Grâce à une rigoureuse politique de contrôle de sa composition sociale, le Parti Communiste est parvenu pendant des décennies à rester un Parti majoritairement composé d'ouvriers, y compris à sa tête. Sur fond de très nombreux films d'archives (extraits du catalogue de Ciné-archives), ce documentaire interroge l'historien Paul Boulland. Comment cette composition sociale a-t-elle pu être maintenue au fil des ans ? (notamment par la pratique des "questionnaires biographiques" que remplissaient tous les militants dès qu'ils prenaient des responsabilités), et quels en ont été les travers ? La place des femmes faisait partie de cette politique de contrôle de la composition interne du Parti... Là encore quel en fut le résultat, quels en furent les obstacles ?
Film produit par le CHS (Unité mixte de recherche CNRS/Université Paris 1) . Réalisation : Jeanne Menjoulet
Alors que les employés et les ouvriers représentent aujourd'hui la moitié de la population active, et que seul 3 % des députés proviennent de leurs rangs, la question de la composition sociale des partis politiques est une question qui ne se limite pas à l'histoire du Parti Communiste.
Paul Boulland est l'auteur du livre "Des vies en rouge" paru aux Editions de l'Atelier en septembre 2016.
Par Georges Gastaud, auteur de « Lumières communes ».
« NOTRE » EPSTEIN et le LEUR – Avant d’écrire quoi
que ce soit sur l’ainsi-dit « dossier Epstein », donnons cette précision
indispensable: s’il a bien existé un personnage odieux portant ce nom
et dont la presse capitaliste se voit tardivement contrainte de parler (avant
la déclassification – caviardée du reste – de la « correspondance
Epstein », où donc étaient les « enquêtes d’investigation » diligentées
par les grands médias à ce effet ?), la décence impose de rappeler
ceci: jadis porté par un tout autre personnage historique que l’infâme
pédocriminel dont les médias font désormais leurs choux gras, le nom
d’EPSTEIN devrait être connu et vénéré, non seulement de tous les
communistes, mais de tous les humanistes que compte notre pays: comme me
l’a cent fois narré feu Léon Landini qui s’est beaucoup battu pour
faire connaître la geste occultée de ce héros modeste, Joseph Epstein était, avec Missak Manouchian,
le principal officier du groupe dit « de l’Affiche rouge » qui
dirigeait la guérilla urbaine en Région parisienne comme
Carmagnole-Liberté, le Bataillon F.T.P.-M.O.I. commandé par Roger
Landini, la menait dans le Lyonnais. Arrêté par la police « française »,
torturé par la Gestapo puis fusillé au Mont-Valérien, notre camarade
Joseph Epstein n’a pas parlé sous la torture et ce Polonais devenu
« Français de préférence » (comme dit le poème d’Aragon) aura été l’un
des plus grands officiers et stratège de la Résistance armée française.
Une Résistance impulsée notamment, à l’appel du PCF clandestin dirigé
par Duclos, Tillon et Frachon, par ces F.T.P.-M.O.I. que la France a
fini par honorer en « panthéonisant » Manouchian et ses compagnons
d’armes.
SATANISER UN RÉSEAU PÉDOCRIMINEL POUR MIEUX « DÉDIABOLISER » LE CAPITALISME ?
– Aux antipodes du martyr de la Liberté que fut le communiste Joseph
Epstein est donc le milliardaire violeur nord-américain hélas
homonyme qui, au moyen d’un réseau transatlantique mixant l’affairisme,
la dépravation et la symbiose décomplexée des politiciens bourgeois et
de la haute finance, a tranquillement sévi durant des décennies au cœur
de l’ « élite » euro-atlantique: celle-là même qui donne en permanence
au monde des leçons d’humanisme à coups d’ingérences politiques, de
blocus économiques… et des bombes au napalm larguées sur les peuples
insurgés. Confrontée à cette réalité déshonorante pour les siens,
l’idéologie bourgeoise toujours aux aguets pour disculper le capital et
les capitalistes met en œuvre deux sortes de subterfuge idéologique :
– tantôt ses médias s’évertuent à expliquer que, « contre toute
théorie du complot », le réseau criminel Epstein était politiquement
anodin, qu’il ne présentait aucun caractère « systémique » et ne
promouvait rien d’autre qu’un ensemble, certes peu ragoûtant, de
pratiques sexuelles exotiques n’impliquant qu’à la marge certains poids
lourds de la finance et de la politique: si quelqu’un peut gober une
telle fable, nous ne pouvons rien pour lui tant son atrophie de l’esprit
critique procède d’une surconsommation prolongée de produits culturels
bien-pensants.
– L’autre ligne de défense du capitalisme se présente comme une
« critique radicale » de l’Occident « corrompu » : propagée par les
milieux conspirationnistes liés à l’extrême droite, cette apologie
indirecte du capitalisme voit dans le méga-scandale Epstein la
« preuve » que le milieu oligarchique mondial est « sataniste », voire
directement « possédé » par Satan. Cette « explication » de type
moyenâgeux est aussi absurde que dangereuse:
MAINMISE DE « SATAN » SUR LE MONDE… OU POURRISSEMENT DU CAPITALISME « MODERNE »?
– la pseudo « explication » satanique est paralysante et démobilisatrice par sa forme même, car l’homme
ne peut pas grand chose contre une force surnaturelle contre laquelle
on ne peut que prier, prononcer des exorcismes, dresser des bûchers
inquisitoriaux, susciter des chasses aux sorcières, prôner le retour aux
mœurs puritaines (en apparence!) d’antan, bref, attendre la fin des
Temps en faisant pénitence. En attendant, votons donc pour l’extrême droite qui
promet une grande Purge morale (en dégommant au Kärcher, chemin
faisant, tout ce qui reste du communisme organisé, du syndicalisme
ouvrier rouge et de la militance laïque…). Voire en emboîtant le pas de
Trump, le Saint Homme qui a tant tardé, allez savoir pourquoi, à
permettre la publication, du reste très incomplète dit-on, des documents
liés à « l’affaire »…
– cette « explication » sataniste est nocive par son contenu même.
Si l’affaire Epstein est avant tout révélatrice du « satanisme »
censément propre à nos élites, cela signifie que nos malheurs sociaux :
fascisation galopante et marche à l’État policier, euro-dissolution des
nations souveraines, paupérisation de groupes sociaux entiers,
écroulement des services publics, agonie du « produire en
France », enlèvement de présidents étrangers légitimes par les USA,
blocus affameurs infligés à des pays entiers, génocide écrasant la
Palestine, crises climatiques à répétition, régressions sociales sans
fin, marche à la guerre mondiale, etc., ne proviennent nullement de
l’exploitation capitaliste renforcée, de la contre-révolution qui a
détruit le camp socialiste, du repli des PC et des syndicats de classe
sous l’assaut redoublé des campagnes anticommunistes et antisoviétiques,
toutes choses que l’on peut fondamentalement combattre par la
résistance sociale, par la construction politique alternative, par la
reconstruction de l’Internationale Communiste et Ouvrière, par
l’alliance entre prolétaires du Nord et peuples opprimés du Sud, en un
mot, par la révolution sociale et par la lutte sur deux fronts à la
fois, contre la MAGA-fascisation trumpiste mondiale ET contre le bloc
pseudo-progressiste et non moins belliciste que conduisent les Harris, von der Leyen, Macron, Starmer et Cie. Car encore une fois, si le Diable est à la manœuvre, il n’y rien à faire, il suffit d’attendre passivement que Dieu règle son compte à Satan à travers l’ « Armageddon » final qui arrive à grand pas (au besoin on peut précipiter le Dies irae
au moyen de quelques frappes atomiques occidentales ciblant Pékin,
Moscou ou Téhéran). Si bien que le bloc obscurantiste soi-disant
anti-sataniste – qui n’est pas la solution mais une partie ténébreuse de
l’actuelle problématique mondiale contre-révolutionnaire – mène par
d’autres voies, celles du messianisme biblique (et/ou coranique, et/ou
« évangélique », choisissez votre variante!) au même résultat que le « mondialisme sataniste »: la guerre mondiale visant à préserver à n’importe quel prix l’hégémonie
planétaire menacée du grand capital occidental. Une « irrationalité »
que la raison dialectique peut fort bien traiter en revenant aux
fondamentaux d’une analyse de classes des processus géopolitiques… voire
en traitant l’idéologie « sataniste » comme un élément superstructurel
participant de l’idéologie bourgeoise de plus en plus contrainte à
l’irrationalisme et à ce que Lukàcs appelait « la destruction de la
raison ».
« DESTRUCTION DE LA RAISON » OU CONTRE-OFFENSIVE DES « LUMIÈRES » ? – Plus que jamais, une contre-offensive idéologique nationale et mondiale s’impose à tous ceux qui se réclament du combat social, de l’émancipation nationale et des nouvelles Lumières partagées qu’appellent
plus que jamais les les avancées de la science contemporaine,
mathématique, logique, physique, chimie, cosmologie, biologie,
anthropologie… Pour cela, il faut saisir que, non seulement « l’impérialisme est (depuis longtemps devenu) le stade suprême du capitalisme« , c’est-à-dire cette « réaction sur toute la ligne »
que Lénine a exhaustivement décrite dans sa célèbre brochure de 1916,
mais que, à l’époque de l’hégémonisme euro-occidental de plus en plus
contesté par les peuples, mais aussi du pourrissement économique, politique, moral et culturel du capitalisme-impérialisme-hégémonisme dont témoigne le regain des intégrismes religieux et de leur double inversé, l’hédonisme
dérégulé de certaines « élites » (les deux phénomènes faisant
polairement système comme le font l’électron et le noyau de l’atome), l’exterminisme dessine in fine la vérité suprême du capitalisme désormais
dépourvu de tout autre horizon que l’abrutissement techno-organisé de
la jeunesse, le saccage de l’environnement, voire le fascisme et la
guerre mondiale possiblement exterminatrice.
ENCORE ET TOUJOURS , « SOCIALISME OU BARBARIE »! – Ce n’est donc pas « Satan » qu’il faut exorciser, mais c’est
encore et toujours le
capitalisme-impérialiste-hégémoniste-exterministe-obsurantiste et de
plus en plus facho-nostalgique qu’il faut abattre pour lui
substituer un socialisme-communisme de nouvelle génération qui soit à la
fois porteur d’émancipation nationale, de progrès social, de transition
environnementale et de nouvelles avancées démocratiques.
Et puisque la grande bourgeoisie actuelle devenue oligarchie sape la
rationalité et va jusqu’à renier les Révolutions française et américaine
(bourgeoises, certes, mais transitoirement démocratiques et
progressistes), l’heure vient d’engager une nouvelle marche vers les Lumières communes s’appuyant
à la fois sur les révoltes populaires inéluctables et sur l’avancée
sans précédent des sciences contemporaines. Là est le paradoxe d’une
société capitaliste historiquement obsolescente et tendanciellement
obscurantiste dont la crise généralisée ouvre contradictoirement à
l’humanité le chemin des Lumières pour tous ou bien celui de la déraison… Et du suicide de masse!
À PROPOS DE JOSEPH EPSTEIN – Note communiquée par Gilda Guibert, agrégée d’histoire.
Joseph Epstein, alias Colonel Gilles – Une des plus grandes figures de la Résistance Française
« Mort pour la France » – Chevalier de la Légion d’Honneur à titre posthume.
Joseph Epstein est sans aucun doute le plus méconnu des grands héros
de la Résistance française. Il en fut pourtant, reconnaissent de
nombreux témoins, un des plus grands stratèges militaires. Albert
Ouzoulias, chef d’état-major national des F.T.P., désignait le colonel
Gilles comme « Le plus grand officier de la Résistance armée française».
C’est en assumant le commandement en chef de tous les Francs-Tireurs
et Partisans Français (F.T.P.F) et des Francs-Tireurs et Partisans de
la Main-d’œuvre Immigrée, (F.T.P-M.O.I) de l’Ile-de-France, qu’Epstein
mit au point une tactique de guérilla urbaine qui s’avéra être des plus
efficaces contre les troupes d’occupation et les collaborateurs. Cette
tactique permit à tous ceux qui combattaient en ville et notamment aux
F.T.P-M.O.I, de porter les coups les plus spectaculaires et les plus
meurtriers à l’ennemi, qui considérait jusque là la France comme un
havre de paix et de plaisir pour le repos du guerrier allemand.
Un service très efficace, (mis en place suivant ses directives), assurait une réelle protection à ceux qui attaquaient l’ennemi.
Le respect de cette règle a permis de sauver la vie à de très
nombreux combattants FTP-MOI, c’est une des raisons pour laquelle 60 ans
après sa mort, les survivants de ces unités, continuent à se battre
pour qu’un hommage correspondant à la part qu’il a prise au sein de la
Résistance française lui soit rendu.
Comment cet homme que rien de destinait au métier des armes devint-il
ce grand chef de guerre ? Il convient pour le comprendre de remonter le
fil de sa courte vie.
Né le 16 octobre 1911 à Zamosc en Pologne dans une famille juive
aisée, petit-neveu du grand écrivain de langue yiddish, I. Peretz, le
jeune Epstein se heurte dès son plus jeune âge aux réalités politiques,
économiques et sociales de son pays.
La Pologne à peine reconstituée (1920) est confrontée à une crise
économique endémique qui ne cesse de s’aggraver. Les militaires y font
régner un régime des plus dictatoriaux et des plus répressifs, utilisant
notamment l’antisémitisme comme soupape de sécurité.
Le jeune Parti communiste polonais, quoique clandestin, lutte sur
tous les plans en faveur des conquêtes sociales, pour les libertés et
contre le racisme. Il porte les espoirs d’une grande partie de la
jeunesse juive. C’est ainsi que Joseph Epstein adhère aux Jeunesses
communistes dès l’âge de 14 ans. Militant actif et efficace, il n’en
poursuit pas moins de brillantes études et travaille afin d’obtenir un
licence de droit à la faculté de Varsovie, mais il est contraint à
l’exil à la suite d’une arrestation et d’une condamnation pour activité
subversive.
La Tchécoslovaquie lui refuse l’asile, il décide alors de venir en
France où il arrive en 1932. Il s’installe à Tours pour continuer ses
études et c’est là qu’il fait la connaissance de Paula, étudiante en
pharmacie, qui deviendra son épouse.
La montée du péril fasciste incite J. Epstein à poursuivre son combat
politique partout où il se trouve. Son militantisme lui attire de
nouveaux ennuis et le couple est contraint de partir à Bordeaux où enfin
Epstein peut terminer sa licence de droit.
Il n’aura pas le temps de commencer une carrière juridique, qu’en
Espagne éclate la guerre civile soutenue, côté franquiste, par Hitler et
Mussolini. J. Epstein est parmi les tout premiers volontaires à se
porter dès 1936 au secours de la République espagnole, avant même que ne
soient constituées les Brigades Internationales. Grièvement blessé à
Irun il est rapatrié en France où il consacre tout son temps à aider la
République espagnole.
En janvier 1938, il repart en Espagne, refuse un poste politique et
devient commandant d’une batterie d’artillerie qui se distingue dans la
bataille de l’Ebre, ce qui lui vaut une citation à l’ordre de l’armée.
Après la défaite des Républicains espagnols, il rentre en France. Il
est interné au camp de Gurs (Pyrénées orientales). Il s’en évade et
s’engage comme volontaire dans l’armée française en guerre.
Incorporé au 12e R.M.E. son unité est immédiatement
engagée dans les combats de la Somme et de l’Aisne. Il est fait
prisonnier début juin 1940. Il est enfermé dans un stalag près de
Leipzig d’où il s’évade et arrive à Paris le 25 décembre de la même
année.
Dès son retour, il reprend contact avec ses camarades du P.C.F. et
s’engage en Résistance. À la C.G.T. clandestine il est nommé responsable
des sabotages de l’économie de guerre. Remarqué pour son inlassable
activité, pour son courage et son esprit d’initiative, le Conseil
militaire du Front national le nomme en septembre 1942 commandant de la
principale région militaire de France, c’est-à-dire celle de la région
parisienne, ses deux adjoints sont Rol-Tanguy, commissaire politique et
Vallérand, commissaire technique.
Dès lors il va donner la mesure de ses capacités de stratège et de meneur d’hommes.
De septembre 1942 au 16 novembre 1943 date de son arrestation, Joseph
Epstein accumule les actions d’éclat et son bilan est exceptionnel.
Il met en place des détachements de F.T.P-M.O.I. qui étaient et
demeurent les figures emblématiques de la guérilla urbaine. Ces unités
sont souvent désignées par des spécialistes de l’histoire contemporaine
comme « Le fer de lance de la Résistance armée française ».
Le bilan prestigieux qu’il présente après quatorze mois de combat
(interrompu par son arrestation) parle de lui-même. C’est sous ses
directives que des hôtels, des restaurants, des cinémas réservés aux
troupes d’occupation et autres lieux de concentration de soldats
allemands sont attaqués à la bombe. Des voies ferrées, des garages, des
dépôts et des usines sont sabotés. Des formations militaires ou des
camions transportant des troupes sont attaqués à la grenade. Des
officiers supérieurs allemands sont exécutés, tels le docteur Ritter,
responsable en France du Service du travail obligatoire (S.T.O). etc.
Ce bilan aurait pu être beaucoup plus lourd, si les efforts de la
police, dite française (les sinistres Brigades spéciales), n’avaient
fini par réussir à démanteler totalement les groupes de F.T.P-M.O.I. de
la région parisienne.
Traqué et filé depuis des semaines, Manouchian responsable militaire
des FTP-MOI parisiens, avait rendez-vous le 16 novembre 1943 à Evry
Petit Bourg. (Grande banlieue parisienne) avec son chef hiérarchique
Joseph Epstein (colonel Gilles). Au moment de leur rencontre, ils furent
tous deux arrêtés par des inspecteurs de la police française.
Après son arrestation et celle de près d’une centaine de FTP-MOI, un
grand vide s’est installé, les opérations militaires et les attaques
contre les troupes d’occupation, qui avaient fait de Paris la vraie
capitale de la Résistance, ont pratiquement cessé.
Les policiers convaincus qu’Epstein occupait de hautes
responsabilités au sein de la Résistance l’ont immédiatement dissocié
des autres combattants de « L’Affiche Rouge ». Pendant des semaines et
des semaines il subit d’effroyables tortures (il eut la tête déformée et
écrasée par le casque de torture).
Bien qu’en liaison directe avec la direction nationale des F.T.P. pas
un mot ne sortit de sa bouche mutilée, aucun nom, même pas le sien par
crainte que la police ne découvrît sa femme Paula et son fils Georges.
S’il avait parlé, la police aurait pu remonter jusqu’à la direction
nationale des FTP (Tillon) risquant même d’arriver à celle du PCF
clandestin formée par Jacques Duclos et Benoît Frachon.
Malgré toutes ces tortures, il eut encore le courage d’accomplir un
dernier acte héroïque avant de mourir, en permettant l’évasion d’un de
ses compagnons d’internement sur le chemin du supplice. Il prépara même
sa propre évasion, mais celle-ci échoua, car le jour fixé Epstein fut
emmené au poteau d’exécution et fusillé le 11 avril 1944 au Mont-Valérien, un mois et demi après les fusillés de l’affiche rouge.
Il fut enterré à Ivry-sur-Seine, sous le nom de Joseph Andrei.
Il n’y a que quelques années qu’à la demande de mon père Léon Landini
le ministère des Anciens combattants fit apposer son véritable nom sur
sa tombe.
Et en février 2024, il entra enfin au Panthéon en compagnie de ses camarades de l’Affiche rouge.
Après Léon Landini qui nous a quittés il y a deux mois , Robert Birenbaum vient de le rejoindre.
En hommage à nos deux derniers FTP rediffusion de notre rencontre de février 2024
Les FTP ne faisaient pas dans la résilience ...
Guy et Robert Birenbaum présentent, "en famille",
le magnifique témoignage d'un des deux derniers FTP survivants
Pour commenter et approfondir cette superbe présentation de son livre par Robert Birenbaum,
Annie Lacroix-Riz nous a invités à relayer la très opportune et
instructive interview qu'elle vient de donner à Aude Lancelin, dans le
cadre des commémorations actuelles, remettant à l'honneur nos résistants
communistes.
Initialement publié sur le site "Quartier général" le 19 février 2024
À quelques jours de la panthéonisation des époux Manouchian, ce
mercredi 21 février, dont le souvenir imprègne la tristement célèbre «
Affiche rouge », l’hommage national emmené par Emmanuel Macron laisse
présager un accent mis sur leur origine arménienne plus que sur leur
engagement communiste, et une instrumentalisation de leurs actes de
bravoure. S’engageant à contre-courant des historiographies dominantes,
Annie Lacroix-Riz revient pour QG sur le récit méconnu des ces ardents
militants communistes d’origine immigrée, qui défendirent la France au
péril de leurs vies, avec une bravoure que beaucoup de « bons Français »
n’eurent jamais
Ce mercredi 21 février, à l’initiative de l’Elysée, Missak Manouchian,
leader de l’un des groupes des Francs-tireurs et Partisans-Main d’œuvre
immigrée (FTP-MOI) et son épouse Mélinée, elle aussi résistante,
entreront au Panthéon, haut lieu de la mémoire nationale française. Qui
étaient ces résistants communistes d’origine arménienne et quelle fut
l’efficacité de leur groupe contre l’occupant nazi ? Au-delà du cas
Manouchian, quelle fut la réalité du combat intérieur mené par les
communistes et à quelle date ce dernier commença-t-il? Quelle légitimité
a, par ailleurs, le pouvoir macroniste à célébrer des résistants
communistes immigrés alors même qu’il s’aligne sur les coordonnées de
l’extrême droite en matière migratoire, et utilise de longue date à
l’égard de ses opposants politiques des procédés de diabolisation guère
éloignés de ceux de la tristement célèbre « Affiche rouge« ?
Aude Lancelin s’est entretenue pour QG avec l’historienne Annie
Lacroix-Riz, auteur du « Choix de la Défaite » (Armand Colin), au sujet
du détournement de l’héritage communiste opéré par les présidents
successifs, de Nicolas Sarkozy en 2007 avec le jeune résistant
communiste Guy Môquet, jusqu’à Emmanuel Macron en 2024, avec l’épopée
admirable des Manouchian, qu’il s’apprête à célébrer à son profit.
Missak Manouchian, ouvrier, poète, militant communiste arménien et résistant en France durant l’occupation nazie
QG: Exécuté
par les nazis au Mont Valérien le 21 février 1944, le résistant
communiste Missak Manouchian était membre du groupe FTP-MOI (Francs
Tireurs et partisans-Main d’oeuvre Immigrée). Tout d’abord, pouvez-vous
nous expliquer ce qu’était ce groupe de résistance particulièrement
actif et déterminé qui initiera près de deux cents actions contre
l’occupant allemand en France ?
Annie Lacroix-Riz: C’est un des très nombreux groupes constitués par le PCF, entrés dans l’action armée
depuis l’été 1941, mais, j’y insiste, cet appel clairement daté à
l’action armée ne se confond pas avec le début de la Résistance
communiste. Les notices des militants communistes du dictionnaire
biographique Maitron, les recherches solides, locales ou non, démentent
la thèse, quasi universelle, d’une complicité voire d’une alliance entre
communistes et nazis de la signature du pacte de non-agression
germano-soviétique le 23 août 1939, et ce jusqu’au 22 juin 1941, date de
l’attaque allemande contre l’URSS. Nul ne s’était auparavant prononcé
en France pour la lutte armée contre l’occupant, que le PCF
resta seul à pratiquer. De Gaulle lui-même, entouré de cagoulards au
point de refuser d’accueillir Pierre Cotà
Londres, préférait une libération « militaire » franco-alliée à une
libération d’essence populaire, trop communiste: il déclara que les
attentats étaient inutiles et nuisibles, en arguant des exécutions
allemandes d’otages si coûteuses pour « le peuple français ». Cette
affirmation, ce brûlot plutôt, servit de couverture à la durable
privation d’armes de la Résistance intérieure par les Anglo-Américains.
Les sources policières, françaises (1939-1941) et allemandes (1940-1941) sont également formelles sur la non-rupture entre les deux phases.
Les militants communistes, français ou étrangers, étaient traqués par
la police depuis l’interdiction de la presse et des organisations
communistes, les 25 et 26 août 1939, un mois avant le décret Daladier
d’interdiction du PCF (le 26 septembre), au nom duquel la police
française arrêtait encore les communistes à l’été 1944. En mai 1941 eut
lieu la grande grève des mines du Nord, activement préparée par les
communistes depuis l’automne 1940, et le PCF annonça la constitution
d’un « Front national » contre l’envahisseur. La collaboration policière
franco-allemande contre les émigrés allemands, établie d’emblée,
s’était sérieusement renforcée à l’automne 1938 du « Munich intérieur ».
Apparemment interrompue depuis juillet 1939 par l’expulsion officielle
d’agents allemands, l’idylle reprit dès l’été 1940. L’occupant ne se
mêla pas, à son arrivée, de la chasse policière française aux
communistes, si zélée depuis la fin de l’été 1939, mais la collaboration
policière en vue de la chasse aux communistes est formellement établie
dès février-mars 1941 [1]. La thèse opposée dispose de la publicité
massive dont sont privées les recherches « déviantes ».
C’est
en 1943, après la victoire soviétique de Stalingrad qui galvanisa la
résistance armée communiste dans toute l’Europe occupée, que
s’illustrèrent définitivement les groupes d’action directe mis en place
en 1942. À Paris ou en région parisienne, cinq groupes étaient chargés
des attentats. Dans celui de Missak Manouchian, un des deux Arméniens
des 23 militants condamnés par un tribunal militaire allemand et des 22
exécutés en février 1944 au Mont-Valérien, figuraient six juifs
polonais, dont Marcel Rajman, trois juifs hongrois, une juive roumaine,
Olga Bancic [2],
cinq Italiens, un Espagnol, deux Polonais et trois Français non juifs.
Tous ces groupes urbains, à effectifs majoritairement étrangers, étaient
secondés par deux équipes de préparation et une équipe de médecins.
Affiche du groupe résistant Franc-Tireurs Partisans (FTP)
Dans sa thèse de 2003, Denis Peschanski – nommé « conseiller
historique » après la décision présidentielle de juin 2023 de
panthéonisation du couple Manouchian ‑, soulignait « l’effet militaire
extrêmement limité de la guérilla urbaine » animée par ces groupes
communistes d’un effectif global d’une à trois centaines [3]. Une
présentation biaisée: l’action armée, qui visait, à Paris, à transformer
la capitale de plaisir de l’occupant en enfer, et qui y parvint,
s’inscrivait dans l’action armée générale des Francs-Tireurs
Partisans, français et MOI, à travers la France, contre la machine de
guerre allemande et ses complices. Les sabotages d’usines et de voies
ferrées, calamiteux pour les transports et les effectifs de la
Wehrmacht, surtout dans le Sud-Est et le Sud-Ouest, eurent un « effet »
redoutable. Ils posèrent les métallurgistes et les cheminots en fer de
lance contre l’envahisseur des ouvriers de France, français et immigrés.
Sur la réussite de l’objectif communiste, Vichy, le BCRA de De Gaulle (Bureau Central de Renseignement et d’Action)
et les Allemands sont unanimes: les bombardements anglo-américains
étaient d’une inefficacité meurtrière (75.000 morts civils, sans aucune
perturbation pour la machine de guerre allemande); les « attentats
terroristes » privaient de toute sécurité, depuis 1943, les occupants et
leurs complices français. Abetz, le pourrisseur de la France des années
1930, représentant du Reich à Paris depuis juin 1940 (moins un an de
« pénitence berlinoise » après le débarquement américain en Afrique du
Nord), dressa en décembre 1943-janvier 1944 un tableau éloquent de
l’action des FTP, français ou MOI, contre la Wehrmacht et les usines
travaillant pour le Reich. Des centaines de « sabotages et attentats » mensuels, en croissance constante depuis avril 1943, bloquaient pour des semaines, voire des mois, usines, canaux, « lignes à haute tension d’importance essentielle »,
perturbant les transports de troupes et de marchandises ; des centaines
d’attentats frappaient les Allemands et leurs séides français. Les
rapports d’Abetz sont un hymne involontaire à la Résistance armée
communiste [4].
Tract d’un groupe résistant durant la Seconde guerre mondiale : « Jeunes!
Vous assistez aux derniers sursauts de l’oppresseur Boche! Montrez que
vous êtes des Français et prouvez que vous ne ferez rien pour aider la
bête à se relever. »
Les groupes « urbains » de combat se livraient aussi à ces actions, tel « Carmagnole-Liberté » de Lyon et du Sud-Est. Son seul survivant communiste, Léon Landini, 98 ans, qui en a conservé le drapeau (voir photo ici plus bas, NDLR),
n’a jamais été personnellement contacté par les services de la
présidence de la République, malgré plusieurs tentatives auprès d’elle
depuis l’annonce des cérémonies. Il en a pris acte le 16 février 2024
par une lettre ouverte à Emmanuel Macron.
Le
général Béthouart, fidèle de Vichy rallié aux Américains depuis leur
débarquement en Afrique du Nord, rallié à l’inévitable de Gaulle, avait,
en mai 1944, à la veille du débarquement anglo-américain du 6 juin, où
l’action militaire alliée était quasi nulle, établi l’apport militaire crucial de ces groupes au combat pour la libération de la France et de l’Europe. Ainsi depuis novembre 1943, « 1)
le front russe absorbait en moyenne 60% des effectifs terrestres de la
Wehrmacht (effort maximum atteignant 65% en janvier 1944 ); 2) le front
[anglo-américain] d’Italie n’absorbait que 5% à 7 ½% des effectifs; 3)
la crainte du deuxième front, les guérillas européennes en
immobilisaient 30% » [5]. Les Allemands avaient dû, dans une France désormais « à nouveau en guerre avec le Reich », étoffer leurs divisions de la Wehrmacht de 27 en novembre 1943 à 48 en avril 1944 [6].
La remarque vaut aussi pour les maquis, structure régionale liée à
l’établissement du Service du travail obligatoire (de fait depuis
septembre 1942, par décret du 16 février 1943 [7]), et dont l’effectif
sous direction communiste fut prédominant, voire exclusif, jusqu’au
printemps 1944. Sur l’efficacité de l’action armée, on est à cent lieues
du dédain de l’historien Claude Barbier pour le « mythe » d’une « bataille des Glières qui n’aurait pas eu lieu » [8].
Le
17 février dernier, l’ancien résistant Léon Landini, 98 ans, survivant
de la section lyonnaise, brandit le drapeau des FTP-MOI de la région
Rhône-Alpes
Pourquoi
avoir établi une distinction entre le groupe des FTP dits « français »
et celui des FTP-MOI, ce second groupe étant celui des résistants
immigrés et apatrides, et dépendant directement de Jacques Duclos,
numéro 2 du Parti communiste français ?
La distinction était liée à l’histoire du mouvement communiste
d’origine, avec la structuration prescrite en 1920 par la
3ème Internationale de Moscou aux PC déjà existants et à venir: ils
conserveraient leur base nationale, comme à l’époque de la
2ème Internationale mais rompraient formellement avec les règles et
pratiques des organisations, internationale et nationales, qui avaient
depuis 1914 soutenu « la guerre impérialiste ».
Une partie importante de la classe ouvrière de France est issue de
l’immigration depuis les années 1880-1890 (phase importante de
l’immigration italienne), et plus que jamais depuis le premier
après-guerre. Les étrangers furent chassés de leurs pays respectifs par
les crises – endémiques une décennie avant la Grande Dépression – et par
les persécutions politiques: Polonais catholiques d’origine paysanne,
recrutés par dizaines de milliers par le grand patronat du Comité des
Houillères, Italiens et, au fil des décennies, ressortissants, à forte
surreprésentation juive, des pays persécuteurs d’Europe centrale et
orientale (Polonais, Hongrois, Roumains, etc.). Pendant la crise, une
partie importante des ouvriers fut expulsée, dont les mineurs polonais
(militants communistes en tête), mais l’immigration progressa à nouveau
avec des milliers de juifs allemands depuis l’avènement nazi et, avant
et après la chute de l’Espagne républicaine, pas moins de 500.000
réfugiés espagnols. Les anciens combattants de la République
fourniraient une partie notable de l’action armée sous l’Occupation, aux
côtés d’antifascistes allemands.
Le jeune mouvement communiste, de recrutement essentiellement ouvrier,
accordait une importance majeure à ces travailleurs étrangers,
« importés » pour abaisser les salaires en France. Le syndicalisme
« raisonnable », CFTC et CGT, non seulement ne les défendit pas, mais
s’associa pendant la crise, sans plus d’explication, à la défense du
« Travail national ». Les communistes mobilisèrent leurs organisations,
faibles entre les défaites ouvrières de 1920 et 1935-36, au service de
l’idée d’une classe ouvrière unique, « de souche » ou non. Ils
intégrèrent ces travailleurs étrangers, classés par groupes de langues,
dans la Confédération générale du Travail unitaire (CGTU) fondée en 1923
[9]. C’est dans ce cadre que se forgea, depuis la seconde moitié des
années 1920, la « Main-d’œuvre immigrée », désignée couramment par son
sigle « MOI » depuis la décennie 1930. Elle joua du reste un rôle de
premier plan dans les Brigades internationales de la guerre d’Espagne
[10].
Insigne du syndicat « Confédération générale du Travail Unitaire » (CGTU)
Leur rôle décisif dans la défense de la France menacée par la guerre
prochaine avait été souligné sur le mode badin, par le ministre des
Affaires étrangères de Daladier, président du Conseil depuis avril 1938,
à savoir Georges Bonnet. Bonnet, « l’homme des banques », selon la
formule de l’aristocratique ambassadeur du Reich von Welczeck,
coqueluche des salons parisiens depuis sa nomination de 1936, ricanait
avec son hôte, à la mi-juin 1938, sur les pertes subies par « les
communistes de la banlieue rouge de Paris, en grande majorité étrangers,
qui avaient fourni un gros contingent des volontaires pour la Guerre
civile espagnole. Selon les rapports reçus, près de 80% de ces
volontaires avaient été tués ou étaient morts, de sorte que cette
banlieue était par bonheur désormais beaucoup moins peuplée »[11].
La décision de 1942 ‑ année décisive pour l’organisation des
Francs-Tireurs Partisans annoncée fin 1941 ‑ de créer une organisation
MOI prolongeait donc des pratiques vieilles de près de vingt ans. Quant
aux « apatrides », ils avaient été chez eux privés de nationalité comme
juifs, notamment par la Pologne du colonel Beck en 1938, furieusement
antisémite, avec la complicité active du gouvernement français, ravi de
leur fermer la porte. On connaît un peu la correspondance de 1938
Bonnet-Chautemps (ministre de l’Intérieur)-Léon Noël (ambassadeur à
Varsovie) sur les « Israélites orientaux » à écarter ou expulser, désormais en masse : « entrés en France dans l’intention de s’y établir en usant de procédés illicites ou frauduleux », frappés
de « déficiences physiques et même de tares héréditaires, ils
concourent, d’une manière anormale, à l’encombrement de nos
établissements hospitaliers ou d’assistance ». Leurs « méthodes
de travail, qui tiennent rarement compte des règlements en vigueur,
sont de nature à éliminer, notamment à Paris, l’artisan français, tout
en provoquant un abaissement de la qualité qui a été jusqu’ici, le trait
et l’arme essentielle de notre production artisanale ». Cette
littérature, qui semble empruntée aux archives de l’Occupation [12], n’a
rien à envier à celle de la France d’aujourd’hui. La Troisième
République agonisante, dont nombre de chefs laissèrent se mitonner la
dictature de Vichy, pratiquait ouvertement la chasse aux étrangers
depuis le cabinet Daladier (avril 1938). Elle les priva bientôt de tous
les droits possibles par un flot de décrets, expulsion incluse, depuis
mai 1938. Ils valent les nôtres.
Neville
Chamberlain (gauche), Premier Ministre anglais, Georges Bonnet
(centre), ministre des Affaires étrangères français, et Edouard Daladier
(droite), ministre des Armées, à Londres en septembre 1938
Au fil des années 1930, la propagande quotidienne avait mis l’accent
sur les étrangers juifs: après avoir maudit les prolétaires italiens et
les prolétaires juifs d’Europe centrale et orientale, la grande presse
(et pas seulement la fasciste officielle) se déchaîna à partir de 1933
contre les milliers de juifs allemands, d’origine plus bourgeoise et
intellectuelle, accusés de voler le pain des commerçants et des avocats
français. La chasse actuelle aux musulmans et autres « mal intégrés » reproduit la chasse aux étrangers de l’avant-guerre, « métèques indésirables »:
elle est calquée sur celle de Darquier de Pellepoix. Ce factieux du 6
février 1934, chef du « Rassemblement antijuif de France » (1936),
financé par le grand patronat et par l’Allemagne nazie, certifiait aux
petits commerçants parisiens que leurs malheurs venaient des immigrés
concurrents, juifs allemands ou autres. Les Allemands et Vichy en firent
en mai 1942 le chef du Commissariat général aux questions juives (fondé
de fait, spontanément, par Vichy dès décembre 1940).
La chasse « républicaine » aux immigrés avait fourni à Vichy l’appareil
dirigeant, les effectifs policiers et toutes les structures existantes
(dont les fichiers) indispensables à la traque allemande ou
franco-allemande des années 1940-1944, d’une efficacité redoutable. Les
persécuteurs policiers des immigrés de l’entre-deux-guerres y gagnèrent
des galons, tels les deux auteurs du « fichier juif », Jean François et
André Tulard, qui poursuivirent leur brillante carrière de la Préfecture
de police après la Libération. Quant aux policiers de la même
Préfecture de police, bourreaux d’origine des résistants communistes,
dont la « Résistance » avait presque toujours commencé au plus tôt le
19 août 1944, de Gaulle leur fit décerner en octobre, en toute
connaissance de cause, « un cordon rouge aux couleurs de la Légion d’honneur »
[13]. L’autre survivant de la Résistance communiste, le Parisien Robert
Birenbaum, rappelle dans ses Mémoires tout juste parues cet échange de
septembre 1944 avec deux policiers, porteurs de la médaille qui avait
précédé la fourragère : « Je sais comment vous vous êtes tous comportés quand les Allemands étaient là. À mes yeux, vous ne méritez aucune médaille. » [14]
La
fameuse « Affiche rouge » dénonçant ce groupe de résistants comme «
l’armée du crime », était accompagnée d’un tract violemment antisémite,
dénonçant (je cite) un « complot de l’Anti-France, rêve mondial du
sadisme juif », et affirmant : « si des Français pillent, volent,
sabotent et tuent, ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce
sont toujours des juifs qui les inspirent ». Au sein du groupe FTP-MOI,
on comptait beaucoup de juifs d’Europe centrale, hongrois ou polonais,
pourquoi ? Plus largement, on est frappé du fait que sur le millier de
résistants fusillés par l’occupant allemand au Mont-Valérien, 185
étaient étrangers, une proportion très supérieure à leur place au sein
de la la population français. Comment expliquez-vous cette
surreprésentation parmi les patriotes?
« L’
Affiche rouge », nom donné à une affiche de propagande allemande
placardée à 15.000 exemplaires en février 1944, où Manouchian se voit
présenté comme « chef de bande » et auteur de 56 attentats
Assurément,
les résistants communistes d’Europe centrale et orientale comptaient de
nombreux juifs, émigrés depuis les années 1920, particulièrement
résolus contre les Allemands et leurs séides: comme les Italiens
antifascistes, les Arméniens martyrisés en 1915 par les Turcs aidés de
leurs alliés allemands, et les républicains espagnols. La promotion
publicitaire du massacre du 21 janvier 1944, via « l’Affiche rouge » et
les tracts, résulte, elle, de l’obstination de l’occupant à marteler que
la Résistance n’était pas nationale ou française, mais étrangère et a fortiori juive. Abetz avait, dès décembre 1941 proposé une tactique pour limiter la Résistance armée nationale et patriotique en général, avec l’appui de Vichy.
Le
Reich misait sur la xénophobie et l’antisémitisme, à fortes racines
dans la France coloniale et importatrice de main-d’œuvre étrangère: les
élites et l’État français en faisaient grand usage depuis les années
1880 pour maintenir les salaires au plus bas, diviser et neutraliser
« ceux d’en bas ». Abetz avait été chargé par le service de Ribbentrop
dont il était le délégué quasi permanent à Paris depuis 1933, d’œuvrer
au pourrissement interne de la France, avec une équipe allemande qu’on
retrouva intacte en France depuis juin 1940. Les futurs occupants
s’étaient sans répit appliqués, au su et au vu de l’État républicain, à
faire flamber ce racisme institutionnel [15].
Bonus
: Sur le contexte historique de notre exception culturelle française
d'époque, celle du "pacte germano soviétique", le regretté Jean Levy
raconte :
Fin
1941, après les premiers attentats communistes d’octobre contre
l’occupant, Abetz, alors que Vichy désignait les otages requis (surtout
communistes, puisés dans les prisons où ils croupissaient depuis
septembre 1939), souligna pour Ribbentrop l’« intérêt politique » d’user du terme de « représailles » et de proscrire celui d’« exécutions » allemandes. Cette substitution sémantique aiderait à dénier tout caractère de résistance nationale à l’action communiste : « Les
attentats visent à donner l’impression à la population française et au
monde que le peuple français se dresse contre les autorités d’occupation
et contre l’idée d’une collaboration avec l’Allemagne. La radio russe
et la radio anglo-saxonne soulignent avec ostentation que les auteurs
des attentats sont des Français. Il s’ensuit que notre intérêt politique
est d’affirmer le contraire. Même quand il est prouvé clairement que
les auteurs sont des Français, il est bon de ne pas mettre cette
constatation en relief, mais de tenir compte de nos intérêts politiques,
et de prétendre qu’il s’agit exclusivement de juifs et d’agents à la
solde du service secret anglo-saxon et russe. […] Il serait donc bon
dans les communiqués signalant les exécutions de ne pas parler de
Français et de ne pas parler non plus d’otages, mais exclusivement de
représailles contre des juifs, et des agents du Secret Service et des
agents soviétiques. » [16]
Sur les vingt-trois militants exécutés au Mont-Valérien en février
1944, les Allemands distinguèrent donc soigneusement, via les dix de
l’Affiche rouge, sept juifs étrangers, auprès de trois de leurs autres
bêtes noires: un « communiste italien », un « Espagnol rouge », un « Arménien, chef de bande » (Manouchian).
Quelle
légitimité le pouvoir macroniste, qui entend depuis 2017 en remontrer à
la droite et à l’extrême droite en matière de sévérité migratoire, et
plus généralement, accompagne un glissement réactionnaire constant sur
tous les sujets, peut-il avoir à panthéoniser des figures de la
résistance telle que les Manouchian?
La présente présidence de la République souhaite entretenir sa
réputation de « gauche », après le vote massif de l’électorat de
celle-ci, au second tour de 2017 puis de 2022, consenti au nom de la
lutte contre le Front ou le Rassemblement National. Cette ligne,
soutenue par nombre d’universitaires en vue, s’est accompagnée
d’initiatives se réclamant du souci de vérité historique – concomitantes
de la restriction, depuis 2020, parfois spectaculaire, d’accès à des
fonds d’archives jusqu’alors déclassifiés. Elles ont mis en avant des
historiens se portant garants de la bonne foi présidentielle: sur la
Guerre d’Algérie, sur le génocide rwandais. Denis Peschanski, ancien
militant d’extrême gauche devenu élu socialiste, puis soutien
indéfectible de M. Macron, a été nommé « conseiller historique » de la
panthéonisation du couple Manouchian depuis son annonce de juin 2023. Il
semble faire droit à l’identité communiste des Manouchian [17], dont
l’opération en cours vide pourtant le contenu, sur fond général d’assaut
gouvernemental anti-immigration.
Le
23 novembre 2023, plusieurs intellectuels qu’on ne saurait qualifier
d’opposants au président de la République s’étaient émus du choix
exclusif du couple Manouchian, deux membres d’un groupe entier de « résistants internationalistes » qui, tous, avaient tant contribué « à la libération de la France et au rétablissement de la République »: « Missak Manouchian doit entrer au Panthéon avec tous ses camarades » [18].
On sait que l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) se voit accuser
d’antisémitisme et pourchassée, depuis le 7 octobre 2023, pour refuser
de confondre opposition à la guerre israélienne contre la Palestine et
antisémitisme. Elle juge, le 17 février 2024, que « panthéoniser les Manouchian », en les isolant de leur « groupe combattant, traqué, arrêté et torturé par la police française avant d’être livré à la Gestapo » et refuser de célébrer les 23 pour ce qu’ils ont été, des résistants communistes français et étrangers, juifs et non juifs, dont le « combat s’inscrit dans nos luttes antiracistes, antifascistes et anticolonialistes d’aujourd’hui », constitue une « trahison » [19]
On
se souvient que Nicolas Sarkozy, en 2007, avait également
instrumentalisé la mémoire du résistant Guy Môquet suscitant un scandale
chez un certain nombre d’intellectuels et d’historiens. Pour rappel, le
président de la République de l’époque avait annoncé que sa « première
décision de Président » serait de faire lire dans toutes les classes du
pays, en début d’année scolaire, la lettre à ses parents du jeune
résistant Guy Môquet avant son exécution. Un bon communiste est
apparemment un communiste mort… Pourquoi une tel empressement chez les
présidents néolibéraux à arracher les figures de la Résistance à leur
famille politique ?
Le Président de 2007 avait gommé l’appartenance communiste et l’antinazisme constant
de Guy Môquet avait disparu de la dernière lettre de Guy censée être
lue en classe, deux phrases essentielles adressées à son père Prosper,
déporté du « chemin de l’honneur », transféré depuis mars 1941 au bagne
de Maison-Carrée en Algérie [20] : « A toi petit papa, si je t’ai
fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une
dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que
tu m’as tracée. » Deux ans plus tard, en 2009, deux historiens
spécialisés dans le combat anticommuniste et la réhabilitation de la
police française publièrent du reste un brûlot célébré par les grands
médias pour son souci de vérité historique: le jeune communiste de 16
ans n’aurait pas été arrêté, le 13 octobre 1940, pour Résistance mais
pour appel à pactiser avec l’occupant nazi ‑thèse conforme au leitmotiv désormais inscrit dans les manuels d’histoire, unifiant nazisme, fascisme et communisme en un chapitre commun sur le « totalitarisme« .
Guy Môquet, figure de la résistance communiste française, fusillé à l’âge de 17 ans en octobre 1941
La campagne de presse en cours souligne l’identité arménienne
des Manouchian, choix conforme à la ligne officielle de soutien de
l’État arménien. Elle est muette sur le fait que les résistants communistes étrangers, de toutes nationalités,
ont compté parmi les plus éminents patriotes de France. Les pires
xénophobes, qui dénoncent quotidiennement les « islamistes » et le
« grand remplacement », antisémites patentés de naguère, et dont les
prescriptions contre le « droit du sol » sont désormais partagées par
l’État, se sont mués en champions (compromettants) des juifs. Ils ne
disent rien de l’immense contribution des communistes étrangers à la
Libération de la France, alors que les partis dits « nationaux », dont ils sont les héritiers directs, s’étaient roulés aux pieds de l’envahisseur.
Notons
aussi que le ralliement joyeux de grands notables juifs, tel le vénéré
Serge Klarsfeld, aux bons sentiments philosémites de la droite, modérée
ou extrême [21], n’est pas neuf. Les « métèques »
étaient méprisés des notables juifs, qui les tenaient, tel le rabbin
parisien Jacob Kaplan, très complaisant envers les Croix de Feu du très
fasciste De la Rocque [22], pour responsable de la poussée antisémite
des années 1930 en France. Le rôle d’Occupation de ces notables juifs
français, via l’Union générale des israélites de France (UGIF), est une
question historique strictement taboue en France : comme aux États-Unis
quand, en 1959, Raul Hilberg, pour avoir osé démontrer dans La destruction des juifs d’Europe que les Judische Räte
(Conseils juifs) avaient partout « accompagné » les déportations
allemandes, vit sa thèse rejetée par les presses universitaires de
Princeton conseillées par Hannah Arendt [23].
Le silence officiel règne à nouveau sur la contribution déterminante de
la police française au martyre des résistants communiste : pas un mot
n’est prononcé, y compris par le « conseiller historique »
présidentiel, pourtant spécialiste de Vichy, sur les Brigades spéciales
de la Préfecture de police. Ces complices quotidiennes de la Gestapo de
Knochen, qui disposait, elle, d’effectifs relativement faibles,
liquidèrent tous les groupes FTP de Paris fin 1943 et livrèrent leurs
militants suppliciés à l’occupant [24].
Après des décennies de mise en pièces de la discipline historique en
France, on prend, pour citer un autre poème d’Aragon, « les loups pour des chiens » [25], et inversement.
Propos recueillis par Aude Lancelin
[1] Voir, sources policières françaises à l’appui, le traitement
amical du chef policier de Berlin, Boemelburg, futur second de Knochen, in De Munich à Vichy, Paris, Armand Colin, 2008, index Boemelburg ; sur la collaboration d’Occupation, Les élites françaises, 1940-1944, Paris, Armand Colin, 2016, chapitre 5, et index Bömelburg.
[2] La 23e, la juive roumaine Olga Bancic, fut, selon la
pratique allemande courante depuis 1933 pour les femmes communistes,
décapitée à la hache le 10 mai 1944 à Stuttgart.
[3]Les camps français d’internement(1938-1946), Doctorat d’État, histoire, université Paris I, 2000.
[4] La Non-épuration en Francede 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, poche, 2023.
[5] Note 83 DN/2-S Béthouart, Alger, 13 mai 1944, citée in Les élites françaises.
[6] Déclaration (traduite) de von Rundstedt, commandant en chef du secteur Ouest, sur « La position du commandant suprême du front de l’Ouest et le mouvement de la résistance en France durant les années 1942-1944 »,
11 octobre 1945, W3, 359, AN, et note BP 5 des Renseignements généraux
de la Sûreté nationale, 14 août 1944, F7, 15307, AN, cit. ibid., p. 357-358.
[7] Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, 2013, chapitre 10.
[8] C. Barbier, Le maquis de Glières. Mythe et réalité,
Paris, Perrin, 2014, ancien doctorant d’Olivier Wieviorka. Les
associations d’anciens résistants des Glières » ont dénoncé une
recherche délibérément tronquée contre une bataille qui a effectivement
« eu lieu » : elle immobilisa « l’effectif de deux divisions » allemandes, en sus d’une masse de Français, officiels et auxiliaires (La Non-épuration, Annie Lacroix-Riz, chapitres 1-2).
[9]
Après deux années d’exclusion pure et simple de ses militants
(1921-1922) par les dirigeants de la CGT, tous membres du parti
socialiste-SFIO, affolés par la certitude de perdre la direction de la
centrale, Jean Bruhat, Marc Piolot, « 1917-1934 », Esquisse d’une histoire de la CGT, Paris, CGT, 1966 ; Bernard Georges et Denise Tintant, Léon Jouhaux, cinquante ans de syndicalisme, Paris, PUF, 1962, t. 1, chapitres X-XI et annexes ; les mêmes et Marie-Anne Renaud, Léon Jouhaux dans le mouvement syndical français, Paris, PUF, 1979.
[10] Rémi Skoutelsky, L’espoir guidait leurs pas : les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939, Paris, Grasset, 1998.
[11] Dépêche Welczeck, Paris, 17 juin 1938, traduite par Annie Lacroix-Riz, Documents on German Foreign Policy, série D, vol. II, p. 416-417, cit. in LeChoix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, réédition augmentée, en poche, 2024.
[12] Dépêche de Bonnet à Sarraut, 28 avril 1938, SDN 2173, MAE, cit. in De Munich à Vichy, p. 95-96 ; Vicky Caron, Uneasy asylum : France and the Jewish Refugee crisis, 1933-1942, Stanford, Stanford University Press, 1999, traduit, une rareté : L’Asile incertain. La crise des réfugiés juifs en France, 1933-1942, Paris, Tallandier, 2008.
[14] « Ils n’osèrent pas me contredire et je crus bien lire de la honte sur leur visage », 16 ans, résistant, Paris, Stock, 2024, p. 153. La honte fut fugace : sur la non-épuration spectaculaire de la police française, voir La Non-épuration en Francede 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz.
[15] Op. cit. aux notes 11-12.
[16] Rapport Abetz 2764, 7 décembre 1941, traduit par, W3, vol. 355, archives de Berlin, AN.
[19] « Panthéoniser les Manouchian, c’est les trahir », communiqué, 17 février 2024.
[20] Emprisonné depuis le 8 octobre 1939, Prosper Môquet fut, sous
Daladier, comme tous les élus communistes traqués sous Daladier puis
sous Reynaud, déchu de son mandat en janvier 1940 ; sous Paul Reynaud,
il fut condamné comme ses pairs députés communistes, le 3 avril 1940,
par un tribunal militaire de la République française, à cinq ans de
prison, voir Florimond Bonte, Le Chemin de l’honneur – De la Chambre des députés aux prisons de France et au bagne d’Afrique, Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 1949.
[22] Toute la grande presse, audiovisuelle et écrite, du 9 novembre 2023, s’en est faite l’écho.
[23] Même sa fiche Wikipédia
est explicite sur cette adhésion d’avant-guerre et sur sa complaisance
pour Vichy. La mère d’Annie Lacroix-Riz, juive de Belleville, dont le
père et une partie de la famille avaient été assassinés à Auschwitz, le
détestait, tant pour son adhésion aux Croix de Feu que pour son discours
permanent d’après-guerre sur « les martyrs de notre foi ».
[24] Hilberg n’a jamais pardonné à Hannah Arendt, la madone du
« totalitarisme », qu’il jugeait sans foi ni loi, sa responsabilité dans
le rejet par la Princeton University Press de sa grande thèse, futur
succès d’édition planétaire. Consultée et gratifiée d’« un chèque » par
le directeur de ces éditions, Gordon Hubel, « pour juger du manuscrit », elle avait argué, le 8 avril 1959, que trois autres historiens « avaient [déjà] épuisé le sujet ».
Hubel s’était référé à cette grande historienne présumée des juifs pour
refuser le texte. Après avoir, en 1961, couvert le procès Eichmann pour
le New Yorker, Arendt en fit, quelques mois plus tard, un livre, Eichmann à Jérusalem, pompeusement sous-titré Rapport sur la banalité du mal,
et sans aucune note. En 1964, où la notoriété d’Hilberg avait grandi,
en parut une nouvelle édition, « revue et augmentée », toujours
dépourvue de notes et annexes documentaires. Elle se référa alors, dans
« un post-scriptum », à deux ouvrages, l’un, par l’importance cardinale
duquel elle avait justifié son refus de 1959 du manuscrit d’Hilberg, et
l’autre, qu’elle osa recommander « plus encore, LaDestruction des juifs d’Europe
de Raul Hilberg ». Hilberg, après avoir résumé « ce qu’avait accompli
cet individu [Eichmann] avec un personnel réduit », et éreinté Arendt et
ses sornettes, conclut qu’« il n’y avait aucune “banalité” dans ce “mal” », La politique de la mémoire, Paris, Gallimard, 1996.
[25] « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », Le Roman inachevé, Paris, Gallimard, 1956 (un an après « L’Affiche rouge »).
Hace 80 años, el 11 de abril de 1945, unidades de la 4ª División
Blindada del general George S. Patton, de las fuerzas armadas
estadounidenses, se dirigieron hacia la ciudad de Weimar (Alemania),
donde se encontraba el campo de concentración de Buchenwald. Finalmente,
las tropas de Patton tomaron el control del campo, pero los testimonios
de los soldados, recogidos más tarde por historiadores, sugieren que no
fueron los tanques estadounidenses los que liberaron Buchenwald: el
campo ya había sido tomado por la organización y el coraje de los
prisioneros, quienes aprovecharon la huida de los soldados alemanes ante
el avance aliado.
Las personas prisioneras políticas en el campo de concentración de Buchenwald se habían organizado en Kampfgruppen [grupos
de combate]. Utilizaron un arsenal de armas ocultas para promover un
levantamiento dentro del campo, desarmar a los guardias nazis y tomar la
torre de entrada. Desde allí, izaron una bandera blanca y formaron un
anillo alrededor del campo para informar a las tropas estadounidenses
que ya lo habían liberado. Das Lager hatte sich selbst befreit, dijeron: “el campo se liberó a sí mismo”.
No fue solo en Buchenwald donde hubo rebeliones. En agosto de 1943,
lxs prisionerxs de Treblinka se alzaron en una rebelión armada y, a
pesar de ser acribilladxs, obligaron a los nazis a cerrar este repulsivo
campo de exterminio (en el que fueron asesinadas casi un millón de
personas judías).
El Ejército Rojo de la Unión Soviética y las fuerzas estadounidenses
también liberaron varios campos, la mayoría de ellos horrendos centros
de exterminio del Holocausto. Las tropas estadounidenses liberaron
Dachau en abril de 1945, pero fue el Ejército Rojo quien abrió las
puertas de la mayoría de los peores campos, como Majdanek (julio de
1944) y Auschwitz (enero de 1945) en Polonia, Sachsenhausen y
Ravensbrück (abril de 1945) en Alemania.
Dominik Černý (Checoslovaquia), K.L. Dora: Bydlení ve štole [K. L. Dora: Viviendo en el túnel]), 1953.
En julio de 1937, el régimen nazi trasladó prisioneros desde
Sachsenhausen a una zona cercana a Weimar (ciudad natal de Johann
Wolfgang von Goethe y Friedrich Schiller y también lugar donde se firmó
la Constitución alemana de 1919). Lxs prisionerxs despejaron casi 400
acres de bosque para construir un campo de concentración con capacidad
para 8.000 personas, a quienes el comandante nazi Hermann Pister
(1942–1945) utilizó para experimentación médica y trabajo forzado. Al
momento del cierre del campo, ocho años después, casi 280.000 personas
habían pasado por allí (en su mayoría comunistas, socialdemócratas,
pueblos romaní y sinti, judíxs y disidencias cristianas). A fines de
1943, los nazis fusilaron a cerca de 8.500 prisioneros de guerra
soviéticos en el campo y asesinaron a muchxs comunistas y
socialdemócratas. Se estima que el régimen nazi asesinó en total a
56.000 prisioneras y prisioneros en este campo, incluyendo a Ernst
Thälmann, dirigente del Partido Comunista de Alemania (KPD), quien fue
ejecutado el 18 de agosto de 1944 tras pasar once años en confinamiento
solitario.
Sin embargo, Buchenwald no fue un campo de exterminio como Majdanek o
Auschwitz. No formó parte directa de la abominable “solución final a la
cuestión judía” (Endlösung der judenfrage) de Adolf Hitler.
Dentro de Buchenwald, comunistas y socialdemócratas establecieron el
Comité Internacional del Campo para organizar su vida cotidiana en
cautiverio y llevar a cabo actos de sabotaje y resistencia (incluidos,
de manera notable, ataques a las fábricas de armamento cercanas). Con el
tiempo, esta organización evolucionó hasta convertirse en el Comité del
Frente Popular, creado en 1944, con cuatro dirigentes: Hermann Brill
(Frente Popular Alemán), Werner Hilpert (Demócrata Cristiano), Ernst
Thape (Socialdemócrata) y Walter Wolf (Partido Comunista de Alemania).
Lo más notable de esta iniciativa fue que, pese a encontrarse en
condición de prisionerxs, el comité ya había comenzado a debatir el
posible futuro de una nueva Alemania, completamente desnazificada y
basada en una economía cooperativa. Mientras estuvo en Buchenwald,
Walter Wolf escribió ACritique of Unreason: On the Analysis of National Socialist Pseudo-Philosophy [Una crítica de la sinrazón: Sobre el análisis de la seudo filosofía nacionalsocialista].
Nachum Bandel (Ucrania), Block 51. Buchenwald. Small Camp [Block 51. Buchenwald. Campo pequeño], 1947.
Una semana después que lxs prisionerxs liberaran Buchenwald,
colocaron una escultura de madera cerca del campo como símbolo de su
resistencia antifascista. Querían que el campo de concentración no fuera
recordado solo por las muertes, sino también por su resiliencia durante
el encarcelamiento y por su auto-liberación. En 1945, las prisioneras y
prisioneros ya habían formulado el Juramento de Buchenwald, que se
convirtió en su credo: “Solo abandonaremos la lucha cuando la última
persona culpable haya sido juzgada por el tribunal de todas las
naciones. La destrucción total del nazismo, hasta sus raíces, es nuestra
consigna. La construcción de un mundo nuevo, de paz y libertad, es
nuestro ideal”.
El campo de concentración, ubicado entonces en la República
Democrática Alemana (RDA o Alemania Oriental), fue convertido en una
prisión para nazis que esperaban sus juicios. Algunos de ellos fueron
ejecutados por sus crímenes, entre ellos, el alcalde de Weimar, Karl
Otto Koch, quien había organizado el arresto de judíxs en la ciudad en
1941. Mientras tanto, al otro lado de la Cortina de Hierro, la República
Federal de Alemania (Alemania Occidental) incorporó rápidamente a ex
integrantes del régimen nazi en la burocracia estatal, al punto que dos
tercios del personal superior de la Bundeskriminalamt (Oficina
Federal de Policía Criminal) estaban compuestos por ex nazis. A medida
que el proceso de juicios y castigos llegaba a su fin, los restos de
Buchenwald pasaron a formar parte del proyecto de memoria pública en la
RDA.
Ilse Häfner-Mode (Alemania), Portrait of a Woman in Front of a Wooden Door [Retrato de una mujer frente a una puerta de madera], s/f.
En 1958, Otto Grotewohl, socialdemócrata y primer ministro de la RDA,
abrió el campo para que cientos de miles de trabajadoras, trabajadores y
escolares lo visitaran, recorrieran sus instalaciones, escucharan los
relatos, tanto de las atrocidades como de la resistencia y se
comprometieran con el antifascismo. Ese mismo año, el ex prisionero
Bruno Apitz publicó Desnudo entre lobos, novela que narra cómo el
movimiento de resistencia en el campo escondió a un niño pequeño,
asumiendo un gran riesgo y cómo más tarde ese mismo movimiento tomó el
control del campo en 1945. La novela fue adaptada al cine en la RDA por
Frank Beyer en 1963. La historia se basaba en el testimonio real de
Stefan Jerzy Zweig, un niño que fue ocultado por lxs prisionerxs para
evitar que fuera deportado a Auschwitz. Zweig sobrevivió al horror y
falleció en Viena en 2024, a los 81 años.
La RDA forjó su cultura nacional en torno al tema del antifascismo.
En 1949, el Ministerio de Educación Popular instó a las escuelas a
construir un calendario de actividades centrado en la lucha
antifascista, en lugar de en las festividades religiosas. Por ejemplo,
se promovía el Día Mundial por la Paz en lugar del Fasching [Martes de carnaval]. La antigua Jugendweihe [ceremonia
de iniciación juvenil] fue transformada, dejó de ser únicamente un rito
de paso para convertirse en una afirmación del compromiso de las y los
jóvenes con el antifascismo. Las escuelas organizaban salidas
pedagógicas a Buchenwald, Ravensbrück y Sachsenhausen, donde el
estudiantado podía conocer de cerca la atrocidad del fascismo y cultivar
valores humanistas y socialistas. Fue una poderosa práctica de
transformación social para una cultura que había sido arrastrada al
nazismo.
Herbert Sandberg (Alemania), We Didn’t Know [No lo sabíamos], 1964.
Cuando Alemania Occidental anexó a la República Democrática Alemana
(RDA) en 1990, comenzó un proceso de desmantelamiento de los avances en
materia de antifascismo desarrollados en la RDA. Buchenwald se convirtió
en el epicentro de este ejercicio. En primer lugar, la dirección del
campo se volvió objeto de controversia. La doctora Irmgard Seidel, quien
había asumido la dirección tras el ex prisionero del KPD Klaus
Trostorff en 1988, se enteró por un artículo de prensa de que había sido
destituida (investigando archivos de las SS, la doctora Seidel había descubierto que
hubo 28.000 mujeres prisioneras en Buchenwald que trabajaron como mano
de obra esclavizada, en su mayoría en fábricas de armamento). Fue
reemplazada por Ulrich Schneider, quien más tarde también fue removido,
luego de que se revelara que había sido miembro del Partido Comunista en
Alemania Occidental. A él lo sucedió Thomas Hofmann, suficientemente
anticomunista como para complacer a las nuevas autoridades políticas.
En segundo lugar, la orientación antifascista de la memoria pública
debía ser modificada para promover el anticomunismo, lo que incluyó
minimizar el memorial dedicado a Ernst Thälmann. Se puso un nuevo
énfasis en el uso que hizo la Unión Soviética de Buchenwald como prisión
para nazis.
Historiadores provenientes de Alemania Occidental comenzaron a
publicar relatos que sostenían que fueron los soldados de Patton y no
lxs prisionerxs, quienes liberaron el campo (esta es, por ejemplo, la
interpretación del influyente libro de Manfred Overesch Buchenwald und die DDR. Oder die Suche nach Selbstlegitimation [Buchenwald
y la RDA, o la búsqueda de la autolegitimación], publicado en 1995). En
junio de 1991, el canciller alemán Helmut Kohl presidió una ceremonia
para instalar seis grandes cruces en memoria de las víctimas de “la
dictadura del terror comunista” y se refirió a los crímenes nazis como
si fueran equivalentes a las acciones de la Unión Soviética.
Entre 1991 y 1992, el historiador alemán Eberhard Jäckel encabezó una
comisión para reescribir la historia de Buchenwald, lo que incluyó
acusaciones contra prisionerxs comunistas de haber colaborado con los
nazis y la conmemoración de las “víctimas” de la prisión antifascista.
Esta reordenación oficial de los hechos históricos tuvo por objetivo
elevar a los fascistas y deslegitimar a quienes los resistieron. Este
tipo de revisionismo histórico ha alcanzado nuevas dimensiones en los
últimos años: representantes diplomáticos de Rusia y Bielorrusia —dos
antiguas repúblicas soviéticas— han sido excluidos de los actos
conmemorativos anuales. En los discursos pronunciados en el memorial, se
ha equiparado a los campos de concentración nazis con los campos de
trabajo soviéticos. Mientras tanto, las banderas de Israel se exhiben
abiertamente en Buchenwald, pero se ha prohibido la entrada a personas
que usan la keffiyeh y se ha reprimido cualquier mención del genocidio en Palestina.
En la década de 1950, artistas comunistas colaboraron para erigir
memoriales en Buchenwald que conmemoraran la lucha antifascista. Los
escultores René Graetz, Waldemar Grzimek y Hans Kies crearon estelas con
relieves, en cuyos dorsos grabaron un poema de Johannes R. Becher,
primer ministro de Cultura de la RDA:
Thälmann vió lo que un día ocurrió:
Desenterraron las armas que habían escondido.
De la tumba se levantaron lxs condenadxs,
Miren sus brazos extendidos como un llamado.
Miren el memorial que de mil formas grita,
evocando nuestras luchas presentes y pasadas.
Los muertos advierten: ¡Recuerden Buchenwald!
En este boletín, las pinturas son obra de ex prisionerxs de Buchenwald y la fotografía muestra La revuelta de los prisionerxs, escultura en bronce de Fritz Cremer —militante del KPD desde 1929— que representa la autoliberación del campo.
Vijay Prashad
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La insurrección victoriosa de Buchenwald del 11 de abril 1945, por Boris Taslitzsky