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dimanche 11 octobre 2026

La Cinémathèque française en 1962

 


Jean Herman
France / 1962 / 8:55

Vue par un jeune réalisateur, la Cinémathèque française en 1962 : sa salle de projection de la rue d'Ulm, ses bureaux de la rue de Courcelles, son personnel (Lotte Eisner, Mary Meerson, Marie Epstein, ...) et le gardien des lieux, Henri Langlois.

Épisode appartenant au film Chroniques de France n° 2 (1962), mais le titre seul a fait l'objet d'une sortie en tant que court métrage à part entière en 1964. Numérisation et étalonnage réalisés par la Cinémathèque française d'après négatif et matériel de tirage déposés par Les Documents cinématographiques en 2015. Remerciements particuliers à Brigitte Berg.


1962 est une année qui compte pour la Cinémathèque française, toute auréolée du prestige récent d'avoir été l'« école de la Nouvelle Vague » ou, comme il est dit dans ce film court, le foyer des « jeunes hommes qui portent en eux le cinéma de demain ». En 1962, Henri Langlois, officiellement secrétaire général d'une association qu'il dirige depuis sa fondation, donne de longs et passionnants entretiens au Monde et aux Cahiers du cinéma. Un « patron » de la cinéphilie certes, mais aussi méfiant (« Est-ce que vous avez des ennemis ? – Écoutez, il ne faut pas poser des questions pareilles ! ») et secrètement inquiet de savoir sa Cinémathèque dans le collimateur de la Cour des comptes. En 1962 encore, les invités prestigieux se succèdent, ainsi Buster Keaton qui pleure rue d'Ulm en recevant l'ovation d'une jeunesse qui lui vouait un culte sans qu'il le sache. On la voit, cette jeunesse de 1962, dans le film de Jean Herman, 29 ans, diplômé de l'IDHEC, assistant réalisateur de Rossellini pendant son voyage en Inde, plus tard écrivain connu sous le nom de Jean Vautrin. Et comme cette jeunesse, son film est reconnaissant au Langlois d'hier et d'aujourd'hui, mais avec un ton et d'une manière drolatique, voire caustique, évitant ainsi heureusement le piège de la génuflexion et de la révérence devant le « grand homme » qui, lui-même, passait son temps à contester l'ordre établi. De l'ordre, on voit bien qu'il y en a peu rue de Courcelles, à la fois bureaux de la Cinémathèque et lieu d'exposition, sorte de repaire où vivent en reclus, affairés à des tâches mystérieuses, des hommes et des femmes au milieu d'objets extraordinaires, vus comme à la dérobée : théâtre optique, fusil chronophotographique, manteau de Lola Montès, zootrope, étoile de mer dans son bain révélateur, kinétoscope, momies et mannequins de cire... La Cinémathèque, c'est le cabinet du docteur Caligari et la caverne d'Ali Baba, c'est aussi le siège de l'obsession d'un homme aux yeux cernés : « J'ai horreur des collectionneurs, je suis un monsieur qui veut sauver des films, mais des films pour les montrer ! »

Bernard Benoliel

Caja de Resistencia (Concha Barquero, Alejandro Alvarado, 2024)

 


Caja de resistencia (2024) es un documental español dirigido por Concha Barquero y Alejandro Alvarado. [1, 2]
De qué trata
  • Homenaje a Fernando Ruiz Vergara: La película rescata la figura y los proyectos inacabados del cineasta andaluz Fernando Ruiz Vergara, conocido por dirigir el polémico documental Rocío (1980). [1, 2, 3]
  • La censura de Rocío: El documental Rocío fue censurado y procesado judicialmente en los inicios de la democracia por señalar las relaciones entre el poder político, económico y religioso en Andalucía. Tras una sentencia del Tribunal Supremo, la obra original sufrió cortes y prohibiciones que truncaron la carrera de Ruiz Vergara, impidiéndole volver a filmar. [1, 2, 3, 4]
  • Arqueología de ideas: Caja de resistencia explora los guiones, bocetos y notas que el director dejó tras su fallecimiento, fabulando y dando vida cinematográfica a esas películas que nunca pudo rodar. [1, 2, 3]

"Rudolf HESS": Le dossier britannique qui restera fermé jusqu’en 2070

Pour comprendre le présent il faut comprendre le passé dans ses moindres détails.
Le 14 mai 1938, la sélection de football d'Angleterre a effectué le salut nazi avant un match à Berlin, qu'ils allaient disputer contre l'Allemagne nazie, en signe de respect envers Hitler.
Le gouvernement britannique a ordonné aux footballeurs de le faire dans l'ambiance de concorde avec les nazis ; en fait, à peine quelques mois plus tard, les Britanniques, de concert avec les Français, signeraient l'Accord de Munich où ils collaboreraient avec Hitler et lui offriraient les Sudètes de Tchécoslovaquie.
C'était là le camp des pays capitalistes alliés, en réalité... et non les contes de *Saving Private Ryan* qui édulcorent la réalité. 
 
***  

Les Parts d’Ombre de l’Histoire avec Éric Branca. Dans ce nouvel épisode, il revient sur la nuit du 10 au 11 mai 1941, où Rudolf Hess, dauphin d’Hitler, saute en parachute en Écosse après la panne de son Messerschmitt 110. Il demande à voir le duc de Hamilton, rencontré en 1936 à Berlin, et lui propose une paix séparée : la Grande-Bretagne garderait son empire si elle quittait la guerre. L’offre n’aboutit pas, Hess est arrêté, interrogé, puis condamné à perpétuité à Nuremberg.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anglo-German_Fellowship

« Les Anglais n’ont jamais voulu libérer Hess, car il en savait trop sur les rapports entre une certaine élite britannique et les nazis. Il en savait tellement que dans les archives britanniques le dossier Hess est incommunicable jusqu’en 2070, soit 130 ans après la fin de la guerre ! C’est inimaginable, ça ne s’est jamais vu. »
« Grâce à François Delpla et à son dernier ouvrage sur Hitler, je suis désormais convaincu que le leader allemand était parfaitement au courant de ce que Hess avait fait. Dès lors que l’opération de ce dernier avait échoué et que Churchill avait rameuté la presse pour l’annoncer, Hitler ne pouvait pas faire autrement que de faire passer Hess pour fou. »
Éric Branca revient sur les zones d’ombre entourant l’affaire Rudolf Hess et avance l’hypothèse que certaines informations concernant ses liens avec des responsables britanniques auraient pu justifier le maintien de documents sous accès restreint. Il s’appuie également sur les travaux de François Delpla pour défendre l’idée qu’Hitler aurait été informé de la démarche de Hess et aurait ensuite choisi de le présenter comme un homme devenu fou.

COMMENT LE COUPLE LANG-MOLLARD A « TUÉ LA PEINTURE » DANS LES ANNÉES 80

 
 
You said:
En France, les années 70 représentent-elles la dernière période faste pour la peinture vivante, en particulier figurative ?

Copilot said:
Oui, à bien des égards, on peut considérer les années 1970 comme la dernière grande période de centralité institutionnelle de la peinture figurative vivante en France, mais avec plusieurs nuances importantes.
Pourquoi les années 1970 apparaissent comme un dernier âge d'or ?
Durant les années 1960 et 1970, la peinture demeure encore l'un des médiums dominants du monde de l'art. Même lorsque l'avant-garde privilégie le conceptualisme, l'art minimal ou les pratiques performatives, de nombreux peintres figuratifs occupent encore une place visible dans les galeries, les salons, la critique et les collections publiques.
Cette période est marquée par plusieurs phénomènes simultanés : la persistance de la Nouvelle Figuration ; le succès de la Figuration narrative (Monory, Rancillac, Fromanger, Télémaque) ; la présence encore forte d'artistes issus de l'après-guerre comme Rebeyrolle, Bacon à Paris, Alechinsky ou Aillaud ; un marché qui reste largement structuré autour de l'objet pictural.
La peinture est alors encore perçue comme un langage capable de commenter le monde contemporain, la politique, la société de consommation et les médias.

Le basculement des années 1980

Paradoxalement, les années 1980 voient un retour international de la peinture : Trans-avant-garde italienne ; Néo-expressionnisme allemand ; Figuration libre en France avec Combas, Di Rosa, Blanchard. Mais en France, ce retour ne retrouve jamais le statut central que la peinture avait auparavant.
C'est précisément dans les années 1980 que se met en place l'écosystème institutionnel actuel : création des FRAC ; montée en puissance des centres d'art ; influence croissante des théories conceptuelles et postmodernes, valorisation de l'installation, de la vidéo et des pratiques interdisciplinaires.
La peinture continue d'exister, parfois avec succès commercial, mais elle cesse progressivement d'être le médium privilégié des institutions de légitimation.
Le cas particulier de la peinture figurative
La situation est encore plus marquée pour la figuration. Après la Figuration narrative, une partie importante du monde de l'art français développe une méfiance envers le récit, la représentation, l'image traditionnelle, les références à l'histoire de la peinture.
Pendant près de trente ans, entre les années 1980 et les années 2000, beaucoup d'artistes figuratifs ont le sentiment d'évoluer à la périphérie de la reconnaissance institutionnelle.
Une situation assez différente de celle observée en Allemagne avec Baselitz, Richter, Kiefer ; en Grande-Bretagne Freud, Hockney ; aux États-Unis avec Katz, Fischl puis la génération de Currin ou Saville.
Depuis les années 2000, on assiste à un retour spectaculaire de la peinture dans le monde entier. Plusieurs phénomènes y contribuent : fatigue vis-à-vis du tout-conceptuel, retour de l'objet matériel, importance des réseaux sociaux favorisant l'image peinte.
Aujourd'hui la peinture est probablement le médium le plus puissant du marché international. En revanche, en France, il existe toujours un décalage entre la puissance économique et culturelle de la peinture contemporaine et sa place dans les institutions d'art héritières des années 1980-1990.
C'est précisément ce décalage qui nourrit de nombreux débats.
Plutôt que de dire « Les années 1970 furent la dernière période faste de la peinture figurative vivante en France. », je dirais : « Les années 1970 constituent probablement la dernière période où la peinture figurative occupait encore une position centrale et largement consensuelle dans le système français de légitimation artistique. Après elle a cessé d'être le langage dominant des institutions contemporaines. »
C'est d'ailleurs l'une des clés pour comprendre un paradoxe français : alors que la peinture demeure extrêmement vivante chez les artistes et les collectionneurs, une partie de l'appareil institutionnel construit depuis les années 1980 s'est développée autour d'autres paradigmes esthétiques, ce qui a créé une dissociation durable entre vitalité picturale et reconnaissance institutionnelle.

analyse de la rupture institutionnelle de 1982 ?

La rupture de 1982 est une thèse historiographique très féconde pour comprendre l'art contemporain français. Elle ne désigne pas une disparition de la peinture, mais un changement du régime de légitimité artistique.
Pourquoi 1982 ?
1982 est l'année de création des FRAC (Fonds régionaux d'art contemporain) dans le contexte des grandes politiques culturelles de Jack Lang et de la décentralisation.
Ce qui change n'est pas seulement le financement mais le système entier de validation de l'art qui se transforme.
La rupture est d'abord structurelle.
Dans le système antérieur, un peintre pouvait construire une carrière à travers les galeries ; les salons ; les critiques d'art ; les collectionneurs privés ; les musées de beaux-arts. La reconnaissance passait essentiellement par l'objet artistique.
Après 1982, une partie croissante de la reconnaissance passe par les centres d'art, les FRAC, les écoles d'art, les réseaux de commissaires, les commandes publiques et résidences.
L'artiste doit être visible dans un écosystème institutionnel.
La peinture devient un médium parmi d'autres, c'est probablement là le point décisif.
Le modernisme du XXe siècle avait encore fait de la peinture la référence implicite. Même lorsqu'on attaquait la peinture, on la considérait comme centrale.
Le nouvel appareil institutionnel est fondé sur un principe inverse :
Aucun médium ne doit être privilégié. Une installation, une vidéo, un protocole, une archive, une performance ou une peinture sont théoriquement placés sur le même plan.
Cette égalisation des médiums favorise naturellement les pratiques expérimentales au détriment des médiums historiques.

Pourquoi la figuration est particulièrement touchée ?
La Figuration narrative avait été très visible dans les années 1960-1970.
Mais les années 1980 voient monter le post-structuralisme ; les théories critiques ; l'esthétique conceptuelle ; les approches contextuelles.
La représentation figurative est parfois perçue comme trop traditionnelle, trop attachée à l'objet, trop liée à l'expression individuelle, insuffisamment critique.
Cette attitude n'est jamais devenue une doctrine officielle, mais elle a fortement influencé une partie du milieu.
Une nouvelle figure dominante : le commissaire
Avant la rupture, le critique tenait souvent le rôle central.
Après 1982 apparaît progressivement la figure du commissaire d'exposition contemporain. Celui-ci ne sélectionne plus seulement des œuvres mais il construit un discours, une problématique, un dispositif, un parcours. L'exposition devient parfois plus importante que chacune des œuvres qui la composent.
Pour la peinture de chevalet, cette évolution n'est pas toujours favorable.

Le paradoxe demeure que la peinture n'a jamais cessé d'exister.
Pendant les décennies 1990-2020 les ateliers continuent de produire, les collectionneurs continuent d'acheter, les foires montrent aussi la peinture et le marché international valorise encore des peintres. Mais une partie des mécanismes de consécration publique demeure organisée autour de catégories élaborées dans les années 1980. D'où un décalage durable entre le succès des peintres dans le marché et leur visibilité dans certaines institutions.
La rupture de 1982 oppose deux modèles culturels :
Le modèle moderne
L'institution cherche les meilleures œuvres. La question principale est « Qui est le grand artiste ? »
Le modèle contemporain
L'institution cherche à produire des discours sur le présent. La question devient « Quel projet permet de penser le monde actuel ? »
Dans le premier modèle, la peinture est naturellement avantagée, dans le second, elle devient simplement une possibilité parmi d'autres.
C'est pourquoi beaucoup d'observateurs ont eu le sentiment que la peinture figurative avait été marginalisée après 1982. En réalité, elle a surtout perdu son statut historique de médium de référence au moment même où l'institution française redéfinissait sa mission autour de la production du contemporain plutôt que de la continuation des beaux-arts.

You said:
Examinez le rôle de Jack Lang ?

Copilot said:
Le rôle de Jack Lang est central, mais il faut éviter deux simplifications opposées :
le présenter comme l'homme qui aurait « tué la peinture » ; le présenter comme un simple administrateur neutre.
En réalité, il est le principal architecte d'une refondation institutionnelle dont les conséquences ont profondément modifié la place de la peinture dans le système français.
Jack Lang n'est pas un théoricien de l'art contemporain et son projet reste avant tout politique.
Lorsqu'il arrive au ministère en 1981, il souhaite transformer la place de la culture dans la société et élargir considérablement le champ de l'action publique. Cela passe par le doublement du budget du ministère de la Culture ; la décentralisation culturelle ; le soutien à de nouvelles disciplines ; la création ou le renforcement d'instruments publics comme les FRAC. L'objectif affiché est la démocratisation culturelle et l'élargissement de la notion même de culture.
L'acte historique majeur est la création des FRAC en 1982. Leur mission est d'acquérir des œuvres d'artistes vivants, de constituer des collections et de diffuser l'art contemporain sur tout le territoire.
Avant 1982, la légitimation artistique reposait largement sur les galeries, les collectionneurs, les critiques, les musées.
Après 1982, un vaste réseau public commence progressivement à jouer un rôle de sélection et de consécration. Les FRAC deviennent des acheteurs majeurs d'œuvres contemporaines et un relais essentiel entre artistes, écoles d'art et institutions territoriales.
Rien dans les textes fondateurs des FRAC n'exclut la peinture. Mais le nouveau système valorise particulièrement l'expérimentation ; les nouvelles formes ; les pratiques conceptuelles ; les installations ; les démarches interdisciplinaires.
Cela découle de la définition même du contemporain adoptée par une partie des décideurs et conseillers de l'époque. Ainsi, la peinture perd son statut implicite de médium dominant.
Le rôle des conseillers
L'histoire institutionnelle montre également que Jack Lang délègue beaucoup à des personnalités spécialisées, notamment dans le domaine des arts plastiques. Parmi elles figure Claude Mollard, souvent considéré comme l'un des principaux concepteurs administratifs du dispositif des FRAC.
Autrement dit Lang fournit la vision politique et l'administration culturelle construit les outils et les commissions d'acquisition définissent les orientations esthétiques. C'est un phénomène collectif plus qu'individuel.

Les critiques adressées au système
Dès les années 1980, certains observateurs dénoncent un biais institutionnel contre la peinture figurative et la Nouvelle Figuration. On trouve déjà ce reproche dans les débats autour des collections et expositions des FRAC.
La critique ne porte donc pas seulement sur les œuvres acquises, mais sur la constitution d'un nouvel espace de reconnaissance où certaines pratiques semblent davantage valorisées que d'autres.
Si l'on adopte une lecture de longue durée, Jack Lang apparaît moins comme le responsable d'une marginalisation de la peinture que comme le fondateur d'un nouveau modèle culturel.

You said:
Analysez le rôle de Claude Mollard ?

Copilot said:
Si l'on cherche le véritable architecte de la rupture institutionnelle de 1982 dans le domaine des arts plastiques, il faut probablement regarder autant du côté de Claude Mollard que de Jack Lang.
On pourrait résumer la situation ainsi : Jack Lang fournit l'énergie politique ; Claude Mollard construit la machine.
Un haut fonctionnaire exceptionnellement influent
La singularité de Claude Mollard tient à son profil.
Avant son arrivée auprès de Jack Lang, il participe à la création du Centre Georges-Pompidou, dont il devient notamment secrétaire général. Il occupe ensuite diverses responsabilités dans les institutions culturelles avant d'entrer au cabinet du ministre en 1981.
Contrairement à beaucoup d'administrateurs culturels de l'époque, il ne pense pas seulement en termes de subventions ou de patrimoine.
Il pense en termes d'institutions, de réseaux, d'organisation territoriale, d'ingénierie culturelle.
Les sources indiquent que Claude Mollard est à l'origine de la création de la Direction des arts plastiques (DAP), dont il devient délégué à partir de 1982, cette réforme est capitale.
Avant lui, les arts plastiques occupent une place relativement fragmentée dans l'administration culturelle. Après apparaît un appareil capable de financer, d'acheter, de diffuser, de commander, c'est un changement d'échelle.
Les FRAC sont créés en 1982 par Claude Mollard, alors premier délégué général aux arts plastiques, c'est un point souvent oublié. Dans l'imaginaire collectif, les FRAC sont associés à Jack Lang.
Les FRAC répondent à plusieurs objectifs simultanés : constituer des collections d'art contemporain ; diffuser l'art sur tout le territoire ; soutenir les artistes vivants ; sensibiliser le public et dynamiser un marché français jugé insuffisamment développé.
Dans le modèle ancien, l'attention se concentrait principalement sur l'artiste, l'œuvre, le musée, la galerie.
Avec Claude Mollard, l'objet principal devient progressivement l'écosystème culturel.
On passe d'une logique de chefs-d'œuvre à une logique de circulation des œuvres ; d'une logique de patrimoine à une logique de réseau. Cette transformation correspond parfaitement à ce que lui-même appellera plus tard « l'ingénierie culturelle ».

Pourquoi la peinture a perdu sa position dominante ?
Claude Mollard n'est pas vraiment hostile à la peinture. D'ailleurs, ses centres d'intérêt personnels sont beaucoup plus larges que le seul art conceptuel.
En revanche, le système qu'il met en place produit un effet structurel. Toute pratique artistique devient théoriquement légitime, la peinture cesse donc d'être la norme implicite ; la notion de projet gagne de l'importance, la médiation et la diffusion deviennent essentielles. Autrement dit, il dé-hiérarchise les médiums.
Claude Mollard est moins l'homme qui a promu l'art contemporain que celui qui a institutionnalisé le pouvoir de l'art contemporain. Son héritage principal n'est pas esthétique, il est organisationnel.
Les générations suivantes de directeurs de FRAC, de centres d'art, de commissaires, d'écoles d'art et d'administrations vont travailler à l'intérieur d'un cadre qu'il a largement contribué à élaborer.
Dans une perspective institutionnelle longue, si André Malraux est souvent considéré comme le fondateur du ministère de la Culture moderne, on pourrait voir Claude Mollard comme l'un des principaux fondateurs de la France de l'art contemporain telle qu'elle fonctionne encore aujourd'hui. Cette influence est probablement plus profonde et plus durable que celle de nombreux critiques ou commissaires pourtant beaucoup plus visibles médiatiquement.

You said:
Analysez l’impact sur la peinture ?

Copilot said:
L'impact sur la peinture est considérable, mais il ne faut pas le comprendre comme une disparition de la peinture. Il s'agit plutôt d'une perte de souveraineté culturelle.
Je distinguerais cinq niveaux.
1. La fin de la peinture comme langage de référence
Avant les années 1980, même ses adversaires raisonnaient par rapport à la peinture.
L'abstraction, le Nouveau Réalisme, Supports/Surfaces ou la Figuration narrative restaient des mouvements définis par rapport à une histoire essentiellement picturale.
Le monde de l'art fonctionnait encore selon une hiérarchie implicite peinture, sculpture, autres pratiques.
Le système construit autour de Claude Mollard et de la Direction des arts plastiques vise au contraire à placer tous les médiums sur un plan théoriquement égal.
La première conséquence est symbolique, la peinture cesse d'être la mesure de toutes les choses.
C'est probablement le changement le plus profond.
2. Le déplacement du critère de valeur
Avant la rupture institutionnelle, on demandait souvent : Cette œuvre est-elle une grande peinture ?
Après la rupture, la question devient davantage : Cette proposition produit-elle du sens dans le champ contemporain ?
Cette évolution favorise l'installation ; la vidéo ; la performance ; les pratiques relationnelles ; les démarches conceptuelles. Non parce qu'elles seraient intrinsèquement supérieures, mais parce qu'elles répondent souvent plus immédiatement à la logique du projet, de l'événement et du discours. La peinture, particulièrement figurative, demeure liée à une temporalité plus lente : atelier ; maîtrise technique ; histoire des formes ; durée.
3. La transformation des acquisitions publiques
Les FRAC sont créés pour soutenir l'art vivant, acquérir des œuvres contemporaines et diffuser les nouvelles formes artistiques sur le territoire. Le résultat est que les artistes vont progressivement adapter leur stratégie. L'écosystème récompense davantage l'innovation formelle ; l'expérimentation ; le caractère inédit d'une proposition. Pour la première fois depuis plusieurs siècles, un jeune artiste peut construire une carrière institutionnelle significative sans peindre du tout.
4. L'affaiblissement particulier de la figuration
C'est sans doute le point le plus sensible. La peinture abstraite possédait déjà un important capital de légitimité moderne. La peinture figurative, elle, souffre davantage parce qu'elle évoque la tradition, la narration, l'image, le sujet.
Or les années 1980-2000 correspondent à une période où une partie du discours critique valorise davantage la déconstruction, les systèmes, les dispositifs, les protocoles. Il existe alors un sentiment durable, chez de nombreux peintres figuratifs, d'être devenus périphériques dans la consécration institutionnelle.
5. Un paradoxe historique
La rupture institutionnelle produit un résultat paradoxal, dans les institutions la peinture perd sa centralité, dans le marché la peinture reste dominante. Dans les ateliers la peinture demeure omniprésente. Dans le goût du public la peinture conserve une force considérable. Autrement dit, le système de reconnaissance et la pratique réelle des artistes commencent à diverger. C'est un phénomène assez spécifiquement français.
Une hypothèse plus radicale
Si l'on regarde l'histoire sur cinquante ans, l'effet principal de la réforme Lang-Mollard n'est peut-être pas d'avoir marginalisé la peinture. Il serait d'avoir créé une situation où l'art contemporain institutionnel, la peinture contemporaine, le marché, le public, suivent désormais des trajectoires relativement autonomes. Avant 1982, ces mondes étaient beaucoup plus imbriqués. Après 1982, ils tendent à se séparer. C'est pourquoi vous pouvez avoir aujourd'hui un peintre admiré par les collectionneurs, très visible dans les foires internationales, et pourtant presque absent de certaines institutions publiques. Inversement, un artiste très présent dans les réseaux institutionnels peut avoir une visibilité beaucoup plus réduite auprès du public général. De ce point de vue, la véritable conséquence historique de Claude Mollard n'est peut-être pas la marginalisation de la peinture mais la création d'un système où la légitimité institutionnelle ne dépend plus prioritairement de la peinture, alors qu'elle en dépendait depuis la Renaissance.

La BATAILLE DE GAULLE: "Ce film est une GROSSE ESCROQUERIE historique" l Annie Lacroix-Riz


 

Desde Euskadi al resto del Estado: así es la nueva generación de comunistas que reivindica la lucha de clases

 fuente https://www.publico.es/politica/euskadi-resto-asi-nueva-generacion-comunistas-reivindica-lucha-clases 

Protesta de CJS en Madrid el 3 de octubre de 2026.
Protesta de CJS en Madrid el 3 de octubre de 2026.Imagen Cedida / CJS

El marxismo revolucionario "sigue vigente"

El origen del Movimiento Socialista

El MS, más allá de Euskal Herria

Ruptura con el actual sistema de partidos 

Militantes con un bagaje político y activista diversos

samedi 10 octobre 2026

Une etudiante d'aujourdhui (Éric Rohmer, 1966)

Les lascars du LEP (manifs novembre-décembre 1986)



Contexte

Le film est né au cœur du mouvement étudiant et lycéen contre le projet de loi Devaquet (novembre–décembre 1986), qui visait à instaurer une sélection à l'entrée de l'université et une concurrence entre établissements. Le mouvement, parti de Paris XIII-Villetaneuse le 17 novembre, a culminé avec 800 000 manifestants le 4 décembre à Paris, avant d'être précipité par la mort de Malik Oussekine sous les coups de la police. Le gouvernement Chirac retire le projet le 8 décembre 1986.

 

Le film

En 1986, au cœur du mouvement contre la loi Devaquet, des élèves d’un lycée professionnel refusent d’être les oubliés d’une lutte centrée sur l’université. Par leurs tracts, leurs colères et leur humour, les « lascars du LEP électronique » attaquent l’école, le travail et la sélection sociale qui les destine déjà à l’usine ou au chômage. Un ciné-tract rageur et drôle contre la sélection, le mépris de classe et le travail subi.

Sens critique

Découvert dans l'effervescence de la fac occupée de Saint-Denis, lors d'un UFR zéro suspendu au rythme des assemblées générales et des discussions nocturnes, ce documentaire a littéralement transformé mon rapport à l’engagement. Les lascars du LEP électronique (1986) n'est pas seulement un témoignage historique ou une simple archive sociologique : c'est un véritable outil de politisation concrète. En suivant ces jeunes de lycée professionnel, le film met en lumière une parole brute, lucide et profondément politique, loin des grands discours institutionnels. Le visionner dans ce contexte de lutte, entouré de camarades en train de réinventer l'université, a résonné de manière saisissante avec nos propres questionnements. Il interroge la place de la jeunesse, la dignité des filières techniques et la force de l'action collective face au mépris systémique. Une œuvre rare qui a considérablement enrichi et complexifié ma manière de penser la politique, le terrain et la transmission des luttes. Gabriel Oughanem, 1er octobre 2026

Une analyse du film à lire EN ENTIER ICI

Vraisemblablement, le collectif de réalisation s’est constitué au sein de la mobilisation contre le projet Devaquet. Le groupe signataire des tracts des « Lascars du LEP électronique » s’est lui-même formé pendant le mouvement, si l’on en croit le témoignage des cinq « lascars » qui apparaissent sur l’écran. L’enceinte du lycée marque l’étape de confection du tract. Elle est également l’occasion d’une première rencontre avec le milieu anarchiste puisque, selon le témoignage d’un militant, les lycéens sont alors influencés par un surveillant proche de la Fédération anarchiste. Cependant, l’idée du film n’appartiendrait pas aux lascars qui ne voient pas dans la vidéo, le prolongement naturel du tract papier. (…) Au prisme du récit de la diffusion de leurs tracts dans les entretiens, on peut d’ailleurs dessiner la trajectoire des lycéens dans la géographie du mouvement. Plusieurs lieux de contact avec les milieux libertaires aboutissent probablement à l’intégration matérielle des lascars dans le cortège anarchiste durant la manifestation du 4 décembre 1986 puisque, au cours de ce rassemblement, l’un des auteurs des tracts reconnaît avoir été proche de François Rigal, étudiant en géographie, engagé à la Fédération anarchiste, qui perd un œil à la suite d’un tir tendu de gaz lacrymogène. Toujours est-il que cette immersion progressive dans le monde militant n’enlève rien à la spontanéité des lascars. Ils sont salués par les milieux anarchistes au nom de l’« air de liberté » apporté au mouvement, selon la formule du commentateur d’On a voulu nous rendre con, c’est raté. Mettre en image le discours des lascars répond donc à un besoin inassouvi d’espoir social. Dès lors, les tracts signent l’identité du film.

Mélisande Leventopoulos (Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis) et Catherine Roudé (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
« Cinémas libertaires - Au service des forces de transgression et de révolte », sous la direction de Nicole Brenez et Isabelle Marinone, Presses universitaires du Septentrion, 2015
Lire ici une présentation de ce livre collectif qui explore la diversité des cinémas libertaires


LE LIVRE-TRACT : Vous ne pouvez rien faire contre nous, nous vous empêchons de vieillir !

Textes écrits par des lycéens d’un établissement technique lors du mouvement contre la loi Devaquet de 1986
"Cette œuvre est libre, selon les termes de la licence creative commons CC0 – Domaine public. »

Alain Hurtig (alain.les-hurtig.org) avait méticuleusement recueilli ces tracts.
Fabrice Luraine en signe la préface aux Éditions du commun.

EXTRAIT DU LIVRE

Nous critiquons l’université ;
nous critiquons les étudiants.
Nous critiquons l’école.
Nous critiquons le travail.

L’école nous don­ne de mauvaises places,
l’université vous donne des places médiocres.

ENSEMBLE CRITIQUONS-LES !

Mais ne nous dites pas : « Il faudra
toujours des balayeurs, des ouvriers »
ou alors allez-y les gars, ces places-là
on vous les abandonne de bon cœur, 
ne vous gênez pas !

ON A VOULU NOUS
RENDRE CONS…
C’EST RATÉ !

mercredi 7 octobre 2026

LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION et le christianisme révolutionnaire de Camilo Torres

 SOURCE https://revuesupernova.com/la-theologie-de-la-liberation/

Ce n’est pas la première fois que Supernova consacre un espace à des sujets liés à la religion. Notre intérêt pour les mouvements religieux et leur importance sur le plan politique et social est lié au rôle que joue la religion dans la lutte des classes. Loin de considérer la religion comme un héritage du passé, nous pensons au contraire qu’elle représente une dynamique en constante mutation, entre conservation et rupture, oscillant entre ces deux pôles. Au sein de la gauche libérale, libertaire et occidentale, à travers une lecture superficielle du marxisme, on a toujours conservé une attitude « bourgeoise radicale » envers la religion, n’en saisissant que la dynamique conservatrice. En s’alignant en France sur cet intégralisme laïc, qui est l’un des piliers culturels de l’impérialisme français.

La relation entre religion, marxisme, lutte des classes et processus révolutionnaire a existé et existe toujours. Dans le marxisme et dans le mouvement communiste international, il n’y a jamais eu d’attitude « anticléricale » ou « athée » à l’égard de la religion.

Le marxisme, la science socialiste, utilise le matérialisme dialectique et historique. Le terme « dialectique » exprime l’inclusion, dans la perspective matérialiste, de la conscience de l’interconnexion dynamique entre les processus et de l’universalité du changement : toute entité est soumise à un processus d’autotransformation, du fait que son contenu est constitué de forces opposées (ou contradictoires) ; chaque chose se transforme constamment en quelque chose de différent d’elle-même. Dans ce contexte, on rejette donc le mécanisme compris comme matérialisme non dialectique et la métaphysique au sens de l’ontologie idéaliste. Le matérialisme historique est l’application du matérialisme dialectique à l’histoire des sociétés humaines. Et il est clair qu’il défende une explication historico-scientifique de la création de Dieu par l’homme, tout en reconnaissant l’importance de la religion dans l’histoire humaine et ses répercussions au sein de la lutte des classes et donc au sein de la politique.

La dimension religieuse revêt une importance sociale, politique et culturelle, et traverse tous les continents, du cœur des métropoles impérialistes jusqu’au Sud du monde.

De quelle manière la gauche prolétarienne s’est-elle liée à certains courants religieux, quels sont les points de contact et comment avancer dans la lutte contre l’impérialisme et le capitalisme, voilà des questions fondamentales. Une démarche qui devient d’autant plus nécessaire compte tenu de l’importance que revêt la religion au sein des classes populaires. Pour ce faire, il faut toutefois se débarrasser de ces deux approches :

– Une vision instrumentale, qui consiste à penser que la relation entre la religion et l’action politique n’est qu’une phase de transition vers des positions « cohérentes » de gauche et révolutionnaires. Nous ne nions pas que cela se produise, pensons par exemple à la figure de Malcolm X. Cependant, cette approche part d’un préjugé de fond que nous estimons erroné, à savoir penser qu’il y a contradiction entre être croyant et embrasser le programme marxiste-léniniste et révolutionnaire.

– Une dimension mythologique de la religion. Dans un contexte marqué par l’hégémonie impérialiste, qui détruit tout (mais pas la division de classe), le « retour » à la religion peut être vu comme une ancre pour ne pas dériver. Cette approche, bien qu’elle parte d’une répulsion sincère face à la domination culturelle impérialiste, ne parvient pas à élaborer une action politique adéquate, en niant la lutte titanesque qui traverse l’espèce humaine : l’histoire de chaque société qui a existé jusqu’à présent, est l’histoire de luttes de classes… Au sein de la gauche, cette attitude se transforme en « opportunisme », renonçant à la bataille politique contre les courants politico-religieux. Une bataille qui ne doit pas être comprise comme une guerre, mais comme une lutte politique non antagoniste : «Nous sommes confrontés à deux types de contradictions sociales : celles entre nous et l’ennemi, et celles au sein du peuple. Les deux sont de nature totalement différente… Les contradictions entre les membres du peuple sont des contradictions non antagonistes.»1.

Une expérience qui a jeté un pont entre la gauche prolétarienne et la religion a été la Théologie de la Libération et les expériences de christianisme révolutionnaire qui ont traversé l’Amérique latine. Des courants du monde chrétien contemporain qui ont fait de la « rupture » l’un de leurs éléments vitaux.

La Théologie de la Libération (TdL) est une idéologie politico-théologique née dans les années 60 lors de la réunion du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM) à Medellín (Colombie). Cette doctrine prétend fournir une nouvelle interprétation globale du christianisme, considéré comme une pratique de libération, et se veut elle-même une introduction à cette pratique. Puisque, selon cette théologie, toute réalité est politique, la libération est elle aussi un concept politique et l’introduction à la libération est une introduction à l’action politique : «Rien n’est en dehors de l’engagement politique. Tout a une connotation politique», Gutiérrez, Teología de la liberación.

THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION

On définit un « lieu théologique », c’est-à-dire une perspective à partir de laquelle on construit le discours sur Dieu. Un Dieu d’amour ne peut coexister avec l’injustice, l’exploitation, la guerre. Il s’agit d’une théologie qui ne se demande pas si Dieu existe, mais où il se trouve. C’est la réalité des luttes sociales et l’engagement des chrétiens en faveur de la justice qui constituent la base de l’élaboration de cette pensée.

En Amérique latine, la théologie de la libération est née à la fin des années 60. On cherchait à analyser et à expliquer les phénomènes sociaux latino-américains à la lumière de la situation périphérique du continent, face à un capitalisme central, situé aux États-Unis. La théologie de la libération s’appuie sur cette forme d’analyse pour tracer son propre chemin. Dès le départ, même si le vocabulaire est différent, les caractéristiques anti-impérialistes, voire dans certains cas directement anticapitalistes, sont présentes.

La pauvreté, la misère, l’oppression en Amérique latine ne pouvaient être dissociées d’un contexte plus vaste, dont les logiques s’inscrivaient dans la relation entre centre et périphérie. C’est un choix, non arbitraire, puisqu’on le considérait comme la meilleure manière de lire la réalité sociale pour la comprendre et l’exprimer ensuite en termes théologiques.

Pour la théologie, il s’agit d’un renversement de la logique du parcours habituel. En effet, par tradition, il s’agit d’une logique déductive, c’est-à-dire qui part de la révélation divine contenue dans les textes sacrés pour en tirer ensuite toutes les applications logiques et concrètes au niveau de la réalité.

La théologie de la libération, en revanche, part d’un parcours inductif, qui la conduit à construire une pensée spécifiquement religieuse à partir du réel et de la pratique sociale. Un parcours intellectuel de ce type introduit inévitablement un élément de relativité dans le discours théologique. Le discours n’est donc plus dogmatique, mais part d’une réalité sociale et politique concrète ; en ce sens, la théologie de la libération utilise le marxisme.

«Le problème que pose cette théologie n’est pas de savoir comment le chrétien doit s’engager politiquement, mais comment une personne politiquement engagée peut être chrétienne. Il ne s’agit donc pas de fournir un fondement théologique à l’engagement politique, mais de répondre aux interrogations religieuses du militant politique. La « théologie de la libération » n’est pas une théologie sectorielle, au même titre qu’il y a eu la théologie de la femme, la théologie de la sexualité, etc. La théologie de la libération n’est pas une réflexion sur un nouveau secteur qui aurait été négligé par le passé ; ce n’est pas, en d’autres termes, une théologie qui reste ce qu’elle était, même si elle découvre qu’elle a négligé un secteur particulier. C’est au contraire une réflexion sur tous les problèmes de foi sous un autre angle. La libération n’est pas l’objet principal de cette théologie, mais plutôt l’horizon sur lequel elle se fonde. C’est la nouvelle variable qui change le sens de tous les problèmes. Pour que cela soit plus clair, il faudrait parler de théologie libératrice, ce qui indique plus clairement qu’il s’agit d’une dimension qui touche l’ensemble des problèmes. Ce n’est pas l’expression des problèmes de tous les croyants, mais de ce secteur de croyants qui réfléchit à partir d’un choix politique. » Giulio Girardi2

Cette orientation réduit manifestement le champ d’intervention de l’autorité religieuse dans l’interprétation des Écritures et de la tradition. La hiérarchie ecclésiastique n’a plus le monopole de l’interprétation religieuse, car celle-ci prend en considération les réalités sociales, analysées d’un point de vue très spécifique, celui des opprimés, et en choisissant le type d’analyse le plus adapté à cette perspective.

Dans le christianisme, ce choix (pré-scientifique) n’est pas arbitraire. L’esprit de l’Évangile va dans ce sens : Jésus a fait un choix très précis en faveur des pauvres et contre tous les pouvoirs qui oppriment : «L’Esprit du Seigneur est sur moi ; il m’a envoyé pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, pour proclamer la libération aux captifs…», Luc 4,18.

Est-il donc possible qu’un parcours théologique chrétien prenne une direction contraire, consciemment ou non ? C’est là le point de départ de la théologie de la libération.

Bien qu’elle ne soit pas uniquement une éthique sociale, elle accorde à cet aspect une place centrale. En choisissant en effet un outil d’analyse qui s’exprime en termes de classes et non de couches sociales, elle modifie les perspectives traditionnelles de la doctrine sociale de l’Église. Cette dernière, qui se reflète généralement dans la pensée sociale des autres confessions chrétiennes et des religions en général, tend implicitement à analyser la société en termes de groupes sociaux qui se superposent, mais non reliés entre eux de manière structurelle. Il en résulte que le bien commun proposé par l’ensemble des systèmes religieux consiste à demander à chacun de contribuer, à sa place et dans sa situation, au bien-être de l’ensemble, sans remettre explicitement en cause la structure de la société (division de classe), qui attribue une place bien précise à chaque groupe social. C’est pour cette raison que la théologie de la libération adopte une analyse structurelle de la société, où elle reprend le marxisme, pour expliquer les inégalités et les injustices. Mais cette théologie va bien au-delà d’une simple rupture avec le christianisme « institutionnel » . Elle est aussi une christologie, c’est-à-dire une lecture de la vie de Jésus en tant qu’acteur social dans sa société, la Palestine de son temps, et c’est une ecclésiologie, c’est-à-dire une théologie de l’Église, analysée également dans ses réalités historiques et sociales. Elle propose une réflexion sur la liturgie et ses aspects socioculturels, une théologie pastorale qui analyse les moyens d’encadrement religieux dont disposent les Églises, ainsi qu’une spiritualité qui implique une lecture sociale du réel et l’engagement des chrétiens en fonction de leur foi. Il n’est nullement surprenant que la théologie de la libération ait suscité de vives oppositions au sein des Églises chrétiennes et surtout de l’Église catholique. D’une part, ce parcours théologique remettait en question l’ensemble de la lecture dogmatique et donc la position de l’autorité religieuse définie comme la seule et unique garante de l’orthodoxie. Mais d’autre part, l’utilisation de l’analyse marxiste comme outil de découverte et d’explication des sociétés faisait également l’objet d’une contestation radicale fondée sur l’association entre le marxisme en tant qu’outil d’analyse et de changement des sociétés et l’ athéisme comme condition de son utilisation.

Dans son passionnant dialogue de 1985 avec Frei Betto, Fidel Castro a justement fait remarquer à ce sujet que, d’un point de vue historique général, «on ne peut nier que, historiquement, l’Église – disons au moins une certaine Église – ait été aux côtés des conquérants, des oppresseurs et des exploiteurs. Il n’y a jamais eu de condamnation précise et catégorique de l’esclavage des Noirs et des Indiens, ni même de l’extermination des populations autochtones, ni de toutes les atrocités telles que l’expropriation des terres, des richesses, de la culture et de la vie. Aucune Église n’a condamné ce système qui s’est prolongé pendant des siècles. Peut-être qu’à l’avenir, dans cent ou deux cents ans, quelqu’un déplorera que, pendant des siècles, les Églises des capitalistes n’aient pas condamné le système capitaliste, ni l’impérialisme, tout comme nous devons aujourd’hui reconnaître qu’elles n’ont pas condamné l’esclavage, l’extermination des Indiens et le système colonialiste ». Ce n’est pas un hasard si, sur ce point précis, Frei Betto a répondu que « le dieu » (Betto a utilisé la minuscule, et ce n’est pas un hasard) «que vous, marxistes-léninistes, niez est le même dieu que je nie, le dieu du capital, le dieu de l’exploitation, le dieu au nom duquel fut promue l’évangélisation de l’Amérique latine par l’Espagne et le Portugal, avec le génocide des Indiens qui s’ensuivit ; le dieu qui justifia et bénit les liens entre l’Église et l’État bourgeois; le dieu qui légitime aujourd’hui des dictatures militaires comme celle de Pinochet. Ce dieu que vous niez et que Marx dénonça en son temps, nous le voyons nous aussi. Ce n’est pas le Dieu de la Bible, ce n’est pas le Dieu de Jésus».

Le terme a été introduit par Gutiérrez en 1973 dans son livre « Théologie de la libération ». Parmi les protagonistes de la naissance et du développement de ce courant de pensée figuraient les prêtres Gustavo Gutiérrez (péruvien), Hélder Camara et Leonardo Boff (brésiliens). Parmi les théologiens les plus célèbres, on peut citer : Frai Betto – écrivain, homme politique et théologien brésilien – emprisonné et torturé en 1969 par la dictature militaire brésilienne pour son engagement politique ; Oscar Romero, archevêque de San Salvador, capitale du Salvador, assassiné alors qu’il célébrait la messe en raison de son engagement à dénoncer les violences de la dictature contre le peuple salvadorien. Jon Sobrino, prêtre, religieux et théologien jésuite espagnol naturalisé salvadorien ; Giulio Girardi, ancien professeur d’université, prêtre, théologien et philosophe italien.

Cette doctrine n’a pas pour but de développer un nouveau traité théologique, comme par exemple d’élaborer de nouveaux aspects de l’éthique sociale ecclésiastique. La théologie de la libération est une nouvelle manière de comprendre et de vivre le christianisme dans sa totalité. La libération que Jésus-Christ a promise aux hommes, soutient Leonardo Boff, doit être recherchée tant sur le plan spirituel que par l’action politico-sociale. Les chrétiens, par conséquent, ne doivent pas seulement prêcher l’Évangile, mais aussi lutter.

Parmi les thèses de cette théologie, on trouve :

  1. Le salut chrétien ne peut se réaliser sans la libération économique, politique, sociale et idéologique, en tant que signe tangible de la dignité de l’homme.

  2. Éliminer l’exploitation, le manque d’opportunités et les injustices de ce monde.

  3. Garantir l’accès à l’éducation et à la santé.

  4. La libération comme prise de conscience de la réalité socio-économique latino-américaine.

  5. Il n’y a pas seulement des pécheurs, il y a des victimes du péché qui ont besoin de justice. Nous sommes tous pécheurs, mais il faut distinguer spécifiquement la victime du bourreau.

  6. Prendre conscience de la lutte des classes en optant toujours en faveur des pauvres.

  7. Affirmer la centralité de la véritable démocratie parmi les masses, en mettant en évidence leurs véritables ennemis, afin de pouvoir transformer le système socio-économique existant.

  8. Créer un homme nouveau, condition indispensable pour assurer le succès des transformations sociales. L’homme solidaire et créatif doit être le moteur de l’activité humaine, en opposition à la mentalité capitaliste de la spéculation et à la logique du profit.

  9. Accepter librement la doctrine évangélique, c’est-à-dire assurer avant tout des conditions de vie dignes, puis, si la personne le souhaite, poursuivre l’activité pastorale, contrairement à ce qui se passait auparavant, où tant que les missions chrétiennes nourrissaient les gens, ceux-ci se déclaraient chrétiens.

Les liens avec les courants marxistes furent donc très étroits, même s’ils n’impliquaient pas l’ensemble du mouvement sur le plan organisationnel. Il serait d’ailleurs erroné de considérer la Théologie de la libération comme un ensemble homogène sur les plans théorique, politique et organisationnel. Les relations mêmes avec l’Église de Rome présentent des options différentes, avec divers degrés de critique et d’indépendance.

Ce que nous voulons mettre en avant, ce n’est pas tant la dimension « idéologique » et les auteurs qui ont systématisé la Théologie de la libération sur le plan théorique, mais les militants, ceux qui ont donné vie à des expériences concrètes au sein des mouvements et organisations populaires et révolutionnaires, en partant d’un christianisme révolutionnaire. C’est en ce sens que nous utilisons le terme de christianisme révolutionnaire, qui est d’ailleurs antérieur à la Théologie de la libération proprement dite.

Prenons par exemple la revue argentine des années 60-70, « Cristianismo y revolución », et le Movimiento de Sacerdotes para el Tercer Mundo3, des expériences qui influenceront de manière déterminante les principales organisations de guérilla argentines : des Montoneros à l’ERP.

Le christianisme révolutionnaire, sinon directement la Théologie de la libération, a également influencé des courants de gauche au sein des mouvements politiques, syndicaux et sociaux entre les années 60, 70 et 80 en Europe. En France, il a influencé d’importants secteurs syndicaux de la CFDT, ainsi que l’archipel des chrétiens de gauche : Vie Nouvelle, Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC), Action Catholique Ouvrière (ACO), des secteurs du PSU (Parti socialiste unifié) et « Chrétiens pour le socialisme » (CPS). Cependant, ces mouvements, tant par leur diffusion que par la radicalité de leur lutte contre l’impérialisme, resteront des expériences timides si on les compare aux réalités sud-américaines. Sur le plan historique, cela s’explique par plusieurs facteurs : le poids de l’aristocratie ouvrière et des classes moyennes dans les métropoles impérialistes, le poids de l’idéologie des classes dominantes et de l’opportunisme, ainsi que l’absence d’une pratique et d’une théorie de la résistance.

LE VATICAN ET LE POSTMODERNISME

Les courants chrétiens révolutionnaires et la théologie de la libération elle-même ont été, dès leur naissance, fortement combattus par le Vatican. En général, les militants chrétiens catholiques qui donnaient vie ou participaient à des mouvements populaires et de résistance étaient qualifiés de « communistes » et donc exclus de l’Église elle-même… Le Vatican agit en soutien à l’action de l’impérialisme, sur le plan politique et idéologique. Le pape Jean-Paul II (Karol Wojtyla) : lors d’un de ses premiers voyages apostoliques au Mexique, en janvier 1979, il a affirmé que « la conception du Christ comme figure politique, comme révolutionnaire (…) n’est pas compatible avec les enseignements de l’Église » . Il a également demandé des études sur la théologie de la libération, confiant cette tâche à la Congrégation pour la doctrine de la foi, alors présidée par le cardinal Joseph Ratzinger.

Deux documents furent élaborés : Libertatis Nuntius (1984) et Libertatis Conscientia (1986) ; dans les deux, on considérait l’inconciliabilité absolue entre le marxisme et la « doctrine sociale de l’Église catholique », en particulier dans la mesure où cette théologie soutenait que la rédemption était accessible par un compromis avec les exigences de libération sociale des pauvres. La charité, c’est bien, mais il faut criminaliser et démoraliser ceux qui posent la question de l’organisation, du pouvoir populaire, de la résistance.

De nombreux représentants de cette doctrine théologique, sous le pontificat de Jean-Paul II, ont été écartés de l’enseignement, réduits au silence et marginalisés, car accusés d’être marxistes. Karol Wojtyla s’est montré particulièrement explicite lors de ses voyages au Nicaragua, un pays où la TdL avait pris racine avec succès : lors de son premier voyage (1983), devant une foule de Nicaraguayens venus écouter de sa bouche une parole d’espoir, il défendit énergiquement l’autorité des évêques (opposés à la révolution sandiniste) en demandant au peuple de rester « silence, silence, silence ». En substance, il demanda aux Nicaraguayens de se taire face à l’autorité des évêques. Lors de sa deuxième visite au Nicaragua (1996), le pape a célébré la mort du marxisme et de la théologie de la libération, qualifiant la période du gouvernement sandiniste de « nuit obscure » ; une formule qui a été reprise par la propagande réactionnaire et qui a contribué à la victoire électorale du parti libéral, c’est-à-dire des classes dominantes du pays.

Les secteurs conservateurs de l’Église, tels que l’Opus Dei, ont joué un rôle décisif dans la marginalisation des représentants de cette doctrine théologique et politique particulière, en poussant à refuser le soutien du Saint-Siège demandé par Mgr Oscar Romero (archevêque de San Salvador, capitale du Salvador, assassiné alors qu’il célébrait la messe).

Le successeur de Jean-Paul II, Benoît XVI, a promulgué le 13 octobre 2006 une « Notification » condamnant comme « erronées et dangereuses » certaines thèses exposées par le théologien de la libération Jon Sobrino, jésuite basque émigré au Salvador, dans ses deux ouvrages Jesucristo liberador. Lectura histórico-teológica de Jesús de Nazareth (1991) et La fe en Jesucristo. Ensayo desde las víctimas (1999), qui ont connu un grand succès dans toute l’Amérique latine (et au-delà), ce qui montre à quel point il est difficile d’éradiquer certaines idées de l’esprit des opprimés. Les papes qui leur ont succédé, avec des nuances et des attitudes différentes (pensons au cas du pape François, né Jorge Mario Bergoglio), ont néanmoins maintenu une attitude fortement critique à l’égard de la théologie de la libération et du christianisme révolutionnaire. Une autre attaque contre la Théologie de la libération est venue cette fois-ci de la gauche occidentale (avec toutes les variantes idéologiques du postmodernisme) qui, selon un vieux scénario opportuniste, a commencé à miner « de l’intérieur » les fondements de la Théologie de la libération, en la diluant dans une « pensée faible » multiforme, aussi à la mode qu’inutile sur le plan de la pratique et de l’organisation politique de la resistance…

Ces courants ont monopolisé les intellectuels et les écrivains de la Théologie de la Libération eux-mêmes, allant jusqu’à creuser un véritable fossé entre les groupes intellectuels dits « progressistes » et ceux qui, sur le terrain, tentaient de construire une organisation et une résistance. Les attaques contre la Théologie de la libération et le christianisme révolutionnaire s’inscrivent dans la stratégie de l’impérialisme : détruire toute forme possible de résistance et l’idée même de résistance et de libération… Dans ce cas, les courants conservateurs de l’Église et l’idéologie postmoderne, bien que partant de points diamétralement opposés, convergeaient sur un point précis : l’anticommunisme, la condamnation de ceux qui voulaient remettre en cause le monopole de la violence, l’excommunication et l’abjuration contre tous ceux qui plaçaient au centre la question du pouvoir populaire, de la rupture révolutionnaire…

Le rôle réactionnaire joué par les différentes Églises évangéliques américaines dans leur tentative de faire reculer le christianisme révolutionnaire et la gauche en général mériterait un chapitre à part. Leur rôle de soutien direct aux dictatures sud-américaines dans une optique anticommuniste et leur travail au sein des quartiers populaires pour « dépolitiser » les masses populaires ont été leur carte de visite… Rappelons une anecdote rapportée par des camarades brésiliens : dans les années 80, des groupes d’évangéliques pénétraient dans les favelas et invitaient les jeunes filles et les jeunes garçons à ne pas fréquenter les écoles populaires organisées par des groupes de la gauche révolutionnaire, souvent liés à des courants chrétiens révolutionnaires, en leur proposant des concerts et des fêtes…

 
Camilo Torres en uniforme de l'ELN

CAMILO TORRES

La figure de Camilo Torres mérite un chapitre à part. Il est mort avant la naissance de la « théologie de la libération » proprement dite, mais il est reconnu comme le créateur de la conjonction entre théorie et pratique du christianisme révolutionnaire moderne et donc comme l’expérience la plus « réelle » de la théologie de la libération elle-même. Camilo Torres est le révolutionnaire qui a ramené le Christ parmi les hommes et les femmes, non pas comme un nouveau « gourou », mais à travers le martyre et le sacrifice révolutionnaire, comme le raconte la magnifique chanson de Victor Jara4: Camilo Torres, (1969)

Là où Camilo est tombé

Une croix est née

Mais pas de bois

Mais de lumière

Ils l’ont tué alors qu’il allait

Chercher son fusil

Camilo Torres meurt

Pour vivre

On raconte qu’après la balle

On a entendu une voix

C’était Dieu qui criait

« Révolution »

À vérifier la soutane

Mon général

Car dans la guérilla, il y a de la place

Pour un sacristain

Ils l’ont cloué avec des balles

Sur une croix

Ils l’ont traité de bandit

Comme Jésus

Ils l’ont cloué avec des balles

Sur une croix

Ils l’ont traité de bandit

Comme Jésus

Et quand ils sont descendus

Pour son fusil

Ils ont découvert que le peuple

En compte cent mille

Cent mille Camilos prêts

À combattre

Camilo Torres meurt

Pour vivre

Fils du pédiatre Calixto Torres Umaña et d’Isabel, il est né le 3 février 1929 dans le vieux quartier de La Candelaria à Bogotá, en Colombie. Pendant les deux premières années de sa vie, il vécut avec ses parents dans un appartement attenant au célèbre Hôtel Ritz, propriété de la famille. En 1931, son père prit ses fonctions de représentant de la Colombie auprès de la Société des Nations et la famille s’installa à Genève, en Suisse. En 1934, ils revinrent à Bogotá. En 1937, ses parents divorcèrent et Camilo et son frère Fernando restèrent sous la garde de leur mère. Il termina ses études secondaires au lycée Cervantes et, en 1947, s’inscrivit à l’Université nationale pour étudier le droit, cursus qu’il n’a pas poursuivi lorsqu’il a décidé, encouragé par les promoteurs vocationnels dominicains et contre la volonté de ses parents, d’entrer dans la communauté de Santo Tomás, située dans les Sierras del Chicó. Il est entré au Séminaire conciliaire de Bogotá et a reçu la soutane en septembre 1947. Pendant sept ans, il se forma au sacerdoce, fut ordonné prêtre le 19 août 1954 et célébra sa première messe le lendemain dans la chapelle du lycée Cervantes, marquant ainsi le début de dix-huit années de ministère sacerdotal. Au séminaire, les étudiants étudiaient la théologie, l’herméneutique, la liturgie et la doctrine catholique, la philosophie et d’autres matières, mais les lectures qui remettaient en question l’injustice sociale, et en particulier celles qui traitaient de la lutte des classes ou de la critique du capital, étaient interdites. Cela n’empêcha pas Camilo Torres de s’intéresser aux causes de la pauvreté dans son pays et, avec son camarade d’études Gustavo Pérez, il forma des groupes d’étude sur les réalités sociales. Cela l’amena à mener des actions de sensibilisation et de transformation parmi les habitants des collines proches du séminaire. Cette interaction enrichit sa formation et sa conviction qu’un véritable Évangile doit être confié aux classes populaires. Un mois après son ordination sacerdotale, il se rendit à Louvain, en Belgique, pour étudier la sociologie. En apprenant les théories et en subissant l’influence des mouvements sociaux, il fut inévitablement attiré par l’activisme de libération sociale. En 1958, il présenta sa thèse de doctorat, « Une approche statistique de la réalité socio-économique de Bogotá », sous la direction du professeur Yves Urbain. Il revint en Colombie en janvier 1959 et entra à l’Université nationale en tant qu’aumônier adjoint. C’est là, avec Orlando Fals Borda, qu’il fonda le département de sociologie, enseignant la sociologie urbaine et le service social. En 1965, sous la pression de l’Église catholique, il se préparait à retourner à Louvain pour obtenir un doctorat en sociologie, mais il n’entreprit pas le voyage, choisissant plutôt une autre voie : la lutte armée. Lors du premier Congrès national de sociologie, qui s’est tenu en 1963, le prêtre Camilo Torres a présenté un essai sur le rôle de la violence dans les contextes socioculturels des zones rurales.

Il y affirmait que la violence était un facteur important pour parvenir au changement social, que les militants révolutionnaires luttaient pour une nouvelle société et que les chrétiens, qui aspiraient eux aussi à une nouvelle humanité, avaient le devoir de se joindre à ces luttes. En mai de la même année, la République indépendante de Marquetalia fut bombardée et Camilo Torres, accompagné des prêtres Gustavo Pérez et Germán Guzmán Campos, tenta d’entreprendre une mission indépendante pour parvenir à la paix. Le cardinal Concha, qui s’opposait aux positions et aux actions du père Camilo Torres, interdit la participation des prêtres susmentionnés. Cependant, les événements de Marquetalia poussèrent le père Camilo à aller plus loin. En septembre 1964, il participa à un congrès de théologie pastorale, où il proposa que le changement social ne soit pas une simple question de charité chrétienne, mais un changement total des structures de pouvoir. La République de Marquetalia fut une expérience de pouvoir local révolutionnaire. C’était le nom donné à un territoire situé dans le district de Gaitania, dans la commune de Planadas, département de Tolima. C’est là que vivait une communauté de paysans dirigée par Pedro Antonio Marín Marín, connu sous le pseudonyme de Manuel Marulanda Vélez ou Tirofijo, et par Luis Alberto Morantes Jaimes (Jacobo Arenas), fondateurs et commandants des Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée populaire (FARC-EP). Camilo Torres a vécu de près l’opération Marquetalia, et cette expérience a renforcé son engagement dans la lutte armée pour transformer les structures du pouvoir dans son pays. Le 27 juin 1965, il a été contacté par l’Armée de libération nationale (ELN) et a décidé de quitter la prêtrise. L’ELN venait d’être fondée, en 1964, tout comme d’autres organisations révolutionnaires dans divers pays d’Amérique latine, et était influencée par le marxisme-léninisme, et en particulier par l’expérience cubaine (les théories de la guérilla d’Ernesto Che Guevara) et vietnamienne (du commandant Giap). Le cardinal Luis Concha Córdoba, ultraconservateur et allié de l’oligarchie colombienne, avait déclenché une persécution féroce contre le prêtre Camilo Torres.

Cette même année, dans une interview, il révéla sa vision du christianisme : «En analysant la société colombienne, j’ai compris la nécessité d’une révolution pour nourrir ceux qui ont faim, désaltérer ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus et garantir le bien-être de la majorité de notre peuple. Je crois que la lutte révolutionnaire est une lutte chrétienne et sacerdotale». En juillet de la même année, il rencontra le père Gustavo Gutiérrez à Lima. Le père Gutiérrez lui dit que, s’il rejoignait la lutte armée, la meilleure chose qui pourrait lui arriver serait d’être tué par la première balle lors de la première bataille. Le père Gustavo Gutiérrez est reconnu comme l’un des pères de la théologie de la libération et est décédé à Lima en 2024. Dans son livre « Une théologie de la libération » (1972), il soutient qu’il s’agit d’une réflexion théologique née de l’expérience partagée d’abolir l’injustice et de construire une société différente, plus libre et plus humaine, où l’expérience directe de Camilo Torres a été fondamentale pour parvenir à théoriser la Théologie de la libération. Camilo Torres Restrepo a embrassé la dimension combative et s’est engagé dans la lutte, conscient que, comme le Christ, il devrait sacrifier sa vie. Camilo avait été le leader du Front uni des mouvements populaires et on lui a demandé de poursuivre son activité politique en ville, en rejoignant les combattants dans les montagnes lorsque cela était nécessaire (les groupes de guérilla directement organisés au sein de l’ELN) . On lui confia la tâche de travailler à un journal et d’impliquer des politiciens de tous horizons. Il se consacra de tout son cœur aux tâches que lui avait confiées le Front uni et publia avec succès l’hebdomadaire du mouvement ; la première édition, à elle seule, fut tirée à 45 000 exemplaires et fut rapidement épuisée. Il rejoignit les groupes de guérilla de l’ELN le 18 octobre 1965 et rendit sa décision publique le 7 janvier 1966. Il fut tué le 15 février 1966, lors de son premier jour de combat.

Gardant une foi inébranlable en Dieu, Torres estimait que la mission terrestre d’un chrétien, et en particulier d’un prêtre, était de s’occuper des êtres humains. Torres insistait sur le fait que sans les mortels, même la figure de Jésus n’aurait eu aucun sens : «sans l’homme, le Christ serait un rédempteur inutile». Torres voulait mettre en œuvre une version radicale du christianisme. En d’autres termes, il voulait «réaliser dans toute leur ampleur les applications psychologiques, sociologiques et historiques» du christianisme. Pour lui, le sacerdoce était l’application d’une forme extrême d’amour : le prêtre devait être «un professionnel de l’amour à plein temps». Selon lui, le christianisme signifiait avant tout l’amour du prochain. Cet amour ne devait toutefois pas être abstrait, mais concret et effectif. La «charité effective» était selon lui «la première priorité de la mission apostolique, surtout dans les pays sous-développés». La «charité effective» dont parlait Torres n’était pas ce que l’on entend communément par charité, mais la révolution, qui était un «impératif chrétien». Cette révolution était nécessairement une action violente et organisée contre les classes dominantes : « La violence […] commence à créer une conscience de classe ; elle généralise les relations sociales entre les paysans de presque tout le pays ».

Il existe des analogies avec la pensée de Frantz Fanon, bien que les deux hommes n’aient eu aucun échange et ne se soient jamais rencontrés. Chez Torres, la perspective socialiste était plus affirmée, mais leur anti-impérialisme, le choix de se ranger du côté des classes populaires et la nécessité de la violence révolutionnaire leur étaient communs5. Sur le continent sud-américain, l’une des principales organisations de guérilla, l’ELN colombienne, revendique la figure de Camilo Torres, mais son héritage influence encore aujourd’hui une partie importante de la gauche populaire et prolétarienne dans toute l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale. Connaître la vie de Camilo Torres et le christianisme révolutionnaire est important pour nous, car nous ne devons pas laisser les nouveaux mouvements réactionnaires de masse en Occident monopoliser la religion chrétienne. S’il existe une dimension conservatrice et réactionnaire dans la religion, c’est à nous de découvrir ou de redécouvrir la partie de rupture, celle qui est révolutionnaire, en valorisant ses expériences concrètes.

Supernova n.2 2026

1 Mao, Sur la juste solution des contradictions au sein du peuple (1957)

2 Giulio Girardi, La théologie de la libération et le marxisme

3 Le Mouvement des prêtres pour le Tiers-Monde (MSTM) était un mouvement fondé en 1967 au sein de l’Église catholique argentine, qui s’est efforcé de concilier l’idée d’un renouveau de l’Église à la suite du Concile Vatican II avec un engagement politique et social fort. Il était principalement composé de prêtres actifs dans les bidonvilles et les quartiers ouvriers. Un phénomène similaire, celui des « prêtres ouvriers », s’est également produit en Europe. En Italie, certains d’entre eux ont été en première ligne dans les luttes ouvrières en usine dans les années 70.

4 Victor Jara (1932-1973), communiste et musicien chilien, torturé et assassiné dans les premiers jours de la dictature d’Augusto Pinochet

5 Pour une critique « interne » au monde anticolonial et anti-impérialiste des théories sur la violence et du rôle des classes dans le processus révolutionnaire, nous renvoyons au texte publié : F. Fanon et les problèmes de l’indépendance, de Nguyễn Nghệ, Éditions Contradiction, 2023