Introduction
Alors que les regards sont braqués sur les décombres des stratégies
occidentales au Proche-Orient, une manœuvre de grande envergure se
dessine : le transfert de la conflictualité vers l’Afrique du Nord. Face
à l’émergence d’un axe Iran-Chine-Russie désormais indéboulonnable, les
États-Unis tentent une "revanche stratégique" au Maghreb, au risque de
transformer la région en un brasier géopolitique.
I. Le Syndrome du Levant : L’Aveu d’Impuissance
L’histoire retiendra que les États-Unis et leur allié israélien ont
échoué à briser la résilience de l’Iran. Téhéran, loin d’être isolé, est
devenu le pivot d’une intégration eurasiatique profonde. En bénéficiant
du parapluie technologique de la Russie et du poumon financier de la
Chine, l’Iran a neutralisé les velléités de changement de régime et
imposé une nouvelle réalité sur le terrain.
Cet échec humiliant au Moyen-Orient crée un vide que Washington tente
désespérément de combler ailleurs. L’Afrique du Nord est l’élue : c’est
ici que l’empire blessé cherche son "lot de consolation" et son nouveau
verrou.
II. Le Maroc : De l’Alliance à la "Mainmise" Stratégique
Dans cette logique de repli, le Maroc n’est plus traité comme un
simple partenaire, mais comme un bastion captif. En échange d’une
reconnaissance diplomatique sur le Sahara, Washington a verrouillé le
Royaume dans une architecture sécuritaire totale.
• L’Endiguement de l’Est : En armant massivement le Maroc (HIMARS,
drones, renseignement), les États-Unis ne visent pas seulement la
stabilité locale. Ils créent une barrière physique contre l’influence de
l’Algérie, partenaire historique de Moscou, et bloquent l’accès de la
Chine aux ports de l’Atlantique.
• La Guerre Froide des Phosphates : Le contrôle indirect des ressources
marocaines est une réponse directe à la domination sino-russe sur les
intrants agricoles mondiaux. C’est une guerre pour la sécurité
alimentaire mondiale qui se joue sur le sol maghrébin.
III. La Stratégie du Chaos par Contagion
Le point le plus critique de cette analyse est la "contagion
provoquée". Puisque la Chine consolide méthodiquement ses partenariats
économiques (infrastructures, 5G, Route de la Soie) en Afrique du Nord,
la seule carte qui reste à Washington est celle du désordre.
Si les États-Unis ne peuvent plus garantir la prospérité, ils peuvent
exporter l’instabilité. En laissant le chaos moyen-oriental déborder
sur le Maghreb et le Sahel, ils créent un environnement de "haut risque"
qui rend les investissements chinois à long terme intenables. C’est la
politique de la terre brûlée géopolitique : saboter le terrain pour que
l’adversaire ne puisse pas s’y installer.
IV. Une Faute Stratégique Majeure ?
Vouloir transformer l’Afrique du Nord en un nouveau front de guerre
froide est un pari extrêmement dangereux. En forçant des pays comme le
Maroc à une alliance exclusive et en pressurisant les autres pour qu’ils
tournent le dos à Pékin et Moscou, Washington prend le risque de
fracturer définitivement l’unité régionale.
Cette tentative de freiner l’histoire pourrait produire l’effet
inverse : accélérer la solidarité des pays du "Sud Global" autour de
l’axe Iran-Chine-Russie, laissant l’Occident isolé dans sa forteresse
maghrébine.
La fin de la "dictature" stratégique et l’éveil du Sud Global
L’acharnement américain en Afrique du Nord, symbolisé par une
alliance quasi-organique avec le Maroc, ne doit pas être lu comme un
signe de puissance, mais comme une réaction de survie. En tentant de
transformer le Maghreb en zone de collision pour freiner la Chine et
punir les alliés de la Russie, Washington joue sa dernière carte.
Cependant, cette politique de la pression maximale et du "chaos exporté"
se heurte aujourd’hui à une réalité multipolaire irréversible.
Cette dynamique porte en elle les germes de sa propre chute. La
"dictature stratégique" de l’ère Trump — caractérisée par le mépris des
équilibres régionaux, les transactions transactionnelles (Accords
d’Abraham) et l’intimidation économique — arrive à son point de rupture.
L’échec cuisant face à l’Iran a prouvé que la force brute et les
sanctions ne suffisent plus à plier l’échine des puissances émergentes
soutenues par Pékin et Moscou.
À terme, cette faute stratégique majeure en Afrique du Nord
précipitera la fin du logiciel trumpiste. En aliénant les nations qui
refusent de choisir un camp et en s’enfermant dans un tête-à-tête
exclusif avec des partenaires satellites, les États-Unis s’isolent du
"Sud Global". La fin de cette "dictature" diplomatique semble
inéluctable : elle laissera place à un monde où l’Afrique du Nord ne
sera plus l’arrière-cour d’un empire en déclin, mais un carrefour
souverain au sein d’un bloc eurasiatique et africain intégré. Le rideau
tombe sur l’unilatéralisme ; l’avenir du Maghreb s’écrira désormais loin
des diktats de Washington.
L’Impératif de la Raison : Un Appel au Dialogue Maghrébin
Face à ce scénario de "terre brûlée" orchestré par des puissances
lointaines, une responsabilité historique pèse aujourd’hui sur les
épaules du Roi Mohammed VI et du Président Abdelmadjid Tebboune. Au-delà
des calculs tactiques et des alliances de circonstance, le Maroc et
l’Algérie partagent un destin commun que ni la géographie ni l’histoire
ne peuvent effacer.
Laisser l’Afrique du Nord devenir le terrain de jeu d’une
confrontation entre Washington, Pékin et Moscou serait une faute
tragique dont les peuples de la région paieraient le prix fort pour des
générations. Il est impératif que les deux dirigeants transcendent leurs
différends bilatéraux pour bâtir un front de stabilité souverain. En
refusant d’être les instruments d’une guerre par procuration ("proxy
war") et en privilégiant une résolution diplomatique de leurs
contentieux, ils peuvent transformer le Maghreb de "poudrière" en un
pôle de puissance autonome, capable de traiter d’égal à égal avec l’Est
comme avec l’Ouest. La paix au Maghreb n’est pas seulement une nécessité
régionale, c’est l’unique rempart contre l’effondrement programmé par
ceux qui ne voient dans cette terre qu’un pion sur un échiquier mondial.
Mustapha STAMBOULI