Des experts expliquent comment 2 500 films et émissions ont été instrumentalisés pour promouvoir la guerre.
« Le moyen le plus facile d’instiller de la propagande dans l’esprit
de la plupart des gens est de la faire passer par le biais d’un film de
divertissement, parce qu’alors ils ne se rendent pas compte qu’ils sont
soumis à de la propagande », expliquait Elmer Davis, un célèbre
animateur de la chaîne CBS, qui venait d’être nommé directeur de
l’Office of War Information (OWI), un programme du Pentagone créé le 13
juin 1942, six mois après Pearl Harbor [Le Bureau d’information de
guerre (OWI) des États-Unis est un service fédéral des États-Unis créé
peu après l’entrée du pays dans la Seconde Guerre mondiale et dissous
peu après. Il est chargé de la propagande américaine sur trois fronts :
intérieur, extérieur, militaire, NdT].
Plus tard, en 1953, alors que la Guerre froide battait son plein, le
président Dwight D. Eisenhower a commenté le partenariat naissant entre
Hollywood et le Pentagone en déclarant : « La main du gouvernement doit
être habilement dissimulée et […] entièrement éliminée », ajoutant que
ce partenariat devait « se faire par le biais d’accords avec une
multitude d’entreprises privées du domaine du divertissement, de la
dramaturgie, de la musique et autres. »
Ainsi, le président qui a inventé l’expression « complexe
militaro-industriel » a été en fait l’un des premiers grands promoteurs
de ce que l’on appellera plus tard le complexe militaro-divertissant ou
l’industrie du militainment [spectacle de loisir militaire, NdT].
Aujourd’hui, cette industrie de la militarisation à grand spectacle
est florissante. De Top Gun à la franchise Marvel, en passant par des
émissions comme Extreme Makeover, le Pentagone a réussi à influencer les
récits de plus de 2 500 films et émissions de télévision. Personne ne
le sait mieux que Roger Stahl, directeur du département d’études en
communication de l’université de Géorgie et auteur de Militainment Inc.
Avec Matthew Alford, conférencier à l’université de Bath et candidat du
Parti des travailleurs, Tom Secker, journaliste d’investigation, et
d’autres, Stahl a réalisé « Theaters of War », un documentaire concis de
87 minutes dans lequel il dissèque méthodiquement notre industrie
moderne du militainment, montrant le mastodonte qu’elle est devenue.
Responsible Statecraft s’est entretenu avec Stahl, Alford et Secker
sur la façon dont nos écrans de télévision sont militarisés grâce à la
supervision et au contrôle des scénarios, des accords de production
hollywoodiens par le secteur du complexe militaro-divertissement [C’est
la coopération entre les militaires et les industries du divertissement
dans leur intérêt mutuel, en particulier dans des domaines tels que le
cinéma, le multimédia, la réalité virtuelle et la réalité augmentée
multisensorielle, NdT].
Ventes à la casse : Journées privilèges sur petit écran
« Des images et des histoires diffusées devant les Américains vont
remplacer tout autre calcul concernant les dépenses des contribuables »,
a déclaré Stahl lorsqu’on lui a demandé quelle était pour le
contribuable américain moyen la charge occasionnée par le prêt d’un
système d’armement à un studio. Il a ajouté que « la question du coût
est noyée sous […] la dimension émotionnelle. Et l’industrie du
divertissement est là pour entretenir cet aspect émotionnel. »
Dans son documentaire, Stahl explique que par le biais de l’OWI
auquel a succédé l’Entertainment Liaison Office, le ministère de la
Défense conditionne le prêt de systèmes de défense au fait d’avoir un
accès complet au scénario lors d’un nouveau film. Une fois le script
vérifié et renvoyé annoté, avec des modifications de scénario voire même
de l’intrigue, le studio peut soit accepter les modifications dans leur
intégralité, soit perdre son accès aux jouets de l’armée. Cette
relation biaisée est susceptible de déboucher sur une propagande
éhontée.
À la moitié de « Theaters of War », les spectateurs voient apparaître
ce qui semble être un spot publicitaire incrusté dans le film. Dans «
The Fate of the Furious », le huitième volet de la franchise Fast &
Furious, le rappeur et acteur Ludacris lit à haute voix un semblant de
publicité de 30 mots vantant les mérites du char télécommandé Ripsaw de
Textron Systems. Il s’avère que le texte de Ludacris n’a pas été écrit
par un scénariste, mais par l’Entertainment Liaison Office. La scène
s’est transformée en une publicité impossible à zapper, fournie au
spectateur par l’armée américaine.
On retrouve des images de marketing dissimulé de ce type dans des
centaines de superproductions, qu’il s’agisse de la franchise
Transformers – l’un des personnages, Starscream, est un avion de chasse
F-22 – ou des films Marvel, qui suscitent tant d’enthousiasme. Alors
même que le public est soumis à d’évidentes publicités de vente, on
constate que,dans certains cas, le Pentagone fait également la promotion
de produits défectueux et inutiles.
L’avion de combat F-35 de Lockheed Martin a été qualifié de «
champion poids lourd des armes futuristes mal conçues », coûtant aux
contribuables américains plus de 2 000 milliards de dollars. Et
pourtant, le documentaire « Secret access : Superpower 2011 » de History
Channel brosse un tableau bien différent. Cette mini série présente le
F-35 comme la seule voie possible pour maintenir la domination
américaine sur le plan militaire, et dans « Man of Steel », Superman
lui-même vole aux côtés d’une flottille de F-35 lors de sa bataille
contre les impitoyables Kryptoniens. Selon Stahl, tout cela a été rendu
possible grâce au Bureau de liaison pour le divertissement.
Tom Secker, journaliste d’investigation qualifié de « revendicateur
vétilleux » par le Pentagone en raison de son barrage incessant en
matière de FOIA [Freedom Of Information Act, loi d’accès à
l’information, NdT], a fait part du contrat jusque-là inédit de l’accord
de coopération pour la production de « Mission Impossible 7 : Dead
Reckoning. »
En plus de permettre à l’équipe de Mission Impossible de tourner sur
les bases militaires américaines des Émirats arabes unis, le contrat
prévoit que le ministère de la Défense prête à l’équipe de production un
V-22 Osprey fabriqué par Boeing, afin qu’il soit utilisé dans au moins
deux scènes au cours desquelles l’avion sera filmé tant à l’intérieur
qu’à l’extérieur.
L’Osprey, surnommé le « faiseur de veuves », est un désastre qui a un
coût de 120 milliards de dollars dont le déclassement est imminent,
dans la mesure où il a déjà causé la mort de 62 membres des forces
armées.
Selon Stahl, ces scènes sont intentionnellement conçues pour « forger
un lien émotionnel entre le spectateur et les différents systèmes
d’armes ». Un lien qui pourrait atténuer les effets d’un éventuel
scénario au cours duquel le spectateur se rendrait compte de l’inutilité
et du coût du F-35, de l’Osprey et d’autres systèmes tels que le
programme LCS. [Littoral Combat Ships, programme de frégates, NdT].
Cela permet de « banaliser ces dépenses colossales », a-t-il ajouté.
En créant de telles scènes, dit Alford, « ils [le Pentagone] sont en
mesure de montrer à quel point leurs nouveaux produits sont sexy,
merveilleux, efficaces et pertinents ». Le public, quant à lui, sera
moins enclin à voir le côté « brouillon, déplaisant et cruel » de ce
secteur.
Promouvoir, blanchir et justifier les accords
Alors que le Pentagone expliquait autrefois les objectifs déclarés de
son implication dans l’industrie du divertissement par la volonté de
promouvoir « l’authenticité de la restitution des opérations militaires »
et maintenir un « niveau de dignité acceptable » en ce qui concerne la
présentation de l’armée, cette volonté s’est modifiée en 1988. En vertu
des nouveaux objectifs, le partenariat vise à promouvoir « la
perception par le public des forces armées américaines et du ministère
de la défense », à améliorer « les programmes de recrutement et de
soutien aux forces armées », ainsi qu’à respecter et à promouvoir « la
politique du gouvernement américain ».
L’une des scènes les plus troublantes de « Theaters of War » est
tirée du film de 2017 « The Long Road Home ». Dans une des scènes, un
colonel affirme que l’opération de Sadr City menée en 2004 pendant la
guerre d’Irak, qui a entraîné la mort de 22 militaires et de 940
Irakiens, était indispensable pour délivrer deux millions d’Irakiens de
l’oppression d’un dictateur et pour leur offrir un « avenir meilleur. »
Cette affirmation ne tient pas compte d’une série de mensonges –
comme l’existence d’armes de destruction massive ou les liens supposés
de l’Irak avec Al-Qaida – qui ont conduit les États-Unis à fouler le sol
irakien, pas plus qu’elle ne se demande si les États-Unis étaient dans
l’obligation de protéger les populations contre les dictateurs du monde
entier.
Cette scène et d’autres du même genre ont, selon Alford, un objectif
implicite : « convaincre davantage les gens que les engagements
militaires sont formidables » et qu’ils fonctionnent. Qu’il s’agisse du
film Argo de Ben Afleck, qui banalise le rôle de la CIA dans l’éviction
du Premier ministre iranien démocratiquement élu, Mohammad Mossadegh, en
1953, de Black Hawk Down, qui jette un voile de courage sur la débâcle
désastreuse en Somalie, ou de Top Gun, qui, en 1986, redore l’image de
l’armée après deux décennies d’une campagne calamiteuse au Viêtnam,
toutes ces campagnes discrètes de militainment ont largement porté leurs
fruits.
Plus récemment, dans la deuxième saison
de Jack Ryan, l’adorable Jim de The Office fait appel à la CIA pour
renverser un dictateur vénézuélien disposant de l’arme nucléaire, et ce,
en espérant installer un populiste libéral magnanime. La saison a été
diffusée à peu près au moment où Washington paradait avec Juan Guaido,
le nouveau dirigeant du Venezuela.
Combien coûte l’industrie du militainment
En posant un diagnostic global du problème, Stahl a indiqué que le
problème réside dans la « perception des intérêts du peuple américain »,
ajoutant qu’alors qu’ils se concentrent sur les subventions publiques
et les programmes sociaux, ils sont « aveugles aux coûts de notre
engagement militariste dans le monde » – un coût qui a été brièvement
résumé à la fin du documentaire et qui atteint 8 000 milliards de
dollars rien que pour la période post 11 septembre 2001.
Avec un sixième audit raté, un budget militaire qui frôle les 1 000
milliards de dollars et un nouveau système de missiles balistiques
intercontinentaux, l’influence de l’industrie militaire est
indéniablement inquiétante et plus présente que jamais.
Néanmoins, Theaters of War offre une lueur d’espoir : la
transparence. Stahl, Alford, Secker et d’autres intervenants dans le
film préconisent que chaque film ou spectacle avec lequel le Pentagone
travaille soit accompagné d’un avertissement bien visible dès le début,
et non enfoui dans le générique, précisant que le ministère de la
Défense, la CIA ou toute autre agence gouvernementale a été impliquée
dans la production. Les spectateurs sauront alors que ce qu’ils
s’apprêtent à regarder est, au moins en partie, « un concept de
propagande », comme le dit Elmer Davis.
Hekmat Aboukhater est collaborateur au programme « Démocratiser la
politique étrangère » au Quincy Institute. Précédemment, Hekmat a
travaillé au Département de la consolidation de la paix et des affaires
politiques des Nations unies.
Source : Responsible Statecraft, Hekmat Aboukhater, 04-07-2024