Article épinglé

Affichage des articles dont le libellé est Gabriel ROCKHILL. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gabriel ROCKHILL. Afficher tous les articles

lundi 4 mai 2026

Quand la CIA étudiait la French theory : sur le travail intellectuel de démembrement de la gauche culturelle

SOURCE https://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/quand-la-cia-etudiait-la-french-theory-sur-le-travail-intellectuel-de-demembrement-de-la-gauche-culturelle/ 


censure-pensée unique
censure-pensée unique

Dans une analyse fouillé G Rockhill rappelle que la lutte des classes se conduit aussi politiquement sur le terrain intellectuelle. Montrant, date et fait à l’appui comment la CIA est intervenu de façon massive, notamment financière pour occuper la sphère intellectuel.

Cet article montre églament l’importance du combat linguistique et culturel, que nombre d’intellectuels de très bonne foi considèrent comme une fantaisie ou pire parfois comme une marotte « nationaliste »

Par Gabriel Rockhill – Le 28 février 2017 – Source The Philosophical Salon

On présume souvent que les intellectuels ont peu ou pas de pouvoir politique. Perchés au sommet d’une tour d’ivoire privilégiée, déconnectés du monde réel, mêlés à des débats académiques dénués de sens sur des détails infimes, ou flottant dans les nuées absconses de théories abstraites, les intellectuels sont souvent dépeints comme non seulement coupés de la réalité politique, mais comme incapables d’avoir un impact significatif sur elle. Ce n’est pas ce que pense la CIA.

En fait, l’agence responsable de coups d’État, d’assassinats ciblés et de manipulations clandestines des gouvernements étrangers ne croit pas seulement au pouvoir de la théorie, mais elle a consacré des ressources importantes pour qu’un groupe d’agents secrets étudient ce que certains considèrent comme la théorie la plus complexe et absconse jamais produite. En effet, dans un article de recherche intrigant écrit en 1985, et récemment publié avec des retouches mineures en raison du Freedom of Information Act, la CIA révèle que ses agents ont étudié la très complexe, avant-gardiste et internationale French theory[ou théorie de la déconstruction, NdT] adossée aux noms de Michel Foucault, Jacques Lacan et Roland Barthes.

L’image d’espions américains se réunissant dans des cafés parisiens pour étudier assidûment et comparer leurs notes sur les écrits des grands prêtres de l’intelligentsia française choquera ceux qui présument que ce groupe d’intellectuels est constitué de sommités dont la sophistication éthérée ne pourrait jamais être saisie par un filet aussi grossier, ou qui, au contraire, les considèrent comme des charlatans colportant une rhétorique incompréhensible sans impact sur le monde réel ou presque. Cependant, cela ne devrait pas surprendre ceux qui connaissent l’investissement de la CIA, ancien et permanent, dans la guerre culturelle mondiale, y compris par le soutien à ses formes les plus avant-gardistes, qui a été bien documenté par des chercheurs comme Frances Stonor Saunders, Giles Scott-Smith, Hugh Wilford (et j’ai moi-même apporté ma propre contribution dans Radical History & the Politics of Art).

Thomas W. Braden, l’ancien superviseur des actions culturelles à la CIA, a expliqué avec franchise la puissance de l’offensive intellectuelle de l’Agence dans un compte rendu à destination de ses membres, publié en 1967 :

Je me souviens de l’immense joie que j’ai ressentie lorsque le Boston Symphony Orchestra [qui avait reçu l’appui de la CIA] a recueilli plus d’éloges pour les États-Unis à Paris que John Foster Dulles ou Dwight D. Eisenhower n’aurait pu en obtenir en une centaine de discours.

En aucune façon, il ne s’agissait d’une petite opération à la marge. En fait, comme Wilford l’a fort justement décrit, le Congrès pour la liberté de la culture (CCF), dont le siège social se trouvait à Paris et qui s’est par la suite avéré une organisation de façade de la CIA dans la partie culturelle de la guerre froide, était l’un des plus importants mécènes dans l’histoire universelle. Il soutenait une incroyable gamme d’activités artistiques et intellectuelles. Il avait des bureaux dans 35 pays, publiait des dizaines de magazines de prestige, était impliqué dans l’industrie du livre, organisait des conférences internationales de haut niveau ainsi que des expositions d’art, coordonnait des spectacles et des concerts et contribuait largement au financement de divers prix et bourses culturels, ainsi que d’organismes de soutien comme la Fondation Farfield.

L’ »Appareil » parisien : l’agent de la CIA et chef du CCF Michael Josselson (au centre) dans un déjeuner de travail avec John Clinton Hunt et Melvin Lasky (à droite)

La CIA comprend que la culture et la théorie sont des armes cruciales dans l’arsenal global qu’elle déploie pour protéger les intérêts étasuniens dans le monde entier. Le rapport de recherche de 1985, récemment publié, intitulé « France : Defection of the Leftist Intellectuals » (Défection des intellectuels de gauche en France) examine, sans aucun doute pour la manipuler, l’intelligentsia française et son rôle fondamental dans l’orientation des tendances qui à leur tour génèrent les orientations politiques. Le rapport suggère qu’il a existé un équilibre idéologique relatif entre la gauche et la droite dans l’histoire intellectuelle française, puis souligne le monopole de la gauche dans l’immédiat après-guerre (auquel, nous le savons, l’Agence était farouchement opposée) en raison du rôle clé des communistes dans la résistance au fascisme et de leur victoire finale. Bien que la droite, selon les mots de la CIA, ait été massivement discréditée en raison de sa contribution directe aux camps nazis, ainsi que de son programme globalement xénophobe, anti-égalitaire et fasciste, les agents secrets anonymes qui ont rédigé le plan d’étude constatent avec un vif plaisir son retour intellectuel depuis le début des années 1970 environ.

Plus précisément, les soldats camouflés de la culture applaudissent ce qu’ils considèrent comme un double mouvement qui contribue à ce que les cercles intellectuels détournent leurs critiques des États-Unis vers l’URSS. A gauche, il existait une désaffection intellectuelle croissante envers le stalinisme et le marxisme, un retrait progressif des intellectuels radicaux du débat public, et un mouvement théorique de prise de distance envers le socialisme et le Parti socialiste. Plus loin, à droite, les opportunistes idéologiques appelés Nouveaux philosophes ainsi que les intellectuels de la Nouvelle droite avaient lancé une campagne médiatique de critique du marxisme.

Tandis que d’autres tentacules de la CIA étaient impliqués dans le renversement de dirigeants démocratiquement élus, fournissant des informations et des financements à des dictateurs fascistes, soutenant les escadrons de la mort, l’état-major culturel parisien recueillait des données sur la manière dont le glissement du monde intellectuel vers la droite pourrait directement bénéficier à la politique étrangère américaine. Les intellectuels de gauche de l’après-guerre avaient ouvertement critiqué l’impérialisme américain. L’influence médiatique de Jean-Paul Sartre en tant que critique marxiste, et son action notable, en tant que fondateur de Libération, dans le dévoilement du dirigeant de la CIA à Paris ainsi que de dizaines d’agents infiltrés, étaient surveillées de près par l’Agence et considérées comme un très grave problème.

Par contraste, l’atmosphère anti-soviétique et anti-marxiste de l’ère néolibérale en cours d’émergence détournait l’attention du public et fournissait une excellente couverture pour les sales guerres de la CIA en rendant « très difficile pour quiconque de mobiliser parmi les élites intellectuelles une opposition significative à la politique des États-Unis en Amérique centrale, par exemple. » Greg Grandin, un des meilleurs historiens de l’Amérique latine, a parfaitement résumé cette situation dans The Last Colonial Massacre :

En plus des interventions visiblement désastreuses et mortelles au Guatemala en 1954, en République dominicaine en 1965, au Chili en 1973 et au Salvador et au Nicaragua au cours des années 1980, les États-Unis ont attribué des ressources financières stables et discrètes, et leur soutien moral aux États terroristes contre-insurgés. […] Mais l’énormité des crimes de Staline assure que ces histoires sordides, qu’elles soient convaincantes, approfondies, ou accablantes, ne perturbent pas le fondement d’une vision du monde où le les États-Unis jouent un rôle exemplaire dans la défense de ce que nous appelons aujourd’hui démocratie.

C’est dans ce contexte que les mandarins masqués saluent et soutiennent la critique implacable qu’une nouvelle génération de penseurs anti-marxistes comme Bernard-Henri Levy, André Glucksmann et Jean-François Revel lancent contre « la dernière clique d’intellectuels communistes » composée, selon les agents anonymes, de Sartre, Barthes, Lacan et Louis Althusser. Étant donné que ces anti-marxistes avaient penché à gauche dans leur jeunesse, ils fournissaient un modèle parfait auquel adosser des récits trompeurs qui confondent une prétendue prise de conscience politique personnelle avec la marche progressiste du temps, comme si la vie individuelle et l’histoire étaient simplement une question de maturité qui consiste à admettre que l’aspiration à une profonde transformation sociale vers l’égalité est une chose du passé, à l’échelle personnelle et à l’échelle historique. Ce fatalisme condescendant et omniscient ne sert pas seulement à discréditer les nouveaux mouvements, en particulier ceux dirigés par des jeunes, mais il interprète également les succès relatifs de la répression contre-révolutionnaire comme le progrès naturel de l’histoire.

Le philosophe français anti-marxiste Raymond Aron (à gauche) et sa femme Suzanne en vacances avec l’agent infiltré de la CIA Michael Josselson et Denis de Rougemont (à droite)

Même les théoriciens qui n’étaient pas aussi opposés au marxisme que ces réactionnaires ont apporté une contribution significative à une atmosphère de désillusion envers l’égalitarisme transformateur, de prise de distance envers la mobilisation sociale et d’« enquête critique » dépourvue de point de vue politique radical. Ceci est extrêmement important pour comprendre la stratégie globale de la CIA dans ses tentatives puissantes et profondes de démanteler la gauche culturelle en Europe et ailleurs : reconnaissant qu’il était peu probable qu’on puisse l’abolir entièrement, la CIA a cherché à déplacer la culture de gauche d’une politique anti-capitaliste et résolument transformatrice vers une position réformiste de centre-gauche moins ouvertement critique des politiques étrangères et nationales étasuniennes. En fait, comme Saunders l’a démontré en détail, dans l’après-guerre l’Agence a influencé le Congrès maccarthyste pour qu’il soutienne et assure une promotion directe des projets de gauche qui permettaient d’attirer les producteurs et les consommateurs culturels à l’écart d’une gauche résolument égalitaire. En isolant et en discréditant cette dernière, la CIA aspirait aussi à fragmenter la gauche en général, laissant à ce qui restait du centre gauche un pouvoir et un soutien public minimaux en plus d’être potentiellement discrédité en raison de sa complicité avec la politique de droite, une question qui continue de tourmenter les partis institutionnalisés contemporains de gauche.

C’est dans cette lumière que nous devons comprendre le penchant de la CIA pour les récits de conversion et son profond intérêt pour les « marxistes repentis », un leitmotiv qui traverse le rapport de recherche sur la Déconstruction française. « Encore plus efficaces pour saper le marxisme », écrivent les taupes, « il y a ces intellectuels qui, comme de vrais croyants, se sont mis en tête d’appliquer la théorie marxiste aux sciences sociales, et qui ont fini par repenser et rejeter l’ensemble du corpus théorique. » Les agents citent en particulier la puissante contribution de l’École des Annales d’historiographie et le structuralisme (en particulier Claude Lévi-Strauss et Foucault) à la « démolition critique de l’influence marxiste dans les sciences sociales ». Foucault, identifié comme « le penseur le plus profond et le plus influent en France », est particulièrement applaudi pour ses éloges à l’endroit des intellectuels de la Nouvelle droite pour avoir rappelé aux philosophes que des « conséquences sanglantes » ont « découlé de la théorie sociale rationaliste des Lumières du XVIIIème siècle et de l’ère révolutionnaire ». Bien sûr, ce serait une erreur de juger la théorie ou la pratique politique d’un penseur sur une seule position ou un seul résultat, mais le gauchisme anti-révolutionnaire de Foucault et sa perpétuation du chantage au Goulag (c’est-à-dire l’affirmation selon laquelle les mouvements radicaux conquérants visant une transformation sociale et culturelle profonde ne font que ressusciter les traditions les plus dangereuses), sont parfaitement alignés avec les stratégies globales de guerre psychologique de l’Agence.

L’interprétation de la French theory par la CIA devrait nous faire réfléchir, dans ce cas, à reconsidérer le vernis radical chic qui a accompagné en grande partie sa réception anglophone. Selon une conception étapiste d’une histoire progressiste (généralement aveugle à sa téléologie implicite), l’œuvre de figures comme Foucault, Derrida et d’autres théoriciens français d’avant-garde est souvent intuitivement associée à une forme de critique radicale et sophistiquée qui dépasse sans doute de loin tout ce que l’on trouve dans les traditions socialistes, marxistes ou anarchistes. Il est certainement vrai, et mérite d’être souligné que la réception anglophone de la French theory, comme John McCumber l’a souligné à juste titre, a eu d’importantes implications politiques en tant que pôle de résistance aux fausses neutralités politiques, aux formalismes techniques rassurants de la logique et du langage, ou au conformisme idéologique direct opérant dans la tradition philosophique anglo-américaine et soutenu par McCarthy. Cependant, les pratiques théoriques des philosophes qui ont tourné le dos à ce que Cornelius Castoriadis nommait la tradition de la critique radicale, (c’est-à-dire la résistance capitaliste et anti-impérialiste) ont certainement contribué à la mise à l’écart idéologique de la matrice de transformation sociale. Selon la CIA elle-même, la French theory post-marxiste a directement contribué au programme culturel de l’Agence consistant à entraîner la gauche vers la droite, tout en discréditant l’anti-impérialisme et l’anti-capitalisme, créant ainsi un environnement intellectuel dans lequel les projets impériaux pourraient être poursuivis sans l’entrave d’un examen critique sérieux des cercles intellectuels.

Comme nous le savons grâce aux recherches sur le programme de guerre psychologique de la CIA, l’organisation n’a pas seulement cherché à contraindre des individus, mais elle a toujours voulu comprendre et transformer les institutions de production et de distribution culturelles. En effet, son étude sur la Déconstruction met en évidence le rôle structurel des universités, des maisons d’édition et des médias dans la formation et la consolidation d’un ethos politique collectif. Dans des descriptions qui, comme le reste du document, devraient nous inviter à penser de manière critique à la situation académique actuelle dans le monde anglophone et au-delà, les auteurs du rapport mettent au premier plan les méthodes par lesquelles la précarisation du travail universitaire contribue à la démolition de la gauche radicale. Si la gauche la plus résolue ne peut pas se procurer les moyens matériels nécessaires à l’exécution de son travail, ou si nous sommes plus ou moins subtilement contraints de nous plier à une conformité pour trouver un emploi, publier nos écrits ou acquérir un auditoire, alors les conditions structurelles pour une communauté de gauche radicale sont affaiblies. La professionnalisation de l’enseignement supérieur est un autre outil utilisé à cette fin, puisqu’il vise à transformer les gens en rouages technoscientifiques de l’appareil capitaliste plutôt qu’en citoyens autonomes pourvus d’outils fiables en vue de la critique sociale. C’est pourquoi les mandarins théoriciens de la CIA font l’éloge des efforts déployés par le gouvernement français pour « pousser les étudiants à suivre des cursus de commerce et de technologie ». Ils soulignent également les contributions de grandes maisons d’édition comme Grasset, des médias ainsi que la vogue de la culture américaine pour faire avancer leur matrice post-socialiste et anti-égalitaire.

Quelles leçons pouvons-nous tirer du document, en particulier dans le contexte politique actuel d’une offensive permanente contre les cercles de l’intelligence critique ? Pour commencer, cette enquête devrait être un rappel convaincant que si certains présument que les intellectuels sont impuissants, et que leurs orientations politiques sont impuissantes, ce n’est pas ce que pense l’organisation qui a été l’un des plus puissants courtiers de puissance dans la politique mondiale contemporaine. La Central Intelligence Agency, comme son nom l’indique ironiquement, croit au pouvoir de l’intelligence et de la théorie, et nous devrions prendre cela très au sérieux. En présumant que le travail intellectuel a peu d’influence sur le « monde réel », ou n’en a pas, nous ne nous bornons pas à dénaturer les implications pratiques du travail théorique, nous courons aussi le risque de nous aveugler dangereusement sur des projets politiques pour lesquels nous pouvons facilement devenir les ambassadeurs involontaires. Même s’il est vrai que l’Etat-nation et l’appareil culturel français fournissent une matrice publique beaucoup plus efficace pour les intellectuels que ce que l’on trouve dans de nombreux autres pays, le souci de la CIA de cartographier et de manipuler la production théorique et culturelle partout ailleurs devrait tous nous réveiller.

Deuxièmement, les courtiers de pouvoir actuel ont un intérêt direct à cultiver des cercles intellectuels dont l’acuité critique aura été assombrie ou aveuglée en encourageant les institutions fondées sur les intérêts des affaires et de la techno-science, en assimilant la gauche à l’anti-scientifisme, en mettant en corrélation la science avec une neutralité politique prétendue (mais fausse), en assurant la promotion de médias qui saturent les ondes de pratiques conformistes, en tenant la gauche la plus déterminée à l’écart des grandes institutions universitaires et des projecteurs, et en discréditant tous les appels à une transformation égalitaire et écologique radicale. Idéalement, ils cherchent à nourrir une culture intellectuelle de gauche neutralisée, immobilisée, apathique et limitée au fatalisme, ou à la critique passive des mobilisations de la gauche radicale. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous pourrions considérer l’opposition intellectuelle à la gauche radicale, qui prédomine dans l’université américaine, comme une position politique dangereuse : n’est-elle pas directement complice du programme impérialiste global de la CIA ?

Troisièmement, pour contrer cette offensive institutionnelle contre une culture de gauche affirmée, il est impératif de résister à la précarisation et à la professionnalisation de l’enseignement. Il est tout aussi important de créer des sphères publiques de débat réellement critique, offrant une matrice élargie à ceux qui reconnaissent qu’un autre monde est non seulement possible, mais est nécessaire. Nous devons aussi nous unir pour contribuer aux médias alternatifs, aux modèles d’éducation différents, aux contre-institutions et aux collectifs radicaux. Il est vital de favoriser précisément ce que les combattants secrets de la culture veulent détruire : une culture de gauche radicale et son vaste cadre institutionnel de soutien, un large ancrage public, une puissance médiatique conquérante et un pouvoir de mobilisation contagieux.

Enfin, les intellectuels du monde devraient s’unir pour reconnaître notre pouvoir et le saisir afin de faire tout ce que nous pouvons pour développer une critique systémique et radicale, égalitaire et écologiste, anti-capitaliste et anti-impérialiste. Les positions que l’on défend en cours ou en public sont importantes pour définir les termes du débat et tracer le champ des possibilités politiques. En opposition directe à la stratégie culturelle fragmentaire et polarisante de la CIA, par laquelle l’Agence a cherché à diviser et isoler la gauche anti-impérialiste et anti-capitaliste, tout en l’opposant à des positions réformistes, nous devrions fédérer et mobiliser en reconnaissant l’importance de travailler ensemble (dans toute la gauche, comme Keeanga-Yamahtta Taylor nous l’a rappelé récemment) pour cultiver les conditions d’une intelligentsia réellement critique. Plutôt que de proclamer ou de déplorer l’impuissance des intellectuels, nous devrions exploiter la capacité de dire les mots justes au pouvoir en travaillant ensemble et en mobilisant notre capacité à créer collectivement les institutions nécessaires à un monde de gauche culturelle. Car c’est seulement dans un tel monde, et dans les chambres d’écho de l’intelligence critique qu’il génère, que les vérités énoncées pourraient effectivement être entendues, et ainsi changer les structures mêmes du pouvoir.

vendredi 2 janvier 2026

¿Quién mantuvo a los flautistas del llamado “marxismo occidental”?

 FUENTE: https://observatoriocrisis.com/2025/12/27/quien-pago-a-los-flautistas-del-llamado-marxismo-occidental/

Herbert Marcuse fue el principal intelectual del Proyecto Marxismo-Leninismo de la Fundación Rockefeller, donde colaboró estrechamente con Philip Mosely un asesor de alto nivel de la CIA.

Entrevista al filósofo marxista Gabriel Rockhill realizada por Michael Yates

Michael Yates: Gabriel, cuéntanos algo sobre dónde y cómo creciste. ¿Cómo crees que esto influyó en quién eres ahora?

Gabriel Rockhill:  Crecí en una pequeña granja en la zona rural de Kansas, y el trabajo manual fue parte integral de mi vida desde muy pequeño. Esto incluía el trabajo en la granja, por supuesto, pero también trabajé en la construcción. Mi padre es constructor y arquitecto, así que cuando no trabajaba en la granja, pasaba la mayor parte del tiempo, fuera de la escuela y los deportes, en obras de construcción.   

Antes incluso de conocer la palabra, experimenté la explotación (el trabajo agrícola nunca fue remunerado, ni tampoco lo fue la construcción en sus inicios). Esta es claramente una de las cosas que me impulsaron a la vida intelectual: disfrutaba de la escuela como un bienvenido respiro del trabajo manual. 

Mi padre es un apasionado del diseño, y su lema es «mano y mente», lo que significa que para ser un verdadero arquitecto, se necesita el conocimiento práctico para construir (mano) lo que se diseña (mente). De joven, ansiaba más de esto último, pero también he mantenido un profundo apego a lo primero. En retrospectiva, este enfoque obviamente tuvo un impacto duradero en mí, ya que he abrazado definitivamente lo que ahora llamaría la relación dialéctica entre la práctica y la teoría.

Mis padres son liberales que se opusieron a la guerra de Vietnam y son extremadamente anti-corporativos, sin ser realmente anticapitalistas ni antiimperialistas. Dado que mi padre también enseña arquitectura en la universidad, además de dirigir su pequeña empresa de diseño y construcción, su posición social es pequeñoburguesa. Tienen muchas críticas justificadas a la sociedad contemporánea, y he aprendido mucho de ellos sobre cómo el afán de lucro destruye la tierra y el medio ambiente. 

Sin embargo, se resisten principalmente a lo que consideran una toma de control corporativa, en parte recurriendo a una actitud de «hazlo tú mismo», que sin duda me impresionó. Sin embargo, no abrazan un proyecto político más amplio que pueda superar la comercialización de todo. Además de su posición social, que suele ser un obstáculo en este sentido, también han sido condicionados ideológicamente para rechazar el socialismo (aunque podría decirse que se han vuelto más receptivos a él con el continuo declive de Estados Unidos). 

MY: En su momento, usted mostró una predisposición favorable hacia algunos de aquellos a quienes critica duramente en su nuevo libro. Entre ellos se encontraban algunos de sus profesores y mentores. ¿Qué experiencias llevaron a este cambio en su evaluación de estos académicos?

GR:  Cuando fui a la universidad en Iowa, mis compañeros me superaban. Muchos de ellos simplemente habían tenido más tiempo para actividades intelectuales y una mejor formación académica que yo en una escuela secundaria rural de Kansas (aunque sabía mucho más sobre el trabajo manual y las comunidades obreras). 

A menudo sentía que me estaba poniendo al día y que necesitaba ser autodidacta, sobre todo cuando obtuve una beca que me permitió mudarme a París para comenzar mis estudios de posgrado a mediados de los noventa. Por lo tanto, apliqué mi ética de trabajo autocastigadora de chico de campo a aprender francés y otros idiomas, así como a estudiar historia de la filosofía y humanidades en general, antes de dedicarme a la historia y las ciencias sociales.  

Me atraían los discursos radicales, pero también me sentía bastante confundido. Por un lado, en retrospectiva, es evidente que buscaba herramientas teóricas para comprender y combatir la explotación, así como la opresión (las cuestiones de género, sexuales y raciales fueron importantes para mí desde muy joven). Al mismo tiempo, sin embargo, me atraían los discursos preciosos y sofisticados, con tanto capital simbólico, que me elevaban, con distinción, por encima del atolladero del trabajo manual del que quería escapar (el hecho de que siguiera trabajando como obrero de la construcción y lavaplatos a tiempo parcial me servía de recordatorio constante). 

En la universidad, llegué a pensar que Jacques Derrida era el pensador vivo más radical, sin duda debido tanto a su fama en Estados Unidos como a la recóndita complejidad de su obra. Cuando me mudé a París y comencé mi maestría bajo su supervisión, me impresionaron mucho él y sus seguidores. Al fin y al cabo, yo era un paleto, sin capital simbólico ni formación de élite, por lo que el ambiente intelectual parisino me superaba considerablemente.

Sin embargo, estudié con la furia de alguien atormentado por inseguridades culturales y de clase, a la vez que estaba imbuido de una saludable dosis de autodidactismo y antiautoritarismo, y pronto comencé a percibir discrepancias entre las afirmaciones de Derrida y los textos que comentaba. 

A través de un riguroso proceso de verificación empírica, que incluyó el trabajo con textos originales en alemán, griego y latín, me di cuenta de que mi asesor de tesis, al igual que los otros grandes pensadores franceses de su generación, estaba forzando los textos para que se ajustaran a su marco teórico preestablecido, malinterpretándolos así. 

También me involucré cada vez más en un modo de análisis más materialista al estudiar la historia institucional de la producción y circulación del conocimiento. Se me hizo evidente, como expliqué en mi disertación y primer libro  Logique de l’histoire , que la práctica teórica de Derrida era en gran medida una consecuencia de la historia del sistema material dentro del cual operaba. 

Al mismo tiempo, me interesaba cada vez más el mundo político en general. Como relato en un breve interludio autobiográfico en ¿  Quién pagó a los flautistas del marxismo occidental?, el 11 de septiembre de 2001 constituyó un punto de inflexión importante. Me di cuenta de que mi formación directa en teoría francesa (también asistía a seminarios con otras luminarias vivas de esta tradición) me dejaba mal preparado para comprender la política global, y más específicamente el imperialismo. 

Desconocía las cosas que más importan a la mayoría del planeta, mientras que tenía una comprensión intrincada de valiosos refinamientos discursivos que solo importan al patriciado intelectual. Leí cada vez más a figuras como Samir Amin, quien me aclaró mucho, aunque mi desarrollo teórico y práctico aún se veía frenado por la compulsión de leer a marxistas occidentales como Slavoj Žižek, entre muchos otros. 

MY:  Tanto Losurdo como tú usáis el término «marxismo occidental». ¿A qué os referís? ¿Es simplemente una diferencia geográfica?

GR:  El marxismo occidental es la forma específica de marxismo que surgió en el núcleo imperial y se extendió por todo el mundo a través del imperialismo cultural. La historia del capitalismo ha desarrollado los países centrales de Europa Occidental, Estados Unidos, etc., subdesarrollando al resto del mundo. 

Los primeros se han apropiado o asegurado a precios irrisorios los recursos naturales y la mano de obra de los segundos, mientras que utilizan la periferia como mercado para sus bienes, creando un flujo internacional de valor del Sur global al Norte global. 

Esto ha llevado a la constitución de lo que Engels y Lenin llamaron una aristocracia obrera en los países centrales, es decir, una capa superior de la clase trabajadora global cuyas condiciones superan a las de los trabajadores de la periferia. Esta capa superior de trabajadores se beneficia, directa o indirectamente, del flujo de valor antes mencionado. Esta estratificación global de la clase trabajadora ha significado que los trabajadores más privilegiados del centro tienen un interés material en mantener el orden mundial imperial.  

Es en este contexto material que surgió el marxismo occidental. Losurdo lo remonta con perspicacia a la escisión del movimiento socialista en torno a la Primera Guerra Mundial, un conflicto competitivo entre los principales países imperialistas. Muchos líderes del movimiento obrero europeo animaron a los trabajadores a apoyar la guerra, y algunos incluso defendieron el colonialismo, alineándose así —voluntariamente o no— con los intereses de sus burguesías nacionales. 

Lenin fue uno de los críticos más feroces de estas tendencias, a las que identificó como revisionistas y antimarxistas. Las contrarrestó con la contundente consigna: ¡No a la guerra, sino a la guerra de clases!  

 La orientación del marxismo occidental ha sido, por lo tanto, a menudo lo que podríamos llamar «anti-antiimperialista», en la medida en que tiende a negarse a apoyar la lucha de quienes viven en el Sur global —en particular, cuando se declaran socialistas— por asegurar su soberanía y seguir una vía de desarrollo autónomo. No es necesario ser un especialista en debates académicos sobre la infame «negación de la negación» para comprender que la doble negación del «anti-antiimperialismo» significa que los marxistas occidentales han tendido a apoyar de facto al imperialismo. 

Podría decirse que esta tendencia solo se ha intensificado durante el último siglo. Mientras que los revisionistas criticados por Lenin estaban profundamente involucrados en la política organizada, muchos de los marxistas occidentales posteriores se recluyeron en la academia, donde su versión del marxismo se volvió predominante. 

Si bien el marxismo occidental ha sido impulsado por la base socioeconómica y el orden mundial imperial, también ha sido cultivado y moldeado por la superestructura imperial, es decir, el aparato político-legal del Estado y el aparato cultural que produce y difunde la cultura (en el sentido más amplio del término). 

Una parte significativa de mi libro más reciente está dedicada a un análisis de las superestructuras de los principales países imperialistas y las diversas formas en que han fomentado los discursos marxistas occidentales como arma de guerra ideológica contra la versión del marxismo defendida por Lenin. 

Al involucrarme en una economía política de producción y distribución de conocimiento, que ha requerido una extensa investigación de archivo, arrojé luz muy necesaria sobre el grado en que la clase capitalista y los estados burgueses han apoyado directamente al marxismo occidental como un aliado “antiimperialista” en su lucha de clases contra el marxismo antiimperialista (es decir, marxismo tour court ). 

Los intelectuales y organizadores están sujetos a los poderosos dictados del marxismo occidental, pero de ninguna manera están rigurosamente decididos a acatarlos. De hecho, hay muchos marxistas en Occidente que no son marxistas occidentales, y uno de los objetivos de mi trabajo —al igual que el de Losurdo— es aumentar su número. Quienes lo lean deberían encontrar aliento para movilizar su capacidad de acción y liberarse de las restricciones ideológicas del marxismo occidental. 

MY:  El título del libro pregunta  «¿Quién pagó a los gaiteros ?». Esto implica que alguien «manda el tono». Su libro deja claro que estas frases no significan simplemente que los intelectuales de la Escuela de Frankfurt, como Theodor Adorno y Max Horkheimer, fueron sobornados para adoptar posturas hostiles a Marx y a lo que ocurría en los lugares donde se practicaba el socialismo. 

En cambio, usted desarrolla una teoría de la producción de conocimiento en un sistema social hegemónico, concretamente el capitalismo. ¿Puede explicar su análisis teórico y exactamente cómo y por qué los principales intelectuales de izquierda llegaron a posibilitar, en efecto, la hegemonía capitalista?

GR:  La Escuela de Frankfurt de teoría crítica, liderada por figuras como Adorno y Horkheimer, ha hecho una contribución fundamental al marxismo occidental, por lo que me he centrado en ella en una parte del libro. Tienes toda la razón al afirmar que mi enfoque metodológico rechaza firmemente la ideología liberal dominante que contrapone la libertad individual al determinismo. La idea de que los intelectuales actúan con total autonomía o están rigurosamente controlados por fuerzas externas es una simplificación excesiva que ignora las complejidades dialécticas de la realidad material.  

Dado que mi investigación se centra en la historia del estado de seguridad nacional estadounidense, y más específicamente en la CIA, algunos lectores asumen que, de alguna manera, afirmo que los intelectuales son marionetas, y que la Agencia ejerce el papel de titiritero tras bambalinas. Esto no es así en absoluto. Lo que el libro ofrece es una historia material del sistema dominante de producción, distribución y consumo de conocimiento. Es este sistema el que funciona como el mundo vital general en el que operan los intelectuales. Tienen agencia y toman decisiones dentro de él, reaccionando de diversas maneras a las recompensas y castigos que lo estructuran. 

Lo que el libro demuestra, entonces, es que existe una relación dialéctica entre sujeto y sistema. Dado que este último no es en absoluto neutral, sino más bien una consecuencia superestructural del orden mundial imperial, recompensa a los sujetos que contribuyen a sus objetivos. En este sentido, en lugar de que los intelectuales antiimperialistas sean marionetas, ejercen su agencia dentro de instituciones materiales en las que el oportunismo del sujeto está fuertemente correlacionado con el progreso dentro del sistema. En otras palabras, eligen avanzar dándole al sistema lo que éste exige y rechazando lo que éste repudia. 

Los intelectuales de izquierda interesados en forjarse una carrera y ascender socialmente dentro del núcleo imperial deben, por supervivencia, aprender a desenvolverse en el sistema. Todos saben que el comunismo es simplemente inaceptable y que no se gana nada defendiendo, ni siquiera estudiando rigurosamente, el socialismo existente. 

Si desean ocupar una posición de izquierda dentro de las instituciones existentes, deben respetar, e idealmente, vigilar, la frontera izquierda de la crítica. Si son radicales, generalmente progresarán más rápidamente sirviendo como recuperadores radicales, es decir, intelectuales que buscan recuperar a radicales potenciales dentro del ámbito de la política respetable y aceptable, redefiniendo lo «radical» en los términos de la izquierda no comunista. Todo esto tiende a conducir a la conciliación con el capitalismo, e incluso con el imperialismo, ya que  no hay una alternativa (real) .  

Para convertirse en un intelectual de izquierda destacado dentro de la industria teórica imperial, los sujetos deben ejercer su capacidad de acción para adaptarse a los protocolos de este sistema. Mi investigación demuestra la consistencia de este patrón, no solo en la tradición del marxismo occidental y la teoría francesa, sino también en la teoría radical contemporánea con todos sus discursos innovadores (desde los estudios poscoloniales y la teoría queer liberal hasta la teoría decolonial, el nuevo materialismo, etc.). A pesar de que el mercado teórico presenta a estos pensadores y tradiciones como diferentes e incluso incompatibles, tienden a compartir la orientación ideológica más importante: el anticomunismo. 

MY:  El capítulo más extenso de su libro está dedicado a Herbert Marcuse, en sus palabras, «El flautista radical del marxismo occidental». Su crítica a Marcuse seguramente generará controversia, dada su condición de uno de los principales filósofos y defensores de la Nueva Izquierda de la década de 1960, y dado que fue profesor, mentor y confidente de Angela Davis. Incluso antes de la publicación de su libro, los críticos eran hostiles a sus opiniones sobre Marcuse. ¿Por qué le dedicó tanta atención? 

GR:  Marcuse ha sido ampliamente identificado como el miembro más radical de la primera generación de la Escuela de Frankfurt, y por eso me atrajo inicialmente su obra y la leí con gran interés. Hacia el final de su vida, adoptó varias posturas muy a la izquierda de figuras como Adorno y Horkheimer. Al mismo tiempo, como mucha gente, había oído rumores de que tenía conexiones con la CIA y actuaba como una forma de oposición controlada. Insatisfecho con los rumores, decidí examinar el archivo mediante solicitudes amparadas por la Ley de Libertad de Información e investigación de archivos. 

Debo admitir que yo mismo me sorprendí un poco al comenzar a reconstruir el estudio que, con el paso de los años, se convirtió en el último capítulo del libro. Tras leer excelentes trabajos académicos en alemán, revisar el extenso expediente del FBI sobre Marcuse, consultar los registros del Departamento de Estado y la CIA, e investigar en el Centro de Archivos Rockefeller, me quedó clarísimo que Marcuse no era sincero en las entrevistas donde le preguntaban sobre su trabajo para el gobierno estadounidense. 

De hecho, colaboraba regularmente con la CIA, y Tim Müller reveló haber participado en la elaboración de al menos dos Estimaciones de Seguridad Nacional (el nivel más alto de inteligencia del gobierno estadounidense). Su colaboración con el gobierno de seguridad nacional estadounidense no terminó en absoluto cuando consiguió un puesto universitario, y mantuvo estrechos vínculos con agentes estatales, actuales o anteriores, hasta el final de su vida. 

También fue el principal intelectual del Proyecto Marxismo-Leninismo de la Fundación Rockefeller, donde colaboró estrechamente con su íntimo amigo Philip Mosely, quien fue asesor de alto nivel de la CIA durante muchos años. Este proyecto transatlántico, extremadamente bien financiado, tenía la misión explícita de promover internacionalmente el marxismo occidental por encima y en contra del marxismo-leninismo.  

Aunque estaba muy familiarizado con el antisoviético de Marcuse y sus fuertes tendencias anarquistas, dado que había leído su obra durante décadas, no comencé esta investigación con una idea preestablecida sobre su situación exacta en la lucha de clases global (de hecho, mi visión de él se basaba más en supuestos consensuados sobre su radicalidad). 

Dados mis hallazgos y sus contribuciones a la consolidación de una tesis en desarrollo sobre el profundo anticomunismo de la industria de la teoría imperial, sentí la necesidad de analizar su caso con cierto detalle, lo que incluía rastrear su propia evolución política y la vigilancia del FBI. Esto demuestra, en muchos sentidos, cuán radical puede ser un intelectual sin dejar de servir, de forma decisiva, a los intereses imperialistas.  

Debo señalar, a este respecto, que estoy totalmente abierto a la crítica y creo firmemente en la socialización del conocimiento. Si alguien discrepa de mi interpretación —y estoy seguro de que algunos de los que siguen a Marcuse lo harán—, le corresponde consultar todo el archivo que he examinado y proponer una explicación de los hechos con mayor fuerza explicativa y coherencia interna. 

Sería el primero en leer un análisis así. Sin embargo, si su rechazo a mi trabajo se basa en suposiciones a priori en lugar de un examen riguroso de toda la evidencia, lamento decir que no merece una consideración seria, ya que es poco más que una expresión de dogmatismo.  

MY: Dadas las profundas divisiones que existen hoy entre quienes apoyan el marxismo occidental, que sin duda incluye a la mayoría de los socialdemócratas y socialdemócratas, ¿cuál es el camino a seguir para cambiar radicalmente el mundo? ¿Un compromiso? ¿Una izquierda radical independiente y global que siga criticando el marxismo occidental? ¿Qué? 

GR:  Aquí llegamos a la pregunta más importante. La teoría se convierte en una fuerza real en el mundo cuando se trata de cautivar a las masas. En muchos sentidos, mi libro traza la reconstrucción de la izquierda en la era del dominio imperial estadounidense. Si bien la segunda mitad del libro se centra en el marxismo occidental, la obra en su conjunto se centra en la redefinición general de la izquierda —para usar la terminología de la CIA— como una izquierda «respetable», es decir, «no comunista», compatible con los intereses del capitalismo, e incluso del imperialismo. 

La historia de cómo la intelectualidad se ha visto impulsada en esta dirección es, en última instancia, importante, no solo por sí misma, sino por lo que revela sobre la izquierda en general. Hoy en día, gran parte de la izquierda es plenamente compatible. 

La verdadera tarea, entonces, es revitalizar la izquierda actual, que es antiimperialista y anticapitalista. Esta es una tarea gigantesca, sobre todo considerando las fuerzas que se despliegan contra nosotros. Sin embargo, si no lo logramos, la vida humana y muchas otras formas de vida serán erradicadas, ya sea por un apocalipsis nuclear, la intensificación del asesinato social, el colapso ecológico u otras fuerzas impulsadas por el capitalismo.  

Para estar a la altura de las circunstancias, necesitamos ser capaces de resolver al menos tres problemas importantes. Para empezar, está la cuestión de la teoría, que es el enfoque principal de este libro. La teoría contemporánea ha sido generalmente depurada de cualquier compromiso serio con el materialismo dialéctico e histórico, y este último ha sido ampliamente difamado como anticuado, dogmático, reductivista, rudimentario, totalitario, etc. 

Peor aún, el propio marxismo ha sido secuestrado por fuerzas reaccionarias, en estrecha colaboración con los oportunistas, y transformado en un producto cultural de moda —el marxismo «occidental» o «cultural»— que es anticomunista, acomodaticio al capitalismo y, a veces, abiertamente imperialista e incluso fascista. El culturalismo reina con supremacía, mientras que el análisis de clase ha sido relegado a un segundo plano. 

Además, este no es en absoluto un problema exclusivo del mundo académico, ya que el mundo organizativo ha sido profundamente penetrado por estas ideologías anticomunistas. En este sentido, mi libro pretende servir como correctivo a dichas tendencias regresivas, al tiempo que reconecta el hilo rojo con la tradición dialéctica y materialista histórica, desarrolla sus contribuciones metodológicas y avanza en su análisis de la superestructura imperial en el mundo contemporáneo.  

Los otros dos problemas son la cuestión organizativa y la de lo que Brecht denomina la pedagogía de la forma. En gran parte del mundo capitalista, la forma de partido, el centralismo democrático e incluso las organizaciones políticas jerárquicas en general han sido abandonadas o marginadas. Sin embargo, la izquierda no puede luchar y triunfar sin organizaciones disciplinadas que construyan poder colectivo. Estas deben ser capaces de incorporar a la gente, educarla y empoderarla para que tome las riendas de su destino. 

Todo esto requiere formas de comunicación, expresión cultural y organización que realmente conecten con la gente, a través de su forma, y la motiven a participar en la acción colectiva para cambiar el mundo. Si bien mi libro se centra principalmente en el problema teórico, insiste en la importancia crucial de una política de izquierda organizada, a la vez que destaca sus importantes logros en la forma del socialismo realmente existente. También espero que el libro ofrezca una narrativa convincente y sea una lectura amena que involucre a la gente en la lucha colectiva por construir un mundo mejor. 

MY: Gracias por esta entrevista tan esclarecedora. 

GR:  ¡Gracias por las excelentes preguntas y por todo el trabajo que hacen!

Nota

Gabriel Rockhill es profesor de Filosofía en la Universidad de Villanova. Obtuvo doctorados en la Universidad París VIII y en la Universidad Emory. Un académico consumado, ha publicado obras para numerosos medios, tanto en Estados Unidos como en Francia. Es el editor de la edición en inglés del libro de Domenico Losurdo, Western Marxism: How It Was Born, How It Died, How It Can Be Reborn , publicado por Monthly Review Press. Michael Yates entrevistó a Rockhill sobre su nuevo libro, Who Paid the Pipers of Western Marxism? (Monthly Review Press, 2025).

jeudi 31 juillet 2025

Le "marxisme occidental" financé par la CIA?


 

Propos marxistes d'Angela Davis à la sortie de son livre en 1975

 

"Le racisme c'est une idéologie qui a été utilisée d'abord pour justifier la surexploitation de noirs".

 

"Les blancs de la classe ouvrière n'ont pas d'intérêt objectif à être raciste. 

Ils ne profitent pas du tout du racisme."

 

 

L'analyse dialectique d'Angela Davis est l'antithèse de la pensée essentialiste wokiste et de son jumeau de droite (la fondation Mellon, par exemple, bien consciente de défendre les intérêts "unitaires" capitalistes, soutient à la fois Judith Butler et Donald Trump: voir à ce propos les recherches de Gabriel Rockhill, notamment ici).

samedi 8 février 2025

La CIA y los intelectuales "progresistas" contra el comunismo: de Orwell y Arendt a Michel Foucault

 Ahora que sale lo de la USAID y su gestión mundial de los cerebros progresistas, vuelta a sus antecedentes en pantalón de pana.

FUENTE: https://canarias-semanal.org/art/32261/la-cia-y-los-intelectuales-progresistas-contra-el-comunismo-de-orwell-y-hannah-arendt-a-foucault-audio

 Partiendo de las investigaciones y estudios de Frances Stonor Saunders Gabriel Rockhill, este podcast, explora las turbias aguas de la Guerra Fría Cultural y cómo la CIA utilizó a intelectuales de renombre, organizaciones de fachada y fundaciones "filantrópicas" para combatir la influencia comunista a través de la cultura.

    Desde la promoción del expresionismo abstracto hasta la financiación de revistas prestigiosas como Encounter, analizamos las estrategias y tácticas empleadas para moldear la opinión pública y contrarrestar el atractivo del marxismo.

      Desvelamos las conexiones secretas entre la agencia de inteligencia estadounidense y figuras como Hannah Arendt y George Orwell, examinamos cómo la teoría crítica francesa, de figuras como Michel Foucault,  fue utilizada como arma en esta batalla ideológica y como la influencia de esta intervención cultural de la CIA llega hasta nuestros días en expresiones como la política de las identidades (....).

 


 Marcas de tiempo: 

Los temas del podcast: 0:54 

Presentación: 1:23 

El frente cultural de la CIA tras la 2ª Guerra Mundial: 2:12 

Las Fundaciones "filantrópicas" como tapaderas de la CIA: 3:00 

La CIA promociona y utiliza "Rebelión en la granja", de George Orwell: 3:35 

Hannah Arendt y "Los orígenes del totalitarismo": 4:02 

Lista de otros intelectuales cooptados por la CIA: 4:24 

El arte abstracto contra el realismo soviético: 5:18 

Las aportaciones de Gabriel Rockhill: 7:17 

La promoción de la CIA de las "políticas de identidad": 7:36 

La CIA y la "Teoría Crítica" francesa: 9:34 

Raymond Aron y Hannah Arendt contra Sartre y Beauvoir: 12:09

 


dimanche 15 décembre 2024

« Requiem pour la French Theory » : A propos d’un ouvrage de G. Rockhill & A. Monville

 SOURCE: https://grosrougequitache.fr/requiem-pour-la-french-theory-a-propos-dun-ouvrage-de-g-rockhill-a-monville/

Par Victor Sarkis, publié le 13/11/2024 

 
« On peut discuter de tout indéfiniment, mais je ne suis capable que de négation, sans la moindre grandeur d’âme, sans force ; chez moi, la négation même est mesquine. Tout est plat et flasque. »    Nicolaï Stavroguine, dans les Démons de Dostoievski
« Comment en sommes-nous arrivés là ? » : telle est la question qui revient souvent aujourd’hui à gauche, et parfois même chez les gens intelligents à droite, devant l’ampleur et l’évidence du désastre total présent tant national qu’international. Le petit livre paru début septembre aux éditions Delga, intitulé Requiem pour la French Theory1 , tente de poser des jalons pour répondre à cette question, sur le plan de la théorie, et de ses implications pour la pratique politique. Écrit sous la forme d’un entretien entre G. Rockhill, un professeur d’université américain, et A. Monville, auteur et éditeur français, l’ouvrage tente de façon remarquable de synthétiser les problèmes les plus brûlants de l’actualité théorico-politiques des deux côtés de l’Atlantique, jetant des ponts trop rares par les temps qui courent.

Car en effet, le réveil actuel est dur pour tout le monde, que ce soit pour la gauche, ou pour « l’Occident collectif2 ». Pour la première, la défaite est totale depuis les années 80, et la fin de l’URSS : elle a entamé un déclin et un recul de plus en plus inexorable, et ne parvient pas à comprendre pourquoi elle régresse partout, et se réduit de plus en plus à une série de groupes qui ne parlent qu’à eux-mêmes, et ignorent purement et simplement les masses. Quel résultat pour celle qui s’était crue triomphante dans les années 60 et 70, à l’époque des grands mouvements étudiants, et surtout du socialisme réel, et des luttes anti-coloniales victorieuses ! Pour le second, après avoir cru à « la société de consommation » (pour s’en réjouir ou pour le regretter), puis à la « Fin de l’Histoire » après la fin du « cauchemar communiste », et enfin après avoir joué à se faire peur avec un « Choc des civilisations » qui n’est jamais arrivé, le réveil est encore plus brutal. Le système impérialiste peine désormais à imposer sa volonté, que ce soit en Ukraine ou au Moyen-Orient, sans même parler de la Mer de Chine et la péninsule coréenne, et se trouve désormais, à l’image de son chef sur le départ, frappé de sénilité, et de graves difficultés à agir. Les deux-tiers du monde contournent ses décisions impuissantes dans la plus grande impunité, et celui-ci peine à montrer les dents3 : le meilleur exemple récent est probablement la victoire stratégique totale remportée par les Houthis en Mer Rouge – des insurgés d’un des pays les plus pauvres du monde peuvent menacer depuis un an un quart du commerce maritime mondial, et les puissances occidentales être dans l’incapacité de l’arrêter. Ne parlons même pas du sommet de Kazan, organisé par la Russie, qui a ridiculisé les défenseurs du bloc impérialiste4. Qui aurait pu imaginer une telle situation il y a seulement 20 ans ? La crise de structure du modèle capitaliste né dans l’après-guerre est donc devenue une crise existentielle tant pour les défenseurs de ce système, que pour ses opposants apparents (la gauche, qui est en réalité son meilleur allié).

Pour trouver les racines intellectuelles de cette crise, le livre des deux auteurs se propose de repartir d’une analyse de la French Theory, dont l’aveu de platitude et de mesquinerie du Stravoguine de Dostoïevski à la fin des Démons pourrait être la confession. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de trouver une racine absolue à tout ceci, une sorte de péché originel qui serait apparu dans un monde où tout allait bien (soit filant gentiment vers le communisme mondial, soit vivant confortablement dans le capitalisme débonnaire et plein de bonhommie des États-Unis des années 50). Il s’agit plutôt d’analyser un embranchement capital, un moment crucial, où la théorie a pris un chemin particulier, qu’elle aurait pu ne pas prendre, et qui a à la fois accompagné, unifié et amplifié, un ensemble de pratiques sociales et politiques qui lui préexistait. La théorie ne crée pas la pratique, mais elle n’est pas non plus un spectre passif : elle lui donne une forme et une consistance qu’elle avait pas avant elle. La French Theory fut ce moment crucial en France, au tournant des années 60 et 70, où un certain nombre de penseurs français se sont inscrits (ou ont prétendu s’inscrire) dans le sillage de Mai 68, afin de donner corps à ce qu’ils ont pensé être les intentions des étudiants et des manifestants : individualisme et hédonisme, relativisme et refus de la discipline et de l’autorité dans toutes les sphères de la société. Un programme gauchiste et anarchisant en apparence, le tout bien sûr vigoureusement anti-communiste et anti-soviétique. Les noms les plus connus sont devenus tellement fameux que pour un certain nombre, il n’est point besoin au lecteur d’avoir lu leurs ouvrages pour savoir ce qu’ils ont dit et pensé : Foucault, Deleuze, Derrida, Lévy-Strauss, Lacan, Baudrillard, Lyotard, Barthes, Bourdieu pour la première génération (nés en gros pour la plupart entre 1920 et 1930), et Badiou, Balibar et Rancière pour la seconde (nés plutôt dans l’immédiate avant-guerre), auxquels on peut parfois adjoindre de façon plus périphérique les « nouveaux philosophes » (surtout au début de leur carrière), plus cantonnés au débat français (Glucksmann père, BHL, Bruckner, Finkielkraut, ect). A la lecture de la liste, on voit donc que chacun de ces penseurs est très différent des autres et a sa spécificité, mais ce qu’il s’agit ici de penser, c’est, comme le dirait Hegel, l’identité de la différence. C’est d’ailleurs sous le signe d’une unité marketing, et en un sens conceptuel, que ces penseurs seront exportés aux États-Unis dans les années 80, sous le nom de French Theory. Outre leur origine française, un certain nombre de traits communs frapperont les intellectuels américains, et amèneront à les associer : une certaine radicalité politique et théorique apparente, mais toujours anti-communiste ; une pensée fortement influencée par le structuralisme français ; un certain relativisme épistémologique qui les fait souvent combattre de concert Hegel et Marx, tout en se positionnant sur l’échiquier du marketing politique « à gauche ». Le lecteur averti n’aura pas manqué de reconnaître ici tout l’arsenal conceptuel de ce que l’on peut nommer « l’anti-totalitarisme »5.

Passée aux États-Unis, cette théorie fut le fer de lance du désossage mondiale de la gauche, et l’achèvement de son ralliement au système otanien dans ses grandes lignes : telle est, en gros, la thèse du livre de G. Rockhill et A. Monville. Elle ne l’a certes pas causé (cette cause est à rechercher bien sûr dans les mutations de l’économie capitaliste à l’époque), mais elle l’a rendu possible, et l’a accompagné, en convertissant de larges pans de la jeunesse et des intellectuels à des idées en apparence radicales, mais anti-marxistes dans le fond.

Si la thèse semblera familière aux lecteurs de Clouscard, auquel elle doit bien entendu énormément, l’originalité et l’intérêt foncier du livre, qui justifient à eux seuls une recension, tient à deux points absolument capitaux que nous allons maintenant exposer.

Le premier de ces points est que ce livre est en quelque sorte le premier paru en français, et qui expose à un lecteur francophone, la convergence, et même l’identité, entre les aspects réactionnaires sur le plan théorique et ceux sur le plan pratique des pensées des auteurs de la French Theory. Expliquons-nous : jusqu’à présent, on avait tendance à séparer les deux, à les traiter comme deux choses indépendantes, soit par cécité idéologique, soit par manque de sources qui ne sont apparues qu’avec le temps. Ainsi, Clouscard avait bien vu que sur le plan théorique, ces penseurs qui se prétendaient de gauche avaient tous en réalité une pensée qui plongeaient ses racines dans la droite, c’est-à-dire dans les pensées irrationalistes, subjectivistes, relativistes, anti-marxistes et anti-hégéliennes6. Clouscard pensait que les pensées de ces auteurs, indépendamment de leurs intentions objectives, avaient des conséquences réactionnaires. Il était cependant loin de se douter, et d’avoir les preuves, que Herbert Marcuse était vraiment un agent de la CIA7, que la carrière de Pierre Bourdieu avait été lancée par le Congress for Cultural Freedom, un organisme financé par la CIA8, que l’EHESS a été construit puis agrandi avec l’argent de la fondation Rockfeller, puis de la fondation Ford9, et ainsi de suite. A l’inverse, un bon nombre d’ouvrages d’historiens (surtout publiés en anglais), on mit en évidence les liens financiers et organisationnels entre les penseurs « radicaux » de la French Theory et les organes de l’avant-garde du grand Capital, mais ils les ont traités comme une inconséquence incompréhensible, comme si de grands penseurs de gauche avaient pu s’allier, sans aucune raison théorique, avec leurs apparents grands ennemis. Pour la première fois, un livre fait le lien entre les deux, en montrant qu’il n’y a pas là d’inconséquence grossière de la part de ces théoriciens, mais au contraire une très grande cohérence : des théoriciens réactionnaires ont collaboré avec les organismes gouvernementaux les plus réactionnaires pour combattre le progrès humain, incarné par le communisme. La vérité est aussi simple que cela, et donne une ampleur jamais espérée aux thèses de Clouscard sur cette « idéologie du désir » bien « néo-fasciste » qu’est la French Theory : tel est le grand mérite du livre de le mettre parfaitement en évidence, références scientifiques en note (malheureusement souvent en anglais uniquement) pour les plus curieux. On comprend dans ces conditions pourquoi l’éditeur gauchiste La Fabrique a finalement annulé l’édition prévue en français d’un livre de G. Rockhill au titre prometteur : « les intellectuels et la CIA ». On allait tout de même pas mettre ces informations sur la place publique, et ainsi risquer de nuire à un petit business aussi juteux. Las, le site Amazon annonce la publication de l’ouvrage pour… 209910 (sic) ! Le petit livre de Delga a ainsi le mérite de mettre l’essentiel de ces informations dans les mains du public français, et ainsi de participer au démasquage de ces tartuffes. D’où son utilité publique, et le devoir de le diffuser le plus possible : pour au moins rabattre la morgue et l’arrogance de leurs disciples, qui se croient plus radicaux que tout le monde en singeant leurs maîtres serviles.

Le lecteur apprendra en outre que diverses fondations de philanthropes américains ont versé à Judith Butler et ses équipes des millions de dollars pour développer ses activités et ses laboratoires de recherche11 : et après, on s’étonne du succès de ces pensées ! Bien sûr, certains d’entre eux ont été de parfaits idiots utiles (même si Derrida et Foucault ont énormément œuvré en toute conscience contre la Tchécoslovaquie et la Pologne communistes12), et c’est un point important que met en évidence l’ouvrage : « la French Theory a été promue aux États-Unis par des propagandistes qui aveint perçu, beaucoup mieux sans doute que les prometteurs de ladite théorie, son potentiel réactionnaire13 ». Les agents directs de l’impérialisme sont toujours plus matérialistes et rationalistes que leurs forces d’appoint dans la petite-bourgeoisie idéaliste.

A ce sujet, le lecteur découvrira également que la plupart des penseurs de la French Theory de la première génération étaient avant Mai 68 de parfaits petits-bourgeois conformistes, pour certains plutôt de droite, parfaitement intégrés dans l’appareil d’État gaulliste14 : rien ne les prédestinait donc à être des théoriciens « radicaux », coqueluches de toute la jeunesse d’extrême-gauche des 50 prochaines années. On voit ici le point de passage chez ces penseurs d’un conformisme apolitique plutôt de droite, à un activisme gauchiste frénétique : l’unité du tout étant bien entendu assumé par l’anti-communisme. On notera qu’il n’en sera pas de même pour la seconde génération de la French Theory, plus tôt jeté dans le bain des mouvements gauchistes, en général plutôt maoïstes ou anarchisants (pensons à la star d’entre eux : l’omniprésent Badiou15).

C’est ainsi d’ailleurs que la French Theory permet de diagnostiquer une rupture majeure dans l’histoire du gauchisme : jusqu’à Mai 68, le gauchisme est principalement issu de groupes petit-bourgeois militants, petits, mais plus ou moins partie prenante du mouvement ouvrier – principalement l’anarchisme, le trotskisme, et le maoïsme jusqu’à un certain point. Il s’agit souvent certes de déviations anti-communistes, et toujours férocement critiques du socialisme réel, mais au moins, ils ont un lien minimal avec le mouvement ouvrier : c’est le gauchisme classique analysé par Lénine. Avec la French Theory, changement drastique de cap : la critique anti-communiste et anti-réformiste à gauche ne proviendra pas de déviations petite-bourgeoises du mouvement ouvrier, mais de portions de la petite-bourgeoisie totalement extérieures à lui. Cette petite-bourgeoisie est parfaitement conformiste, souvent apolitique, parfois de droite : tous sont des enfants d’une bourgeoisie classique, qui ont passé ensuite l’ENS et l’agrégation, s’intègrent à la société d’après-guerre et n’ont jamais remis en question leur milieu d’origine16. Rappelons qu’à l’époque de leur formation, dans l’immédiat après-guerre, le nombre de bacheliers annuels en France est à peine de 600017 : c’est donc un tout petit monde, auquel l’intégration demande une grande dose de conformisme. D’où la métamorphose d’un Foucault ou d’un Deleuze : le premier participait au plan européen de Fouchet pour réformer l’éducation, le second était un professeur d’université parfaitement discret ; après Mai 68, les deux sont devenus les agitateurs que l’on connaît. Deleuze se trouvera même l’anarchiste Guattari pour intégrer le milieu gauchiste, et s’y donner une légitimité. La French Theory a donc été l’acte de naissance d’un gauchisme 100 % extra-ouvrier, et déconnecté des luttes concrètes, et qui n’a pu s’y rattacher que de façon tardive et artificielle. Ce fait remarquable méritait d’être souligné, et constitue un mérite du livre de le mettre en évidence.

Enfin, si le livre s’appelle Requiem pour la French Theory, c’est que ce Requiem n’est pas tellement à l’optatif, mais plutôt à l’indicatif : il n’exprime pas seulement un souhait, mais analyse plutôt objectivement le recul de cette théorie, son remplacement par des produits de substitution incolores et sans saveur (intersectionalisme, « wokisme », identity politics…), qui en sont à la fois le prolongement, et en même temps la négation, basculant souvent dans l’anti-intellectualisme primaire, et l’indigence théorique total18. L’apport conceptuel original du livre tient ainsi dans le concept de « petite-bourgeoisie compradore nationale 19» : de la même façon que le colonialisme du XIXe siècle a du créer pour subsister une bourgeoisie nationale artificielle acquise à ses intérêts, « compradore », de la même façon, l’impérialisme américain a crée, à la fois chez lui, et dans tous les pays à demi-colonisés par lui, une petite-bourgeoisie intellectuelle qui joue le même rôle, qui a la même culture, les mêmes intérêts de classe, et n’a aucune conscience nationale propre20. Cette petite-bourgeoisie nationale compradore est la couche sociale qui est le support matériel de la French Theory, et à ce titre, elle est l’ennemi le plus immédiat du marxisme, car elle est l’adjuvant du grand Capital, et comme elle est au fond une couche intermédiaire, elle est celle qui peut le plus agir directement sur les couches populaires, pour les neutraliser idéologiquement.

Le deuxième point capital qui fait l’intérêt du livre, c’est bien entendu son rôle de premier jalon publié en France pour amorcer la traduction en anglais de Clouscard, et donc sa réception internationale. Une campagne a en effet été lancée début 2023 pour faire traduire Clouscard en anglais, afin de faire connaître sa pensée à l’internationale21. On sait l’importance d’une traduction en anglais pour toucher, non pas seulement un public anglo-saxon, mais chinois, indien, africain ou sud-américain. C’est dire l’importance de l’événement : Clouscard, penseur snobé par l’intelligentsia française de l’époque, a tout vu, ou presque, des grandes mutations du capitalisme contemporain. Il est le premier penseur mondial à avoir vu le rôle absolument décisif qu’allaient jouer les nouvelles couches moyennes dans les luttes des classes contemporaines, remettant tout en question, et balayant les catégories et clivages politiques traditionnels. Ce ne sont pas seulement les pays occidentaux qui sont ébranlés par ces mutations sociologiques : c’est la Chine, c’est l’Inde, c’est la Russie, l’Iran, les pays arabes et sud-américains, et demain les pays africains, qui subissent de plein fouet cette mutation, sans toujours comprendre exactement d’où elle vient, sa puissance et sa profondeur, sa dangerosité et comment lutter contre. Clouscard est malheureusement décédé il y a près de 15 ans, et ne pourra bien sûr pas répondre directement à toutes ces questions nouvelles qui ont surgies. Mais il doit pouvoir donner à tous les jeunes et moins jeunes intellectuels des pays du « Sud Global » les outils intellectuels et les catégories fondamentales pour penser leur situation présente, et surmonter les graves difficultés, qui eux aussi, les menacent : la dangerosité des couches moyennes, la tentation de « révolutions oranges » dont elles seraient la base matérielle, et surtout, la régression spiritualiste et idéaliste qui mènent à des dérives droitières parfaitement inutiles et contre-productives (anti-wokisme poutinien stérile, nostalgie du tsarisme en Russie ou fétichisation de la pensée « éternelle » de Confucius en Chine…). Dans ce moment crucial de la lutte des classes internationale, la meilleure chose que puisse faire la France, pays des Lumières et de la Révolution universelle, c’est d’offrir au monde la pensée d’un de ses plus grands philosophes contemporains qu’a été Michel Clouscard. Snobé par les intellectuels de son pays, Clouscard a su, par la justesse de ses analyses, et son travail humble et clair, séduire toute un pan de la jeunesse de France, bien loin des effets de modes et de manches médiatiques. Il n’y a aucun doute qu’il saura aider demain les intellectuels du monde entier, dans ce grand travail intellectuel collectif qui s’annonce, qu’est de refaire le communisme international, afin de sortir de l’impasse mortifère de l’Occident actuel, et de la politique hésitante et timorée de trop de pays du Sud Global.

Ce petit livre des éditions Delga a donc également la lourde tâche d’être le premier essai pour exposer à un public français l’importance de ce travail, afin que la réception internationale de Clouscard soit la plus efficace possible, et qu’elle ait enfin des répercussions dans notre beau pays, si malmené ces derniers temps. Que la naissance théorique de Clouscard à l’international soit également sa renaissance en France auprès du grand public, qu’elle entraîne le chant du cygne des nouvelles couches moyennes finissantes, et le début d’une nouvelle aube pour la lutte des classes dans notre pays, qui, plus que jamais, en a cruellement besoin.

1 https://editionsdelga.fr/produit/requiem-pour-la-french-theory/

2 Nulle considération géographique ou civilisationnel ici : il s’agit d’un syntagme pratique pour désigner le bloc constitué par le principal pays impérialiste, à savoir les États-Unis, et ses vassaux semi-colonisés, principalement les pays membres de l’OTAN et de l’OCDE.

3 Ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas encore incroyablement dangereux : chacun sait que la bête blessée et acculée est bien plus dangereuse que la bête en bonne santé et en sécurité, et si les pays occidentaux ont démantelé une partie de leurs forces conventionnelles pour des raisons budgétaires ces dernières années, leur arsenal nucléaire reste largement suffisant pour infliger des dégâts effroyables.

4 Pour lire un commentaire impérial pusillanime typique : https://www.lefigaro.fr/international/a-kazan-antonio-guterres-brise-l-isolement-de-poutine-sur-la-scene-internationale-20241023

5 Cf. : https://www.youtube.com/watch?v=_S57l_EgUFQ

https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=mYqwkb–hSo

6 Par exemple dans le lumineux Néo-fascisme et idéologie du désir. Le lecteur pourra constater au fil de l’ouvrage tout ce que doivent les penseurs de la French Theory a Nietzsche et Heidegger, deux penseurs qu’aucun historien sérieux, ni personne en Allemagne, ne pourrait pas considérer comme « très à droite ».

7 p. 109 et 112

8 p. 23

9 p. 23-24

10 https://www.amazon.fr/CIA-intellectuels-souterraine-Francfort-philosophes/dp/2358721727/ref=sr_1_3?dib=eyJ2IjoiMSJ9.Jpy6zh-hzxJbMwJODgpk21tFL8EGOrA-u_0iPQsJwEu2LjAnQ2VcxPcfazdaoraLBwp1lUYx0YvL0PCC0SaxXie6TSeBujfKFtQs3Nm9BbV3vmbXb3oa0PN-9XYe_QPk8KdDFgehOFD41T_elqrAjh_nbyUyPlZ3zIuLEIPx6iO4sVdXyTrPEsOsjoZ97K4NYzP2ybjTMKRxNeOGBTzOA6QB8h4ocAw6_X9SfywtS3U.Yv_QHq4_jqAh5HSe-jc_M4ciZzyZh7f-Yx-GN3P_6cM&dib_tag=se&qid=1730039801&refinements=p_27%3AGabriel+Rockhill&s=books&sr=1-3

11 p. 27

12 pp. 106-107

13 p. 33

14 p. 55-56. Llyotard est en réalité la seule exception, à être politisé à gauche avant mai 68.

15 Pour un commentaire de sa prétention à être « le philosophe français vivant le plus traduit, lu et commenté à travers le monde, voir : https://shs.cairn.info/revue-du-crieur-2015-2-page-38?lang=fr

16 Baudrillard étant d’ailleurs la seule vraie exception à ce schéma, ce qui lui donne une trajectoire plus erratique.

17 En 2024, pour indication, on est à 684 200, pour une population de classe d’age a peu près équivalente.

18 Foucault, Marx et Homère ont ainsi tendance à devenir de plus en plus des « vieux mâles blancs morts » indistincts.

19 p. 71

20 C’est ce qui fait par exemple que cette petite-bourgeoisie compradore peut être parfaitement chauvine aux Etats-Unis, pour défendre le système impérial qui la protège, et parfaitement cosmopolite et haineuse de la nation en Europe, par exemple en France : on voit ici qu’il n’y a là aucune contradiction, mais parfaite complémentarité.

21 https://editionsdelga.fr/campagne-pour-la-traduction-de-michel-clouscard-en-anglais-par-avec-dominique-pagani/

https://gavrochemedia.fr/entretien-dominique-pagani/t-l/

Lancement du livre: "Requiem pour la French Theory" de Monville et Rockhill


 

Des deux côtés de l’Atlantique, des intellectuels engagés depuis des années dans des recherches concernant la philosophie française et le marxisme en viennent à la même conclusion : la French Theory fut un échec. Elle n’a pu appréhender les forces impérialistes qui l’ont conditionnée et soutenue, ni échapper à l’emprise de la propagande anticommuniste en cultivant un mini- mum d’esprit critique. Loin de faire une révolution intellectuelle, elle a au contraire participé à une contre-révolution théorique — en rejetant notamment les avancées de la pensée dialectique — qui n’était que la face académique de sa contre-révolution politique.

Ce dialogue entre deux marxistes, dont l’un est un ancien élève de Derrida et Badiou, n’en reste pourtant pas à la surface, ni au constat d’échec. Il s’agit au contraire de poser une interrogation fondamentale quant aux forces économiques, politiques et sociales à l’œuvre derrière la promotion globale de la French Theory « made in USA ». Il en ressort une réflexion sur la production et la dissémination de l’idéologie, l’histoire de la lutte des classes internationale (surtout en France et aux États-Unis), l’impérialisme intellectuel, le marxisme dit occidental, le fascisme, la politique identitaire, la méthodologie marxiste, le socialisme réellement existant, et le développement innovant du matérialisme historique et dialectique.

Ce requiem pour la French Theory s’interroge également sur les prolongements idéologiques contemporains de celle-ci et, loin de sombrer dans le défaitisme, anticipe une revitalisation de la pensée révolutionnaire dans une conjoncture historique où cette dernière est plus nécessaire que jamais.

Les auteurs

Gabriel Rockhill est directeur de l’Atelier de théorie critique / Critical Theory Workshop (ATC/CTW), professeur de philosophie à l’Université Villanova (Philadelphie), ancien directeur de programme au Collège international de philosophie et l’auteur ou l’édi- teur d’une dizaine de livres.

Aymeric Monville, agrégé de l’Université, est l’auteur de plusieurs essais de philosophie politique.

Jennifer Ponce de León est directrice associée de l’ATC/CTW et professeure associée à l’Université de Pennsylvanie.