À l’occasion du 85e anniversaire de la victoire de la bataille de
Stalingrad, la Maison russe des sciences et de la culture à Paris a
accueilli, le 5 février 2025, une conférence exceptionnelle de
l’historienne Annie Lacroix-Riz. Dans un esprit de paix et de
compréhension entre les peuples franco-russes, cette rencontre propose
une analyse approfondie de ce tournant majeur de la Seconde Guerre
mondiale. Après une introduction immersive retraçant l’enfer urbain de
1942, Annie Lacroix-Riz revient sur les enjeux historiques de la
bataille, interroge certaines interprétations dominantes de
l’historiographie occidentale et met en lumière la résilience, souvent
sous-estimée à l’époque, du peuple et de l’armée soviétiques face à la
machine de guerre nazie.
Loin des analyses superficielles des médias sur les relations transatlantiques, Annie Lacroix-Riz, historienne et professeure émérite d’histoire contemporaine (Paris-Cité), livre ici une analyse implacable de la dépendance française.
Elle démontre que la situation actuelle n'est pas le fruit d'une "brutalité" passagère d'une administration américaine, mais le résultat d'un processus historique long : le passage à la phase impérialiste hégémonique des États-Unis.
Le mythe du renouveau : Pourquoi l'impérialisme américain est une constante depuis les années 1890.
Les accords Blum-Byrnes (1946) : Bien plus qu'un dossier sur le cinéma, ces accords sont le symbole de l'asservissement financier de la France au sortir de la guerre.
La "Classe dirigeante atlantique" : Comment les élites européennes ont choisi la tutelle américaine pour sauver leurs intérêts de classe, quitte à sacrifier la souveraineté nationale.
L’histoire censurée : Pourquoi l’effondrement de l’enseignement de l’histoire empêche aujourd'hui de comprendre les mécanismes de notre propre dépendance.
"Le travail sur les archives originales permet de démontrer que rien n'est neuf. Nous sommes dans une période de relations de dépendance qui transforme l'ancien centre de la puissance coloniale en 'carpette' diplomatique."
Irving Brown, né en 1911 à Chicago et mort en 1989 à Paris, fut un
syndicaliste américain aux multiples facettes, jouant un rôle central
dans la lutte anticommuniste en Europe de l’Ouest au cours de la Guerre
froide, notamment en France. Il est surtout connu pour ses liens étroits
avec la CIA et son implication dans la création du syndicat Force
Ouvrière (FO) en France, ainsi que pour son rôle controversé dans les
milieux du pouvoir et des syndicats pendant plusieurs décennies.
Carrière et parcours
Issue d’une famille engagée politiquement il est le fils d’un
adjoint de Kerensky, ancien chef du gouvernement provisoire russe Brown
commence sa carrière de boxeur puis devient un syndicaliste actif aux
États-Unis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert comme lieutenant
dans l’United States Army et est chargé par l’OSS (Office of Strategic
Services, ancêtre de la CIA) de préparer les débarquements en Sicile et
en Provence en 1944. Après-guerre, il s’installe en France où il dirige à
partir de la fin des années 1950 les relations internationales de
l’AFL-CIO (American Federation of Labor – Congress of Industrial
Organizations) depuis un bureau parisien rue de la Paix.
Il est connu pour sa combativité syndicale dans les années 1930 aux
États-Unis, notamment en animant d’importantes grèves dans l’industrie
automobile, où il a bataillé contre des syndicats communistes et la
mafia des Teamsters.
Liens avec la CIA et rôle dans la French Connection
Irving Brown est largement considéré comme un agent influent de la
CIA en Europe, bien qu’agissant parfois de manière semi-autonome. Il
utilise les fonds du Plan Marshall et du Free Trade Union Committee
(FTUC), un instrument commun avec la CIA pour le financement des
syndicats « libres », pour affaiblir les syndicats communistes, en
particulier la CGT en France, très influente et liée au Parti
communiste.
Dans ce contexte, Brown joue un rôle-clé dans le financement et la
création de FO en 1947, un syndicat dissident de la CGT destiné à
affaiblir l’influence communiste dans les milieux ouvriers français. Il
organise la scission en soutenant financièrement et logistiquement Léon
Jouhaux et André Bergeron, figures centrales de FO. Selon Yvonnick
Denoël, le soutien financier initial vient d’abord des syndicats
américains puis de la CIA, qui souhaite ainsi un contrepoids syndical au
PCF et à la CGT.
Par ailleurs, Brown est impliqué dans ce qui est appelé la « French
Connection », le réseau mafieux corse spécialisé dans le trafic
d’héroïne entre Marseille et les États-Unis. Selon Frédéric Charpier, la
CIA, via des financements et appuis logistiques, aurait aidé les clans
mafieux corses (notamment les Guérini à Marseille) à interrompre les
grèves portuaires pour garantir le transit des marchandises dans le
cadre du Plan Marshall. Cette collaboration indirecte a simultanément
permis à ces clans mafieux de développer le trafic de drogue vers les
États-Unis.
Les Frères Guérini .
Rôle dans la création du syndicat Force Ouvrière
La création du syndicat « libre » Force Ouvrière était une manœuvre de la CIA
La création de FO est la pièce maîtresse de l’action syndicale
d’Irving Brown. Dès 1946, il soutient activement la scission au sein de
la CGT avec l’objectif clair d’affaiblir le syndicat communiste. Il
offre des locaux, de l’argent, des ressources à FO, et met en œuvre un
important travail d’influence pour pérenniser ce syndicat. FO est né
pour être une organisation syndicale indépendante des communistes, avec
un axe clairement anticommuniste, soutenu par les États-Unis via Brown
et la CIA.
FO bénéficie d’un soutien logistique et financier important notamment
de la part de l’AFL-CIO et de syndicats européens alliés, ce qui lui
permet de disposer d’un poids conséquent dans le paysage syndical
français face à la CGT.
Livre de Annie Lacroix-Riz
Implications politiques et internationales
Au-delà de la France, Brown est actif dans la lutte contre les
influences communistes dans plusieurs pays, notamment en Grèce où il
lutte contre les communistes, au Chili contre Allende, et en Algérie où
il finance des mouvements nationalistes dans l’espoir de placer le pays
sous influence américaine – un échec selon les sources. Il est également
participant au Congrès pour la liberté de la culture, un front
intellectuel anticommuniste très actif pendant la Guerre froide.
Au fil des années, Brown développe une influence importante non
seulement dans le domaine syndical mais aussi dans l’action politique
indirecte, agissant comme un agent discret de la CIA dans la bataille
idéologique contre le communisme en Europe.
Irving Brown fut une figure stratégique au croisement des syndicats,
des services secrets américains et du monde politique français de la
seconde moitié du XXe siècle. Agent déclaré ou officieux de la CIA, il a
orchestré avec le soutien américain la scission de la CGT et la
création du syndicat Force Ouvrière, utilisé comme levier pour contrôler
et contenir l’influence communiste dans le mouvement ouvrier.
Son rôle dans la renommée French Connection démontre la complexité et
l’ambiguïté des liens entre services de renseignement, milieux
syndicaux et mafia dans l’après-guerre, avec des choix stratégiques
parfois douteux visant à préserver les intérêts américains en Europe.
En résumé, Irving Brown fut un acteur clandestin majeur de la guerre
froide syndicale en France, reflétant la politique américaine
d’endiguement communiste à travers des méthodes mêlant financement,
soutien logistique, compromis avec des milieux douteux et actions
d’influence politique.
Dans un entretien accordé le 18 juillet 2025 sur la chaîne youtube
suisse Espoir et dignité TV notre camarade l’historienne Annie
Lacroix-Riz apporte une brillante démonstration des falsifications de
l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale.
Des falsifications qui visent à masquer combien la classe capitaliste et
en particulier l’élite financière a massivement soutenu la montée du
fascisme et la collaboration. Une histoire qui pourtant doit être connue
en 2025 alors que les mêmes mécanismes amènent à nouveau la France,
l’Europe et le monde vers le même gouffre.
Bibliographie :
David Glantz, La Guerre germano-soviétique 1941-1945 : Mythes et réalités, traduction française, Paris, Delga 2022. Bibliographie complète, https://en.wikipedia.org/wiki/David_M._Glantz
Joseph E. Davies, Mission to Moscow, London, Victor
Gollancz Limited, 1945 (dont entrée du 23 juin 1941, pour ses
confidences à Roosevelt sur les perspectives de victoire soviétique,
p. 303.
Olivier Wieviorka, exemple-type d’historien médiatique sans archives
(toutes les références sont de seconde main), conseiller attitré de
l’histoire télévisuelle, selon lequel les Américains ont libéré la
France, https://isp.cnrs.fr/project/wieviorka-olivier/
Les ouvrages d’Annie Lacroix-Riz, notamment sur la Deuxième Guerre mondiale, https://www.dunod.com/livres-annie-lacroix-riz (comportant tous
référence à la lettre du général Doyen (pas de Huntziger, mais le
ministère de la Guerre partageait cet avis), rédigée par Armand Bérard) à
Pétain, 16 juillet 1941, note annexe au rapport 556 du général Doyen à
Koeltz et Pétain, DSA, Wiesbaden, 16 juillet 1941, W3, instruction et
procès de la Haute Cour de Justice, vol. 210, Archives nationales).