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lundi 4 mai 2026

Quand la CIA étudiait la French theory : sur le travail intellectuel de démembrement de la gauche culturelle

SOURCE https://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/quand-la-cia-etudiait-la-french-theory-sur-le-travail-intellectuel-de-demembrement-de-la-gauche-culturelle/ 


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Dans une analyse fouillé G Rockhill rappelle que la lutte des classes se conduit aussi politiquement sur le terrain intellectuelle. Montrant, date et fait à l’appui comment la CIA est intervenu de façon massive, notamment financière pour occuper la sphère intellectuel.

Cet article montre églament l’importance du combat linguistique et culturel, que nombre d’intellectuels de très bonne foi considèrent comme une fantaisie ou pire parfois comme une marotte « nationaliste »

Par Gabriel Rockhill – Le 28 février 2017 – Source The Philosophical Salon

On présume souvent que les intellectuels ont peu ou pas de pouvoir politique. Perchés au sommet d’une tour d’ivoire privilégiée, déconnectés du monde réel, mêlés à des débats académiques dénués de sens sur des détails infimes, ou flottant dans les nuées absconses de théories abstraites, les intellectuels sont souvent dépeints comme non seulement coupés de la réalité politique, mais comme incapables d’avoir un impact significatif sur elle. Ce n’est pas ce que pense la CIA.

En fait, l’agence responsable de coups d’État, d’assassinats ciblés et de manipulations clandestines des gouvernements étrangers ne croit pas seulement au pouvoir de la théorie, mais elle a consacré des ressources importantes pour qu’un groupe d’agents secrets étudient ce que certains considèrent comme la théorie la plus complexe et absconse jamais produite. En effet, dans un article de recherche intrigant écrit en 1985, et récemment publié avec des retouches mineures en raison du Freedom of Information Act, la CIA révèle que ses agents ont étudié la très complexe, avant-gardiste et internationale French theory[ou théorie de la déconstruction, NdT] adossée aux noms de Michel Foucault, Jacques Lacan et Roland Barthes.

L’image d’espions américains se réunissant dans des cafés parisiens pour étudier assidûment et comparer leurs notes sur les écrits des grands prêtres de l’intelligentsia française choquera ceux qui présument que ce groupe d’intellectuels est constitué de sommités dont la sophistication éthérée ne pourrait jamais être saisie par un filet aussi grossier, ou qui, au contraire, les considèrent comme des charlatans colportant une rhétorique incompréhensible sans impact sur le monde réel ou presque. Cependant, cela ne devrait pas surprendre ceux qui connaissent l’investissement de la CIA, ancien et permanent, dans la guerre culturelle mondiale, y compris par le soutien à ses formes les plus avant-gardistes, qui a été bien documenté par des chercheurs comme Frances Stonor Saunders, Giles Scott-Smith, Hugh Wilford (et j’ai moi-même apporté ma propre contribution dans Radical History & the Politics of Art).

Thomas W. Braden, l’ancien superviseur des actions culturelles à la CIA, a expliqué avec franchise la puissance de l’offensive intellectuelle de l’Agence dans un compte rendu à destination de ses membres, publié en 1967 :

Je me souviens de l’immense joie que j’ai ressentie lorsque le Boston Symphony Orchestra [qui avait reçu l’appui de la CIA] a recueilli plus d’éloges pour les États-Unis à Paris que John Foster Dulles ou Dwight D. Eisenhower n’aurait pu en obtenir en une centaine de discours.

En aucune façon, il ne s’agissait d’une petite opération à la marge. En fait, comme Wilford l’a fort justement décrit, le Congrès pour la liberté de la culture (CCF), dont le siège social se trouvait à Paris et qui s’est par la suite avéré une organisation de façade de la CIA dans la partie culturelle de la guerre froide, était l’un des plus importants mécènes dans l’histoire universelle. Il soutenait une incroyable gamme d’activités artistiques et intellectuelles. Il avait des bureaux dans 35 pays, publiait des dizaines de magazines de prestige, était impliqué dans l’industrie du livre, organisait des conférences internationales de haut niveau ainsi que des expositions d’art, coordonnait des spectacles et des concerts et contribuait largement au financement de divers prix et bourses culturels, ainsi que d’organismes de soutien comme la Fondation Farfield.

L’ »Appareil » parisien : l’agent de la CIA et chef du CCF Michael Josselson (au centre) dans un déjeuner de travail avec John Clinton Hunt et Melvin Lasky (à droite)

La CIA comprend que la culture et la théorie sont des armes cruciales dans l’arsenal global qu’elle déploie pour protéger les intérêts étasuniens dans le monde entier. Le rapport de recherche de 1985, récemment publié, intitulé « France : Defection of the Leftist Intellectuals » (Défection des intellectuels de gauche en France) examine, sans aucun doute pour la manipuler, l’intelligentsia française et son rôle fondamental dans l’orientation des tendances qui à leur tour génèrent les orientations politiques. Le rapport suggère qu’il a existé un équilibre idéologique relatif entre la gauche et la droite dans l’histoire intellectuelle française, puis souligne le monopole de la gauche dans l’immédiat après-guerre (auquel, nous le savons, l’Agence était farouchement opposée) en raison du rôle clé des communistes dans la résistance au fascisme et de leur victoire finale. Bien que la droite, selon les mots de la CIA, ait été massivement discréditée en raison de sa contribution directe aux camps nazis, ainsi que de son programme globalement xénophobe, anti-égalitaire et fasciste, les agents secrets anonymes qui ont rédigé le plan d’étude constatent avec un vif plaisir son retour intellectuel depuis le début des années 1970 environ.

Plus précisément, les soldats camouflés de la culture applaudissent ce qu’ils considèrent comme un double mouvement qui contribue à ce que les cercles intellectuels détournent leurs critiques des États-Unis vers l’URSS. A gauche, il existait une désaffection intellectuelle croissante envers le stalinisme et le marxisme, un retrait progressif des intellectuels radicaux du débat public, et un mouvement théorique de prise de distance envers le socialisme et le Parti socialiste. Plus loin, à droite, les opportunistes idéologiques appelés Nouveaux philosophes ainsi que les intellectuels de la Nouvelle droite avaient lancé une campagne médiatique de critique du marxisme.

Tandis que d’autres tentacules de la CIA étaient impliqués dans le renversement de dirigeants démocratiquement élus, fournissant des informations et des financements à des dictateurs fascistes, soutenant les escadrons de la mort, l’état-major culturel parisien recueillait des données sur la manière dont le glissement du monde intellectuel vers la droite pourrait directement bénéficier à la politique étrangère américaine. Les intellectuels de gauche de l’après-guerre avaient ouvertement critiqué l’impérialisme américain. L’influence médiatique de Jean-Paul Sartre en tant que critique marxiste, et son action notable, en tant que fondateur de Libération, dans le dévoilement du dirigeant de la CIA à Paris ainsi que de dizaines d’agents infiltrés, étaient surveillées de près par l’Agence et considérées comme un très grave problème.

Par contraste, l’atmosphère anti-soviétique et anti-marxiste de l’ère néolibérale en cours d’émergence détournait l’attention du public et fournissait une excellente couverture pour les sales guerres de la CIA en rendant « très difficile pour quiconque de mobiliser parmi les élites intellectuelles une opposition significative à la politique des États-Unis en Amérique centrale, par exemple. » Greg Grandin, un des meilleurs historiens de l’Amérique latine, a parfaitement résumé cette situation dans The Last Colonial Massacre :

En plus des interventions visiblement désastreuses et mortelles au Guatemala en 1954, en République dominicaine en 1965, au Chili en 1973 et au Salvador et au Nicaragua au cours des années 1980, les États-Unis ont attribué des ressources financières stables et discrètes, et leur soutien moral aux États terroristes contre-insurgés. […] Mais l’énormité des crimes de Staline assure que ces histoires sordides, qu’elles soient convaincantes, approfondies, ou accablantes, ne perturbent pas le fondement d’une vision du monde où le les États-Unis jouent un rôle exemplaire dans la défense de ce que nous appelons aujourd’hui démocratie.

C’est dans ce contexte que les mandarins masqués saluent et soutiennent la critique implacable qu’une nouvelle génération de penseurs anti-marxistes comme Bernard-Henri Levy, André Glucksmann et Jean-François Revel lancent contre « la dernière clique d’intellectuels communistes » composée, selon les agents anonymes, de Sartre, Barthes, Lacan et Louis Althusser. Étant donné que ces anti-marxistes avaient penché à gauche dans leur jeunesse, ils fournissaient un modèle parfait auquel adosser des récits trompeurs qui confondent une prétendue prise de conscience politique personnelle avec la marche progressiste du temps, comme si la vie individuelle et l’histoire étaient simplement une question de maturité qui consiste à admettre que l’aspiration à une profonde transformation sociale vers l’égalité est une chose du passé, à l’échelle personnelle et à l’échelle historique. Ce fatalisme condescendant et omniscient ne sert pas seulement à discréditer les nouveaux mouvements, en particulier ceux dirigés par des jeunes, mais il interprète également les succès relatifs de la répression contre-révolutionnaire comme le progrès naturel de l’histoire.

Le philosophe français anti-marxiste Raymond Aron (à gauche) et sa femme Suzanne en vacances avec l’agent infiltré de la CIA Michael Josselson et Denis de Rougemont (à droite)

Même les théoriciens qui n’étaient pas aussi opposés au marxisme que ces réactionnaires ont apporté une contribution significative à une atmosphère de désillusion envers l’égalitarisme transformateur, de prise de distance envers la mobilisation sociale et d’« enquête critique » dépourvue de point de vue politique radical. Ceci est extrêmement important pour comprendre la stratégie globale de la CIA dans ses tentatives puissantes et profondes de démanteler la gauche culturelle en Europe et ailleurs : reconnaissant qu’il était peu probable qu’on puisse l’abolir entièrement, la CIA a cherché à déplacer la culture de gauche d’une politique anti-capitaliste et résolument transformatrice vers une position réformiste de centre-gauche moins ouvertement critique des politiques étrangères et nationales étasuniennes. En fait, comme Saunders l’a démontré en détail, dans l’après-guerre l’Agence a influencé le Congrès maccarthyste pour qu’il soutienne et assure une promotion directe des projets de gauche qui permettaient d’attirer les producteurs et les consommateurs culturels à l’écart d’une gauche résolument égalitaire. En isolant et en discréditant cette dernière, la CIA aspirait aussi à fragmenter la gauche en général, laissant à ce qui restait du centre gauche un pouvoir et un soutien public minimaux en plus d’être potentiellement discrédité en raison de sa complicité avec la politique de droite, une question qui continue de tourmenter les partis institutionnalisés contemporains de gauche.

C’est dans cette lumière que nous devons comprendre le penchant de la CIA pour les récits de conversion et son profond intérêt pour les « marxistes repentis », un leitmotiv qui traverse le rapport de recherche sur la Déconstruction française. « Encore plus efficaces pour saper le marxisme », écrivent les taupes, « il y a ces intellectuels qui, comme de vrais croyants, se sont mis en tête d’appliquer la théorie marxiste aux sciences sociales, et qui ont fini par repenser et rejeter l’ensemble du corpus théorique. » Les agents citent en particulier la puissante contribution de l’École des Annales d’historiographie et le structuralisme (en particulier Claude Lévi-Strauss et Foucault) à la « démolition critique de l’influence marxiste dans les sciences sociales ». Foucault, identifié comme « le penseur le plus profond et le plus influent en France », est particulièrement applaudi pour ses éloges à l’endroit des intellectuels de la Nouvelle droite pour avoir rappelé aux philosophes que des « conséquences sanglantes » ont « découlé de la théorie sociale rationaliste des Lumières du XVIIIème siècle et de l’ère révolutionnaire ». Bien sûr, ce serait une erreur de juger la théorie ou la pratique politique d’un penseur sur une seule position ou un seul résultat, mais le gauchisme anti-révolutionnaire de Foucault et sa perpétuation du chantage au Goulag (c’est-à-dire l’affirmation selon laquelle les mouvements radicaux conquérants visant une transformation sociale et culturelle profonde ne font que ressusciter les traditions les plus dangereuses), sont parfaitement alignés avec les stratégies globales de guerre psychologique de l’Agence.

L’interprétation de la French theory par la CIA devrait nous faire réfléchir, dans ce cas, à reconsidérer le vernis radical chic qui a accompagné en grande partie sa réception anglophone. Selon une conception étapiste d’une histoire progressiste (généralement aveugle à sa téléologie implicite), l’œuvre de figures comme Foucault, Derrida et d’autres théoriciens français d’avant-garde est souvent intuitivement associée à une forme de critique radicale et sophistiquée qui dépasse sans doute de loin tout ce que l’on trouve dans les traditions socialistes, marxistes ou anarchistes. Il est certainement vrai, et mérite d’être souligné que la réception anglophone de la French theory, comme John McCumber l’a souligné à juste titre, a eu d’importantes implications politiques en tant que pôle de résistance aux fausses neutralités politiques, aux formalismes techniques rassurants de la logique et du langage, ou au conformisme idéologique direct opérant dans la tradition philosophique anglo-américaine et soutenu par McCarthy. Cependant, les pratiques théoriques des philosophes qui ont tourné le dos à ce que Cornelius Castoriadis nommait la tradition de la critique radicale, (c’est-à-dire la résistance capitaliste et anti-impérialiste) ont certainement contribué à la mise à l’écart idéologique de la matrice de transformation sociale. Selon la CIA elle-même, la French theory post-marxiste a directement contribué au programme culturel de l’Agence consistant à entraîner la gauche vers la droite, tout en discréditant l’anti-impérialisme et l’anti-capitalisme, créant ainsi un environnement intellectuel dans lequel les projets impériaux pourraient être poursuivis sans l’entrave d’un examen critique sérieux des cercles intellectuels.

Comme nous le savons grâce aux recherches sur le programme de guerre psychologique de la CIA, l’organisation n’a pas seulement cherché à contraindre des individus, mais elle a toujours voulu comprendre et transformer les institutions de production et de distribution culturelles. En effet, son étude sur la Déconstruction met en évidence le rôle structurel des universités, des maisons d’édition et des médias dans la formation et la consolidation d’un ethos politique collectif. Dans des descriptions qui, comme le reste du document, devraient nous inviter à penser de manière critique à la situation académique actuelle dans le monde anglophone et au-delà, les auteurs du rapport mettent au premier plan les méthodes par lesquelles la précarisation du travail universitaire contribue à la démolition de la gauche radicale. Si la gauche la plus résolue ne peut pas se procurer les moyens matériels nécessaires à l’exécution de son travail, ou si nous sommes plus ou moins subtilement contraints de nous plier à une conformité pour trouver un emploi, publier nos écrits ou acquérir un auditoire, alors les conditions structurelles pour une communauté de gauche radicale sont affaiblies. La professionnalisation de l’enseignement supérieur est un autre outil utilisé à cette fin, puisqu’il vise à transformer les gens en rouages technoscientifiques de l’appareil capitaliste plutôt qu’en citoyens autonomes pourvus d’outils fiables en vue de la critique sociale. C’est pourquoi les mandarins théoriciens de la CIA font l’éloge des efforts déployés par le gouvernement français pour « pousser les étudiants à suivre des cursus de commerce et de technologie ». Ils soulignent également les contributions de grandes maisons d’édition comme Grasset, des médias ainsi que la vogue de la culture américaine pour faire avancer leur matrice post-socialiste et anti-égalitaire.

Quelles leçons pouvons-nous tirer du document, en particulier dans le contexte politique actuel d’une offensive permanente contre les cercles de l’intelligence critique ? Pour commencer, cette enquête devrait être un rappel convaincant que si certains présument que les intellectuels sont impuissants, et que leurs orientations politiques sont impuissantes, ce n’est pas ce que pense l’organisation qui a été l’un des plus puissants courtiers de puissance dans la politique mondiale contemporaine. La Central Intelligence Agency, comme son nom l’indique ironiquement, croit au pouvoir de l’intelligence et de la théorie, et nous devrions prendre cela très au sérieux. En présumant que le travail intellectuel a peu d’influence sur le « monde réel », ou n’en a pas, nous ne nous bornons pas à dénaturer les implications pratiques du travail théorique, nous courons aussi le risque de nous aveugler dangereusement sur des projets politiques pour lesquels nous pouvons facilement devenir les ambassadeurs involontaires. Même s’il est vrai que l’Etat-nation et l’appareil culturel français fournissent une matrice publique beaucoup plus efficace pour les intellectuels que ce que l’on trouve dans de nombreux autres pays, le souci de la CIA de cartographier et de manipuler la production théorique et culturelle partout ailleurs devrait tous nous réveiller.

Deuxièmement, les courtiers de pouvoir actuel ont un intérêt direct à cultiver des cercles intellectuels dont l’acuité critique aura été assombrie ou aveuglée en encourageant les institutions fondées sur les intérêts des affaires et de la techno-science, en assimilant la gauche à l’anti-scientifisme, en mettant en corrélation la science avec une neutralité politique prétendue (mais fausse), en assurant la promotion de médias qui saturent les ondes de pratiques conformistes, en tenant la gauche la plus déterminée à l’écart des grandes institutions universitaires et des projecteurs, et en discréditant tous les appels à une transformation égalitaire et écologique radicale. Idéalement, ils cherchent à nourrir une culture intellectuelle de gauche neutralisée, immobilisée, apathique et limitée au fatalisme, ou à la critique passive des mobilisations de la gauche radicale. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous pourrions considérer l’opposition intellectuelle à la gauche radicale, qui prédomine dans l’université américaine, comme une position politique dangereuse : n’est-elle pas directement complice du programme impérialiste global de la CIA ?

Troisièmement, pour contrer cette offensive institutionnelle contre une culture de gauche affirmée, il est impératif de résister à la précarisation et à la professionnalisation de l’enseignement. Il est tout aussi important de créer des sphères publiques de débat réellement critique, offrant une matrice élargie à ceux qui reconnaissent qu’un autre monde est non seulement possible, mais est nécessaire. Nous devons aussi nous unir pour contribuer aux médias alternatifs, aux modèles d’éducation différents, aux contre-institutions et aux collectifs radicaux. Il est vital de favoriser précisément ce que les combattants secrets de la culture veulent détruire : une culture de gauche radicale et son vaste cadre institutionnel de soutien, un large ancrage public, une puissance médiatique conquérante et un pouvoir de mobilisation contagieux.

Enfin, les intellectuels du monde devraient s’unir pour reconnaître notre pouvoir et le saisir afin de faire tout ce que nous pouvons pour développer une critique systémique et radicale, égalitaire et écologiste, anti-capitaliste et anti-impérialiste. Les positions que l’on défend en cours ou en public sont importantes pour définir les termes du débat et tracer le champ des possibilités politiques. En opposition directe à la stratégie culturelle fragmentaire et polarisante de la CIA, par laquelle l’Agence a cherché à diviser et isoler la gauche anti-impérialiste et anti-capitaliste, tout en l’opposant à des positions réformistes, nous devrions fédérer et mobiliser en reconnaissant l’importance de travailler ensemble (dans toute la gauche, comme Keeanga-Yamahtta Taylor nous l’a rappelé récemment) pour cultiver les conditions d’une intelligentsia réellement critique. Plutôt que de proclamer ou de déplorer l’impuissance des intellectuels, nous devrions exploiter la capacité de dire les mots justes au pouvoir en travaillant ensemble et en mobilisant notre capacité à créer collectivement les institutions nécessaires à un monde de gauche culturelle. Car c’est seulement dans un tel monde, et dans les chambres d’écho de l’intelligence critique qu’il génère, que les vérités énoncées pourraient effectivement être entendues, et ainsi changer les structures mêmes du pouvoir.

mardi 6 janvier 2026

Apocalypse Now ! Sur le lien entre émancipation et pessimisme culturel, par Robert Kurz

 SOURCE: https://www.palim-psao.fr/2025/12/apocalypse-now-sur-le-lien-entre-emancipation-et-pessimisme-culturel-par-robert-kurz.html?

 

Apocalypse Now !

Sur le lien entre émancipation et pessimisme culturel

Robert Kurz

Publié en 1998 dans le grand quotidien de gauche brésilien 𝐹𝑜𝑙𝑎 𝑑𝑒 𝑆𝑎̃𝑜 𝑃𝑎𝑢𝑙𝑜, le texte de Robert Kurz apparaît aujourd’hui comme un diagnostic d’une étonnante clairvoyance. Il anticipe non seulement l’épuisement idéologique du capitalisme libéral, puis keynésien-libéral en panique, mais aussi l’émergence d’idéologies apocalyptiques contemporaines — des droites néolibérales aux extrêmes droites type MAGA — qui assument l’effondrement comme horizon politique. Kurz y critique conjointement le postmodernisme et ce que l’on nommerait aujourd’hui des logiques accélérationnistes : l’idée que la crise, poussée jusqu’au bout, tiendrait lieu de solution.

Kurz part de l’imaginaire apocalyptique pour en dégager le noyau rationnel : toute société fondée sur la domination (dont le noyau dans la modernité est une abstraction réelle) et la misère vit sous la menace de sa propre fin. Dans le capitalisme mondialisé de la fin du XXe siècle, cette peur ne prend plus la forme religieuse du Jugement dernier, mais celle d’une crise systémique globale susceptible d’engloutir la « civilisation de l’argent ». Les élites n’espèrent plus réellement le progrès ; elles redoutent désormais l’implosion du système qu’elles dirigent. Ce glissement est décisif : la catastrophe cesse d’être un échec à éviter pour devenir un destin à gérer, voire à mettre en scène.

En dissolvant toute vérité, toute totalité et toute critique systémique, le postmodernisme transforme la crise en spectacle et neutralise toute pensée de transformation réelle. 

Kurz distingue alors deux figures de l’apocalypse. L’une, émancipatrice, conçoit la crise comme une rupture ouvrant sur un monde qualitativement nouveau — Marx en aurait fourni la version rationnelle moderne. L’autre, réactionnaire, ne voit dans l’effondrement qu’une fin absolue : pas de dépassement, pas d’avenir, seulement la chute générale. C’est cette seconde apocalypse que Kurz voit monter dès 1998, et qui structure aujourd’hui les idéologies des droites et des centres autoritaires : puisque le capitalisme se détruit lui-même, l’humanité doit sombrer avec lui. MAGA, les nationalismes identitaires, les religionismes identitaires et le néolibéralisme sécuritaire partagent cette logique : il ne s’agit plus de sauver la société, mais de désigner qui mérite de survivre.

Le postmodernisme joue ici un rôle clé. En dissolvant toute vérité, toute totalité et toute critique systémique, il transforme la crise en spectacle et neutralise toute pensée de transformation réelle. Chaque nouvelle régression est redéfinie comme une « opportunité », rendant impossible toute critique fondamentale. Cette posture prépare directement le terrain aux droites contemporaines : si tout n’est que récit, émotion ou performance, alors la politique devient une guerre symbolique permanente, affranchie de toute responsabilité matérielle. Kurz avait vu que ce relativisme ne produirait pas l’émancipation, mais une politique du cynisme et de l’irrationalité assumée.

Sur le plan culturel, Kurz oppose la nostalgie réactionnaire — fantasme d’un ordre autoritaire perdu — à une critique émancipatrice qui refuse à la fois le retour au passé et l’adoration béate du présent. L’histoire du capitalisme est une dialectique négative : chaque progrès technique s’achète par une régression sociale. Le contraste entre prouesses technologiques et misère de masse mondiale est le symptôme central de notre époque. Aujourd’hui encore plus qu’en 1998, une société capable d’envoyer des sondes sur Mars accepte la faim, la précarité et l’abandon de populations entières. Les droites et les centres transforment ce scandale en fatalité.

Kurz pousse enfin le diagnostic jusqu’à la culture elle-même : le capitalisme n’a jamais produit de culture propre, seulement un vide que l’argent a rempli en marchandisant les restes du passé et les critiques dirigées contre lui. Le postmodernisme recycle ces débris dans une esthétique faussement ludique, une « apocalypse joyeuse » où l’effondrement devient divertissement. C’est précisément cette esthétique que l’on retrouve aujourd’hui dans les droites radicales : politique du meme, jubilation destructrice, transgression permanente, plaisir de voir brûler les institutions sans rien proposer à leur place.

Ainsi, la mutation anthropologique et idéologique du capitalisme en crise ne relève pas d’une dérive contingente, mais d’une tendance objective de fond, étroitement liée à la contradiction interne d’un capitalisme mondialisé arrivé à ses limites. Incapable de produire un avenir crédible, il engendre — dans les centres comme dans les périphéries du prétendu « Sud global » — des politiques de sélection, de sacrifice rigide et de nihilisme autoritaire. MAGA, les droites extrêmes et les centres néolibéraux durcis ne sont pas des accidents de parcours : ils constituent l’expression politiquement cohérente de cette apocalypse réactionnaire que Kurz avait déjà diagnostiquée à la fin du XXe siècle. Ce qu’il identifiait comme une menace théorique s’est imposé comme notre présent politique ordinaire. Les sociétés du système-monde capitaliste tendent ainsi à devenir une planète idéologiquement malade. 

Le capitalisme n’a jamais produit de culture propre, seulement un vide que l’argent a rempli en marchandisant les restes du passé et les critiques dirigées contre lui. Le postmodernisme recycle ces débris dans une esthétique faussement ludique, une « apocalypse joyeuse » où l’effondrement devient divertissement. C’est précisément cette esthétique que l’on retrouve aujourd’hui dans les droites radicales : politique du meme, jubilation destructrice, transgression permanente, plaisir de voir brûler les institutions sans rien proposer à leur place.

L

a peur de la fin du monde a dominé de nombreuses cultures. Cette idée est souvent associée au Jour du Jugement dernier, comme dans l’Apocalypse de Jean. Il y a dans ces pensées un certain fond rationnel et hautement terrestre, qui sommeille sous le voile religieux. Car toute élite sociale qui repose sur la « domination de l’homme sur l’homme » (Marx) et qui, sous sa direction, engendre sans cesse pauvreté, misère et oppression, porte en son cœur la peur aussi secrète que bien fondée du jour de la vengeance.

Dans la postmodernité capitaliste mondialisée de la fin du 20e siècle, les élites libérales ne craignent certes plus depuis longtemps la vengeance de Dieu. Elles redoutent néanmoins la possibilité d’une nouvelle crise mondiale majeure, dans laquelle la « main invisible » de leur sacro-saint marché pourrait semer encore plus de mort et de désolation qu’elle ne le fait déjà. Sous le signe de cette crise, la désintégration de la société menace de prendre une telle proportion que la civilisation de l’argent, aujourd’hui apparemment triomphante, pourrait bientôt être engloutie par l’histoire, à l’instar, il y a peu, de son pauvre parent ennemi, le socialisme bureaucratique d’État. Chaque événement qui va dans ce sens (comme la récente crise en Asie) est accueilli avec un mélange de fascination et d’effroi.

Le monde libéral écoute la « prophétisation » de la crise comme on écoute une histoire d’horreur au coin du feu. Mais puisque la culture médiatique postmoderne ne sait de toute façon plus distinguer la réalité du « film », ses adeptes s’imaginent que tout n’est qu’un jeu et qu’une fois l’horreur passé, ils pourront aller tranquillement dîner. C’est pourquoi non seulement les « prophètes » de la crise sont en vogue, mais aussi les propagandistes postmodernes d’une joie délirante, qui s’efforcent de tourner en ridicule toute mise en garde contre la crise comme une pensée « millénariste » irrationnelle et apocalyptique. Les véritables bouffons de cour du capitalisme ne sont plus des messagers de malheur, mais des « désalarmistes » postmodernes qui ont repêché dans les poubelles de l’histoire les vieilles fripes usées du progrès bourgeois pour en faire une mode « de seconde main ».

L’apocalypse n’est pas aussi clairement irrationnelle et réactionnaire que le prétendent les derniers clowns postmodernes de la raison libérale. Ce concept n’a jamais seulement désigné le Jugement dernier s’abattant sur un monde qui ne vaut plus la peine d’être vécu et sa disparition, mais aussi simultanément l’aube d’un monde nouveau et meilleur, suite à la « catharsis » de la grande crise. Dans ce sens, la théorie précise de la crise élaborée par Marx, avec sa démonstration logique d’une borne interne absolue du capitalisme, constituait en quelque sorte la pensée apocalyptique rationnelle de la modernité, car cette théorie portait également en elle l’espoir d’un avenir post-capitaliste.

En revanche, la sombre pensée réactionnaire ne vise qu’à mettre un point final absolu – celui de l’extermination. Si le vieux monde est condamné, alors il ne peut y avoir de monde nouveau ni d’avenir différent. Dans Le Déclin de l’Occident, Oswald Spengler ne voyait de salut qu’avec la fin « héroïque » d’une catastrophe globale universelle. Et quand Hitler a fini par comprendre que la guerre était perdue, il a voulu l’élimination complète de toute la population allemande, parce qu’elle ne s’était pas montrée « digne » de lui. À mesure que la nouvelle crise du capitalisme se profile clairement à l’horizon, le libéralisme mondial adopte aujourd’hui, face au monde entier, une posture militante similaire : puisque l’économie de marché totale se détruit elle-même, l’humanité doit sombrer avec elle, sans que rien de nouveau ne puisse voir le jour.

Le postmodernisme, considéré comme une idéologie culturelle accompagnant la mondialisation d’économie de marché, n’en est pas encore là ; il cherche d’abord à arracher à la culture capitaliste elle-même un ultime progrès. C’est pour cette raison que toute nouvelle poussée de crise, qui détruit davantage la civilisation moderne et la rapproche de la barbarie, est redéfinie comme une « opportunité ». Nous sommes même noyés sous une inflation d’« opportunités ». Pris sous cet angle, il est bien sûr devenu impossible de mener une critique fondamentale du développement culturel actuel. La critique culturelle, qu’elle se veuille émancipatrice ou réactionnaire, apparaît identique : chaque dernière tendance doit automatiquement être la meilleure et une source inépuisable de « possibilités », bien qu’elle ait réellement atteint le stade de l’imbécilité.

Cependant, comme en ce qui concerne la crise ou l’« apocalypse », on trouve aussi, dans la question de la critique culturelle, des contenus diamétralement opposés. Ce que les réactionnaires aiment tant dans le passé, c’est une société de « maîtres et serviteurs », avec une culture autoritaire aux délimitations claires, où nul ne peut s’écarter du modèle prescrit par la tradition bornée. Ce n’est qu’en jetant un regard rétrospectif romantisant sur ces rapports qu’ils critiquent la culture commerciale de masse du capitalisme tardif. Contrairement à cela, une critique culturelle émancipatrice ne cherche évidemment pas à se projeter imaginairement dans un passé glorifié. Elle ne peut pas non plus courir après chaque nouvelle tendance de l’esprit du temps et en tirer quelque chose, car une telle attitude n’est que le revers du romantisme réactionnaire.

Il convient au contraire de mettre en évidence la dialectique négative de l’histoire capitaliste et de ses cultures : tout progrès s’achète au prix d’une régression, et toute possibilité positive se transforme en sa propre négation. La captivité babylonienne des traditions agraires n’a été remplacée que par les plaies égyptiennes du marché total. Le postmodernisme en est la meilleure preuve, et la plus récente, avec son commandement : « Fais ce que tu veux, mais sois rentable ! » C’est la formule classique d’un « double bind »[1] schizophrène au sens de Gregory Bateson.

Cette dialectique négative se manifeste aujourd’hui plus que jamais dans le décalage criant entre les avancées technico-scientifiques et la pauvreté de masse à l’échelle mondiale. Une puissance mondiale qui envoie des voitures miniatures sur Mars laisse mourir de faim 11 millions de ses propres enfants. À l’ombre des plus audacieuses architectures des cinq continents, végète une misère de masse que n’a jamais engendrée aucune société agraire prémoderne, aussi bornée soit-elle. Même en jetant un regard rétrospectif sur les dernières décennies au sein du capitalisme, la régression sociale élémentaire de la fin du 20e siècle est palpable. Le baroque postmoderne confère à ces rapports une esthétique de l’ignorance, où l’on déclare que la compassion et l’indignation sociale sont de mauvais goût, ce qui revient à retomber spirituellement au niveau du 18e siècle.

La culture postmoderne de la jeunesse de classe moyenne d’aujourd’hui n’est pas sans rappeler le comportement des beaux « Éloïs » dégénérés dans le roman d’anticipation, empreint d’un certain pessimisme culturel, La Machine à explorer le temps (1895) de H. G. Wells. Ces derniers sont sans cesse en quête de nouveaux jouets, incapables de se concentrer et indifférents à la situation réelle de leur monde. Il semble que toutes les visions d’horreur et les utopies négatives des cent dernières années soient érigées en modèles positifs dans la postmodernité. Le déclin intellectuel de la soi-disant bourgeoisie est toutefois démontré par le fait qu’une culture de l’apartheid social et du cannibalisme économique finissent, à long terme, par se retourner également contre les groupes sociaux dominants eux-mêmes. S’il y a bien quelque chose qui a « toujours empiré », c’est le niveau d’éducation et les standards culturels des élites capitalistes.

Le pessimisme culturel de la théorie critique d’Adorno et Horkheimer ne reposait pas sur le désir de retourner à des normes ou à des traditions poussiéreuses. Il s’agissait d’un scepticisme à l’égard de l’espoir de pouvoir encore arracher aux dominants des biens significatifs en matière de savoir et de culture. Une société qui laisse pourrir ses musées, ses bibliothèques et ses monuments culturels, ainsi que ses universités et sa littérature, pour ne vendre que des voitures, ne laissera derrière elle qu’un tas de ferraille. Les conservateurs, qui avaient autrefois reçu une éducation classique, tirent désormais leur conservatisme d’Hollywood. Même leurs villas ne mériteraient qu’à être expropriées, puis retirées du paysage, tant elles sont une offense à la vue humaine. Si l’analphabétisme secondaire[2] se retrouve même dans les plus hautes sphères, quelle culture restera-t-il encore à transformer ? Vouloir rendre accessibles « à tous » les habitudes des « upper ten » d’aujourd’hui concernant l’alimentation, la lecture ou même la vie en dégoûterait plus d’un.

Quant à la culture de masse, ne pourrait-elle pas contenir un potentiel émancipateur ? Elle le pourrait, mais ce n’est actuellement pas le cas. À vrai dire, il n’est pas indispensable de rester cantonné à l’éducation classique. Même les comics peuvent stimuler l’esprit et exprimer une vérité. Le problème n’est pas la culture de masse en tant que telle, mais le fait que son contenu soit absorbé par la forme commerciale. Les moyens techniques ne sont pas indépendants des relations sociales dans lesquelles ils apparaissent en pratique. Le débat actuel sur la culture de masse postmoderne rappelle la controverse entre Adorno et Walter Benjamin dans les années 1930 et 1940. À l’époque, Adorno estimait que les nouvelles techniques de reproduction artistique (par exemple, le cinéma) avaient surtout introduit une nouvelle qualité d’expropriation intellectuelle et culturelle des masses, les privant de toute perception autonome et critique du monde. Le régime de l’offre capitaliste avait selon lui réduit les individus à l’état de consommateurs passifs comme jamais auparavant. Pour sa part, Benjamin percevait dans les techniques cinématographiques davantage la possibilité d’élargir les capacités sensorielles et cognitives du public.

Mais Adorno ne s’est pas opposé à la nouvelle technique de reproduction en tant que telle, pas plus que Benjamin ne comptait se fier uniquement à l’aspect technique. Contrairement à Adorno, il voyait dans la « participation consciente des masses » aux nouvelles techniques culturelles, à travers des formes d’« apperception collective », une possibilité émancipatrice, dont le mouvement ouvrier de l’époque constituait l’arrière-plan social. À l’« esthétisation fasciste de la politique » devait répondre la « politisation socialiste de l’art ». Après la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme a découvert une troisième possibilité : l’individualisation commerciale et médiatique de l’ensemble de la vie, donc aussi de la politique et de la culture. La télévision a marqué le début d’une nouvelle culture de masse centrée sur les « individus isolés », qui débouche aujourd’hui sur l’« esthétique de l’existence » postmoderne individuelle, avec ses « techniques de soi » capitalistes (Foucault), à partir de quoi tout espoir d’émancipation a été réduit à néant. Ce sont les tueurs fous et les assassins de célébrités qui appliquent désormais le plus fidèlement l’esthétique postmoderne.

Le capitalisme n’a en vérité jamais eu de culture propre, parce qu’il ne représente que le vide abyssal de l’argent. Kasimir Malévitch en avait déjà donné une représentation artistique inconsciente avant la Première Guerre mondiale avec son célèbre Carré noir. Après cela, ne pouvait suivre qu’une série de chants du cygne. Ce qui apparaissait comme de la culture capitaliste n’était en fait soit que des restes de culture prémoderne peu à peu transformés en objets de marché, soit des formes de protestation culturelle contre le capitalisme lui-même, elles aussi adaptées à des fins commerciales. Aujourd’hui, le capitalisme a tout dévoré et digéré, ou réduit à l’état de déchets. C’est ainsi que la modernité arrive au bout de ses possibilités culturelles, précisément parce qu’il n’y a plus aucune protestation.

Le postmodernisme s’imagine qu’il peut désormais de manière éclectique mettre toute l’histoire de l’art à sa disposition (« anything goes »). En réalité, il ne fait que fouiller désespérément dans la décharge et les excréments du passé capitaliste, dans l’espoir d’y trouver peut-être encore quelques restes à « recycler » culturellement. Ce recyclage postmoderne, avec sa simulation pop d’une « bonne humeur » de façade, contribue justement à cette version réactionnaire de l’apocalypse, selon laquelle aucun monde nouveau ne saurait naître des ruines de l’ancien. L’espoir réside seulement dans un nouveau mouvement social de masse, capable de s’approprier de manière autonome les potentiels émancipateurs inexploités des techniques modernes de reproduction, contre leur forme commerciale.

 

Traduction de l’allemand par Frank Reinhardt

 

[1] Le « double lien » (ou « double contrainte ») est un concept développé par Gregory Bateson, selon lequel une personne reçoit des injonctions contradictoires qu’elle ne peut satisfaire. Pour Bateson, ce mécanisme serait à la fois la cause et l’effet de la schizophrénie (NdT).

[2] Pour une définition de l’« analphabétisme secondaire » comme produit de la société industrielle, qui touche également les classes dominantes, voir Hans Magnus Enzensberger, « Éloge de l’analphabétisme » dans Médiocrité et folie, Gallimard, coll. Le messager, 1991 (NdT).