ATELIER DE STIMULATIONS CRITIQUES
Article épinglé
vendredi 2 octobre 2026
jeudi 1 octobre 2026
Elaine Mokhtefi (1928- 2026) : Un parcours d’exception
On apprend avec une immense tristesse le décès d’Elaine Mokhtefi à l’hôpital Mount Sinaî de New York, le 11 septembre 2026. Celle qui s’apprêtait à retourner en Algérie le 10 octobre ne pourra y aller, celle qui chérissait ces retours n’est plus là. On a beau se dire que mourir à 98 ans est dans l’ordre des choses, on ne peut accepter une disparition qui prive d’une vie exceptionnelle et d’une mémoire invisibilisée.Le 14 septembre 2026, El Moudjahid, quotidien national algérien, lui a consacré un article : « La grande militante anticolonialiste américaine, Elaine Mokhtefi est décédée, vendredi 11 septembre 2026, à l'âge de 98 ans. Au mois de juillet dernier, elle a obtenu la nationalité algérienne en vertu d’un décret présidentiel […]. Rappelant sa venue l’année dernière à Alger au SILA et à l’invitation « de l’Association des Amis de la Révolution», le critique et universitaire Ahmed Bedjaoui a indiqué, dans un post qu’il a publié sur les réseaux sociaux, que la défunte «devait être reçue le 10 octobre prochain à Alger pour fêter son acquisition de la nationalité algérienne ».
Comment ne pas se souvenir des dernières lignes de son ouvrage, Alger, capitale de la révolution (2019) où elle écrivait :« Mon histoire avec l’Algérie ne se terminera jamais. Elle a envahi et occupé mon être durant toutes ces années. J’étais parmi les rêveurs qui y sont allés pour construire un monde nouveau. J’ai cru en le peuple algérien, en son cœur et en son âme, à travers la guerre et dans la reconstruction du pays martyrisé. J’ai reçu affection et reconnaissance, en plus d’un chez moi. Je n’ai jamais rencontré un Algérien qui ne fût pas meurtri par tant d’injustice, tant de misère, encore irrésolues. […] A chaque rassemblement, je cherche les Algériens, jeunes et vieux ; ce sont des gens qui ont le sens du passé. Je replonge en arrière avec eux et me souviens. Je retrouve ma jeunesse ».
Elaine Mokhtefi avait traduit elle-même en français son ouvrage, publié aux Etats-Unis en 2018, Algiers, Third World Capital. C’est un témoignage autobiographique passionnant et de premier ordre sur sa vie algéroise et ses activités avant et après l’indépendance de l’Algérie jusqu’à son départ forcé en 1973 : une mémoire tressée autour des convictions et idéaux défendus aussi par celui qui fut son ami, Frantz Fanon.
On peut reprendre brièvement les informations biographiques qu’elle donne pour l’édition française : « née, Klein, en 1928 à New York, issue d’une famille juive de la classe ouvrière américaine, la lutte pour l’indépendance l’a conduite à vivre douze ans en Algérie où elle a travaillé comme journaliste et traductrice. Elle s’est mariée à un ancien membre de l’Armée de libération nationale algérienne devenu écrivain, Mokhtar Mokhtefi, décédé en 2015 ». Notons que les mémoires de celui-ci ont été éditées par Barzakh à Alger, juste après son décès : J’étais français-musulman – Itinéraire d’un soldat de l’ALN. Le témoignage d’Elaine rejoint celui de Mokhtar dans sa subjectivité lucide et argumentée, dans la somme d’informations qu’elle donne sur la résistance algérienne et ses après, dans les aides extérieures apportées à ce pays se constituant en nation.

Dans son enquête en 2009, Algérie, Les années pieds-rouges, Catherine Simon fait une allusion furtive à Elaine Mokhtefi, à propos de l’installation des Black Panthers à Alger : « Malgré la froideur des relations entre Alger et La Havane, le régime du colonel Boumediene comprend l’intérêt de recevoir le fugitif [il s’agit d’Eldridge Cleaver]. Grâce à l’entremise d’une influente Américaine, Elaine Klein, ancienne amie de Frantz Fanon installée à Alger depuis l’indépendance, des invitations sont lancées pour que soit reçue en grande pompe une délégation entière des Black Panthers ».
Par son récit, Elaine Mokhtefi entraîne dans l’effervescence postcoloniale qu’Alger a connue alors et dans le continuum de sa vie. La postface, « Une enfance américaine », permet de comprendre ses engagements : de son enfance à l’année 1951 – elle a alors 23 ans –, l’été plus précisément où elle a assisté au Congrès de l’Assemblée mondiale de la jeunesse (UWF) à l’université de Cornell et à la suite duquel le FBI s’est intéressé à elle car elle dénonçait le racisme aux Etats-Unis. Puis elle quitte l’Amérique pour l’Europe. C’est alors que commence son récit « algérien » : sa rencontre à Paris des Algériens par le défilé d’ouvriers nord-africains le 1er mai 1953, qu’elle met en lien avec la condition des Noirs dans son pays. Elle s’engage dans l’action internationale et est à Accra en 1958 et y rencontre Frantz Fanon. A propos de cet intellectuel anticolonialiste incontournable, elle donne des souvenirs inédits et passionnants. Son expérience algérienne a commencé avant Alger dans les fonctions qu’elle a eues au sein de l’Office algérien de New York, sorte d’embryon d’ambassade d’Algérie avant l’indépendance, qui travaille à faire sa place au FLN au sein des Nations-Unies. Dès lors, de 1959 à 1974, date de son départ d’Algérie, elle va connaître nombre de personnes devenues des personnalités de premier plan dans l’Algérie indépendante et dans le monde.
Fin octobre 1962, elle arrive pour la première fois à Alger, la veille des fêtes du 1er Novembre et découvre une ville complexe. Elle fait de nouvelles rencontres et décrit les festivités « grandioses » : « Ici et là, je voyais des Algériens que j’avais connus à New York et des progressistes français que j’avais rencontrés auparavant. L’euphorie était générale et libératrice ». Sa décision est vite prise de rester en Algérie et de participer à l’édification d’un pays en ruines. Elle travaille à l’Office National du Tourisme où elle fait la connaissance de Colette Melki (Anna Greki) puis au bureau de presse et d’information de la Présidence pour établir des revues de presse des journaux étranger. Au fur et à mesure de son récit, du ton très libre qui la caractérise, elle donne son point de vue sur un certain nombre de personnes. Elle n’enjolive pas, elle ne noircit pas. Elle raconte avec l’acuité du regard de l’Algéroise qu’elle est devenue. En écho au titre de son ouvrage, elle écrit : « Alger constitua un carrefour pour tous les mouvements de libération et antifascistes des années soixante. J’y ai connu des exilés d’Espagne et du Portugal, adversaires des dictateurs Franco et Salazar, ainsi que des militants du Brésil, d’Argentine, du Venezuela, d’Amérique centrale, des opposants aussi bien que des représentants des guérillas. Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger, depuis le Front de libération du Sud Vietnam (Viêt-Cong) à l’ANC, la SWAPO, le FRELIMO, le MPLA, en passant par des étudiants d’Ethiopie, pirates de l’air, et les organisations de libération palestiniennes ».
Sa maîtrise de l’anglais en fait une des traductrices les plus sollicitées. Elle raconte aussi la prise de pouvoir par le Colonel Boumediene, le 19 juin 1965 et l’emprisonnement de Ben Bella.
Elle fut parmi les organisatrices du premier Festival panafricain en 1969, chargée de militants de mouvements de libération : Angola, Mozambique, Afrique du Sud... C’est, en particulier aux Black Panthers et à l’arrivée clandestine d’Eldrige Cleaver qu’elle consacre de nombreuses pages. La fonction d’interprète, on le sait, est une fonction qui place au carrefour de discussions, de médiations et, lorsqu’elle dure, d’amitiés. Expulsée en 1973, elle est interdite de retour pensant quarante quatre ans. C’est en 2018 que l’ambassade d’Algérie l’informe qu’un visa peut être établi à son nom. Dans un entretien, elle donne la raison de son expulsion : « J’ai été terriblement triste d’être séparée de ce pays que j’ai tant aimé, que j’ai considéré comme le mien. La raison de mon expulsion était que je refusais de renseigner la Sécurité militaire sur mon amie, la femme de Ben Bella, qui était à l’époque incarcéré. Après de longues années d’exil, peut-on dire, j’y suis retournée en novembre dernier y passer quelques semaines. J’ai pu rendre visite à des amis, à la famille de mon mari, j’ai pu me promener dans les rues d’Alger, humer l’air d’Afrique du Nord, manger sa cuisine, baigner dans l’ambiance quotidienne. Et depuis, il y a eu le Hirak. (…) Je viens de lire une interview-portrait dans le New York Times de l’ambassadeur palestinien à l’ONU, Riyad Mansour, qui dit avoir adopté comme slogan " je suis prisonnier de l’espoir". Adoptons-le aussi pour l’Algérie ! »
A la question qui lui a été posée, dans un entretien, des raisons qui expliquent toutes ces années pour écrire, elle a répondu : « J’ai toujours su que j’avais eu une vie insolite, que j’avais été témoin d’événements qui sortaient de l’ordinaire, que j’avais croisé le chemin d’hommes et de femmes qui défrayaient la chronique, qui laissaient des traces. Et quand j’en parlais, il y avait souvent des amis pour dire "tu dois écrire". Mais il fallait un temps de gestation. Finalement, mon mari Mokhtar Mokhtefi et moi avons pris la décision. Il a été encouragé par l’éditrice algérienne Selma Hellal des éditions Barzakh. On s’est mis dans deux pièces différentes de l’appartement et on a commencé. Tous les soirs on parlait de l’écriture, on s’est mutuellement encouragés, on a comparé des notes, on a parlé longuement de nos souvenirs… J’ai écrit… »
Pour ma part, je peux témoigner qu’Elaine a toujours été un « pont », une courroie de transmission entre des personnes qui s’intéressaient, pour une raison ou une autre, à l’Algérie. Ce fut le cas lorsqu’elle m’a mise en contact avec Olivier Gloag devenu un ami ; nous partageons, entre autres, nos échanges fructueux et solidaires sur la lecture d’Albert Camus. Ce fut le cas aussi pour me signaler le roman d’Amara Lakhous, La Fertilité du mal, dont la dédicace est offerte à Elaine et Mokhtar Mokhtefi (Collateral, 10 décembre 2024). Ce fut le cas aussi pour ma mise en relation avec Marine Cornuet qui a traduit aux Etats-Unis, Algérie, capitale Alger d’Anna Gréki (Collateral, 28 janvier 2025).
Notre dernière collaboration était un projet qui lui tenait tellement à cœur : faire connaître une amie américaine qui s’était engagée dans le soutien à la guerre de libération algérienne, Kathryn Mathews Degraff. Ce témoignage accompagné des photos retrouvées de Kathryn a été édité sur le site « Histoire coloniale et postcoloniale » dans son édition du 15 juillet au 1er septembre 2025, dans la rubrique « Algérie coloniale (1830-1962) » :
« Une journaliste américaine dans la guerre d’Algérie, par Maura McCreight et Elaine Mokhtefi -
Maura McCreight et Elaine Mokhtefi nous racontent l’histoire retrouvée de Kathryn Mathews Degraff/Updegraff (1926-2018), jeune journaliste californienne qui séjourna dans les maquis de l’ALN en Algérie et dont on a retrouvé en 2018 les photos jusque-là inconnues.
« En 1957, dans les montagnes de l’est de l’Algérie, des avions militaires français survolent de très près une jeune femme. L’un d’eux vole si bas, au niveau des arbres, qu’elle arrive à voir le visage du pilote et les mitrailleuses attachées aux ailes de l’avion. Elle sait qu’elle devrait se raidir, rester immobile, mais elle est trop effrayée. Elle plonge dans un fossé et s’allonge dans une rigole. Elle courbe son dos dans l’attente d’une rafale et crie, à haute voix : « Mon Dieu, j’ai peur! »
L’avion rôde au-dessus d’elle… puis s’en va.
La jeune femme s’appelle Kathryn Updegraff. Elle est américaine et joue à la journaliste dans l’espoir de dire au monde en image, avec film et photo, que les Algériens sont en guerre contre la France coloniale, qu’ils luttent pour leurs vies et pour l’indépendance de leur pays. C’est une guerre qui a débuté il y a près de trois ans et semble interminable. De fait elle ne prendra fin que cinq ans plus tard… »
Le massacre de Sabra et Chatila est bien un génocide israélien (suite)
Depuis 44 ans une légende écrite et entretenue par les sionistes et leur amis tente de nous faire croire que le massacre de Sabra et Chatila n'a rien à voir avec Israël. Eh bien non, cette barbarie a bien été planifiée par Sharon et ces sbires.
« L’étude des massacres de Sabra et Chatila met en exergue un continuum de génocides depuis la Nakba. L’objectif commun de 1948 à 2023 est l’extermination des Palestiniens, une extermination systématique qui ne concernent pas les seuls combattants mais comprend la totalité des civils. Si l’agencement tactique d’Israël a pris des formes différentes selon les contextes, c’est la bien destruction du tissu social palestinien qui est à chaque fois visée.
La mise en regard du présent avec le contexte de Sabra et Chatila permet de remettre au cœur du processus génocidaire le laisser faire international. Il n’est en effet pas possible de penser le génocide sans se référer au contexte international qui l’accompagne. « We are destroying everything that remains in Gaza, the world isn’t stopping us », annonce très justement Smotrich (ministre des Finances d’Israël).
En 1982, les responsables Américains, ne prenant aucune sanction contre Israël, ont non seulement cautionné les massacres mais ont permis au génocide de se faire. Un laisser-faire qui va progressivement augmenter pour arriver à la forme entièrement internationalisée du génocide actuel. »
Voilà. Les mots sont lourds comme ces tas de cadavres Palestiniens qui s’entassent dans des fosses et les tombes depuis 1948. Ces phrases ont été écrites par Leila Seurat, chercheuse au Centre arabe de recherches et d’etudes politiques de Paris (CAREP), associée au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et à l’Observatoire des mondes arabes et musulmans (OMAM). Si l’on ajoute que sont père est mort au Liban à l’état d’otage, prisonnier d’une faction islamiste, on peut lui faire confiance. Depuis les origines l’objectif réel du sionisme, finalement avoué aujourd’hui par Netanyahou et ses séides, est de donner le choix aux Palestiniens entre l’épuration ethnique et le génocide. L’analyse de ce qui s’est passé à Sabra et Chatila en septembre 82, est instructive puisque ce massacre n’est donc qu’une phase de cette politique en continuum qui, aujourd’hui, veut exterminer Gaza. Et demain la Cisjordanie.
Bien avant cet automne 82 à Beyrouth, Ariel Sharon, le ministre de la Défense d’Israël, et les leaders phalangistes (chrétiens libanais) se sont entendus pour une élimination de « tous » les Palestiniens, et pas seulement les membres de l’Organisation de Libération de la Palestine. Pour mener à bien ces expulsions ou ces crimes, les deux partis agissent de concert. Dans ce but, l’extermination, des Phalangistes vont s’entrainer en Israël. Et Rafaël Eitan, le chef d’état major, exige que ces chrétiens, en transit en Israël, soient traités comme des « soldats de Tsahal ». Sharon radote de plus en plus : « Il faut libérer le Liban des terroristes ». Faut-il préciser qu’à ses yeux tout enfant d’aujourd’hui est un tueur de demain... C’est dans cet esprit qu’en juin 82 Israël envahi le Liban Sud pour en chasser les Palestiniens. Et occupe le pays sur une zone de 43 kilomètres au-delà de la frontière. Sous la pression israélo-américaine les combattants de l’OLP doivent quitter le Liban et sont répartis entre différents pays arabes. Une Force Internationale d’Interposition, composée de soldats américains, italiens et français, doit assurer la sécurité des civils palestiniens toujours réfugiés dans les camps.
Le 14 septembre le tout nouvellement élu président du Liban, Bachir Gemayel, est assassiné dans un attentat. Celui-ci est le prétexte attendu par Sharon et ses alliés : « il faut liquider les 3 000 terroristes toujours présents dans le pays »... L’armée israélienne remonte et occupe Beyrouth, à quelques mètres des camps palestiniens. Mystérieusement, et cette tragique énigme reste encore vivante, la Force Multinationale qui a pour mission d’assurer la sécurité des malheureux déracinés s’est envolée avec le feu vert de Mitterrand. Les chars de « Tsahal » sont sur le paillasson des palestiniens.
Le 15 septembre, coordonnées avec des officiers israéliens, les troupes phalangistes se dirigent vers Sabra et Chatila, via l’aéroport de Beyrouth. Le 16 les militaires hébreux tirent des obus éclairants afin de faciliter l’entrée dans les camps, à la fois de membres de son unité d’élite « Sarayet Matkal » et celle des tueurs phalangistes. La barbarie commence.
Les 16 et 17 la Maison Blanche est informée d’un possible massacre. Reagan qui se dit alors prêt à favoriser la création d’un état Palestinien, et entend garder des amis dans le monde Arabe, s’oppose à toute forme de violence. Il le fait savoir par l’intermédiaire de son conseiller chargé du Proche Orien, Morris Draper. :
« Nous avons toujours pensé que vous auriez dû rester dehors ».
C’est sans compter avec Sharon qui est à la limite de l’insulte :
« Que vous l’ayez pensé ne nous importe pas... Quand l’existence et la sécurité de notre pays est en jeu, tout est de notre responsabilité, on ne laissera jamais personne d’autre décider pour nous.’
Et Sharon de continuer de hurler sa rengaine :
« Qui va nous débarrasser des 3 000 terroristes toujours présents ? C’est vous ? »
(Si nous pouvons restituer aujourd’hui ce dialogue Sharon-Draper, c’est grâce au magnifique travail du chercheur Seth Anziska qui, ayant accès à des documents secrets, a copié le verbatim de cet entretien musclé.)
Finalement Reagan capitule et donne 48 heures aux israéliens pour rentrer chez eux. Entre ce moment, qui est un feu vert, et le retour vers Israël il y aura le temps pour un génocide jamais condamné, celui de Sabra et Chatila. Massacre voulu et programmé par Israël. Continuer de mettre cette barbarie sur le compte des reitres phalangistes est un légende forgée par la « Hasbara », l’atelier où les sionistes forgent leurs mensonges.
Jacques-Marie BOURGET
A Sabra et Chatila : j’ai assisté au génocide programmé par Israël (Jacques-Marie BOURGET)
SOURCE https://www.legrandsoir.info/a-sabra-et-chatila-j-ai-assiste-au-genocide-programme-par-israel.html

Le 18 septembre 1982, avec mon ami photographe Marc Simon, nous avons découvert le massacre de Sabra et Chatila. Une barbarie voulue et organisée par Sharon et ses complices. Au mois de décembre suivant, l'Assemblée générale de l'ONU va déclarer la tuerie de masse "acte de génocide". Après la vision de cet apocalypse nous reviendrons sur les raisons du crime et ses responsables qui, contrairement à un mensonge mondialisé, ne sont pas les phalangistes libanais.
Un peu avant 7 heures, le samedi 18 septembre, nous grimpons dans un taxi qui nous dépose moins d’une demi-heure plus tard à l’entrée de Sabra. Exactement là où nous étions la veille, Marc et moi, la place est toujours vide mais les enfants ont disparu et les armes cessé leur tapage. Nous nous engageons dans la grande allée vide. L’avenue est plus en désordre qu’à l’habitude alors que les Palestiniens s’efforcent de fignoler les abords de leur bidonville, histoire de maintenir l’ image d’une dignité. Cette fois des tôles, des poubelles éventrées et des gravats sont venus s’ajouter à la misère du décor. Sur la droite, les corps de deux hommes. dont celui d’un vieillard très maigre. Ses assassins l’ont allongé sur une grenade dégoupillée dont on aperçoit la « cuillère » prête à s’ouvrir. Celui qui déplace le cadavre est certain de mourir. Pour les pervers, la guerre du Liban est l’occasion de montrer le pire. Comme son ami d’à côté, l’homme qui repose sur la grenade a été liquidé d’une balle dans la tête.
Peu après ce point où gisent ces deux ancêtres morts, attirés par le bruit lointain d’un moteur -celui d’un char ou d’un bulldozer ?- nous nous enfilons dans une passe étroite. Puis le chemin se fait plus large. il dessine même une placette où s’ouvre une grange utilisée comme garage, son entrée est large et haute, avec un étage au dessus de la voute, un gros véhicule américain est parqué dans la pénombre. Comme la queue d’un monstre un puissant câble d’acier lié à une chaîne est attaché au crochet de remorque de cet engin, un homme gît à quelques centimètres. Sur la gauche, une dizaine de corps sont coincés entre le pick-up et le mur. d’autres cadavres, comme des sacs de ciment, ont été jetés dans la benne de la camionnette. Autour et jusque sur le terre-plein, à l’entrée du garage, encore d’autres corps. Sans avoir à bouger pour en voir davantage, nous comptons vingt-quatre suppliciés, tous des hommes de moins de quarante ans. Pour l’un d’eux, une déchirure du pantalon montre qu’il a été émasculé. les têtes éclatées et écarlates, violettes du sang injecté en hématome. Écrites dans la poussière nous voyons les traces de ce qui s’est passé ici. Les tueurs ont traîné leurs victimes, pieds et mains liés par du fil de fer, le câble d’acier passé autour des cous. D’une poutre pend un crochet comme celui d’un boucher. Ce garage est un atelier dans lequel on a forgé la mort.
Nous sommes comme ces flics de la police scientifique quand ils s’installent sur la scène du crime. Surtout bien voir, écrire les détails, ne rien oublier. Qui va nous croire ? L’esprit déraille et laisse place à un cerveau commuté sur le mode pilotage automatique. On se voit agir comme si l’on était un autre. Je deviens deux pour que l’un témoigne pour le compte de son double. Avec Marc, instinctivement, nous adoptons le comportement prescrit dès que l’on pénètre dans une chapelle ardente, les mots rares et la voix basse : « À droite, à gauche, regarde, là... » le camp semble vide, personne n’apparaît aux portes, rien ne bouge. Nous avançons d’une cinquantaine de mètres. C’est une famille qui a été tuée alors qu’elle était à table, sans doute mercredi soir, les corps sont déjà décomposés. le père a été assassiné au couteau, la mère aussi, violée et les seins coupés. les adolescents sont morts d’une balle, un bébé a été écrasé à coups de marteau, de parpaing ou de crosse.
Quelques mètres encore, devant un mur percé d’une fenêtre ornée d’une grille de fer forgé, six hommes ont été fusillés. la scène paraît copiée du Dos de mayo de Goya. Nous sommes presque soulagés, voilà des morts ordinaires, ils ont eu le privilège d’échapper à la torture. À suivre, c’est une femme, violée aussi, dont le corps gonfle à la chaleur du jour sur le sol de son poulailler. À l’intérieur de sa maison, d’autres morts. une femme enceinte éventrée, un petit garçon coupé en deux, un lambeau de chair retenant encore l’autre moitié du corps.
Nous avançons. Chaque maison a été salle de torture avant d’être un tombeau. L’épouvante ? C’est bien ça. Elle nous fait oublier l’odeur, les insectes restés seuls vivants, les liquides et le sang. Au sud de Chatila devait exister une minuscule ferme : deux chevaux blancs ont été tués dans l’appentis à moitié ouvert qui leur servait d’écurie. Retenue par ses vêtements dans les épines d’un fil barbelé, une vieille femme est morte debout, tuée et accrochée comme un Christ sans croix. Par terre, en plusieurs endroits et jusqu’à Sabra, qui semble être un peu moins martyrisé que Chatila, nous retrouvons des emballages militaires vides : ils contiennent tous une brève notice rédigée en hébreu.
À vingt mètres de cette morte debout, deux pyramides de corps d’enfants. les petits garçons d’un côté, les petites filles de l’autre, un tri. Même dans le crime les sexes sont séparés. À leur arrière, comme on le fait à une noix de coco, les crânes ont été ouverts à la hache. mais les bourreaux, pourtant des hommes d’ordre, ont oublié dans la poussière les cadavres de deux petites filles, pas eu le temps de les empiler sur la pyramide des fous. L’une porte un ruban dans les cheveux, une jolie robe rose en lainage et ses pieds sont nus. Ses yeux sont ouverts vers le ciel auquel elle n’a pas eu le temps de croire. Nous sommes des mutants, ce que nous voyons détruit ce que nous étions en arrivant ici, alors que nous ne pouvions imaginer l’enfer à portée de taxi. Jusqu’à ce jour, nous n’avions jamais côtoyé d’aussi près les frontières de ce que les hommes peuvent accomplir quand ils décident d’être barbares.
Au milieu de l’équarrissage pour tous, le seul geste, celui qui apparaît possible et qui a le mérite du silence, est de pleurer. Il est le compagnon des vraies douleurs. Je vois Marc baisser la tête et tous les deux partageons une honte qui nous tombe dessus. Honte pour l’humanité.
Il y a près de deux heures que nous divaguons dans les camps de Sabra et Chatila. Seuls vivants parmi les morts. Plus bas, aux abords de la Cité sportive, le stade qui borde les camps, nous voyons enfin un homme qui ne soit pas un cadavre. Un machiniste portant un uniforme militaire sans écusson et une casquette kaki, s’applique aux commandes d’une pelleteuse. Le piocheur méticuleux a déjà creusé une fosse dans laquelle il pousse des cadavres. Notre solitude est si surprenante, et inquiétante, qu’une idée se fixe vient nous obséder : et si a coups d’engin il devenait possible d’effacer le massacre.
Marc continue de faire des photos tandis que je m’installe sur l’allée centrale des camps si jamais une voiture apparaît... après un quart d’heure en sentinelle, une Renault 4 brinquebale au loin. Le conducteur est seul. la trentaine, d’un blond un peu roux, il porte une blouse blanche et sa petite voiture le sigle de l’ONU. il s’arrête. Je vois un badge à sa blouse : « Save the Children ». Il me dit « Je suis danois, j’appartiens à l’Unicef ».
— Venez. C’est atroce. Le camp est couvert de morts.
— Est-ce qu’il y a des enfants ? »
Sa réflexion est désarmante. Rien que quelques pas et l’homme du nord est déjà incapable d’additionner ses victimes. Et des torturées, des dépecées, des découpées : le sauveur de la jeunesse est en panne de calcul.
Subitement notre arbitre de l’ONU, est aspiré par la peur. Voit et ne peut croire. Il balbutie des sons incompréhensibles et part, courant et battant des bras comme un oiseau blanc trop lourd pour s’envoler
Lors d’un de mes allers et venues, aux abords de la route, je découvre des friches terreuses d’où sortent des bras, des troncs, des têtes, des fesses. Et des traces de bulldozer indiquent l’origine de ces enterrements hâtifs. Pour ouvrir des brèches dans les maisons, les assassins ont utilisé un tractopelle, ensevelissant alors les familles entre les murs. À la fois écrasées et enterrées vivantes.
Jacques-Marie BOURGET
(A suivre).
mardi 29 septembre 2026
Un Vietnam dans le champ de la culture : le Congrès culturel de La Havane de 1968 (1/3)
Introduction et parties I-II — Du congrès au diagnostic de l’impérialisme culturel
« Rien ne saurait être plus anti-marxiste que le dogmatisme… Rien n’est plus anti-marxiste que la pétrification des idées. »
Fidel Castro, discours de clôture, Congrès culturel de La Havane, 12 janvier 1968.1
« Je fais la révolution, donc j’existe, donc nous existons. »
René Depestre, Commission I, Congrès culturel de La Havane, 1968.2
Le matin du 4 janvier 1968, à l’hôtel Habana Libre, le président cubain Osvaldo Dorticós ouvre le Congrès culturel de La Havane. Pendant neuf jours, 470 délégués venus de 70 pays débattent dans les différentes commissions. Ensemble, ils cherchent à comprendre la manière dont l’impérialisme se saisit de la culture, sous toutes ses formes, et ce qu’impliquerait la construction d’un front anti-impérialiste capable de l’affronter et de le démanteler3.
Au moment où le congrès se tient, la révolution ne semble pas seulement possible : elle apparaît imminente. Le Vietnam tient en échec la plus puissante armée de la planète. Dans les colonies portugaises d’Angola, de Guinée-Bissau et du Mozambique, les mouvements de libération armés construisent de nouvelles sociétés dans les zones libérées4. En Amérique latine, les guérillas se multiplient partout dans le sillage de la Révolution cubaine. Les peuples du Tiers-Monde sont alors en mouvement sur tous les fronts. La mort d’Ernesto « Che » Guevara, assassiné en Bolivie trois mois plus tôt, n’a fait que renforcer la détermination collective des délégués et des mouvements qu’ils représentent. La question n’est plus de savoir si l’impérialisme peut être vaincu, mais par qui, et sur quels fronts.
Le Congrès culturel de La Havane s’organise en cinq commissions correspondant aux différents fronts sur lesquels se mène la bataille culturelle : « Culture et indépendance nationale » (commission I), « Formation intégrale de l’Homme » (commission II), « Responsabilité de l’intellectuel » (commission III) ; « Culture et médias » (commission IV) et « Création artistique et travail scientifique et technique » (commission V). Comme le souligne Dorticós dans son discours d’ouverture, c’est « la première fois, à notre connaissance, [que des personnes] de tous les continents, issues de différentes professions », se réunissent autour d’une mission culturelle commune5. La décision d’inviter aux côtés d’artistes et d’écrivains des médecins, des économistes, des sociologues, des scientifiques, des techniciens et des travailleurs intellectuels de tous horizons constitue un choix politique délibéré. Il s’agit de signifier que la culture n’est pas un simple auxiliaire de la lutte politique et militaire, mais un front de la lutte anti-impérialiste à part entière.
Le congrès ne se limite cependant pas aux salles de réunion et aux discours : il résonne dans toute la ville, par des panneaux d’affichage, des affiches et des émissions de radio. À l’approche du congrès, l’Instituto del Libro a publié des éditions grand public d’œuvres de plusieurs écrivains participants et des films réalisés par certains délégués ont été projetés dans les cinémas de La Havane. Le 9 janvier, l’exposition Del Tercer Mundo (Du Tiers-Monde) a ouvert ses portes au Pabellón Cuba, dans le quartier du Vedado. Conçue comme un voyage cinématographique plutôt que comme une exposition conventionnelle, elle joue de la lumière, du son, du montage et du mouvement pour guider les visiteurs à travers l’histoire inachevée de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine. Le parcours compte six zones, qui racontent cette histoire du Tiers-Monde, depuis le mythe des terres « vierges » jusqu’aux luttes révolutionnaires du présent, en passant par la violence et les privations de la domination impériale. L’exposition mêle animations au néon, bandes dessinées, montages cinématographiques satiriques et effets sonores — dont un tunnel de l’horreur sur le thème de la faim et des caissons lumineux rotatifs qui multiplient l’image emblématique du Che prise par le photographe cubain Alberto Korda, accompagnée de cette question : « Et nous, les exploités du monde, quel est notre rôle ? » Réalisée collectivement par plus d’une centaine d’artistes, l’exposition dure trois mois et accueille plus de 250 000 visiteurs, grâce à des horaires pensés pour que les étudiants et les travailleurs puissent y passer en rentrant chez eux, comme s’ils se rendaient dans un cinéma populaire6.
Par cette participation de masse et sa richesse culturelle, le congrès incarne le message qu’il veut porter : la culture englobe l’ensemble des vecteurs par lesquels une société produit et reproduit la vie humaine. La déclaration finale du congrès l’énonce clairement : « Si la défaite de l’impérialisme est la condition sine qua non à l’épanouissement d’une culture authentique, alors, pour un pays sous-développé, la révolution est le fait culturel par excellence. »7
Les débats de ces neuf jours donnent naissance à l’une des analyses collectives les plus riches de l’impérialisme culturel du XXe siècle, ainsi qu’à une vision anti-impérialiste de la culture dont la portée et l’ambition continuent, aujourd’hui encore, d’inviter les différents mouvements révolutionnaires à considérer la culture non seulement comme de l’art ou de la propagande, mais aussi et surtout comme un terrain de luttes traversant toutes les dimensions de la vie sociale. Pourtant, ce congrès a été peu étudié par les historiens. Il est presque absent des travaux consacrés à cette période. Ce dossier présente une synthèse de certaines de ces discussions, organisée en cinq sections : le diagnostic du fonctionnement de l’impérialisme culturel, la praxis de la culture au sein des luttes de libération8, les formulations théoriques issues du congrès, la vision du nouvel être humain et le rôle de l’intellectuel dans la révolution.

La préparation du Congrès culturel de La Havane
Ce congrès est le troisième d’une série de manifestations internationalistes organisées à La Havane. La première, la Conférence tricontinentale (janvier 1966), avait réuni les forces révolutionnaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine dans le but de construire une alliance politico-militaire contre l’impérialisme, dont est issue l’Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (OSPAAAL). En août de l’année suivante, la seconde, la réunion de l’Organisation de solidarité latino-américaine, visait à faire de la lutte armée la principale stratégie de libération du continent. En 1968, le Congrès culturel de La Havane étend cette stratégie au domaine idéologique et culturel où, depuis deux décennies, l’impérialisme mène une offensive massive et largement clandestine.
Ce nouveau congrès répond à une double urgence : contrer l’agression militaire directe des États-Unis — comme l’invasion de la Baie des Cochons en 1961 —, mais aussi riposter dans la guerre culturelle et informationnelle qu’ils mènent de longue date. Le congrès de 1968 est en effet une réponse directe au Congrès pour la liberté de la culture (Congress for Cultural Freedom, CCF) qui constitue le cœur de l’opération culturelle des États-Unis pendant la Guerre froide. Dans le but explicite d’instaurer une hégémonie culturelle, le CCF défend l’idée qu’il n’existe aucune alternative à l’ordre capitaliste occidental, que les mouvements révolutionnaires menacent la « liberté » et que les intellectuels devraient être des critiques autonomes et apolitiques. Fondé en 1950 et présent dans trente-cinq pays, il publie alors plus de vingt revues littéraires et politiques prestigieuses (Encounter à Londres, Preuves à Paris et Cuadernos en Amérique latine, pour ne citer qu’elles). Il parraine des conférences, finance des échanges universitaires et entretient un réseau international d’intellectuels engagés qui promeuvent, consciemment ou non, le consensus libéral anticommuniste9. La révélation, en 1967, du financement du CCF par la Central Intelligence Agency (CIA) discrédite certes l’organisation, mais l’infrastructure qu’elle a mise en place — revues, fondations, réseaux universitaires, habitudes de pensée — reste largement intacte. Eric Hobsbawm, historien marxiste britannique et délégué à ce congrès, décrira plus tard le Congrès culturel de La Havane comme « l’exact opposé » du CCF : alors que le CCF se présente comme le défenseur de l’autonomie intellectuelle mais n’existe que par le patronage impérialiste, le Congrès culturel de La Havane cherche à mettre en place une infrastructure et un programme culturels au service de celles et ceux qui luttent contre l’impérialisme10.
L’idée même du congrès de La Havane est née à la Casa de las Américas (Maison des Amériques). Fondée en avril 1959, cette institution était devenue le principal relais culturel de Cuba vers l’Amérique latine et les Caraïbes grâce à sa revue et à son prix littéraire annuel. En janvier 1967, le comité de collaboration de la revue publie une déclaration visant à rassembler des intellectuels d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, en réponse à l’appel lancé par la Conférence tricontinentale de 1966 en faveur d’un front actif contre l’ingérence culturelle dans le Tiers-Monde. Les intellectuels qui répondent à cet appel constitueront la base de qui deviendra le Congrès culturel de La Havane de 1968. Entre octobre et novembre 1967, un séminaire préparatoire national réunit 1 343 écrivains, artistes, scientifiques et techniciens cubains, déjà répartis selon la structure en cinq commissions qu’adoptera le congrès. Ainsi, ce sont plusieurs mois de travail intellectuel et organisationnel collectif qui sont menés avant même l’arrivée du premier délégué international11.
La stratégie d’invitation du congrès est délibérément large : trotskistes et surréalistes y côtoient des membres de partis communistes. Les rédacteurs en chef de la New Left Review sont assis à côté de militants du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA). Existentialistes et antipsychiatres voisinent avec des économistes de la dépendance et des théologiens de la libération. Les 212 délégués de pays « développés » croisent les 205 délégués des pays sous-développés, dont 53 de pays socialistes12. Si la stratégie cubaine vise à construire un front anti-impérialiste s’étendant aux secteurs progressistes du centre impérialiste, la structure même du congrès garantit que les perspectives du Tiers-Monde déterminent l’orientation des travaux. À cette fin, ce sont des délégués issus de projets socialistes et de libération nationale du Tiers-Monde qui président toutes les commissions et les interventions des délégués s’exprimant au nom de luttes de libération en cours se voient donner un poids politique et moral qui imprègne l’ensemble des débats13.
Le congrès se tient à un moment marqué par de vives contradictions. Deux jours avant son ouverture, Fidel Castro a annoncé que l’Union soviétique réduirait ses livraisons de pétrole à l’île ; et quelques jours après sa clôture, le Comité central du Parti communiste cubain se réunit pour prendre des mesures contre une « micro-faction » de membres du parti accusés de chercher à subordonner la stratégie révolutionnaire de Cuba à la ligne de Moscou14. À l’issue de la conférence, un rapport confidentiel de l’Organisation des États américains (OEA), particulièrement bien informé, qualifie le congrès « d’action subversive du communisme international », et détaille la liste des participants, leurs affiliations politiques, leurs voyages antérieurs et le contenu de leurs interventions15.
Le diagnostic : comment l’impérialisme mobilise la culture
Malgré la diversité de leurs origines en termes d’histoires coloniales ou du stade de leur lutte, les différents délégués partagent un même diagnostic de l’impérialisme culturel. Selon eux, celui-ci mène une offensive systématique mobilisant toutes les dimensions de la société et de la culture : colonisation des consciences, contrôle de l’information, exploitation du travail intellectuel, « fuite des cerveaux » des médecins et des scientifiques du Tiers-Monde, et mainmise sur la production du savoir.
Au cours du congrès, le poète cubain Roberto Fernández Retamar, qui dirigera plus tard la Casa de las Américas, propose une analyse structurelle de l’ordre mondial et des intellectuels que celui-ci produit. Selon lui, le monde ne se divise pas entre pays « développés » et « sous-développés », mais entre « pays sous-développés » (países subdesarrollados) et en ce qu’il appelait des pays « sous-développants » (países subdesarrollantes) — des pays dont le propre développement repose sur la production active du sous-développement ailleurs. Pour Retamar, les intellectuels de ces pays « sous-développants » accèdent au savoir à travers un système fondé sur l’exploitation du travail et des richesses du Tiers-Monde. Les sciences et les arts occidentaux, affirme-t-il, « appartiennent également aux pays exploités sur lesquels ils se sont construits ». Les leur rendre, ajoute-t-il, n’est donc « pas une forme de paternalisme, mais un moyen de leur restituer ce qui leur a été arraché ». Cela implique, pour Retamar, que les intellectuels de gauche issus des centres impériaux ont pour responsabilité de mettre leurs connaissances — scientifiques, économiques, linguistiques et techniques — au service des mouvements de libération des peuples qui ont rendu ces connaissances possibles. Retamar ne se contente cependant pas d’appeler à une forme de réparations de la part des intellectuels des pays qui sous-développent : il exhorte surtout ceux des pays sous-développés à s’emparer des connaissances et des productions du colonisateur pour leur propre libération.
En 1971, trois ans après le congrès, Retamar approfondit cette réflexion dans son essai fondateur Caliban cannibale. Il y fait du personnage de Caliban — le sujet asservi de La Tempête de Shakespeare, dont l’île a été colonisée par Prospero — un symbole de l’Amérique latine et des Caraïbes : « Prospero a envahi les îles, tué nos ancêtres, réduit Caliban en esclavage et lui a enseigné sa langue afin de le comprendre : que peut faire d’autre Caliban que d’utiliser cette même langue — il n’en a pas d’autre aujourd’hui — pour le maudire ? »16
Dans les années qui suivent, Caliban devient une figure commune par laquelle les intellectuels d’Amérique latine et des Caraïbes explorent la domination coloniale, la langue, la révolte et l’action historique. Ce congrès a contribué à consolider cette réinterprétation en réunissant à La Havane des penseurs anticolonialistes des Caraïbes — parmi lesquels Retamar, Cyril Lionel Robert (« C.L.R. ») James et Aimé Césaire17. Ainsi, en 1969, Aimé Césaire publie Une Tempête, réécriture anticolonialiste de la pièce de Shakespeare, et le poète barbadien Kamau Brathwaite son poème « Caliban ». Avec l’essai de Retamar, ces œuvres opèrent un renversement culturel et politique majeur, plaçant le Tiers-Monde — en tant que sujet colonisé collectif — au centre de l’histoire mondiale, et non plus à sa périphérie.
Cette lutte autour de la langue, de la représentation et pour être un acteur de l’histoire s’inscrit dans le diagnostic plus large que le congrès dresse de l’impérialisme culturel. Fernando Martínez Heredia, fondateur de la revue de référence Pensamiento Crítico, développe ainsi l’idée que la colonisation culturelle constitue la forme la plus insidieuse de domination impérialiste18. Car cette forme de colonisation « pénètre tous les domaines de la vie et influence même ceux qui la combattent », produisant un « conditionnement mental castrateur » — une incapacité à envisager un avenir atteignable par ses propres efforts19 — qui se met en place à l’issue d’un long processus qui prend place sur plusieurs fronts, dont l’appareil médiatique. Au cours du congrès, l’historien cubain Moreno Fraginals décrit un vaste système de communication impérialiste : 850 heures par semaine d’émissions étasuniennes destinées à l’Amérique latine et diffusées en ondes courtes, deux réseaux radiophoniques captant plus de 90 % des auditeurs, et la diffusion de radios à fréquence unique préréglées sur des stations étasuniennes qui circulaient dans toute la région. Pour l’écrivain cubain Edmundo Desnoes, les médias de masse constituent « l’arme secrète » de l’impérialisme — efficace précisément parce qu’invisible20.
De son côté, l’économiste indien Lajpat Rai montre aussi que les institutions éducatives et culturelles sont elles aussi dominées par des intérêts impérialistes. En Inde, « les universités, les instituts, les écoles [et] les organisations sociales et culturelles […] sont aujourd’hui infestées d’agents culturels nord-américains, que ce soit sous la forme de professeurs invités, d’experts en éducation, [de membres] du Peace Corps, voire directement d’agents de la CIA »21. Faisant écho aux propos de Martínez Heredia, il dépeint un « programme de castration politique des intellectuels » mené au sein du monde universitaire indien par les fondations Asia, Ford et Rockefeller, ainsi que le CCF, désormais démasqué22.
Les archives historiques et matérielles constituent le troisième front de l’offensive culturelle impérialiste. Des délégués du monde arabe, de la péninsule coréenne et d’Afrique australe témoignent de pratiques d’effacement culturel. Gisèle Halimi, avocate d’origine tunisienne ayant défendu des membres du Front de libération nationale algérien (FLN) pendant la guerre d’indépendance, raconte son expérience de la colonisation culturelle. Éduquée en Tunisie dans le système éducatif colonial français, elle décrit comment l’histoire et la culture arabes étaient exclues et comment « la beauté, l’intelligence [et] la liberté ne pouvaient être que des valeurs françaises ; la source de toute culture, de toute civilisation, c’était la France »23.
Faisant le voyage depuis la République populaire démocratique de Corée (RPDC), pays encore en pleine reconstruction, quinze ans à peine après une guerre où les bombardements étasuniens ont rasé la quasi-totalité des bâtiments du nord, Kim Youn Seun et Pak Hai Chin présentent au congrès le concept de juche (주체). Souvent traduit par « autonomie », le juche désigne la capacité d’un peuple colonisé à devenir le sujet de sa propre histoire plutôt que l’objet passif de la domination impérialiste. « Sans la libération et l’indépendance totales du pays, expliquent les délégués de la RPDC au congrès, on ne peut espérer une véritable culture nationale ni parler de la formation intégrale de l’Homme ». En une phrase, ils résument ainsi le lien entre le diagnostic de l’impérialisme culturel posé par le congrès et sa vision d’une humanité nouvelle24.
Ces témoignages, venus de tous les continents, dessinent les contours d’un appareil colonial unique et intégré, qui colonise la manière dont une société se raconte — à travers ses médias, ses universités, sa langue, ses archives. Plusieurs délégués soulignent que cet appareil est inextricablement lié à la structure économique et à la logique extractiviste de l’impérialisme. Comme le formule Alex La Guma, romancier et ancien prisonnier politique de l’apartheid sud-africain : « Nous sommes les premiers producteurs mondiaux d’or, mais nos mineurs ne gagnent que quarante centimes pour huit heures de travail ». Alors que, quelques semaines avant le congrès de La Havane, des chirurgiens sud-africains ont réalisé au Cap la première greffe cardiaque au monde, 80 % de la population du pays connaît la famine. En soulignant ce contraste, La Guma ne condamne pas la réussite scientifique : il met en lumière la contradiction de la société d’apartheid où une immense richesse et un potentiel technique considérable coexistent avec la misère de masse et la domination raciale. La loi sur l’éducation des Bantous (1953) a donné à ce système une forme explicitement culturelle, en imposant aux Sud-Africains noirs un enseignement ségrégué de seconde classe, destiné à les préparer à un travail subalterne sous le régime d’apartheid25.
Le congrès aborde également la question de l’exploitation matérielle des ressources humaines par l’impérialisme. Horacio Zalce, médecin mexicain, intervient devant trois des cinq commissions du congrès et retrace la fuite des cerveaux dans son domaine : des médecins formés aux frais de l’État dans des pays sous-développés sont attirés vers les États-Unis, soumis à une « transculturation » (l’adoption progressive des valeurs, des habitudes et des modes de vie d’une autre culture), puis soit totalement absorbés par le centre impérialiste, soit renvoyés vers des sociétés où aucun emploi ne correspond à leur spécialisation. Pour le Dr Zalce, « la matière première a été exportée, transformée à l’étranger, puis volée »26. Le délégué cubain José Fernández-Britto Rodríguez dénombre lui près de 40 000 scientifiques et techniciens latino-américains ayant émigré aux États-Unis entre 1956 et 196527. De leur côté, les chercheurs cubains Aníbal Rodríguez et Fernando Barral décrivent la colonisation de la production de connaissances sur le Tiers-Monde lui-même : l’Amérique latine fournit les « matières premières scientifiques » — données et chercheurs — à des institutions étasuniennes, comme la RAND Corporation, le Special Operations Research Office et l’Hudson Institute, qui renvoient ensuite vers la région les « produits finis » de ces recherches, sous forme d’interventions politiques, économiques, militaires28.
C’est un thème récurrent qui traverse les cinq commissions : l’intellectuel colonisé, le médecin colonisé et le scientifique colonisé y sont décrits comme une matière première que l’on extrait, que l’on transforme et que l’on vole. Chaque médecin de la périphérie formé par l’éducation publique et qui finit par exercer au cœur de l’empire représente un transfert de valeur économique — des années d’investissement social captées par la structure même de la dépendance impériale. La résolution finale de la Commission IV (Culture et médias) le conclut sans ambages : « L’industrie de la culture de masse ne se limite pas à des fonctions superstructurelles ; elle fait aujourd’hui partie intégrante du système de production économique. »29

Notes du chapitre 1
1. Voir Castro, Fidel. « Discurso de clausura » Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. La Havane : Instituto del Libro, 1968, p. 57‑71. Nous traduisons. ↩
2. Voir Depestre, René. « Las aventuras de la negritud » Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. La Havane : Instituto del Libro, 1968, p. 42‑46. Nous traduisons. ↩
3. Le nombre de participants varient sensiblement selon les différents compte-rendus qui ont été faits. Les nombres retenus ici sont ceux apparaissant dans les documents publiés à l’issus du congrès. Voir Congreso Cultural de La Habana. Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. La Havane : Instituto del Libro, 1968. p. 46, 48, 57. ↩
4. Sur le programme culturel du PAIGC, voir Tricontinental. The PAIGC’s Political Education for Liberation in Guinea-Bissau, 1963–74. Institut tricontinental de recherches sociales, 2022. URL : https://thetricontinental.org/studies-1-national-liberation-paigc-education/ [consulté le 12 août 2026]. ↩
5. Voir Congreso Cultural de La Habana. Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. Op. cit. p. 4 ↩
6. Voir Berríos, María. « “Now History Happens Here”: Del Tercer Mundo » in Vijay Prashad (dir.). The East Was Read: Socialist Culture in the Third World. New Dehli : LeftWord Books, 2019, p. 101‑119. ↩
7. Voir Congreso Cultural de La Habana. « Declaración General del Congreso Cultural de La Habana » Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. La Havane : Instituto del Libro, 1968, p. 49‑50. Nous traduisons. ↩
8. Conformément à la version espagnole de ce dossier, nous préférons le terme de « praxis » à celui de « pratique » pour rendre l’anglais « praxis ». Conformément à la tradition marxiste, la praxis renvoie à la pratique guidée par la théorie (elle-même issue de l’analyse de la pratique). Note des traducteurs. ↩
9. Sur le Congrès de la liberté de la culture, voir Saunders, Frances Stonor. The Cultural Cold War: The CIA and the World of Arts and Letters. New York : New Pr, 2001. ↩
10. Cité dans Hardesty, Michele. « The Appeal of Cuba: The 1968 Havana Cultural Congress and US Intellectuals » in Steven Belletto et Joseph Keith (dir.). Neocolonial Fictions of the Global Cold War. Iowa City : University Of Iowa Press, 2019, p. 61. ↩
11. Voir OSPAAAL. Primera Conferencia Tricontinental : Documentos y Resoluciones. La Havane : OSPAAAL, 1966. p. 127‑140 ; Gonzalez Lage, Valeria. « Objetivos, discursos y protagonistas del Congreso Cultural de La Habana (1968) », Sémata: Ciencias Sociais e Humanidades. août 2019. p. 276‑277. ↩
12. Voir Gonzalez Lage, Valeria. « Objetivos, discursos y protagonistas del Congreso Cultural de La Habana (1968) ». Op. cit. p. 283‑284 ↩
13. Voir Congreso Cultural de La Habana. Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. Op. cit. ; Parmelin, Hélène. « Au congrès culturel de La Havane », Raison présente. 1968 no 6. p. 3‑20. ↩
14. Voir Castro, Fidel. « Discurso pronunciado en la conmemoración del IX Aniversario del triunfo de la Revolución ». cité in Gonzalez Lage, Valeria. « Objetivos, discursos y protagonistas del Congreso Cultural de La Habana (1968) ». Op. cit. p. 276 et Comité Central del Partido Comunista de Cuba. Informaciones del Comité Central del Partido Comunista de Cuba acerca de las actividades de la microfacción. La Havane : Instituto del Libro, 1968. ↩
15. Voir Organisation des États américains. Cultural Congress of Havana. Organisation des États américains, Comité consultatif spécial sur la sécurité, 1968. ↩
16. Voir Retamar, Roberto Fernandez. Caliban cannibale. Paris : Maspero, [1971] 1973. p. 55. ↩
17. Voir González Seligmann, Katerina. « Calibán, Why ? », Small Axe. 2019, vol.23 no 3. p. 49‑54, 76‑77. ↩
18. Voir Sánchez Quiróz, Magdiel (dir.). Fernando Martínez Heredia : Pensar en tiempo de Revolución Antología esencial. Buenos Aires : CLACSO, 2018. ↩
19. Voir Martínez Heredia, Fernando. « Colonialismo y cultura nacional » Archivo de transcripciones de comisiones: Comisión I–V. La Havane : Congreso Cultural de La Habana, 1968, p. 15‑19. Pour notre thèse que l’avenir est une orientation militante, voir Tricontinental. L’Avenir. Dossier 100. Institut tricontinental de recherches sociales, 2026. URL : https://materialistes.fr/tricon/lavenir [consulté le 24 août 2026]. ↩
20. Voir Fraginals, Moreno. « Algunos aspectos del mensaje radial » ; Desnoes, Moreno. « Las armas secretas ». ↩
21. Lors du congrès, Lajpat Rai s’est lié d’amitié avec le délégué pakistanais Abdullah Malik, un journaliste communiste basé à Londres qui a été invité car la dictature militaire a empêché le plus célèbre poète du Pakistan, Faiz Ahmed Faiz, de s’y rendre. Voir à ce sujet, Raza, Ali. « Dispatches from Havana: The Cold War, Afro-Asian Solidarities, and Culture Wars in Pakistan », Journal of World History. 2019, vol.30 no 1‑2. p. 223‑246. ↩
22. Voir Rai, Lajpat. « El “Tercer Mundo” y la responsabilidad de los intelectuales » Archivo de transcripciones de comisiones: Comisión I–V. La Havane : Congreso Cultural de La Habana, 1968, p. 10‑17. Nous traduisons. ↩
23. Voir Halimi, Gisèle. « De la cultura de opresión a la cultura de emancipación » Archivo de transcripciones de comisiones: Comisión I–V. La Havane : Congreso Cultural de La Habana, 1968, p. 136‑144. Nous traduisons. ↩
24. Voir Kim, Youn Seun et Hai Chin Pak. « Problemas sobre la cultura y la independencia nacional » Archivo de transcripciones de comisiones: Comisión I–V. La Havane : Congreso Cultural de La Habana, 1968, p. 172‑181. Nous traduisons. ↩
25. Voir Lara, Eduardo. « El papel del trabajo en la educación integral del hombre » Archivo de transcripciones de comisiones: Comisión I–V. La Havane : Congreso Cultural de La Habana, 1968, p. 62‑65. Pour la version en anglais, voir aussi La Guma, Alex. « Literature and Resistance in South Africa » in Irwin Silber (dir.). Voices of National Liberation: The Revolutionary Ideology of the Third World as Expressed by Intellectuals and Artists at the Cultural Congress of Havana. New York : Central Book Company, 1970, p. 48‑53. ↩
26. Voir Zalce, Horacioe. « Penetración del imperialismo en la medicina en los países subdesarrollados » Archivo de transcripciones de comisiones: Comisión I–V. La Havane : Congreso Cultural de La Habana, 1968, p. 30‑31. Nous traduisons. ↩
27. Voir Congreso Cultural de La Habana. « Resolución de la Comisión V » Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. La Havane : Instituto del Libro, 1968, p. 34‑39. ↩
28. Voir Rodríguez, Aníbal et Fernando Barral. « Sociología, investigaciones sociales y subdesarrollo en América Latina » Archivo de transcripciones de comisiones: Comisión I–V. La Havane : Congreso Cultural de La Habana, 1968, p. 2‑6. ↩
29. Voir Congreso Cultural de La Habana. « Resolución de la Comisión IV » Reunión de intelectuales de todo el mundo sobre problemas de Asia, África y América Latina. La Havane : Instituto del Libro, 1968, p. 30. Nous traduisons. ↩
