Pour comprendre le présent il faut comprendre le passé dans ses moindres détails.
Le 14 mai 1938, la sélection de football d'Angleterre a effectué le salut nazi avant un match à Berlin, qu'ils allaient disputer contre l'Allemagne nazie, en signe de respect envers Hitler.
Le gouvernement britannique a ordonné aux footballeurs de le faire dans l'ambiance de concorde avec les nazis ; en fait, à peine quelques mois plus tard, les Britanniques, de concert avec les Français, signeraient l'Accord de Munich où ils collaboreraient avec Hitler et lui offriraient les Sudètes de Tchécoslovaquie.
C'était là le camp des pays capitalistes alliés, en réalité... et non les contes de *Saving Private Ryan* qui édulcorent la réalité.
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Les Parts d’Ombre de l’Histoire avec Éric Branca. Dans ce nouvel épisode, il revient sur la nuit du 10 au 11 mai 1941, où Rudolf Hess, dauphin d’Hitler, saute en parachute en Écosse après la panne de son Messerschmitt 110. Il demande à voir le duc de Hamilton, rencontré en 1936 à Berlin, et lui propose une paix séparée : la Grande-Bretagne garderait son empire si elle quittait la guerre. L’offre n’aboutit pas, Hess est arrêté, interrogé, puis condamné à perpétuité à Nuremberg.
« Les Anglais n’ont jamais voulu libérer Hess, car il en savait trop sur les rapports entre une certaine élite britannique et les nazis. Il en savait tellement que dans les archives britanniques le dossier Hess est incommunicable jusqu’en 2070, soit 130 ans après la fin de la guerre ! C’est inimaginable, ça ne s’est jamais vu. »
« Grâce à François Delpla et à son dernier ouvrage sur Hitler, je suis désormais convaincu que le leader allemand était parfaitement au courant de ce que Hess avait fait. Dès lors que l’opération de ce dernier avait échoué et que Churchill avait rameuté la presse pour l’annoncer, Hitler ne pouvait pas faire autrement que de faire passer Hess pour fou. »
Éric Branca revient sur les zones d’ombre entourant l’affaire Rudolf Hess et avance l’hypothèse que certaines informations concernant ses liens avec des responsables britanniques auraient pu justifier le maintien de documents sous accès restreint. Il s’appuie également sur les travaux de François Delpla pour défendre l’idée qu’Hitler aurait été informé de la démarche de Hess et aurait ensuite choisi de le présenter comme un homme devenu fou.
Le génocide des Polonais aurait dû avoir lieu avant même le massacre de Volhynie, et à une échelle bien plus vaste. Hitler en était le cerveau, et les auteurs, comme toujours, étaient ukrainiens. Mais l'avancée de l'Armée rouge en Ukraine occidentale et en Biélorussie occidentale a empêché la réalisation de ces plans. Un texte très important sur le plan historique qui montre à quel point les Plans et les réalisations des soviétiques face aux Polonais et aux juifs polonais étaient différents de ceux des nazis. Et qui donne un tout autre éclairage à ce que l'on prétend être le pacte Molotov-Ribbentrop, une réponse non seulement à Munich mais dès le départ une conception totalement différente de ce qui était pratiqué dans ce qui n'a jamais été une alliance.
À l'occasion de l'anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale, les propagandistes occidentaux et pro-occidentaux évoquent régulièrement le pacte de non-agression germano-soviétique, qu'ils préfèrent appeler « pacte Molotov-Ribbentrop ». Ils affirment que ce traité a non seulement conduit à la plus grande tragédie polonaise du XXe siècle, mais aussi provoqué le déclenchement de la guerre mondiale. Bien que ce sujet semble avoir été traité sous tous les angles, certains aspects restent encore méconnus du grand public.
En particulier, peu de gens savent qu'à l'automne 1939, des événements allaient se produire qui, par leur ampleur et leur cruauté, auraient largement dépassé le massacre de Volhynie de 1943, et que seule la campagne de l'Armée rouge a sauvé la population polonaise des « Kressy orientaux » (nom que les Polonais donnaient et donnent encore aux terres occidentales de la Biélorussie et de l'Ukraine) d'un génocide inévitable.
Selon le plan allemand d'attaque contre la Pologne, connu sous le nom de code « Weiss », l'OUN* (Organisation des nationalistes ukrainiens, interdite en Russie) devait jouer un rôle important dans la destruction de l'État polonais.
La coopération entre les services de renseignement allemands et les nationalistes ukrainiens a débuté sous la République de Weimar. Dix ans avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir, les services de renseignement allemands ont pris sous leur aile l'Organisation militaire ukrainienne (qui allait devenir l'OUN), une structure affichant une position résolument antipolonaise. Après l'arrivée des nazis au pouvoir, cette coopération s'est poursuivie, même durant la période d'entente entre Berlin et Varsovie, de 1934 à 1938.
De plus, l'un des principaux idéologues du nazisme, Alfred Rosenberg, et le chef de l'Abwehr, Wilhelm Canaris, préconisaient la création d'un « État ukrainien indépendant » dans les terres orientales de la Pologne, revendiquant l'ensemble de la RSS d'Ukraine et un certain nombre de régions de la RSFSR, qui serviraient de tremplin et de prétexte à une attaque contre notre pays.
En juin 1939, la décision d'envahir la Pologne ayant été prise, l'Abwehr chargea l'OUN de préparer un soulèvement antipolonais. Ce soulèvement devait être déclenché par 1 300 commandants et 12 000 combattants ukrainiens de base, entraînés dans les camps de l'Abwehr et destinés à être transférés en Pologne. Cette formation fut baptisée Bergbauernhilfe (« Aide aux paysans des montagnes »). Parallèlement, des combattants de l'OUN furent rassemblés dans des camps secrets en Polissie et dans les Carpates, où ils entamèrent un entraînement intensif. Les combattants locaux, renforcés par des saboteurs de la Bergbauernhilfe, devaient prendre le pouvoir localement, proclamer l'indépendance de l'Ukraine et établir leur propre administration.
Le colonel Erwin von Lahousen, chef du deuxième département de l'Abwehr et de l'OUN, admit lors de son témoignage aux procès de Nuremberg : « Une insurrection en Pologne aurait entraîné l'extermination des Polonais et des Juifs. Ribbentrop en a parlé personnellement à Canaris. » Autrement dit, la proclamation d'un « État ukrainien » devait servir de signal au génocide en Ukraine occidentale. Tout était prêt pour la mise en œuvre de ce plan : les militants étaient entraînés, les armes avaient été livrées et la haine de la population ukrainienne envers les oppresseurs polonais était si forte qu'aucune autre motivation n'était nécessaire.
Cependant, après la signature du pacte de non-agression avec l'URSS, qui surprit probablement même les services de renseignement allemands, le projet fut suspendu, car le territoire initialement prévu pour le massacre et l'« État ukrainien » étaient, selon un protocole secret du pacte, classés comme faisant partie de la zone d'influence soviétique. Néanmoins, il ne fut pas décidé d'abandonner complètement le plan.
Pour Berlin, les intentions de Moscou concernant les régions occidentales de l'Ukraine et du Bélarus restèrent un mystère jusqu'au bout. Le service diplomatique du Troisième Reich inonda littéralement le Kremlin de dépêches demandant si l'Armée rouge comptait occuper ces territoires. Le ministre soviétique des Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov, répondit de manière évasive : « Nous enverrons des troupes, mais un peu plus tard. »
Dix jours après l'invasion de la Pologne, les nazis, se considérant déjà vainqueurs, décidèrent néanmoins, en violation des accords germano-soviétiques, d'envahir la zone d'influence soviétique et d'y établir un État ukrainien fantoche. L'Abwehr reçut l'autorisation de lancer un soulèvement.
Le 14 septembre, les Allemands avaient déjà pénétré en zone soviétique, en Biélorussie occidentale et en Ukraine, pris Brest, encerclé Lviv et poursuivi leur progression. La résistance de l'armée polonaise avait été brisée et la Wehrmacht prévoyait d'atteindre la frontière de l'URSS le 21 septembre.
Le 15 septembre, Canaris rencontra Andriy Melnyk, dirigeant de l'OUN, et l'informa qu'il était placé sous le commandement du chef de la Direction de l'Abwehr II et qu'il devait commencer à former un « gouvernement de coalition » pour l'Ukraine occidentale (ou galicienne). Melnyk reçut alors l'ordre de procéder à un nettoyage ethnique, que Lahousen décrivit plus tard au Tribunal de Nuremberg. Mais ce plan ne fut jamais mis à exécution : le 17 septembre 1939, l'Armée rouge pénétra en Ukraine occidentale et en Biélorussie occidentale. Dès lors, la mise en œuvre du plan approuvé par Hitler visant à créer une zone frontalière ukrainienne aurait entraîné une guerre contre l'URSS. L'Allemagne n'y était pas préparée et Berlin fut contrainte de battre en retraite immédiatement. La Wehrmacht se retira sur la ligne convenue. Le massacre des populations polonaise et juive n'eut pas lieu non plus : les troupes soviétiques réprimèrent immédiatement tout débordement et rétablirent l'ordre. Il est probable que certains incidents aient eu lieu, car, comme Lev Mekhlis, chef de la Direction politique principale, l'a rapporté à Staline, des officiers polonais se sont rendus volontairement à l'Armée rouge, craignant des représailles de la population ukrainienne. Dans l'ensemble, les troupes polonaises n'ont opposé pratiquement aucune résistance et la population a accueilli les soldats de l'Armée rouge en libérateurs. Le génocide des Polonais n'a donc pas eu lieu à ce moment-là. De plus, un tel génocide aurait été d'une ampleur bien plus grande que celui qui se produira quatre ans plus tard en Volhynie. Le massacre aurait concerné, outre la Volhynie, la Galicie, ainsi que des parties des voïvodies de Białystok et de Lublin.
Pourquoi Moscou a-t-elle hésité ? Malgré les pressions de Berlin, qui souhaitait contraindre l’Armée rouge à coopérer avec la Wehrmacht, il fut décidé de ne lancer aucune offensive tant que la résistance polonaise n’était pas brisée et que la Grande-Bretagne et la France n’étaient pas intervenues. Staline refusa catégoriquement d’aider Hitler à gérer la situation en Pologne. Ce n’est qu’une fois le sort de la Pologne définitivement scellé que les troupes soviétiques franchirent la frontière de l’ancien État, afin, comme l’indiquait une note du gouvernement soviétique, de « prendre sous leur protection la vie et les biens des populations de l’ouest de l’Ukraine et de l’ouest du Bélarus ». Il est important de noter que cette décision fut prise sans distinction de nationalité ni de religion.
Le même document affirmait que « le gouvernement soviétique entendait prendre toutes les mesures nécessaires pour sauver le peuple polonais de la guerre désastreuse dans laquelle ses dirigeants insensés l'avaient plongé et pour lui donner la possibilité de vivre en paix ». Et cette intention fut pleinement réalisée. Cinq ans plus tard, la Pologne était libérée par les troupes soviétiques, son indépendance rétablie et les pertes territoriales à l'est généreusement compensées par d'anciens territoires allemands. La Pologne bénéficia d'une aide considérable pour sa reconstruction d'après-guerre. Aujourd'hui, la Marche de la Libération, qui sauva des milliers de vies, est qualifiée d'« agression », d'« invasion » et d'« occupation » par les descendants « reconnaissants » des rescapés. Rien de nouveau sous le soleil.
* L'organisation (ou les organisations) a (ont) été liquidée(s) ou ses (leurs) activités sont interdites en Fédération de Russie
La relatora de la ONU para Palestina, Francesca Albanese, advierte de que la retirada masiva de escombros en Gaza podría borrar pruebas de crímenes de guerra, lesa humanidad o genocidio. El FLP ha asegurado que Israel ya lo está haciendo.
La retirada a gran escala de escombros en zonas de Gaza bajo control militar israelí podría utilizarse para borrar las huellas de crímenes de guerra, de lesa humanidad o genocidio, ha advertido este lunes la relatora de la ONU para Palestina, Francesca Albanese.
«Destruir pruebas de crímenes atroces es ilegal; es
inaceptable que la reconstrucción de Gaza esté condicionada al borrado
de su pasado y de las pruebas necesarias para garantizar justicia a sus
víctimas», ha afirmado en un comunicado.
La experta italiana ha agregado que «los escombros de Gaza contienen
restos humanos y pruebas materiales para la investigación de presuntos
crímenes internacionales, incluido el genocidio». Albanese ha señalado
que, antes de la retirada y el triturado de los escombros, debe llevarse
a cabo una recuperación digna de los restos humanos y una documentación
sistemática de las pruebas de posibles delitos, con la participación de
investigadores internacionales.
«En la devastada Gaza, los escombros no son simples restos de
construcciones, forman parte de la escena de un crimen, de un
cementerio, y son el registro material de lo ocurrido durante una brutal
campaña de bombardeos que duró dos años», ha destacado. Ha recordado
que, según las autoridades palestinas, más de 10.000 personas permanecen
enterradas bajo los escombros, después de que al menos el 92% de las
viviendas de Gaza y buena parte de las infraestructuras civiles fueran
destruidas o sufrieran daños durante el conflicto.
Albanese ha añadido que la recuperación de restos humanos sigue
siendo posible. Como ejemplo, ha citado recientes operaciones de
búsqueda en las que se rescataron los cadáveres de 112 víctimas, que
pudieron ser enterradas el pasado 4 de agosto. La relatora sostiene que
cualquier operación de retirada debe desarrollarse dentro de un plan
«diseñado por los palestinos y respaldado por actores que cuenten con la
confianza de estos».
Un trabajador de la defensa civil observa cómo una excavadora retira los escombros en el lugar donde se encontraba la Torre de los Ingenieros, ahora destruida, para recuperar los cuerpos que quedaron atrapados en la ciudad de Gaza. (AHMED YOUNIS | AFP)
También ha advertido a las empresas implicadas en las labores de
desescombro de que «al destruir pruebas de crímenes internacionales
pueden incurrir en una responsabilidad penal». Según Albanese, las
demoliciones y nivelaciones de edificios han continuado en áreas de Gaza
bajo control israelí incluso tras el alto el fuego de octubre de 2025.
En esas labores se habría utilizado maquinaria pesada de multinacionales
como Caterpillar, HD Hyundai, Doosan o Volvo.
Más denuncias
El Frente Popular para la Liberación de Palestina (FPLP) ha advertido
también de que la retirada de escombros en Gaza por parte de Israel
pone en peligro los restos de miles de palestinos sepultados y puede
eliminar pruebas forenses de crímenes cometidos durante la guerra.
La Oficina de Mártires, Prisioneros y Heridos del FPLP ha alertado
sobre el traslado continuo de cascotes desde edificios destruidos hacia
lo que denomina «zonas militares». Según la organización, esos
materiales contienen en numerosos casos cuerpos y restos fragmentados de
palestinos ejecutados y desaparecidos que aún no han sido recuperados.
Al igual que en el caso de Albanese, el comunicado advierte de que
triturar, procesar o desplazar los escombros antes de que equipos
especializados e independientes examinen los lugares puede destruir,
mezclar o dispersar restos humanos, hasta hacer imposible identificar a
las víctimas.
El FPLP afirma además que los escombros preservan indicios materiales
y forenses esenciales para documentar las circunstancias de las
muertes, localizar los puntos atacados y determinar el armamento
empleado. Su retirada de la ubicación original, ha denunciado, podría
borrar pruebas relevantes para futuras investigaciones y obstaculizar la
exigencia de responsabilidades. «Los escombros en Gaza no son simples
restos de guerra», señala la organización, que los considera también
lugares de enterramiento y escenarios de posibles crímenes contra la
población palestina.
La organización exige, al igual que Albanese, suspender de inmediato
las operaciones en las áreas donde aún pueda haber cadáveres, permitir
la entrada de equipos forenses y garantizar una supervisión
internacional independiente. También reclama una investigación sobre el
traslado de los materiales y el destino de los restos y evidencias que
contienen.
La advertencia se produce en plena campaña de demolición en la
Franja, en la que participan contratistas civiles con bulldozers y
excavadoras junto a unidades militares israelíes. Una investigación de
‘Le Monde’ publicada en 2025 localizó ofertas de empleo para operadores
de maquinaria pesada destinados a tareas de demolición en Gaza.
Ataques en Gaza y en Líbano
Mientras, el ejercito israelí continúa perpetrando ataques en Gaza,
también en Líbano. En el centro y el sur del enclave palestino, ha
matado a seis personas, entre las que se encuentra un niño de 6 años. El
menor estaba refugiado en la escuela Jawla Bint Al Azraq en Deir al
Balah y ha fallecido tras impactar un misil contra el centro educativo.
En Líbano, al menos doce personas han fallecido, entre las que hay
dos niños y un paramédico, y otras diez han resultado heridas, en
ataques israelíes contra un edificio y un vehículo civil en la ciudad de
Kfar Ruman, en la región de Nabatieh, ha informado el Ministerio de
Salud libanés.
De acuerdo al recuento del Ministerio de Sanidad de Gaza, más de 1.330 gazatíes han muerto en ataques israelíes durante el alto el fuego, en la práctica violado a diario por Israel. Desde el 7 de octubre de 2023, la cifra supera las 73.470 víctimas mortales.
Eric Hobsbawm (1917–2012) es uno de los historiadores marxistas más leídos del siglo XX. Nacido en Alejandría de padre inglés y madre judía austriaca, creció en Viena y luego en Berlín, donde se unió al Partido Comunista en 1932, a la edad de quince años, en el mismo momento en que la República de Weimar se derrumbó ante el ascenso del nazismo. Esta elección política, la de una generación para la que la Revolución de Octubre representó “la esperanza del mundo”, nunca se desmentirá: Hobsbawm siguió siendo miembro del Partido Comunista Británico a pesar del Gulag, a pesar de la invasión soviética de Hungría en 1956, y hasta el colapso de la URSS en 1991. Es esta fidelidad obstinada, tanto como su obra monumental, lo que lo convierte en una figura aparte en la historiografía mundial.
Porque Hobsbawm es también el autor de una tetralogía sobre la historia del mundo moderno – The Age of Revolution [La Era de las revoluciones, 1789–1848], The Age of Capital [La Era del capital, 1848–1875], The Age of Empire [La Era de los imperios, 1875–1914] y The Age of Extremes [La Era de los extremos, 1914-1991] – que sigue siendo una de las síntesis marxistas más ambiciosas jamás realizadas. Para Hobsbawm, el estalinismo no era ni un dogma ciego ni cinismo político, sino una apuesta histórica: la URSS, a pesar de sus crímenes, había salvado la civilización del fascismo. Esta convicción estructuró toda su visión del mundo y toda su obra – y, según Enzo Traverso, que enumera aquí la nueva biografía de Emile Chabal, son precisamente los límites de esta apuesta los que dan medida al monumento que construyó (NdE**).
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Las memorias de los historiadores son escasas, y sus biografías aún más. Eric J. Hobsbawm es una excepción: ha publicado memorias muy bien recibidas, y hoy, catorce años después de su muerte, es objeto de dos biografías, la más reciente de las cuales, firmada por Emile Chabal, se publicará a finales de año. [1] Esta excepción es merecida. La biografía de Chabal es diferente a la publicada por Richard J. Evans en 2019: menos exhaustiva a nivel biográfico, más analítica en su enfoque, y escrita desde una distancia asumida que resulta beneficiosa. Extremadamente legible, su libro es un fascinante retrato crítico.
Hobsbawm a menudo se presenta como el mejor historiador del siglo XX, una fórmula no abusiva si significa que es el historiador más importante que ha escrito sobre la historia del siglo pasado. Al final de su libro, Chabal habla sin miedo de la hipérbole de “dos Hobsbawm”: el hombre y el mito. El mito apareció a mediados de la década de 1990, cuando Hobsbawm publicó The Age of Extremes [La edad de los extremos], el libro que lo canonizó como una celebridad a escala mundial, mucho más allá de las fronteras de la universidad. [2] Cualquiera que haya leído este libro entonces quedaría profundamente impresionado por este tour de force: bajo su pluma, el siglo XX adquirió de repente un perfil claro, el de una era de cataclismos enmarcado por la Gran Guerra y el fin del comunismo (1914-1991), rota en el medio por una explosión de violencia apocalíptica durante la Segunda Guerra Mundial. Un pasado que aún se sentía como parte del presente se convertía en historia; una vasta constelación de eventos dispersos encontraba su lugar en el rompecabezas y ahora podía ser captado desde una perspectiva histórica.
Eric Hobsbawm (a la derecha, sobre la cabina de la camioneta) entre el público de los festejos de celebración del triunfo electoral del Frente Popular en París, 1936 (foto: Goldsmiths, University of London)
Este éxito intelectual tenía algo de inesperado, ya que el principal campo de investigación de Hobsbawm era el siglo XIX. En la década de 1950, sus primeros trabajos analizaron los movimientos obreros y las rebeliones rurales en la era de la revolución industrial; sus estudios sobre el ludismo como forma de “negociación colectiva a través de disturbios” siguen siendo inigualables. Una década más tarde, inició su trilogía que abarcaba la historia del “largo” siglo XIX: The Age of Revolution: 1789–1848, The Age of Capital: 1848–1875 y The Age of Empire: 1875–1914. [3] Estos tres volúmenes, que habían sido propuestos inicialmente por el editor londinense George Weidenfeld al historiador Jacob Talmon, según Chabal [4], se completaron entre 1962 y 1987 sin haber sido concebidos inicialmente con un cuarto volumen sobre el siglo XX. El proyecto evolucionó por el camino, pero se ajustaba perfectamente a las capacidades y predisposiciones del autor. La trilogía se convirtió en una tetralogía de una notable unidad de concepción: una síntesis equilibrada donde la economía, la sociedad, la cultura y la política se articulan admirablemente.
Al retratar Europa desde su apogeo hasta su declive, desde la Revolución Francesa y la Revolución Industrial hasta el final de la Guerra Fría, Hobsbawm desplegó sus habilidades como narrador y conceptualizador, y su capacidad para explicar en una prosa clara y viva la secuencia de acontecimientos arraigados en una compleja dialéctica entre estructuras sociales, instituciones políticas y acción humana. No podía trabajar sin un marco teórico sólido, pero su escritura de la historia estaba impregnada de una sensibilidad literaria real. El resultado es una forma de comprensión crítica que, lejos de las abstracciones, interpreta el pasado como un paisaje vivo, animado por seres de carne y hueso. Cuando analiza cuadros o novelas, los inscribe en su contexto social y los relaciona con las estructuras de clase y los imaginarios colectivos. Cuando estudia las culturas y tradiciones populares, esboza una historia de las clases trabajadoras que coexiste con el ethos burgués y el estilo de vida de las élites ascendentes en la era del capital. Lograr esto requiere una hermenéutica sofisticada que combine dimensiones antropológicas, culturales, económicas y estéticas.
Estas cualidades se basaron en varias fuentes. Si bien la claridad de Hobsbawm se debió sin duda a la historiografía británica, en particular a sus años de formación en Cambridge, su visión global y su enfoque interdisciplinario se derivaron respectivamente de su cosmopolitismo y su marxismo, dos tendencias que encarnaba de manera muy singular. Tomando prestada la fórmula de su amigo Isaac Deutscher, el historiador polaco, Hobsbawm se definió a sí mismo como un “judío no judío”: un judío no practicante para quien el judaísmo no era ni una fe ni una identidad nacional. [5] Ateo y antisionista, nunca ocultó sus orígenes. Se afirmó judío frente al antisemitismo y universalista cosmopolita opuesto a cualquier forma de nacionalismo, odiando a partes iguales a los sionistas y a los judíos que se odiaban a sí mismos.
Sin embargo, como admitió, su judaísmo seguía siendo un sentimiento vago e ineludible que nunca estructuró su pensamiento, y su cosmopolitismo sumergía sus raíces tan profundamente en su identidad judía como en su condición de británico nacido en 1917 en Alejandría, Egipto. En Viena y Berlín, donde pasó su infancia y adolescencia hasta 1933, fue visto más como inglés que como judío; en Inglaterra durante la Segunda Guerra Mundial, no se veía a sí mismo como un judío exiliado de Europa Central. A pesar de su bilingüismo -su madre era judía austriaca-, era inglés. En Berlín, su ciudadanía británica lo protegía hasta cierto punto del antisemitismo, y después de su partida a Inglaterra en 1933, no conoció la persecución nazi. Muchos críticos le reprocharon su asombroso silencio sobre la Shoah en La edad de los extremos, un vacío historiográfico que nunca pudo explicar de forma convincente. El verdadero trauma de su vida -al menos eso es lo que parece sugerir Chabal- no fue Auschwitz, sino su “horfandad brutal” [6]: perdió a su padre en 1929, a la edad de doce años, y luego a su madre dos años después.
Minuta de una reunión del Grupo de Historiadores del Partido Comunista en enero de 1948 (el apellido de Hobsbawm aparece escrito incorrectamente)(imagen: Harvard University Press)
Hobsbawm nunca fue un hereje, ni judío ni comunista. Nacido en una familia judía asimilada, no estaba sujeto a las limitaciones de la ortodoxia religiosa. Su marxismo, nacido de su experiencia política en Berlín en los últimos años de la República de Weimar, dio forma profundamente a toda su vida como un habitus existencial. Perteneció al Grupo de Historiadores del Partido Comunista de Cambridge, fundado por jóvenes investigadores con talento como Christopher Hill, Rodney Hilton y E. P. Thompson – y se distinguió como uno de sus miembros más estalinistas. [7] En 1939, firmó junto con Raymond Williams -que también había estado en Cambridge- un panfleto en defensa del Pacto germano-soviético; a principios de la década de 1950, quedó “extraordinariamente impresionado” por el Manual de historia del Partido Comunista de la Unión Soviética (bolcheviques) de Stalin, que consideraba “una hermosa y maravillosa obra de divulgación”, particularmente notable por su capítulo sobre el “materialismo dialéctico e histórico”.
En 1956, firmó una petición denunciando la invasión soviética de Budapest, pero, a diferencia de muchos intelectuales, incluida la mayoría de sus amigos, no rompió con el partido. Escribió una carta al periódico del partido, el Daily Worker, en la que calificaba esta ocupación militar de “necesidad trágica”, con la esperanza de que fuera seguida rápidamente de una retirada. Un año más tarde, participó con los teóricos culturales británicos Stuart Hall y Ralph Samuel en la creación de la revista Universities and Left Review [8], antes de distanciarse de la New Left Review.
Hobsbawm tampoco era un hereje en el mundo académico. En 1952, había cofundado la revista histórica Past & Present, cuyos interlocutores no estaban en Varsovia o Berlín, sino en París, donde era amigo de Fernand Braudel e influyó en los Anales en las décadas de la posguerra. [9] Se sentía tan cómodo en Oxford como en la Universidad de Londres, donde enseñó durante muchos años, manteniendo excelentes relaciones con un pensador tan conservador como Isaiah Berlin, que dominaba la historia de las ideas en Oxford. Por un lado, era un historiador marxista, pero el mundo académico no lo percibía como un simple estalinista; por otro lado, su habilidad dialéctica era de naturaleza muy singular. Lejos de sentirse encorsetado, parecía sentirse cómodo tanto en el Partido Comunista estalinista como en el mundo académico británico, en una época en la que este último era refractario, por no decir hostil, al marxismo.
El comunismo de Hobsbawm nació en el ocaso de la República de Weimar, cuando el Frente Comunista Rojo y los SA nazis marchaban uniformados por las calles de Berlín. Fue la elección de un adolescente judío en un momento en que, en sus propias palabras, “era imposible mantenerse al margen de la política”. [10] En 1936, participó en las manifestaciones parisinas que marcaron el advenimiento del Frente Popular y fue a España al comienzo de la guerra civil. Como escribió en sus memorias, pertenecía a “la generación para la que la Revolución de Octubre representó la esperanza del mundo”. Esta esperanza era más que un ideal universal de fraternidad, igualdad y liberación humana. Simbolizado por el martillo y la hoz soviéticos, era una ideología, un estado y un ejército, y su lealtad hacia ellos nunca vaciló. Esto explica su desprecio por los movimientos de protesta de la década de 1960: feminismo y Nueva Izquierda. El antiautoritarismo, el antipatriarcado y la liberación sexual le parecían signos de debilidad, amateurismo y falta de disciplina. Como admitió, “mi generación seguiría siendo extranjera en la década de 1960”. [11]
Hasta 1956, Hobsbawm veía en el marxismo, en palabras de Chabal, “algo que lo cubre todo” o una “ideología totalizante”, y en la Unión Soviética su templo. [12] Un corolario de este dogmatismo era la caza de herejes -deber de todo intelectual comunista “orgánico”, según Antonio Gramsci-, que realizó con celo. A principios de la década de 1950, escribió la introducción a la traducción al inglés de un panfleto del ministro húngaro de Cultura József Révai dirigido contra el filósofo húngaro György Lukács, que estigmatizaba la admiración de Lukács por el realismo literario del siglo XIX como una peligrosa tendencia “burguesa”. [13] A pesar de la lealtad de Lukács al estalinismo, su nefasta influencia tuvo que ser combatida incluso fuera del bloque soviético.
Después de 1956, Hobsbawm abandonó la ortodoxia marxista de su juventud, pero mantuvo su hostilidad hacia una constelación de pensadores que el crítico británico Perry Anderson ha agrupado desde entonces bajo la etiqueta de “marxismo occidental”. La única figura de esta galaxia que realmente apreciaba era Gramsci, cuyos Cuadernos de prisión descubrió en la década de 1950. La lectura de Gramsci le ayudó a matizar su metodología marxista y a abordar las rebeliones campesinas y las culturas populares a través de un visor antropológico mucho más amplio y matizado que un prisma basado únicamente en la clase.
La admiración de Hobsbawm por Gramsci, su escepticismo hacia la Escuela de Frankfurt y su distancia con la Nueva Izquierda tenían una fuente común: su apego a la tradición comunista. Su estalinismo no era ni una ideología dogmática ni una forma de maquiavelismo político, ni siquiera una atracción por el poder autoritario; era una convicción anclada en un diagnóstico histórico. A sus ojos, fue el comunismo el que, durante la Segunda Guerra Mundial, salvó a la civilización del colapso en la barbarie. A pesar del Gulag y del poder tiránico de Stalin, la URSS había resistido y encarnaba, para él, el legado de la Ilustración. Esta posición era estratégica y teóricamente incompatible con la Nueva Izquierda, así como con la teoría crítica, que veía en el estalinismo una de las caras de la barbarie moderna, una expresión auténtica de la “dialéctica de la Ilustración” según Max Horkheimer y Theodor W. Adorno. [14] La apreciación de Hobsbawm reflejaba tanto un profundo sentido de la epopeya como una tenaz defensa de la teleología: la historia es una tragedia, pero el progreso seguía siendo su horizonte. El estalinismo significaba autoritarismo; a pesar de sus crímenes, encarnaba una evolución histórica.
Chabal adopta una mirada más objetiva – estaríamos tentados a decir “agnóstica” – que Richard J. Evans, el otro gran biógrafo de Hobsbawm, que parecía obsesionado con la voluntad de demostrar que este último nunca había sido dogmático. Chabal advierte a sus lectores que no es comunista y no escribió esta biografía por afinidad ideológica. Al mismo tiempo, su historia no está inspirada en prejuicios anticomunistas: estigmatizar a un partidario impenitente de la URSS no es su intención. Pertenece a una nueva generación de historiadores posteriores a la Guerra Fría para los que los compromisos comunistas de sus mayores son un objeto de investigación fascinante -quizás un enigma-, pero ciertamente no una patología vergonzosa ni una falta que condenar o perdonar.
Diseño de portada de Peter de Francia para la edición de las críticas de jazz de Eric Hobsbawm, publicadas en The New Statesman bajo el pseudónimo de Francis Newton
Chabal observa que Hobsbawm, gracias a sus orígenes de Europa Central, fue uno de los primeros lectores ingleses de la Escuela de Frankfurt. Sin sentirse nunca atraído por las sutilezas dialécticas de la teoría crítica, ni por la filosofía de la música de Adorno, el pensador alemán ejerció, sin embargo, una influencia paradójica sobre él en su interpretación de la música popular. [15] A Hobsbawm le gustaba el jazz, pasión que expresó bajo el seudónimo de Francis Newton, convirtiéndose en un famoso crítico de jazz en The New Statesman. Pero también en esta área, sus gustos se inclinaban hacia los clásicos: Miles Davis y John Coltrane simplemente no podían competir, a sus ojos, con Duke Ellington. [16] Obviamente, no podía apoyar el notorio odio de Adorno por el jazz, que el filósofo de Frankfurt consideraba una forma de música popular autoritaria y tendencialmente fascista. Pero tampoco rechazó el desprecio de Adorno por la “industria cultural”. [17] Para Hobsbawm, esta etiqueta abarcaba indistintamente toda forma de música pop, con su procesión de trajes y peinados.
Sin embargo, a partir de la década de 1960, esta cultura de masas se convirtió en la de una nueva generación, la de sus propios estudiantes y de la Nueva Izquierda, y nunca encontró gracia a sus ojos. Destacaba con frecuencia su aversión a los vaqueros y los hábitos sociales que asociaba con ellos, una actitud que revelaba ciertas afinidades con el marxismo aristocrático de su colega alemán. Sus juicios, de los cuales Chabal cita algunos ejemplos particularmente reveladores, fueron tan perentorios como despectivos: el rock and roll era solo una música comercial que había despojado a la música folk estadounidense de “su modesto interés técnico y su considerable interés humano” [18]; los Beatles eran “niños simpáticos” que no tenían “nada que ver con la música, sino con la ropa, los peinados y la pose”; Bob Dylan era un producto puro de la sociedad de masas que había “atrofiado no solo las almas de los hombres sino también su lenguaje”. [19] Adorno ciertamente compartió estos veredictos.
Dejando a un lado estas afinidades, Hobsbawm nunca se sintió atraído por las reflexiones de Horkheimer y Adorno sobre la dialéctica de la razón, ni por las alegorías de Walter Benjamin sobre el “Ángel de la historia”. Había abandonado su fe juvenil en el marxismo ortodoxo, pero su concepción de la historia seguía siendo teleológica, como mostraban claramente sus tres volúmenes sobre el siglo XIX. A sus ojos, la historia era una larga marcha de la civilización hacia el progreso y el socialismo, marcada por rupturas revolucionarias y oscurecida por trágicos retrocesos: las dos guerras mundiales y el fascismo. El colapso de la Unión Soviética en 1989-1991 cuestionó radicalmente esta concepción teleológica, de ahí la tonalidad claramente melancólica de La edad de los extremos. Sin embargo, Hobsbawm reafirmó estoicamente su lealtad al comunismo soviético, sin negar nunca el compromiso de toda su vida.
Por supuesto, Stalin había sido un dictador abominable y el Gulag una pesadilla totalitaria, pero la URSS había, a sus ojos, salvado a la civilización de la extinción. Con una postura filosófica similar, siempre desconfió del post-estructuralismo. Rechazó radicalmente lo que percibía como su antihumanismo, así como, en las dos últimas décadas de su vida, el posmodernismo y el “giro lingüístico”, que encarnaban a sus ojos una nueva y peligrosa forma de escepticismo e irracionalismo. [20] Haber vivido la época de la batalla de Stalingrado le prohibía considerar la historia como una construcción textual o como una narrativa intercambiable con la ficción literaria. Los historiadores escriben el pasado, pero la historia está inscrita en la carne y los huesos de los seres humanos. Esta crítica de los postulados posmodernos implica un corolario fundamental: la fe en el universalismo. Entre el universalismo y la búsqueda identitaria, la elección de Hobsbawm fue clara: los historiadores, subrayó, no escriben la historia para los judíos, o los negros estadounidenses, o las mujeres, o los homosexuales, o los proletarios; no escriben para “una sección particular de la humanidad”. [21] Escriben para todos.
Hobsbawm interviene en la Fiesta de L’Unità en Génova, 1978 (foto: Harvard University Press)
Otro resultado de la teleología histórica de Hobsbawm fue el eurocentrismo. Su trilogía sobre el siglo XIX fue claramente una historia de Europa de 1789 a 1914. Aunque La Era de los Extremos fue una “historia del corto siglo XX” que afirmaba explícitamente el fin de Europa como el corazón del planeta, todavía adoptaba un punto de vista europeo, incluso de Europa Occidental. La periodización de Hobsbawm podía parecer obvia en el Viejo Continente, pero era muy problemática en otros lugares. El “largo siglo XIX” no tenía nada que ver con un tranquilo interludio en Argelia, el Congo, China o la India.
Visto desde África, el siglo XX no comenzó en 1914, sino en la década de 1880, con la Conferencia de Berlín que definió un nuevo orden colonial. Visto desde Asia, las décadas marcadas por la Revolución China, las guerras de Corea y Vietnam, el golpe militar en Indonesia y el genocidio camboyano difícilmente podrían ser descritas como el equivalente a una edad de oro europea. Por el contrario, la primera mitad del siglo XX fue sin duda una “era de catástrofes” para Europa, pero no para Argentina o México. Esta simple observación explica las precauciones metodológicas de muchos historiadores del mundo contemporáneo, cuyos criterios de periodización son mucho menos definidos. Así, el historiador alemán Jürgen Osterhammel, teniendo en cuenta las dinámicas desiguales y los giros específicos de cada continente, representa los siglos XIX y XX como épocas enmarcadas por fronteras temporales flexibles y abiertas. [22]
La mirada de Hobsbawm también fue eurocéntrica cuando se interesaba por los pueblos a los que llamaba los “rebeldes primitivos” de las sociedades rurales, a los que estudiaba con pasión y empatía, desde Sicilia hasta Perú y Brasil. A los investigadores poscoloniales no les gustaba esta definición, el adjetivo “primitivo” implicaba condiciones atrasadas y premodernas. Permaneció apegado a la visión marxista de la India como continente donde el imperialismo británico, a pesar de su dominación violenta e inhumana, había llevado progreso y desarrollo económico. Es precisamente contra estos clichés del marxismo ortodoxo que muchos investigadores latinoamericanos e indios, como Aníbal Quijano y Ranajit Guha, crearon los estudios decoloniales y subordinados. [23] A sus ojos, la dominación colonial se preocupaba poco por el consentimiento social o cultural y había demostrado ser incapaz de establecer su hegemonía. Al leer a Gramsci con otras gafas, se negaron a interpretar las luchas anticoloniales libradas por campesinos insurgentes, rebeldes y bandidos como “primitivas” o “prepolíticas”. Estos movimientos, por el contrario, eran eminentemente políticos en los que denunciaban la violencia del imperialismo.
Esta crítica revela una aporía sorprendente en Hobsbawm. En 1959, año de la Revolución Cubana, presentó Primitive Rebels como una colección de “estudios sobre las formas arcaicas de los movimientos sociales”; sin embargo, desde las primeras páginas del libro, subrayó que estos movimientos habían hecho del siglo XX “el más revolucionario de la historia”. Esta contradicción enfrentó al brillante historiador de los sujetos subalternos al historiador convencional que postulaba una teleología evolucionista y creía que la clase trabajadora industrial europea tenía un papel impulsor en el cambio del mundo. [24]
La canonización de Hobsbawm -su “mito”, para tomar prestado el término de Chabal- fue quizás un homenaje occidental a un gran historiador que había erigido un monumento a Europa en el momento de su declive, cuando las luces y las sombras de su civilización aparecían, en retrospectiva, como un pasado desvanecido, tan impresionante como trágico. Toda la vida de Hobsbawm transcurrió bajo el signo del declive y la caída. Nació en Egipto de padre inglés y madre austriaca, justo un año antes del colapso de los Imperios Otomano y Habsburgo. Vivió en Berlín en el ocaso de la República de Weimar y, una docena de años después, fue testigo del fin del Imperio Británico. Había creído en el futuro del socialismo, encarnado por la URSS. El colapso de la Unión Soviética, y de esta esperanza universal, fue para él un fracaso final, que soportó íntimamente y analizó lúcidamente. Hobsbawm fue aclamado mundialmente al final de su vida, y este último reconocimiento aligeró el fracaso de sus sueños y la derrota de sus compromisos políticos. La biografía de Chabal ofrece un retrato equilibrado y crítico de un gran historiador cuya vida y pensamiento estuvieron profundamente entrelazados en su siglo.
Hobsbawm durante un congreso en la Universidad Estatal de Campinas, en el estado de São Paulo (Brasil) en mayo de 1975 (foto: Harvard University Press)
Notas
[1] Emile Chabal, The Age of Hobsbawm: The Life of a Revolutionary Historian (The Belknap Press of Harvard University Press, 2026). A publicar.
[2] Eric J. Hobsbawm, The Age of Extremes: A History of the World, 1914-1991 (Michael Joseph, 1994); traducción francesa: L’Âge des extremes. Historia del corto siglo XX, 1914-1991, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat (Ediciones complejas/Le Monde diplomatique, 1999). La publicación en francés suscitó una gran controversia. En este libro, véase también Enzo Traverso, “El siglo de Hobsbawm”, Europa Solidaria Sin Fronteras, 2009. Disponible en: https://www.europe-solidaire.org/spip.php? Artículo26545
[3] Eric J. Hobsbawm, La era de la revolución: Europa 1789–1848 (Weidenfeld & Nicolson, 1962); La era de la capital, 1848–1875 (Weidenfeld & Nicolson, 1975); The Age of Empire, 1875–1914 (Weidenfeld & Nicolson, 1987). Las traducciones francesas se publican respectivamente bajo los títulos L’Ere des révolutions, 1789–1848, L’Ere du capital, 1848–1875 y L’Ere des empires, 1875–1914 (Hachette Littératures/Fayard).
[4] Chabal, La era de Hobsbawm, p. 177. Jacob Talmon (1916-1980) fue un historiador israelí, autor de Los orígenes de la democracia totalitaria (1952), que trazó una filiación entre Rousseau y los totalitarismos modernos.
[5] Isaac Deutscher, The Non-Jewish Jew and Other Essays (Verso, 2017). El concepto de Deutscher, elaborado en su ensayo sobre Spinoza, Heine, Marx, Rosa Luxemburgo, Trotsky y Freud, designaba a los pensadores judíos que vivían en las fronteras de varias civilizaciones, capaces de cuestionar las convenciones establecidas. Sobre el significado del concepto de “judío no judío” en el pensamiento de Traverso, véase Daniel Bensaïd, relato de Enzo Traverso, L’Histoire déchirée — Essai sur Auschwitz et les intellectuels (Éditions du Cerf, 1997), Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible en: https://www.europe-solidaire.org/spip.php? Artículo32732
[6] Chabal, La era de Hobsbawm, pág. 1.
[7] El Grupo de Historiadores del Partido Comunista, fundado en 1946, produjo una notable cohorte de historiadores marxistas británicos. Hill, Hilton y Thompson rompieron con el Partido Comunista de Gran Bretaña después de la invasión soviética de Hungría en 1956; Hobsbawm, no. La partida de Thompson condujo a la fundación de la New Left Review y, más tarde, a su obra maestra La Formación de la Clase Obrera Inglesa (The Making of the English Working Class, 1963).
[8] Universities and Left Review (1957-1959) se fusionó con The Reasoner para formar la New Left Review en 1960. Stuart Hall se convirtió en uno de los redactores fundadores de esta última.
[9] Past & Present fue fundada en 1952 por un grupo que incluía a Hobsbawm, Christopher Hill, Lawrence Stone y John Morris. Su orientación editorial inicial era en gran medida marxista, antes de evolucionar hacia una historia social más abierta. La Escuela de los Anales, asociada con Fernand Braudel (1902-1985) y Marc Bloch, favoreció la historia estructural de larga duración sobre la narrativa política de eventos.
[10] Eric J. Hobsbawm, Interesting Times: A Twentieth-Century Life (Pantheon Books, 2002), p. 57. Memorias publicadas en francés bajo el título Franc-tireur: autobiographie (Ramsay, 2005).
[11] Ibid., p. 252.
[12] Chabal, La era de Hobsbawm, pp. 31, 53.
[13] György Lukács (1885-1971) fue el filósofo marxista húngaro más importante, autor de Historia y conciencia de clase (1923) y de importantes obras sobre estética y realismo. A pesar de sus lealtades estalinistas, fue un objetivo recurrente de la crítica marxista ortodoxa. József Révai (1898-1959) fue un político e ideólogo comunista húngaro que se desempeñó como ministro de Cultura de 1949 a 1953.
[14] Max Horkheimer y Theodor W. Adorno, La Dialéctica de la razón (Dialektik der Aufklärung, 1947; traducción francesa, Gallimard, 1974).
[15] Theodor W. Adorno, “On Jazz” y “Perennial Fashion – Jazz”, en Essais on Music, ed. Richard Leppert (University of California Press, 2002), pp. 391–436, 288–317.
[16] Francis Newton [Eric Hobsbawm], The Jazz Scene (Weidenfeld & Nicolson, 1959).
[17] Theodor W. Adorno, La industria cultural (The Culture Industry: Selected Essays on Mass Culture, ed. J. M. Bernstein, Routledge, 1991).
[18] Citado en Chabal, The Age of Hobsbawm, p. 224.
[19] Ibid., p. 225.
[20] Eric J. Hobsbawm, Sobre Historia (Weidenfeld & Nicolson, 1997).
[21] Ibid., p. 277.
[22] Jürgen Osterhammel, Die Verwandlung der Welt. Una historia de los 19. Siglos (C. H. Beck, 2009); traducción al inglés: The Transformation of the World: A Global History of the Nineteenth Century (Princeton University Press, 2014).
[23] Aníbal Quijano, Foundational Essays on the Coloniality of Power, ed. Walter Mignolo, Rita Segato y Catherine E. Walsh (Duke University Press, 2024); Ranajit Guha, Aspectos elementales de la insurgencia campesina en la India colonial (Duke University Press, 1999 [1983]).
[24] Para un examen en profundidad de los límites y las contribuciones del enfoque de Hobsbawm sobre la revuelta campesina y la política subalterna, véase Michael Löwy, “Del Capitán Swing a Pancho Villa, resistencias campesinas al capitalismo en la historiografía de Eric Hobsbawm”, Europa Solidaria Sin Fronteras. Disponible en: https://www.europe-solidaire.org/spip.php? Artículo1169
*Enzo Traverso es titular de la cátedra Susan y Barton Winokur en Humanidades en la Universidad de Cornell y uno de los principales especialistas en historia europea moderna. Su último libro, Revolution: An Intellectual History, ganó el premio Napoli 2022 en la categoría de ensayo. Ha publicado numerosos libros sobre el fascismo, la memoria y el pensamiento marxista, incluida la Melancolía de izquierda. La fuerza de una tradición oculta (siglos XIX-XXI) (La Découverte, 2016) y Los nuevos rostros del fascismo (Textual, 2017).
** La Nota del Editor proviene de la edición en español realizada Sin Permiso. No está en la edición en inglés
Il reste encore des justes, même en Israël,
notamment les deux auteurs du documentaire ovationné à la Mostra de Venise,
au point que nos medias "de référence" n'ont pu le passer sous silence,
au motif habituel "d'antisémitisme"
qu'ils réservent donc à un usage domestique.
Israël a utilisé l'IA pour tuer des milliers de Palestiniens à Gaza
Des sources israéliennes ont décrit le ciblage et le profilage des Palestiniens comme « un jeu vidéo »et « incroyablement amusant ».
Un documentaire affirmant qu'Israël a eu recours à de puissants outils d'intelligence artificielle pour tuer des milliers de personnes à Gaza a provoqué un véritable séisme au Festival de Venise. L'un des intervenants du film décrit la planification des frappes aériennes comme « follement amusante ». L'armée israélienne (Tsahal) a catégoriquement rejeté les allégations du film, insistant sur le fait que les lanceurs d'alerte ne sont pas vérifiables.
Le film NAZA, d'une durée de 80 minutes et présenté en avant-première jeudi, s'appuie sur les témoignages de 24 sources anonymes au sein des forces armées et des services de renseignement israéliens. Son titre fait référence à une expression militaire israélienne désignant les « victimes collatérales » attendues lors d'une attaque.
Le film, réalisé par deux cinéastes israéliens oscarisés, Yuval Abraham et Rachel Szor, a reçu une ovation debout d'environ 25 minutes, la plus longue jamais enregistrée lors de cet événement. Les images montraient également une salle comble, certains spectateurs brandissant des drapeaux palestiniens.
Dans le film, des sources israéliennes affirment que l'armée israélienne utilisait un système d'intelligence artificielle nommé « Lavender » pour identifier des cibles à assassiner. Ces mêmes sources allèguent que l'outil fonctionnait à partir de milliers de téléphones piratés ; la simple phrase « papa est à la maison » , captée sur le téléphone d'un enfant, suffisait à déclencher une attaque.
D'autres sources ont fait état d'un mépris flagrant des lois humanitaires et d'un climat général de haine envers les Palestiniens. Parmi les révélations les plus glaçantes, un informateur a affirmé qu'à un moment donné, une frappe contre un seul membre du Hamas avait été approuvée malgré le bilan humain attendu de 500 victimes civiles.
« Cela a été fait à grande échelle, comme à la chaîne » , a déclaré une source, tandis que d'autres décrivaient le profilage et le ciblage comme « un jeu vidéo » et « incroyablement amusant ».
« Nous laissons les soldats et les officiers parler de ce qu’ils ont fait », a déclaré Abraham à l’AFP, ajoutant que les cinéastes souhaitaient documenter en détail « à quoi ressemblaient » et comment fonctionnaient les systèmes de mise à mort à Gaza .
Vendredi, l'armée israélienne a catégoriquement rejeté ces allégations, arguant que l'identité des lanceurs d'alerte « ne peut être vérifiée » et qu'il est impossible d'établir s'ils ont réellement servi dans l'armée.
L'armée israélienne a également souligné que les allégations concernaient « une stratégie nationale et militaire qui dépasse clairement les compétences des soldats de rang inférieur ». Elle a ajouté que les décisions de ciblage sont prises « uniquement par du personnel humain » et que ses opérations ne visent que les « organisations terroristes ».
L'armée israélienne a elle-même reconnu utiliser l'IA à des fins militaires, notamment un système connu sous le nom de « The Gospel », pour produire rapidement des recommandations de ciblage.
En avril 2024, plusieurs médias ont rapporté, citant des sources du renseignement israélien, que l'unité Lavender avait, à un moment donné, fiché environ 37 000 personnes comme terroristes présumés, son personnel ne consacrant parfois que quelques secondes à l'examen des recommandations générées par un système automatisé. Certaines sources citées par The Guardian ont également affirmé que, « durant les premières semaines de la guerre, ils auraient été autorisés à tuer 15 à 20 civils lors de frappes aériennes contre des militants de bas rang ». L'armée israélienne a rejeté ces allégations.
Voyage au Xinjiang : une famille en camping-car traverse une
région de montagnes, de lacs, de déserts et de villes-oasis, au milieu
de scènes de vie locale.
Il existe dans le monde des endroits dont tout le monde connaît
le nom et sur lesquels chacun a une opinion, mais où presque personne
n’est allé. Parfois, c’est pour des raisons positives (pensez au
Bhoutan), parfois non.
Le Xinjiang appartient malheureusement à cette seconde catégorie :
allez dans n’importe quel pays occidental et demandez au premier passant
ce qu’il associe au Xinjiang ; sa réponse sera presque étrangement
uniforme : camps de concentration, travail forcé et génocide.
J’ai assez voyagé dans ma vie pour avoir appris une chose : les
opinions extrêmes — qu’elles soient positives ou négatives — sur des
lieux lointains résistent rarement au contact avec la réalité du
terrain. Et c’est d’autant plus vrai pour les endroits que peu de gens
ont visités.
C’est logique : ce sont précisément les lieux où les affirmations les
plus extravagantes rencontrent le moins de résistance, puisqu’il
n’existe tout simplement pas de masse accumulée d’expériences ordinaires
de première main pour leur opposer un démenti.
Je sais aussi, bien sûr, que l’Occident a une forte tendance à
fabriquer des récits sur ses adversaires géopolitiques, comme la Chine.
Donc, lorsqu’on combine les deux — un endroit que presque aucun
étranger ne visite et qui, de surcroît, se trouve en Chine — je
m’attendais pleinement à un large fossé entre le récit dominant et ce
que j’allais réellement découvrir. Ce à quoi je ne m’attendais pas,
c’est que ce fossé soit aussi immense.
Avant de me rendre au Xinjiang, je m’étais fixé quelques exigences
afin d’essayer de comprendre l’endroit aussi bien que possible :
Je voulais y passer beaucoup de temps — la région est si vaste qu’on
ne peut même pas commencer à la comprendre si l’on n’y reste que
quelques jours.
Je voulais en voir une grande partie, car je comprenais que la
situation pouvait varier considérablement entre, par exemple, des villes
prospères comme Urumqi et les campagnes profondes.
Je voulais voyager de manière entièrement libre, à mes propres
conditions — pas, par exemple, dans le cadre d’un circuit guidé par le
gouvernement chinois (comme le font une très grande proportion des rares
étrangers qui visitent cet endroit, bien qu’ils n’y soient pas
obligés).
Je voulais aller dans des lieux totalement hors des sentiers battus, où les touristes ne vont jamais.
Je voulais rencontrer et parler avec autant d’habitants que possible, issus des milieux les plus divers.
Avec ma femme et mes deux filles (âgées de 7 et 10 ans), nous avons
donc décidé de louer un camping-car à Urumqi et de parcourir toute la
province, du Nord au Sud, en dormant dans le véhicule, pendant cinq
semaines. À la fin de ce périple, nous resterions dix jours
supplémentaires à Urumqi ; pendant une semaine, nous inscririons nos
filles à une colonie de vacances avec des enfants du cru
(majoritairement ouïghours), tandis que nous, les parents, continuerions
à découvrir Urumqi et tenterions de rencontrer des membres de
l’intelligentsia locale.
Nous avons rempli chacune de ces conditions, et même davantage. Cinq
semaines en camping-car ; près de 6 000 kilomètres parcourus ; le nord
et le sud ; des villes, des chefs-lieux de district, des villages, des
prairies, de hautes montagnes, des déserts ; et, au passage, des
centaines de rencontres. Aucun guide, aucun accompagnateur, aucun
itinéraire déposé auprès de qui que ce soit. Nous allions où bon nous
semblait et nous arrêtions quand nous en avions envie.
De retour à Urumqi, nos deux filles ont passé une semaine dans une
colonie de vacances à thème militaire organisée pour les enfants du cru
(et, croyez-moi, il n’a pas été facile de les y inscrire !), tandis que
nous — les parents — rencontrions un éventail fascinant de journalistes,
de professeurs d’université, de fonctionnaires subalternes comme de
hauts responsables, de personnes travaillant pour le fameux Bingtuan (le
XPCC [Corps de production et de construction du Xinjiang, une organisation étatique paramilitaire et économique, NdT], qui est en quelque sorte un État dans l’État au Xinjiang), de travailleurs communautaires et d’hommes d’affaires.
Bref, nous avons vu énormément de choses du Xinjiang et de ses
habitants, à notre manière, pendant une période suffisamment longue pour
que je puisse aujourd’hui dire, je crois, quelque chose de significatif
à son sujet — contrairement à la plupart de ceux qui ont écrit sur cet
endroit.
Comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessus, notre itinéraire a
dessiné une immense boucle à travers le nord et le sud du Xinjiang, sur
34 jours et près de 6 000 kilomètres.
Nous sommes partis d’Urumqi (乌鲁木齐, Wūlǔmùqí) vers l’ouest par la
route 101, avant d’atteindre la ville thermale de Wenquan (温泉), à la
frontière kazakhe. De là, nous avons pris vers le sud en direction du
lac Sayram (赛里木湖, Sàilǐmù Hú), puis de la vallée de l’Ili (伊犁, Yīlí) —
champs de lavande, ville-frontière de Khorgos (霍尔果斯, Huò’ěrguǒsī) et
ancienne ville de garnison de la dynastie Qing, Huiyuan (惠远, Huìyuǎn) —
avant de passer quelques jours dans la grande ville de Yining (伊宁,
Yīníng).
Nous avons ensuite poursuivi plus au sud jusqu’à Zhaosu (昭苏), patrie
d’extraordinaires anciennes races de chevaux à la robe rosée (je ne
plaisante pas !), puis vers les hautes prairies de Xiata (夏塔), Tangbula
(唐布拉) et Nalati (那拉提), où des nomades kazakhs et kirghizes vivent encore
sous des yourtes dans les montagnes, du moins en été.
Depuis Nalati, nous avons franchi l’immense chaîne du Tianshan (天山)
par Duku (独库) — l’une des routes les plus dangereuses de Chine, ouverte
seulement quatre mois par an — pour entrer dans le sud du Xinjiang. Là,
nous avons exploré l’ancienne ville de Kuqa (库车, Kùchē) et son palais
royal (où réside encore une authentique princesse ouïghoure — nous
l’avons rencontrée !), traversé le désert du Taklamakan et passé
plusieurs jours à Kashgar (喀什, Kāshí), à visiter la vieille ville, les
mosquées et les marchés.
Depuis Kashgar, nous avons fait un détour en profondeur dans le
plateau du Pamir, chevauchant jusqu’à des cratères volcaniques et
grimpant sur un glacier du Muztagh Ata (慕士塔格, Mùshìtǎgé), haut de 7 500
mètres. Nous avons ensuite repris la longue route vers l’est — en
passant par les anciennes grottes bouddhiques de Kizil (克孜尔千佛洞, Kèzī’ěr
Qiānfódòng), les ruines du temple de Subashi (苏巴什) et la ville de Korla
(库尔勒, Kù’ěrlè) — avant de regagner Urumqi par le tunnel Tianshan
Shengli, le plus long tunnel autoroutier du monde.
Si vous souhaitez un récit quotidien plus détaillé de notre voyage, accompagné de vidéos et de photos, lisez ce fil que j’ai publié sur X.
Une chose que les comptes rendus occidentaux sur le Xinjiang effacent
complètement — et très injustement — et qui nous a frappés presque
immédiatement au début de notre voyage, c’est son extraordinaire
diversité.
Diversité, d’abord, des paysages et des climats. Un dicton local
affirme qu’en traversant le Xinjiang, on peut connaître les quatre
saisons en un seul voyage, et nous pouvons absolument le confirmer.
Certains matins, nous nous réveillions transis de froid dans le
camping-car garé parmi les yourtes nomades des hautes prairies, au pied
de sommets enneigés ; et dès le lendemain — littéralement — nous
roulions dans le désert du Taklamakan par 40 degrés, le sable fouettant
le pare-brise.
Nulle part ailleurs au monde on ne trouve, à l’intérieur d’une seule
région administrative, un écart d’altitude de près de 9 000 mètres —
depuis la dépression de Turpan, à 154 mètres sous le niveau de la mer
(le point le plus bas de Chine), jusqu’au sommet du K2, à 8 611 mètres,
deuxième plus haute montagne de la planète.
Songez à quel point la géographie du Xinjiang est folle : la région
réunit simultanément quatre des dix plus hautes chaînes de montagnes du
monde (Karakoram, Pamir, Tianshan et Kunlun), l’un des plus grands
déserts de la planète (le Taklamakan, à peu près de la taille de
l’Allemagne), d’immenses prairies couvrant un tiers de sa superficie,
l’endroit le plus chaud de Chine (Turpan, où la température de surface
du sol peut atteindre 80 °C) et l’un des plus froids (le district de
Fuyun, 富蕴县, dans la région de l’Altaï, où le thermomètre est descendu à
-52,3 °C).
Et tout cela dans une région plus vaste que l’Europe occidentale — on
pourrait y faire tenir la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne,
l’Autriche, la Suisse, les Pays-Bas et la Belgique tout en gardant
encore de la place — et qui partage ses frontières avec huit pays
différents.
À lui seul, le Xinjiang est un continent entier de diversité
géographique qui ferait pâlir d’envie la plupart des continents
véritables.
Diversité aussi des peuples. Le Xinjiang est généralement réduit aux
Ouïghours, alors qu’ils ne constituent même pas la moitié de la
population (11,620 millions de personnes sur un total de 25,850
millions, soit environ 45 %) et qu’ils sont très majoritairement
concentrés dans les quatre préfectures méridionales (Kashgar, Hotan,
Aksu, Kizilsu). [Voir ici]
Pendant les dix-huit premiers jours de notre voyage, à travers le
nord du Xinjiang, nous n’avons presque pas rencontré d’Ouïghours. À la
place, nous avons séjourné parmi des nomades kazakhs dans les prairies,
randonné avec des bergers kirghizes en montagne, découvert tout un
quartier russe à Yining (avec des Russes de souche de nationalité
chinoise) et traversé le territoire des Mongols Torghut en franchissant
le Tianshan par la fameuse route de Duku. [Lien 1][Lien 2][Lien 3][Lien 4]
Ce n’est qu’après notre arrivée dans le sud du Xinjiang, au
dix-neuvième jour, que nous sommes entrés dans le Sud à majorité
ouïghoure, ce qui donnait l’impression d’arriver dans un pays totalement
différent.
C’est aussi quelque chose que la plupart des gens ignorent au sujet
du Xinjiang : c’est une région essentiellement coupée en deux par
l’immense chaîne du Tianshan. Jusqu’à une date très récente à l’échelle
de l’histoire — les années 1970, lorsque la route de Duku fut construite
— le Nord et le Sud étaient pratiquement isolés l’un de l’autre, car
passer d’un côté à l’autre impliquait un détour de plus de mille
kilomètres autour de l’ensemble de la chaîne montagneuse.
Traiter les deux moitiés comme un seul ensemble, comme le font
invariablement les médias occidentaux, a à peu près autant de sens que
de considérer la Scandinavie et la Méditerranée comme un seul et même
espace.
Il existe même une énorme diversité au sein du groupe ethnique
ouïghour lui-même, au point qu’on peut ouvertement se demander si les
Ouïghours constituent réellement un seul peuple. Comme l’a observé
l’anthropologue américain Dru C. Gladney dans son article de référence
de 1990, « The ethnogenesis of the Uighur
», le terme « Uighur » (ou Uyghur) n’a même pas été utilisé pour
désigner la population actuelle avant 1935. Auparavant, les gens
s’identifiaient par leur oasis : Kashgaris, Turpanlik, Khotanais, etc.
Nous en avons nous-mêmes eu un aperçu : la culture ouïghoure
rencontrée à Kashgar — la nourriture, la musique, l’architecture,
l’atmosphère — était très différente de celle que nous avons vue à Kuqa
ou à Korla. Et ce n’est pas anecdotique : des chercheurs comme Dru C.
Gladney ou Justin Rudelson (auteur de Oasis Identities: Uyghur Nationalism along China’s Silk Road)
ont documenté quatre traditions musicales régionales entièrement
distinctes, de grandes différences dialectales et des profils génétiques
variant sensiblement d’une oasis à l’autre.
C’est logique : jusqu’à une époque très récente — là encore, nous
parlons des quelques dernières décennies — traverser le désert du
Taklamakan (dont le nom signifie en ouïghour « lieu sans retour ») pour
aller d’une oasis à une autre était littéralement une entreprise mettant
la vie en danger. Il n’est donc pas étonnant que chaque oasis ait
développé son propre dialecte, sa cuisine, sa musique et son sentiment
identitaire.
La progression historique de l’islam dans la région en est une
illustration remarquable. L’islam est arrivé de l’ouest, à partir
d’environ 934 de l’ère chrétienne, lorsque le souverain de Kashgar s’est
converti. Sa dynastie mena ensuite une longue guerre sainte vers l’est,
conquérant le Khotan bouddhiste vers 1006. Mais le royaume bouddhiste
de Turpan — à peine mille kilomètres plus loin — résista encore quatre
siècles à l’islamisation. Des voyageurs y signalaient encore de riches
temples bouddhiques en 1414, et la région de Turpan — au centre-est du
Xinjiang — ne devint pleinement musulmane qu’à la fin du XVe
siècle. Autrement dit, alors que Kashgar était musulmane depuis plus de
cinq siècles, Turpan était encore bouddhiste : les lieux de cette région
sont si isolés les uns des autres qu’il a fallu un demi-millénaire à l’islam pour parcourir la moitié du Xinjiang
! Voilà l’ampleur des différences entre des oasis que l’on regroupe
aujourd’hui avec désinvolture sous l’étiquette de « peuple ouïghour ».
Alors, comment le terme « Ouïghour » a-t-il commencé à être utilisé,
dans les années 1930, pour désigner collectivement ces peuples divers ?
La réponse, comme l’a documenté l’historien de Harvard David Brophy dans son livre Uyghur Nation,
est que le nom a en réalité été réactivé non pas au Xinjiang lui-même,
mais au sein des communautés immigrées d’Asie centrale russe puis
soviétique. Les agriculteurs musulmans turcophones originaires du
Xinjiang qui s’étaient retrouvés sous juridiction russe avaient besoin,
dans le cadre de la politique soviétique des nationalités, d’une
étiquette ethnique officielle — et les noms existants (comme « Kashgari
», c’est-à-dire personne originaire de Kashgar) étaient trop locaux pour
remplir cette fonction.
Des intellectuels se tournèrent donc vers l’ancien khaganat ouïghour — un empire manichéen de la steppe mongole du VIIIe
siècle qui n’avait pratiquement rien à voir avec la population moderne —
et lui empruntèrent son nom afin de donner à leur communauté une
généalogie historique plus prestigieuse. Un congrès tenu à Tachkent
(Ouzbékistan) en 1921 officialisa ce choix.
La Chine adopta cette appellation au milieu des années 1930 sous
Sheng Shicai (盛世才), un seigneur de guerre affilié au Kuomintang qui
gouverna le Xinjiang de 1933 à 1944 et modela sa politique des
nationalités sur les précédents soviétiques.
Fait intéressant, à l’époque, une faction importante rejetait
activement cette appellation : Muhammad Amin Bughra, dirigeant politique
khotanais et cofondateur de la très éphémère Première République du
Turkestan oriental (qui ne dura qu’environ cinq mois en 1933-1934 et
couvrait Kashgar et ses environs), souhaitait une désignation encore
plus large englobant tous les musulmans turciques du Xinjiang — y
compris les Kazakhs, les Kirghizes et les Ouzbeks. Il présentait la
politique de Sheng Shicai consistant à les diviser en catégories
ethniques distinctes comme une stratégie délibérée visant à semer la
discorde. D’autres figures influentes de l’époque se joignirent à cette
opposition, comme Masud Sabri, panturquiste formé à Istanbul, qui devint
ensuite le premier gouverneur ouïghour du Xinjiang sous le Kuomintang
(1947-1949).
Leur opposition souligne à quel point l’identité « ouïghoure » a été
construite récemment — et de manière conflictuelle. Certains jugeaient
l’étiquette trop étroite : Bughra et Sabri ne voulaient pas seulement
une identité unique pour les musulmans turciques du Xinjiang ; ils
étaient panturquistes et envisageaient à terme une unité politique avec
le vaste monde turcique allant de la Turquie à l’Asie centrale.
D’autres, au contraire, la trouvaient trop large : un parapluie
artificiel posé sur des communautés d’oasis qui ne s’étaient jamais
pensées comme un seul peuple.
Ni les uns ni les autres ne considéraient « Ouïghour » comme allant de soi.
Malgré la controverse, après 1949, la République populaire formalisa
les « Ouïghours » comme l’une de ses 55 nationalités minoritaires
reconnues — ce qui, nous ont confié certains intellectuels rencontrés
pendant notre voyage, a peut-être constitué une erreur historique de la
Chine, parce que cela a alimenté le séparatisme en consolidant une
mosaïque d’identités d’oasis en une conscience ethnonationale unique.
Cela ne signifie pas que les Ouïghours ne partagent pas de puissants
traits identitaires : les populations que cette catégorie englobe ont en
commun une langue turcique (avec certaines variations dialectales entre
oasis), l’islam sunnite et de profonds fils culturels qui reliaient les
oasis bien avant que quiconque ne les appelle « ouïghoures ». Mais,
franchement, c’est également vrai des Kazakhs, des Kirghizes et des
Ouzbeks — précisément l’argument de Bughra et Sabri. Nombre des traits
culturels qui unissent les Ouïghours débordent sur le monde
turco-musulman au sens large.
Ce qui distingue réellement les populations des oasis des autres
minorités ethniques turciques du Xinjiang, ce n’est ni la langue ni la
foi, mais leur mode de vie, notamment l’agriculture irriguée et les
villes de bazar ; mais là encore, cela variait fortement d’une oasis à
l’autre et, de toute façon, partager un mode de vie agricole ne suffit
pas à faire un peuple.
En bref : l’ethnicité au Xinjiang est une question très complexe et,
lorsque les médias occidentaux présentent les Ouïghours comme un groupe
ethnique primordial allant de soi — comme s’ils avaient toujours existé —
ils projettent sur le Xinjiang une cohérence que les archives
historiques ne corroborent tout simplement pas. Les histoires simples
sur des lieux compliqués peuvent générer des clics, mais elles ne
servent pas la vérité.
Ironiquement, il existe en Chine un groupe ethnique ouïghour en
quelque sorte « plus authentique », dont la plupart des gens n’ont
jamais entendu parler. Lorsque le khaganat ouïghour s’effondra en 840,
un groupe de survivants s’enfuit vers le sud-est, dans l’actuelle
province du Gansu. Leurs descendants — les Yugurs
(裕固族, Yùgù zú, par opposition à 维吾尔族, Wéiwú’ěr zú, pour les Ouïghours
du Xinjiang) — y vivent toujours : environ 14 700 personnes qui
pratiquent le bouddhisme tibétain, parlent une langue plus proche de
l’ancien ouïghour que ne l’est l’ouïghour moderne, et n’ont absolument
aucun lien avec l’islam ni avec le Xinjiang. La Chine les classe comme
un groupe ethnique entièrement distinct. C’est ironique : les héritiers
les plus directs du nom « ouïghour » ne le portent pas, tandis que les
millions de personnes qui le portent descendent en grande partie de
populations turciques et pré-turciques différentes qui n’ont jamais
appartenu au khaganat.
Enfin, je manquerais à mon devoir si je ne mentionnais pas brièvement
la diversité religieuse et civilisationnelle dont nous avons été
témoins au Xinjiang. Les médias occidentaux tendent à présenter la
région comme un espace uniformément musulman, mais ce n’est pas vrai
aujourd’hui et cela l’était encore moins historiquement.
L’un des moments les plus émouvants de notre voyage a été de nous
tenir à l’intérieur du complexe des grottes de Kizil (克孜尔千佛洞), près de
Kuqa — 236 grottes creusées dans une falaise à partir du IIIe siècle
de l’ère chrétienne, dont les murs sont couverts de peintures dont la
beauté et le raffinement nous ont littéralement coupé le souffle. C’est,
au sens le plus concret, là que l’art bouddhique chinois a commencé.
L’une des extraordinaires peintures des grottes de Kizil, datant du IIIe siècle de l’ère chrétienne
À quelques kilomètres de là se trouvent les ruines du temple de
Subashi (苏巴什), où étudia autrefois Kumārajīva (鸠摩罗什) — le moine dont les
traductions chinoises des sutras sanskrits devinrent le socle de la
pensée bouddhique chinoise — et où Xuanzang (玄奘) — oui, le véritable
moine Tang qui inspira Le Voyage en Occident — séjourna plusieurs mois au cours de son pèlerinage en Inde.
Ma
femme et mes filles dans les ruines du temple de Subashi, probablement
le temple bouddhique le plus important de l’histoire de la Chine
La vérité est que le bouddhisme a été la civilisation dominante de la
région pendant plus de mille ans, plus longtemps que l’islam ne l’a
été. Les populations des oasis aujourd’hui appelées « ouïghoures » ont
été bouddhistes, manichéennes, ou les deux, pendant la majeure partie de
leur histoire documentée.
Et il existe même, comme nous avons pu le constater, une grande
diversité dans la pratique réelle de l’islam. Notre image occidentale de
l’islam — façonnée principalement par les États du Golfe — est celle
des mosquées, de la prière quotidienne, du voile et de la rigueur
scripturaire. Mais l’islam des peuples turciques du Xinjiang s’est
largement développé à l’écart des foyers du Moyen-Orient ; il a plutôt
été façonné par le soufisme d’Asie centrale, les traditions turciques
préislamiques et les réalités pratiques de la vie dans les oasis et chez
les nomades.
Chez les Ouïghours, le centre de gravité spirituel ne se trouvait pas
dans la mosquée mais dans les pèlerinages aux sanctuaires, les rituels
soufis et le meshrep
— rassemblement communautaire de musique, de danse et de festins
reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel — autant de
pratiques qui seraient inadmissibles selon les interprétations
wahhabites strictes d’Arabie saoudite.
La pratique de l’islam est encore plus relâchée chez les Kazakhs et
les Kirghizes du nord du Xinjiang, parmi lesquels nous avons passé des
semaines : ils sont réputés — et l’ont toujours été — pour leur forte
consommation d’alcool (principalement du lait de jument fermenté) et ne
fréquentent pratiquement jamais la mosquée, pour la raison très simple
que lorsqu’on est un éleveur nomade qui se déplace constamment avec son
bétail entre des pâturages saisonniers, il n’y a pas de mosquée où
aller. Le mode de vie nomade rendait l’observance orthodoxe
matériellement impossible et, dans la pratique, la vie spirituelle
kazakhe et kirghize mêle rites musulmans, guérison chamanique, rituels
du feu et culte des ancêtres, tous antérieurs de plusieurs siècles à
l’islam.
Même les Ouïghours ont une longue tradition viticole, surtout dans
les régions de Turpan et de Kuqa : la viticulture à Turpan remonte au
moins au IVe siècle avant l’ère chrétienne, soit près de deux
millénaires avant l’arrivée de l’islam dans la région, et la tradition
locale du museles — un vin artisanal vieilli dans des jarres d’argile — n’a jamais disparu.
Comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessous
— filmée par mon ami Daniel pendant notre séjour dans un campement
nomade kazakh de la prairie de Tangbula (唐布拉) —, des hommes ouïghours et
kazakhs du lieu nous ont invités un soir à boire avec eux. Le récit
occidental veut que « la Chine » force les musulmans du Xinjiang à boire
: la réalité, c’est que les seules personnes contraintes de boire ce
soir-là ont été Daniel et moi !
Dernière spécificité culturelle importante : ni le hijab ni le niqab
(et encore moins la burqa) n’ont jamais, à aucun moment de l’histoire,
fait partie du vêtement traditionnel des femmes ouïghoures, kazakhes ou
kirghizes. La coiffe traditionnelle des femmes ouïghoures est la doppa —
une calotte brodée et colorée — et c’est ce que nous avons vu partout
où nous sommes allés, dans les villes comme dans les villages, au Nord
comme au Sud.
Cela importe parce que c’est peut-être l’exemple le plus frappant de
la manière dont les médias occidentaux plaquent un modèle moyen-oriental
sur une région où il ne s’est jamais appliqué : ils interviewent
régulièrement des femmes dites « ouïghoures » portant le hijab ou le
niqab et accusant la Chine de détruire leurs traditions. Or ces femmes
portent des vêtements qui ne sont entrés dans la région qu’au cours des
dernières décennies, par le biais du prosélytisme salafiste financé par
les pays du Golfe — précisément le type de radicalisation religieuse
extérieure que les politiques chinoises visent en partie à combattre.
L’ironie est difficile à exagérer : les médias occidentaux présentent
ces femmes comme les gardiennes d’une culture ancienne, alors que les
vêtements qu’elles portent représentent l’effacement de la tradition
ouïghoure réelle, et non sa préservation.
Fait intéressant, il existe en Chine — y compris au Xinjiang — un
groupe ethnique musulman dont les femmes portent une coiffe semblable au
hijab : les Hui (回族), qui sont ethniquement Han chinois mais se sont
convertis à l’islam au contact de marchands arabes et persans installés
le long de la Route de la soie. Les Hui ont traditionnellement pratiqué
une forme d’islam plus orthodoxe que les Ouïghours, plus proche des
traditions moyen-orientales.
Nous l’avons constamment remarqué pendant notre voyage, de la manière
la plus banale : chaque fois qu’un restaurant ne servait pas d’alcool,
il était invariablement tenu par des musulmans hui. Tous les restaurants
ouïghours où nous avons mangé — et ils furent nombreux — servaient de
l’alcool sans hésitation. C’était devenu une plaisanterie récurrente
entre nous : s’il n’y avait pas d’alcool, on pouvait être sûr que le
patron était hui. C’est un petit détail, mais il saisit quelque chose
d’important : supposer que tous les musulmans du Xinjiang pratiquent
l’islam de la même manière est aussi faux que supposer qu’ils
appartiennent tous au même peuple.
Voilà donc : la première et principale caractéristique du Xinjiang
est la diversité. Diversité des géographies, des peuples, des
civilisations, des croyances et même de la manière dont la foi est
pratiquée. Ce que les médias occidentaux ont fait à cette région relève
presque du crime intellectuel : ils ont pris l’un des endroits les plus
complexes, stratifiés et véritablement fascinants de la planète pour le
réduire à un récit diffamatoire en noir et blanc, avec une victime et un
méchant. Ce faisant, ce sont eux qui, hypocritement et ironiquement,
effacent réellement la culture du Xinjiang — cela même qu’ils accusent
la Chine de faire.
Je ne vais pas le minimiser : lorsqu’on voyage au Xinjiang, il est
absolument évident qu’on se trouve dans un endroit où la sécurité est
prise très, très au sérieux — beaucoup plus au sérieux que partout
ailleurs où je suis allé en Chine, et de très loin.
J’ai voyagé pratiquement partout en Chine et effectué auparavant deux longs périples de plusieurs semaines en camping-car : l’un en 2021 à travers le Hebei, le Shanxi, le Shaanxi, le Gansu et le Qinghai, et un autre en 2023
dans le Dongbei, les trois provinces du nord-est de la Chine. Au-delà
de ces voyages sur route, j’ai vécu huit ans à Shanghai et j’ai
facilement effectué plus d’une centaine de voyages distincts dans le
pays au cours des vingt dernières années. Il est donc juste de dire que
je sais à quoi ressemble la « normalité » en Chine — et, du point de vue
de la sécurité, le Xinjiang n’est assurément pas normal.
Ce qui peut surprendre ceux qui ne sont jamais allés en Chine, c’est
que dans la majeure partie du pays, la présence policière visible est
étonnamment faible. Dans certains endroits, elle est même presque
inexistante. Par exemple, lors de notre périple de 2023, après 32 jours
de route pratiquement partout dans les provinces du Liaoning, du Jilin
et du Heilongjiang, nous n’avons pas été arrêtés une seule fois par la
police : zéro contrôle, zéro poste de contrôle, rien du tout. Et cela
bien que nous nous soyons rendus dans des zones qui, dans n’importe quel
pays, seraient considérées comme sensibles, notamment les zones
frontalières (nous avons roulé le long des frontières chinoises avec la
Russie, la Corée du Nord et la Mongolie).
Comparez cela au Xinjiang : il est littéralement impossible de
conduire une seule journée sans passer par un poste de contrôle de
police. Certains jours où nous roulions davantage que d’habitude — par
exemple sur l’autoroute traversant le désert du Taklamakan — nous
passions par plus de dix contrôles.
La présence policière n’est pas seulement importante, elle est
omniprésente. Dans les lieux très fréquentés, il y a — et je n’exagère
pas — une plateforme de police tous les cinquante mètres environ. Si
vous regardez la vidéo ci-dessous
— que j’ai tournée dans une rue de restaurants à Yining — et que vous
êtes attentif, vous pouvez en voir trois sur à peine cent mètres : ce
sont les cabines bleues montées sur des élévateurs hydrauliques qui
s’élèvent au-dessus du niveau de la rue et donnent aux policiers une vue
plongeante sur la foule.
Nous avons parlé à des policiers pendant notre voyage au Xinjiang et
ils nous ont indiqué que leur indicateur officiel de performance pour le
délai d’intervention était de trois minutes, ce qui est hallucinant :
cela signifie que l’ensemble de la région — qui, rappelons-le, est plus
vaste que l’Europe occidentale — est couvert d’un réseau policier si
dense que, lors de n’importe quel incident, n’importe où, des agents
sont censés arriver sur les lieux en moins de 180 secondes.
Nous avons d’ailleurs testé nous-mêmes le temps de réaction pendant
le voyage : notre camping-car s’est retrouvé coincé sous une barrière
effondrée sur une route à sens unique dans la campagne près de Kashgar.
Nous avons appelé la police et chronométré. Trois minutes. Les policiers
ont ensuite appelé le chef du village — la personne responsable de la
réparation de la barrière — et il est arrivé en moins de deux minutes.
Cinq minutes après notre coup de téléphone, nous étions escortés en
toute sécurité au-delà de l’obstacle et de nouveau sur la route. Voilà à quel point la police est incroyablement efficace au Xinjiang.
Outre cette présence policière massive et les contrôles omniprésents
sur les routes, plusieurs autres mesures de sécurité n’existent tout
simplement pas dans le reste de la Chine. La plus évidente pour nous
était l’obligation de présenter une pièce d’identité pour faire le
plein. Chaque station-service du Xinjiang dispose d’un contrôle de
sécurité à son entrée. Dans le reste de la Chine, on entre simplement et
on fait le plein.
La situation sécuritaire est encore beaucoup plus stricte dans les
zones frontalières, qui sont nombreuses au Xinjiang puisqu’il partage
ses frontières avec huit pays différents.
Nous avons commis une erreur assez amusante au cours du voyage, sur
la route du parc naturel de Xiata (夏塔) : nous ne nous étions pas rendu
compte à l’avance que notre GPS nous faisait emprunter une route passant
littéralement à quelques mètres de la frontière kazakhe.
Avant même de comprendre ce qui nous arrivait, nous nous sommes
retrouvés face à des soldats de l’APL à un poste de contrôle militaire —
de vrais militaires, pas des policiers. L’expression des soldats
lorsqu’ils ont vu un Français blond arriver tranquillement dans un
camping-car familial avec deux petites filles était — comment dire —
mémorable. Ils n’étaient pas hostiles, simplement profondément perplexes
quant à la manière dont cette situation avait pu se produire. Un appel
téléphonique fut passé avec une certaine urgence. Quelques instants plus
tard, un supérieur arriva (manifestement, l’objectif des trois minutes
s’applique aussi à l’armée) — le genre d’officier dont l’uniforme semble
avoir été repassé sur lui — et examina nos passeports et nos documents
avec la minutie d’un homme désamorçant une bombe. Conclusion : nous
pouvions continuer, mais à des conditions strictes. Aucun arrêt. Aucune
photo. Pas question de traîner. Rien du tout. Nous avons vigoureusement
acquiescé et sommes passés sans même oser respirer trop fort.
Nous avons parlé de la situation sécuritaire avec plusieurs habitants
et, à ma grande surprise, la plupart s’en disaient en réalité rassurés.
Français que je reste, je m’attendais à ce qu’ils la vivent comme
oppressive, comme une intrusion dans leur quotidien. Mais la réaction la
plus fréquente ressemblait davantage à du soulagement — le sentiment
que l’alternative, qu’ils avaient connue, était bien pire.
Pour mémoire, le Xinjiang a traversé une période d’extrême violence
entre environ 2009 et 2017. À elles seules, les émeutes d’Urumqi en 2009
ont fait près de 200 morts et plus de 1 700 blessés en un seul week-end
de massacres ethniques. S’ensuivit une vague d’attentats terroristes
qui dura des années — attaques au couteau, attentats à la bombe,
véhicules-béliers — et frappa non seulement le Xinjiang, mais aussi le
cœur de la Chine continentale : l’attaque à la voiture sur la place Tian’anmen en 2013, le massacre de la gare de Kunming en 2014
(31 morts, 140 blessés, à l’arme blanche), etc. Entre violences
séparatistes, radicalisation djihadiste et tensions ethniques à vif, le
Xinjiang était, selon toute évaluation honnête, une région en crise.
J’ai parlé à une Chinoise han née et élevée au Xinjiang, qui se
souvient de l’époque des émeutes d’Urumqi de 2009 : au moment des
émeutes, elle se trouvait à Pékin et s’est immédiatement précipitée vers
Urumqi pour rejoindre sa famille. Dans le train, des centaines d’autres
personnes faisaient de même — issues des différents groupes ethniques
du Xinjiang — et elle m’a raconté qu’un silence complet régnait, chacun
jaugeant les autres : à l’époque, on ne savait pas si la personne assise
à côté de soi rentrait en urgence pour protéger sa famille ou pour
participer aux tueries. La confiance entre communautés s’était évaporée
du jour au lendemain.
Parallèlement, des milliers d’Ouïghours avaient été recrutés par des
réseaux extrémistes — d’abord pour rejoindre les combats dans
l’Afghanistan voisin pendant la guerre menée par les USA (sous la
bannière de l’ETIM), puis pour partir en Syrie combattre aux côtés de
Daesh— dans une filière passant par l’Asie du Sud-Est et la Turquie,
abondamment documentée par les services de renseignement du monde
entier. On oublie souvent que les USA ont régulièrement bombardé des Ouïghours en Afghanistan jusqu’en 2018.
La réponse de la Chine à tout cela fut une vaste campagne de
déradicalisation et de sécurisation — dont on peut encore voir
aujourd’hui, comme je l’ai indiqué, certains vestiges — couplée à
d’énormes investissements dans le développement économique du Xinjiang,
et tout particulièrement dans le développement de l’industrie
touristique (au point que le Xinjiang est aujourd’hui la destination touristique la plus populaire de Chine, avec le chiffre délirant de 300 millions de visites par an).
Des centres de formation professionnelle — ce que l’Occident a appelé
des « camps de rééducation » — ont été créés dans toute la région en
2017 pour cibler les personnes considérées comme exposées au risque de
radicalisation, en leur enseignant le mandarin, l’éducation civique et
des compétences professionnelles. Fait intéressant, je crois comprendre
que la Chine s’est en partie inspirée, pour cela, de la France, qui
avait créé un an auparavant, sous le Premier ministre Manuel Valls, ses
propres « centres de réinsertion et de citoyenneté
» destinés à lutter contre l’extrémisme et visant des personnes qui
n’avaient « jamais été condamnées pour des faits liés à la
radicalisation » mais étaient « soupçonnées d’être radicalisées ». Le
projet prévoyait d’ouvrir un centre de ce type dans chaque région du
pays. Le programme français était largement considéré comme raisonnable,
voire progressiste (même s’il fut totalement mal géré et finit par
échouer, dans la grande tradition française). Il n’a jamais fait l’objet
de sanctions, jamais d’une enquête de l’ONU, et personne n’a accusé
Paris de génocide…
À propos de ces « camps » — ou centres de formation professionnelle —
sur lesquels tant de choses ont été écrites, nous n’en avons vu
absolument aucune trace pendant tout notre voyage. Je suis
personnellement convaincu que le gouvernement chinois disait la vérité
lorsque Shohrat Zakir, président du gouvernement régional du Xinjiang, annonça en décembre 2019 que « tous les stagiaires avaient achevé leur formation » et que le programme était arrivé à son terme.
J’en suis d’autant plus convaincu qu’un ami très cher a fait l’an
dernier le travail d’aller lui-même — sans prévenir — sur les sites de
nombreux de ces « camps » tels qu’ils sont répertoriés dans le Xinjiang Data Project
(censé constituer la source faisant autorité en la matière), et a
constaté qu’ils étaient tous soit entièrement fermés, soit de simples
installations civiles — écoles, usines, parcs logistiques — n’ayant rien
à voir avec un programme de détention, soit des prisons ordinaires du
type que l’on trouve dans n’importe quel pays du monde. Pas un seul ne
correspondait à l’image d’un « camp de rééducation » en activité.
En outre, tout ce que nous avons vu sur le terrain était totalement
incompatible avec l’idée d’un endroit où un million de personnes — selon
les accusations — auraient été raflées. À l’exception des mesures de
sécurité renforcées, la vie quotidienne était manifestement,
visiblement, presque agressivement normale. Marchés débordant de vendeurs, musique ouïghoure à plein volume dans les restaurants, enfants jouant insouciamment au football dans les rues, fêtes de mariage (dont une à laquelle nous avons assisté),
etc. Si un million de personnes — environ un Ouïghour sur onze —
avaient été raflées et internées, le tissu social de ces communautés
aurait été en lambeaux. Ce n’était tout simplement pas le cas.
Cela ne veut pas dire que certaines personnes au Xinjiang ne
nourrissent aucun ressentiment envers le gouvernement chinois. D’après
nos interactions avec certains Ouïghours, il est parfaitement clair que
certains en éprouvent. Nous pouvions le sentir dans certaines rencontres
— une réserve, un choix prudent des mots, certains regards. Il est
également parfaitement clair que le message du gouvernement chinois a
été reçu cinq sur cinq : le moindre signe de séparatisme, d’extrémisme
religieux ou d’organisation politique en dehors des canaux autorisés par
le Parti se heurtera à toute la force écrasante de l’État — et personne
ne pourra rien y faire.
Cela dit, nous avons aussi rencontré de nombreux Ouïghours — et c’est
probablement le cas d’une large majorité d’entre eux — qui semblaient
sincèrement soulagés que la crise soit terminée et n’éprouvaient pas
particulièrement de nostalgie pour l’alternative. Comme je l’ai
longuement décrit dans le chapitre sur la diversité, la plupart des
Ouïghours ne sont pas spécialement dévots — ce sont des gens dont la
tradition viticole remonte à deux mille ans et qui n’ont jamais porté de
hijab de leur vie. La perspective de voir leur terre devenir un nouvel
Afghanistan sous l’influence de prédicateurs wahhabites inspirés par les
pays du Golfe les terrifiait autant que n’importe qui d’autre.
Plusieurs Ouïghours nous ont dit, en substance, que les extrémistes
avaient détourné leur culture et que la répression, quels qu’aient été
ses excès, avait mis fin à quelque chose auquel eux aussi voulaient
qu’il soit mis fin.
Et l’ampleur considérable des sommes que Pékin a déversées au
Xinjiang — routes, tunnels, infrastructures touristiques, subventions —
n’échappe pas aux habitants. Nul besoin d’aimer le Parti communiste pour
apprécier le fait que sa région soit passée, en une décennie, de l’état
de zone frontière négligée à celui de destination touristique la plus
visitée de Chine.
Il n’en demeure pas moins évident que le Xinjiang reste encore assez
éloigné d’une société à haut niveau de confiance comme le reste de la
Chine : on y trouve un degré latent de paranoïa totalement inconnu
ailleurs dans le pays.
Une anecdote à ce sujet. De retour à Urumqi après la fin de notre voyage en camping-car, j’ai été contacté par Xinjiang Daily, l’un des journaux locaux (l’équivalent local du Quotidien du Peuple),
parce qu’ils souhaitaient publier un article sur notre voyage. Après
tout, ce n’est pas tous les jours qu’une famille étrangère parcourt le
Xinjiang en camping-car pendant cinq semaines.
Très bien, leur ai-je répondu, mais faites au moins en sorte que
l’entretien vaille la peine : organisons-le dans un lieu qu’il soit
également intéressant de visiter. C’est peut-être mon côté snob, mais
j’en ai vraiment assez des entretiens dans les halls d’hôtel et les
salles de conférence.
D’accord, ont-ils dit, faisons-le au Musée du patrimoine culturel
immatériel du Xinjiang (新疆非物质文化遗产馆) — qui s’est d’ailleurs révélé très
beau. Deux jours plus tard, ils sont revenus vers moi avec quelque chose
du genre : « Arnaud, nous avons du mal à convaincre le musée que vous
êtes quelqu’un de fiable ; envoyez-nous votre pièce d’identité et tout
ce qui peut prouver votre crédibilité. »
Je n’en revenais pas : le journal officiel de l’État au Xinjiang,
émanation directe du Parti, n’arrivait pas à convaincre un musée de
croire sur parole qu’un touriste français ne constituait pas une menace
pour la sécurité. J’ai fini par envoyer davantage de justificatifs pour
visiter un musée que je n’en avais eu besoin pour entrer dans le pays,
et tout cela pour ce qui n’était au fond qu’un article complaisant sur
des vacances en famille.
Cela vous dit quelque chose du niveau d’anxiété institutionnelle qui
imprègne encore cette région. Nulle part ailleurs en Chine on ne voit
des choses pareilles.
Et ce n’est qu’une anecdote parmi beaucoup d’autres survenues pendant
notre voyage, dont je ne parlerai pas pour la plupart car cela
embarrasserait inutilement des gens. On a le sentiment que le Xinjiang,
en tant que société, vit encore avec l’équivalent institutionnel d’un
trouble de stress post-traumatique. La crise est terminée, l’appareil
sécuritaire a fonctionné, la violence a cessé — mais le système nerveux
n’a pas encore tout à fait reçu le message.
D’autant plus qu’il demeure soumis à une forme de siège depuis
l’étranger, avec des sanctions occidentales toujours en vigueur, des
listes noires et une campagne médiatique incessante qui continue de
l’accuser — de manière entièrement mensongère — de génocide. Dès lors,
chaque visiteur étranger devient un informateur potentiel, chaque
entretien un piège possible, chaque visite de musée une occasion pour
quelqu’un de prendre une photo qui se retrouvera en une du Washington Post avec pour légende « preuve d’effacement culturel ».
Cette paranoïa n’est pas irrationnelle : dans ce contexte,
l’hypervigilance, aussi épuisante et contre-productive soit-elle
souvent, est dans une certaine mesure compréhensible.
Il faut toutefois souligner que l’immense majorité des Ouïghours — et
des gens ordinaires que nous avons rencontrés pendant notre voyage au
Xinjiang — se sont montrés extrêmement accueillants, ouverts, curieux et
généreux, parfois à un point qui nous prenait de court. La paranoïa
institutionnelle est réelle, mais elle réside surtout dans la
bureaucratie, pas dans la population. Et c’est une raison d’espérer :
les systèmes guérissent plus lentement que les personnes, et les gens,
eux, sont déjà en grande partie guéris.
Mausolée d’Abakh Khodja, près de Kachgar
De nombreuses personnes à travers le monde affirment se soucier du Xinjiang et des Ouïghours.
Certaines de ces personnes — peut-être même la plupart — sont
entièrement hypocrites. Comme l’ancien ministre singapourien des
Affaires étrangères George Yeo l’a un jour brillamment lancé
: « Les Américains ne sont pas connus pour aimer les Chinois ni les
musulmans, mais, d’une manière ou d’une autre, ils aiment énormément les
musulmans chinois. »
Quant aux soi-disant « militants des droits humains » — et j’en ai
connu personnellement quelques-uns —, beaucoup ne sont guère plus que
des idiots utiles au service d’intérêts géopolitiques qu’ils ne
commencent même pas à comprendre. Nombre de ceux qui s’expriment
bruyamment sur cette question ne sont jamais allés au Xinjiang, ne
parlent pas mandarin, seraient incapables de situer Ili ou Kashgar sur
une carte, et leur connaissance de la région ne vient ni de travaux
universitaires ni du terrain, mais d’un petit écosystème d’ONG, de
boîtes à idées et de médias qui se citent mutuellement dans un cercle
auto-entretenu — tout en servant, qu’ils en aient conscience ou non, de
visage humanitaire à une campagne géopolitique hostile.
D’autres encore — comme Adrian Zenz, de la Victims of Communism
Memorial Foundation, que je reste, à ma connaissance, la seule personne à
avoir jamais affronté publiquement dans un débat
— sont mus par l’idéologie : pour eux, la culpabilité de la Chine n’est
pas une conclusion, mais une prémisse. Dans le cas de Zenz, cela ne
pourrait être plus évident : il travaille littéralement pour une
organisation dont le nom constitue déjà la conclusion. Mais il est loin
d’être le seul : le discours sur le Xinjiang est peuplé de gens dont la
carrière, le financement et le sentiment d’avoir une raison d’être
dépendent de la véracité du récit.
Certains, toutefois, sont sincères : ils veulent réellement aider, de façon constructive. Ce dernier chapitre leur est destiné.
Tout d’abord — et peut-être de façon quelque peu contre-intuitive —,
la meilleure chose que vous puissiez faire si vous voulez sincèrement
aider consiste à militer CONTRE les sanctions occidentales liées au
Xinjiang ou aux Ouïghours.
Je m’explique.
La première raison est que l’effet réel de ces sanctions — et nous
avons entendu ce témoignage à maintes reprises de la part de gens
ordinaires durant notre voyage — est qu’elles font activement du tort
aux Ouïghours.
Comment ? Permettez-moi de vous donner un exemple très concret
rencontré dans le charmant petit village de Huanghuang (晃晃), célèbre
pour sa production de lavande. Nous y avons passé deux jours et
rencontré plusieurs cultivateurs de lavande. Le premier employeur de
Huanghuang — un petit village de seulement 150 foyers — était, sans
surprise, une usine d’essence de lavande. Je dis « était », car, vous
l’aurez deviné, elle a fait faillite. Pourquoi ? Les habitants nous ont
dit que c’était directement lié aux sanctions occidentales
: ces sanctions — notamment une législation extraterritoriale des USA
appelée Uyghur Forced Labor Prevention Act, qui, comme je vais
l’expliquer, devrait plutôt s’appeler Uyghur Labor Prevention Act —
interdisent de fait aux entreprises du monde entier d’acheter quoi que
ce soit en provenance du Xinjiang et ferment ainsi les marchés
internationaux aux entreprises de la région, si petites soient-elles.
Pour de nombreuses entreprises, c’est, bien entendu, une question de
vie ou de mort : être limité à la vente de ses produits sur le seul
marché intérieur représente un coup énorme. Et la réalité est encore
pire, car les sanctions se répercutent tout au long de la chaîne
d’approvisionnement. Ainsi, si une entreprise de cosmétiques de Shanghai
achète de l’essence de lavande à Huanghuang puis exporte du parfum en
Europe, ce parfum est désormais contaminé par association et ne peut
plus être exporté en vertu des sanctions. La réaction rationnelle de
toute entreprise chinoise tournée vers l’exportation consiste donc
simplement à éviter tout ce qui est lié au Xinjiang. Cela signifie
qu’une ferme de lavande de Huanghuang ne peut même pas vendre à des
acheteurs chinois, sauf si ces derniers n’ont aucune activité
internationale. Le Uyghur Forced Labor Prevention Act met de fait en
quarantaine toute la région — et les Ouïghours en tant que groupe
ethnique — en les excluant de toute chaîne d’approvisionnement, y
compris en Chine, qui touche au monde extérieur. Il rend en pratique
toxique le fait de travailler avec des Ouïghours, d’où le nom plus
approprié de Uyghur Labor Prevention Act.
Ce n’est pas une simple anecdote : le Haut-Commissariat des Nations
unies aux droits de l’homme (HCDH) a rédigé un rapport très détaillé sur
cette question précise. Sa conclusion correspond exactement à ce que
nous ont dit les producteurs de lavande de Huanghuang : les sanctions
détruisent les moyens de subsistance. Le rapport a documenté des
licenciements massifs, des faillites et le traitement de toute une
région comme radioactive par les chaînes d’approvisionnement mondiales —
le tout dans le cadre d’un dispositif juridique que le rapport décrit
comme une « présomption de culpabilité » violant la présomption
d’innocence, norme impérative du droit international. Le rapport
rappelait avec insistance que l’éradication de la pauvreté est, selon la
Stratégie antiterroriste mondiale de l’ONU elle-même, un élément
essentiel de la lutte contre le terrorisme — ce qui signifie que les
sanctions échouent non seulement à protéger les droits humains qu’elles
prétendent défendre, mais alimentent activement les conditions mêmes qui
favorisent l’extrémisme (on pourrait dès lors se demander si leur
véritable objectif n’est pas la déstabilisation plutôt que les droits
humains). [Lien]
En tout état de cause, la recommandation du rapport était la suivante : lever toutes les sanctions contre le Xinjiang.
Je comprends que cela puisse surprendre beaucoup de gens — compte
tenu de la quantité de propagande sur ce sujet — mais oui :
l’organisation de défense des droits humains la plus importante et la
plus crédible de la planète, le propre HCDH de l’ONU, demande que cesse
la pression occidentale sur le Xinjiang — parce que cette pression
constitue elle-même une violation des droits humains.
Et quiconque possède un minimum de connaissances historiques peut
comprendre pourquoi : jamais — pas une seule fois dans l’histoire
moderne — les sanctions occidentales n’ont amélioré la situation des
droits humains dans le pays qu’elles visaient. Ce qu’elles réussissent à
faire, c’est punir économiquement les citoyens ordinaires.
Comme expliqué dans le chapitre précédent, les sanctions produisent
aussi de la paranoïa institutionnelle, ce qui est l’ironie la plus
cruelle de toutes puisqu’elles alimentent un cercle vicieux qui ne sert
personne, sauf ceux qui poussent ce récit. Le Xinjiang n’est pas fermé —
nous l’avons parcouru librement pendant six semaines et 300 millions de
touristes le visitent chaque année. Mais la menace constante d’un
examen étranger hostile produit une mentalité de siège, avec précisément
le type de sécurité brutale et d’hypervigilance institutionnelle que
l’Occident désigne ensuite comme la preuve qu’il se passe forcément
quelque chose de sinistre. Les sanctions créent la paranoïa, la paranoïa
crée les apparences, les apparences justifient les sanctions.
C’est un mécanisme profondément humain. Je regardais l’autre jour un
documentaire français dans lequel un homme en voulait à sa femme parce
qu’elle était devenue obèse et qu’il souhaitait qu’elle maigrisse. Tous
les jours, il la réprimandait à ce sujet. Résultat ? Anxieuse et
déprimée, sa femme prenait ENCORE PLUS de poids.
N’importe quel sociologue vous dira la même chose : une pression
extérieure prolongée sur un système ne le réforme pas, elle le
rigidifie. Cela vaut pour les individus, les couples, les organisations
et les sociétés. Plus vous attaquez, plus les défenses se durcissent ;
et plus elles se durcissent, plus vous invoquez ce durcissement pour
justifier l’attaque. C’est une boucle de rétroaction sans issue — à
moins que quelqu’un ait le courage, ou l’honnêteté, de s’arrêter.
La deuxième manière d’aider le Xinjiang et les Ouïghours est tout simplement d’y aller — comme je l’ai fait.
Il n’existe exactement aucune restriction qui vous en empêche : vous
n’avez probablement même pas besoin de visa, puisque la Chine accorde
désormais une entrée sans visa aux ressortissants de plus de cinquante
pays pour des séjours allant jusqu’à trente jours — notamment la
quasi-totalité de l’Europe, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie,
le Japon et la Corée du Sud. Vous pouvez prendre un vol pour Urumqi,
louer une voiture ou un camping-car et rouler où vous voulez. Aucun
guide requis, aucun permis nécessaire, aucun itinéraire à déposer.
En quoi cela aide-t-il ? De deux manières. La première, évidemment,
est qu’en agissant ainsi vous soutenez directement les moyens de
subsistance des Ouïghours — et des autres habitants. À un moment où les
sanctions occidentales cherchent activement à étrangler l’économie de la
région, chaque dollar touristique dépensé dans un restaurant ouïghour,
une maison d’hôtes ouïghoure ou un étal du bazar de Kashgar est un petit
acte de solidarité matérielle — celle qui nourrit des familles.
Deuxièmement, cela aide parce que la vérité compte. Comme le dit le
proverbe : la lumière du soleil est le meilleur désinfectant. Et,
contrairement à une croyance répandue, ceux qui empêchent la vérité
d’émerger au sujet du Xinjiang et des Ouïghours ne sont pas la Chine —
encore une fois, rien ne vous interdit de vous y rendre, de parler aux
gens, d’enregistrer tout ce que vous voulez et de le publier en direct
sur les réseaux sociaux (je l’ai littéralement fait pendant six semaines
et on ne m’a pas dit une seule fois d’arrêter) — mais précisément ceux
qui prétendent se battre pour la « transparence ».
Alors allez-y. Voyez par vous-même. Publiez ce que vous trouvez.
C’est ainsi que la vérité réelle, avec toutes ses nuances et sa
complexité, remontera à la surface.
De façon plus subtile, cela aide également à briser le cercle vicieux
de la paranoïa. Plus le Xinjiang accueillera de visiteurs ordinaires —
familles en vacances, routards, retraités, personnes n’ayant d’autre
objectif que la curiosité —, plus les systèmes locaux se débarrasseront
des réflexes hérités de l’époque du siège. C’est ainsi que l’on guérit :
lentement, par l’accumulation de contacts humains positifs, ordinaires
et sans incident.
Enfin, et ce n’est pas le moins important, on peut aider le Xinjiang
et les Ouïghours en restaurant quelque chose qui a été presque
entièrement détruit dans la manière dont le monde parle d’eux : la
profondeur. Profondeur des connaissances, profondeur de la curiosité,
profondeur du regard humain.
Tout, dans le discours occidental sur le Xinjiang, est superficiel —
histoire superficielle, géographie superficielle, ethnographie
superficielle, théologie superficielle, compréhension superficielle des
gens qu’il prétend défendre. Et la superficialité n’est pas neutre :
elle est la condition préalable à la manipulation. On ne peut
transformer un peuple en arme géopolitique qu’après l’avoir dépouillé de
tout ce qui le rend humain.
Les Ouïghours que j’ai rencontrés pendant cinq semaines n’étaient pas
ceux sur lesquels j’avais lu. Certains étaient des êtres humains
extraordinaires, quelques-uns étaient des connards. Certains étaient
profondément réfléchis ; d’autres passaient leur journée à scroller sur
Douyin [version « mère » de TikTok réservée au marché chinois, NdT]
sans réfléchir. Certains étaient drôles et extravertis, d’autres
sérieux et réservés ; certains religieux, d’autres se moquaient
complètement de l’islam. Bref, ils étaient exactement comme les gens
partout ailleurs — désordonnés, contradictoires, impossibles à réduire à
un récit unique. Ils avaient des opinions qui ne correspondaient au
récit de personne — ni celui de Pékin, ni celui de Washington. Et ils
étaient infiniment plus intéressants que la version aplatie d’eux-mêmes
que l’on a vendue au monde.
Si cet article n’a rien accompli d’autre, j’espère qu’il aura au
moins rendu un lecteur assez curieux pour aller voir les gens tels
qu’ils sont, et non tels que vous avez besoin qu’ils soient.
C’est tout ce dont les Ouïghours ont besoin de la part du monde : ni
pitié, ni sanctions, ni indignation ostentatoire — seulement une
curiosité honnête et authentique. Tout le reste en découle.