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samedi 29 août 2026

Pourquoi les Anglo-Saxons investissent autant dans le narratif géopolitique des génocides

 

Pourquoi les Anglo-Saxons investissent autant dans le narratif géopolitique des génocides

Mémorial britannique, scénographie américaine, chaires anglophones : enquête sur l'appareil occidental de la mémoire des génocides et sur son rendement.

SOURCE  https://www.lecourrierdesstrateges.fr/pourquoi-les-anglo-saxons-investissent-autant-dans-le-narratif-geopolitique-des-genocides/

Thibault de Varenne — samedi 22 août 2026

Le premier lieu qu'on suggère de visiter à tout étranger débarquant à Kigali, au Rwanda, est un mémorial. Il est tenu par une fondation britannique et raconte selon la scénographie d'un musée de Washington. En écho au reportage que mon directeur de la publication, Eric Verhaeghe, rapporte et que le Courrier feuilletonnera, voici ce dont cet appareil fait bénéficer à ceux qui le tiennent — et ce qu'il coûte à ceux qui l'ont laissé leur échapper.

Cent jours

Il faut commencer par les faits, car une génération entière ne les connaît plus que par ouï-dire.

Le 6 avril 1994, l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu au-dessus de Kigali. Dès le lendemain, les massacres commencent. Ils dureront cent jours, jusqu'à la mi-juillet. Ils visent les Tutsi — non pour ce qu'ils font, mais pour ce qu'ils sont — ainsi que les Hutu jugés trop modérés, assassinés les premiers pour que nul ne songe à s'interposer. On tue aux barrières routières, dans les églises où les familles s'étaient réfugiées, dans les écoles, sur les collines. On tue à la machette, souvent entre voisins, quelquefois entre parents. Une radio, la Radio-Télévision libre des Mille Collines, désigne les maisons et encourage les tueurs. L'administration fournit les listes ; les préfets et les bourgmestres organisent ; les milices exécutent. Le bilan est de huit cent mille morts selon les décomptes des Nations unies, d'environ un million selon le recensement rwandais — l'écart entre ces deux chiffres est déjà, on le verra, une affaire politique.

La tuerie s'arrête en juillet lorsque la rébellion du Front patriotique rwandais prend Kigali. Deux millions de Hutus fuient alors vers le Zaïre, et c'est de cet exode que naîtra la suite — celle dont on ne parle pas. Un tribunal international est créé à Arusha en novembre. En septembre 1998, il condamne Jean-Paul Akayesu, bourgmestre d'une commune ordinaire : c'est la première condamnation pour génocide de l'histoire des juridictions internationales. Une soixantaine d'autres suivront. En 2006, les juges d'appel constateront que ce génocide est devenu un fait de notoriété publique, qu'aucune défense ne peut plus contester. Douze ans auront été nécessaires.

Le premier lieu qu'on vous montre

Quiconque arrive aujourd'hui au Rwanda s'entend suggérer, dans l'heure, une visite. Pas les volcans, pas les gorilles : le mémorial de Gisozi, sur une colline au nord de Kigali. Les délégations étrangères y sont conduites avant tout entretien officiel ; les hommes d'affaires y passent entre deux rendez-vous ; les touristes y commencent leur séjour. Plus de deux cent cinquante mille corps y reposent, selon les autorités rwandaises. Le lieu a été ouvert en 2004, pour le dixième anniversaire, et il figure depuis septembre 2023 — avec Murambi, Nyamata et Bisesero — sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.

Le parcours est d'une efficacité qu'on n'oublie pas. On descend ; la lumière baisse à mesure ; on avance parmi des objets personnels plutôt que parmi des chiffres — une paire de lunettes, une carte d'identité mentionnant l'ethnie, des vêtements ; une salle est réservée aux enfants, avec leurs prénoms, leur plat préféré, la manière dont ils sont morts ; on ressort par une section pédagogique consacrée à la prévention des génocides dans le monde.

Ce parcours n'a rien de rwandais. Il est la reprise, presque plan pour plan, de celui du musée fédéral américain de l'Holocauste, ouvert à Washington en 1993. Et le mémorial lui-même est conçu et tenu par l'Aegis Trust, organisation caritative britannique fondée par deux frères qui avaient d'abord créé un centre sur la Shoah dans le Nottinghamshire ; les archives de témoignages rwandais ont été constituées selon les protocoles d'entretien et d'indexation mis au point pour les rescapés européens.

Voilà pour les faits. Ils n'ont rien de clandestin, et c'est le trajet ordinaire d'un savoir-faire — un architecte hospitalier réemploie ses plans d'une ville à l'autre. La question commence après.

Le mot qu'on ne prononçait pas

Car au printemps 1994, pendant que les collines se couvraient de morts, le Département d'État américain donnait à ses porte-parole une consigne de vocabulaire. On dirait « des actes de génocide ». On ne dirait pas « un génocide ». La différence tient à un article et à un singulier ; elle valait la Convention de 1948, dont l'article premier oblige les parties contractantes à prévenir et à punir. Le mot fut donc évité avec application pendant que la chose s'accomplissait. Trente ans plus tard, la même puissance en finance la mémoire.

On y verra une contradiction. Je crois qu'il faut y voir une méthode.

J'étais trop jeune, en 1994, pour avoir vu cela de l'intérieur. J'ai vu la suite. Dans les années deux mille, sur le dossier soudanais, j'ai appris comment les chancelleries traitent ce mot-là : on le pèse, on l'ajourne, on le confie à un groupe de travail. Puis Washington l'a prononcé pour le Darfour, un jour de 2004, et il ne s'est rien passé — ni tribunal ad hoc, ni intervention, ni même embarras durable. J'ai compris ce jour-là que la qualification n'était pas la conséquence des faits, mais un acte diplomatique parmi d'autres, avec son coût, son rendement et son calendrier. On dit le mot quand il rapporte. On le tait quand il engage.

Deux qualifications, une seule porte

Encore faut-il savoir de quoi l'on parle, car deux mots circulent qu'on prend pour synonymes et qui ne le sont pas.

Le crime contre l'humanité se définit par un contexte. Il faut un acte figurant sur une liste longue — meurtre, extermination, déportation, torture, viol, persécution —, commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, en application d'une politique. L'élément moral est modeste : il suffit que l'auteur ait su à quoi il participait. La victime peut appartenir à n'importe quelle population.

Le génocide se définit par une intention. La liste des actes y est plus courte, les victimes doivent relever de l'un des quatre groupes protégés — national, ethnique, racial, religieux —, et l'auteur doit avoir agi dans l'intention de détruire ce groupe comme tel. Une seule victime peut suffire si le geste s'inscrit dans un plan de destruction ; à l'inverse, cent mille morts ne font pas un génocide si cette intention n'est pas établie. Notons au passage que la liste des quatre groupes est fermée, et qu'elle l'est pour une raison politique : les groupes politiques en furent exclus en 1948 sur l'insistance soviétique. C'est pourquoi l'extermination des opposants par les Khmers rouges relève des crimes contre l'humanité, le génocide n'ayant pu être retenu que pour les Chams et les Vietnamiens. Le droit international ne protège pas les hommes ; il protège des catégories, et ce sont les vainqueurs de 1945 qui les ont dressées.

Vient alors le paradoxe, qui commande tout le reste. Le crime contre l'humanité est facile à prouver et sans juge ; le génocide est difficile à prouver et pourvu d'un juge.

Facile à prouver, parce qu'il s'établit par des faits objectifs — l'ampleur, la méthode, la politique. Sans juge, parce qu'il n'existe à ce jour aucune convention internationale sur les crimes contre l'humanité : le projet dort dans les commissions onusiennes depuis des années. Aucun texte n'oblige les États à prévenir, aucun article n'ouvre de recours d'un État contre un autre.

Difficile à prouver, parce qu'il faut entrer dans la tête des auteurs et que la Cour internationale de justice y applique le standard le plus sévère du droit : l'intention doit être la seule inférence raisonnable des faits. Mais pourvu d'un juge, parce que la Convention de 1948 comporte deux articles décisifs — le premier, qui oblige les États à prévenir et à punir ; le neuvième, qui permet à un État d'en assigner un autre à La Haye.

Toute la dialectique tient là. Un État qui veut éviter d'agir dira « crime contre l'humanité », qualification pourtant plus lourde de faits établis, parce qu'elle ne l'engage à rien — c'est très exactement l'opération sémantique du printemps 1994, un cran plus subtile. Un plaignant qui veut un juge devra dire « génocide », qualification pourtant plus difficile à démontrer, parce que c'est la seule porte ouverte. Les procureurs, eux, arbitrent selon qu'ils veulent condamner ou saisir : les mandats délivrés contre les dirigeants israéliens, que la Cour pénale internationale a depuis refusé d'annuler, visent des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité — pas le génocide. Ce n'est pas une indulgence. C'est un calcul de plaideur qui veut gagner.

Il faut en tirer la conséquence, qui est déplaisante pour tout le monde. Le vocabulaire de ce débat n'est pas dicté par les faits mais par la procédure : elle pousse les États à sous-qualifier et les victimes à sur-qualifier, et chacun accuse l'autre de mauvaise foi alors que les deux obéissent au même texte. Le mot le plus grave du droit international est aussi le seul qui ouvre une porte. On se bat pour lui à cause de la porte.

Ce que la forme sélectionne

Revenons au mémorial, car le format qu'on y admire n'est pas neutre. Il exige des victimes individualisables, des objets conservés, des survivants filmables, un avant et un après nettement séparés, un bilan stabilisé. Il rend admirablement les crimes qui remplissent ces conditions. Il est à peu près inutilisable pour les autres.

Demandez-vous alors pourquoi il n'existe aucun mémorial pour les réfugiés hutu massacrés au Congo en 1996 et 1997, lorsque les camps de l'exode furent démantelés puis les colonnes de fuyards poursuivies sur près de deux mille kilomètres par les troupes du dictateur rwandais Kagamé. Ni objets, ni exhumations autorisées, ni survivants organisés, ni chiffre stabilisé : ces morts-là ne sont pas muséifiables. La forme a tranché avant les historiens.

Une discipline, ses chaires, et ce qu'elle fait de ses gêneurs

Il faut ici dire un mot d'un objet mal connu en France : les genocide studies. C'est une discipline universitaire constituée, née aux États-Unis dans les années quatre-vingt-dix, dotée de ses chaires, de ses revues et de son association professionnelle. Le premier doctorat au monde a été ouvert au Strassler Center de l'université Clark, dans le Massachusetts. Yale tient depuis 1998 un Genocide Studies Program ; Rutgers, un centre d'étude du génocide et des droits humains ; l'université du Minnesota, un centre d'études sur l'Holocauste et les génocides. Au Royaume-Uni, Royal Holloway et University College London ont leurs instituts ; en Israël, Yad Vashem entretient un institut international de recherche. Les revues de référence — Journal of Genocide Research, Holocaust and Genocide Studies, cette dernière publiée en association avec le musée fédéral américain — sont anglophones. L'association internationale des chercheurs, l'IAGS, a été fondée en 1994 et siège aux États-Unis.

Cette discipline sélectionne-t-elle les récits et écarte-t-elle les gêneurs ? La réponse honnête est : moins qu'on ne le croit, et davantage qu'elle ne le devrait.

Moins qu'on ne le croit, car sur le dossier le plus explosif de la décennie, elle n'a pas suivi ses bailleurs. L'association internationale des chercheurs sur le génocide a déclaré en 2025 qu'Israël commettait un génocide à Gaza. Omer Bartov, historien israélo-américain de l'université Brown, l'une des grandes autorités mondiales sur les massacres de masse, a conclu publiquement dans le même sens. Un ancien président de cette même association a averti que le processus se poursuivrait même en cas d'arrêt des opérations. Ce sont des Américains et des Israéliens, formés dans ces institutions, qui ont retourné l'outil contre l'usage qu'on en attendait. Une discipline qui fait cela n'est pas une officine.

Davantage qu'elle ne le devrait, cependant, car les carrières s'y règlent. L'historien Raz Segal, qui dénonça très tôt l'incitation génocidaire dans le discours officiel israélien, vit sa nomination à la direction du centre du Minnesota annulée après la protestation de donateurs. D'autres ont perdu des invitations, des financements, des conférences. Le tri ne s'opère pas par une consigne : il s'opère par le budget, qui est un instrument plus discret et plus sûr. C'est là, et non dans un complot, que loge la véritable dépendance — et c'est pourquoi la question de savoir qui finance les chaires est une question académique légitime, non une insinuation.

Ce que rapporte le monopole

Venons-en au rendement, puisque c'est la question centrale : qu'est-ce que Londres et Washington retirent de cet investissement ?

Trois choses, et elles sont considérables. La première est le droit de désigner. Celui qui tient la norme du crime suprême désigne les parias — un État qualifié devient infréquentable, ses avoirs saisissables, ses dirigeants poursuivables, ses partenaires commerciaux exposés. Aucun instrument diplomatique n'a ce rendement-là : ni la sanction, qui se contourne, ni la résolution, qui se vote. La deuxième est la légitimation des coalitions. On ne mobilise pas des alliés au nom d'un intérêt pétrolier ; on les mobilise au nom d'un « plus jamais ça » dont on est le gardien reconnu.

La troisième est la plus lourde, et il faut la déplier, car c'est là que gît la seule idée française de toute cette histoire.

Le principe s'est d'abord appelé, chez nous, le droit d'ingérence — puis, par une inflation caractéristique, le devoir d'ingérence. Il a été formulé au tournant des années quatre-vingt par un juriste, Mario Bettati, et un médecin devenu ministre, Bernard Kouchner : puisqu'un État qui massacre ses citoyens ne saurait s'abriter derrière sa souveraineté, la communauté internationale aurait le droit, et bientôt l'obligation, de forcer sa porte. La diplomatie française fit adopter en 1988, puis en 1990, deux résolutions des Nations unies sur l'accès humanitaire. Nous avions l'idée. Nous n'avons pas gardé la machine.

Car en 2001, après l'échec rwandais et Srebrenica, une commission internationale patronnée par le Canada reformula la chose en anglais sous le nom de responsabilité de protéger, que le Sommet mondial adopta en 2005. Le passage du français à l'anglais n'est pas un détail de traduction : le droit d'ingérence était une intuition morale de médecins, la responsabilité de protéger est une procédure, avec ses critères, ses seuils et son autorité compétente — le Conseil de sécurité, où nous sommes minoritaires. Nous avons apporté le principe ; d'autres ont écrit le mode d'emploi et gardé la clef.

En mars 2011, la résolution 1973 invoqua la protection des civils de Benghazi, menacés d'un massacre annoncé, pour autoriser l'emploi de la force en Libye. Aucun génocide n'y fut jamais allégué — j'y insiste, car la confusion est fréquente : ce fut l'application d'une doctrine née du génocide, non la qualification d'un génocide. L'opération s'acheva par un changement de régime et par la décomposition durable du pays, que les correspondants russes en Afrique décrivent aujourd'hui sans ménagement — et dont il faut reconnaître qu'ils n'ont pas tort sur les faits, quels que soient les intérêts qui les font parler. Le capital moral accumulé sur les collines rwandaises avait été converti, dix-sept ans plus tard, en autorisation de bombarder. C'est le meilleur rendement diplomatique du siècle. Ce fut aussi la mort de la doctrine : depuis, Moscou et Pékin opposent leur veto à toute résolution de ce genre, et ce sont les civils syriens qui l'ont payé.

Il faut ajouter une remarque désagréable, et je la fais sans plaisir. Les promoteurs français de l'ingérence ont une géométrie. Bernard-Henri Lévy, qui revendique d'avoir emporté la décision de Nicolas Sarkozy sur la Libye et que Tripoli dut ensuite prier de ne plus revenir, tient sur Gaza le discours exactement inverse : là où il exigeait qu'on intervînt au nom des civils menacés, il récuse aujourd'hui jusqu'au vocabulaire, et conteste la qualification avant même que les juges ne l'aient examinée. On peut soutenir sans se contredire que certaines situations appellent la force et d'autres non ; encore faut-il que le critère soit énonçable et qu'il ne coïncide pas, chaque fois, avec l'identité de l'ami. Une doctrine qui ne s'applique jamais aux siens n'est pas une doctrine. C'est une préférence, habillée en principe.

En quoi la France est-elle perdante ? De la manière la plus concrète qui soit, et le Rwanda en est le cas d'école. Kigali, qui appartenait à l'aire francophone, a fait de l'anglais sa langue d'enseignement en 2008, a rejoint le Commonwealth en 2009 sans avoir jamais été colonie britannique, et a reçu en 2022 le sommet des chefs de gouvernement du Commonwealth. En une décennie, un pays entier a changé de camp linguistique, diplomatique et mémoriel. Pendant ce temps, la France se voyait assigner le rôle de l'accusée — un rapport officiel a fini par lui reconnaître, en 2021, des responsabilités lourdes et accablantes dans l'engrenage de 1994. Que ce constat soit historiquement fondé ne change rien à la mécanique : nous avons perdu la position, et ceux qui tenaient le récit l'ont prise. Nous n'avions ni musée, ni fondation, ni chaire à offrir. Nous avions des archives et de l'embarras.

La mécanique des contreparties, pièce à pièce

Reste à dire ce que Kigali retire de sa part du marché, car on parle trop de « crédit du génocide » sans en montrer les écritures. Les voici.

D'abord l'impunité régionale. Depuis trente ans, les interventions rwandaises à l'est du Congo ne coûtent rien de durable : les rapports onusiens documentent les crimes de guerre imputés au M23, la presse sud-africaine écrit que l'Occident ferme les yeux sur un Rwanda hors-la-loi, et les sanctions, quand elles tombent, sont levées la saison suivante.

Ensuite la rente minière. Le Rwanda produit peu de coltan et en exporte beaucoup : les minerais de l'est congolais transitent par Kigali et alimentent la croissance rwandaise autant que les chaînes d'approvisionnement occidentales, lesquelles ont signé avec lui plutôt qu'avec Kinshasa.

Ensuite la sous-traitance sécuritaire. Des troupes rwandaises tiennent le Cabo Delgado mozambicain depuis 2021, aux côtés et souvent à la place des forces régionales, protégeant notamment un gisement gazier exploité par un groupe français. Ajoutez les contingents fournis aux opérations de paix des Nations unies, qui font du Rwanda l'un des tout premiers contributeurs du continent : une armée qu'on ne sanctionne pas est une armée qu'on emploie.

Enfin la sous-traitance migratoire. Le gouvernement britannique a dépensé, selon sa propre ministre de l'Intérieur, quelque neuf cents millions de dollars pour n'envoyer que quatre volontaires au Rwanda ; et lorsque Londres a renoncé au dispositif, Kigali a poursuivi le Royaume-Uni en justice pour obtenir le solde. On mesure là le rapport de force réel : le client réclame son dû, et il l'obtient.

La mémoire est la monnaie ; l'alignement est la contrepartie. Le président rwandais peut ainsi, chaque avril, appeler à la vigilance contre le négationnisme devant un parterre de chancelleries qui n'ont rien à objecter, et pour cause : elles ont payé pour n'avoir rien à dire.

On me demandera si Kigali jouit du même privilège que Jérusalem. La fonction est la même : une impunité régionale qui survit à la documentation des faits. La solidité ne l'est pas, et la différence mérite qu'on s'y arrête. Israël est couvert par un veto au Conseil de sécurité — un droit, permanent, qu'aucune évolution d'opinion ne suspend. Le Rwanda n'est couvert que par une tolérance, c'est-à-dire par une décision discrétionnaire de bailleurs, révocable du jour au lendemain : l'aide britannique lui fut d'ailleurs suspendue en 2012, avant d'être rétablie l'année suivante. L'un dispose d'un droit ; l'autre, d'un crédit. Le second peut s'épuiser. Reste un point commun, et c'est le plus intéressant pour notre sujet : dans les deux cas, la contestation de la politique du jour se voit opposer la mémoire du crime subi, et le contradicteur se retrouve sommé de prouver qu'il n'est pas de mauvaise foi avant d'avoir pu exposer son fait. Ce n'est pas un argument, c'est un dispositif. Il fonctionne parce que le crime fut réel — et c'est précisément ce qui le rend si difficile à démonter sans devenir odieux.

L'objection, qu'il faut prendre au sérieux

On me dira que ce raisonnement conduit tout droit à la relativisation, et qu'à force d'expliquer que la qualification est politique, on finit par insinuer que les morts ne le sont pas. L'objection est sérieuse. Elle est même la seule qui compte.

J'y réponds ceci. Constater que la sélection est politique ne dit rien de la vérité des faits sélectionnés. Le génocide des Tutsi n'est pas moins établi parce que son tribunal doit son existence à une configuration diplomatique du Conseil de sécurité ; il a été jugé, par des juges, sur pièces, pendant douze ans, et cela ne se défait pas. Les morts du Congo ne sont pas moins réels parce qu'aucun juge ne les a dits. Le glissement qui conclut de la politique à l'équivalence — tout se vaut, donc rien n'est vrai — est la manœuvre exacte des négationnistes, et quiconque l'emprunte se disqualifie.

Il faut être aussi net sur un second point. Les puissances qui dénoncent aujourd'hui le double standard ne sont pas des greffiers. Moscou tient sur les interventions humanitaires un discours que dément son propre bilan ; Pékin conteste une qualification qui le vise — il parle de diffamation orchestrée et de deux poids deux mesures à propos du Xinjiang — et n'en accepterait aucune. J'ai cité leurs organes parce qu'ils voient, de là où ils sont, ce que nos capitales ne veulent pas voir. Cela ne les rend pas désintéressés. Cela les rend utiles.

L'arme retournée

Reste le fait le plus considérable, et qui devrait retenir quiconque croit encore à cette architecture : elle a échappé à ses constructeurs.

C'est l'Afrique du Sud, membre des BRICS, qui a saisi la Cour internationale de justice contre Israël sur le fondement de la Convention de 1948 — l'instrument des vainqueurs de 1945 retourné par le tiers-monde juridique. Et l'on comprend maintenant pourquoi elle a plaidé le génocide plutôt que le crime contre l'humanité, qu'il lui aurait été plus aisé d'établir : elle n'avait pas d'autre porte. Pretoria n'a pas choisi le mot le plus fort, elle a choisi le seul qui donnait accès à un tribunal. Les juristes de Pretoria savent que la décision au fond prendra des années, et que Washington s'emploie à défendre Israël dans la procédure ; ils y vont quand même. C'est la Cour pénale internationale qui a délivré des mandats d'arrêt contre le dirigeant d'un allié majeur, et les États-Unis qui ont répondu en sanctionnant des juges et des procureurs, puis en les rangeant au régime réservé aux terroristes. Il faut mesurer ce que cela signifie. La première puissance du monde maîtrise le récit du génocide précisément parce qu'elle refuse d'en subir la juridiction. On tient l'histoire ; on ne se présente pas au prétoire.

Et puis il y a ce petit fait de juin dernier, qui dit tout. Israël a reconnu le génocide arménien — après plus d'un siècle de refus destiné à ménager Ankara puis Bakou. Erevan n'a pas eu la naïveté de s'en émouvoir : ses propres analystes ont attribué la décision à des intérêts politiques étroits, et le premier ministre arménien a jugé qu'elle n'appelait aucune réponse particulière. Ankara, de son côté, a condamné la démarche. Voilà comment se prononce, en 2026, le mot le plus grave du droit international : quand nier coûte plus cher que reconnaître. Les morts de 1915 n'y sont pour rien.

Ce qui reste à la France

Une monnaie qui se dévalue ne prévient pas. Celle-là s'est dépensée sans compter depuis deux ans, et ce qui se consume à Gaza n'est pas seulement une réputation : c'est le capital moral accumulé depuis 1945, le seul qui permettait à l'Occident de dire le crime et d'être cru. Une puissance qui grandit en promettant de protéger finit toujours par être jugée sur sa protection.

La France, dans cette affaire, n'est pas condamnée à suivre. Elle a sa propre définition du génocide, plus exigeante que la définition internationale puisqu'elle réclame la preuve d'un plan concerté ; elle a des juges qui, depuis 2014, condamnent des génocidaires rwandais sans avoir attendu la permission de personne ; elle n'a ni musée à vendre ni doctrine d'intervention à justifier.

Appliquer la même règle aux amis et aux autres : je veux dire trois choses précises, et non une exhortation.

La première est procédurale. Nos cours d'assises jugent, avec une constance qui les honore, les génocidaires rwandais résidant en France. Le parquet antiterroriste a par ailleurs ouvert des enquêtes visant des ressortissants français mis en cause à propos de Gaza. La question n'est pas de préjuger de leur issue — elle est de savoir si ces dossiers-là avanceront au même rythme et avec les mêmes moyens que les autres. Une justice qui instruit vite les crimes des vaincus et lentement ceux des alliés n'est pas une justice partiale : elle est une politique étrangère déguisée en greffe.

La deuxième est diplomatique, et elle nous a déjà coûté. Lorsque la Cour pénale internationale a délivré ses mandats en novembre 2024, la France a d'abord « pris note », puis son ministre des Affaires étrangères a fait valoir qu'un dirigeant pouvait bénéficier d'une immunité — argument dont un rapporteur des Nations unies a aussitôt relevé qu'il n'avait aucune validité juridique, le Statut de Rome écartant précisément les immunités de fonction. Nous avons signé ce traité. Ou bien nous l'appliquons, y compris quand l'avion se pose à Roissy, ou bien nous cessons de donner des leçons de droit international à ceux qui ne l'ont pas signé.

La troisième est mémorielle. Nous avons ouvert nos archives sur 1994 et reconnu nos responsabilités ; il reste à laisser la procédure sur Bisesero aller jusqu'à son terme, quelle qu'en soit l'issue, plutôt que de la voir s'éteindre par lassitude. Un pays qui accepte d'être jugé sur son propre passé est le seul qui puisse encore parler du passé des autres.

Je ne sais pas si nous en avons le goût. Mais c'est la seule position qui vaille d'être tenue quand la monnaie des autres ne vaut plus rien — et elle est, pour une fois, entièrement à notre portée.

Ce journal, du moins, tiendra le registre. Le Courrier publiera dans les semaines qui viennent, par livraisons, le reportage rwandais de mon directeur de la publication, et reprendra un à un les fils que cette chronique n'a fait que nouer : les comptes du dispositif mémoriel et ceux de ses opérateurs, les massacres congolais de 1996 et 1997 qu'aucun tribunal n'a jamais dits, la discipline universitaire et ses bailleurs, l'état réel des procédures ouvertes en France. Nous le ferons au moment précis où la qualification de ce qui se passe à Gaza devient la ligne de partage de la diplomatie occidentale — celle qui sépare désormais des alliés de trente ans, et sur laquelle chaque capitale devra se prononcer sans pouvoir longtemps se dérober. Autant y venir avec des pièces qu'avec des humeurs.

lundi 8 décembre 2025

Algériens, Juifs et Arméniens, aux marges du communisme français

SOURCE: https://www.nonfiction.fr/article-12515-algeriens-juifs-et-armeniens-aux-marges-du-communisme-francais.htm

Trois thèses publiées récemment viennent éclairer le rapport entre le PCF et les groupes minoritaires des colonies et du monde ouvrier au XXe siècle.

Si le Parti communiste français a d’abord cherché à s’implanter dans le monde ouvrier et dans les secteurs principaux de la production, trois livres, issus de thèses, viennent éclairer les stratégies complémentaires de développement, dans des zones périphériques en situation coloniale, ou chez les travailleurs d’origine immigrée – Arméniens ou Juifs ashkénazes. Ces thèmes, secondaires dans la stratégie globale du PCF, répondent à des directives de l’Internationale communiste et de ses organisations périphériques, qui exigeaient « d’organiser les couches les plus exploitées » de la population, au premier rang desquels les travailleurs coloniaux et les travailleurs immigrés. Les trois ouvrages abordent ces aspects et analysent les tensions existantes entre les centres (Moscou, Paris) et les périphéries, contribuant à une meilleure compréhension des cercles concentriques et des logiques militantes du mouvement communiste.

Etre communiste en Algérie 

L’ouvrage d’Éloïse Dreure, Des communistes en situation coloniale, permet de voir la difficulté d’implantation du PCF en Algérie et les tensions qu’elle a générées dans son appareil. Se fondant sur des matériaux originaux (archives du Komintern, archives de la répression coloniale et de nombreuses photos), l’ouvrage étudie l’implantation et les structures communistes en Algérie et la manière dont le PCF a tenté de franchir la « barrière coloniale » en socialisant et en politisant les Algériens.

L’implantation du PCF et de ses organisations satellites en Algérie et chez les Algériens s'est heurtée à des difficultés d'espèces différentes. Suivant les consignes de l’Internationale communiste, le PCF a tenté de s’algérianiser sans réellement y parvenir : il est resté principalement présent dans les secteurs occidentaux (PTT, cheminots, employés). Le nombre de militants demeure relativement faible : autour de 1 000 membres, avant de connaître un effondrement au début des années 1930. Le PCF a subi, en raison de ses discours anticolonialistes et de ses appels à l’indépendance, des vagues de répressions relativement importantes. Nombre de ses militants se rendant en Algérie pour des tournées de conférences se retrouvent enfermés pour trouble à l’ordre public et les réunions publiques sont souvent interdites.

Les structures militantes en Algérie reprennent les différentes formes d’organisation du mouvement communiste (organisations syndicales, de jeunesse, de défense des emprisonnés). Elles s’inscrivent dans des moyens classiques de propagande : presse (comme les journaux La Lutte sociale ou L’Algérie ouvrière), réunions publiques, distribution de tracts. Cette propagande est majoritairement effectuée en français. En raison de l’anti-impérialisme communiste, la Fédération algérienne du PC est soumise à de nombreuses injonctions (participer aux journées de lutte contre le colonialisme ou manifester en faveur de l’indépendance des colonies). Face à ce contexte compliqué, des émissaires du Parti et parfois de l’Internationale communiste viennent régulièrement pour tenter de redresser la situation, sans grand succès jusqu’en 1935.

Éloise Dreure décrit les cadres communistes et les modalités de militantisme. Le turn-over a été très important. Les secrétaires sont mis à l’écart en raison d’une incompréhension ou d’une impossibilité de mettre en œuvre la politique algérienne du Parti, ou parfois parce qu’ils ont rejoint des groupes en opposition avec la ligne du Parti, à l’image d’Henri Schiavo, tour à tour dirigeant du PCF puis de la CGTU. Officiellement exclu pour une incompréhension de la politique coloniale, le motif de sa mise à l'écart était en réalité sa proximité avec le groupe de La Révolution prolétarienne. Les cadres sont plutôt jeunes, issus du monde ouvrier ou employés, souvent envoyés dans la colonie pour tenter de remédier à la crise de l'organisation. L’auteure met à profit les saisies effectuées sur les militants pour analyser le poids des instructeurs sur le fonctionnement du Parti. Elle souligne également la difficulté que ces militants ont à entrer en contact avec des Algériens, comme le montrent les rapports de visites cités.

Militer en Algérie

Comme en métropole, le militantisme est souvent familial. Au fur et à mesure, ces militants incarnent le moule thorézien de ceux qui ont adhéré dans les années 1920 ou au début des années 1930 et qui n’ont connu que le militantisme communiste. Il faut attendre la fin des années 1930 pour que l’origine locale soit valorisée et que des Algériens accèdent à des responsabilités. Le Parti a tenté de mettre en œuvre une double direction (formée par un occidental et un algérien) pour favoriser l’implantation dans le monde colonial. En dépit de ses efforts, le PC puis le PCA est cependant resté très minoritaire, chez les Français issus de la métropole comme chez les Algériens, dont la part ne représente qu'entre 15 et 20 % des effectifs communistes locaux au milieu des années 1930.

À partir de cette date, les contacts avec les Algériens sont plus nombreux : le PCA s’ouvre à une forme de diversité culturelle prenant en compte les particularités des Algériens, favorisant indirectement la naissance d’un noyau militant. Mais c’est autour du Front populaire, marqué par l’arrivée d’un nouvel émissaire, Jean Chaintron, et d’un nouveau responsable du Parti, Élie Mignot, que les effectifs explosent, pour atteindre près de 5000 membres. La région algérienne du PCF, devenu Parti communiste algérien en 1936, tout en restant sous la tutelle du Parti français, connaît alors son apogée électoral : les résultats sont multipliés par 8.

Enfin l’auteure montre la position ambiguë du PCF suite au discours de Thorez de 1937 quant à l’indépendance de l’Algérie. Le dirigeant communiste n’y est pas hostile, mais considère que la situation n’est pas encore mûre, conseillant stratégiquement de créer les conditions pour qu’elle le devienne. Cette ligne résume la difficulté à exprimer une position minoritaire et à construire un mouvement politique dans un environnement hostile. Cette caractéristique se retrouve également en métropole dans les minorités nationales.

Des communistes arméniens en France

Dans sa thèse sur les communistes arméniens publiée sous le titre Ceux de Manouchian, Astrig Atamian embrasse une période plus large, allant des années 1920 aux années 1990, qui couvre le siècle communiste et s’appuie sur de nombreuses archives. L’historienne a eu accès, notamment, aux autobiographies des cadres communistes rédigées pour l’appareil du Parti (à Moscou dans les archives du Komintern et dans les archives du PC Arménien à Erevan). L’ouvrage se compose de trois grands thèmes : l’avant-guerre, qui est la partie la plus riche, la guerre et l’après 1945. Cette approche lui permet de dégager des lignes de force des modalités d’engagement et d’organisation des communistes arméniens en France. 

Les militants de la première génération sont majoritairement orphelins, issus du monde rural, et se sont réfugiés en France selon des parcours variés. Si certains ont pu avoir accès à la scolarité, quelques-uns ont réalisé des études supérieures. La majorité a commencé à travailler jeune. D’autres sont des révolutionnaires professionnels : quelques-uns ont connu le mouvement ouvrier avant la guerre et sont passés par les différents partis socialistes en Arménie ou dans les Balkans. La majeure partie d’entre eux adhère directement au PCF. L’adhésion s’est majoritairement réalisée par le Comité d’aide à l’Arménie (HOK) et l’Union des étudiants de Transcaucasie, organisation de masses contrôlées par le PCF, l’adhésion au PCF s’effectuant via les groupes de langue de la Main-d’œuvre étrangère (MOE) qui devient la Main-d’œuvre immigrée (MOI). Cependant, l’implantation des communistes dans les communautés arméniennes en France demeure faible. La MOE/MOI a 450 membres en 1927 et à peine une centaine par la suite. Les effectifs de la centrale syndicale pilotée par le PCF ne sont pas meilleurs.

En outre, le HOK est placé sous le contrôle d’Erevan. L’auteure pointe les conflits entre le centre arménien et la direction communiste à Paris. Le HOK prône le retour en Arménie socialiste alors que le PCF souhaite privilégier l’implantation dans la communauté arménienne en France. C’est à la faveur du Front populaire, lorsque les adhésions augmentent ainsi que le courant de sympathie pour l’Arménie socialiste, que le HOK organise un départ de 1800 Arméniens vers l’URSS. Ce départ coïncide avec le début de la grande terreur en Arménie : le principal responsable du PCA est ainsi purgé, entraînant en 1936 la disparition du HOK et jetant le trouble chez certains responsables.

Le dictionnaire biographique des cadres communistes arméniens proposé en fin d’ouvrage rappelle l’itinéraire de certains d’entre eux. S’arrêtant à leur départ en 1936, il amène à s’interroger sur leur vie en URSS à cette date.

L'épreuve de la guerre

Le délitement temporaire des liens avec l’Arménie soviétique favorise le contrôle du PCF sur cette sous-section de la MOI. Avec la période du Front populaire, une nouvelle génération émerge, incarnée par la figure de Missak Manouchian. S’il n’adhère officiellement au PC qu’en 1934, il a été façonné par le communisme des organisations de masse du début des années 1930. Entre 1936 et 1938, le communisme arménien en France est alors à son apogée. Le Pacte germano-soviétique déstabilise les Arméniens communistes ; en juin 1941, sa rupture permet le passage à la lutte armée, dont Manouchian devient la figure centrale et tragique.

Après avoir participé à l’action clandestine, il devient responsable des MOI parisiens en août 1943 en remplacement de Boris Holban, qui a refusé de continuer l’action armée qui mettait en péril les groupes de combattants des FTP/MOI. Mais le travail de filature de la brigade spéciale n° 2, chargée de mener des actions contre la lutte armée communiste, entraîne l’arrestation de Manouchian et la traque des autres arméniens, qui pour beaucoup réussissent néanmoins à échapper à l’arrestation. S’il est possible de regretter que l’auteure ait fait par trop confiance aux témoignages dont il est difficile, voire impossible, de vérifier la véracité, elle montre avec finesse la constitution, le fonctionnement et l’étendue des réseaux arméniens en France.

L’après-guerre renoue avec le schéma existant avant les purges, en le modifiant légèrement. De nouvelles structures sont créées, comme la Jeunesse arménienne de France. L’organisation connait quelques succès, mais se heurte à la concurrence et à l’hostilité des autres organisations arméniennes non communistes. La mission principale des communistes arméniens est d’organiser le départ vers la République soviétique, qui aboutit en 1947 au départ de 7 000 Arméniens. Mais pour les arrivants, le pays rêvé se transforme vite en cauchemar, comme en témoigne la manifestation organisée à Erevan lors de la visite de Christian Pineau en 1956, durant laquelle plusieurs dizaines d’Arméniens demandent à rentrer en France. Les tensions entre le Parti français et le Parti soviétique entraînent, au début des années 1970, la mise à l’écart de certains cadres arméniens, jugés trop philosoviétiques, avant qu’une normalisation n’intervienne après 1977.

Astrig Atamian montre comment le PCF a soutenu la cause arménienne. Loin d’un Manouchian qui, dans les années 1930, refusait de célébrer la fête nationale le 24 avril, le PCF s’est fait le promoteur, à partir des années 1950, de la cause arménienne, d’autant plus facilement qu’elle lui permet de dénoncer les alliés des Américains. Deux cadres du PCF, qui siègent à la Commission centrale de la MOI, portent les demandes de reconnaissance du génocide arménien à l’Assemblée nationale et plus largement dans l’espace public.

Enfin, la mémoire de la Résistance scelle un pacte entre une partie des Arméniens et le PCF, non sans heurts. Des tensions émergent en effet à la suite du film de Moscou Des terroristes à la retraite. Elles aboutissent néanmoins à la panthéonisation de Manouchian, devenu le symbole des combattants des FTP/MOI. L’auteure montre ainsi comment s’est recomposée la mémoire du communisme arménien autour d’une image devenue iconique.

Communistes juifs ou Juifs communistes

La question des liens entre appartenance communautaire et communisme est également au centre de la thèse Militer en minorité, de Zoé Grumberg, qui interroge l’engagement des anciens militants du secteur yiddishophone de la Main-d’œuvre immigrée du PCF. Contrairement à Astrig Atamian au sujet des communistes arméniens, Zoé Grumberg considère que l’identité juive est principale dans l'engagement de ceux qu'elle étudie, qualifiant les militants de Juifs communistes. Elle prend ainsi le contre-pied de l’historienne Annie Kriegel, qui voyait dans ces militants des acteurs d’abord communistes, ensuite Juifs, et suggérait en 1989  :

« Quelle que soit l’opinion que l’on se fait aujourd’hui de cette croyance porteuse d’identité, nul, s’il lui est loisible de le regretter, n’a le droit de dissimuler que celui qui tomba en criant “vive Staline” était peut-être patriote, antifasciste, juif, mais qu’il était d’abord communiste. C’est le respect qu’on doit aux vivants et aux morts : les nommer dans l’identité qu’ils se sont choisie, en fonction de l’itinéraire qu’ils ont parcouru et dont ils ont éventuellement plus tard changé… pour ceux à qui le temps fut donné de le faire   .

Annie Kriegel soulignait alors que les recompositions identitaires avaient été ultérieures et que la question de l’idéologie avait été prépondérante dans les choix militant. Partant d'un a priori différent, et sans affronter directement cette question, le livre de Zoé Grumberg aborde l’action des communistes juifs yiddishophones formant le secteur juif du PCF comme celle d’un groupe militant doublement minoritaire, chez les communistes et chez les Juifs.

L'auteure détaille l’action de ce groupe à travers les itinéraires de 25 de ses militants (19 hommes et 6 femmes), cadres intermédiaires et dirigeants du secteur juif du Parti. Ce noyau militant a été reconstitué sur les bases de l’ancienne MOI du PCF. Ces cadres sont issus de la génération kominternienne et ont, pour la majeure partie d’entre eux, commencé à militer dans l’entre-deux-guerres, au temps de la période «  classe contre classe  » du PCF. Ils sont souvent dotés d’un capital culturel important et un tiers a connu un autre engagement avant le communisme. Dans leur immense majorité, ils ont participé à la résistance communiste juive dans les MOI comme dirigeants nationaux ou locaux.

S’implanter en milieu Juif

Au sortir de la guerre, il s’agit de s’implanter dans le monde juif parisien. Ces militants sont en concurrence – et souvent en conflit – avec les autres organisations juives non communistes (bundistes, sionistes de plusieurs obédiences). Ils cherchent alors à acquérir une place dans les organisations juives, tout en espérant profiter de la dynamique de la Libération. Les militants soucieux de leur audience et de leur implantation créent (ou recréent) des sous-organisations de masses (club sportif, centre culturel…). Selon les sources indirectes, les organisations communistes juives possèdent ainsi une influence électorale et associative sur environ 10 % de la population juive en France (soit nettement moins que l’influence du PCF sur la société française à cette même date, qui représente 25 à 30 % du corps électoral).

Initialement, la direction du PCF hésite entre une intégration pure et simple des communistes juifs dans les organisations de masse et le maintien d’une organisation spécifique. C’est la concurrence des autres organisations juives qui oblige le PCF à maintenir une organisation dédiée. L’encadrement est d’une relative stabilité, excepté pour les membres qui doivent partir construire le socialisme, en Pologne notamment. Les cadres communistes suivent la ligne du parti et obéissent aux mêmes règles que les autres militants (travail sectoriel, autocritique biographique, contrôle, soutien au mouvement communiste international). La consultation des dossiers de la section au sujet de la montée de cadres dans la commission centrale livre de précieuses indications sur le degré de surveillance et de contrôle réciproque entre les militants que l’auteure restitue parfaitement.

Ce noyau militant engage les communistes juifs dans l’action sociale. L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide multiplie, avec l’aval du Parti, les démarches sur la restitution des appartements spoliés. Plus largement, les communistes juifs cherchent à venir en aide aux personnes nécessitant le secours des fonds sociaux. Avant le début officiel de la guerre froide, ils participent aux organismes de solidarité, via le Fonds social juif unifié (FSJU) et le Comité juif d’action sociale pour la reconstruction. Leur départ du FSJU contribue à montrer que les objectifs des communistes juifs répondent à la même logique que ceux du PCF après 1947.

C’est autour de l’aide sociale à l’enfance et de la Commission centrale de l’enfance (CCE) que le secteur juif du PCF rencontre le plus grand succès. Cet organisme prend en charge les orphelins, comme le font par ailleurs d’autres organismes juifs (des sionistes aux bundistes), et est initialement financé par le Joint, l’organisme américain d’aide aux Juifs. La CCE s’inscrit dans la mission éducative communiste : si quelques éducateurs ont suivi en Pologne les enseignements de Janusz Korczak, ce sont les méthodes du pédagogue communiste soviétique Anton Makarenko qui sont prônées. Pour la CCE, il s’agit d’abord de créer chez les enfants de nouvelles générations militantes. L’organisme utilise les différents anniversaires pour exprimer une double mémoire : honorer les combattants communistes et les révoltes, comme la célébration de l’anniversaire du soulèvement du Ghetto de Varsovie.

Chez les communistes juifs, comme pour le PCF, la valorisation de la Résistance est prégnante. Elle passe par la constitution d’un centre de documentation spécifique, en concurrence avec le Centre de documentation juive contemporaine, placé sous la responsabilité de Aron Erlich, devenu David Diamant. Communiste depuis le début des années 1930, son objectif est de valoriser la résistance communiste juive. C’est dans un second temps que la question de la Shoah apparaît spécifiquement.

Des cadres communistes juifs

Enfin, Zoé Grumberg se penche sur les itinéraires des cadres communistes juifs, qu’elle confronte aux épisodes de la guerre froide. Ils suivent globalement la ligne du PCF, soutenant la politique étrangère de l’Union soviétique reconnaissant la naissance de l’État hébreu, avant de le critiquer pour ensuite l’accepter. Ils se montrent aveugles face à l’existence d’un antisémitisme d’État qui s’est développé en URSS lors des campagnes anti-cosmopolites des années 1949-1952, avant de reconnaître avec amertume sa réalité. Dans les itinéraires des 25 cadres communistes juifs retenus, un seul rompt frontalement avec le Parti après un voyage en URSS, à l'occasion duquel il constate la quasi-disparition de la culture juive. Le désengagement des Juifs demeure très minoritaire et se fait souvent silencieusement, et tardivement (les années 1960 voire 1970).

L’utilisation des autobiographies et des souvenirs familiaux laisse parfois planer des doutes et soulève des interrogations liées à des archives parcellaires, empêchant l’auteure de pousser plus loin ses investigations. Par exemple, un dossier, qui semble vidé d’une partie de ses pièces, mentionne la présence d’un responsable soviétique lors d’une réunion de la commission de contrôle en 1954, sans que l’on puisse en comprendre réellement les tenants et les aboutissants. De même, les zones d’ombre des anciens communistes juifs partis construire le socialisme en Europe de l’Est sont aussi importantes. La documentation proposée repose principalement sur des témoignages – non confirmés par d’autres archives – et des autobiographies plus ou moins réécrites au prisme du présent (comme c’est le cas pour les souvenirs de Joseph Minc, Adam Rayski ou Louis Gronowski), soulevant la question des rapports entre mémoires et histoire.

Selon des méthodes et à partir d'objets différents, ces trois ouvrages interrogent ainsi deux thèmes importants de l’histoire du communisme : l’articulation entre militantisme et identité d'une part, d'autre part la difficile implantation du communisme en milieux minoritaires. Expression de questionnements contemporains, ils projettent une lumière nouvelle sur des situations périphériques, en bordure des secteurs clés de l’implantation du communisme.

jeudi 12 décembre 2024

Hagop Hovnatanian (Paradjanov, 1967)


La vie culturelle de Tbilissi au XIXe siècle, à travers le portrait du peintre arménien Hagop Hovnatanian (1806-1881).


lundi 9 décembre 2024

Sayat Nova : La Couleur de la grenade (Pardjanov, 1969)


 Sayat-Nova / Tsvet granata (Саят-Нова / Цвет граната)

Sergueï Paradjanov
URSS (Arménie) / 1969 / 79 min / DCP / VOSTF / Version restaurée

Avec Sofiko Tchiaoureli, Melkop Alekian, Vilen Galstian, Georgi Gegeckori.

Fruit d'une recherche formelle qui tient autant du rêve que du fantasme contre l'ordre établi, Sayat Nova revisite l'histoire du poète du même nom, troubadour du XVIIIe siècle, connu pour avoir écrit en arménien, géorgien et azéri. Une diversité culturelle que Paradjanov transpose dans une série de tableaux vivants, soigneusement composés, où chaque couleur, texture et geste deviennent les fils multiples d'une tapisserie aussi harmonieuse qu'énigmatique. Une célébration de l'identité transcaucasienne qui vaut au cinéaste censure et emprisonnement, et dont l'esthétique visuelle unique inspirera nombre d'artistes, de Godard à Lady Gaga.

« Aimable public, ne va pas chercher dans ce film la vie de Sayat-Nova, grand poète arménien du XVIIIe siècle. Nous n'avons que tenté de rendre par les moyens du cinéma l'univers imagé de cette poésie dont le chantre russe Valéri Brioussov disait : "La poésie arménienne du Moyen-Âge est une des éclatantes victoires de l'esprit humain inscrites dans les annales de notre monde." » (Sergueï Paradjanov)