Français, officiels et auxiliaires (La Non-épuration, Annie Lacroix-Riz, chapitres 1-2).
[9]
Après deux années d’exclusion pure et simple de ses militants
(1921-1922) par les dirigeants de la CGT, tous membres du parti
socialiste-SFIO, affolés par la certitude de perdre la direction de la
centrale, Jean Bruhat, Marc Piolot, « 1917-1934 », Esquisse d’une histoire de la CGT, Paris, CGT, 1966 ; Bernard Georges et Denise Tintant, Léon Jouhaux, cinquante ans de syndicalisme, Paris, PUF, 1962, t. 1, chapitres X-XI et annexes ; les mêmes et Marie-Anne Renaud, Léon Jouhaux dans le mouvement syndical français, Paris, PUF, 1979.
[10] Rémi Skoutelsky, L’espoir guidait leurs pas : les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939, Paris, Grasset, 1998.
[11] Dépêche Welczeck, Paris, 17 juin 1938, traduite par Annie Lacroix-Riz, Documents on German Foreign Policy, série D, vol. II, p. 416-417, cit. in LeChoix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, réédition augmentée, en poche, 2024.
[12] Dépêche de Bonnet à Sarraut, 28 avril 1938, SDN 2173, MAE, cit. in De Munich à Vichy, p. 95-96 ; Vicky Caron, Uneasy asylum : France and the Jewish Refugee crisis, 1933-1942, Stanford, Stanford University Press, 1999, traduit, une rareté : L’Asile incertain. La crise des réfugiés juifs en France, 1933-1942, Paris, Tallandier, 2008.
[14] « Ils n’osèrent pas me contredire et je crus bien lire de la honte sur leur visage », 16 ans, résistant, Paris, Stock, 2024, p. 153. La honte fut fugace : sur la non-épuration spectaculaire de la police française, voir La Non-épuration en Francede 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz.
[15] Op. cit. aux notes 11-12.
[16] Rapport Abetz 2764, 7 décembre 1941, traduit par, W3, vol. 355, archives de Berlin, AN.
[19] « Panthéoniser les Manouchian, c’est les trahir », communiqué, 17 février 2024.
[20] Emprisonné depuis le 8 octobre 1939, Prosper Môquet fut, sous
Daladier, comme tous les élus communistes traqués sous Daladier puis
sous Reynaud, déchu de son mandat en janvier 1940 ; sous Paul Reynaud,
il fut condamné comme ses pairs députés communistes, le 3 avril 1940,
par un tribunal militaire de la République française, à cinq ans de
prison, voir Florimond Bonte, Le Chemin de l’honneur – De la Chambre des députés aux prisons de France et au bagne d’Afrique, Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 1949.
[22] Toute la grande presse, audiovisuelle et écrite, du 9 novembre 2023, s’en est faite l’écho.
[23] Même sa fiche Wikipédia
est explicite sur cette adhésion d’avant-guerre et sur sa complaisance
pour Vichy. La mère d’Annie Lacroix-Riz, juive de Belleville, dont le
père et une partie de la famille avaient été assassinés à Auschwitz, le
détestait, tant pour son adhésion aux Croix de Feu que pour son discours
permanent d’après-guerre sur « les martyrs de notre foi ».
[24] Hilberg n’a jamais pardonné à Hannah Arendt, la madone du
« totalitarisme », qu’il jugeait sans foi ni loi, sa responsabilité dans
le rejet par la Princeton University Press de sa grande thèse, futur
succès d’édition planétaire. Consultée et gratifiée d’« un chèque » par
le directeur de ces éditions, Gordon Hubel, « pour juger du manuscrit », elle avait argué, le 8 avril 1959, que trois autres historiens « avaient [déjà] épuisé le sujet ».
Hubel s’était référé à cette grande historienne présumée des juifs pour
refuser le texte. Après avoir, en 1961, couvert le procès Eichmann pour
le New Yorker, Arendt en fit, quelques mois plus tard, un livre, Eichmann à Jérusalem, pompeusement sous-titré Rapport sur la banalité du mal,
et sans aucune note. En 1964, où la notoriété d’Hilberg avait grandi,
en parut une nouvelle édition, « revue et augmentée », toujours
dépourvue de notes et annexes documentaires. Elle se référa alors, dans
« un post-scriptum », à deux ouvrages, l’un, par l’importance cardinale
duquel elle avait justifié son refus de 1959 du manuscrit d’Hilberg, et
l’autre, qu’elle osa recommander « plus encore, LaDestruction des juifs d’Europe
de Raul Hilberg ». Hilberg, après avoir résumé « ce qu’avait accompli
cet individu [Eichmann] avec un personnel réduit », et éreinté Arendt et
ses sornettes, conclut qu’« il n’y avait aucune “banalité” dans ce “mal” », La politique de la mémoire, Paris, Gallimard, 1996.
[25] « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », Le Roman inachevé, Paris, Gallimard, 1956 (un an après « L’Affiche rouge »).
On
nous annonce la diffusion sur Arte, le mardi 5 mars 2024, d’un
documentaire d’1 h 30, déjà visible sur Youtube, intitulé « le Tibet
face à la Chine, le dernier souffle ? », réalisé par François Reinhardt (1),
qui ne cache même pas son intention de refléter le point de vue
revanchard des exilés tibétains, sans la moindre considération pour les 6
millions de Tibétains restés au Tibet qui voient leurs conditions de
vie s’améliorer d’année en année.
Pourquoi cette diffusion en mars 2024 ?
Le 27 septembre 2023, en préouverture du Festival des Écrans de Chine à
Paris, le réalisateur Jean-Michel Carré, auteur d’une quarantaine de
films et couronné par une vingtaine de prix (dont Cannes, Berlin, ainsi
qu’une nomination aux Emmy Awards), y projetait son dernier opus :
« Tibet, un autre regard », fruit de nombreux contacts sur le terrain et
d’une impressionnante collection d’archives. (2)
La RTBF avait programmé pour le 11 novembre 2023 la diffusion de ce
documentaire (en version raccourcie). Mais cette diffusion n’a jamais eu
lieu. Arte non plus n’a jamais diffusé le documentaire. Pourquoi
ce silence ? Comment expliquer la déprogrammation de la RTBF et la
non-diffusion d’Arte ? Seule explication possible : des pressions
auxquelles Arte, et par ricochet la RTBF, n’ont pas eu le cran de
résister.
Jean-Michel Carré s’était déjà plaint de pressions subies en cours de
réalisation de son film. Il faut écouter – ça ne dure que 3 min 49
l’interview qu’il a donnée à CGTN France le 01/03/2022 : https://www.facebook.com/watch/?v=481348356802595.
Tant bien que mal, il a quand même réussi à ficeler son projet et à y
intégrer tous les aspects importants de la « Question tibétaine », des
réalités mal connues des Occidentaux biberonnés aux mantras de la
tendance « Free Tibet ». Mais
la simple présentation de certaines vérités historiques et de
constatations sur le Tibet actuel a suffi à faire écumer de rage
certain(e)s adeptes inconditionnel(le)s du dalaï-lama et de son
entourage. Ainsi, après la projection du film à Paris, a-t-on entendu la
sinologue Marie Holzman (arrivée en retard) accuser violemment le film
d’être: « partial », « prochinois », « antiaméricain », de « ne pas
donner la parole aux Tibétains » et de « ridiculiser le dalaï-lama »,
toutes accusations fausses auxquelles Jean-Michel Carré n’a eu aucune
peine à répondre calmement.
Arte soumise aux vents dominants
Mais ce réquisitoire
de Marie Holzman et consorts a dû faire mouche sur la rédaction d’Arte,
toujours prête à prêter une oreille attentive aux contempteurs de la
Chine et aux adorateurs du dalaï-lama. (3)
LaDepeche.fr
Tout nous porte à
croire – qu’on nous prouve le contraire ! – qu’Arte, dont le Conseil de
surveillance est dirigé par un certain Bernard Henri-Lévy, s’est
complaisamment inclinée devant les pressions des ennemi(e)s de la
République populaire de Chine, obtenant ainsi le remplacement du
documentaire exemplaire de Jean-Michel Carré « Tibet, un autre regard »
par un ersatz partial, signé François Reinhardt « Le Tibet face à la
Chine, le dernier souffle ? ».
Des sources clairement partisanes
Notre intime
conviction se base notamment sur la personnalité de celles et ceux
auxquel(le)s Reinhardt adresse ses remerciements dans le générique de
fin de son « documentaire » :
- Katia Buffetrille, co-autrice de Le Tibet est-il chinois ?,
un ouvrage, prétendument scientifique, mais en réalité partisan,
regorgeant d’omissions, de distorsions et d’interprétations
abusives (4) ; elle est aussi co-autrice d’un article publié dans Libération,
faisant preuve de révisionnisme, voire de négationnisme, à propos des
liens entre les dignitaires tibétains amis du dalaï-lama et les
explorateurs nazis au Tibet (5)
-
Robert Barnett, un des fondateurs et ancien dirigeant du TIN (Tibet
Information Network), qui a été longtemps financé par le NED (National
Endowment for Democracy), branche civile de la CIA ;
- Jean-Pierre (?) Donnet, auteur de Tibet mort ou vif,
un grand classique, vieux de trente ans, de la littérature de
propagande « pro-tibétaine », qui a connu plusieurs rééditions et qui
est toujours brandi par les adeptes d’un « Tibet libre » malgré ses
partis-pris et ses indigences patentes (6) ; à noter ici un indice
supplémentaire de la désinvolture des auteurs du « reportage », qui
attribuent à Donnet un prénom qui n’est pas le sien : en fait, il s’agit
de Pierre-Antoine Donnet ;
-
Vincent Metten directeur des politiques européennes pour l’ICT
(International Campaign for Tibet), en Belgique. Rappelons que l’ICT est
une ONG enregistrée auprès du département de la Justice des États-Unis
et possédant des bureaux à Washington, Amsterdam, Bruxelles et Berlin ;
elle est financée par des dons privés et par … le NED ; Vincent Metten
est un porte-parole, parmi d’autres, du Congrès des États-Unis (7) ;
- Mélanie Blondelle, chargée de politiques et de plaidoyer au sein de cette même ICT ;
- Marie Holzman, la passionaria antichinoise qui a témoigné publiquement son dévouement au culte du dalaï-lama.