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lundi 23 février 2026

JOURNÉES DE PRINTEMPS 1948

 Source: https://www.cinearchives.org/catalogue-journees-de-printemps-1948

 

 

Évocation du « Malheur d'être jeune » en 1948, et présentation de la fête de la jeunesse organisée par la C.G.T.. Après une réunion (reconstituée) de jeunes syndiqués place du colonel Fabien, le commentaire et les chœurs off réclament, sur des images de jeunes ouvriers et ouvrières en train de travailler (métallurgie, textile, bois, SNCF, Air France...), la suppression de « l'abattement d'âge », à l'instar des jeunes mariniers (images de péniches et d'écluses). Sont par contre défendus le droit à la culture professionnelle et les écoles d'apprentissages ainsi que le droit aux loisirs, comme sont revendiqués des crédits pour la construction de nouveaux stades. Un apprenti boulanger pris en auto-stop (séquence fictionnelle) réclame « le collectif à 50% », (une réduction sur les transports par trains).

Après une évocation de métiers particulièrement pénibles (verriers, tanneurs....), ce documentaire montre des machines en train de s'arrêter et des métallos se mettre en grève. Suivent quelques images illustrant la répression opérée par les force de l'ordre.
La seconde partie de Journées de Printemps 1948 présente les fêtes de la jeunesse organisée par la C.G.T., qui ont réuni les jeunes syndiqués de toute la France en mai 1948 : arrivées des délégations de province (Tourcoing, Toulouse...), visite de la capitale (le Trocadéro), activités sportives (football et vélo), fête (danses -sardanes- autour d'un feu), défilés gymniques et folkloriques... Au sein de ces défilés, une large place est accordée aux mineurs. (On relève aussi la présence d'un char portant un avion fabriqué à la SNECMA et celle de délégations polonaise et franco-polonaise).

Journées de Printemps 1948 présente également un aperçu la conférence nationale des jeunes syndiqués, un extrait de l'allocution d'André Tollet (?) dénonçant l'alignement sur la politique américaine, et la cérémonie d'hommage aux militants morts pendant la seconde guerre mondiale (portraits de Léo Lagrange, Jean-Pierre Timbaud, Georges Wodli, Yves Toudic, Pierre Semard, Charles Nédelec). Journées de printemps 1948, documentaire militant au ton très acerbe et revendicatif, fortement marqué par le climat de guerre froide ; paraît se situer à l'opposé de Journées de printemps 1947.

Générique : « La Confédération Générale du Travail présente Journées de printemps 1948, fête de la jeunesse du 15,16 et 17 mai. Réalisé par une section de jeunes syndiqués du cinéma ».
Assistant stagiaire : René Vautier
Production : Ciné France
Personnalités : Jules Moch, Benoit Frachon, Gaston Monmousseau, Henri Malberg (le jeune métallo qui anime la réunion syndicale)....
Lieux et monuments : Paris (Trocadéro, métro, gare, gare de Creil, Assemblée Nationale, Bourse du Travail...).

mardi 27 janvier 2026

Pense-bête extérieur pour constellation Debord / roman noir français


 Un paradoxe pour commencer un questionnement /

Jean-Patrick Manchette fut influencé par l'Internationale situationniste, notamment pour ses romans noirs. Il détesterait les romans noirs de Siménon et de la génération des années 1930. 

Debord est un lecteur de roman noir et aussi de la génération des années 1930, Léo Malet notamment : un Paris plus fantastique que politique, mais plus prolétarien aussi.

L'histoire du roman noir français par Natacha Levet /

 


Définition du roman noir par Natacha Levet / 

"Le roman noir a en commun avec l'ensemble des fictions criminelles de proposer un récit qui prend pour sujet la transgression criminelle. Le roman noir s'attache à comprendre une société où un groupe social par le biais de la forme exacerbée de la violence et du crime. Il propose donc une lecture pessimiste et une représentation littéraire et symbolique des tensions et des conflits, révélateurs des dysfonctionnements sociaux et politiques." 

 

 

 

 

 

 

Georges Siménon  (1903-1989)

Jean Amila (1910-1995)
 « Je suis un ouvrier qui a mal tourné... je me suis mis à raconter des histoires populistes d'abord, puis, dans ce langage qui était le mien, j'ai raconté des histoires noires. »
 
En sortant des studios de l'ORTF en , Jean Meckert est agressé par des inconnus rue de Belleville. Une théorie souvent relayée évoque la possibilité de représailles à la suite de son livre La Vierge et le Taureau, qui remet en cause la nécessité des essais nucléaires français dans le Pacifique.
 
 
 Ange Bastiani (1918-1977)
 
Léo Malet (1909-1996)
 
Albert Simonin (1905-1980)
L'Élégant, 1973 ~ son dernier roman, le héros, après vingt ans passés en prison, redécouvre avec tristesse un Paris qu'il ne reconnaît plus.
 
Pierre Lesou (1930-2018)
 
Auguste Le Breton (1913-1999)

C'est lui qui crée le terme « verlan », initialement sous la forme « verlen », en 1942 au Café de la Poste, à Paris, puis l'utilise dans son œuvre ultérieure :

« L'une d'elles jeta un coup de saveur sur une équipe de mirontons qui venaient de soulever la tenture bleue de l'entrée et murmura à sa pote :
« Te détranche pas, Lily, La Mondaine ... »
Pour que les caves qui les serraient de trop près n'entravent pas, elle ajouta en verlen[5] :
«Qu'est-ce qu'ils viennent tréfou les draupers à cette heure-ci ? Pourvu qu'ils fassent pas une flera. Ça serait le quetbou ; j'ai pas encore gnéga une nethu »

— Auguste Le Breton, Du rififi chez les hommes, Gallimard, 1953, p. 36

 

 

Marcel Duhamel (1900-1977)
 

Il s'installe dans le quartier du Montparnasse au 54 de la rue du Château, qui était « une bicoque ayant jadis abrité le commerce d'un marchand de peaux de lapins »[4], et qui devint l'endroit de rencontre du mouvement surréaliste[5]. C'est en fait un logement « collectif » qui accueille tous les amis désargentés de Duhamel : Prévert, Raymond Queneau, Yves Tanguy.

 Dans les années 1940, Duhamel, grand amateur de jazz, est un des piliers des caves de Saint-Germain-des-Prés, une figure du monde du papier et un personnage prestigieux pour son élégance « royale ». Dans le Manuel de Saint-Germain-des-Prés, Boris Vian brosse ainsi son portrait :

« Duhamel […] a eu une vie fort variée dont le récit nous entrainerait en dehors des limites de ce volume ; mais, à tous les moments de son existence, il a conservé une dignité dans l'allure très caractéristique, et on ne m'ôtera jamais l'idée que Marcel Duhamel est un enfant naturel de feu le roi George V d'Angleterre […]. Amateur passionné de jazz, il possède une fort belle collection dans le style classique[8]. »

 

En , il crée la « Série noire » et dirige cette collection jusqu'à sa mort en 1977, popularisant le roman noir américain. En 1948, Marcel Duhamel écrit ce qui restera longtemps « le manifeste de la “Série noire”. 

 

« Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la "Série noire" ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L'amateur d'énigmes à la Sherlock Holmes n'y trouvera pas souvent son compte. L'optimiste systématique non plus. L'immoralité admise en général dans ce genre d'ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire de l'amoralité tout court. L'esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu'ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n'y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ?... Alors il reste de l'action, de l'angoisse, de la violence — sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies — du tabassage et du massacre. Comme dans les bons films, les états d'âmes se traduisent par des gestes, et les lecteurs friands de littérature introspective devront se livrer à la gymnastique inverse. Il y a aussi de l'amour — sous toutes ses formes — de la passion, de la haine, tous les sentiments qui, dans une société policée, ne sont censés avoir cours que tout à fait exceptionnellement, mais qui sont ici monnaie courante et sont parfois exprimés dans une langue fort peu académique, mais où domine toujours l'humour. En bref, notre but est fort simple : vous empêcher de dormir. »

 
 
Roman populiste 1 & 2

Le roman populiste se donne pour perspective de construire, littérairement, un peuple. Dans son manifeste, Lemonnier multiplie les qualificatifs pour le désigner : les petits, les humbles… Il les oppose au « snobisme » de la littérature des années 1920, 1930 qui se complaît dans l’analyse psychologique de héros issus des couches supérieures de la société. À ce haut de la société qui sert de matériau privilégié au roman, s’oppose un bas de la société que les auteurs désirent mettre en avant. C’est un appel au peuple qui se dresse contre la littérature moderne. Dans les œuvres, cela se traduit par des références récurrentes au monde du travail: dans Hôtel du Nord, la caractérisation des personnages se fait en grande partie par le travail qu’ils occupent. La narration se veut moins psychologisante, et le narrateur prend la place d’un observateur discret.

Léon Lemonnier affirme néanmoins que ce n’est pas le peuple qui constitue son lectorat puisque pour qu’il en soit ainsi, il faudrait totalement le « rééduquer ». Aussi, le peuple est conçu comme un instrument de stratégie de reconquête du champ littéraire mais il n’y a pas pour autant de projet politique, éducateur qui accompagne ce courant. Leur démarche confine au littéraire et la construction d’un peuple est intrinsèque à l’espace romanesque, là où le PCF se sert de la littérature comme un instrument de prise de conscience.

 
Les années 1920 ont cela de nouveau qu’elles sont une période de « débat sur la figuration démocratique » selon les mots de Marie-Anne Paveau. Les auteurs populistes s’opposent en effet au courant de la « littérature prolétarienne », puis aux auteurs d’obédience communiste. Contrairement aux auteurs de la mouvance prolétarienne, l’objectif des auteurs populistes n’est pas d’être, d’incarner le peuple mais de le donner à voir dans les romans. Aussi, c’est dans l’altérité que les auteurs populistes abordent le peuple : ils sont issus du monde universitaire, de la critique littéraire. C’est en réaction à cette perspective que l’école « prolétarienne » est fondée, en janvier 1932. Les écrivains « prolétariens » estiment que pour pouvoir se considérer membre de cette école, un romancier doit être issu d’une famille ouvrière ou paysanne. 
 
Le courant prolétarien se distingue du courant populiste par le Parti Communiste. Si les frontières entre ces mouvements sont poreuses et que les auteurs vont et viennent, les querelles théoriques et politiques n’en demeurent pas moins nombreuses et sont parfois très vives. Comme le souligne Xavier Vigna, le courant de Poulaille rebute notamment du fait de son projet initial, qui postule que les seuls auteurs issus du peuple sont à même d’en parler. 
 
Si le PCF soutient un temps la littérature prolétarienne, les consignes d’Union Soviétique amènent le parti à prendre ses distances. Il devient dès lors prioritaire que la littérature serve d’agit-prop pour son combat politique. Ainsi, Paul Nizan et Louis Aragon publient des attaques parfois violentes contre Poulaille et adhèrent finalement au réalisme soviétique. Il s’agit de représenter de manière figurative l’existence des classes populaires dans une optique d’éducation et de propagande. Pour le PCF, la priorité n’était pas l’appartenance sociale des auteurs mais l’adhésion au Parti, même si dans le même temps des concours de nouvelles étaient périodiquement organisés et des romans ouvriers publiés aux Editions Sociales Internationales. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Roman noir, film noir -> premier compte-rendu de dérive 1956
Mc Orlan, fantastique social 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Francis Rick (1920-2007)
 
En 1993, Guy Debord salue l'œuvre de Francis Ryck dans son livre Cette mauvaise réputation…, en affirmant qu'il y a plus de vérité et de talent chez Ryck (notamment dans Le Compagnon indésirable) que chez Le Carré[6]. Debord révèle la conversation, primordiale selon lui, entre Ryck et Marie-Christine de Montbrial en 1984, concernant l'assassinat de Gérard Lebovici et le rôle de Paul Barril responsable de la cellule antiterroriste sous la présidence de François Mitterrand[7]. Le , Debord décide ne plus la voir du fait de son témoignage auprès de la police et des contacts qu'elle a conservés avec Ryck[8].  
 

Son style épistolaire n’est pas sans rappeler celui des grands polémistes et pamphlétaires, quelque chose comme un Karl Kraus du polar. A certaines époques, celles de l’agoraphobie, de l’alcoolisme et de la fêlure caractérielle, il s’enflamme vite. On en avait déjà eu un écho gratiné dans la Correspondance avec l’agent Gérard Lebovici publiée en 1978 par Champ libre. Politiquement, on sent en permanence cet enfant des classes moyennes marseillaises (même s’il a grandi à Malakoff) osciller entre un anarchisme bien tempéré et un situationnisme non dogmatique (?). 


>>>>>> Néo-situs et périphérique 

 

 
Aux municipales de 1977 lorsqu'Alain Savary voulait tenter de s'emparer du Capitole ils lui ont scié la branche. Ils ont envoyé de fausses convocations aux chômeurs sur la place du Capitole, et ils se sont arrangés pour commander des petits fours et du champagne qui sont arrivés sur la place en même temps que les chômeurs en colère qui sont tombés sur le buffet. Il y avait à l'époque toute une série de choses assez secrètes sur la vie toulousaine dont j'ai eu connaissance avec le mouvement situationniste parisien. 
 
L'Affranchie du périphérique, 2009 ~ Aubervilliers, Internationale lettriste -> années 1950
 
 
 Adaptation de 'La position du tireur couché' de Jean-Patrick Manchette avec Tardi en bande dessinée chez Futuropolis
 
 
 

 

 

 

 

 

A LIRE:

Hugues Pagan
Le carré des indigents, 2022 ~ Pompidou-Giscard -> année 1973
 
Xavier Boissel 
Fonds Noirs, 2024 ~ année 1986
 
 
 
  
 
En somme, du Paris des fortifs au Paris du périph' 

dimanche 21 décembre 2025

Exposition "Les gens de Paris, 1926-1936" (Musée Carnavalet)

Dans l'exposition "Les gens de Paris", la "Carte industrielle de la région parisienne" 1927, BHVP, par Jean Majorelle et André Libault, extrait : Le treizième arrondissement. 
 

 

Depuis le début du 19e siècle, Paris connaît une croissance démographique continue, avec un pic de population identifié en 1921 (2,89 millions d’habitants), jamais égalé depuis. Pour connaître le chiffre et la composition de la population, Paris, comme chaque commune française, procède tous les cinq ans à un recensement donnant lieu à la publication de statistiques. Mais, à la différence des autres communes, la capitale n’a jamais dressé de liste nominative des personnes avant 1926, ce qui rend ces trois recensements de 1926, 1931 et 1936, conservés aux Archives de Paris, sans précédent.

Souvent consultés lors de recherches généalogiques, ces registres invitent à se lancer dans une enquête inédite sur la population parisienne d’il y a cent ans. Partant de la structure générale bien spécifique de la population parisienne, le portrait des Parisiennes et des Parisiens est dressé en quatre étapes, des lieux de naissance et nationalités aux professions exercées, en passant par les situations familiales et la répartition au sein de chaque quartier et immeuble de la ville.

Kessel et Giacometti à propos du Montparnasse des années 1920 

Kessel à propos de la rue de la Gaîté 



Un homme qui dort (Perec, 1973)

 

"Tu n'as rien appris, sinon que la solitude n'apprend rien, que l'indifférence n'apprend rien: c'était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà que tu voulais te protéger: qu'entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mais tu es si peu de chose et le monde est un si grand mot: tu n'as jamais fait qu'errer dans une grande ville, que longer sur quelques kilomètres de façades, des devantures, des parcs et des quais."    


 
Ce film est sorti dans les salles de cinéma le 24 avril 1974, mais fut "visiblement" tourné pendant l'été 1973.

mardi 30 septembre 2025

Violons d'Ingres (Jacques-Bernard Brunius, 1937)

 

Hommage aux inventeurs du dimanche, aux adultes restés fidèles aux «rêveries de l’enfance», à travers le portrait d'inventeurs et d'artistes. Longues séquences consacrées au douanier Rousseau et au Facteur Cheval.

mardi 23 septembre 2025

Notes sur Lacan

 SOURCE/ https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/050317/un-deconverti-du-lacanisme-francois-recanati

Un déconverti du lacanisme: François RÉCANATI

Au début des années 1970, François Récanati, spécialiste de la philosophie du langage, a été séduit par le lacanisme et a acquis un statut de «sujet supposé savoir» dans la communauté lacanienne. Son étude de la philosophie anglo-saxonne l’a fait rompre avec le lacanisme. Il a alors pris pleinement conscience de la mystification opérée par le langage ésotérique de Lacan.

Illustration 1

François Récanati est un philosophe, diplômé de la Sorbonne, devenu un spécialiste réputé de la philosophie du langage. Il est actuellement directeur de recherche au CNRS, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et membre du Centre Jean Nicod (centre de recherches du CNRS). Il est cofondateur et ancien président de la Société européenne de philosophie analytique.

Il a enseigné dans plusieurs universités de grand renom : Berkeley, Harvard, Genève. Il a publié plusieurs livres chez des éditeurs prestigieux : Oxford University Press, Cambridge University Press. En 2014, il a reçu la médaille d'argent du CNRS.

Au début des années 1970, François Récanati a fait partie du cénacle lacanien. Voir p.ex. son discours au séminaire de Lacan «Encore»: http://staferla.free.fr/S20/S20%20ENCORE.pdf

Dans cette vidéo de 25 minutes, il raconte son adhésion au lacanisme et sa déconversion (voir de 08:20 à 34, “La phase Lacan”) :

http://www.archivesaudiovisuelles.fr/FR/_video.asp?format=69&id=61&ress=345&video=87781

Voici quelques éléments.

Au début des années 1970, Récanati a été séduit par le style intellectuel de Lacan, son côté flamboyant. Lacan lui semblait incarner, de façon supérieure, un nouveau style intellectuel. Récanati est alors devenu un “lacanien de choc”, “un sujet supposé savoir”.

Il explique pourquoi la participation à la communauté lacanienne est très valorisante: grâce à un langage hermétique, souvent incompréhensible, on a le sentiment de faire partie d’une élite qui dispose d’un savoir réservé. Le groupe dispose de formules dont personne, même parmi les adeptes, ne sait exactement ce qu’elles veulent dire. La masse qui suit les “dominants” n’y comprend rien ou très peu de chose.

La communauté lacanienne fonctionne comme une secte. Elle est très hiérarchisée. À sa tête se trouve un gourou, Lacan, dont on sait qu’il est le seul qui sait réellement. Le pouvoir repose sur le fait que le gourou est le seul à détenir la vérité. L’axiome de base est : “Ce que dit Lacan est vrai et il faut maintenir cette vérité”. Lacan disait p.ex. “Il n’y a pas de rapport sexuel”. Alors les disciples s’empressaient d’interpréter, de multiples façons et indéfiniment, l’énoncé du Maître.

Les disciples croyaient en la vérité des énoncés avant même de les comprendre. Ils passaient leur temps à répéter ce qu’avait déclaré le Maître et à y attribuer du sens. Les conflits d’interprétation étaient peu importants. L’essentiel était de maintenir l’idée que ce que disait le Maître était vrai. En définitive, le seul critère pour s’assurer de la justesse de l’interprétation était de demander à Lacan ce qu’il en était.

Pour faire partie du groupe, il suffisait d’utiliser des tournures verbales et les mots-clés du lacanisme, sans même comprendre ce qu’on énonçait. Il n’est pas difficile de produire du texte lacanien qu’on ne comprend pas soi-même. Il suffit d’apprendre à manier du jargon.

Récanati a appris assez rapidement à jouer avec les mots-clés pour acquérir un statut de « Sujet supposé savoir » dans la confrérie et produire du discours lacanien. Ainsi, après quelques années de ruminations lacaniennes, Récanati s’est senti très gratifié socialement par sa place dans la communauté lacanienne, mais il était déçu au plan intellectuel, car il avait le sentiment de faire du sur place. Il s’est alors intéressé à la philosophie du langage ordinaire, notamment à John Austin (p.ex. “Quand dire c’est faire”), pour voir ce que cette philosophie avait de commun avec la théorie de Lacan, ce qui pouvait l’enrichir, ce qui pouvait alimenter “le moulin lacanien”. Cette philosophie lui paraissait intéressante parce que, comme la doctrine lacanienne, elle s’opposait au positivisme.

Récanati a alors découvert des auteurs aux antipodes du monde intellectuel du lacanisme, des auteurs compréhensibles qui permettent de communiquer sans ambiguïtés. Il est devenu un partisan de la philosophie analytique et a compris que le « moulin lacanien » est stérile.

En définitive, Lacan n’a pas réalisé une véritable recherche intellectuelle. Il a promu un genre littéraire : « la théorie ». Lui et ses disciples ont lacanisé toutes sortes de choses : Descartes, la linguistique, etc. Récanati dit que Lacan a eu peut-être des intuitions intéressantes, mais il n’a pas fait le travail de les rechercher et de les exploiter. En tout cas, en ce qui concerne le langage, Lacan n’a rien apporté de fondamental.

Lacan évoquait souvent le soutien de grands intellectuels (Heidegger, Lévi-Strauss, Jacobson) avec lesquels il avait des liens d’amitié. Ces intellectuels ne le prenaient pas très au sérieux. Ils ne lui rendaient pas ce que lui voulait leur apporter.

Le succès de Lacan s’explique en partie par le fait qu’il a offert à des disciples ce qu’ils attendaient de la philosophie de cette époque. Il a plu à des gens qui considéraient l’obscurité comme de l’épaisseur.

Annexes (J. Van Rillaer)

1. L’opinion de Martin Heidegger sur Lacan

S’il faut en croire ce qu’écrit É. Roudinesco, «Lacan envoya à Heidegger ses Écrits avec une dédicace. Dans une lettre au psychiatre Medard Boss, celui-ci commenta l'événement par ces mots : “Vous avez certainement reçu vous aussi le gros livre de Lacan (Écrits). Pour ma part, je ne parviens pas pour l'instant à lire quoi que ce soit dans ce texte manifestement baroque. On me dit que le livre provoque un remous à Paris semblable à celui suscité jadis par L'Être et le néant de Sartre.” Quelques mois plus tard, il ajoutait : “Je vous envoie ci-joint une lettre de Lacan. Il me semble que le psychiatre a besoin d'un psychiatre”.» (Jacques Lacan. Fayard, 1993, p. 306).

2. L’opinion de Claude Lévi-Strauss sur le séminaire de Lacan

Entretien avec Judith Miller et Alain Grosrichard. In : L’Ane. Le magazine freudien, 1986, N° 20, p. 27-29.

«Judith Miller — À la première séance du séminaire des Quatre concepts fondamentaux, vous étiez dans la salle. Je m'en souviens très bien, j'y assistais aussi, comme élève de l'École normale. Quel souvenir en avez-vous gardé?

Claude Lévi-Strauss — C'est l'unique séminaire de Lacan auquel j'ai assisté. J'ai été tellement fasciné par le phénomène, disons, ethnographique, que j’ai prêté beaucoup plus d'attention à la situation concrète qu'au contenu même de ce qu'il disait. Le chemin de Lacan et le mien se sont croisés, mais nous allions au fond dans des directions très différentes. Moi-même venant de la philosophie, j'essayais d'aller vers ces sciences humaines dont Lacan critiquait la légitimité, tandis que Lacan, qui, lui, était parti d'un savoir positif, ou qui se considérait comme tel, a été amené vers une approche de plus en plus philosophique du problème.

Judith Miller — Dans ce premier séminaire à I'École normale, qu'est-ce qui vous a frappé en tant qu'ethnologue?

Claude Lévi-Strauss - Ce sont de bien vieux souvenirs... Ce qui était frappant, c'était cette espèce de rayonnement, de puissance, cette mainmise sur l'auditoire qui émanait à la fois de la personne physique de Lacan et de sa diction, de ses gestes. J'ai vu fonctionner pas mal de chamans dans des sociétés exotiques, et je retrouvais là une sorte d'équivalent de la puissance chamanistique. J'avoue franchement que, moi-même l'écoutant, au fond je ne comprenais pas. Et je me trouvais au milieu d'un public qui, lui, semblait comprendre. Une des réflexions que je me suis faite à cette occasion concernait la notion même de compréhension : n'avait-elle pas évolué avec le passage des générations? Quand ces gens pensent qu'ils comprennent, veulent-ils dire exactement la même chose que moi quand je dis que je comprends? Mon sentiment était que ce n'était pas uniquement par ce qu'il disait qu'il agissait sur l'auditoire, mais aussi par une autre chose, extraordinairement difficile à définir, impondérable — sa personne, sa présence, le timbre de sa voix, l'art avec lequel il le maniait. Derrière ce que j'appelais la compréhension, et qui serait resté intact dans un texte écrit, une quantité d'autres éléments intervenaient.»

3. Le témoignage de François George sur la logomachie lacanienne

F. George, dans “L'effet 'yau de poêle de Lacan et des lacaniens” (Hachette, 1979), a donné une description humoristique d’un séminaire lacanien typique des années 1970.

Il raconte qu’un ami, élève de l’Ecole normale supérieure, lui a écrit qu’il abandonnait leur «corps, est-ce pont d’anse?» parce qu’il ne s’intéressait plus à la « peau-lie-tique ». Pour comprendre ce qui lui arrivait, François George s’est introduit dans un cercle qui se livrait à l’exégèse des écrits de Lacan. «Le directeur du séminaire était un barbu dont le regard lointain paraissait dédaigner notre environnement grossier pour scruter les mystères du symbolique. Ses rares interventions faisaient l'objet d'une attention religieuse.»

Un jour il s’est tourné vers George et lui a demandé de commenter un passage particulièrement difficile. Mort de trac, George a dit n’importe quoi. «Peu à peu, je m'aperçus que mes paroles, loin de susciter le scandale, tombaient dans un silence intéressé et je me rendis compte de cette merveille : sans me comprendre moi-même, je parlais lacanien.» «La fin de mon intervention fut accueillie par un silence plus flatteur que des applaudissements, par cette “résonance” qui, selon la doctrine professée par le barbu, devait permettre la “ponctuation”, puis l’“élaboration” adéquates. Sans doute pour prévenir le découragement, le barbu avait appelé notre attention sur “l’effet d'après-coup” essentiel au discours, comme le vieillissement l’est à la qualité du vin.»

George a constaté que d’autres participants ne comprenaient guère plus que lui. « En fait, ils avaient simplement assisté à un échange de signaux, assez comparable à la communication animale. Comment ne pas se comprendre quand on ne fait qu'échanger des mots de passe et des signes de reconnaissance? Et comment ne pas comprendre que le “comprendre” est un leurre, un effet de l'imaginaire, quand toute la question est de se montrer parés des mêmes plumes dans le rituel de parade?»

Pour d’autres déconvertis du freudisme et du lacanisme, voir le film de Sophie Robert :

https://www.dailymotion.com/video/x37mnmz_les-deconvertis-de-la-psychanalyse_school

 Dylan Evans, auteur d'un dictionnaire des concets lacaniens: https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/010317/un-deconverti-du-lacanisme-dylan-evans

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique:  www.pseudo-sciences.org

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve

https://moodle.uclouvain.be/course/view.php?id=2492


 

mercredi 10 septembre 2025

Roger Langlais, pour mémoire

SOURCE: https://acontretemps.org/spip.php?article682
Article mis en ligne le 24 décembre 2018 par Freddy Gomez

■ Roger Langlais (1941-2018), solitaire et fraternel, était de cette sorte d’homme qu’on pourrait qualifier de généreux discret. Si discret qu’on ignore encore des pans entiers de son œuvre, picturale notamment. Si discret que chacune de ses manifestations de présence venait à l’improviste, à la dérobade, subrepticement. Il fut un abonné attentif d’À contretemps qui nous fit parfois savoir que sa lecture lui réservait quelques plaisirs. C’était assez pour nous, car nous savions l’homme doté d’une érudition aussi fine que discrète et, de ce fait même, capable d’apprécier à sa juste valeur la perspective critique dans laquelle nous prétendions nous situer. Il arriva même qu’il nous prodiguât des conseils, qu’il nous servît de passeur, qu’il nous offrît des illustrations. Sur le seuil, toujours à sa manière, il était des nôtres, de notre famille d’ombres.

Nous fûmes quelques-uns, le 14 septembre dernier, à nous retrouver au Cimetière parisien de Saint-Ouen pour un dernier salut à Roger. La cérémonie fut discrète, aussi discrète qu’il l’eût souhaité, pourfendeur du « culte de la charogne ». Il faut avoir, pour les amis disparus, le sens de l’hommage. Les deux témoignages qui suivent y prétendent. Notre amitié à Fatia, sa compagne, et à Florian, son fils.– À contretemps.

Hommage à l’en-dehors

Quand un ami disparaît, à la peine s’ajoutent souvent les regrets de n’avoir pas su ou pu réaliser, par trop d’affairement sans doute, par négligence un peu, des projets que le temps aura irrémédiablement engloutis dans le puits sans fond des illusions perdues. Concernant Roger Langlais, mon plus grand regret sera de ne pas avoir donné suite à un entretien pour lequel Monica Gruszka et moi-même l’avions sollicité en 2001 et auquel il semblait disposé à se prêter. Au point de nous adresser, dans le prolongement de cette rencontre, quelques pièces d’archives et des repères chronologiques devant, écrivait-il, « “nous“ servir peut-être ». Ils ne servirent pas, mais ils font trace, ici même, dans cette évocation de « Rojelio », comme il signait les lettres qu’il m’adressait.

Roger fut depuis ses origines, un fidèle et attentif abonné d’À contretemps en version papier. Malgré nos sollicitations, il n’y écrivit pas, mais il lui arriva, parfois, de s’improviser conseiller « littéraire », de nous ouvrir des pistes, de nous offrir des illustrations et même de nous mettre en relation avec de précieux collaborateurs, comme Alain Segura, qui devint un ami. Lorsque, en 2014, décision fut prise de renoncer à la version papier d’À contretemps, trop absorbante pour nos faibles forces, pour consacrer nos efforts, dès l’année suivante – dans une perspective renouvelée et moins strictement bibliographique, pourrait-on dire –, au site du même nom, Roger continua de nous suivre, en nous prodiguant ça et là approbations ou critiques, selon ses humeurs et convictions.

J’ai connu Roger au mitan des années 1980. Il exerçait alors la fonction de correcteur. Un peu en franc-tireur. Adhérent du syndicat, il se situait dans cette mouvance anarchiste nettement anti-syndicaliste, mais qui voyait au moins un avantage au fait d’appartenir à cette fraternelle confrérie disposant du contrôle de l’embauche en presse parisienne : une manière de vivre, à bon tarif et sans aliéner trop de son temps à la tâche salariée. Après avoir exercé ses talents au Matin de Paris, il se retrouva à L’Humanité, ce qui, convenons-en, dut avoir quelque chose de jouissif pour cet iconoclaste qui, quelques années plus tôt, avait concocté, pour le premier numéro de L’Assommoir [1], dont il était directeur de publication, un fort dossier sur « La France stalinienne », orné en couverture d’un portrait choc du « petit père des peuples » à moustache tricolore.

Sans tonitruance – plutôt le contraire, on lui aurait donné quitus de sa réserve –, Roger était fait du bois qui étaye la passion du négatif. Cultivé jusqu’à l’invraisemblable, cet ancien bouquiniste accordait patience à ses intuitions et conscience à ses refus. Il avait plusieurs cordes à son arc, qu’il savait tendre à l’extrême pour décocher ses flèches. On l’aurait dit sorti d’un brûlot de l’anarchie « fin de siècle » passé des mains des surréalistes à celles des situationnistes. C’est ainsi que Roger, passionné de Libertad et ami d’Ivan Chtcheglov, fut aussi l’inspirateur de la superbe « une » du Monde libertaire de novembre 1966 – n° 126 – où un faire-part annonçait : « André Breton est mort. Aragon est vivant… C’est un double malheur pour la pensée honnête. »

En amont, il avait été membre du groupe Spartacus [2], où il fit, en principe, ses premières armes polémiques. De 1961 à 1963, sous la houlette de G. Munis et animé dans un premier temps par Louis Janover et Bernard Pécheur, le groupe, en solo ou en coproduction, s’illustra en effet dans la rédaction de tracts au ton généralement incendiaire [3]. De courte durée, l’expérience se prolongea, après autodissolution de Spartacus en mai 1963, par l’édition de deux tracts, réalisés par les seuls Roger Langlais et Bernard Pécheur : « Refus d’obéir » (14 juillet 1963) et « Un cadavre ne fait pas le printemps » (juillet 1964).

Quatre ans plus tard, au début de 1968, il récidiva, avec Guy Bodson et Bernard Pécheur, en créant le groupe « Pour une critique révolutionnaire » dont la production fut vaste, cinq années durant, en brochures, textes, correspondances, tracts, affiches sérigraphiées [4] et typographiques, fac-similés, papillons, journaux sérigraphiés, détournements de journaux (bulletin de la Compagnie internationale pour l’informatique [CII], Rouge, Vive la révolution) et de comics. En 1971, le groupe comptait une vingtaine de membres à Paris, dans les Hauts-de-Seine et dans le Val-de-Marne.

En 1976, il choisit et présenta, pour les Éditions Galilée, des écrits d’Albert Libertad, édités sous le titre Le Culte de la charogne et autres textes [5] et, selon le même principe, d’Émile Pouget, réunis sous celui du Père Peinard. En 1977, ce fut chez Plasma – collection « Table rase » – qu’il édita, sous le titre Coup pour coup, des textes d’Émile Henry et réédita, dans la même collection, Hurrah !!! ou la Révolution par les Cosaques d’Ernest Cœurderoy. Dirigé par le regretté Pierre Drachline, qui fut son ami, Plasma lui offrit, de surcroît, la possibilité de travailler, avec Marcel Mariën, en 1978, à une édition, en fac-similé, des douze numéros de la revue surréaliste belge Les Lèvres nues (1954-1958) et de réaliser, avec son complice Bernard Pécheur, les deux premiers numéros de l’époustouflante revue L’Assommoir, déjà évoquée.

On pourrait s’en tenir là… Après tout, c’est déjà bien pour une vie d’en-dehors entêté à fuir la lumière. Dans son cas, pourtant, il ne saurait être dit qu’il ne restera du temps traversé que les traces, tangibles, qu’il y aura laissées. Ce serait manquer au principe d’affinité. Il y avait, chez cet anarchiste radicalement existentiel, une double disposition – qui est rare – pour l’excès et pour la retenue. C’est ainsi, du moins, que j’ai perçu Roger, et c’est pourquoi j’aimais à le fréquenter. On gagne toujours à côtoyer des êtres qui s’apprécient jusque dans leurs différences, toujours affirmées. Pour le moins une pleine estime réciproque, qui fait une base sûre pour l’amitié. Dans ce monde étrange qui se détruit sans cesse, il s’agit de se reconnaître encore comme éléments connivents.

Freddy GOMEZ

Un opposant à presque tout

Il est bien difficile d’évoquer un ami qui vient de disparaître, sans doute parce qu’un peu de soi-même s’emporte avec lui. Je revois Roger, l’ami Roger Langlais, assis sur le muret à côté de ses boîtes de bouquiniste, son mégot de Gitane maïs coincé aux lèvres, les jambes croisées, les pieds ballants, et cet air mi-amusé, mi-méfiant à me considérer. Amusé, parce que ma visite dominicale était plus que prévisible, méfiant parce que l’actualité fournissait toujours une occasion d’échanger nos points de vue, parfois divergents. Je revois son œil en alerte, son profil légèrement tendu. C’était il y a des années, mais ces années n’ont pas la valeur que le temps leur accorde. Roger avait acquis à ce poste une présence intemporelle.

Puis-je dire que je l’ai connu ? Je suis convaincu du contraire. Roger ne se livrait pas. Il pouvait dérouler une analyse et l’explorer dans tous ses recoins, sans y mêler des observations personnelles, encore moins intimes. Il savait exposer une forme précise d’objectivité, qui exprimait ce qu’il pensait, à laquelle il n’y avait rien à ajouter, et parfois aussi rien à redire.

Des années avant Mai 68, il avait chevauché le monde de l’art et de la poésie. Ses connaissances étaient exceptionnelles dans des genres littéraires considérés comme mineurs. Mais il faut poser mieux son personnage. Roger était le Parisien que le Moyen Âge a suscité dans les universités de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il était aussi le « petit romantique » des années 1830, mais indifférent à toute forme de reconnaissance dont il n’aurait pas su ni voulu s’accommoder.

Le sens du négatif à l’œuvre dans la société le travaillait, il était un opposant à presque tout, calmement mais résolument, avec cet air d’indifférence que les anarchistes affichent en tirant sur leur pipe. Anarchiste, Roger l’était noblement, c’est-à-dire avec hauteur et dégagement. Aucun propos militant n’est jamais sorti de sa bouche.

C’est son rapport aux livres et à l’écriture qui m’avait lié à lui. Mais sa palette d’expression était vaste. Graveur, peintre, dessinateur, il abritait tous les talents qu’un inspiré réunit en sa demeure.

Sa silhouette, pour moi, est à jamais inscrite sur un fond de ciel de Paris.

Alain SEGURA

dimanche 6 avril 2025

Les artistes DEVANT les guerres mondiales (en dérivant dans ma bibliothèque et ailleurs)

 
 
Dès la veille de la Première Guerre mondiale, les premiers conflits dans les Balkans avaient laissé entrevoir l'apocalypse qui s'annonçait. Parmi d'autres, les "prophètes" du Blaue Reiter avaient anticipé le chaos et promis une destinée messianique aux artistes. Partagés entre l'attente de "l'homme nouveau" et la peur de la destruction, ils s'étaient résolus à prendre part au grand bouleversement. Beaucoup d'artistes ont alors partagé la volonté de s'emparer des armes nouvellement forgées par la politique, avec l'espoir de prendre part au combat et de regagner par là la légitimité sociale dont l'art pour l'art les avait privés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce n'est toutefois qu'après la guerre que le combat symbolique, devenu réel et éprouvé pour certains dans les tranchées, prit la forme organisée de groupes constitués sur le principe des formations politiques radicales. A Berlin, Dada s'était emparé des armes, et promettait dès ses débuts par les voix de Richard Huelsenbeck, Raoul Hausmann, Jefim Golyscheff, la formation d'une "union internationale et révolutionnaire de tous les hommes et femmes créateurs et intellectuels fondée sur un communisme radical".  











 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À COMPARER AVEC AUJOURD'HUI,
notamment après la visite à la foire d'art contemporain Art Paris au Grand Palais. Il semblerait que tous les artistes se sont donnés pour mot d'ordre d'éviter le réel. C'est de l'art qui ressemble aux acheteurs, de l'art macronien. Le bâtiment est beau avec ce soleil, mais l'esprit l'a d'autant plus déserté. Un temps maussade, parigot, m'aurait rendu mélancolique, mais là c'est ce vide qui frappe: une serre à rien.
 



Brigitte Macron y a fait son petit tour samedi 5, elle est dans la ligne de ses ouailles: le savoir-vivre bidon, bidonné. Je retiens le travail de Marcos Carrasquer, peintre d'histoire contemporaine. Il le voit le réel, et celui de 2020 ressemble beaucoup à celui qu'annonce 2025. Ça sent la guerre, toujours plus vrai et spectaculaire, avec ses personnages qui s'entretuent pour trois rouleaux de papier-cul: c'est le struggle for life du ventre mou vraiment totalitaire, celui de l'occident terminal croqué et recroqué dans chacune de ses peintures. Les critiques de la foire et d'ailleurs disent de sa peinture qu'elle est grotesque, ironique, sarcastique, etc. Que l'humour soit une singularité, parmi le concours permanent des subjectivités spectacularisées, en dit suffisamment sur le nouveau désert, car l'humour a toujours été capture du réel (le "spectacle" est une socialisation et notamment par l'image: les séries de Netflix et d'autres plateformes similaires ont plus de poids dans la socialisation des nouvelles générations aux quatre coins du monde que d'autres, plus régionales, comme l'école - une socialisation globale devenue le règne de la séparation achevée).
 
On pouvait acheter dans la foire du vieux Bretécher, du vieux Wolinski, de l'humour de gôche, cette gauche qui voulut "changer la vie" avec le cagoulard Mitterrand mais surtout pas les rapports de production. De l'humour bien mort donc, mais toujours revendable à un autre mort-vivant à écharpe colorée (il faisait 24º). Et effectivement, c'est le réel qui s'amenuise quand toutes les stratégies l'évite. 

                   Marcos Carrasquer, The 2020 toilet paper rush, 2021

 

mercredi 26 mars 2025

Été 1944: l'autre défilé

 On avait un peu l'idée de la France au ventre mou vichysto-résistant: au printemps 1944 les Parisiens célébraient Pétain, et fin août 1944, les troupes alliés et la Résistance. Mais cette vidéo russe -mise en avant par les réseaux étatsuniens pour se venger du vassal français- resserre encore plus les temps puisqu'on y voit des français, et notamment des françaises, cracher et frapper des soldats anglo-américains capturés depuis le débarquement de juin 1944.