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mardi 14 juillet 2026

Des entreprises d'IA rachètent d'anciens livres, les numérisent puis les détruisent

 SOURCE https://www.rts.ch/info/sciences-tech/2026/article/des-firmes-d-ia-achetent-numerisent-puis-detruisent-des-livres-anciens-29283742.html

Des libraires s'inquiètent de la destruction irréversible d'un vaste patrimoine physique, des anciens livres qui serviraient à entrainer des IA.
Des palettes de vieux livres venant de librairies du monde entier sont expédiées vers les Etats-Unis. Des entreprises spécialisées en IA seraient à l'origine de cet accaparement massif de patrimoine. Elles utiliseraient ces livres comme données brutes pour entraîner leurs modèles de langage, puis les jetteraient après leur numérisation.

Depuis début mai, une librairie allemande de livres anciens recevait sur son site en ligne chaque nuit, entre 3h00 et 5h00 du matin, un nombre considérable de commandes automatisées d'ouvrages. Le libraire, s'en apercevant, a consulté ses confrères. Et là, surprise: des témoignages similaires ont commencé à fleurir, par exemple sur la plateforme Reddit.

D'après le journal espagnol elDiario et le quotidien berlinois taz, le phénomène n'est pas qu'allemand. On retrouve ces commandes en Espagne, aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Bulgarie, en Grande-Bretagne… Dans tous ces cas, la même entreprise canadienne passe les commandes: Zoom Books.

Zoom Books est une plateforme canadienne qui se présente comme "le leader du recyclage de livres en Amérique du Nord". [KEYSTONE - GAETAN BALLY]
Zoom Books est une plateforme canadienne qui se présente comme "le leader du recyclage de livres en Amérique du Nord". [KEYSTONE - GAETAN BALLY]

Selon les déclarations de Zoom Books au journal taz, l'entreprise achète des livres, en revend et recycle ceux qui sont invendables. Son marché de distribution est essentiellement constitué des Etats-Unis et du Canada. 

Fortes suspicions

Zoom Books achète par palettes entières de vieux ouvrages: livres de cuisine, biographies, romans. Pas des raretés, bien au contraire, précise le revendeur canadien: "Nous ciblons des ouvrages de non-fiction publiés à partir de 1970 et dotés d'un numéro ISBN – des invendus poussiéreux dont personne ne voulait depuis des années."

Le caractère systématique de ces achats, avec des livres en allemand, en bulgare ou en espagnol pour un marché anglophone, a suscité de sérieux doutes chez certains détaillants. Face aux interrogations du quotidien taz, Reed Pannell, responsable du développement chez Zoom Books, n'a fourni aucune information concernant les destinataires finaux de ces ouvrages.

Cependant, des photos prises dans un centre de Zoom Books montrent les livres jetés négligemment dans de grands cartons; aucun détaillant de livres ne traite sa marchandise de cette façon.

Entraînement des modèles

Ce phénomène de captation massive de livres anciens pourrait s'expliquer par les besoins des entreprises d'IA. L'entraînement de leurs modèles de langage nécessitent de vastes ensembles de données. Or, si de tels ensembles existent sur Internet, ils sont souvent non triés et de qualité inégale – et pas toujours en libre accès.

Des entreprises d'IA achètent massivement des livres anciens dans le monde entier pour entraîner leurs modèles de langage. [Keystone]
Des entreprises d'IA achèteraient massivement des livres anciens dans le monde entier pour entraîner leurs modèles de langage. [Keystone]

Surtout, explique Xavier Vinaixa, un expert en intelligence artificielle interrogé par elDiario, "quand les connaissances en libre accès sur internet se sont raréfiées, les entreprises se sont précipitées sur les plateformes de téléchargement illégal de livres numériques pour alimenter leurs modèles. L’utilisation de ces ressources a engendré des poursuites judiciaires pour violation de droits d’auteur se chiffrant en millions de dollars". 

Les entreprises technologiques se sont alors retrouvées confrontées à une impasse, à un "mur des données", selon l'expert. Sans textes nouveaux, inédits et longs pour entraîner l'algorithme, l'IA risquait de souffrir d'une stagnation cognitive. La solution trouvée par ces entreprises a alors été d'acheter des livres anciens.

Faille juridique américaine

Quiconque numérise des textes et les diffuse sur Internet s'expose à des poursuites pour violation du droit d'auteur. Mais, aux Etats-Unis, la législation autorise l'entraînement de modèles d'IA à l'aide de livres acquis légalement. Si une entreprise achète de grandes quantités de livres d'occasion à bas prix, les désassemble et les numérise, les textes peuvent ensuite servir à entraîner des modèles d'IA.

C'est le principe étatsunien du "fair use", ou principe d'utilisation équitable. Il autorise l'utilisation d'œuvres protégées par le droit d'auteur sans l'autorisation expresse du titulaire des droits, à condition que cette utilisation serve l'éducation du public et stimule la production intellectuelle.

En janvier 2026, le Washington Post a révélé qu'un projet de numérisation de masse mené par la société d'IA Anthropic, nommé Projet Panama, a utilisé des centaines de milliers, voire des millions de livres physiques en les scannant à l'aide d'un procédé industriel. Après avoir retiré les reliures des exemplaires, les pages ont été numérisées puis recyclées, explique le journal mexicain El Imparcial.

"Le principe est le suivant: il faut posséder physiquement les livres et les détruire après les avoir "lus" – afin de pouvoir affirmer qu'aucune copie non autorisée ne reste en circulation et que cela relève du fair use", explique un libraire à SRF.

Destruction du patrimoine physique, concentration du patrimoine numérique

Zoom Books réfute catégoriquement les allégations de numérisation ou de destruction de livres. L'entreprise met en avant son modèle de recyclage et de revente. Les entreprises d'IA, elles, gardent ces informations secrètes.

À court terme, les libraires se réjouissent d'écouler leurs invendus. À long terme, cependant, un tout autre scénario se dessine. Si ces anciens livres sont détruits à grande échelle, ce patrimoine sera irrémédiablement concentré sous la forme d'une masse de données numériques possédée par quelques entreprises. Un accaparement discret, systématique et soumis à aucune délibération publique.

dimanche 15 décembre 2024

Nécrologie de Jacques Polieri (16 décembre 2012)


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Jacques Poliéri est décédé brusquement le 16 décembre dernier à l’âge de 83 ans, d’une rupture d’anévrisme. Venu de Toulouse à Paris en 1947, il a débuté au théâtre comme   comédien dans La Colline de vie, pièce de Max Zweig, dans des décors de  Walter Spitzer au Théâtre Edouard VII, puis il a beaucoup joué, notamment en 1950 dans Le Gardien du tombeau de Franz Kafka, mise en scène de Jean-Marie Serreau, au Poche Montparnasse ou dans La Grande et la Petite Manœuvre d'Arthur Adamov, mise en scène de Roger Blin au Théâtre des Noctambules, dans une scénographie de Jacques Noël. En 1949, il met en scène La Cantate pour trois voix de Paul Claudel au Centre culturel de Royaumont, puis en 1953, au Théâtre de la Huchette, sept petits sketches de Ionesco dans des décors de Georges Annenkov (1889-1974). Jean Tardieu sera son auteur de prédilection avec trois spectacles qui font découvrir cet auteur, Poliéri créant La sonate et les trois messieurs, La Politesse inutile, Qui est là ?, La Serrure, Le Guichet et la Société Apollon (1955), Une voix sans personne, pièce sans acteurs qui provoquera un scandale dans la presse, présentée avec Hiver ou Les temps du verbe (1956), L'ABC de notre vie, Rythme à trois temps et la reprise de La sonate et les trois messieurs (1959).

Cette volonté farouche de s’inscrire dans l’avant-garde l’amène à fonder en 1956 avec Le Corbusier le premier festival de l’avant-garde à la Cité radieuse de Marseille, dont la deuxième édition se tient l’année suivante à Rezé près de Nantes dans une autre Cité radieuse et la troisième édition se déroule à Paris en 1960. Adepte de la convergence des arts, il s’est depuis toujours intéressé à la peinture abstraite, et à l’abstraction en général. Il était proche de Jean-Michel Atlan (1913-1960) peintre de l’art informel, abstraction lyrique française, qui réalisa en 1959 trois séries de neuf pastels pour un texte de Poliéri, ensemble qui sera publié en 2008 aux Editions Hazan sous le titre Topologies, titre évocateur d’une des thématiques actives chez ces deux artistes autodidactes, épris de signes, d’espaces et de lieux, mais aussi de rites et de légendes. Poliéri publiera en 1996 avec Camille et Denise Atlan chez Gallimard le catalogue complet de l’œuvre d’Atlan.

Pour la réalisation en 1959 d’Un coup de dés jamais n'abolira le hasard poème polyphonique de Mallarmé, il dispose les acteurs et les éclairages sur la scène et dans la salle afin de traduire la mise en page et la typographie du poème, avec l’idée de créer une action stéréophonique et polyvisuelle. Les images projetées ou les films, les diffusions sonores reprennent en contrepoint certaines parties du texte, l'action occupant les points diagonaux du théâtre (salle et scène à la fois, reliées entre elles par des rapports imprévus et des interactions). Il monte Le Livre de Mallarmé en 1967. Il systématisera auparavant cette recherche dans Gamme de 7 en 1964 (création) et 1967 (reprise), expérimentant une scénographie et une sémiographie, élémentaire et complexe, conçues comme une « orchestration spatiale ». L'action se déroule simultanément sur plusieurs types de scènes : une scène frontale, une triple scène circulaire, plusieurs petites scènes secondaires et une scène occupant l'ensemble des trois dimensions de la salle, immergeant le spectateur dans la représentation. A ces huit scènes physiques s’adjoint une neuvième, virtuelle, qui est une image géante avec l’utilisation de caméras électroniques couleurs et, pour la projection, d’un eidophore, ancêtre du vidéoprojecteur. Il  entend décomposer et combiner à l’infini les modes d’expression humaine : voix parlée, voix chantée, geste dansé, geste mimé en associant acteur, chanteur, danseur, mime.

Parallèlement à cette activité artistique, il mène une recherche documentaire et théorique, qui le conduit à de nombreuses publications et participations à des colloques. Il entend incarner une « scénographie moderne », dans la filiation de l’avant-garde du début du siècle, une scénographie généralisée. A cet égard, la publication en novembre 1963 de Scénographie nouvelle, aux éditions Architecture d'aujourd'hui est une initiative qui fait date dans l’émergence de ce terme. Cet ouvrage sera  réédité en 1990 (éditions Jean Michel Place) sous le titre Scénographie : Théâtre Cinéma Télévision. La publication en 1971 de Sémiographie-scénographie cristallise sa trajectoire tant artistique que théorique depuis 1950 : la scénographie devient sa propre fin, contenu et contenant indissolublement liés.

Naturellement, ses conceptions l’ont amené à s’intéresser à l’architecture théâtrale et à la remise en question du lieu scénique, autour du concept de théâtre du mouvement total, plaçant les spectateurs au cœur de la sphère, dont les premières esquisses datent de 1957, formalisées avec l’architecte italien Enzo Venturelli en 1958 et avec les frères Vago en 1962, dont il proposera une version à Osaka en 1970 lors de l’Exposition universelle. Cette formalisation architecturale interagit avec ses mises en scène dans des dispositifs simultanéistes. Dans cette dynamique, il pourra avec André Wogenscky en 1968 construire un théâtre mobile à scène annulaire pour la Maison de la Culture de Grenoble, dont il avait proposé un prototype à la porte de Versailles pour le 3ème Festival de l’Avant-garde, mettant en scène dans cet espace Rythmes et Images du critique d’art Pierre Volboudt. Malheureusement cette salle a été détruite lors de la rénovation de la Maison de la Culture en  2004.

Son attrait pour les jeux de combinaison, son goût à la fois pour la règle et l’aléatoire, l’amènent à publier en 1981 Jeu(x) de communication aux éditions Denoël, à Paris, grammaire spatio-temporelle formelle qui reflète son évolution vers le monde de la communication, via la vidéotransmission. Le développement d’internet donnera un nouvel élan à la sphère imaginaire de Poliéri et à son idée d’une scénographie virtuelle électronique dont il a entrevu la possibilité dès l’apparition de la télévision : « Des actions se déroulant à de très grandes distances les unes des autres pourront également être envisagées grâce aux télé-techniques » (Scénographie de l'image électronique, 1963).

Michel Corvin lui a consacré un ouvrage complet en 1998,  Poliéri, une passion visionnaire. Une exposition en 2002, Polieri, Créateur d'une scénographie moderne, suivie d’un colloque (Autour de Jacques Polieri, Scénographie et technologie, Edition Bibliothèque Nationale de France, actes publiés en 2004) à la Bibliothèque nationale de France à qui il a fait don de ses oeuvres, a su donner à ce défricheur la place qui est la sienne. Venu du théâtre, il l’a quitté ; proche de peintres, il s’est identifié à leur quête vers l’abstraction ; avide de découvertes technologiques, il s’est épris de la liberté que semblait apporter le monde numérique, finissant sa vie à imaginer des jeux planétaires ; il a étendu le sens du mot scénographie en en faisant une écriture de l’espace dématérialisé et délocalisé, ouverte à une sémiographie universelle, dont il a cherché sans cesse la clé et le sens, fondant à travers sa figure enjouée et énigmatique sa propre légende.