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mercredi 28 janvier 2026

Emplois, salaires : l'étude qui casse les idées reçues sur les effets de l'immigration

SOURCE: https://www.lesechos.fr/economie-france/social/emplois-salaires-letude-qui-casse-les-idees-recues-sur-les-effets-de-limmigration

Présenté ce mardi, un ouvrage du Cepii fait la synthèse de cinquante ans d'études académiques sur les effets de l'immigration sur les marchés du travail, en France notamment. Principale conclusion : un effet neutre sur les salaires et l'emploi des natifs du pays d'accueil, sauf pour les moins qualifiés.

Pour les chercheurs du Cepii, une hausse de la population active liée à l'immigration ne va pas obligatoirement se traduire par une dégradation du marché du travail.
Pour les chercheurs du Cepii, une hausse de la population active liée à l'immigration ne va pas obligatoirement se traduire par une dégradation du marché du travail. (Photo Stephane Audras/REA)

 

 

Par Alain Ruello  Publié le 27 janv. 2026 

Quels sont les effets de l'immigration sur les marchés du travail des pays d'accueil ? Controversée, sensible et semée d'embûches, cette question traverse les sociétés occidentales depuis les grandes vagues d'industrialisation du XIXe siècle. Même si le débat public en France porte aujourd'hui plus sur le coût social et l'impact culturel que sur l'emploi, un ouvrage du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii) apporte une réponse plutôt positive sur ce point, à contre-courant de certaines idées reçues.

Hasard du calendrier, cet ouvrage publié aux éditions Sciences Po a été présenté alors que le ministère de l'Intérieur dévoilait, ce mardi, les statistiques de l'immigration en 2025. Son intérêt ? Faire une synthèse de cinquante ans études académiques en la matière, a mis en avant l'un de ses coauteurs, Hillel Rapoport, professeur à l'Ecole d'économie de Paris notamment.

Consommateurs, innovateurs ou entrepreneurs

« Intuitivement, on pense qu'un afflux de travailleurs immigrés va provoquer une baisse des salaires et de l'emploi des natifs. Ce n'est pas ce qu'on trouve », a-t-il expliqué. Plusieurs raisons à cela.

D'abord parce que le marché du travail n'est pas un marché concurrentiel de pure offre et demande. Il est soumis à de nombreuses réglementations, sur les salaires par exemple comme en France. Les travailleurs, ensuite, ne sont pas interchangeables entre eux. Il existe des complémentarités, même au sein d'une même catégorie, celle des plus formés par exemple.

Les immigrés, qui plus est, ne s'installent pas dans un pays par hasard. « Ils vont là ou la situation est la plus prometteuse », toujours selon Hillel Rapoport. Dernière raison avancée, au-delà de leur statut de travailleur, ce sont aussi des consommateurs, voire des innovateurs ou des investisseurs.

« Le volume d'emplois d'une économie n'est pas fixe dans le temps et il est proportionnel à la population active », a ajouté Anthony Edo, chercheur au Cepii et autre coauteur de l'ouvrage. En clair, une hausse de la population active liée à l'immigration ne va pas obligatoirement se traduire par une dégradation du marché du travail. « Dans beaucoup de pays, la part des immigrés qui entreprennent est au moins égale à celle des natifs », a-t-il assuré.

Concurrence entre immigrés

De tout cela, il ressort que l'immigration fait grossir une économie sans dégrader le salaire moyen des natifs : l'impact sur les premiers d'une hausse de 1 % de la population active liée à l'immigration ne dépasse jamais + ou - 1 %. La concurrence sur le marché du travail avec les natifs reste faible. Elle joue surtout entre immigrés, au détriment de ceux arrivés avec les vagues précédentes, selon certaines études.

Attention, ont prévenu les deux chercheurs, ces résultats ne sont pas forcément transposables en cas de choc massif lié à des bouleversements géopolitiques, comme lorsque des centaines de milliers de Syriens se sont réfugiés en Turquie. Les auteurs se réfèrent aussi à une étude américaine de 1992 sur les rapatriés d'Algérie dans les années 1960 en France (environ 1 million entre 1962 et 1968). Dans ce cas, les effets sur le salaire et l'emploi des natifs ont été négatifs (hausse du taux de chômage de 0,3 point de pourcentage et baisse des salaires de 1,3 %), mais ils se sont estompés au bout de quelques années.

Le travail du Cepii confirme une récente étude de l'Insee sur la valeur ajoutée macroéconomique de l'immigration, en France notamment. Pour autant, un effet moyen proche de zéro (globalement neutre) ne va pas sans « effets redistributifs » avec des gagnants et des perdants. Tout dépend de la structure de qualification des deux populations.

« On sait par exemple que l'immigration va avoir tendance à réduire les salaires et l'emploi des natifs qui ont les mêmes niveaux de qualification. On sait aussi qu'elle va avoir tendance à les augmenter pour ceux qui ont des qualifications complémentaires à celles des immigrés », a illustré Anthony Edo.

Stratégie de puissance

L'exemple des Etats-Unis dans les années 1990 montre que l'immigration, alors faiblement qualifiée, a joué négativement pour les Américains de même niveau, positivement pour les autres. « Ce qu'on l'a observé après avoir recensé des dizaines d'études, c'est que les natifs les moins qualifiés sont tout de même les plus vulnérables », toujours selon le chercheur. Le constat vaut pour la France avec les ouvriers moins qualifiés. « Ces effets redistributifs ne doivent pas être négligés car ils peuvent être très importants politiquement », a insisté Hillel Rapoport.

De tout cela, ce dernier en déduit qu'un pays doit penser l'immigration comme un levier de stratégie de croissance, et non pas sous le seul angle démographique. « Sinon il y aura un coût comme le montrera ce qui se passe aux Etats-Unis », anticipe-t-il, en référence à la politique d'expulsion massive de l'administration Trump. Et Anthony Edo de citer une étude sur les effets plutôt négatifs sur l'économie américaine du renvoi de plus 400.000 travailleurs en situation régulière entre 2008 et 2012.

Alain Ruello