Grâce à une rigoureuse politique de contrôle de sa composition sociale, le Parti Communiste est parvenu pendant des décennies à rester un Parti majoritairement composé d'ouvriers, y compris à sa tête. Sur fond de très nombreux films d'archives (extraits du catalogue de Ciné-archives), ce documentaire interroge l'historien Paul Boulland. Comment cette composition sociale a-t-elle pu être maintenue au fil des ans ? (notamment par la pratique des "questionnaires biographiques" que remplissaient tous les militants dès qu'ils prenaient des responsabilités), et quels en ont été les travers ? La place des femmes faisait partie de cette politique de contrôle de la composition interne du Parti... Là encore quel en fut le résultat, quels en furent les obstacles ?
Film produit par le CHS (Unité mixte de recherche CNRS/Université Paris 1) . Réalisation : Jeanne Menjoulet
Alors que les employés et les ouvriers représentent aujourd'hui la moitié de la population active, et que seul 3 % des députés proviennent de leurs rangs, la question de la composition sociale des partis politiques est une question qui ne se limite pas à l'histoire du Parti Communiste.
Paul Boulland est l'auteur du livre "Des vies en rouge" paru aux Editions de l'Atelier en septembre 2016.
Film-tract inspiré du mouvement situationniste et notamment de l'ouvrage de Gianfranco Sanguinetti, Du Terrorisme et de l'État: la théorie et la pratique du terrorisme divulguées pour la première fois.
Entre 1971 et 1982, Manchette écrivit dix romans policiers modernes pour la Série Noire de Gallimard dont Le Petit bleu de la côte ouest en 1976. Le roman s'ouvre sur Georges Gerfaut, le protagoniste – n'employons pas le terme de héros – filant à toute allure sur le périphérique parisien dans sa voiture de luxe, sous l'effet du bourbon Four Roses, des barbituriques et du jazz de la côte ouest américaine.
« L'effet combiné sur lui n'est pas la somnolence, mais une euphorie tendue qui menace à tout instant de se muer en colère ou en une sorte de mélancolie vaguement tchékhovienne et fondamentalement amère, un sentiment qui n'a rien de courageux ni d'intéressant… Il est deux heures et demie, ou peut-être trois heures et quart du matin. »
« La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec
des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la
chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de
production.
Au
début des années 1970, François Récanati, spécialiste de la philosophie
du langage, a été séduit par le lacanisme et a acquis un statut de
«sujet supposé savoir» dans la communauté lacanienne. Son étude de la
philosophie anglo-saxonne l’a fait rompre avec le lacanisme. Il a alors
pris pleinement conscience de la mystification opérée par le langage
ésotérique de Lacan.
François Récanati est un philosophe, diplômé de la Sorbonne, devenu
un spécialiste réputé de la philosophie du langage. Il est actuellement directeur de recherche au CNRS, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
et membre du Centre Jean Nicod (centre de recherches du CNRS). Il est
cofondateur et ancien président de la Société européenne de philosophie
analytique.
Il a enseigné dans plusieurs universités de grand renom : Berkeley,
Harvard, Genève. Il a publié plusieurs livres chez des éditeurs
prestigieux : Oxford University Press, Cambridge University Press. En
2014, il a reçu la médaille d'argent du CNRS.
Au début des années 1970, François Récanati a fait partie du cénacle
lacanien. Voir p.ex. son discours au séminaire de Lacan «Encore»:
http://staferla.free.fr/S20/S20%20ENCORE.pdf
Dans cette vidéo de 25 minutes, il raconte son adhésion au lacanisme et sa déconversion (voir de 08:20 à 34, “La phase Lacan”) :
Au début des années 1970, Récanati a été séduit par le style
intellectuel de Lacan, son côté flamboyant. Lacan lui semblait incarner,
de façon supérieure, un nouveau style intellectuel. Récanati est alors
devenu un “lacanien de choc”, “un sujet supposé savoir”.
Il explique pourquoi la participation à la communauté lacanienne est très valorisante:
grâce à un langage hermétique, souvent incompréhensible, on a le
sentiment de faire partie d’une élite qui dispose d’un savoir réservé.
Le groupe dispose de formules dont personne, même parmi les adeptes, ne
sait exactement ce qu’elles veulent dire. La masse qui suit les
“dominants” n’y comprend rien ou très peu de chose.
La communauté lacanienne fonctionne comme une secte. Elle est très hiérarchisée. À sa tête se trouve un gourou, Lacan, dont on sait qu’il est le seul qui sait réellement.
Le pouvoir repose sur le fait que le gourou est le seul à détenir la
vérité. L’axiome de base est : “Ce que dit Lacan est vrai et il faut
maintenir cette vérité”. Lacan disait p.ex. “Il n’y a pas de rapport
sexuel”. Alors les disciples s’empressaient d’interpréter, de multiples
façons et indéfiniment, l’énoncé du Maître.
Les disciples croyaient en la vérité des énoncés avant même de les
comprendre. Ils passaient leur temps à répéter ce qu’avait déclaré le
Maître et à y attribuer du sens. Les conflits d’interprétation étaient
peu importants. L’essentiel était de maintenir l’idée que ce que disait
le Maître était vrai. En définitive, le seul critère pour s’assurer de
la justesse de l’interprétation était de demander à Lacan ce qu’il en
était.
Pour faire partie du groupe, il suffisait d’utiliser des tournures
verbales et les mots-clés du lacanisme, sans même comprendre ce qu’on
énonçait. Il n’est pas difficile de produire du texte lacanien qu’on ne
comprend pas soi-même. Il suffit d’apprendre à manier du jargon.
Récanati a appris assez rapidement à jouer avec les mots-clés pour
acquérir un statut de « Sujet supposé savoir » dans la confrérie et
produire du discours lacanien. Ainsi, après quelques années de
ruminations lacaniennes, Récanati s’est senti très gratifié socialement
par sa place dans la communauté lacanienne, mais il était déçu au plan
intellectuel, car il avait le sentiment de faire du sur place. Il s’est
alors intéressé à la philosophie du langage ordinaire, notamment à John
Austin (p.ex. “Quand dire c’est faire”), pour voir ce que cette
philosophie avait de commun avec la théorie de Lacan, ce qui pouvait
l’enrichir, ce qui pouvait alimenter “le moulin lacanien”. Cette
philosophie lui paraissait intéressante parce que, comme la doctrine
lacanienne, elle s’opposait au positivisme.
Récanati a alors découvert des auteurs aux antipodes du monde
intellectuel du lacanisme, des auteurs compréhensibles qui permettent de
communiquer sans ambiguïtés. Il est devenu un partisan de la
philosophie analytique et a compris que le « moulin lacanien » est
stérile.
En définitive, Lacan n’a pas réalisé une véritable recherche intellectuelle. Il
a promu un genre littéraire : « la théorie ». Lui et ses disciples ont
lacanisé toutes sortes de choses : Descartes, la linguistique, etc.
Récanati dit que Lacan a eu peut-être des intuitions intéressantes, mais
il n’a pas fait le travail de les rechercher et de les exploiter. En
tout cas, en ce qui concerne le langage, Lacan n’a rien apporté de
fondamental.
Lacan évoquait souvent le soutien de grands intellectuels (Heidegger,
Lévi-Strauss, Jacobson) avec lesquels il avait des liens d’amitié. Ces
intellectuels ne le prenaient pas très au sérieux. Ils ne lui rendaient
pas ce que lui voulait leur apporter.
Le succès de Lacan s’explique en partie par le fait qu’il a offert à
des disciples ce qu’ils attendaient de la philosophie de cette époque.
Il a plu à des gens qui considéraient l’obscurité comme de l’épaisseur.
Annexes (J. Van Rillaer)
1. L’opinion de Martin Heidegger sur Lacan
S’il faut en croire ce qu’écrit É. Roudinesco, «Lacan envoya à Heidegger ses Écrits
avec une dédicace. Dans une lettre au psychiatre Medard Boss, celui-ci
commenta l'événement par ces mots : “Vous avez certainement reçu vous
aussi le gros livre de Lacan (Écrits). Pour ma part, je ne
parviens pas pour l'instant à lire quoi que ce soit dans ce texte
manifestement baroque. On me dit que le livre provoque un remous à Paris
semblable à celui suscité jadis par L'Être et le néant de
Sartre.” Quelques mois plus tard, il ajoutait : “Je vous envoie ci-joint
une lettre de Lacan. Il me semble que le psychiatre a besoin d'un
psychiatre”.» (Jacques Lacan. Fayard, 1993, p. 306).
2. L’opinion de Claude Lévi-Strauss sur le séminaire de Lacan
Entretien avec Judith Miller et Alain Grosrichard. In : L’Ane. Le magazine freudien, 1986, N° 20, p. 27-29.
«Judith Miller — À la première séance du séminaire des Quatre concepts fondamentaux,
vous étiez dans la salle. Je m'en souviens très bien, j'y assistais
aussi, comme élève de l'École normale. Quel souvenir en avez-vous gardé?
Claude Lévi-Strauss — C'est l'unique séminaire de Lacan auquel j'ai
assisté. J'ai été tellement fasciné par le phénomène, disons,
ethnographique, que j’ai prêté beaucoup plus d'attention à la situation
concrète qu'au contenu même de ce qu'il disait. Le chemin de Lacan et le
mien se sont croisés, mais nous allions au fond dans des directions
très différentes. Moi-même venant de la philosophie, j'essayais d'aller
vers ces sciences humaines dont Lacan critiquait la légitimité, tandis
que Lacan, qui, lui, était parti d'un savoir positif, ou qui se
considérait comme tel, a été amené vers une approche de plus en plus
philosophique du problème.
Judith Miller — Dans ce premier séminaire à I'École normale, qu'est-ce qui vous a frappé en tant qu'ethnologue?
Claude Lévi-Strauss - Ce sont de bien vieux souvenirs... Ce qui était
frappant, c'était cette espèce de rayonnement, de puissance, cette
mainmise sur l'auditoire qui émanait à la fois de la personne physique
de Lacan et de sa diction, de ses gestes. J'ai vu fonctionner pas mal de
chamans dans des sociétés exotiques, et je retrouvais là une sorte
d'équivalent de la puissance chamanistique. J'avoue franchement que,
moi-même l'écoutant, au fond je ne comprenais pas. Et je me trouvais au
milieu d'un public qui, lui, semblait comprendre. Une des réflexions que
je me suis faite à cette occasion concernait la notion même de
compréhension : n'avait-elle pas évolué avec le passage des générations?
Quand ces gens pensent qu'ils comprennent, veulent-ils dire exactement
la même chose que moi quand je dis que je comprends? Mon sentiment était
que ce n'était pas uniquement par ce qu'il disait qu'il agissait sur
l'auditoire, mais aussi par une autre chose, extraordinairement
difficile à définir, impondérable — sa personne, sa présence, le timbre
de sa voix, l'art avec lequel il le maniait. Derrière ce que j'appelais
la compréhension, et qui serait resté intact dans un texte écrit, une
quantité d'autres éléments intervenaient.»
3. Le témoignage de François George sur la logomachie lacanienne
F. George, dans “L'effet 'yau de poêle de Lacan et des lacaniens” (Hachette, 1979), a donné une description humoristique d’un séminaire lacanien typique des années 1970.
Il raconte qu’un ami, élève de l’Ecole normale supérieure, lui a
écrit qu’il abandonnait leur «corps, est-ce pont d’anse?» parce qu’il ne
s’intéressait plus à la « peau-lie-tique ». Pour comprendre ce qui lui
arrivait, François George s’est introduit dans un cercle qui se livrait à
l’exégèse des écrits de Lacan. «Le directeur du séminaire était un
barbu dont le regard lointain paraissait dédaigner notre environnement
grossier pour scruter les mystères du symbolique. Ses rares
interventions faisaient l'objet d'une attention religieuse.»
Un jour il s’est tourné vers George et lui a demandé de commenter un
passage particulièrement difficile. Mort de trac, George a dit n’importe
quoi. «Peu à peu, je m'aperçus que mes paroles, loin de susciter le
scandale, tombaient dans un silence intéressé et je me rendis compte de
cette merveille : sans me comprendre moi-même, je parlais lacanien.» «La
fin de mon intervention fut accueillie par un silence plus flatteur que
des applaudissements, par cette “résonance” qui, selon la doctrine
professée par le barbu, devait permettre la “ponctuation”, puis
l’“élaboration” adéquates. Sans doute pour prévenir le découragement, le
barbu avait appelé notre attention sur “l’effet d'après-coup” essentiel
au discours, comme le vieillissement l’est à la qualité du vin.»
George a constaté que d’autres participants ne comprenaient guère
plus que lui. « En fait, ils avaient simplement assisté à un échange de
signaux, assez comparable à la communication animale. Comment ne pas se
comprendre quand on ne fait qu'échanger des mots de passe et des signes
de reconnaissance? Et comment ne pas comprendre que le “comprendre” est
un leurre, un effet de l'imaginaire, quand toute la question est de se
montrer parés des mêmes plumes dans le rituel de parade?»
Pour d’autres déconvertis du freudisme et du lacanisme, voir le film de Sophie Robert :
Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la
psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies,
les psychanalyses, etc.
« On peut discuter de tout
indéfiniment, mais je ne suis capable que de négation, sans la moindre
grandeur d’âme, sans force ; chez moi, la négation même est mesquine.
Tout est plat et flasque. » Nicolaï Stavroguine, dans les Démons de Dostoievski« Comment en sommes-nous arrivés là ? » : telle est la question qui
revient souvent aujourd’hui à gauche, et parfois même chez les gens
intelligents à droite, devant l’ampleur et l’évidence du désastre total
présent tant national qu’international. Le petit livre paru début
septembre aux éditions Delga, intitulé Requiem pour laFrench Theory1 ,
tente de poser des jalons pour répondre à cette question, sur le plan
de la théorie, et de ses implications pour la pratique politique. Écrit
sous la forme d’un entretien entre G. Rockhill, un professeur
d’université américain, et A. Monville, auteur et éditeur français,
l’ouvrage tente de façon remarquable de synthétiser les problèmes les
plus brûlants de l’actualité théorico-politiques des deux côtés de
l’Atlantique, jetant des ponts trop rares par les temps qui courent.
Car en effet, le réveil actuel est dur pour tout le monde, que ce soit pour la gauche, ou pour « l’Occident collectif2 ».
Pour la première, la défaite est totale depuis les années 80, et la fin
de l’URSS : elle a entamé un déclin et un recul de plus en plus
inexorable, et ne parvient pas à comprendre pourquoi elle régresse
partout, et se réduit de plus en plus à une série de groupes qui ne
parlent qu’à eux-mêmes, et ignorent purement et simplement les masses.
Quel résultat pour celle qui s’était crue triomphante dans les années 60
et 70, à l’époque des grands mouvements étudiants, et surtout du
socialisme réel, et des luttes anti-coloniales victorieuses ! Pour le
second, après avoir cru à « la société de consommation » (pour s’en
réjouir ou pour le regretter), puis à la « Fin de l’Histoire » après la
fin du « cauchemar communiste », et enfin après avoir joué à se faire
peur avec un « Choc des civilisations » qui n’est jamais arrivé, le
réveil est encore plus brutal. Le système impérialiste peine désormais à
imposer sa volonté, que ce soit en Ukraine ou au Moyen-Orient, sans
même parler de la Mer de Chine et la péninsule coréenne, et se trouve
désormais, à l’image de son chef sur le départ, frappé de sénilité, et
de graves difficultés à agir. Les deux-tiers du monde contournent ses
décisions impuissantes dans la plus grande impunité, et celui-ci peine à
montrer les dents3 :
le meilleur exemple récent est probablement la victoire stratégique
totale remportée par les Houthis en Mer Rouge – des insurgés d’un des
pays les plus pauvres du monde peuvent menacer depuis un an un quart du
commerce maritime mondial, et les puissances occidentales être dans
l’incapacité de l’arrêter. Ne parlons même pas du sommet de Kazan,
organisé par la Russie, qui a ridiculisé les défenseurs du bloc
impérialiste4.
Qui aurait pu imaginer une telle situation il y a seulement 20 ans ? La
crise de structure du modèle capitaliste né dans l’après-guerre est
donc devenue une crise existentielle tant pour les défenseurs de ce
système, que pour ses opposants apparents (la gauche, qui est en réalité
son meilleur allié).
Pour trouver les racines intellectuelles de cette crise, le livre des deux auteurs se propose de repartir d’une analyse de la French Theory, dont l’aveu de platitude et de mesquinerie du Stravoguine de Dostoïevski à la fin des Démons
pourrait être la confession. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de
trouver une racine absolue à tout ceci, une sorte de péché originel qui
serait apparu dans un monde où tout allait bien (soit filant gentiment
vers le communisme mondial, soit vivant confortablement dans le
capitalisme débonnaire et plein de bonhommie des États-Unis des années
50). Il s’agit plutôt d’analyser un embranchement capital, un moment
crucial, où la théorie a pris un chemin particulier, qu’elle aurait pu
ne pas prendre, et qui a à la fois accompagné, unifié et amplifié, un
ensemble de pratiques sociales et politiques qui lui préexistait. La
théorie ne crée pas la pratique, mais elle n’est pas non plus un spectre
passif : elle lui donne une forme et une consistance qu’elle avait pas
avant elle. La French Theory fut ce moment crucial en France,
au tournant des années 60 et 70, où un certain nombre de penseurs
français se sont inscrits (ou ont prétendu s’inscrire) dans le sillage
de Mai 68, afin de donner corps à ce qu’ils ont pensé être les
intentions des étudiants et des manifestants : individualisme et
hédonisme, relativisme et refus de la discipline et de l’autorité dans
toutes les sphères de la société. Un programme gauchiste et anarchisant
en apparence, le tout bien sûr vigoureusement anti-communiste et
anti-soviétique. Les noms les plus connus sont devenus tellement fameux
que pour un certain nombre, il n’est point besoin au lecteur d’avoir lu
leurs ouvrages pour savoir ce qu’ils ont dit et pensé : Foucault,
Deleuze, Derrida, Lévy-Strauss, Lacan, Baudrillard, Lyotard, Barthes,
Bourdieu pour la première génération (nés en gros pour la plupart entre
1920 et 1930), et Badiou, Balibar et Rancière pour la seconde (nés
plutôt dans l’immédiate avant-guerre), auxquels on peut parfois
adjoindre de façon plus périphérique les « nouveaux philosophes »
(surtout au début de leur carrière), plus cantonnés au débat français
(Glucksmann père, BHL, Bruckner, Finkielkraut, ect). A la lecture de la
liste, on voit donc que chacun de ces penseurs est très différent des
autres et a sa spécificité, mais ce qu’il s’agit ici de penser, c’est,
comme le dirait Hegel, l’identité de la différence. C’est d’ailleurs
sous le signe d’une unité marketing, et en un sens conceptuel, que ces penseurs seront exportés aux États-Unis dans les années 80, sous le nom de French Theory.
Outre leur origine française, un certain nombre de traits communs
frapperont les intellectuels américains, et amèneront à les associer :
une certaine radicalité politique et théorique apparente, mais toujours
anti-communiste ; une pensée fortement influencée par le structuralisme
français ; un certain relativisme épistémologique qui les fait souvent
combattre de concert Hegel et Marx, tout en se positionnant sur
l’échiquier du marketing politique « à gauche ». Le lecteur
averti n’aura pas manqué de reconnaître ici tout l’arsenal conceptuel de
ce que l’on peut nommer « l’anti-totalitarisme »5.
Passée aux États-Unis, cette théorie fut le fer de lance du désossage
mondiale de la gauche, et l’achèvement de son ralliement au système
otanien dans ses grandes lignes : telle est, en gros, la thèse du livre
de G. Rockhill et A. Monville. Elle ne l’a certes pas causé (cette cause
est à rechercher bien sûr dans les mutations de l’économie capitaliste à
l’époque), mais elle l’a rendu possible, et l’a accompagné, en
convertissant de larges pans de la jeunesse et des intellectuels à des
idées en apparence radicales, mais anti-marxistes dans le fond.
Si la thèse semblera familière aux lecteurs de Clouscard, auquel elle
doit bien entendu énormément, l’originalité et l’intérêt foncier du
livre, qui justifient à eux seuls une recension, tient à deux points
absolument capitaux que nous allons maintenant exposer.
Le premier de ces points est que ce livre est en quelque sorte le
premier paru en français, et qui expose à un lecteur francophone, la
convergence, et même l’identité, entre les aspects réactionnaires sur le
plan théorique et ceux sur le plan pratique des pensées des auteurs de
la French Theory. Expliquons-nous : jusqu’à présent, on avait
tendance à séparer les deux, à les traiter comme deux choses
indépendantes, soit par cécité idéologique, soit par manque de sources
qui ne sont apparues qu’avec le temps. Ainsi, Clouscard avait bien vu
que sur le plan théorique, ces penseurs qui se prétendaient de gauche
avaient tous en réalité une pensée qui plongeaient ses racines dans la
droite, c’est-à-dire dans les pensées irrationalistes, subjectivistes,
relativistes, anti-marxistes et anti-hégéliennes6.
Clouscard pensait que les pensées de ces auteurs, indépendamment de
leurs intentions objectives, avaient des conséquences réactionnaires. Il
était cependant loin de se douter, et d’avoir les preuves, que Herbert
Marcuse était vraiment un agent de la CIA7, que la carrière de Pierre Bourdieu avait été lancée par le Congress for Cultural Freedom, un organisme financé par la CIA8, que l’EHESS a été construit puis agrandi avec l’argent de la fondation Rockfeller, puis de la fondation Ford9,
et ainsi de suite. A l’inverse, un bon nombre d’ouvrages d’historiens
(surtout publiés en anglais), on mit en évidence les liens financiers et
organisationnels entre les penseurs « radicaux » de la French Theory
et les organes de l’avant-garde du grand Capital, mais ils les ont
traités comme une inconséquence incompréhensible, comme si de grands
penseurs de gauche avaient pu s’allier, sans aucune raison théorique,
avec leurs apparents grands ennemis. Pour la première fois, un livre
fait le lien entre les deux, en montrant qu’il n’y a pas là
d’inconséquence grossière de la part de ces théoriciens, mais au
contraire une très grande cohérence : des théoriciens réactionnaires ont
collaboré avec les organismes gouvernementaux les plus réactionnaires
pour combattre le progrès humain, incarné par le communisme. La vérité
est aussi simple que cela, et donne une ampleur jamais espérée aux
thèses de Clouscard sur cette « idéologie du désir » bien
« néo-fasciste » qu’est la French Theory : tel est le grand
mérite du livre de le mettre parfaitement en évidence, références
scientifiques en note (malheureusement souvent en anglais uniquement)
pour les plus curieux. On comprend dans ces conditions pourquoi
l’éditeur gauchiste La Fabrique a finalement annulé l’édition prévue en
français d’un livre de G. Rockhill au titre prometteur : « les
intellectuels et la CIA ». On allait tout de même pas mettre ces
informations sur la place publique, et ainsi risquer de nuire à un petit
business aussi juteux. Las, le site Amazon annonce la publication de
l’ouvrage pour… 209910
(sic) ! Le petit livre de Delga a ainsi le mérite de mettre l’essentiel
de ces informations dans les mains du public français, et ainsi de
participer au démasquage de ces tartuffes. D’où son utilité publique, et
le devoir de le diffuser le plus possible : pour au moins rabattre la
morgue et l’arrogance de leurs disciples, qui se croient plus radicaux
que tout le monde en singeant leurs maîtres serviles.
Le lecteur apprendra en outre que diverses fondations de
philanthropes américains ont versé à Judith Butler et ses équipes des
millions de dollars pour développer ses activités et ses laboratoires de
recherche11 :
et après, on s’étonne du succès de ces pensées ! Bien sûr, certains
d’entre eux ont été de parfaits idiots utiles (même si Derrida et
Foucault ont énormément œuvré en toute conscience contre la
Tchécoslovaquie et la Pologne communistes12), et c’est un point important que met en évidence l’ouvrage : « la French Theory a
été promue aux États-Unis par des propagandistes qui aveint perçu,
beaucoup mieux sans doute que les prometteurs de ladite théorie, son
potentiel réactionnaire13 ».
Les agents directs de l’impérialisme sont toujours plus matérialistes
et rationalistes que leurs forces d’appoint dans la petite-bourgeoisie
idéaliste.
A ce sujet, le lecteur découvrira également que la plupart des penseurs de la French Theory
de la première génération étaient avant Mai 68 de parfaits
petits-bourgeois conformistes, pour certains plutôt de droite,
parfaitement intégrés dans l’appareil d’État gaulliste14 :
rien ne les prédestinait donc à être des théoriciens « radicaux »,
coqueluches de toute la jeunesse d’extrême-gauche des 50 prochaines
années. On voit ici le point de passage chez ces penseurs d’un
conformisme apolitique plutôt de droite, à un activisme gauchiste
frénétique : l’unité du tout étant bien entendu assumé par
l’anti-communisme. On notera qu’il n’en sera pas de même pour la seconde
génération de la French Theory, plus tôt jeté dans le bain des
mouvements gauchistes, en général plutôt maoïstes ou anarchisants
(pensons à la star d’entre eux : l’omniprésent Badiou15).
C’est ainsi d’ailleurs que la French Theory permet de
diagnostiquer une rupture majeure dans l’histoire du gauchisme : jusqu’à
Mai 68, le gauchisme est principalement issu de groupes petit-bourgeois
militants, petits, mais plus ou moins partie prenante du mouvement
ouvrier – principalement l’anarchisme, le trotskisme, et le maoïsme
jusqu’à un certain point. Il s’agit souvent certes de déviations
anti-communistes, et toujours férocement critiques du socialisme réel,
mais au moins, ils ont un lien minimal avec le mouvement ouvrier : c’est
le gauchisme classique analysé par Lénine. Avec la French Theory,
changement drastique de cap : la critique anti-communiste et
anti-réformiste à gauche ne proviendra pas de déviations
petite-bourgeoises du mouvement ouvrier, mais de portions de la
petite-bourgeoisie totalement extérieures à lui. Cette
petite-bourgeoisie est parfaitement conformiste, souvent apolitique,
parfois de droite : tous sont des enfants d’une bourgeoisie classique,
qui ont passé ensuite l’ENS et l’agrégation, s’intègrent à la société
d’après-guerre et n’ont jamais remis en question leur milieu d’origine16.
Rappelons qu’à l’époque de leur formation, dans l’immédiat
après-guerre, le nombre de bacheliers annuels en France est à peine de
600017 :
c’est donc un tout petit monde, auquel l’intégration demande une grande
dose de conformisme. D’où la métamorphose d’un Foucault ou d’un
Deleuze : le premier participait au plan européen de Fouchet pour
réformer l’éducation, le second était un professeur d’université
parfaitement discret ; après Mai 68, les deux sont devenus les
agitateurs que l’on connaît. Deleuze se trouvera même l’anarchiste
Guattari pour intégrer le milieu gauchiste, et s’y donner une
légitimité. La French Theory a donc été l’acte de naissance
d’un gauchisme 100 % extra-ouvrier, et déconnecté des luttes concrètes,
et qui n’a pu s’y rattacher que de façon tardive et artificielle. Ce
fait remarquable méritait d’être souligné, et constitue un mérite du
livre de le mettre en évidence.
Enfin, si le livre s’appelle Requiem pour la French Theory,
c’est que ce Requiem n’est pas tellement à l’optatif, mais plutôt à
l’indicatif : il n’exprime pas seulement un souhait, mais analyse plutôt
objectivement le recul de cette théorie, son remplacement par des
produits de substitution incolores et sans saveur (intersectionalisme,
« wokisme », identity politics…), qui en sont à la fois le
prolongement, et en même temps la négation, basculant souvent dans
l’anti-intellectualisme primaire, et l’indigence théorique total18. L’apport conceptuel original du livre tient ainsi dans le concept de « petite-bourgeoisie compradore nationale 19» :
de la même façon que le colonialisme du XIXe siècle a du créer pour
subsister une bourgeoisie nationale artificielle acquise à ses intérêts,
« compradore », de la même façon, l’impérialisme américain a crée, à la
fois chez lui, et dans tous les pays à demi-colonisés par lui, une
petite-bourgeoisie intellectuelle qui joue le même rôle, qui a la même
culture, les mêmes intérêts de classe, et n’a aucune conscience
nationale propre20. Cette petite-bourgeoisie nationale compradore est la couche sociale qui est le support matériel de la French Theory,
et à ce titre, elle est l’ennemi le plus immédiat du marxisme, car elle
est l’adjuvant du grand Capital, et comme elle est au fond une couche
intermédiaire, elle est celle qui peut le plus agir directement sur les
couches populaires, pour les neutraliser idéologiquement.
Le deuxième point capital qui fait l’intérêt du livre, c’est bien
entendu son rôle de premier jalon publié en France pour amorcer la
traduction en anglais de Clouscard, et donc sa réception internationale.
Une campagne a en effet été lancée début 2023 pour faire traduire
Clouscard en anglais, afin de faire connaître sa pensée à
l’internationale21.
On sait l’importance d’une traduction en anglais pour toucher, non pas
seulement un public anglo-saxon, mais chinois, indien, africain ou
sud-américain. C’est dire l’importance de l’événement : Clouscard,
penseur snobé par l’intelligentsia française de l’époque, a tout vu, ou
presque, des grandes mutations du capitalisme contemporain. Il est le
premier penseur mondial à avoir vu le rôle absolument décisif
qu’allaient jouer les nouvelles couches moyennes dans les luttes des
classes contemporaines, remettant tout en question, et balayant les
catégories et clivages politiques traditionnels. Ce ne sont pas
seulement les pays occidentaux qui sont ébranlés par ces mutations
sociologiques : c’est la Chine, c’est l’Inde, c’est la Russie, l’Iran,
les pays arabes et sud-américains, et demain les pays africains, qui
subissent de plein fouet cette mutation, sans toujours comprendre
exactement d’où elle vient, sa puissance et sa profondeur, sa
dangerosité et comment lutter contre. Clouscard est malheureusement
décédé il y a près de 15 ans, et ne pourra bien sûr pas répondre
directement à toutes ces questions nouvelles qui ont surgies. Mais il
doit pouvoir donner à tous les jeunes et moins jeunes intellectuels des
pays du « Sud Global » les outils intellectuels et les catégories
fondamentales pour penser leur situation présente, et surmonter les
graves difficultés, qui eux aussi, les menacent : la dangerosité des
couches moyennes, la tentation de « révolutions oranges » dont elles
seraient la base matérielle, et surtout, la régression spiritualiste et
idéaliste qui mènent à des dérives droitières parfaitement inutiles et
contre-productives (anti-wokisme poutinien stérile, nostalgie du
tsarisme en Russie ou fétichisation de la pensée « éternelle » de
Confucius en Chine…). Dans ce moment crucial de la lutte des classes
internationale, la meilleure chose que puisse faire la France, pays des
Lumières et de la Révolution universelle, c’est d’offrir au monde la
pensée d’un de ses plus grands philosophes contemporains qu’a été Michel
Clouscard. Snobé par les intellectuels de son pays, Clouscard a su, par
la justesse de ses analyses, et son travail humble et clair, séduire
toute un pan de la jeunesse de France, bien loin des effets de modes et
de manches médiatiques. Il n’y a aucun doute qu’il saura aider demain
les intellectuels du monde entier, dans ce grand travail intellectuel
collectif qui s’annonce, qu’est de refaire le communisme international,
afin de sortir de l’impasse mortifère de l’Occident actuel, et de la
politique hésitante et timorée de trop de pays du Sud Global.
Ce petit livre des éditions Delga a donc également la lourde tâche
d’être le premier essai pour exposer à un public français l’importance
de ce travail, afin que la réception internationale de Clouscard soit la
plus efficace possible, et qu’elle ait enfin des répercussions dans
notre beau pays, si malmené ces derniers temps. Que la naissance
théorique de Clouscard à l’international soit également sa renaissance
en France auprès du grand public, qu’elle entraîne le chant du cygne des
nouvelles couches moyennes finissantes, et le début d’une nouvelle aube
pour la lutte des classes dans notre pays, qui, plus que jamais, en a
cruellement besoin.
2
Nulle considération géographique ou civilisationnel ici : il s’agit
d’un syntagme pratique pour désigner le bloc constitué par le principal
pays impérialiste, à savoir les États-Unis, et ses vassaux
semi-colonisés, principalement les pays membres de l’OTAN et de l’OCDE.
3
Ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas encore incroyablement
dangereux : chacun sait que la bête blessée et acculée est bien plus
dangereuse que la bête en bonne santé et en sécurité, et si les pays
occidentaux ont démantelé une partie de leurs forces conventionnelles
pour des raisons budgétaires ces dernières années, leur arsenal
nucléaire reste largement suffisant pour infliger des dégâts
effroyables.
6 Par exemple dans le lumineux Néo-fascisme et idéologie du désir. Le lecteur pourra constater au fil de l’ouvrage tout ce que doivent les penseurs de la French Theory
a Nietzsche et Heidegger, deux penseurs qu’aucun historien sérieux, ni
personne en Allemagne, ne pourrait pas considérer comme « très à
droite ».
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C’est ce qui fait par exemple que cette petite-bourgeoisie compradore
peut être parfaitement chauvine aux Etats-Unis, pour défendre le système
impérial qui la protège, et parfaitement cosmopolite et haineuse de la
nation en Europe, par exemple en France : on voit ici qu’il n’y a là
aucune contradiction, mais parfaite complémentarité.