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lundi 4 mai 2026

Quand la CIA étudiait la French theory : sur le travail intellectuel de démembrement de la gauche culturelle

SOURCE https://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/quand-la-cia-etudiait-la-french-theory-sur-le-travail-intellectuel-de-demembrement-de-la-gauche-culturelle/ 


censure-pensée unique
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Dans une analyse fouillé G Rockhill rappelle que la lutte des classes se conduit aussi politiquement sur le terrain intellectuelle. Montrant, date et fait à l’appui comment la CIA est intervenu de façon massive, notamment financière pour occuper la sphère intellectuel.

Cet article montre églament l’importance du combat linguistique et culturel, que nombre d’intellectuels de très bonne foi considèrent comme une fantaisie ou pire parfois comme une marotte « nationaliste »

Par Gabriel Rockhill – Le 28 février 2017 – Source The Philosophical Salon

On présume souvent que les intellectuels ont peu ou pas de pouvoir politique. Perchés au sommet d’une tour d’ivoire privilégiée, déconnectés du monde réel, mêlés à des débats académiques dénués de sens sur des détails infimes, ou flottant dans les nuées absconses de théories abstraites, les intellectuels sont souvent dépeints comme non seulement coupés de la réalité politique, mais comme incapables d’avoir un impact significatif sur elle. Ce n’est pas ce que pense la CIA.

En fait, l’agence responsable de coups d’État, d’assassinats ciblés et de manipulations clandestines des gouvernements étrangers ne croit pas seulement au pouvoir de la théorie, mais elle a consacré des ressources importantes pour qu’un groupe d’agents secrets étudient ce que certains considèrent comme la théorie la plus complexe et absconse jamais produite. En effet, dans un article de recherche intrigant écrit en 1985, et récemment publié avec des retouches mineures en raison du Freedom of Information Act, la CIA révèle que ses agents ont étudié la très complexe, avant-gardiste et internationale French theory[ou théorie de la déconstruction, NdT] adossée aux noms de Michel Foucault, Jacques Lacan et Roland Barthes.

L’image d’espions américains se réunissant dans des cafés parisiens pour étudier assidûment et comparer leurs notes sur les écrits des grands prêtres de l’intelligentsia française choquera ceux qui présument que ce groupe d’intellectuels est constitué de sommités dont la sophistication éthérée ne pourrait jamais être saisie par un filet aussi grossier, ou qui, au contraire, les considèrent comme des charlatans colportant une rhétorique incompréhensible sans impact sur le monde réel ou presque. Cependant, cela ne devrait pas surprendre ceux qui connaissent l’investissement de la CIA, ancien et permanent, dans la guerre culturelle mondiale, y compris par le soutien à ses formes les plus avant-gardistes, qui a été bien documenté par des chercheurs comme Frances Stonor Saunders, Giles Scott-Smith, Hugh Wilford (et j’ai moi-même apporté ma propre contribution dans Radical History & the Politics of Art).

Thomas W. Braden, l’ancien superviseur des actions culturelles à la CIA, a expliqué avec franchise la puissance de l’offensive intellectuelle de l’Agence dans un compte rendu à destination de ses membres, publié en 1967 :

Je me souviens de l’immense joie que j’ai ressentie lorsque le Boston Symphony Orchestra [qui avait reçu l’appui de la CIA] a recueilli plus d’éloges pour les États-Unis à Paris que John Foster Dulles ou Dwight D. Eisenhower n’aurait pu en obtenir en une centaine de discours.

En aucune façon, il ne s’agissait d’une petite opération à la marge. En fait, comme Wilford l’a fort justement décrit, le Congrès pour la liberté de la culture (CCF), dont le siège social se trouvait à Paris et qui s’est par la suite avéré une organisation de façade de la CIA dans la partie culturelle de la guerre froide, était l’un des plus importants mécènes dans l’histoire universelle. Il soutenait une incroyable gamme d’activités artistiques et intellectuelles. Il avait des bureaux dans 35 pays, publiait des dizaines de magazines de prestige, était impliqué dans l’industrie du livre, organisait des conférences internationales de haut niveau ainsi que des expositions d’art, coordonnait des spectacles et des concerts et contribuait largement au financement de divers prix et bourses culturels, ainsi que d’organismes de soutien comme la Fondation Farfield.

L’ »Appareil » parisien : l’agent de la CIA et chef du CCF Michael Josselson (au centre) dans un déjeuner de travail avec John Clinton Hunt et Melvin Lasky (à droite)

La CIA comprend que la culture et la théorie sont des armes cruciales dans l’arsenal global qu’elle déploie pour protéger les intérêts étasuniens dans le monde entier. Le rapport de recherche de 1985, récemment publié, intitulé « France : Defection of the Leftist Intellectuals » (Défection des intellectuels de gauche en France) examine, sans aucun doute pour la manipuler, l’intelligentsia française et son rôle fondamental dans l’orientation des tendances qui à leur tour génèrent les orientations politiques. Le rapport suggère qu’il a existé un équilibre idéologique relatif entre la gauche et la droite dans l’histoire intellectuelle française, puis souligne le monopole de la gauche dans l’immédiat après-guerre (auquel, nous le savons, l’Agence était farouchement opposée) en raison du rôle clé des communistes dans la résistance au fascisme et de leur victoire finale. Bien que la droite, selon les mots de la CIA, ait été massivement discréditée en raison de sa contribution directe aux camps nazis, ainsi que de son programme globalement xénophobe, anti-égalitaire et fasciste, les agents secrets anonymes qui ont rédigé le plan d’étude constatent avec un vif plaisir son retour intellectuel depuis le début des années 1970 environ.

Plus précisément, les soldats camouflés de la culture applaudissent ce qu’ils considèrent comme un double mouvement qui contribue à ce que les cercles intellectuels détournent leurs critiques des États-Unis vers l’URSS. A gauche, il existait une désaffection intellectuelle croissante envers le stalinisme et le marxisme, un retrait progressif des intellectuels radicaux du débat public, et un mouvement théorique de prise de distance envers le socialisme et le Parti socialiste. Plus loin, à droite, les opportunistes idéologiques appelés Nouveaux philosophes ainsi que les intellectuels de la Nouvelle droite avaient lancé une campagne médiatique de critique du marxisme.

Tandis que d’autres tentacules de la CIA étaient impliqués dans le renversement de dirigeants démocratiquement élus, fournissant des informations et des financements à des dictateurs fascistes, soutenant les escadrons de la mort, l’état-major culturel parisien recueillait des données sur la manière dont le glissement du monde intellectuel vers la droite pourrait directement bénéficier à la politique étrangère américaine. Les intellectuels de gauche de l’après-guerre avaient ouvertement critiqué l’impérialisme américain. L’influence médiatique de Jean-Paul Sartre en tant que critique marxiste, et son action notable, en tant que fondateur de Libération, dans le dévoilement du dirigeant de la CIA à Paris ainsi que de dizaines d’agents infiltrés, étaient surveillées de près par l’Agence et considérées comme un très grave problème.

Par contraste, l’atmosphère anti-soviétique et anti-marxiste de l’ère néolibérale en cours d’émergence détournait l’attention du public et fournissait une excellente couverture pour les sales guerres de la CIA en rendant « très difficile pour quiconque de mobiliser parmi les élites intellectuelles une opposition significative à la politique des États-Unis en Amérique centrale, par exemple. » Greg Grandin, un des meilleurs historiens de l’Amérique latine, a parfaitement résumé cette situation dans The Last Colonial Massacre :

En plus des interventions visiblement désastreuses et mortelles au Guatemala en 1954, en République dominicaine en 1965, au Chili en 1973 et au Salvador et au Nicaragua au cours des années 1980, les États-Unis ont attribué des ressources financières stables et discrètes, et leur soutien moral aux États terroristes contre-insurgés. […] Mais l’énormité des crimes de Staline assure que ces histoires sordides, qu’elles soient convaincantes, approfondies, ou accablantes, ne perturbent pas le fondement d’une vision du monde où le les États-Unis jouent un rôle exemplaire dans la défense de ce que nous appelons aujourd’hui démocratie.

C’est dans ce contexte que les mandarins masqués saluent et soutiennent la critique implacable qu’une nouvelle génération de penseurs anti-marxistes comme Bernard-Henri Levy, André Glucksmann et Jean-François Revel lancent contre « la dernière clique d’intellectuels communistes » composée, selon les agents anonymes, de Sartre, Barthes, Lacan et Louis Althusser. Étant donné que ces anti-marxistes avaient penché à gauche dans leur jeunesse, ils fournissaient un modèle parfait auquel adosser des récits trompeurs qui confondent une prétendue prise de conscience politique personnelle avec la marche progressiste du temps, comme si la vie individuelle et l’histoire étaient simplement une question de maturité qui consiste à admettre que l’aspiration à une profonde transformation sociale vers l’égalité est une chose du passé, à l’échelle personnelle et à l’échelle historique. Ce fatalisme condescendant et omniscient ne sert pas seulement à discréditer les nouveaux mouvements, en particulier ceux dirigés par des jeunes, mais il interprète également les succès relatifs de la répression contre-révolutionnaire comme le progrès naturel de l’histoire.

Le philosophe français anti-marxiste Raymond Aron (à gauche) et sa femme Suzanne en vacances avec l’agent infiltré de la CIA Michael Josselson et Denis de Rougemont (à droite)

Même les théoriciens qui n’étaient pas aussi opposés au marxisme que ces réactionnaires ont apporté une contribution significative à une atmosphère de désillusion envers l’égalitarisme transformateur, de prise de distance envers la mobilisation sociale et d’« enquête critique » dépourvue de point de vue politique radical. Ceci est extrêmement important pour comprendre la stratégie globale de la CIA dans ses tentatives puissantes et profondes de démanteler la gauche culturelle en Europe et ailleurs : reconnaissant qu’il était peu probable qu’on puisse l’abolir entièrement, la CIA a cherché à déplacer la culture de gauche d’une politique anti-capitaliste et résolument transformatrice vers une position réformiste de centre-gauche moins ouvertement critique des politiques étrangères et nationales étasuniennes. En fait, comme Saunders l’a démontré en détail, dans l’après-guerre l’Agence a influencé le Congrès maccarthyste pour qu’il soutienne et assure une promotion directe des projets de gauche qui permettaient d’attirer les producteurs et les consommateurs culturels à l’écart d’une gauche résolument égalitaire. En isolant et en discréditant cette dernière, la CIA aspirait aussi à fragmenter la gauche en général, laissant à ce qui restait du centre gauche un pouvoir et un soutien public minimaux en plus d’être potentiellement discrédité en raison de sa complicité avec la politique de droite, une question qui continue de tourmenter les partis institutionnalisés contemporains de gauche.

C’est dans cette lumière que nous devons comprendre le penchant de la CIA pour les récits de conversion et son profond intérêt pour les « marxistes repentis », un leitmotiv qui traverse le rapport de recherche sur la Déconstruction française. « Encore plus efficaces pour saper le marxisme », écrivent les taupes, « il y a ces intellectuels qui, comme de vrais croyants, se sont mis en tête d’appliquer la théorie marxiste aux sciences sociales, et qui ont fini par repenser et rejeter l’ensemble du corpus théorique. » Les agents citent en particulier la puissante contribution de l’École des Annales d’historiographie et le structuralisme (en particulier Claude Lévi-Strauss et Foucault) à la « démolition critique de l’influence marxiste dans les sciences sociales ». Foucault, identifié comme « le penseur le plus profond et le plus influent en France », est particulièrement applaudi pour ses éloges à l’endroit des intellectuels de la Nouvelle droite pour avoir rappelé aux philosophes que des « conséquences sanglantes » ont « découlé de la théorie sociale rationaliste des Lumières du XVIIIème siècle et de l’ère révolutionnaire ». Bien sûr, ce serait une erreur de juger la théorie ou la pratique politique d’un penseur sur une seule position ou un seul résultat, mais le gauchisme anti-révolutionnaire de Foucault et sa perpétuation du chantage au Goulag (c’est-à-dire l’affirmation selon laquelle les mouvements radicaux conquérants visant une transformation sociale et culturelle profonde ne font que ressusciter les traditions les plus dangereuses), sont parfaitement alignés avec les stratégies globales de guerre psychologique de l’Agence.

L’interprétation de la French theory par la CIA devrait nous faire réfléchir, dans ce cas, à reconsidérer le vernis radical chic qui a accompagné en grande partie sa réception anglophone. Selon une conception étapiste d’une histoire progressiste (généralement aveugle à sa téléologie implicite), l’œuvre de figures comme Foucault, Derrida et d’autres théoriciens français d’avant-garde est souvent intuitivement associée à une forme de critique radicale et sophistiquée qui dépasse sans doute de loin tout ce que l’on trouve dans les traditions socialistes, marxistes ou anarchistes. Il est certainement vrai, et mérite d’être souligné que la réception anglophone de la French theory, comme John McCumber l’a souligné à juste titre, a eu d’importantes implications politiques en tant que pôle de résistance aux fausses neutralités politiques, aux formalismes techniques rassurants de la logique et du langage, ou au conformisme idéologique direct opérant dans la tradition philosophique anglo-américaine et soutenu par McCarthy. Cependant, les pratiques théoriques des philosophes qui ont tourné le dos à ce que Cornelius Castoriadis nommait la tradition de la critique radicale, (c’est-à-dire la résistance capitaliste et anti-impérialiste) ont certainement contribué à la mise à l’écart idéologique de la matrice de transformation sociale. Selon la CIA elle-même, la French theory post-marxiste a directement contribué au programme culturel de l’Agence consistant à entraîner la gauche vers la droite, tout en discréditant l’anti-impérialisme et l’anti-capitalisme, créant ainsi un environnement intellectuel dans lequel les projets impériaux pourraient être poursuivis sans l’entrave d’un examen critique sérieux des cercles intellectuels.

Comme nous le savons grâce aux recherches sur le programme de guerre psychologique de la CIA, l’organisation n’a pas seulement cherché à contraindre des individus, mais elle a toujours voulu comprendre et transformer les institutions de production et de distribution culturelles. En effet, son étude sur la Déconstruction met en évidence le rôle structurel des universités, des maisons d’édition et des médias dans la formation et la consolidation d’un ethos politique collectif. Dans des descriptions qui, comme le reste du document, devraient nous inviter à penser de manière critique à la situation académique actuelle dans le monde anglophone et au-delà, les auteurs du rapport mettent au premier plan les méthodes par lesquelles la précarisation du travail universitaire contribue à la démolition de la gauche radicale. Si la gauche la plus résolue ne peut pas se procurer les moyens matériels nécessaires à l’exécution de son travail, ou si nous sommes plus ou moins subtilement contraints de nous plier à une conformité pour trouver un emploi, publier nos écrits ou acquérir un auditoire, alors les conditions structurelles pour une communauté de gauche radicale sont affaiblies. La professionnalisation de l’enseignement supérieur est un autre outil utilisé à cette fin, puisqu’il vise à transformer les gens en rouages technoscientifiques de l’appareil capitaliste plutôt qu’en citoyens autonomes pourvus d’outils fiables en vue de la critique sociale. C’est pourquoi les mandarins théoriciens de la CIA font l’éloge des efforts déployés par le gouvernement français pour « pousser les étudiants à suivre des cursus de commerce et de technologie ». Ils soulignent également les contributions de grandes maisons d’édition comme Grasset, des médias ainsi que la vogue de la culture américaine pour faire avancer leur matrice post-socialiste et anti-égalitaire.

Quelles leçons pouvons-nous tirer du document, en particulier dans le contexte politique actuel d’une offensive permanente contre les cercles de l’intelligence critique ? Pour commencer, cette enquête devrait être un rappel convaincant que si certains présument que les intellectuels sont impuissants, et que leurs orientations politiques sont impuissantes, ce n’est pas ce que pense l’organisation qui a été l’un des plus puissants courtiers de puissance dans la politique mondiale contemporaine. La Central Intelligence Agency, comme son nom l’indique ironiquement, croit au pouvoir de l’intelligence et de la théorie, et nous devrions prendre cela très au sérieux. En présumant que le travail intellectuel a peu d’influence sur le « monde réel », ou n’en a pas, nous ne nous bornons pas à dénaturer les implications pratiques du travail théorique, nous courons aussi le risque de nous aveugler dangereusement sur des projets politiques pour lesquels nous pouvons facilement devenir les ambassadeurs involontaires. Même s’il est vrai que l’Etat-nation et l’appareil culturel français fournissent une matrice publique beaucoup plus efficace pour les intellectuels que ce que l’on trouve dans de nombreux autres pays, le souci de la CIA de cartographier et de manipuler la production théorique et culturelle partout ailleurs devrait tous nous réveiller.

Deuxièmement, les courtiers de pouvoir actuel ont un intérêt direct à cultiver des cercles intellectuels dont l’acuité critique aura été assombrie ou aveuglée en encourageant les institutions fondées sur les intérêts des affaires et de la techno-science, en assimilant la gauche à l’anti-scientifisme, en mettant en corrélation la science avec une neutralité politique prétendue (mais fausse), en assurant la promotion de médias qui saturent les ondes de pratiques conformistes, en tenant la gauche la plus déterminée à l’écart des grandes institutions universitaires et des projecteurs, et en discréditant tous les appels à une transformation égalitaire et écologique radicale. Idéalement, ils cherchent à nourrir une culture intellectuelle de gauche neutralisée, immobilisée, apathique et limitée au fatalisme, ou à la critique passive des mobilisations de la gauche radicale. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous pourrions considérer l’opposition intellectuelle à la gauche radicale, qui prédomine dans l’université américaine, comme une position politique dangereuse : n’est-elle pas directement complice du programme impérialiste global de la CIA ?

Troisièmement, pour contrer cette offensive institutionnelle contre une culture de gauche affirmée, il est impératif de résister à la précarisation et à la professionnalisation de l’enseignement. Il est tout aussi important de créer des sphères publiques de débat réellement critique, offrant une matrice élargie à ceux qui reconnaissent qu’un autre monde est non seulement possible, mais est nécessaire. Nous devons aussi nous unir pour contribuer aux médias alternatifs, aux modèles d’éducation différents, aux contre-institutions et aux collectifs radicaux. Il est vital de favoriser précisément ce que les combattants secrets de la culture veulent détruire : une culture de gauche radicale et son vaste cadre institutionnel de soutien, un large ancrage public, une puissance médiatique conquérante et un pouvoir de mobilisation contagieux.

Enfin, les intellectuels du monde devraient s’unir pour reconnaître notre pouvoir et le saisir afin de faire tout ce que nous pouvons pour développer une critique systémique et radicale, égalitaire et écologiste, anti-capitaliste et anti-impérialiste. Les positions que l’on défend en cours ou en public sont importantes pour définir les termes du débat et tracer le champ des possibilités politiques. En opposition directe à la stratégie culturelle fragmentaire et polarisante de la CIA, par laquelle l’Agence a cherché à diviser et isoler la gauche anti-impérialiste et anti-capitaliste, tout en l’opposant à des positions réformistes, nous devrions fédérer et mobiliser en reconnaissant l’importance de travailler ensemble (dans toute la gauche, comme Keeanga-Yamahtta Taylor nous l’a rappelé récemment) pour cultiver les conditions d’une intelligentsia réellement critique. Plutôt que de proclamer ou de déplorer l’impuissance des intellectuels, nous devrions exploiter la capacité de dire les mots justes au pouvoir en travaillant ensemble et en mobilisant notre capacité à créer collectivement les institutions nécessaires à un monde de gauche culturelle. Car c’est seulement dans un tel monde, et dans les chambres d’écho de l’intelligence critique qu’il génère, que les vérités énoncées pourraient effectivement être entendues, et ainsi changer les structures mêmes du pouvoir.

vendredi 6 juin 2025

La Face cachée de l'art américain (François Lévy-Kuentz, 2019)

 



La peinture de Pollock représente effectivement "le monde libre et démocratique à la hauteur de l'Amérique", c'est-à-dire qu'elle est impérialiste: je n'ai pas d'autres lectures possibles, c'est une peinture d'extorsion planétaire.

Contrairement à la conclusion du film, je ne crois pas que l'art américain subsiste à la décadence de l'Empire du Bien: l'un et l'autre sont aussi "inflatoires". 

L'auteur ne connaît rien au monde rouge, donc il véhicule tous les clichés sur son supposé "archaïsme" (vision de l'Occident sur l'Orient qui a tenu 500 ans, mais là c'est la quille). 

 Les frères Dulles, qu'il nomme, ont autant fait la promotion  de l'expressionnisme abstrait que celui des fascistes dans la guerre du Monde libre contre le communisme. 

Il a eu ce lien "improbable" sous la main dans son documentaire sur Yves Klein, artiste d'avant-garde et fasciste, notamment phalangiste. Mais il ne l'a pas vu comme si l'un ne pouvait aller avec l'autre: cécité qui est le reflet de sa classe croyant en savoir suffisamment sur l'axe du Mal et ne sachant pas grand chose, ou se l'occultant, sur le Monde libre.


 

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La Grande laisse (Marcos Carrasquer, 2018)

dimanche 15 décembre 2024

« Requiem pour la French Theory » : A propos d’un ouvrage de G. Rockhill & A. Monville

 SOURCE: https://grosrougequitache.fr/requiem-pour-la-french-theory-a-propos-dun-ouvrage-de-g-rockhill-a-monville/

Par Victor Sarkis, publié le 13/11/2024 

 
« On peut discuter de tout indéfiniment, mais je ne suis capable que de négation, sans la moindre grandeur d’âme, sans force ; chez moi, la négation même est mesquine. Tout est plat et flasque. »    Nicolaï Stavroguine, dans les Démons de Dostoievski
« Comment en sommes-nous arrivés là ? » : telle est la question qui revient souvent aujourd’hui à gauche, et parfois même chez les gens intelligents à droite, devant l’ampleur et l’évidence du désastre total présent tant national qu’international. Le petit livre paru début septembre aux éditions Delga, intitulé Requiem pour la French Theory1 , tente de poser des jalons pour répondre à cette question, sur le plan de la théorie, et de ses implications pour la pratique politique. Écrit sous la forme d’un entretien entre G. Rockhill, un professeur d’université américain, et A. Monville, auteur et éditeur français, l’ouvrage tente de façon remarquable de synthétiser les problèmes les plus brûlants de l’actualité théorico-politiques des deux côtés de l’Atlantique, jetant des ponts trop rares par les temps qui courent.

Car en effet, le réveil actuel est dur pour tout le monde, que ce soit pour la gauche, ou pour « l’Occident collectif2 ». Pour la première, la défaite est totale depuis les années 80, et la fin de l’URSS : elle a entamé un déclin et un recul de plus en plus inexorable, et ne parvient pas à comprendre pourquoi elle régresse partout, et se réduit de plus en plus à une série de groupes qui ne parlent qu’à eux-mêmes, et ignorent purement et simplement les masses. Quel résultat pour celle qui s’était crue triomphante dans les années 60 et 70, à l’époque des grands mouvements étudiants, et surtout du socialisme réel, et des luttes anti-coloniales victorieuses ! Pour le second, après avoir cru à « la société de consommation » (pour s’en réjouir ou pour le regretter), puis à la « Fin de l’Histoire » après la fin du « cauchemar communiste », et enfin après avoir joué à se faire peur avec un « Choc des civilisations » qui n’est jamais arrivé, le réveil est encore plus brutal. Le système impérialiste peine désormais à imposer sa volonté, que ce soit en Ukraine ou au Moyen-Orient, sans même parler de la Mer de Chine et la péninsule coréenne, et se trouve désormais, à l’image de son chef sur le départ, frappé de sénilité, et de graves difficultés à agir. Les deux-tiers du monde contournent ses décisions impuissantes dans la plus grande impunité, et celui-ci peine à montrer les dents3 : le meilleur exemple récent est probablement la victoire stratégique totale remportée par les Houthis en Mer Rouge – des insurgés d’un des pays les plus pauvres du monde peuvent menacer depuis un an un quart du commerce maritime mondial, et les puissances occidentales être dans l’incapacité de l’arrêter. Ne parlons même pas du sommet de Kazan, organisé par la Russie, qui a ridiculisé les défenseurs du bloc impérialiste4. Qui aurait pu imaginer une telle situation il y a seulement 20 ans ? La crise de structure du modèle capitaliste né dans l’après-guerre est donc devenue une crise existentielle tant pour les défenseurs de ce système, que pour ses opposants apparents (la gauche, qui est en réalité son meilleur allié).

Pour trouver les racines intellectuelles de cette crise, le livre des deux auteurs se propose de repartir d’une analyse de la French Theory, dont l’aveu de platitude et de mesquinerie du Stravoguine de Dostoïevski à la fin des Démons pourrait être la confession. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de trouver une racine absolue à tout ceci, une sorte de péché originel qui serait apparu dans un monde où tout allait bien (soit filant gentiment vers le communisme mondial, soit vivant confortablement dans le capitalisme débonnaire et plein de bonhommie des États-Unis des années 50). Il s’agit plutôt d’analyser un embranchement capital, un moment crucial, où la théorie a pris un chemin particulier, qu’elle aurait pu ne pas prendre, et qui a à la fois accompagné, unifié et amplifié, un ensemble de pratiques sociales et politiques qui lui préexistait. La théorie ne crée pas la pratique, mais elle n’est pas non plus un spectre passif : elle lui donne une forme et une consistance qu’elle avait pas avant elle. La French Theory fut ce moment crucial en France, au tournant des années 60 et 70, où un certain nombre de penseurs français se sont inscrits (ou ont prétendu s’inscrire) dans le sillage de Mai 68, afin de donner corps à ce qu’ils ont pensé être les intentions des étudiants et des manifestants : individualisme et hédonisme, relativisme et refus de la discipline et de l’autorité dans toutes les sphères de la société. Un programme gauchiste et anarchisant en apparence, le tout bien sûr vigoureusement anti-communiste et anti-soviétique. Les noms les plus connus sont devenus tellement fameux que pour un certain nombre, il n’est point besoin au lecteur d’avoir lu leurs ouvrages pour savoir ce qu’ils ont dit et pensé : Foucault, Deleuze, Derrida, Lévy-Strauss, Lacan, Baudrillard, Lyotard, Barthes, Bourdieu pour la première génération (nés en gros pour la plupart entre 1920 et 1930), et Badiou, Balibar et Rancière pour la seconde (nés plutôt dans l’immédiate avant-guerre), auxquels on peut parfois adjoindre de façon plus périphérique les « nouveaux philosophes » (surtout au début de leur carrière), plus cantonnés au débat français (Glucksmann père, BHL, Bruckner, Finkielkraut, ect). A la lecture de la liste, on voit donc que chacun de ces penseurs est très différent des autres et a sa spécificité, mais ce qu’il s’agit ici de penser, c’est, comme le dirait Hegel, l’identité de la différence. C’est d’ailleurs sous le signe d’une unité marketing, et en un sens conceptuel, que ces penseurs seront exportés aux États-Unis dans les années 80, sous le nom de French Theory. Outre leur origine française, un certain nombre de traits communs frapperont les intellectuels américains, et amèneront à les associer : une certaine radicalité politique et théorique apparente, mais toujours anti-communiste ; une pensée fortement influencée par le structuralisme français ; un certain relativisme épistémologique qui les fait souvent combattre de concert Hegel et Marx, tout en se positionnant sur l’échiquier du marketing politique « à gauche ». Le lecteur averti n’aura pas manqué de reconnaître ici tout l’arsenal conceptuel de ce que l’on peut nommer « l’anti-totalitarisme »5.

Passée aux États-Unis, cette théorie fut le fer de lance du désossage mondiale de la gauche, et l’achèvement de son ralliement au système otanien dans ses grandes lignes : telle est, en gros, la thèse du livre de G. Rockhill et A. Monville. Elle ne l’a certes pas causé (cette cause est à rechercher bien sûr dans les mutations de l’économie capitaliste à l’époque), mais elle l’a rendu possible, et l’a accompagné, en convertissant de larges pans de la jeunesse et des intellectuels à des idées en apparence radicales, mais anti-marxistes dans le fond.

Si la thèse semblera familière aux lecteurs de Clouscard, auquel elle doit bien entendu énormément, l’originalité et l’intérêt foncier du livre, qui justifient à eux seuls une recension, tient à deux points absolument capitaux que nous allons maintenant exposer.

Le premier de ces points est que ce livre est en quelque sorte le premier paru en français, et qui expose à un lecteur francophone, la convergence, et même l’identité, entre les aspects réactionnaires sur le plan théorique et ceux sur le plan pratique des pensées des auteurs de la French Theory. Expliquons-nous : jusqu’à présent, on avait tendance à séparer les deux, à les traiter comme deux choses indépendantes, soit par cécité idéologique, soit par manque de sources qui ne sont apparues qu’avec le temps. Ainsi, Clouscard avait bien vu que sur le plan théorique, ces penseurs qui se prétendaient de gauche avaient tous en réalité une pensée qui plongeaient ses racines dans la droite, c’est-à-dire dans les pensées irrationalistes, subjectivistes, relativistes, anti-marxistes et anti-hégéliennes6. Clouscard pensait que les pensées de ces auteurs, indépendamment de leurs intentions objectives, avaient des conséquences réactionnaires. Il était cependant loin de se douter, et d’avoir les preuves, que Herbert Marcuse était vraiment un agent de la CIA7, que la carrière de Pierre Bourdieu avait été lancée par le Congress for Cultural Freedom, un organisme financé par la CIA8, que l’EHESS a été construit puis agrandi avec l’argent de la fondation Rockfeller, puis de la fondation Ford9, et ainsi de suite. A l’inverse, un bon nombre d’ouvrages d’historiens (surtout publiés en anglais), on mit en évidence les liens financiers et organisationnels entre les penseurs « radicaux » de la French Theory et les organes de l’avant-garde du grand Capital, mais ils les ont traités comme une inconséquence incompréhensible, comme si de grands penseurs de gauche avaient pu s’allier, sans aucune raison théorique, avec leurs apparents grands ennemis. Pour la première fois, un livre fait le lien entre les deux, en montrant qu’il n’y a pas là d’inconséquence grossière de la part de ces théoriciens, mais au contraire une très grande cohérence : des théoriciens réactionnaires ont collaboré avec les organismes gouvernementaux les plus réactionnaires pour combattre le progrès humain, incarné par le communisme. La vérité est aussi simple que cela, et donne une ampleur jamais espérée aux thèses de Clouscard sur cette « idéologie du désir » bien « néo-fasciste » qu’est la French Theory : tel est le grand mérite du livre de le mettre parfaitement en évidence, références scientifiques en note (malheureusement souvent en anglais uniquement) pour les plus curieux. On comprend dans ces conditions pourquoi l’éditeur gauchiste La Fabrique a finalement annulé l’édition prévue en français d’un livre de G. Rockhill au titre prometteur : « les intellectuels et la CIA ». On allait tout de même pas mettre ces informations sur la place publique, et ainsi risquer de nuire à un petit business aussi juteux. Las, le site Amazon annonce la publication de l’ouvrage pour… 209910 (sic) ! Le petit livre de Delga a ainsi le mérite de mettre l’essentiel de ces informations dans les mains du public français, et ainsi de participer au démasquage de ces tartuffes. D’où son utilité publique, et le devoir de le diffuser le plus possible : pour au moins rabattre la morgue et l’arrogance de leurs disciples, qui se croient plus radicaux que tout le monde en singeant leurs maîtres serviles.

Le lecteur apprendra en outre que diverses fondations de philanthropes américains ont versé à Judith Butler et ses équipes des millions de dollars pour développer ses activités et ses laboratoires de recherche11 : et après, on s’étonne du succès de ces pensées ! Bien sûr, certains d’entre eux ont été de parfaits idiots utiles (même si Derrida et Foucault ont énormément œuvré en toute conscience contre la Tchécoslovaquie et la Pologne communistes12), et c’est un point important que met en évidence l’ouvrage : « la French Theory a été promue aux États-Unis par des propagandistes qui aveint perçu, beaucoup mieux sans doute que les prometteurs de ladite théorie, son potentiel réactionnaire13 ». Les agents directs de l’impérialisme sont toujours plus matérialistes et rationalistes que leurs forces d’appoint dans la petite-bourgeoisie idéaliste.

A ce sujet, le lecteur découvrira également que la plupart des penseurs de la French Theory de la première génération étaient avant Mai 68 de parfaits petits-bourgeois conformistes, pour certains plutôt de droite, parfaitement intégrés dans l’appareil d’État gaulliste14 : rien ne les prédestinait donc à être des théoriciens « radicaux », coqueluches de toute la jeunesse d’extrême-gauche des 50 prochaines années. On voit ici le point de passage chez ces penseurs d’un conformisme apolitique plutôt de droite, à un activisme gauchiste frénétique : l’unité du tout étant bien entendu assumé par l’anti-communisme. On notera qu’il n’en sera pas de même pour la seconde génération de la French Theory, plus tôt jeté dans le bain des mouvements gauchistes, en général plutôt maoïstes ou anarchisants (pensons à la star d’entre eux : l’omniprésent Badiou15).

C’est ainsi d’ailleurs que la French Theory permet de diagnostiquer une rupture majeure dans l’histoire du gauchisme : jusqu’à Mai 68, le gauchisme est principalement issu de groupes petit-bourgeois militants, petits, mais plus ou moins partie prenante du mouvement ouvrier – principalement l’anarchisme, le trotskisme, et le maoïsme jusqu’à un certain point. Il s’agit souvent certes de déviations anti-communistes, et toujours férocement critiques du socialisme réel, mais au moins, ils ont un lien minimal avec le mouvement ouvrier : c’est le gauchisme classique analysé par Lénine. Avec la French Theory, changement drastique de cap : la critique anti-communiste et anti-réformiste à gauche ne proviendra pas de déviations petite-bourgeoises du mouvement ouvrier, mais de portions de la petite-bourgeoisie totalement extérieures à lui. Cette petite-bourgeoisie est parfaitement conformiste, souvent apolitique, parfois de droite : tous sont des enfants d’une bourgeoisie classique, qui ont passé ensuite l’ENS et l’agrégation, s’intègrent à la société d’après-guerre et n’ont jamais remis en question leur milieu d’origine16. Rappelons qu’à l’époque de leur formation, dans l’immédiat après-guerre, le nombre de bacheliers annuels en France est à peine de 600017 : c’est donc un tout petit monde, auquel l’intégration demande une grande dose de conformisme. D’où la métamorphose d’un Foucault ou d’un Deleuze : le premier participait au plan européen de Fouchet pour réformer l’éducation, le second était un professeur d’université parfaitement discret ; après Mai 68, les deux sont devenus les agitateurs que l’on connaît. Deleuze se trouvera même l’anarchiste Guattari pour intégrer le milieu gauchiste, et s’y donner une légitimité. La French Theory a donc été l’acte de naissance d’un gauchisme 100 % extra-ouvrier, et déconnecté des luttes concrètes, et qui n’a pu s’y rattacher que de façon tardive et artificielle. Ce fait remarquable méritait d’être souligné, et constitue un mérite du livre de le mettre en évidence.

Enfin, si le livre s’appelle Requiem pour la French Theory, c’est que ce Requiem n’est pas tellement à l’optatif, mais plutôt à l’indicatif : il n’exprime pas seulement un souhait, mais analyse plutôt objectivement le recul de cette théorie, son remplacement par des produits de substitution incolores et sans saveur (intersectionalisme, « wokisme », identity politics…), qui en sont à la fois le prolongement, et en même temps la négation, basculant souvent dans l’anti-intellectualisme primaire, et l’indigence théorique total18. L’apport conceptuel original du livre tient ainsi dans le concept de « petite-bourgeoisie compradore nationale 19» : de la même façon que le colonialisme du XIXe siècle a du créer pour subsister une bourgeoisie nationale artificielle acquise à ses intérêts, « compradore », de la même façon, l’impérialisme américain a crée, à la fois chez lui, et dans tous les pays à demi-colonisés par lui, une petite-bourgeoisie intellectuelle qui joue le même rôle, qui a la même culture, les mêmes intérêts de classe, et n’a aucune conscience nationale propre20. Cette petite-bourgeoisie nationale compradore est la couche sociale qui est le support matériel de la French Theory, et à ce titre, elle est l’ennemi le plus immédiat du marxisme, car elle est l’adjuvant du grand Capital, et comme elle est au fond une couche intermédiaire, elle est celle qui peut le plus agir directement sur les couches populaires, pour les neutraliser idéologiquement.

Le deuxième point capital qui fait l’intérêt du livre, c’est bien entendu son rôle de premier jalon publié en France pour amorcer la traduction en anglais de Clouscard, et donc sa réception internationale. Une campagne a en effet été lancée début 2023 pour faire traduire Clouscard en anglais, afin de faire connaître sa pensée à l’internationale21. On sait l’importance d’une traduction en anglais pour toucher, non pas seulement un public anglo-saxon, mais chinois, indien, africain ou sud-américain. C’est dire l’importance de l’événement : Clouscard, penseur snobé par l’intelligentsia française de l’époque, a tout vu, ou presque, des grandes mutations du capitalisme contemporain. Il est le premier penseur mondial à avoir vu le rôle absolument décisif qu’allaient jouer les nouvelles couches moyennes dans les luttes des classes contemporaines, remettant tout en question, et balayant les catégories et clivages politiques traditionnels. Ce ne sont pas seulement les pays occidentaux qui sont ébranlés par ces mutations sociologiques : c’est la Chine, c’est l’Inde, c’est la Russie, l’Iran, les pays arabes et sud-américains, et demain les pays africains, qui subissent de plein fouet cette mutation, sans toujours comprendre exactement d’où elle vient, sa puissance et sa profondeur, sa dangerosité et comment lutter contre. Clouscard est malheureusement décédé il y a près de 15 ans, et ne pourra bien sûr pas répondre directement à toutes ces questions nouvelles qui ont surgies. Mais il doit pouvoir donner à tous les jeunes et moins jeunes intellectuels des pays du « Sud Global » les outils intellectuels et les catégories fondamentales pour penser leur situation présente, et surmonter les graves difficultés, qui eux aussi, les menacent : la dangerosité des couches moyennes, la tentation de « révolutions oranges » dont elles seraient la base matérielle, et surtout, la régression spiritualiste et idéaliste qui mènent à des dérives droitières parfaitement inutiles et contre-productives (anti-wokisme poutinien stérile, nostalgie du tsarisme en Russie ou fétichisation de la pensée « éternelle » de Confucius en Chine…). Dans ce moment crucial de la lutte des classes internationale, la meilleure chose que puisse faire la France, pays des Lumières et de la Révolution universelle, c’est d’offrir au monde la pensée d’un de ses plus grands philosophes contemporains qu’a été Michel Clouscard. Snobé par les intellectuels de son pays, Clouscard a su, par la justesse de ses analyses, et son travail humble et clair, séduire toute un pan de la jeunesse de France, bien loin des effets de modes et de manches médiatiques. Il n’y a aucun doute qu’il saura aider demain les intellectuels du monde entier, dans ce grand travail intellectuel collectif qui s’annonce, qu’est de refaire le communisme international, afin de sortir de l’impasse mortifère de l’Occident actuel, et de la politique hésitante et timorée de trop de pays du Sud Global.

Ce petit livre des éditions Delga a donc également la lourde tâche d’être le premier essai pour exposer à un public français l’importance de ce travail, afin que la réception internationale de Clouscard soit la plus efficace possible, et qu’elle ait enfin des répercussions dans notre beau pays, si malmené ces derniers temps. Que la naissance théorique de Clouscard à l’international soit également sa renaissance en France auprès du grand public, qu’elle entraîne le chant du cygne des nouvelles couches moyennes finissantes, et le début d’une nouvelle aube pour la lutte des classes dans notre pays, qui, plus que jamais, en a cruellement besoin.

1 https://editionsdelga.fr/produit/requiem-pour-la-french-theory/

2 Nulle considération géographique ou civilisationnel ici : il s’agit d’un syntagme pratique pour désigner le bloc constitué par le principal pays impérialiste, à savoir les États-Unis, et ses vassaux semi-colonisés, principalement les pays membres de l’OTAN et de l’OCDE.

3 Ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas encore incroyablement dangereux : chacun sait que la bête blessée et acculée est bien plus dangereuse que la bête en bonne santé et en sécurité, et si les pays occidentaux ont démantelé une partie de leurs forces conventionnelles pour des raisons budgétaires ces dernières années, leur arsenal nucléaire reste largement suffisant pour infliger des dégâts effroyables.

4 Pour lire un commentaire impérial pusillanime typique : https://www.lefigaro.fr/international/a-kazan-antonio-guterres-brise-l-isolement-de-poutine-sur-la-scene-internationale-20241023

5 Cf. : https://www.youtube.com/watch?v=_S57l_EgUFQ

https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=mYqwkb–hSo

6 Par exemple dans le lumineux Néo-fascisme et idéologie du désir. Le lecteur pourra constater au fil de l’ouvrage tout ce que doivent les penseurs de la French Theory a Nietzsche et Heidegger, deux penseurs qu’aucun historien sérieux, ni personne en Allemagne, ne pourrait pas considérer comme « très à droite ».

7 p. 109 et 112

8 p. 23

9 p. 23-24

10 https://www.amazon.fr/CIA-intellectuels-souterraine-Francfort-philosophes/dp/2358721727/ref=sr_1_3?dib=eyJ2IjoiMSJ9.Jpy6zh-hzxJbMwJODgpk21tFL8EGOrA-u_0iPQsJwEu2LjAnQ2VcxPcfazdaoraLBwp1lUYx0YvL0PCC0SaxXie6TSeBujfKFtQs3Nm9BbV3vmbXb3oa0PN-9XYe_QPk8KdDFgehOFD41T_elqrAjh_nbyUyPlZ3zIuLEIPx6iO4sVdXyTrPEsOsjoZ97K4NYzP2ybjTMKRxNeOGBTzOA6QB8h4ocAw6_X9SfywtS3U.Yv_QHq4_jqAh5HSe-jc_M4ciZzyZh7f-Yx-GN3P_6cM&dib_tag=se&qid=1730039801&refinements=p_27%3AGabriel+Rockhill&s=books&sr=1-3

11 p. 27

12 pp. 106-107

13 p. 33

14 p. 55-56. Llyotard est en réalité la seule exception, à être politisé à gauche avant mai 68.

15 Pour un commentaire de sa prétention à être « le philosophe français vivant le plus traduit, lu et commenté à travers le monde, voir : https://shs.cairn.info/revue-du-crieur-2015-2-page-38?lang=fr

16 Baudrillard étant d’ailleurs la seule vraie exception à ce schéma, ce qui lui donne une trajectoire plus erratique.

17 En 2024, pour indication, on est à 684 200, pour une population de classe d’age a peu près équivalente.

18 Foucault, Marx et Homère ont ainsi tendance à devenir de plus en plus des « vieux mâles blancs morts » indistincts.

19 p. 71

20 C’est ce qui fait par exemple que cette petite-bourgeoisie compradore peut être parfaitement chauvine aux Etats-Unis, pour défendre le système impérial qui la protège, et parfaitement cosmopolite et haineuse de la nation en Europe, par exemple en France : on voit ici qu’il n’y a là aucune contradiction, mais parfaite complémentarité.

21 https://editionsdelga.fr/campagne-pour-la-traduction-de-michel-clouscard-en-anglais-par-avec-dominique-pagani/

https://gavrochemedia.fr/entretien-dominique-pagani/t-l/

lundi 14 octobre 2024

La editorial Ruedo Ibérico en la guerra fría cultural

 FUENTE: https://conversacionsobrehistoria.info/2024/09/30/la-editorial-ruedo-iberico-en-la-guerra-fria-cultural/?utm_source=mailpoet&utm_medium=email&utm_source_platform=mailpoet#_ftnref26

Margarita Ibáñez Tarín
doctora en Historia Contemporánea

 

No se puede negar que el proyecto editorial de Ruedo Ibérico tuvo una importancia crucial en el apoyo y desarrollo del antifranquismo en los últimos lustros de la dictadura. Desde su fundación en 1961 en Paris, José Martínez Guerricabeitia y los otros socios fundadores: Elena Romo, Nicolás Sánchez Albornoz, Ramón Viladás y Vicente Girbau crearon un magnífico dispositivo de lucha contra el franquismo. Sus libros prohibidos por la censura y su revista Cuadernos de Ruedo Ibérico alimentaron la resistencia en el interior y las esperanzas del exilio en México, si bien con muchas interferencias y dificultades. Sin embargo, sobre ese ambicioso proyecto se ciernen en la actualidad algunas sombras. Ruedo Ibérico, como muchas otras editoriales y revistas que funcionaban en los años sesenta, no fue ajena a la acción del Congreso para la Libertad de la Cultura, el principal organismo pantalla a través del que la CIA creó una red de influencia cultural en Europa y en la mayor parte del mundo en esos años de la Guerra Fría.

José Martínez Guerricabeitia (1921-1986)

Los actores, Pepe Martínez y Julián Gorkin

La correspondencia entre José Martínez Guerricabeitia, director de Ruedo Ibérico, y Julián Gorkin, que se conserva en el Instituto Social de Amsterdam, pone en evidencia la existencia de una corriente activa de simpatía e influencia mutua a lo largo de más de una década, entre 1964 y 1977. Los dos compartían afinidades ideológicas de origen que los unían en el anticomunismo que siempre cultivaron. Pepe Martínez había sido anarquista, aguilucho de la FAI, en su juventud en Valencia durante la guerra civil y ese pedigrí siempre le acompañó. Sus recuerdos de la contienda eran metafóricamente triunfales, según su biógrafo Albert Forment. En los años sesenta le confesaba a una amiga italiana, Magali Sarfati: Tener quince años y estar en Valencia con granadas en el cinto y saber que uno es el dueño de la ciudad son cosas de las que uno no se cura.[1] Con el tiempo se convirtió en “un personaje molesto, histórica y personalmente hablando” —en palabras de su amigo Gérard Imbert Martí— “la mala conciencia encarnada, la mala leche personificada y, al mismo tiempo, una persona intelectualmente fascinante; muy ecléctica, en el mejor sentido de la palabra, por vocación, curiosidad, siempre atento a lo último aquí, ahí y de donde viniera, curioso como el buen humanista que era en el fondo, enciclopédico en su saber”.[2] Él y Julián Gorkin eran refugiados políticos de procedencia valenciana que vivían en París desde 1948. El segundo había sido dirigente del POUM durante la guerra y había estado antes exiliado en México. Mientras que Pepe Martínez, que era muy joven en 1939, no fue encarcelado al terminar la contienda —al contrario que su hermano y su padre, también anarquistas— pero sí estuvo interno en un centro reformatorio en Burjassot (Valencia) por sus antecedentes políticos.[3]

En realidad, Julián Gorkin era un pseudónimo de Julián Gómez García, un español que estaba al frente desde 1960 del Centro de Documentación y de Estudios en París, un organismo controlado por la CIA y dirigido por este histórico dirigente del POUM y del PCE, que había pasado ocho años exiliado en México. Gorkin era un activo antifranquista y al mismo tiempo un furibundo anticomunista a las órdenes de Washington, si bien nunca fue un agente en nómina de la CIA, en opinión de Andrés Ortí Buig, autor de una interesante tesis doctoral sobre el personaje. El anticomunismo de Gorkín primaba por encima de su antifranquismo y el propio régimen supo aprovecharse de ello.[4]

Durante su estancia en México, Gorkin estableció contacto con el Consulado de EEUU en fechas muy tempranas y desde 1940 hasta su salida del país azteca en 1948 estuvo colaborando en la denuncia de comunistas españoles (algunos de ellos, como el escritor Max Aub, no lo eran, pero fueron objeto de sus acusaciones; otros sí que lo eran, como Joan Comorera, del PSUC). A cambio, reiteradamente, solicitó un visado para viajar a EEUU que le fue denegado por sus antecedentes comunistas. En cualquier caso, no fue el único que colaboró con la Inteligencia americana en busca de un pasaje. Fueron muchos y entre ellos el pintor Diego Rivera, militante del PCM, que sí consiguió su objetivo de viajar a EEUU.[5] Gorkin no lo logró, pero se ganó la fama de trabajar para los intereses del imperialismo estadounidense y de ser trotskista.[6] En París, algunos años después, se convirtió en el organizador de la obra propagandística de la CIA para el mundo hispánico a través de la revista Cuadernos del Congreso por la Libertad de la Cultura», según Paul Preston.[7] Gorkin también era en ese momento un referente entre los exiliados españoles que vivían en París. Una especie de “conseguidor”, conocido por sus medios y contactos, al que recurrían muchos para pedirle trabajo y favores.[8]

Entre Julián Gorkin y José Martínez Guerricabeitia había una sinergia de intereses. Ambos valoraban el hecho de que la editorial Ruedo Ibérico pudiera funcionar como un buen ariete en la lucha antifranquista. Pepe Martínez aspiraba a controlar un mercado potencial de libros en España, al que tenía que acceder sorteando las trabas impuestas por la censura. Buscaba un perfil de lector crítico, ávido de conocimiento y sensible a la evolución política del país. Ese público lector se complementaba con el nicho de mercado que representaba el lector francés interesado por temáticas relacionadas con España.[9] Se lo explicaba muy claro a su amigo Francisco Carrasquer en una carta: el objetivo es publicar para el público hispánico libros españoles o extranjeros que nuestros editores no publican, y para el público extranjero, libros sobre España que sus editores no publican.[10] También a su amigo Gorkin le informaba en los mismos términos: la finalidad perseguida por  nuestra empresa es publicar en lengua española libros que la censura franquista prohíbe en España y hacerlos llegar a nuestros compatriotas.[11] Gorkin veía en Ruedo Ibérico la oportunidad de publicar determinados libros y de difundir a través de ellos su mensaje anticomunista y filoestadounidense entre la resistencia antifranquista del interior de España y sobre todo entre la juventud universitaria, que empezaba a protagonizar sonoras protestas.

Julián Gorkin (1901-1987). (Foto: Fundación Andreu Nin)

Las redes del Congreso por la Libertad de la Cultura (CLC) alcanzan a Ruedo Ibérico

Al igual que Max Aub, que no puede ser considerado sospechoso de simpatías anticomunistas, muchos intelectuales pensaron que los libros y la revista Cuadernos de Ruedo Ibérico cumplían una función de lucha activa contra el régimen de Franco y, ciertamente así era, pero cuando se analiza con detalle la correspondencia de José Martínez Guerricabeitia con Julian Gorkin en esos años, se aprecia que no existía una línea cien por cien independiente en la editorial y el historiador Manuel Tuñón de Lara no iba tan desencaminado cuando aconsejaba a su amigo Max Aub que no escribiera en los Cuadernos:

[…] Comprendo que estás en relaciones de autor-editor con [José] Martínez, pero si quieres un consejo de amigo que te quiere, es que evites publicar en esos «Cuadernos», por lo menos por ahora. Tú no tienes necesidad de ello y ellos la tienen de ti.[12]

Las redes de la actividad del Congreso por la Libertad de la Cultura (CLC), organismo pantalla de la CIA, tenemos indicios de que alcanzaban de forma subrepticia a la editorial Ruedo Ibérico, al igual que a otros cientos de revistas culturales y políticas en todo el mundo. Esa tela de araña se extendía desde Washington y configuraba un gigantesco mapa en la guerra fría cultural.[13] En los años sesenta el apoyo económico proveniente del CLC —que se nutría de fondos de los sindicatos y fundaciones privadas de EEUU— oxigenó muchas actividades del antifranquismo: congresos (incluido el Contubernio de Múnich de 1962), publicaciones y todo tipo de actos. El investigador que más ha profundizado en la conexión entre Gorkin, el CLC y el Congreso de Múnich es Jordi Amat en su tesis doctoral que después plasmó en su libro La primavera de Múnich. [14]

Se ha conocido, asimismo, que después de que el equipo de la editorial Ruedo Ibérico se decantara por los expulsados del PCE, Fernando Claudín y Jorge Semprún, el CLC le ayudó a asegurar una mayor difusión de sus libros a través del Comité d’Écriteurs et Écrivains.[15] Las guerras intestinas dentro del PCE a principios de los sesenta tuvieron un eco muy importante en las batallas internas que libraron los socios de Ruedo Ibérico, especialmente en los enfrentamientos entre Vicente Girbau y Pepe Martínez, y condujeron finalmente al segundo a la gerencia de Ruedo Ibérico. Algunos de los colaboradores más importantes de la editorial, como Ignacio Fernández de Castro y Francisco Farreras trabajaban para la oficina del Congreso para la Libertad y la Cultura, que dirigía el antiguo miembro del POUM Gorkin, y, al igual que uno de los fundadores de Ruedo Ibérico, el abogado Ramón Viladás, percibieron fondos del CLC para su mantenimiento en París en esos años. En una carta que envía Victoria Kent a Gorkin en 1958 le anunciaba que había podido enviar a Viladàs y Farreras la cantidad de 12.600 francos a través de la Spanish Refugee Aid de McDonald, una institución fundada por Nancy McDonald en 1953, que desde entonces fue la entidad que posibilitó el envío de los fondos que Gorkín solicitó para ayudar a los nuevos exiliados.[16] Muchos de ellos eran miembros de la Asociación Socialista Universitaria (ASU) y del Frente de Liberación Popular (FLP) y huían de la represión de las revueltas universitarias en España. La pluralidad ideológica de la que hacía gala la revista Cuadernos de Ruedo Ibérico se nutría especialmente de ex miembros del PCE, militantes del FLP, trotskistas y libertarios, pero no incluía a comunistas.[17]

Ejemplares de la revista Cuadernos de Ruedo Ibérico en la exposición ‘Ruedo ibérico. 
Un exilio intelectual en tiempos del franquismo’, en la Sala Alfons Roig del MuVIM.

En una carta de 8 de enero de 1966, Julián Gorkin le escribió a José Martínez Guerricabeitia para decirle que había leído con mucho interés los tres primeros números de Cuadernos de Ruedo Ibérico y, aunque no estaba de acuerdo con todos los textos publicados, creía que Cuadernos de Ruedo Ibérico y Mañana,[18] la revista mensual editada en español por el Centro de Documentación y de Estudios de París, impulsada y financiada por el CLC, podían ser dos tribunas complementarias con la misma finalidad de oposición antifranquista.[19] José Martínez le contestó dando muestras de manifiesta identificación con el ideario del CLC:

Querido amigo: he leído con evidente satisfacción tu carta del 8 de enero. El programa que expones al final de la misma es el nuestro y en el campo que nos asignas tú con tu buen sentido. No sé si seremos capaces de desarrollarlo, pero personalmente me esfuerzo y me esforzaré en que así sea. Nos hacen falta nuevas informaciones, nuevas ideas, pero también nuevos hábitos. Y esto último no es lo de menor importancia. En este contexto créeme que tu carta me sirve de aliento.[20]

Las relaciones entre Julian Gorkin y José Martínez Guerricabeitia están plasmadas en la correspondencia que se conserva en el archivo del editor en el Instituto Social de Amsterdam, como ya hemos dicho, pero también en el interesante libro de Gloria Glondys sobre la guerra fría cultural se da cuenta de la actividad de Ruedo Ibérico en ese contexto. En una carta de Julián Gorkin a Joaquín Maurín, datada el 6 de julio de 1965, Gorkin afirmaba:

Te diré que después de haberme mantenido alejado de Ruedo Ibérico, porque lo mediatizaban comunistas y comunizantes, al entrar en crisis sería el PCE y decantarse los que rodean a Ruedo Ibérico por los escisionistas, entablé relación con ellos e incluso les presté el ejemplar español de tu libro […].[21]

Las afinidades anarquistas y del POUM que unían a José Martínez y Julián Gorkin afloran con frecuencia en las cartas. Hablaban de la publicación de determinados libros, como Revolución y Contrarrevolución en España (1966) de Joaquín Maurín o Los problemas de la revolución española de Andrés Nin (1971) y Gorkin le insistía sobre la traducción y publicación de otros, como Spanien de Hans Joaquim Sell, un antiguo soldado de la Wehrmacht alemana, que entre 1960 a 1968 fue corresponsal extranjero en España hasta que el gobierno de Franco le revocó el permiso de trabajo y que en 1965 era miembro del PEN Club Internacional que dirigía Julián Gorkin.  La mano del excomunista también podría estar detrás de la edición de los libros del miembro del Opus Dei Rafael Calvo Serer en Ruedo Ibérico por las múltiples alusiones que encontramos.[22]

Catálogo de la colección España Contemporánea 
e índice del número 1 de Cuadernos de Ruedo Ibérico

En el caso de las editoriales ese era el mecanismo que utilizaba el CLC para influir en la línea editorial. Primero recomendaba los libros que podían ser publicados y a continuación compraba centenares de copias y apoyaba sus lanzamientos en periódicos y revistas, mediante escritores y periodistas que colaboraban con el CLC.[23] Según se dice en la correspondencia, el Centro de Documentación y de Estudio de París había comprado 60 ejemplares del libro de Herbert R. Southworth, El mito de la cruzada de Franco.[24] Un libro muy alabado por Tuñón de Lara y cuyo autor norteamericano curiosamente nada tenía que ver con el CLC. Para Paul Preston “la importancia de Southworth radica en que fue un luchador cultural que se esforzó por combatir no sólo las políticas culturales represivas del régimen franquista, sino también las actividades, a menudo paralelas, del CLC”.[25] No utiliza Preston términos tan elogiosos cuando se refiere al escritor Burnett Bolloten, íntimo amigo de Julián Gorkin y muy influido por él. Dice de él que —al igual que Georges Orwell— adoptó en sus obras una línea de guerra fría, es decir, que presentaba como cuestión central de la guerra española el papel de los comunistas españoles y de sus patrocinadores rusos en la represión de los anarquistas y del POUM, semitrotskista. Solo Southworth combatió activamente esa idea.[26] Esa era la línea de pensamiento que apoyaba el CLC y que Gorkin defendía. En la correspondencia, José Martínez le comentaba al respecto del libro La Révolution espagnole de Burnett Bolloten, publicado por Ruedo Ibérico en 1977, que le había dado mucho trabajo, pero era un buen libro:

Le puedes decir a Bolloten que mande lo que quiera introducir en su libro, tras la lectura del tuyo [El proceso de Moscú en Barcelona]. El libro de Bolloten está ya compuesto. Ya él ha corregido las primeras pruebas. Me ha dado mucha guerra el tal libro. La traducción y su corrección por el autor ha llevado más de dos años. En realidad, hubo que traducirlo dos veces. Con otro autor así, cerramos la tienda. Claro, el libro es bueno. Pero no me ha cedido, por motivos que no comparto, la edición española, la única rentable.[27]

José Martínez, acuciado por las deudas, se mostraba siempre muy dado a quejarse de sus problemas económicos y a solicitar ayudas. En una carta del 5 de mayo de 1964 le pedía a Gorkin que le facilitara la difusión de las obras publicadas por Ruedo Ibérico —que muchas veces tenían que lidiar con la censura franquista, el veto en Francia y la falta de resonancia en determinados foros antifranquistas— y un fichero con direcciones de personas y centros susceptibles de interesarse por nuestros libros.[28] Gorkin le facilitó las direcciones de algunos de los colaboradores del CLC, como Victoria Kent, Eugenio F. Granell y Joaquín Maurín. Los tres vivían en Nueva York y tenían medios para hacer publicidad de Ruedo Ibérico y de sus premios. Victoria Kent a través de su revista Ibérica, Granell en España Libre y Maurín era el que mejor podía hacer difusión porque tenía una agencia de prensa con 32 periódicos de lengua española en los EE.UU. y en Latinoamérica.[29]

Julián Gorkin era en ese momento, como ya hemos dicho, una especie de “conseguidor” al que recurrían muchos españoles refugiados para pedirle trabajo y favores.[30] A José Martínez le prestaba una ayuda interesada y estaba muy al tanto de las batallas que se libraban en el seno de la editorial.  En una carta dirigida a Maurín le decía «Parece que han salido de los líos que tenían, que disponen ya de medios […]». [31] Buena parte de las crisis periódicas por las que atravesaba Ruedo Ibérico estaban causadas por la propia ambigüedad ideológica del proyecto. En opinión de la historiadora Aranzazu Sarriá Buil: Era difícil diferenciar si se trataba de un grupo político constituido bajo forma de empresa comercial o era una empresa comercial que asumía las tareas de un grupo político”.[32]

A mediados de los años sesenta los rumores sobre la financiación del CLC por el Gobierno norteamericano que circulaban en los ambientes intelectuales y políticos de Europa y América eran un clamor. Desde 1955 Indalecio Prieto venía denunciando las conexiones entre la revista Cuadernos del Congreso por la Libertad de la Cultura y la CIA y manteniendo agrias polémicas con Julian Gorkin sobre el tema.[33] En 1966 aparecieron cinco artículos en el New York Times que denunciaban la vinculación entre el CLC y la CIA y estalló el escándalo de la financiación, que no dejó indemne a Gorkin. Significó el final de su etapa más gloriosa. Sin los fondos y el respaldo de la CIA el viejo excomunista tuvo que reinventarse para ganarse la vida. Y no tardó en hacerlo. En 1969 fue nombrado presidente del Pen Club Internacional de escritores. Era el último favor que le hicieron sus amigos estadounidenses. Una forma de pagar su lealtad al CLC y agradecerle los servicios prestados.[34] El PEN Club Internacional, como constató Stonor Saunders en su libro La CIA y la guerra fría cultural, fue otra de las instituciones intervenidas por la Inteligencia estadounidense.

Viñeta del cómic ‘La saga del Príncipe Bormanus y de la princesa creuteuboba 
o el carismático Francoráculo’, de GES, publicado por Cuadernos de Ruedo Ibérico en 1972.

Coda final

Los avatares en la vida de Gorkin no interrumpieron la relación de amistad y colaboración profesional, que continuó siendo buena hasta el final entre los dos. En la última carta de marzo de 1977, Pepe Martínez le escribe a Gorkin diciéndole que ya ha pedido el pasaporte y piensa volver a España para abrir Ruedo Ibérico en Barcelona, aunque, a decir verdad, según le cuenta: no tengo ningún deseo de ir a nuestra tierra, ni la grande, ni la pequeña, pero sí la voluntad de hacerlo en cuanto tenga el pasaporte”.[35] En palabras de su amigo Luciano Rincón: En realidad, nunca volvió del exilio, aunque viviera en Madrid. Cuando murió [accidental y prematuramente por una explosión de gas en su domicilio] algunos quizá respiraron aliviados: era un testigo incómodo. A otros, su muerte nos hizo daño”.[36] Durante su estancia en España se mostró exageradamente crítico con la forma en que se llevó a cabo la Transición democrática, que para él estuvo amañada. “No es cierto que encajara mal su inserción en esta democracia. Lo que encajaba mal era su construcción sietemesina, los desgarros y desesperanzas que padecía la sociedad civil estupefacta por el espectáculo de avidez, cinismo y depredación de su clase política”, según Alberto Hernando.[37]

Julián Gorkin, por su parte, en la última etapa de su vida continuó con su evolución ideológica y se afilió al PSOE. Además, según el historiador Andrés Ortí Buig, explotó a fondo su pasado y ofreció su testimonio sobre algunos de los pasajes más importantes de su vida. Participó en documentales, programas de televisión y actos de homenaje en memoria de sus antiguos compañeros del POUM. Fantaseó e inventó a conveniencia para reforzar su papel en la historia en lo que quedó como una prueba más de la vanidad que le acompañó hasta su fallecimiento a los 86 años en París”.[38]

Analizar el pasado desde el presente nunca es fácil. “El pasado es un país extranjero y juzgar el pasado con los criterios del presente es un anacronismo y es el triunfo del provincianismo”, nos dice Carlo Ginzburg.[39] En este artículo no hemos pretendido restar importancia histórica a la empresa de José Martínez Guerricabeitia, solo hemos querido situarla en el contexto de guerra fría cultural en el que nació y tuvo su desarrollo. Ruedo Ibérico fue una más de la pléyade de editoriales y revistas que en los años sesenta cayeron en las redes del Congreso para la Libertad de la Cultura, el principal organismo pantalla creado por la Inteligencia norteamericana para extender su influencia cultural en Europa y en la mayor parte del mundo en esos años de la Guerra Fría, pero eso no quita para que cumpliera un papel determinante en apoyo del antifranquismo.

Stand de la editorial Ruedo Ibérico en la feria de Frankfurt del año 1973 
(foto: Blogs Canal Sur)

Notas

[1] FORMENT, Albert, José Martínez: la epopeya de Ruedo Ibérico, Barcelona, Anagrama, 2000, p. 74.

[2] IMBERT MARTÍ, Gérard, “José Martínez. El deber de la memoria”, en HERNANDO, Alberto, Ruedo Ibérico y José Martínez: la imposibilidad feroz de lo posible, Logroño, Editorial Pepitas de Calabaza, 2017, pp. 15-16.

[3] FORMENT, Albert, José Martínez: la epopeya de Ruedo Ibérico, Barcelona, Anagrama, 2.000, p. 86.

[4] ORTÍ BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto, Tesis doctoral, Universidad Rey D. ORTÍ Jaime (UJI), Castellón de la Plana, 2020, p. 305 y 314.

[5] ORTÍ BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto…, pp. 151-157.

[6] Ibid., p. 162.

[7] PRESTON, Paul, “Guerra Fría e historiadores anglosajones”, Revista de Estudios Globales. Análisis Histórico y Cambio Social, 2/2023, N.º 4, p. 199.

[8] BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto…, p. 320.

[9] SARRÍA BUIL, Aránzazu, “Oponerse al franquismo editando en París: Ruedo Ibérico y les Éditions Maspero”, Laberintos. Revista de estudios sobre los exilios españoles, València, 2020, p. 318.

[10] IIHS, Amsterdam, Carta de José Martínez a Francisco Carrasquer, París, 15 de enero de 1961, en SARRÍA BUIL, Aránzazu, “Oponerse al franquismo editando en París: Ruedo Ibérico y les Éditions Maspero”, Laberintos. Revista de estudios sobre los exilios españoles, València, 2020, p. 318.

[11] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez, 5 de mayo de 1964.

[12] Archivo Max Aub (en adelante AMA), Correspondencia Max Aub y Manuel Tuñón de Lara, caja 14, N.º 47, carta de 10 de agosto de 1965.

[13] JANNELLO, Karina, “La guerra fría cultural en sus revistas. Programa para una cartografía”, Universum, vol. 36, n.º 1, 2021, pp. 131-151.

[14] AMAT, Jordi, La primavera de Múnich, Tusquets, Barcelona, 2016. Véase también AMAT, Jordi, “Europeísmo, Congreso por la Libertad de la Cultura y Oposición antifranquista (1953-1966), Historia y Política, n.º 21, Madrid, 2009, pp. 55-72.

[15] GLONDYS, Olga, La guerra fría cultural y el exilio republicano español: Cuadernos del congreso por la libertad de la cultura (1953-1965), Madrid, Editorial CSIC Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 2012, p. 299.

[16] ORTÍ BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto…, p. 280.

[17] HERNANDO, Alberto, Ruedo Ibérico y José Martínez: La imposibilidad de lo imposible, Logroño, Editorial Pepitas de calabaza, 2017, p. 33.

[18] La revista Mañana, dirigida por Dionisio Ridruejo desde España, pero publicada en París, tuvo una vida efímera de enero de 1965 hasta octubre de 1966. Desapareció de manera abrupta con el escándalo internacional que probó que el CLC estaba financiado por la CIA. ORTÍ BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto…, pp. 314-315.

[19] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Carta de Julián Gorkin a José Martínez, 8 de enero de 1966.

[20] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez, 18 de enero de 1966.

Atentado a la librería en octubre de 1975 
Foto: A. FORMENT, José Martínez: la epopeya de Ruedo ibérico.)

[21] GLONDYS, Olga, La guerra fría cultural y el exilio republicano español…, p. 299.

[22] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez, 5 de abril y 28 de abril de 1972.

[23] GLONDYS, Olga, La guerra fría cultural y el exilio republicano español…, p. 299.

[24] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez,

[25] PRESTON, Paul, “Guerra Fría e historiadores anglosajones”, Revista de Estudios Globales. Análisis Histórico y Cambio Social, 2/2023, N.º 4, p. 199.

[26] Ibid., p. 207.

[27] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez, 2 de marzo de 1977. El subrayado está en la carta original.

[28] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez, 5 de mayo de 1964.

[29] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez, 8 de mayo 1973.

[30] ORTÍ BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto, Tesis doctoral, Universidad Rey D. ORTÍ Jaime (UJI), Castellón de la Plana, 2020, p. 320.

[31] GLONDYS, Gloria, La Guerra Fría cultural y el exilio republicano español...p. 299.

[32] HERNANDO, Alberto, Ruedo Ibérico y José Martínez…, p. 33.

[33] GLONDYS, Gloria, La Guerra Fría cultural y el exilio republicano español...pp. 281-282.

[34] BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto…, p. 322.

[35] IISH Amsterdam, José Martínez Guerricabeitia Papers – ARCH00859, Correspondencia Julián Gorkin-José Martínez, 2 de marzo de 1977.

[36] RINCÓN, Luciano, “Ruedo Ibérico”, El País, 11 de marzo de 1989.

[37] HERNANDO, Alberto, Ruedo Ibérico y José Martínez…, p. 123.

[38] ORTÍ BUIG, Andrés, Julián Gorkin (1901-1987). Un viaje a lo opuesto…, p. 347.

[39] TAPIA, Francisco, Entrevista a Carlo Ginzburg, “Juzgar el pasado con los criterios del presente es el triunfo del provincianismo”, Revista Santiago. Ideas, Crítica y Debate, 24 de septiembre de 2021.

Fuente: Conversación sobre la historia

Portada: Ilustración de Antonio Saura para la cubierta de España hoy (presentación y montaje de I. Fernández de Castro y J. Martínez), París: Ruedo Ibérico, 1963. Fondos del Centro de Documentación del Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía