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samedi 28 février 2026

L’Affaire Abdallah, un film de Pierre Carles

SYNOPSIS

Le militant libanais Georges Abdallah a été incarcéré près de 41 ans en France. Ce résistant communiste pro-palestinien s’est vu affubler de l’étiquette ‘’terroriste’’. À tort. Une incroyable fake news et de fortes pressions exercées par les États-Unis sur la France sont à l’origine de cette durée de détention hors-norme. À 74 ans, il a réussi à sortir de prison, debout, ses convictions politiques intactes.

L’AFFAIRE

Si le nom de Georges Abdallah a défrayé la chronique à l’orée de la décennie 80, il a petit à petit disparu des unes de la presse française et internationale pour sombrer dans une sorte d’oubli qu’une poignée de soutiens s’évertuait inlassablement à combattre. Pour beaucoup alors, son nom se mêlait à ceux que le Proche Orient propulse au-devant de la scène pour quelques jours, puis rejette dans l’ombre.

De temps à autre, au détour d’un ouvrage, d’une polémique ou plus souvent d’une demande de libération, il se rappelait à notre souvenir, mais bien peu aurait su dire avec précision qui était ce prisonnier, d’où il venait, quels étaient les crimes qu’on lui attribuait, et à quelle mouvance politique il se rattachait.

C’est à l’occasion du génocide du peuple palestinien engagé à la suite des massacres du 7 octobre 2023 que nous est revenu l’existence, dans les geôles françaises, de l’un de ses défenseurs les plus déterminé, jeté là depuis des décennies, faisant de lui le plus ancien prisonnier de France pour des faits à caractère politique. Son image réapparaissait sur les drapeaux de quelques manifestants, son nom était à nouveau prononcé, synonyme d’acharnement étatique et d’injustice.

On se souvenait alors qu’en 1986, une première décision de justice le condamnait à 4 ans d’emprisonnement, mais qu’un nouveau procès, exigé en sous-main par les autorités américaines, le condamnait cette fois, à la surprise générale, à la perpétuité. Les gouvernements français successifs, toujours sous la pression des américains, ont, depuis 1999, rejeté 9 demandes de libération anticipée.
De quoi Georges Abdallah s’était-il rendu coupable qui le condamne à un traitement si particulier et à un tel acharnement des États français et étatsunien ?

 

Interview PIERRE CARLES

Comment avez-vous eu connaissance de « L’Affaire Abdallah » ?

J’ai eu l’occasion de croiser Georges Abdallah au parloir de la prison de Lannemezan, au milieu des années 2000 alors que je rendais visite à un autre prisonnier politique. Sans plus. Puis une douzaine d’années se sont écoulées lorsque Isabelle Vallade, membre du comité de soutien à Georges Abdallah, m’a alerté sur sa durée d’incarcération anormale, du moins en comparaison avec celle d’autres militants arrêtés et condamnés à la même époque que lui pour des crimes politiques comparables. Ayant fait une école de journalisme avant de devenir réalisateur de films documentaire, je me suis mis à enquêter sur cette histoire, notamment grâce à l’appui de legrandsoir.info , alors qu’aucun média mainstream ne s’y était collé jusque là. De ce travail d’investigation sont sortis un article paru dans le Monde diplomatique, une BD aux éditions Delcourt (dessin : Malo Kerfriden) et ce long-métrage.

Vous rassemblez de nombreux documents et archives. Combien de temps ont pris la préparation, le tournage et le montage du film ?

Le travail d’enquête et de recherche d’archives a démarré en 2018 et s’est étalé sur deux/trois ans. Le repérage au Liban s’est déroulé début 2020, juste avant l’épidémie de COVID. L’essentiel du tournage en France est intervenu, lui, entre 2021 et 2024, avec des tournages complémentaires en 2025 lors de la libération de Georges Abdallah. Je ne me suis toutefois pas consacré à plein temps, huit ans durant, à ce chantier. Durant cette période, nous avons fini de tourner et de monter un long-métrage consacré à l’histoire de la guérilla des FARC en Colombie, et réalisé des repérages en Algérie pour un projet de film, coécrit avec Nadja Harek, autour du dernier fugitif d’Action directe.

Vos interlocuteurs et interlocutrices ont-ils été faciles à convaincre ?

Ça dépend. Certaines personnes impliquées dans l’affaire Abdallah ne se sont pas empressées de répondre aux demandes d’interviews formulées par Clara Menais et Léa Gasquet, qui m’ont assisté sur la réalisation du film. C’est le cas de l’ex-garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti, de l’ex-ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, de l’ex-président de la République François Hollande... Il a fallu partir à la rencontre de ces protagonistes de l’affaire Abdallah, s’ingénier pour les interpeller dans des lieux publics afin d’avoir réponse ou non-réponse à certaines de nos questions. Nous avions du mal à accéder à eux jusqu’à ce que, à un moment donné, toutes ses personnalités débarquent à tour de rôle à Montpellier, qui pour une signature de livre, qui pour une conférence à la faculté, qui pour une inauguration de prison... Comme c’est aussi à Montpellier que se trouve une grande partie de l’équipe du film - la productrice Annie Gonzalez, la monteuse Florence Jacquet, le post-producteur Ludovic Raynaud, le chef opérateur Olivier Guérin, la camarade réalisatrice Nina Faure, ils venaient en quelque sorte à notre rencontre. Pour les autres personnes acceptant de témoigner dans le film - des journalistes, des juristes, des policiers, des militants, des militantes... - ce fut beaucoup plus facile. Et nous avons aussi réussi, ça j’en suis assez fier, à recueillir la parole de Georges Abdallah en prison, dans sa cellule.

Certains ont ils refusé de vous rencontrer ?

Oui, l’ancien ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas qui affirmait à la radio, en 2016, qu’Abdallah resterait incarcéré à vie, ou l’ex-patron de la DST Pierre de Bousquet de Florian qui nous a opposé le « secret défense » pour ne pas avoir à s’expliquer sur une forfaiture des services de contre-espionnage. Nous n’avons pas non plus réussi à interpeller Emmanuel Macron sur cette affaire. D’ailleurs, si des spectateurs ou spectatrices veulent s’en charger, ils/elles sont les bienvenus. Nous aurions bien voulu lui demander des explications sur l’absence de grâce présidentielle pour Georges Abdallah, alors que sa durée d’incarcération était absolument hors-normes. Pourquoi n’a-t-il rien fait ? Par crainte d’agacer les Américains ? Par peur de se mettre la droite et l’extrême-droite à dos en graciant un soi-disant « terroriste » ? Par crainte du « coût politique » d’une telle mesure ?

Personne dans le film, ni les militaires spécialistes de la défense, ni les journalistes, ni les avocats, ni même les politiques ne semblent croire sincèrement en la culpabilité de Georges Abdallah.

Certes mais il faut comprendre que Georges Abdallah estime que c’est un grand honneur pour lui d’avoir été accusé d’appartenir à un groupe armé ayant exécuté un militaire israélien et un militaire américain afin de combattre l’invasion de son pays - le Liban - par Israël avec l’appui des USA. Ces actes de résistances lui paraissent légitimes. Pour autant, lui et les FARL n’étaient pas responsables de la vague d’attentats terroristes survenue en 1986 à Paris bien que les médias et le pouvoir politique de l’époque affirmaient le contraire. Ça, personne ne le conteste aujourd’hui. Mais aucun média n’a fait de mea culpa. Cette fake news a petit à petit sombré dans l’oubli.

La nécessité de désigner un coupable des attentats de 1986 est-elle la seule raison de l’acharnement dont Georges Abdallah a été la victime ?

L’une des principales raisons de cette durée de détention hors-normes, ce sont les pressions exercées par les Etats-Unis sur la France. On voit que les ingérences américaines dans les affaires européennes ne datent pas d’aujourd’hui. Elles existaient déjà sous la présidence d’Obama ou même avant. En 2013, certains barons « socialistes » comme Laurent Fabius, Manuel Vals ou François Hollande ont prêté une oreille attentive aux désidératas américains, empêchant la libération d’Abdallah alors même qu’elle était accordée par les juges de l’application des peines, en première instance comme en appel.

On retrouve dans ce film un des sujets qui vous a fait connaître : une critique de la fabrique médiatique du mensonge. Comment le situer dans votre filmographie ?

Nous avons presque toujours en tête, lorsque nous nous lançons dans la réalisation de films, d’essayer de tenter de proposer d’autres points de vue que le discours dominant, d’autres sons de cloche que la musique ambiante si les choses qu’on nous a mis dans la tête s’avèrent fausses, mensongères. Et tout comme dans mon précédent long-métrage sur les rebelles colombiens des FARC, nous questionnons ici la figure du « terroriste », un vocable souvent utilisé par le pouvoir pour disqualifier toute forme de résistance radicale de nos jours. Ce mot est employé à tout va par le pouvoir politique, comme par les grands médias d’extrême-droite, de droite voire de gauche (ou se présentant comme de gauche), pour salir certaines formes de contestation du système.

Or, s’en prendre aux méga-bassines d’eau pour l’agro-industrie, comme à Sainte-Soline, ne relève pas, bien entendu, de l’ « éco-terrorisme ». De même que s’engager dans la lutte armée n’implique pas forcément le recours à des actions visant à assassiner et terroriser des civils telles qu’a pu le pratiquer Daesh. Les assassinats ciblés de militaires et diplomates réalisés par les FARL, le groupe armé d’Abdallah, sont des actions que l’on aurait probablement qualifiées de résistantes, après guerre. Maintenant, il ne s’agit pas de verser dans la contre-propagande, de travestir la réalité dans nos films, mais de proposer aux spectateurs et spectatrices des récits documentés bien plus proches de la vérité que ceux que cherchent à nous imposer les tenants du pouvoir économique (Arnault, Bolloré, Niel, Pinault...) et ceux du pouvoir politique (Hollande, Sarkozy, Macron...) souvent inféodés au pouvoir économique.

Le film a-t-il été financé sans difficulté ?

ARTE, France TV et Netflix ont refusé le projet. Mais, Annie Gonzalez, qui a produit la plupart de mes longs-métrages, a accompagné le projet pour qu’on puisse aller jusqu’au bout de la fabrication de ce long-métrage. Seul le cinéma indépendant peut aborder un sujet tabou comme celui-ci : l’injustice commise à l’égard d’un militant internationaliste, ex-membre d’un groupe armé communiste, accusé à tort de « terrorisme », comme ce fut le cas pour Missak et Mélinée Manouchian que l’on célèbre aujourd’hui. Internet, les réseaux sociaux et la télévision sont incapables de réaliser ce genre de travail. Soit ils pratiquent la censure ou l’autocensure, soit ils n’ont pas les moyens de mener à bien pareille enquête. La preuve : notre film est le seul travail d’investigation un tant soit peu sérieux mené sur l’affaire Abdallah. Et remercions chaleureusement les plus de 800 contributeurs et contributrices qui ont soutenu financièrement ce chantier.

Pierre CARLES

NOTE DU GRAND SOIR. Notre site a publié des nombreux articles sur George Ibrahim Aballah, sur la préparation de ce film et il a contribué à la levée des fonds par souscription.


LES DATES CLÉS

1978 - L’armée israélienne opère des incursions au sud Liban.

1982 - L’armée israélienne lance de nouvelles opérations au Liban, dans les camps palestiniens et jusqu’à Beyrouth ouest. Elles visent les foyers révolutionnaires palestiniens et des membres de l’OLP qui y ont trouvé refuge. Elles se soldent par 18 000 morts.
Favorable à la lutte armée contre Israël et ses alliés américains, Georges Abdallah rejoint les Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises. En riposte aux ingérences et agressions israéliennes, les FARL prennent pour cible des militaires américains ou israéliens, surtout en France.

1982 - En janvier, Charles R. Ray, attaché militaire américain, est tué à Paris. En avril, Yacov Barsimantov, diplomate israélien agissant pour les services secrets, l’est à son tour.

24 octobre 1984 - Georges Abdallah est arrêté à Lyon, alors que, munit d’un faux passeport, il se réfugie dans un commissariat pour se protéger d’agents qu’il croit appartenir au Mossad. Sa véritable identité établie, assisté de son avocat Jean-Paul Mazurier, il est accusé de détention d’armes et de faux papiers et condamné à 4 ans de prison, ce qui ne satisfait pas du tout les autorités américaines. Avec une remise de peine, il aurait pu sortir en 1986.

1986 - une série d’attentats à la bombe ensanglante Paris. Ils sont revendiqués par un certain Comité de Solidarité avec les Prisonniers Politiques Arabes et du Proche-Orient (CSPPA), qui réclame la libération des activistes des FARL, dont Georges Abdallah. Mais ce CSPPA est en fait le faux nez d’agents iraniens qui se vengent du soutien militaire français à l’Irak en guerre contre la république islamique.

Peu importe, même si Georges Abdallah en prison et ses frères au Liban clament leur innocence (les FARL ne pratiquent pas le terrorisme contre des civils), ils sont des accusés idéals. Inspirée par le ministre de l’intérieur Charles Pasqua et son ministre délégué de la sécurité Robert Pandraud, la presse s’ingénie à en dresser les portraits, ceux de dangereux terroristes prêts à récidiver.

Dans une planque fréquentée par Georges Abdallah, on découvre des armes dont celle qui fut utilisée pour assassiner Charles Ray et Yacov Barsimantov. Même si le détenu se refuse à condamner des « actes de résistance » contre « l’oppression israélienne et américaine », il nie toujours avoir participé aux actions pour lesquelles il est en prison.

Février 1987 - Un nouveau procès à lieu. Les américains réclament que Georges Abdallah soit jugé aux assises. Il est condamné à la perpétuité pour complicité d’assassinat, condamnation confirmée bien que Jean-Paul Mazurier, son avocat, ait avoué avoir trahi son client en travaillant avec les services secrets français.

Le pourvoi demandé par son nouvel avocat, maître Verges, est rejeté par le ministre de la justice du gouvernement Chirac, Albin Chalandon. Une sévérité que ne démentiront aucun gouvernement pendant près de 40 années.

Bien qu’un condamné à perpétuité puisse demander une libération après 15 ans de prison, Georges Abdallah ne formule la première qu’en 2002. Alors qu’elle est jugée recevable (à la condition que le prévenu quitte le territoire), Dominique Perben, ministre de la justice du gouvernement Raffarin, fait appel de la décision. L’avocat de la famille de Charles R. Ray, maître Kiejman, obtient du directeur du cabinet du ministre qu’il intervienne directement dans cette affaire, à la demande expresse des autorités américaines. Les demandes de libération anticipée se suivent, sans succès.

2012 - Christiane Taubira, ministre de la justice, émet un avis favorable à une 8e demande de libération. Mais François Hollande et son ministre de l’intérieur Manuel Valls bloquent encore sa libération en refusant de signer l’arrêté d’expulsion qui devait l’accompagner. Côté américain, Hillary Clinton est à la manoeuvre, demandant à Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, d’empêcher cette libération.

Des rassemblements et manifestations de plus en plus importantes en faveur de la libération du militant communiste libanais pro-palestinien ont conduit la présidente du tribunal de l’application des peines à estimer que sa durée d’incarcération anormalement longue suscitait un véritable « trouble à l’ordre public ».

25 juillet 2025 - Georges Abdallah est libéré par la justice française et renvoyé au Liban au bout de 40 ans et 9 mois de détention.


PAROLES EXTRAITES DU FILM

« L’impérialisme judiciaire et politique américain s’impose à la France de monsieur Hollande et apparemment à la France de monsieur Macron. Georges Abdallah, il va prendre réclusion criminelle à perpétuité, officiellement pour avoir assassiné l’israélien et les deux américains, mais en réalité (...) il morfle pour les attentats. »
Alain Marsaud
Chef du service central de lutte anti-terroriste (1986-1989)

« Le Monde titre « la brigade criminelle a identifié les poseurs de bombes » On se dit : c’est la thèse officielle, donc nous, on la suit (...) On relaye. C’est vrai qu’à Libé, on a que cette piste-là. Et on relaie la thèse officielle »
Véronique Brocard
Journaliste à Libération en 1986.

« Je souris parce que c’est terrible et donc mon sourire est plus nerveux qu’autre chose. Je n’avais même pas de contacts avec les enquêteurs ».
Hervé Brusini
Journaliste à France TV (1983-2019)

« Je me suis dit qu’au fond, mettre en avant la piste Abdallah ne ferait pas de mal, même si ça ne faisait pas de bien. En réalité, nous n’avions aucune piste. »
Robert Pandraud
Ministre délégué à la sécurité (1986-1988)

« Georges Abdallah ??? ça ne me dit rien du tout. Je suis désolé. Est-ce que c’est l’Alzheimer précoce, mais ça ne me dit rien du tout... Abdallah ??? Non, je suis désolé, je n’ai aucun souvenir de ça. »
Laurent Fabius
Ministre des Affaires étrangère (2012-2016)


PIERRE CARLES

Il est né en 1962 à Bordeaux (France). Après des études d’animation socio-culturelle et de journalisme, il travaille comme caméraman d’actualité à FR3 Région avant d’intégrer l’équipe de l’émission L’Assiette anglaise (Antenne 2). Il tourne ses premiers courts-métrages documentaires pour Brut (ARTE) et Strip Tease (France 3). En 1998, il réalise Pas vu pas pris, un film de critique des médias, puis La Sociologie est un sport de combat (2001), le seul portrait filmé du sociologue Pierre Bourdieu. Depuis 27 ans, il a réalisé ou coréalisé une dizaine de longs-métrages, portant un regard critique sur le salariat, documentant la décroissance, abordant la question du recours à la lutte armée, faisant découvrir la politique non-orthodoxe du président équatorien Rafael Correa, narrant l’improbable candidature à la Présidentielle de l’ancien berger Jean Lassalle, racontant la sortie du maquis des guérilléras et guérilléros des FARC...

Il est l’auteur d’une dizaine de longs-métrages documentaire depuis Pas vu pas pris (1998), sélectionné à l’ACID Cannes et au Festival de Locarno. Il a réalisé Enfin pris ? (2003), Attention danger travail (2003, co-réalisé avec Christophe Coello et Stéphane Goxe), Volem rien foutre al païs (2007, idem), Fin de concession (2010), Choron, dernière (2010, coréalisé avec Eric Martin), On revient de loin (2016, coréalisé avec Nina Faure), Un berger et deux perchés à l’Elysée (2018, coréalisé avec Philippe Lespinasse)... Dernier film sorti sur le grand écran : Guérilla des FARC, l’avenir a une histoire (2024), tourné sur une période de 10 ans, en Colombie et à Cuba.

lundi 21 juillet 2025

Libération d’Abdallah : le « système Retailleau » entre insultes et mensonges

 SOURCE: https://regisdecastelnau.substack.com/p/liberation-dabdallah-le-systeme-retailleau

Le déferlement d’ignominies qui a suivi l’annonce de la libération de Georges Ibrahim Abdallah oblige à une autre publication après l’article paru le jour de cette annonce.

Il y a ceux qui dans le souci de soutenir bec et ongles les horreurs qu’Israël commet en Palestine se jetent sur la nouvelle sans rien savoir. Des raisons et des conditions de la condamnation d’Abdallah, de la scandaleuse durée de sa détention, et bien évidemment de la véritable personnalité de celui que la France a gardé en prison pendant 40 ans. Ceux-là n’ont démontré une fois de plus que leur bêtise et leur absence d’humanité.

Mais il y a les autres, ceux qui savaient parfaitement de quoi il s’agissait, et en ont quand même profité pour déverser leur propagande la plus grossière.

La palme de la cochonnerie revient évidemment à Retailleau qui a insulté le patriote libanais en escamotant son premier prénom (Georges) pour conserver celui d’Ibrahim. Histoire de le faire passer pour un musulman islamiste, alors qu’Abdallah est un chrétien maronite, militant communiste, qui combattait contre Israël et les États-Unis quand ces deux pays directement et indirectement avait envahi le sien causant la mort de près de 20 000 civils.

Les soutiens militants d’Israël s’en sont également donnés à cœur joie, escamotant les conditions dans lesquelles sont intervenus les assassinats dont la justice a considéré qu’Ibrahim Abdallah était le complice. Passant également sous silence le fait que le militant libanais était judiciairement libérable depuis 25 ans, et que seules, pressions et interventions politiques, auxquelles comme d’habitude les autorités françaises se sont servilement soumises, ont empêché le respect des décisions des juridictions d’application des peines.

S’il n’y avait ne serait-ce qu’un prisonnier politique en France, c’était bien Georges Ibrahim Abdallah.

Dans quel contexte sont intervenus en 1982 les assassinats des deux diplomates israéliens et américains, dont il sera reconnu plus tard qu’il s’agissait d’agents de services secrets ? En 1982 Israël, comme d’habitude sans déclaration de guerre avait envahi le Liban afin de « liquider » l’OLP qui avait son siège à Beyrouth. Cette guerre atroce, à base de bombardement des quartiers civils a provoqué au moins 18 000 morts parmi cette population. C’est également à ce moment-là que se sont déroulés les « massacres de Sabra et Chatila » perpétré par des milices chrétiennes sous la protection de l’armée israélienne. Tous les historiens savent très bien la responsabilité de « l’armée la plus morale du monde » portait une lourde responsabilité. C’est une commission d’enquête israélienne (la Commission Kahan) qui a conclu en 1983 que le ministre de la Défense israélien de l'époque, Ariel Sharon, portait une « responsabilité personnelle » dans ces événements dont le bilan se montait à plus de 2000 morts, femmes, enfants et personnes âgées.

Georges Abdallah arrêté en France en 1984.

Une série d’attentats terroristes ont frappé la France entre 1985 et 1986, revendiqués notamment par le groupe islamiste chiite pro-iranien « Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient ». Une invraisemblable campagne de presse a visé à faire porter à Abdallah et à son organisation la responsabilité de ces attentats. Alors même qu’on le saura par la suite, il s’agissait de groupes liés au terrorisme pro-iranien pour protester contre le soutien français à l’Irak durant la guerre Iran/Irak. Avec lesquels l’organisation d’Abdallah n’avait rien à voir.

C’est dans ce contexte que le militant libanais sera jugé et condamné en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité par une cour d’assises spéciale chargée de juger les affaires de terrorisme. Et ce après une procédure assez invraisemblable. Il y eut s’abord la violation de la règle « non bis in idem » avec Abdallah jugé deux fois pour les mêmes faits. Il y eut ensuite l’aveu postérieur de son avocat reconnaissant qu’il l’avait trahi et travaillé avec les services secrets français. Rien que cette situation ahurissante de violation de tous les principes qui gouvernent le procès pénal, rendait difficile le déroulement d’une procédure régulière. Ensuite toujours, contraint de changer d’avocat, Abdallah commit l’erreur de choisir Jacques Vergès qui mit en œuvre une soi-disant stratégie de rupture absurde, irresponsable et provocatrice. En menaçant la Cour de représailles si celle-ci entrait en voie de condamnation, meilleur moyen de faire plonger son client. Malgré ses dénégations concernant sa complicité Georges Abdallah fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Et malgré ces énormités, il ne fut pas possible d’obtenir une révision de la procédure.

En application de la loi française, il est libérable depuis 1999. Sa remise en liberté a été prononcée à plusieurs reprises par le tribunal d’application des peines. Libération systématiquement annulée par les juridictions supérieures sur appel tout aussi systématique du parquet. En général sur pression du pouvoir politique et pour céder aux injonctions des États-Unis alors qu’Israël se révéla plus discret, préférant peut-être des méthodes plus expéditives. Le sommet fut atteint quand sa libération fut prononcée avec la condition de la prise par le ministre de l’Intérieur d’un arrêté d’expulsion. Manuel Valls, jamais en retard d’une vilenie, refusa toujours de le prendre... Maintenant ainsi Abdallah en prison. Où il restera enfermé pendant plus de 40 ans, étant alors le plus ancien détenu des pays de l’UE.

En France, on pratique les doubles standards

La guerre secrète, ça existe. Et lorsqu’on est en guerre on la pratique. Israël qui est en guerre depuis sa création le fait, mais habituellement discrètement. Car quand ses services interviennent sur le territoire d’État étranger, en droit cela s’appelle du terrorisme. On renvoie pour cela au film de Spielberg « Munich ». Et à l’exécution de Mahmoud Hamchari sur le territoire français. Tout le monde sait qui a perpétré cet attentat, sauf manifestement les autorités françaises qui n’ont jamais bougé.

Rappelons les déclarations du chef du Shin Bet Ronen Bar, « qu’Israël travaillera à l’assassinat des dirigeants du Hamas. Le Conseil ministériel, le cabinet israélien nous a fixé un objectif, qui est en termes simples, l’élimination du Hamas, et nous sommes déterminés à le faire. Partout, à Gaza, dans la Cisjordanie, au Liban, en Turquie, au Qatar ». Comme d’habitude Netanyahou ne s’est pas gêné lorsqu’il a annoncé son intention le 22 novembre 2023 en déclarant : « J’ai donné l’ordre au Mossad d’agir contre les dirigeants du Hamas où qu’ils se trouvent ».

Comprenons-nous bien, vouloir frapper son ennemi à la tête a une autre légitimité morale que le massacre des civils de Gaza. Et à la guerre, ça marche comme ça. Mais en la circonstance ce qui est effarant c’est le sentiment d’impunité qui anime le pouvoir israélien revendiquant par avance le droit d’aller pratiquer le terrorisme sur le territoire d’autres États !

Concernant la France, si jamais cela arrivait chez nous, on peut malheureusement imaginer ce que serait la réponse de Macron et des dirigeants français. Rappelons-nous les réactions dans notre pays après les attentats terroristes perpétrés par Israël au Liban avec l’utilisation des « pagers numériques ». Ce ne fut qu’acclamations ravies lancées par les soutiens de l’État hébreu. Alors qu’il s’agissait explicitement d’attentats terroristes, que ces méthodes sont interdites par une convention internationale qu’Israël a signée, et qu’ils ont entraîné la mort et les blessures de civils innocents et en particulier d’enfants.

Alors oui, Georges Ibrahim Abdallah n’était pas un terroriste islamiste comme les menteurs et les ignorants veulent le faire croire. C’était un combattant libanais luttant contre les agresseurs de son pays et ceux qui les soutiennent. C’était un prisonnier politique, condamné sur des bases politiques et maintenu en prison au-delà de sa peine, pour des raisons politiques.

Prétendre le contraire est une indignité. Mais on sait bien quel est son objectif. Absoudre Israël de ce qu’il fait à Gaza.