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jeudi 15 janvier 2026

IA : Apocalypse ou fin de la préhistoire ?

SOURCE: https://www.legrandsoir.info/ia-apocalypse-ou-fin-de-la-prehistoire.html
 

C’est LE sujet du moment, celui de toutes les angoisses, de tous les vertiges dystopiques. Beaucoup penseront d’ailleurs, pourquoi pas, que ce texte est signé ChatGPT. Appel à toutes les intelligences “naturelles” donc, pour s’en assurer ou s’en dissuader...

Nous sommes dans l’oeil d’une crise existentielle cyclonique, bien plus forte que celle de nos aïeuls luddites[1], puisque l’intelligence artificielle (IA) va s’imposer à la quasi-totalité du salariat, et plus seulement, comme c’est déjà le cas, à la seule classe ouvrière, par une automatisation exponentielle de la force de travail.

Crise économique oblige, doublée d’une crise morale, démultipliée par une crise climatique : Tout concourt à rejeter cette révolution technologique, noyés que nous sommes dans des questions de tous ordres sur l’avenir. C’est pourtant l’unanimité du rejet qui devrait nous interroger, par delà les diversions d’une peur du progrès consubstantielle à notre histoire humaine. Au niveau idéologico-politique bien sûr, mais aussi aux niveaux psychologique et épistémologique. Prenons les choses dans l’ordre.

Marx réfuté ?

Suivant de près la mécanisation industrielle qu’étudiait Marx, la robotisation ne date pas d’hier. L’angoisse de la fin du travail non plus. En fait, l’aliénation, déjà centrale dans son œuvre, ne fait que s’accentuer depuis deux siècles, avec le développement capitaliste. Or à moins de voir le “marché du travail” disparaître complètement un jour, s’accentuer signifie aussi se vérifier. L’appétit croissant du patronat pour supprimer nos jours fériés et allonger nos “durées de cotisation” ne plaide pas en faveur d’une théorie du “grand remplacement” du capital variable par le capital constant... Il semble d’ailleurs que les nouvelles usines chinoises[2] “entièrement automatisées” par plusieurs centaines de robots intégrant l’IA ne peuvent pas se passer d’une centaine d’ouvriers réparateurs permanents, qui gèrent l’entropie générale, loi fondamentale de la thermodynamique qu’aucune planification capitaliste ne saurait renverser.

Evidemment, l’accentuation de notre aliénation a de quoi faire peur. L’exemple de cette traductrice spécialisée dans la traduction de modes d’emploi de prothèses médicales[3] est symptomatique : son travail, loin d’être “remplacé”, a été surtout dévalorisé par ChatGPT (60% de revenu en moins), tout en imposant un travail de relecture bien plus long et fastidieux. La barbarie capitaliste ne nous épargnera pas cette nouvelle opportunité, ce fugace rebond du taux de profit.

Pour une majorité d’intellectuels de plateau (Enthoven, Sadin, Julia, ...), nous serions donc mal avisés d’exprimer quoi que ce soit de positif face à cette nouvelle révolution technique : Il faudra plutôt, à les entendre, revenir en arrière, retrouver les riches heures des Salons littéraires, renouer avec notre “Culture” avec un grand C, notre “génie français” perdu, sapé par les jeunes incultes d’aujourd’hui... Il faudra se rendre à l’évidence postmoderne : le progrès, c’est mal. C’était mieux avant, comme toujours. Et pourtant...

L’IA permet de gérer un tel torrent de données que des réponses aux grands problèmes climatologiques, agronomiques, pharmacologiques[4] et même, sous certaines conditions, économiques[5] sont désormais à portée de main. Qu’importe ! Il faut fustiger “l’abjecte horizontalité” des IA génératives, pour citer un auteur maurrassien[6] bien connu des réseaux sociaux. Sans rien proposer d’autre, puisque telle est l’habitude des réactionnaires millénaristes. Quelque soit l’ampleur des boycotts, l’IA s’imposera évidemment quoiqu’il arrive. C’est du moins mon point de vue, bassement matérialiste.

Je comprends, pour en être un moi-même après tout, qu’on puisse s’indigner du fait que les IA génératives dévaluent le capital culturel de la petite bourgeoisie française “lettrée”, jusque-là bien à l’abri, grâce à une langue réputée ésotérique. Que n’a t-on assez de mépris pour la vulgarité de l’anglais ou la rugosité de l’allemand ? Combien méprise-t-on encore la langue arabe, dont le vocabulaire dépasse pourtant le nôtre d’un facteur dix ?

Le soudain malaise de la petite bourgeoisie vis-à-vis des IA génératives est effectivement une nouveauté, même si d’une certaine façon elle réédite le vol par les machines du riche savoir-faire artisanal pendant la première révolution industrielle. La crise existentielle de cette couche sociale trouve -c’est au fond ce qui est nouveau- un écho médiatique que les ouvriers et artisans de jadis n’ont pas eu. Comprenons-nous : je le regrette tout autant, sans aller jusqu’à m’émouvoir de cette “abjecte horizontalité”.

Ce n’est pas l’horizontalité qui pose problème. Cette révolution technologique ne profitera, au contraire, qu’aux classes dirigeantes et aux détenteurs du capital culturel. Car pour se différencier de ChatGPT, il faudra redoubler d’esprit critique[7], d’inventivité conceptuelle, ce qui augmentera encore la domination de l’intelligentsia lettrée sur le “bas peuple” tout en dépréciant d’autant l’intellect de celui-ci. Le développement du “complotisme” naïf en a été, par exemple, un avant-goût. Le savoir est toujours (et peut être plus que jamais) une arme... et il faudra se battre durement, dans une nouvelle ramification du combat de classe, contre ce fossé qui se creuse aujourd’hui.

En attendant, constatons tout de même que l’IA apporte aux couches populaires acculturées par un système éducatif en ruine, des armes d’appoint inespérées pour s’exprimer, se défendre, connaître ses droits, etc. Moyens de lutte bien réels (pour peu qu’on soit “formé aux IA”) qu’on ne saurait reprocher au militant syndical.

Le grand retour du dualisme...

De deux choses l’une : Soit l’IA générative est potentiellement une nouvelle forme de conscience, qui rivalise avec la nôtre (théorie de “l’IA forte”), soit elle ne peut être qu’une puissance de calcul, aussi gigantesque soit-elle, qui outille notre intelligence collective pour résoudre des problèmes bien réels sans pour autant innover conceptuellement (théorie de “l’IA faible”). Donc sans impacter vraiment notre capacité à penser, à évoluer, à progresser.

Les soviétiques, pionniers, auguraient déjà ce dilemme entre les deux théories, tout en y prenant clairement position de façon matérialiste : “L’intelligence artificielle, au sens littéral du terme, n’existe pas et n’existera pas”[8] affirmait un des pionniers en la matière, Germogen Pospelov, à l’Académie des Sciences en 1986. Pour la soviétologue Olessia Kirtchik : “L’approche soviétique de l’IA était caractérisée par une critique radicale de l’approche américaine “mécaniste” et “réductionniste” de l’intelligence humaine, et par une réticence à adopter le modèle cybernétique esprit-machine. Cette prémisse empêchait les théoriciens soviétiques de l’IA de considérer une machine intelligente, ou un ordinateur, comme une entité “pensante” à part entière.” Pour eux, “les ordinateurs ne pouvaient pas produire des idées, des images ou des concepts véritablement nouveaux, mais seulement reproduire des modèles ou des clichés existants.”[9]

La tradition matérialiste dialectique en URSS permettait même une seconde objection, d’ordre plus psychologique et liée à notre compréhension de l’intelligence humaine en elle-même. Compréhension sans laquelle on ne saurait comprendre l’IA, par analogie. La distinction se concentrait sur une approche moniste de l’intelligence et de la conscience.

Certains pensent ici, a contrario, que le développement des IA génératives produira une nouvelle “conscience”, émergeant des réseaux électroniques comme la conscience humaine émergerait elle-même des réseaux neuronaux, sans leur être réductible. Cette conception, autorisée par une séparation virtuelle entre la conscience et la matière qui la conditionne -ou plus- entre le cerveau intelligent et le corps qui le nourrit, est indiscutablement une forme nouvelle de dualisme, au sens cartésien (le corps comme machine auquel s’ajoute une âme motrice). Un nouvel “animisme”, très spéculatif et fort peu scientifique.

Le caractère pionnier des objections des soviétiques en la matière n’est sans doute pas un hasard : Leur tradition les mettait, si j’ose dire, à l’abri des deux approches typiquement occidentales, qui s’affrontent encore à grands traits chez nous aujourd’hui : Freudisme d’une part et constructivisme d’autre part.

En matière de psychologie comme dans beaucoup d’autres sciences, on doit généralement affronter une contradiction d’ordre épistémologique entre deux points de vue antagonistes, l’un mécaniste et réductionniste, l’autre plutôt vitaliste et dualiste. L’URSS a connu, comme ailleurs, ce type d’affrontements entre théoriciens, comme en agronomie, en biologie, et même en géologie. Mais ces affrontements ont souvent pu être ou ont été dépassés par l’analyse matérialiste dialectique, qu’on moquait à l’Ouest. A la même époque, ici, s’affrontaient (et souvent s’affrontent encore) le vitalisme freudien, remplaçant instinct par pulsions, et le mécanicisme piagétien, d’apparence plus matérialiste certes, mais qui minore clairement la dynamique propre à la vie, dynamique qui la distingue du monde inorganique[10].

D’un côté donc, la psychanalyse, pratique ésotérique assumée, feignant une approche “biologisante” pour dissimuler son caractère spéculatif et non-scientifique. Beaucoup de progressistes ont pu trouver cette approche plus libératrice, plus souple, plus douce que celle qu’on développait aux USA à la même époque pour manipuler les foules[11] ou traiter les troubles psychiques de façon brutale, rapide, standardisée et peu coûteuse.

De l’autre, une approche plus expérimentale, quoique antérieure à la révolution de l’imagerie cérébrale. Celle-ci, qui va du behaviorisme américain aux constructivistes français, parmi lesquels plusieurs marxistes d’ailleurs, en passant évidemment par l’influence structuraliste, aura plus facilement les faveurs du matérialiste. Et pour cause ; le fondateur de cette approche n’est autre que Ivan Pavlov, pionnier de la physiologie et de la psychologie expérimentale, “héros de la science soviétique” comme on disait jadis.

Il faut cependant tenter de comprendre comment le “néopavlovisme” soviétique, cette science qui a posé les principes de l’accouchement sans douleur (non chimique) ou des traitements (non chimiques) fondés sur l’effet placébo[12], a muté à l’Ouest en une pensée mécaniste et, disons-le franchement, hostile à la biologie[13] en tant que telle.

Je formule ici une hypothèse qui peut paraître caricaturale. Mais c’est le propre de toute proposition qu’étayent des expériences oubliées ou négligées, et humblement soumise à la critique collective : De Pavlov aux behavioristes, le retour du problème de l’acquis et de l’inné, passant de contradiction dialectique à opposition métaphysique, explique la mutation théorique hors du “rideau de fer”.

Skinner négligeait sciemment l’innéité, trop biologisante, autant que Freud la considérait au contraire cruciale (pulsions). En ce sens, ni l’un ni l’autre n’y voyait une interaction dynamique entre les comportements instinctifs, c’est à dire les réflexes inconditionnels, et les fameux réflexes conditionnels générés et décrits par Pavlov[14] : Chez ce dernier, le réflexe inconditionnel est en effet bien différent de la “pulsion” psychanalytique : il est précablé par une histoire évolutive commune à toute l’espèce (et non spécifique au moi), dirigé vers la satisfaction d’un besoin vital (et s’éteignant avec lui) et non d’un plaisir insaisissable.

La plasticité cérébrale (découverte aussi par Pavlov puis vérifiée par la neurologie moderne), c’est-à-dire la capacité des neurones à se recâbler, non pas à partir de rien, mais sur la base d’un réseau préexistant et commun à tous, fait du cerveau le lieu d’un mouvement permanent, non seulement fondé sur l’inné, mais construisant l’acquis sur la base de “reconditionnements” de degrés successifs, base de la conscience individuelle (puis collective).

... ou celui de Pavlov

Cet acquis avait selon lui une capacité à devenir, dans certaines circonstances prédéfinies, héréditaire. Sa conception n’est pas restreinte à la seule “psychologie” du reste : C’est aujourd’hui la base de l’épigénétique au sens large, nouveau champ de recherche bousculant depuis quelques décennies les idées reçues de la génétique classique du vingtième siècle. Il ne s’agit pas d’une hérédité de l’acquis “lamarckienne” attribuée (à tort) au cas du cou des girafes de plus en plus long à mesure que les cimes s’élèvent, à force de tendre la tête vers le haut. C’est plutôt un mécanisme selon lequel, quand des conditions environnementales inhabituelles sont répétées sur plusieurs générations, la sur-expression d’un gène (ou son interruption), devenue avantageuse chez un individu, n’est plus “rebootée”[15] dans ses cellules sexuelles, et est conservée (sans répétition des conditions préalablement) pour de nombreuses générations ultérieures, de façon réversible si ces conditions ont durablement disparu. On trouvera en note un article sur cette capacité, illustrée par l’expérience d’un souvenir d’odeur alimentaire attractive, rendu héréditaire chez le ver Caenorhabditis elegans[16]. Modalité épigénétique identifiée, depuis, pour la plupart des espèces vivantes, animales et végétales. Les soviétiques se disaient non-lamarckiens de ce point de vue, et insistaient déjà sur l’importance de la répétition des conditions d’ébranlement initiales pour plusieurs générations, et la réversibilité du caractère hérité si ces conditions ne reviennent plus ensuite[17].

“On peut admettre que certains réflexes conditionnels nouvellement formés se transforment ultérieurement par l’hérédité en réflexes inconditionnels” disait Pavlov (L’expérience de 20 ans). Le psychologue soviétique néopavlovien Ezra Askarian précisait à propos de ces découvertes : “Confrontant continuellement les réflexes inconditionnels et les réflexes conditionnels, (...) Pavlov faisait remarquer en véritable évolutionniste que cette différence entre deux principaux genres d’activité nerveuse n’a qu’un caractère relatif : Il soulignait la liaison historique entre eux et la possibilité de transformer les réflexes conditionnels en réflexes inconditionnels sous l’influence d’une impérieuse nécessité historique” (Pavlov, sa vie, son oeuvre, 1953).

A l’époque où l’épigénétique n’était pas encore connue, les scientifiques occidentaux se moquaient de telles conclusions (et les niaient) : “Dans la conception de Pavlov, la notion de localisation n’entre pas en ligne de compte. Il parle de l’écorce cérébrale comme d’un tout, et ceci introduit une notion essentielle, celle de malléabilité[18], permettant ainsi une fonction correctrice du milieu. Nous rejoignons un des thèmes essentiels de l’éducation et de la psychiatrie soviétique, celui de la primauté du milieu, notamment humain. C’est pour des raisons analogues que la psychiatrie soviétique a rejeté avec un apriorisme outrancier le dogme de la génétique classique issu des travaux de Mendel, à savoir la non transmissibilité des caractères acquis.” (Cyrille Koupernik, Psychiatrie soviétique, tendances et réalisations, 1962).

Dépasser l’opposition entre inné et acquis (imposée par la génétique classique) dans le sillage du néo-pavlovisme -oublié puis ravivé tacitement par l’épigénétique- permet peut-être de dépasser aussi la vieille hostilité des sciences humaines en général et de la psychologie matérialiste en particulier, vis-à-vis de la biologie : La biologie moderne a rompu avec la prédestination des gènes, codes porteurs de “sens” et supposant un mystérieux “encodeur”. Chemin faisant, elle a renoué avec cet interactionnisme darwinien des origines, que ternissait l’idéalisme mendélien pendant une bonne partie du siècle dernier, y compris, sous une forme plus discrète, dans la génétique moléculaire (à l’époque de la cybernétique).

La croyance dans une intelligence artificielle qui remplacerait la nôtre n’oublie pas seulement le caractère collectif (donc dialectique, formée par la lutte et l’unité intellectuelle d’une large diversité d’individus) de l’intelligence humaine, mais aussi le fait qu’on ne saurait concevoir d’intelligence individuelle coupée des stimulations du milieu et de son action sur lui, émergeant du câblage nerveux de façon dualiste. Si on développe les conceptions dialectiques de Pavlov[19], on présentera le câblage nerveux comme une structure innée, tendanciellement “stable”, mais dont la finalité (ou plutôt le mode d’existence) est de se reconditionner avec le milieu changeant, donc de perdre sa structure de départ en tant que telle. Impossible autoconservation donc, consubstantielle, si on élargit le raisonnement, au vivant lui-même[20].

... et de Vernadsky ?

En somme, la révolution des IA génératives est -aussi- l’occasion d’une révolution de la recherche en psychologie, d’une obligation nouvelle de mieux comprendre, de redéfinir notre psyché, notre conscience, notre intelligence (sans vouloir mélanger ces notions, pourtant liées), par comparaison, par confrontation à un nouveau problème, de taille. Si la cybernétique et l’informatique ont été jadis contemporains des thèses de psychologie constructiviste, structuraliste, bien souvent par proximité géographique et chronologique (ce qui est logique du point de vue d’une épistémologie matérialiste), les IA génératives seront, peut-être a contrario, l’occasion d’une différenciation cette fois, l’occasion d’un retour à la biologie, à la dynamique du vivant, loin des analogies faciles et des réflexes anti-scientifiques.

De son côté, l’IA peut renforcer à la fois la circulation des idées et des concepts (et non leur création, puisqu’elle ne fait que recycler l’existant) entre les hommes, et notre esprit critique vis-à-vis de leurs associations dans le langage (distinguer l’IA de ce qui reste authentique et innovant).

C’est moins l’IA que notre rapport à elle, qui inquiète aujourd’hui. Ce nouveau moyen de production (intellectuelle) est directement associé, comme outil, à ce que les matérialistes appellent l’intelligence humaine collective. Pour le meilleur (socialisme) ou pour le pire (capitalisme), son intervention massive sur la noosphère sera de toute façon incontournable, comme toute avancée scientifique et technique dans l’histoire humaine.

Nous allons vivre une crise épistémologique d’une ampleur qui dépassera peut-être celle qu’a vécue Lénine, quand il écrivait Matérialisme et empiriocriticisme au début du siècle dernier. A l’époque, les avancées historiques de la physique (relativité, physique quantique) ont conduit certains savants à s’exclamer avec angoisse : “la matière disparaît”[21]. C’était pour Lénine, recycler avec un semblant de modernité et sans Dieu, les thèses de l’immatérialisme de jadis.

Cette fois, deux directions épistémologiques sont possibles face à la robotisation de la noosphère, cet univers “matériel” des connaissances humaines, selon la façon qu’on aura de définir le concept de noosphère lui-même. Il est double : Il représentait d’une part une sphère matérielle (le savoir, enregistré sur des supports) indissociable des autres (biosphère, lithosphère, atmosphère, etc.) pour celui qui l’a décrit le premier, Vladimir Vernadsky, autre “héros de la science soviétique” et grand dialecticien (découvreur aussi du concept de biosphère, mieux connu).

Il représentait, d’autre part et à l’inverse, une sphère transcendante, détachée de nous et progressant vers sa finalité ultime (Dieu) pour un contemporain catholique très idéaliste de Vernadsky, Pierre Teilhard de Chardin.

A nous de lutter pour maîtriser l’aiguillage du train inarrêtable du progrès ! L’un est un tel développement des forces productives que le socialisme, nous libérant du travail aliéné, sera plus clairement encore à portée de main. L’autre est la fuite en avant d’un capitalisme agonisant, nous précipitant dans une aliénation centuplée par la technique, s’appuyant sur une vision idéaliste, nostalgique, fataliste et réactionnaire, donc utile à l’ennemi de classe.

Guillaume Suing

[1] Il y a deux siècles, à l’aube de la révolution industrielle, ces ouvriers anglais s’en prenaient volontiers aux machines, pourvoyeuses de chômage, plus qu’aux patrons eux-mêmes.

[2] Les “dark factories” chinoises dont ZEEKR, sont très commentées sur les réseaux et les médias.

[3] Podcast France Info du 20 juillet 2024.

[4] L’IA permet aujourd’hui d’aborder des problèmes complexes comme celui des évolutions climatiques, particulièrement multifactorielles, les innovations biochimiques promises par la capacité de prévoir les repliements complexes des protéines, l’amélioration des techniques agricoles permettant de produire davantage sans utiliser d’intrants chimiques et en respectant la fertilité naturelle des sols cultivés, etc.

[5] On rappelle que les premières innovations en IA, en particulier dans le Deep learning, furent soviétiques, avec notamment celles de l’informaticien et mathématicien Alexeï Ivakhnenko. L’augmentation des puissances de calcul était, là bas, motivée par l’objectif d’une meilleure efficacité de la planification socialiste et de la bonne gestion de l’allocation des marchandises, produites pour satisfaire tous les besoins des consommateurs sans pénuries ni surproduction. Sur ce thème : Fuir l’histoire ? G. Suing, Editions Delga, 2025.

[6] Loïc Chaigneau est l’auteur d’un texte en ligne tentant d’expliquer en quoi la pensée humaine (la sienne en particulier) est supérieure à l’IA générative. Sa spécialité étant de recycler des concepts existants déjà dans les sphères zemmouristes, on comprend qu’il se sente particulièrement impacté par ce rival numérique.

[7] Les anciens, dont je suis, savent comment Photoshop a provoqué le développement d’un esprit critique nouveau pour distinguer le vrai du faux. On se souvient de la photo du monstre du Loch Ness, qui resta célèbre jusque dans les années 80, où l’on y croyait encore parce que c’était une photo.

[8] Cité dans Le programme scientifique soviétique sur l’IA, Olessia Kirtchik, Cambridge University press, 2023.

[9] Idem.

[10] On trouvera dans “l’inconscient structuré comme un langage” chez Lacan, non pas un dépassement dialectique des deux approches mais plutôt un florilège de ce qu’elles avaient chacune de pire. De l’autre côté, Piaget, par exemple ne se montrait pas plus enclin à “biologiser” : il transposait bien, formellement, le processus darwinien “hasard/sélection” (accommodation) pour décrire la construction psychique, mais sans entrer ni dans la neurologie, ni dans la génétique moléculaire, en pleine révolution à l’époque.

[11] Le Nudge se fonde sur les principes du behaviorisme américain pour “manipuler en douceur”. Il a des applications dans les campagnes électorales, y compris en France depuis Macron.

[12] On retiendra de ces innovations qu’elles s’écartent autant de la psychanalyse que des traitements radicaux pratiqués en occident à la même époque (traitements chimiques standardisés et de moindre coût, électrochocs, interdit en URSS pendant qu’on en abusait aux USA, traitements du “mal par le mal”, etc.)

[13] La “biophobie” du marxisme occidental universitaire, essentiellement attaché aux sciences humaines, doit son essor au double rejet des malheureux avatars eugénistes de la génétique mendélienne à l’Ouest et lyssenkistes à l’Est au cours du vingtième siècle.

[14] Son expérience fameuse consistait à créer un réflexe gastrique préprandial au son d’une cloche, reproduit avant chaque repas, à la place de l’odeur ou de la vue du plat (instincts).

[15] L’opposition idéaliste entre inné et acquis, dans le problème de l’hérédité de l’acquis, dans laquelle les soviétiques ont une part de responsabilité (mais à propos de laquelle ils avaient aussi en partie raison), se résout avec le constat qu’il existe un “lissage” des marques épigénétiques sur l’ADN (survenues au cours de la vie de l’individu par des circonstances très ponctuelles) au moment de la fécondation des cellules-oeufs donnant les descendants... sauf quand ces circonstances sont répétées (donc habituelles et plus du tout ponctuelles). La non-hérédité de l’acquis est la règle, l’hérédité de l’acquis est une possibilité pour la survie possible quand les conditions changent trop rapidement pour une population donnée.

[16] Sur ce sujet : Caenorhabditis sovieticus, chronique du diamat n°6, G. Suing.

[17] Chez les soviétiques, cette modalité a été trouvée de façon tout à fait empirique, sans les connaissances fines de la génétique moléculaire (contre lesquelles ils se battaient d’ailleurs à tort). Modalité qui a été niée et moquée à l’Ouest. La difficulté à l’observer concrètement les a fortement aidé, puisqu’il faut répéter fastidieusement l’ébranlement de cette hérédité sur plusieurs générations (jusqu’à huit fois) pour la voir se transmettre ensuite sur plusieurs dizaines de générations.

[18] Traduire aujourd’hui par plasticité cérébrale, contre la vision “localiste” qui avait fondé le racisme nazi et la funeste “science phrénologique” prédestinant certains humains au crime ou à d’autres tares liées à des formes particulières du neurocrâne.

[19] Qui expliquent du reste comment la formation à l’accouchement sans douleur est possible par exemple, sans médication chimique, par conditionnement, autrement dit par libération d’une douleur innée.

[20] L’histoire du vivant, au-delà même du paradigme darwinien, est celle de formes d’autoreproduction impossible, qui, pour se conserver, doivent changer et s’adapter, donc ne pas se conserver.

[21] Dans le sillage du philosophe idéaliste Berkeley qui affirmait dès le 18ème siècle que “la matière n’existe pas indépendamment de sa perception”, ce que critiquait Lénine dans son livre, à travers certains de ses contemporains russes “empiriocriticistes”.

 

lundi 26 août 2024

Dépasser l’écosocialisme

SOURCE: https://www.legrandsoir.info/depasser-l-ecosocialisme.html

Une petite analyse du mouvement "écosocialiste occidental", sous la forme d'un hommage au grand Domenico Losurdo.

Renouer avec la notion de progrès social et scientifique, centre de toutes les attaques idéologiques bourgeoises actuelles post-modernes, suppose d’étudier sérieusement la forme la plus actuelle, voire ultime, du “marxisme occidental” : l’écosocialisme. De loin, ce point de vue, assimilant l’écosocialisme et le “marxisme occidental”, peut sembler cavalier, tant l’écosocialisme se pose comme une forme “radicale” d’anticapitalisme intégrant un retour assez franc à l’aspect anti-impérialiste de l’histoire du marxisme, à la manière “néo-léniniste” diront certains (Andréas Malm, Frédéric Lordon), donc, à première vue, anti-occidentale. Mais c’est oublier que les fondateurs écosocialistes revenant à la lettre de Marx, que j’appelle donc archéomarxistes, sont tous des penseurs issus de la sphère impérialiste (Bellamy Foster et Bookchin sont nord-américains, Malm est suédois, Kohei Saïto est japonais). D’une certaine façon, comme Français, je ne fais pas exception ; mon pays figure également en bonne place au palmarès des puissances impérialistes actuelles. L’objection est juste, mais on devrait pouvoir répondre, sans déterminisme excessif, qu’on peut, comme intellectuel marxiste, trahir sa “sphère impérialiste” comme on trahit sa classe petite bourgeoise, suivant la célèbre suggestion de Gramsci. Je rends ici hommage au philosophe marxiste Domenico Losurdo, lui-même occidental, quoique grand critique de ce qu’il définissait lui-même comme le “marxisme occidental” contre le “marxisme oriental” : Il ne partageait pas avec le grand Gramsci qu’une patrie commune. Je pose ici, j’y reviendrai, qu’une critique sérieuse de l’écosocialisme ne peut faire l’économie d’une telle distinction au sein de l’histoire du marxisme.

L’idée n’est pas de commencer ici une critique détaillée du travail, tout-à-fait respectable et utile, des exégètes occidentaux de Marx qui ont jeté les bases de l’écosocialisme. Leur thèse d’ensemble est connue : revoir l’œuvre de Marx à l’aune des problèmes écologiques actuels pour restaurer sa qualité de “prophète” anticapitaliste et l’inscrire dans le mouvement de l’écologie politique. Ecologie politique qui n’est certes pas qu’occidentale, mais tout de même issue et centrée sur cette sphère. Il s’agit bien de ce qu’on appelle classiquement au vingtième siècle des auteurs “révisionnistes”, qui “révisent” la théorie marxiste dans une perspective tronquée. Les révisionnistes historiques Kautsky et Bernstein avaient en leur temps déformé Marx pour fonder leurs théories sociale-démocrates ultra-impérialistes.

Nos écosocialistes suivent quant à eux le sillage de l’école de Francfort, toute aussi occidentale, pour réviser Marx à la lumière des questions écologiques, avec une touche typiquement anti-progrès inspirée du philosophe Walter Benjamin. Dans les deux cas, l’antisoviétisme des auteurs est une base commune indiscutable, un postulat de départ même : le camp socialiste fut “productiviste”, voire “capitaliste d’Etat” et “autoritaire”, de part en part. Il ne doit pas être un modèle mais un contre-modèle.

Ajoutons que cet écosocialisme n’est pas qu’un courant de pensée. D’où l’importance d’une critique sérieuse et popularisable, encore à faire. C’est une idéologie rassemblant de nombreux acteurs politiques de la gauche antilibérale occidentale (trotskistes, Insoumis, Syriza, Die Linke, etc.). Or, comme courant de pensée, il cherche, sans le pouvoir, à marier un point de vue strictement “marxiste occidental” (antisoviétique et anti-science) à des questions écologiques qui se posent, quant à elles, dans un champ explicitement scientifique. Deux écueils le mènent donc à l’impasse : son antisoviétisme occidentalocentré et son caractère postmoderne anti-science. Ces deux écueils sont, bien sûr, liés dialectiquement par la tendance à la domination de l’idéologie bourgeoise sur le “marxisme occidental” historique.

Premier écueil donc : son caractère anti-science. Il faut le dire, celui-ci est beaucoup moins évident qu’à l’époque du freudo-marxisme ou du post-structuralisme althussérien. Pour dénoncer des catastrophes écologiques à venir, il faut tout de même un peu d’ontologie. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes à nos archéomarxistes d’ailleurs. Disons-le par parenthèse : aucun d’entre eux n’est véritablement scientifique. Saïto et Bookchin sont philosophes, Foster et Löwy sont sociologues [1]. Pourtant c’est bien l’intérêt prononcé de Marx pour les sciences, source de nombreuses citations dénichées, qui légitime en apparence l’écosocialisme comme nouvelle étape du marxisme.

Là encore, l’intérêt de Marx pour les sciences est évidemment central, mais il a été si souvent moqué ou au moins minoré par les marxistes occidentaux qu’on peut s’étonner d’un tel regain d’intérêt. Heureusement l’hostilité vis à vis d’Engels et de sa “Dialectique de la Nature” reste intacte. L’écosocialisme doit se détourner de toute tentative “matérialiste dialectique”, se donnant d’ailleurs beaucoup de mal pour penser le lien société-nature avec des néologismes inutiles (“double détermination société-nature” comme “unité-différenciée” ou “unité-séparée” 2]), sans recourir tout simplement à la “lutte et l’unité des contraires” du Diamat 3] bassement soviétique. Il y a donc bien sûr une tentation ontologique dans le révisionnisme écosocialiste, mais contrebalancée par un rejet de la technique qui résonne comme une vieille hostilité vis-à-vis de la science en général.

C’est le terme utilisé par Marx de Stoffwechsel, couramment traduit par métabolisme en français et en anglais, qui étaye l’idée, abusive, que Marx se serait converti à la “décroissance” sur le tard. En biologie en effet le terme métabolisme est parfois associé à l’idée de circulation cyclique, stable et autorégulée, en particulier en physiologie. Mais ce n’est pas le cas en biologie moléculaire par exemple, où le métabolisme désigne simplement un flux bilatéral de construction (anabolisme) et de destruction (catabolisme) moléculaire, sans cyclicité obligatoire. Marx utilise le terme métabolisme dans le sens d’une circulation matérielle, avec l’idée qu’il y a, en agriculture en particulier, un nécessaire recyclage des sels minéraux fertilisant les sols, que l’agriculture intensive vient rompre. Liebig, chimiste contemporain de Marx, l’avait mis en évidence et Marx s’en était à juste titre convaincu : les ressources de la nature sont limitées, et la fertilité des sols n’est pas infinie.

Ceci dit, le choix du lexique physiologique, plutôt étranger (et antérieur) à l’évolutionnisme, n’est pas anodin de la part des exégètes de Marx. Se référer à un “métabolisme” couramment autorégulé, en physiologie ou plus largement dans les écosystèmes (autorégulations tout à fait réelles au demeurant, et parfaitement dialectiques au sens marxiste du terme), c’est préférer les approches cycliques et stables, “harmonieuses”, aux approches plus évolutionnistes et dynamiques qui constituent pourtant le paradigme de la biologie toute entière. Le cycle de l’eau, le cycle du carbone, le cycle des sels minéraux, tous ces cycles semblent stables à notre échelle de temps, mais ils n’ont jamais été stables dans l’histoire de la planète, ni même au cours de l’histoire humaine. Mettre l’accent sur le terme métabolisme chez Marx pour faire accroire qu’il aurait appuyé son matérialisme historique sur les lois d’une nature immuable et autorégulée, c’est tout à fait contraire au paradigme darwinien comme à la pensée de Marx et Engels elle-même.

Après tout, le terme Stoffwechsel est composé de stoff (matériel) et de wechsel (changement) : il ne cache chez Marx aucun soupçon de fixisme ou de cyclicité de la nature telle que la fantasment les écologistes. Marx l’utilisait à la fois pour identifier ce qui circule entre les hommes (marchandises) et ce qui circule entre les hommes et la nature (dont les ressources naturelles). Des équilibres sont évidemment rompus par le capitalisme, ce que Liebig et Marx identifiaient déjà il y a deux siècles, parce que ce système est fondé sur une anarchie de la production, donc une impossibilité fondamentale à anticiper les bouleversements sur le long terme, tandis que le socialisme serait susceptible de rééquilibrer les échanges destructeurs. Cependant, au-delà de telles anticipations, l’évolution des sociétés reste parallèle à d’inéluctables évolutions environnementales dont nous ne sommes pas toujours responsables, mais qu’il faudra toujours (tenter de) surmonter. Et cette forme d’anticipation-là, liée notamment au maintien dynamique de la biodiversité et pas seulement du climat, n’est pas favorisée, c’est le moins qu’on puisse dire, par le fantasme d’une nature uniquement faite d’autorégulations.

Le vivant, et même l’Humanité, ont toujours dû surmonter, malgré une apparente stabilité, des bouleversements destructeurs, radicaux et inéluctables. Cette capacité d’adaptation, voire d’émancipation permanente, est sévèrement freinée par le capitalisme qui jugule la recherche scientifique pour ses propres intérêts court-termistes. L’émancipation permanente de l’Humanité vis-à-vis des bouleversements naturels, capacité qui intègre la résolution des déséquilibres anthropiques les plus graves, ne se limite certainement pas à ceux-ci et suppose une stimulation majeure de la recherche scientifique et des technosciences. Il est clair que les écologistes égarés, fussent-ils écosocialistes, s’y refusent par définition.

Pour Saïto, s’émancipant de Marx dans son second essai, le capitalisme en crise réalise, pour se survivre à lui-même, un triple transfert métabolique : trois stratégies permettraient de différer sa fin. Les deux premiers transferts ne sont pas des nouveautés, l’un est spatial (les conséquences écologiques néfastes de la surproduction sont transférées hors de l’occident impérialiste, dans le Sud global), l’autre est temporel (elles sont aussi différées aux générations futures selon l’adage marxien “Après moi le déluge” 4]). Mais le troisième est sans doute le principal, baptisé transfert technologique : celui-ci trahit un objectif anti-technosolutionniste, dont on peut admettre une légitimité jusqu’à un certain point, mais qui conduit l’auteur à la perspective d’un “communisme décroissant” hostile à toute technoscience, et à ce stade, ce n’est plus l’occident qui est visé mais toutes les puissances concurrentes du sud, à commencer par la Chine. Nous touchons donc ici le cœur du révisionnisme écosocialiste, le deuxième écueil.

Deuxième écueil : l’antisoviétisme et l’occidentalisme postcolonial. Pas commode à première vue d’expliquer ici que, sous des apparences anticoloniales et anticapitalistes, la dénonciation de toute croissance hors occident comme “capitalisme autoritaire” (voire “impérialiste” !), incluant la Chine et même Cuba, relève d’un esprit typiquement occidentalo-centré. Pour le comprendre, il faut, avec Losurdo, convoquer l’histoire précoce du mouvement : Marx et Engels enterrés, les marxistes ont eu, chez nous, bien du mal à accepter en 1917, que la révolution n’ait pas surgi du berceau européen de la “civilisation”.

Il faut rappeler que pour beaucoup d’occidentaux, marxistes ou non, l’Union Soviétique fut, avant tout, moins européenne qu’asiatique (ce qui n’est pas faux, s’il ne s’agissait pour eux d’une tare) : le méridional Staline, géorgien, et même ce petit fils de kalmouke qu’était Lénine confirmeront le soupçon, avant Mao, Ho Chi Minh et Kim Il Sung, quand il s’agira d’orientaliser la révolution socialiste. Et c’est sans doute cette forme de chauvinisme blanc [5], d’origine bourgeoise mais déteignant sur les intellectuels de gauche de l’époque, qui sous-tendra la théorie du “totalitarisme” soviétique ou chinois, et peut être par opposition la prétention de l’Allemagne, qui a produit Marx et Engels, ou de la France, qui a produit Robespierre et la Commune de Paris, à revendiquer la paternité du socialisme.

“La condamnation d’un “marxisme oriental” frelaté au profit de l’authentique, “occidental” a connu un vaste écho [...].” dit Losurdo. “Cette appréciation est devenue, aujourd’hui, carrément un lieu commun à “gauche”. Il a été intégré de façon explicite ou implicite par les auteurs qui forment la nouvelle génération du “marxisme occidental” après la fin de la “fin de l’histoire”, promoteurs ou participants de celle qui entend se considérer comme “renaissance de Marx”.” (D. Losurdo, “Marxisme occidental” et “marxisme oriental”, une scission malheureuse in La Chine et le monde, développement et socialisme, Séminaire international -ouvrage collectif-, Le temps des cerises, 2013). Il poursuit en convoquant un vieux marxiste italien, comme nous aurions pu convoquer ses contemporains français Jules Guesde ou Léon Blum : “Le dirigeant réformiste Filippo Turati reproche aux tenants italiens du bolchevisme d’oublier “notre grande supériorité d’évolution civile d’un point de vue historique” et de s’abandonner par conséquent à l’engouement pour “l’univers oriental, face au monde occidental et européen”. Ils ne songent pas que les soviets russes sont aux parlements européens ce que la “horde” barbare est à la “cité”. [...] Kautsky avait été encore plus sévère [...]. Ce qui se produisait en Russie n’avait rien à voir avec le socialisme ou le marxisme. [...] “En Russie, on réalise la dernière révolution bourgeoise et non la première des socialistes.” Aux yeux de Turati comme à ceux de Kautsky, la Russie soviétique de 1919 ne relevait en dernière analyse que du “capitalisme autoritaire” et sans démocratie.” (id.) Relire à la lumière de ces bienveillantes réflexions la prose anti-chinoise actuelle de “gauche”...

L’idée que les pays en transition vers le socialisme ne sont en fait que des capitalistes copiant les occidentaux, la “démocratie” en moins, n’est donc pas nouvelle, et là encore, c’est aux écosocialistes occidentaux d’éclairer le monde, à commencer par le Sud global, sur l’importance de “mieux comprendre Marx”. Cette arrogance occidentale explique aussi pourquoi les indiscutables avancées de la Chine ou de Cuba en matière d’écologie sont à la fois incompréhensibles et systématiquement occultées par nos exégètes : les solutions sont dans les textes, pas dans les faits ou dans l’histoire réelle.

L’injonction faite au sud de suivre la voie d’un “communisme décroissant” (Saïto) relève lui aussi d’une tradition occidentale, jadis dénoncée par Marx et Engels chez les socialistes utopiques : “Rien n’est plus facile que de recouvrir d’un vernis socialiste l’ascétisme chrétien” disaient-ils dans le Manifeste (cité par Losurdo, id.). Losurdo précise : “Marx et Engels le font remarquer encore : “les premiers mouvements du prolétariat” sont souvent caractérisés par un ascétisme général et un égalitarisme grossier”.” (id.). Voilà qui résume à peu près le “partage égalitaire de la misère” que vendent les écosocialistes décroissants au Sud global, niant, consciemment ou non, l’impératif de croissance que suppose la course au développement technico-scientifique et économique pour survivre à l’encerclement impérialiste. “C’est justement pour avoir réussi sa tentative de réduction drastique de l’inégalité - économique et technologique - au plan international que la Chine se trouve aujourd’hui dans les meilleures conditions pour s’attaquer au problème de la lutte contre les inégalités au plan intérieur, grâce notamment aux ressources économiques et technologiques accumulées entre-temps.” (id.) On pourrait ajouter, dans le sillage de cette logique de “NEP” [6], que, pour résoudre localement les contraintes environnementales et climatiques elles-mêmes, le développement technique chinois est lui aussi incontournable. Ne doutons pas que ces avancées existent (en Chine comme à Cuba) et qu’elles résultent d’impératifs développementaux (et non décroissants) : les ressources naturelles locales, les sols, la flore, la faune, toutes ces richesses précieuses sont avant tout considérées comme nationales et donc vitales pour la souveraineté, voire la survie face à l’encerclement impérialiste. Sur le long terme, pendant que l’impérialisme court-termiste détruira ses propres ressources ou celles de ses semi-colonies, la Chine, qui planifie son avenir, a tout intérêt à préserver ses propres ressources pour gagner par l’endurance. Ainsi peut-on parier sur l’avenir des non-alignés se démarquant de l’occident impérialiste, avec le socialisme comme perspective.

Le rapport à la science est tout à fait antagonique entre les deux “marxismes”, et c’est je pense ce qu’il faut retenir ici pour l’avenir : quand l’un la considère suspecte de consubstancialité avec le capital et s’en détourne (néolyssenkisme queer, etc.), l’autre y voit une ressource capitale pour s’en émanciper. Losurdo cite volontiers pour illustrer cette contradiction les révolutionnaires Sun Yat Sen, Hô Chi Minh, et Lénine lui-même. “Le futur leader du Vietnam séjourne en France pour apprendre la culture de ce pays et aussi la science et la technique [souligné par D.L.].” Losurdo mentionne aussi “l’intérêt dominant de Sun Yat Sen [futur président de la République chinoise, séjournant en France] le secret de l’occident, c’est-à-dire la technologie dans tous ses aspects [...]” (id.). Mais il poursuit, sur les révolutionnaires russes d’abord influencés par l’occident : “Une telle foi dans la science et la technique n’est pas partagée en occident. [mentionnant Boukharine qui voyage en Europe et aux EU en 1911, il le cite, concernant l’appareil d’État capitaliste à l’aube de la première guerre mondiale :] “Voici un nouveau Léviathan, devant lequel la fantaisie de Thomas Hobbes semble un jeu d’enfant.” [...] Toute la grande machine technique s’est muée en une “énorme machine à tuer”. On a l’impression qu’une telle analyse a tendance à lier trop étroitement science et technique d’un côté, et capitalisme et impérialisme de l’autre.” (Id.)

“En occident, sciences et techniques font pleinement partie du “nouveau Léviathan”, poursuit Losurdo, “car utilisées par la bourgeoisie capitaliste [...]. En Orient, la science et la technique sont vitales pour développer la résistance contre la politique d’assujettissement et d’oppression que justement le “nouveau Léviathan” met à exécution. A bien y regarder, la différence qui nous occupe n’est pas entre Est et Ouest, mais entre pays, pour la plupart économiquement et politiquement arriérés, où les communistes sont engagés à battre le terrain inexploré de la construction d’une société post-capitaliste, et pays capitalistes avancés où les communistes ne peuvent que jouer un rôle d’opposition et de critique.” (Id.) Lénine lui-même ne fait pas exception dans cette contradiction entre les deux contextes : “Dans les années précédent la première guerre mondiale et la révolution d’Octobre, Boukharine et Lénine - exilés en occident et éloignés des devoirs qu’impose la direction de l’Etat - sont proches du “marxisme occidental”, chacun à sa manière. Tournés vers l’édification d’un nouveau système social, ils défendent ensuite, chacun avec des modalités différentes, des positions semblables à celles des communistes vietnamiens et chinois avaient élaborées à partir des exigences et des perspectives de la révolution anticoloniale.” (Id.)

On retrouve chez les écosocialistes moralisateurs d’aujourd’hui non seulement les réflexes d’un Turati quand il s’agit d’analyser ce qui se passe politiquement hors d’occident (la Chine comme “capitalisme sans démocratie” par exemple), mais aussi cette posture infertile consistant à jouer vis-à-vis du capital destructeur de l’environnement un simple “rôle d’opposition et de critique”. Ils ignorent, ou veulent ignorer, toute l’histoire “écologique” du communisme soviétique (essentiellement pré-khrouchtchévien) puis chinois et cubain. Ils sont - disons-le - impuissants à ouvrir une perspective que, du reste, le camp socialiste a ouvert depuis longtemps, et dont il est urgent de s’inspirer.

Double contradiction donc chez les écosocialistes, qu’il n’est pas aisé de démasquer : Le “marxisme occidental” écosocialiste se présente d’une part comme un anti-impérialisme venant au secours de la périphérie contre un centre pollueur et destructeur, alors qu’il part d’un antisoviétisme occidentalo-centré d’inspiration tout à fait bourgeoise. Il se présente d’autre part comme une théorie du retour à la Nature contre le Capital (titre du premier essai de Saïto d’ailleurs), alors que son rejet postmoderne des “sciences de la Nature” fonde sa nostalgie préindustrielle. D’un côté, venir “au secours” de la périphérie, ne serait-ce qu’idéologiquement, est une marque de pensée néocoloniale tout à fait contemporaine, typique du “marxisme occidental” décrit par Losurdo. D’un autre, le rejet des sciences de la nature est lui-même typique d’un tel “marxisme” essentiellement critique : l’indiscutable explosion scientifique et technique qui a marqué la Renaissance en Europe a fait accroire à nos exégètes que science et capitalisme sont consubstantiels. Et la riche histoire scientifique de l’URSS leur apparaît soit comme un prolongement du même productivisme destructeur dans un camp “faussement socialiste”, soit comme une fausse science tombée dans l’impasse du “diamat” totalitaire. Dans les deux cas, le chauvinisme paneuropéen explique, et c’est grave pour le mouvement marxiste, son aversion pour les sciences de la nature et la technologie, forcément mortifère.

Il est temps au contraire, pour nous occidentaux comme pour tous les progressistes “orientaux” luttant contre la pieuvre impérialiste et ses méfaits (y compris environnementaux), non seulement de dénoncer cette cinquième colonne décroissantiste, comme Lénine l’avait fait avec le révisionniste Kautsky par exemple, mais surtout d’ouvrir, sur les pas de Lénine encore, une perspective idéologique révolutionnaire susceptible de résoudre, pas à pas, dans une lutte tous azimuts, les innombrables catastrophes dans lesquelles l’impérialisme nous précipite... avec une foi retrouvée en la science et dans le progrès humain.

[1] Signalons pour aller plus loin que les biologistes sont en réalité bien silencieux dans les arènes du combat idéologique écosocialiste (voire écologiste tout court), marqueur supplémentaire de la gêne persistante en occident que provoquerait une implication de la biologie dans le champ politique. Les amateurs de Youtube remarqueront par exemple que la scène médiatique est saturée, au-delà des “philosophes” au sens strict, de physiciens tels que Aurélien Barrau, Jean-Marc Jancovici, Etienne Klein, etc.

[2] Kohei Saïto, Marx in the Anthropocene. 2023.

3] Les soviétiques amateurs d’abréviation parlaient du Diamat pour le matérialisme dialectique, philosophie officielle de l’Etat, outrageusement “ontologique”, “ossifiée” ou “caricaturale” pour le marxiste occidental bon teint.

[4] “Après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste.” Karl Marx, Le Capital, livre premier, chapitre 10 : La journée de travail.

[5] On pourrait dire de façon plus lisse “paneuropéen”.

[6] La “NEP” ou “Nouvelle Politique Économique” lancée par Lénine pour stimuler la croissance en Russie de manière à développer les forces productives pour construire ensuite le Socialisme, a inspiré dans son sillage la politique économique chinoise actuelle, partant de plus loin encore dans le féodalisme qu’en Russie.