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Marianne Nikolic et Alice Becker-Ho
Marianne
Nikolic est née à Budapest le 10 juillet 1919. Un
document officiel retrouvé permet de retracer ses
origines familiales. Budapest est alors une ville très
cosmopolite. Son père est un diplomate, le nom de
jeune fille de son épouse est allemand. De sa mère,
qui disparut très vite, elle avait conservé l’image
d’une femme vive, aimant les toilettes, au tempérament
fougueux que Marianne attribuait à des origines
tziganes. Elle aimait s’en réclamer et dire qu’elle
lui ressemblait.
Pendant
ses jeunes années elle voyagea seule avec son père.
Elle gardait de ce temps-là un souvenir radieux, sans
doute enjolivé par la nostalgie. Quand elle eut seize
ans, une nouvelle épouse apparut et bientôt un autre
enfant. C’en était fini de la vie à deux, des voyages
en train et des grands hôtels. Marianne songea dès
lors à quitter le foyer, ce qu’elle fit sans se
retourner, les poches vides.
Elle
fit des études de piano et vécut à Belgrade avec un
ami musicien qu’elle suivit à Rome en 1941. L’Italie
fasciste et l’Allemagne nazie avaient envahi les
Balkans. De retour à Belgrade, vers la fin de l’année
1943, Marianne s’empressa de rejoindre le combat des
Partisans.
Après
la guerre, elle intègre une troupe de théâtre de
marionnettes où elle fait la connaissance d’un poète
qui allait devenir son mari, Radovan Ivsic. Parmi de
nombreux travaux littéraires, ils traduisent Les Confessions
de Jean-Jacques Rousseau. Ils viendront ensemble à
Paris au début des années 50. Des contacts noués
depuis la Yougoslavie avec les avant-gardes
artistiques, les conduisent à partager les activités
du groupe surréaliste qu’ils fréquenteront, en ce qui
concerne Marianne, jusqu’à la mort d’André Breton.
Je
connus Marianne à l’automne 67 grâce à des amis
anarchistes. Elle vivait séparée de Radovan depuis
plusieurs mois. Elle habitait désormais seule leur
appartement de la rue Galande.
J’étais
alors très jeune et je me tenais prudemment à l’écart.
Drapée dans un long ciré noir, ses phrases avaient le
tranchant d’un rasoir. Il n’était pas bon non plus
d’affronter son regard. Ces mêmes amis anarchistes,
proches des situationnistes, la présentèrent à Guy
Debord. Guy, à l’époque, était souvent entouré de
courtisans. Rien de tel avec Marianne qui posait des
questions dérangeantes : « Qu’est-ce que
c’est ce groupe où il n’y a pas de
femmes ? » Elle frappait avec force jusque
dans les retranchements où s’abritait la bonne
conscience révolutionnaire, trop souvent ouvriériste.
« Nous n’avons jamais subi pareille
critique », s’étonna Guy qui lui trouva aussitôt
un surnom : La dernière
surréaliste.
C’est
à l’automne 68 que je commençai à me rendre rue
Galande. Nous étions quelques amis à partager avec
elle de longues séances de lecture, souvent
quotidiennes, le soir, jusqu’à l’heure du dernier
métro.
Marianne
faisait de temps à autre des voyages en Yougoslavie
pour le compte d’une société d’import-export
spécialisée dans la mode.
Elle
commença à peindre, quand elle emménagea rue Charlot,
pour justifier le statut d’artiste qu’elle avait
déclaré à la propriétaire d’un modeste atelier, en
bien piètre état, mais sur lequel elle avait jeté son
dévolu.
Elle
fut aussi dactylo, en arrivant à Paris, dans un bureau
des Champs-Élysées où elle tapait d’un seul doigt,
sous l’œil amusé mais bienveillant des secrétaires. Au
début des années 70, elle trouva un emploi de
correctrice d’édition à mi-temps, même si pour venir à
bout d’un travail qu’elle effectuait scrupuleusement
chez elle, il lui fallait le poursuivre une bonne
partie de la nuit.
Elle
s’éteignit à l’hôpital Saint-Antoine, le 14 août 1995.
Depuis
je me revois souvent reprendre en pensée le chemin
étoilé qui conduisait à son atelier.