Évocation du « Malheur d'être jeune » en 1948, et présentation de la
fête de la jeunesse organisée par la C.G.T.. Après une réunion
(reconstituée) de jeunes syndiqués place du colonel Fabien, le
commentaire et les chœurs off réclament, sur des images de jeunes
ouvriers et ouvrières en train de travailler (métallurgie, textile,
bois, SNCF, Air France...), la suppression de « l'abattement d'âge », à
l'instar des jeunes mariniers (images de péniches et d'écluses). Sont
par contre défendus le droit à la culture professionnelle et les écoles
d'apprentissages ainsi que le droit aux loisirs, comme sont revendiqués
des crédits pour la construction de nouveaux stades. Un apprenti
boulanger pris en auto-stop (séquence fictionnelle) réclame « le
collectif à 50% », (une réduction sur les transports par trains).
Après une évocation de métiers particulièrement pénibles (verriers,
tanneurs....), ce documentaire montre des machines en train de s'arrêter
et des métallos se mettre en grève. Suivent quelques images illustrant
la répression opérée par les force de l'ordre.
La seconde partie de Journées de Printemps 1948 présente les fêtes de la
jeunesse organisée par la C.G.T., qui ont réuni les jeunes syndiqués de
toute la France en mai 1948 : arrivées des délégations de province
(Tourcoing, Toulouse...), visite de la capitale (le Trocadéro),
activités sportives (football et vélo), fête (danses -sardanes- autour
d'un feu), défilés gymniques et folkloriques... Au sein de ces défilés,
une large place est accordée aux mineurs. (On relève aussi la présence
d'un char portant un avion fabriqué à la SNECMA et celle de délégations
polonaise et franco-polonaise).
Journées de Printemps 1948 présente également un aperçu la conférence
nationale des jeunes syndiqués, un extrait de l'allocution d'André
Tollet (?) dénonçant l'alignement sur la politique américaine, et la
cérémonie d'hommage aux militants morts pendant la seconde guerre
mondiale (portraits de Léo Lagrange, Jean-Pierre Timbaud, Georges Wodli,
Yves Toudic, Pierre Semard, Charles Nédelec). Journées de printemps
1948, documentaire militant au ton très acerbe et revendicatif,
fortement marqué par le climat de guerre froide ; paraît se situer à
l'opposé de Journées de printemps 1947.
Générique : « La Confédération Générale du Travail présente Journées de
printemps 1948, fête de la jeunesse du 15,16 et 17 mai. Réalisé par une
section de jeunes syndiqués du cinéma ».
Assistant stagiaire : René Vautier
Production : Ciné France
Personnalités : Jules Moch, Benoit Frachon, Gaston Monmousseau, Henri
Malberg (le jeune métallo qui anime la réunion syndicale)....
Lieux et monuments : Paris (Trocadéro, métro, gare, gare de Creil, Assemblée Nationale, Bourse du Travail...).
Jean-Patrick Manchette fut influencé par l'Internationale situationniste, notamment pour ses romans noirs. Il détesterait les romans noirs de Siménon et de la génération des années 1930.
Debord est un lecteur de roman noir et aussi de la génération des années 1930, Léo Malet notamment : un Paris plus fantastique que politique, mais plus prolétarien aussi.
L'histoire du roman noir français par Natacha Levet /
Définition du roman noir par Natacha Levet /
"Le roman noir a en commun avec l'ensemble des fictions criminelles de proposer un récit qui prend pour sujet la transgression criminelle. Le roman noir s'attache à comprendre une société où un groupe social par le biais de la forme exacerbée de la violence et du crime. Il propose donc une lecture pessimiste et une représentation littéraire et symbolique des tensions et des conflits, révélateurs des dysfonctionnements sociaux et politiques."
« Je suis un ouvrier qui a mal tourné...
je me suis mis à raconter des histoires populistes d'abord, puis, dans
ce langage qui était le mien, j'ai raconté des histoires noires. »
En sortant des studios de l'ORTF en , Jean Meckert est agressé par des inconnus rue de Belleville. Une théorie souvent relayée évoque la possibilité de représailles à la suite de son livre La Vierge et le Taureau, qui remet en cause la nécessité des essais nucléaires français dans le Pacifique.
C'est lui qui crée le terme « verlan », initialement sous la forme « verlen », en 1942 au Café de la Poste, à Paris, puis l'utilise dans son œuvre ultérieure :
« L'une d'elles jeta un coup de saveur sur une équipe de mirontons
qui venaient de soulever la tenture bleue de l'entrée et murmura à sa
pote : « Te détranche pas, Lily, La Mondaine ... » Pour que les caves qui les serraient de trop près n'entravent pas, elle ajouta en verlen[5] :
«Qu'est-ce qu'ils viennent tréfou les draupers à cette heure-ci ?
Pourvu qu'ils fassent pas une flera. Ça serait le quetbou ; j'ai pas
encore gnéga une nethu »
— Auguste Le Breton, Du rififi chez les hommes, Gallimard, 1953, p. 36
Il s'installe dans le quartier du Montparnasse au 54 de la rue du Château, qui était « une bicoque ayant jadis abrité le commerce d'un marchand de peaux de lapins »[4], et qui devint l'endroit de rencontre du mouvement surréaliste[5]. C'est en fait un logement « collectif » qui accueille tous les amis désargentés de Duhamel : Prévert, Raymond Queneau, Yves Tanguy.
Dans les années 1940, Duhamel, grand amateur de jazz, est un des piliers des caves de Saint-Germain-des-Prés, une figure du monde du papier et un personnage prestigieux pour son élégance « royale ». Dans le Manuel de Saint-Germain-des-Prés, Boris Vian brosse ainsi son portrait :
« Duhamel […] a eu une vie fort variée dont le récit nous
entrainerait en dehors des limites de ce volume ; mais, à tous les
moments de son existence, il a conservé une dignité dans l'allure très
caractéristique, et on ne m'ôtera jamais l'idée que Marcel Duhamel est
un enfant naturel de feu le roi George V d'Angleterre […]. Amateur passionné de jazz, il possède une fort belle collection dans le style classique[8]. »
En , il crée la « Série noire » et dirige cette collection jusqu'à sa mort en 1977, popularisant le roman noir américain. En 1948, Marcel Duhamel écrit ce qui restera longtemps « le manifeste de la “Série noire”.
« Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la "Série
noire" ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains.
L'amateur d'énigmes à la Sherlock Holmes n'y trouvera pas souvent son
compte.
L'optimiste systématique non plus.
L'immoralité admise en général dans ce genre d'ouvrages uniquement pour
servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout
autant que les beaux sentiments, voire de l'amoralité tout court.
L'esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus
corrompus que les malfaiteurs qu'ils poursuivent.
Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il
n'y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout.
Mais alors ?...
Alors il reste de l'action, de l'angoisse, de la violence — sous toutes
ses formes et particulièrement les plus honnies — du tabassage et du
massacre.
Comme dans les bons films, les états d'âmes se traduisent par des
gestes, et les lecteurs friands de littérature introspective devront se
livrer à la gymnastique inverse.
Il y a aussi de l'amour — sous toutes ses formes — de la passion, de la
haine, tous les sentiments qui, dans une société policée, ne sont censés
avoir cours que tout à fait exceptionnellement, mais qui sont ici
monnaie courante et sont parfois exprimés dans une langue fort peu
académique, mais où domine toujours l'humour. En bref, notre but est
fort simple : vous empêcher de dormir. »
Le roman populiste se donne pour perspective
de construire, littérairement, un peuple. Dans son manifeste, Lemonnier
multiplie les qualificatifs pour le désigner : les petits, les humbles…
Il les oppose au « snobisme » de la littérature des années 1920, 1930
qui se complaît dans l’analyse psychologique de héros issus des couches
supérieures de la société. À ce haut de la société qui sert de matériau
privilégié au roman, s’oppose un bas de la société que les auteurs
désirent mettre en avant. C’est un appel au peuple qui se dresse contre
la littérature moderne. Dans les œuvres, cela se traduit par des
références récurrentes au monde du travail: dans Hôtel du Nord,
la caractérisation des personnages se fait en grande partie par le
travail qu’ils occupent. La narration se veut moins psychologisante, et
le narrateur prend la place d’un observateur discret.
Léon
Lemonnier affirme néanmoins que ce n’est pas le peuple qui constitue
son lectorat puisque pour qu’il en soit ainsi, il faudrait totalement le
« rééduquer ». Aussi, le peuple est conçu comme un instrument de
stratégie de reconquête du champ littéraire mais il n’y a pas pour
autant de projet politique, éducateur qui accompagne ce courant. Leur
démarche confine au littéraire et la construction d’un peuple est
intrinsèque à l’espace romanesque, là où le PCF se sert de la
littérature comme un instrument de prise de conscience.
Les années 1920 ont cela de nouveau qu’elles sont une période de « débat
sur la figuration démocratique » selon les mots de Marie-Anne
Paveau. Les auteurs populistes s’opposent en effet au courant de la
« littérature prolétarienne », puis aux auteurs d’obédience communiste.
Contrairement aux auteurs de la mouvance prolétarienne, l’objectif des
auteurs populistes n’est pas d’être, d’incarner le peuple mais de le
donner à voir dans les romans. Aussi, c’est dans l’altérité que les
auteurs populistes abordent le peuple : ils sont issus du monde
universitaire, de la critique littéraire. C’est en réaction à cette
perspective que l’école « prolétarienne » est fondée, en janvier 1932.
Les écrivains « prolétariens » estiment que pour pouvoir se considérer
membre de cette école, un romancier doit être issu d’une famille
ouvrière ou paysanne.
Le courant prolétarien se distingue du courant populiste par le Parti
Communiste. Si les frontières entre ces mouvements sont poreuses et que
les auteurs vont et viennent, les querelles théoriques et politiques
n’en demeurent pas moins nombreuses et sont parfois très vives. Comme le
souligne Xavier Vigna, le courant de Poulaille rebute notamment du fait
de son projet initial, qui postule que les seuls auteurs issus du
peuple sont à même d’en parler.
Si le PCF soutient un temps la littérature prolétarienne, les consignes
d’Union Soviétique amènent le parti à prendre ses distances. Il devient
dès lors prioritaire que la littérature serve d’agit-prop pour son
combat politique. Ainsi, Paul Nizan et Louis Aragon publient des
attaques parfois violentes contre Poulaille et adhèrent finalement au
réalisme soviétique. Il s’agit de représenter de manière figurative
l’existence des classes populaires dans une optique d’éducation et de
propagande. Pour le PCF, la priorité n’était pas l’appartenance sociale
des auteurs mais l’adhésion au Parti, même si dans le même temps des
concours de nouvelles étaient périodiquement organisés et des romans
ouvriers publiés aux Editions Sociales Internationales.
En 1993, Guy Debord salue l'œuvre de Francis Ryck dans son livre Cette mauvaise réputation…, en affirmant qu'il y a plus de vérité et de talent chez Ryck (notamment dans Le Compagnon indésirable) que chez Le Carré[6]. Debord révèle la conversation, primordiale selon lui, entre Ryck et Marie-Christine de Montbrial en 1984, concernant l'assassinat de Gérard Lebovici et le rôle de Paul Barril responsable de la cellule antiterroriste sous la présidence de François Mitterrand[7]. Le , Debord décide ne plus la voir du fait de son témoignage auprès de la police et des contacts qu'elle a conservés avec Ryck[8].
Son style épistolaire n’est pas sans rappeler celui des grands
polémistes et pamphlétaires, quelque chose comme un Karl Kraus du polar.
A certaines époques, celles de l’agoraphobie, de l’alcoolisme et de la
fêlure caractérielle, il s’enflamme vite. On en avait déjà eu un écho
gratiné dans la Correspondance avec l’agent Gérard Lebovici publiée en 1978 par Champ libre. Politiquement, on sent en permanence cet enfant des classes moyennes
marseillaises (même s’il a grandi à Malakoff) osciller entre un
anarchisme bien tempéré et un situationnisme non dogmatique (?).
Aux municipales de 1977 lorsqu'Alain Savary voulait tenter de s'emparer
du Capitole ils lui ont scié la branche. Ils ont envoyé de fausses
convocations aux chômeurs sur la place du Capitole, et ils se sont
arrangés pour commander des petits fours et du champagne qui sont
arrivés sur la place en même temps que les chômeurs en colère qui sont
tombés sur le buffet. Il y avait à l'époque toute une série de choses
assez secrètes sur la vie toulousaine dont j'ai eu connaissance avec le
mouvement situationniste parisien.
L'Affranchie du périphérique, 2009 ~ Aubervilliers, Internationale lettriste -> années 1950
Dans
l'exposition "Les gens de Paris", la "Carte industrielle de la région
parisienne" 1927, BHVP, par Jean Majorelle et André Libault, extrait :
Le treizième arrondissement.
Depuis le début du 19e siècle, Paris connaît une croissance
démographique continue, avec un pic de population identifié en 1921
(2,89 millions d’habitants), jamais égalé depuis. Pour connaître le
chiffre et la composition de la population, Paris, comme chaque commune
française, procède tous les cinq ans à un recensement donnant lieu à la
publication de statistiques. Mais, à la différence des autres communes,
la capitale n’a jamais dressé de liste nominative des personnes avant
1926, ce qui rend ces trois recensements de 1926, 1931 et 1936,
conservés aux Archives de Paris, sans précédent.
Souvent consultés
lors de recherches généalogiques, ces registres invitent à se lancer
dans une enquête inédite sur la population parisienne d’il y a cent ans.
Partant de la structure générale bien spécifique de la population
parisienne, le portrait des Parisiennes et des Parisiens est dressé en
quatre étapes, des lieux de naissance et nationalités aux professions
exercées, en passant par les situations familiales et la répartition au
sein de chaque quartier et immeuble de la ville.
"Tu
n'as rien appris, sinon que la solitude n'apprend rien, que
l'indifférence n'apprend rien: c'était un leurre, une illusion
fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà que tu voulais te protéger:
qu'entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mais tu es
si peu de chose et le monde est un si grand mot: tu n'as jamais fait
qu'errer dans une grande ville, que longer sur quelques kilomètres de
façades, des devantures, des parcs et des quais."
Ce film est sorti dans les salles de cinéma le 24 avril 1974, mais fut "visiblement" tourné pendant l'été 1973.
Hommage aux inventeurs du dimanche, aux adultes restés fidèles aux «rêveries de l’enfance», à travers le portrait d'inventeurs et d'artistes. Longues séquences consacrées au douanier Rousseau et au Facteur Cheval.
Au
début des années 1970, François Récanati, spécialiste de la philosophie
du langage, a été séduit par le lacanisme et a acquis un statut de
«sujet supposé savoir» dans la communauté lacanienne. Son étude de la
philosophie anglo-saxonne l’a fait rompre avec le lacanisme. Il a alors
pris pleinement conscience de la mystification opérée par le langage
ésotérique de Lacan.
François Récanati est un philosophe, diplômé de la Sorbonne, devenu
un spécialiste réputé de la philosophie du langage. Il est actuellement directeur de recherche au CNRS, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
et membre du Centre Jean Nicod (centre de recherches du CNRS). Il est
cofondateur et ancien président de la Société européenne de philosophie
analytique.
Il a enseigné dans plusieurs universités de grand renom : Berkeley,
Harvard, Genève. Il a publié plusieurs livres chez des éditeurs
prestigieux : Oxford University Press, Cambridge University Press. En
2014, il a reçu la médaille d'argent du CNRS.
Au début des années 1970, François Récanati a fait partie du cénacle
lacanien. Voir p.ex. son discours au séminaire de Lacan «Encore»:
http://staferla.free.fr/S20/S20%20ENCORE.pdf
Dans cette vidéo de 25 minutes, il raconte son adhésion au lacanisme et sa déconversion (voir de 08:20 à 34, “La phase Lacan”) :
Au début des années 1970, Récanati a été séduit par le style
intellectuel de Lacan, son côté flamboyant. Lacan lui semblait incarner,
de façon supérieure, un nouveau style intellectuel. Récanati est alors
devenu un “lacanien de choc”, “un sujet supposé savoir”.
Il explique pourquoi la participation à la communauté lacanienne est très valorisante:
grâce à un langage hermétique, souvent incompréhensible, on a le
sentiment de faire partie d’une élite qui dispose d’un savoir réservé.
Le groupe dispose de formules dont personne, même parmi les adeptes, ne
sait exactement ce qu’elles veulent dire. La masse qui suit les
“dominants” n’y comprend rien ou très peu de chose.
La communauté lacanienne fonctionne comme une secte. Elle est très hiérarchisée. À sa tête se trouve un gourou, Lacan, dont on sait qu’il est le seul qui sait réellement.
Le pouvoir repose sur le fait que le gourou est le seul à détenir la
vérité. L’axiome de base est : “Ce que dit Lacan est vrai et il faut
maintenir cette vérité”. Lacan disait p.ex. “Il n’y a pas de rapport
sexuel”. Alors les disciples s’empressaient d’interpréter, de multiples
façons et indéfiniment, l’énoncé du Maître.
Les disciples croyaient en la vérité des énoncés avant même de les
comprendre. Ils passaient leur temps à répéter ce qu’avait déclaré le
Maître et à y attribuer du sens. Les conflits d’interprétation étaient
peu importants. L’essentiel était de maintenir l’idée que ce que disait
le Maître était vrai. En définitive, le seul critère pour s’assurer de
la justesse de l’interprétation était de demander à Lacan ce qu’il en
était.
Pour faire partie du groupe, il suffisait d’utiliser des tournures
verbales et les mots-clés du lacanisme, sans même comprendre ce qu’on
énonçait. Il n’est pas difficile de produire du texte lacanien qu’on ne
comprend pas soi-même. Il suffit d’apprendre à manier du jargon.
Récanati a appris assez rapidement à jouer avec les mots-clés pour
acquérir un statut de « Sujet supposé savoir » dans la confrérie et
produire du discours lacanien. Ainsi, après quelques années de
ruminations lacaniennes, Récanati s’est senti très gratifié socialement
par sa place dans la communauté lacanienne, mais il était déçu au plan
intellectuel, car il avait le sentiment de faire du sur place. Il s’est
alors intéressé à la philosophie du langage ordinaire, notamment à John
Austin (p.ex. “Quand dire c’est faire”), pour voir ce que cette
philosophie avait de commun avec la théorie de Lacan, ce qui pouvait
l’enrichir, ce qui pouvait alimenter “le moulin lacanien”. Cette
philosophie lui paraissait intéressante parce que, comme la doctrine
lacanienne, elle s’opposait au positivisme.
Récanati a alors découvert des auteurs aux antipodes du monde
intellectuel du lacanisme, des auteurs compréhensibles qui permettent de
communiquer sans ambiguïtés. Il est devenu un partisan de la
philosophie analytique et a compris que le « moulin lacanien » est
stérile.
En définitive, Lacan n’a pas réalisé une véritable recherche intellectuelle. Il
a promu un genre littéraire : « la théorie ». Lui et ses disciples ont
lacanisé toutes sortes de choses : Descartes, la linguistique, etc.
Récanati dit que Lacan a eu peut-être des intuitions intéressantes, mais
il n’a pas fait le travail de les rechercher et de les exploiter. En
tout cas, en ce qui concerne le langage, Lacan n’a rien apporté de
fondamental.
Lacan évoquait souvent le soutien de grands intellectuels (Heidegger,
Lévi-Strauss, Jacobson) avec lesquels il avait des liens d’amitié. Ces
intellectuels ne le prenaient pas très au sérieux. Ils ne lui rendaient
pas ce que lui voulait leur apporter.
Le succès de Lacan s’explique en partie par le fait qu’il a offert à
des disciples ce qu’ils attendaient de la philosophie de cette époque.
Il a plu à des gens qui considéraient l’obscurité comme de l’épaisseur.
Annexes (J. Van Rillaer)
1. L’opinion de Martin Heidegger sur Lacan
S’il faut en croire ce qu’écrit É. Roudinesco, «Lacan envoya à Heidegger ses Écrits
avec une dédicace. Dans une lettre au psychiatre Medard Boss, celui-ci
commenta l'événement par ces mots : “Vous avez certainement reçu vous
aussi le gros livre de Lacan (Écrits). Pour ma part, je ne
parviens pas pour l'instant à lire quoi que ce soit dans ce texte
manifestement baroque. On me dit que le livre provoque un remous à Paris
semblable à celui suscité jadis par L'Être et le néant de
Sartre.” Quelques mois plus tard, il ajoutait : “Je vous envoie ci-joint
une lettre de Lacan. Il me semble que le psychiatre a besoin d'un
psychiatre”.» (Jacques Lacan. Fayard, 1993, p. 306).
2. L’opinion de Claude Lévi-Strauss sur le séminaire de Lacan
Entretien avec Judith Miller et Alain Grosrichard. In : L’Ane. Le magazine freudien, 1986, N° 20, p. 27-29.
«Judith Miller — À la première séance du séminaire des Quatre concepts fondamentaux,
vous étiez dans la salle. Je m'en souviens très bien, j'y assistais
aussi, comme élève de l'École normale. Quel souvenir en avez-vous gardé?
Claude Lévi-Strauss — C'est l'unique séminaire de Lacan auquel j'ai
assisté. J'ai été tellement fasciné par le phénomène, disons,
ethnographique, que j’ai prêté beaucoup plus d'attention à la situation
concrète qu'au contenu même de ce qu'il disait. Le chemin de Lacan et le
mien se sont croisés, mais nous allions au fond dans des directions
très différentes. Moi-même venant de la philosophie, j'essayais d'aller
vers ces sciences humaines dont Lacan critiquait la légitimité, tandis
que Lacan, qui, lui, était parti d'un savoir positif, ou qui se
considérait comme tel, a été amené vers une approche de plus en plus
philosophique du problème.
Judith Miller — Dans ce premier séminaire à I'École normale, qu'est-ce qui vous a frappé en tant qu'ethnologue?
Claude Lévi-Strauss - Ce sont de bien vieux souvenirs... Ce qui était
frappant, c'était cette espèce de rayonnement, de puissance, cette
mainmise sur l'auditoire qui émanait à la fois de la personne physique
de Lacan et de sa diction, de ses gestes. J'ai vu fonctionner pas mal de
chamans dans des sociétés exotiques, et je retrouvais là une sorte
d'équivalent de la puissance chamanistique. J'avoue franchement que,
moi-même l'écoutant, au fond je ne comprenais pas. Et je me trouvais au
milieu d'un public qui, lui, semblait comprendre. Une des réflexions que
je me suis faite à cette occasion concernait la notion même de
compréhension : n'avait-elle pas évolué avec le passage des générations?
Quand ces gens pensent qu'ils comprennent, veulent-ils dire exactement
la même chose que moi quand je dis que je comprends? Mon sentiment était
que ce n'était pas uniquement par ce qu'il disait qu'il agissait sur
l'auditoire, mais aussi par une autre chose, extraordinairement
difficile à définir, impondérable — sa personne, sa présence, le timbre
de sa voix, l'art avec lequel il le maniait. Derrière ce que j'appelais
la compréhension, et qui serait resté intact dans un texte écrit, une
quantité d'autres éléments intervenaient.»
3. Le témoignage de François George sur la logomachie lacanienne
F. George, dans “L'effet 'yau de poêle de Lacan et des lacaniens” (Hachette, 1979), a donné une description humoristique d’un séminaire lacanien typique des années 1970.
Il raconte qu’un ami, élève de l’Ecole normale supérieure, lui a
écrit qu’il abandonnait leur «corps, est-ce pont d’anse?» parce qu’il ne
s’intéressait plus à la « peau-lie-tique ». Pour comprendre ce qui lui
arrivait, François George s’est introduit dans un cercle qui se livrait à
l’exégèse des écrits de Lacan. «Le directeur du séminaire était un
barbu dont le regard lointain paraissait dédaigner notre environnement
grossier pour scruter les mystères du symbolique. Ses rares
interventions faisaient l'objet d'une attention religieuse.»
Un jour il s’est tourné vers George et lui a demandé de commenter un
passage particulièrement difficile. Mort de trac, George a dit n’importe
quoi. «Peu à peu, je m'aperçus que mes paroles, loin de susciter le
scandale, tombaient dans un silence intéressé et je me rendis compte de
cette merveille : sans me comprendre moi-même, je parlais lacanien.» «La
fin de mon intervention fut accueillie par un silence plus flatteur que
des applaudissements, par cette “résonance” qui, selon la doctrine
professée par le barbu, devait permettre la “ponctuation”, puis
l’“élaboration” adéquates. Sans doute pour prévenir le découragement, le
barbu avait appelé notre attention sur “l’effet d'après-coup” essentiel
au discours, comme le vieillissement l’est à la qualité du vin.»
George a constaté que d’autres participants ne comprenaient guère
plus que lui. « En fait, ils avaient simplement assisté à un échange de
signaux, assez comparable à la communication animale. Comment ne pas se
comprendre quand on ne fait qu'échanger des mots de passe et des signes
de reconnaissance? Et comment ne pas comprendre que le “comprendre” est
un leurre, un effet de l'imaginaire, quand toute la question est de se
montrer parés des mêmes plumes dans le rituel de parade?»
Pour d’autres déconvertis du freudisme et du lacanisme, voir le film de Sophie Robert :
Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la
psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies,
les psychanalyses, etc.
Article mis en ligne le 24 décembre 2018 par
Freddy Gomez
■ Roger Langlais (1941-2018), solitaire et fraternel, était
de cette sorte d’homme qu’on pourrait qualifier de généreux discret. Si
discret qu’on ignore encore des pans entiers de son œuvre, picturale
notamment. Si discret que chacune de ses manifestations de présence
venait à l’improviste, à la dérobade, subrepticement. Il fut un abonné
attentif d’À contretemps qui nous fit parfois savoir que sa
lecture lui réservait quelques plaisirs. C’était assez pour nous, car
nous savions l’homme doté d’une érudition aussi fine que discrète et, de
ce fait même, capable d’apprécier à sa juste valeur la perspective
critique dans laquelle nous prétendions nous situer. Il arriva même
qu’il nous prodiguât des conseils, qu’il nous servît de passeur, qu’il
nous offrît des illustrations. Sur le seuil, toujours à sa manière, il
était des nôtres, de notre famille d’ombres.
Nous fûmes quelques-uns, le 14 septembre dernier, à nous retrouver au
Cimetière parisien de Saint-Ouen pour un dernier salut à Roger. La
cérémonie fut discrète, aussi discrète qu’il l’eût souhaité, pourfendeur
du « culte de la charogne ». Il faut avoir, pour les amis disparus, le
sens de l’hommage. Les deux témoignages qui suivent y prétendent. Notre
amitié à Fatia, sa compagne, et à Florian, son fils.– À contretemps.
Hommage à l’en-dehors
Quand un ami disparaît, à la peine s’ajoutent souvent les regrets de
n’avoir pas su ou pu réaliser, par trop d’affairement sans doute, par
négligence un peu, des projets que le temps aura irrémédiablement
engloutis dans le puits sans fond des illusions perdues. Concernant
Roger Langlais, mon plus grand regret sera de ne pas avoir donné suite à
un entretien pour lequel Monica Gruszka et moi-même l’avions sollicité
en 2001 et auquel il semblait disposé à se prêter. Au point de nous
adresser, dans le prolongement de cette rencontre, quelques pièces
d’archives et des repères chronologiques devant, écrivait-il, « “nous“
servir peut-être ». Ils ne servirent pas, mais ils font trace, ici même,
dans cette évocation de « Rojelio », comme il signait les lettres qu’il
m’adressait.
Roger fut depuis ses origines, un fidèle et attentif abonné d’À contretemps
en version papier. Malgré nos sollicitations, il n’y écrivit pas, mais
il lui arriva, parfois, de s’improviser conseiller « littéraire », de
nous ouvrir des pistes, de nous offrir des illustrations et même de nous
mettre en relation avec de précieux collaborateurs, comme Alain Segura,
qui devint un ami. Lorsque, en 2014, décision fut prise de renoncer à
la version papier d’À contretemps, trop absorbante pour nos
faibles forces, pour consacrer nos efforts, dès l’année suivante – dans
une perspective renouvelée et moins strictement bibliographique,
pourrait-on dire –, au site du même nom, Roger continua de nous suivre,
en nous prodiguant ça et là approbations ou critiques, selon ses humeurs
et convictions.
J’ai connu Roger au mitan des années 1980. Il exerçait alors la fonction
de correcteur. Un peu en franc-tireur. Adhérent du syndicat, il se
situait dans cette mouvance anarchiste nettement anti-syndicaliste, mais
qui voyait au moins un avantage au fait d’appartenir à cette
fraternelle confrérie disposant du contrôle de l’embauche en presse
parisienne : une manière de vivre, à bon tarif et sans aliéner trop de
son temps à la tâche salariée. Après avoir exercé ses talents au Matin de Paris, il se retrouva à L’Humanité,
ce qui, convenons-en, dut avoir quelque chose de jouissif pour cet
iconoclaste qui, quelques années plus tôt, avait concocté, pour le
premier numéro de L’Assommoir [1],
dont il était directeur de publication, un fort dossier sur « La France
stalinienne », orné en couverture d’un portrait choc du « petit père
des peuples » à moustache tricolore.
Sans tonitruance – plutôt le contraire, on lui aurait donné quitus de sa
réserve –, Roger était fait du bois qui étaye la passion du négatif.
Cultivé jusqu’à l’invraisemblable, cet ancien bouquiniste accordait
patience à ses intuitions et conscience à ses refus. Il avait plusieurs
cordes à son arc, qu’il savait tendre à l’extrême pour décocher ses
flèches. On l’aurait dit sorti d’un brûlot de l’anarchie « fin de
siècle » passé des mains des surréalistes à celles des situationnistes.
C’est ainsi que Roger, passionné de Libertad et ami d’Ivan Chtcheglov,
fut aussi l’inspirateur de la superbe « une » du Monde libertaire
de novembre 1966 – n° 126 – où un faire-part annonçait : « André Breton
est mort. Aragon est vivant… C’est un double malheur pour la pensée
honnête. »
En amont, il avait été membre du groupe Spartacus [2],
où il fit, en principe, ses premières armes polémiques. De 1961 à 1963,
sous la houlette de G. Munis et animé dans un premier temps par Louis
Janover et Bernard Pécheur, le groupe, en solo ou en coproduction,
s’illustra en effet dans la rédaction de tracts au ton généralement
incendiaire [3].
De courte durée, l’expérience se prolongea, après autodissolution de
Spartacus en mai 1963, par l’édition de deux tracts, réalisés par les
seuls Roger Langlais et Bernard Pécheur : « Refus d’obéir » (14 juillet
1963) et « Un cadavre ne fait pas le printemps » (juillet 1964).
Quatre ans plus tard, au début de 1968, il récidiva, avec Guy Bodson et
Bernard Pécheur, en créant le groupe « Pour une critique
révolutionnaire » dont la production fut vaste, cinq années durant, en
brochures, textes, correspondances, tracts, affiches sérigraphiées [4]
et typographiques, fac-similés, papillons, journaux sérigraphiés,
détournements de journaux (bulletin de la Compagnie internationale pour
l’informatique [CII], Rouge, Vive la révolution) et de comics. En 1971, le groupe comptait une vingtaine de membres à Paris, dans les Hauts-de-Seine et dans le Val-de-Marne.
En 1976, il choisit et présenta, pour les Éditions Galilée, des écrits d’Albert Libertad, édités sous le titre Le Culte de la charogne et autres textes [5] et, selon le même principe, d’Émile Pouget, réunis sous celui du Père Peinard. En 1977, ce fut chez Plasma – collection « Table rase » – qu’il édita, sous le titre Coup pour coup, des textes d’Émile Henry et réédita, dans la même collection, Hurrah !!! ou la Révolution par les Cosaques
d’Ernest Cœurderoy. Dirigé par le regretté Pierre Drachline, qui fut
son ami, Plasma lui offrit, de surcroît, la possibilité de travailler,
avec Marcel Mariën, en 1978, à une édition, en fac-similé, des douze
numéros de la revue surréaliste belge Les Lèvres nues (1954-1958) et de réaliser, avec son complice Bernard Pécheur, les deux premiers numéros de l’époustouflante revue L’Assommoir, déjà évoquée.
On pourrait s’en tenir là… Après tout, c’est déjà bien pour une vie
d’en-dehors entêté à fuir la lumière. Dans son cas, pourtant, il ne
saurait être dit qu’il ne restera du temps traversé que les traces,
tangibles, qu’il y aura laissées. Ce serait manquer au principe
d’affinité. Il y avait, chez cet anarchiste radicalement existentiel,
une double disposition – qui est rare – pour l’excès et pour la retenue.
C’est ainsi, du moins, que j’ai perçu Roger, et c’est pourquoi j’aimais
à le fréquenter. On gagne toujours à côtoyer des êtres qui s’apprécient
jusque dans leurs différences, toujours affirmées. Pour le moins une
pleine estime réciproque, qui fait une base sûre pour l’amitié. Dans ce
monde étrange qui se détruit sans cesse, il s’agit de se reconnaître
encore comme éléments connivents.
Freddy GOMEZ
Un opposant à presque tout
Il est bien difficile d’évoquer un ami qui vient de disparaître,
sans doute parce qu’un peu de soi-même s’emporte avec lui. Je revois
Roger, l’ami Roger Langlais, assis sur le muret à côté de ses boîtes de
bouquiniste, son mégot de Gitane maïs coincé aux lèvres, les jambes
croisées, les pieds ballants, et cet air mi-amusé, mi-méfiant à me
considérer. Amusé, parce que ma visite dominicale était plus que
prévisible, méfiant parce que l’actualité fournissait toujours une
occasion d’échanger nos points de vue, parfois divergents. Je revois son
œil en alerte, son profil légèrement tendu. C’était il y a des années,
mais ces années n’ont pas la valeur que le temps leur accorde. Roger
avait acquis à ce poste une présence intemporelle.
Puis-je dire que je l’ai connu ? Je suis convaincu du contraire. Roger
ne se livrait pas. Il pouvait dérouler une analyse et l’explorer dans
tous ses recoins, sans y mêler des observations personnelles, encore
moins intimes. Il savait exposer une forme précise d’objectivité, qui
exprimait ce qu’il pensait, à laquelle il n’y avait rien à ajouter, et
parfois aussi rien à redire.
Des années avant Mai 68, il avait chevauché le monde de l’art et de la
poésie. Ses connaissances étaient exceptionnelles dans des genres
littéraires considérés comme mineurs. Mais il faut poser mieux son
personnage. Roger était le Parisien que le Moyen Âge a suscité dans les
universités de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il était aussi le « petit
romantique » des années 1830, mais indifférent à toute forme de
reconnaissance dont il n’aurait pas su ni voulu s’accommoder.
Le sens du négatif à l’œuvre dans la société le travaillait, il était un
opposant à presque tout, calmement mais résolument, avec cet air
d’indifférence que les anarchistes affichent en tirant sur leur pipe.
Anarchiste, Roger l’était noblement, c’est-à-dire avec hauteur et
dégagement. Aucun propos militant n’est jamais sorti de sa bouche.
C’est son rapport aux livres et à l’écriture qui m’avait lié à lui.
Mais sa palette d’expression était vaste. Graveur, peintre, dessinateur,
il abritait tous les talents qu’un inspiré réunit en sa demeure.
Sa silhouette, pour moi, est à jamais inscrite sur un fond de ciel de Paris.
Dès la veille de la Première Guerre mondiale, les premiers conflits dans les Balkans avaient laissé entrevoir l'apocalypse qui s'annonçait. Parmi d'autres, les "prophètes" du Blaue Reiter avaient anticipé le chaos et promis une destinée messianique aux artistes. Partagés entre l'attente de "l'homme nouveau" et la peur de la destruction, ils s'étaient résolus à prendre part au grand bouleversement. Beaucoup d'artistes ont alors partagé la volonté de s'emparer des armes nouvellement forgées par la politique, avec l'espoir de prendre part au combat et de regagner par là la légitimité sociale dont l'art pour l'art les avait privés.
Ce n'est toutefois qu'après la guerre que le combat symbolique, devenu réel et éprouvé pour certains dans les tranchées, prit la forme organisée de groupes constitués sur le principe des formations politiques radicales. A Berlin, Dada s'était emparé des armes, et promettait dès ses débuts par les voix de Richard Huelsenbeck, Raoul Hausmann, Jefim Golyscheff, la formation d'une "union internationale et révolutionnaire de tous les hommes et femmes créateurs et intellectuels fondée sur un communisme radical".
À COMPARER AVEC AUJOURD'HUI,
notamment après la visite à la foire d'art contemporain Art Paris au Grand Palais. Il semblerait que tous les artistes se sont donnés pour mot d'ordre d'éviter le réel. C'est de l'art qui ressemble aux acheteurs, de l'art macronien. Le bâtiment est beau avec ce soleil, mais l'esprit l'a d'autant plus déserté. Un temps maussade, parigot, m'aurait rendu mélancolique, mais là c'est ce vide qui frappe: une serre à rien.
Brigitte Macron y a fait son petit tour samedi 5, elle est dans la ligne de ses ouailles: le savoir-vivre bidon, bidonné. Je retiens le travail de Marcos Carrasquer, peintre d'histoire contemporaine. Il le voit le réel, et celui de 2020 ressemble beaucoup à celui qu'annonce 2025. Ça sent la guerre, toujours plus vrai et spectaculaire, avec ses personnages qui s'entretuent pour trois rouleaux de papier-cul: c'est le struggle for life du ventre mou vraiment totalitaire, celui de l'occident terminal croqué et recroqué dans chacune de ses peintures. Les critiques de la foire et d'ailleurs disent de sa peinture qu'elle est grotesque, ironique, sarcastique, etc. Que l'humour soit une singularité, parmi le concours permanent des subjectivités spectacularisées, en dit suffisamment sur le nouveau désert, car l'humour a toujours été capture du réel (le "spectacle" est une socialisation et notamment par l'image: les séries de Netflix et d'autres plateformes similaires ont plus de poids dans la socialisation des nouvelles générations aux quatre coins du monde que d'autres, plus régionales, comme l'école - une socialisation globale devenue le règne de la séparation achevée).
On pouvait acheter dans la foire du vieux Bretécher, du vieux Wolinski, de l'humour de gôche, cette gauche qui voulut "changer la vie" avec le cagoulard Mitterrand mais surtout pas les rapports de production. De l'humour bien mort donc, mais toujours revendable à un autre mort-vivant à écharpe colorée (il faisait 24º). Et effectivement, c'est le réel qui s'amenuise quand toutes les stratégies l'évite.
Marcos Carrasquer, The 2020 toilet paper rush, 2021
On avait un peu l'idée de la France au ventre mou vichysto-résistant: au printemps 1944 les Parisiens célébraient Pétain, et fin août 1944, les troupes alliés et la Résistance. Mais cette vidéo russe -mise en avant par les réseaux étatsuniens pour se venger du vassal français- resserre encore plus les temps puisqu'on y voit des français, et notamment des françaises, cracher et frapper des soldats anglo-américains capturés depuis le débarquement de juin 1944.