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lundi 19 janvier 2026

Globalisation et privatisation de la guerre, l’évolution de la stratégie de défense américaine

SOURCE: https://www.institutschiller.org/Globalisation-et-privatisation-de-la-guerre-l-evolution-de-la-strategie-de

par Christophe Lavernhe

Cet article rend compte, entre autres, du travail de Nel Bonilla, doctorante, sur le thème de « l’Ouest et le reste » (West and the rest) [1]. Nel Bonilla est partie d’une lecture attentive de la littérature publiée par les organismes de pouvoir liés de près ou de loin à l’Alliance atlantique et à son moteur anglo-américain [2].
Ci-dessous, une courte vidéo mentionnée par Nel Bonilla dans son article. Elle a été réalisée par le Commandement allié transformation de l’OTAN sous les auspices de la division dite Clairvoyance stratégique dirigée par Florence Gaub.


De par sa nature intrinsèquement destructrice (par le pillage et la spéculation financière), le système politico-économique occidental n’est plus capable de surmonter les crises qu’il génère. Refusant à prendre les mesures de fond qui nous permettraient d’en sortir par le haut, nos « élites » paniquent. Dans le paradigme de compétition dont elles n’arrivent pas à s’extraire (je ne peux gagner que si tu perds), les fenêtres d’opportunité qui s’offrent encore à elles pour tenter de combler l’écart avec les pays des BRICS+++ sont en train de se refermer et l’avance de ces derniers devient irratrapable.

A cet égard, les Etats-Unis et l’Europe voient la Chine, en pleine effervescence créative, comme le défi ultime. Pour se prémunir d’une telle concurrence,

« les élites occidentales (…) ont choisi de militariser la concurrence elle-même, traitant le développement économique, les avancées technologiques et la coopération diplomatique des puissance non occidentales comme des problèmes militaires requérant des solutions militaires »

.

Sûr du soutien de l’Etat profond américain dont sa société est une pièce maitresse, Peter Thiel, patron avec Alex Karp de la firme Palentir (spécialiste du logiciel d’analyse de données à grande échelle) affirme ainsi que « la concurrence c’est fait pour les losers (les perdants) » [3]. Les patrons de la Tech américaine travaillent le gouvernement fédéral pour qu’ils les aident à imposer, par la force s’il le faut, un monopole mondial dans leur spécialité.

Cela dit, avec ou sans Palentir, la plupart des conflits actuellement en cours de par le monde sont le résultat d’une volonté de domination occidentale qui n’arrive plus à s’affirmer. L’Alliance atlantique, dominée par des pays va-t-en-guerre, désire pareillement passer en force sans en être capable. Les « losers » ne sont donc pas ceux qu’on croit. Et le fait qu’ils s’accrochent les rend terriblement dangereux.

On le constate à travers la volonté irréaliste et suicidaire de la part des Européens de doubler la mise face aux forces russes mais aussi celle des néo-conservateurs américains d’étendre l’Otan en Asie. Les deux nous mènent - à plus ou moins brève échéance - vers une guerre de haute intensité à partir de l’un de ces théâtres. C’est du moins ce que nous promettent les autorités civiles et militaires de notre pays, mais aussi celles du Royaume Uni, de l’Allemagne et de l’Otan pour ne citer qu’elles. La conflictualité « se déploie désormais dans tous les domaines et en amont du conflit ouvert » constatait déjà en 2017 la Revue Stratégique de défense et de sécurité nationale [4]. Une conflictualité à même de contrecarrer la pacification des relations internationales voulue par la majorité du Sud Planétaire.

Dans ce contexte et faute de pouvoir produire suffisamment d’armes, de munitions, de soutiens logistique pour neutraliser l’adversaire en cas de conflit de haute intensité, les Etats-Unis ont concocté une nouvelle doctrine qui consiste d’abord à se donner du temps.

Gagner du temps

A une domination qui ne peut plus se justifier par la prospérité, l’innovation ou le consentement, les capitales de l’Alliance atlantique opposent une coercition diffuse, jusqu’à avoir rattrapé leur retard (c’est du moins le but affiché).

Pour cela, il faut changer les caractéristiques de la guerre pensent-elles. « D’épisodique et régionale » la guerre doit devenir « trans-régionale et globale ». On y abandonne le principe « d’interventions ponctuelles et limitées » en faveur « d’un engagement simultané dans tous les domaines » [5] :

« Le système westphalien de conflits délimités entre états nations souverains fait place à un engagement permanent et partout (…) Les théâtres de guerre séparés deviennent, dans ce système « post-westphalien », les nœuds interconnectés d’un réseau de chantage planétaire ».

Parce qu’elles offrent la possibilité de maintenir des foyers de déstabilisation, les plaies héritées du passé sont maintenues ouvertes ou peuvent être réveillées n’importe quand au gré de déclarations hostiles, d’exercices militaires surprise ou d’incidents mis en scène. Concrètement on évite la résolution des conflits ainsi que l’illustre l’exemple tragique de ce qu’il se passe en Palestine ou en Ukraine. Mais aussi autour de Taiwan, au Vénézuela, dans de nombreux pays africains etc.

Outre que cela consolide le lobby militaro-industriel occidental, la multiplication d’accrochages de basse intensité est censée épuiser l’adversaire non-occidental. La mobilisation vers la guerre permet également d’occulter le déclin de nos économies civiles, tout en préparant les conflits de haute intensité.

Mais chaque jour qui passe met ce scénario à mal. Ne serait-ce que parce qu’il active de multiples solidarités entre pays partageant le sentiment d’être menacés par cette doctrine de guerre tous azimuts.

Guerre tous azimuts

Selon la National Defense Strategy de 2018, le problème pour les Etats-Unis est désormais principalement de répondre aux menaces de ce qu’elle appelle les « puissances révisionnistes » (sous entendu toutes celles qui rejettent la suprématie occidentales), principalement la Russie et la Chine (et aussi la Corée du Nord et l’Iran). C’est sur le plan de la protection aérienne que les Etats-Unis ont le plus perdu. Leurs routes d’approvisionnement traditionnelles sont devenues vulnérables, et les bases statiques (800 bases américaines autour du globe) peuvent devenir des pièges mortels face aux dangers venus du ciel.

Les « trous » existants dans le « dôme de fer » israélien, constatés lors du dernier conflit avec l’Iran en juin 2025 en sont un exemple. Rappelons que le dôme de fer a été développé conjointement par Israël et l’armée américaine, pour défendre le territoire israélien, mais aussi comme terrain d’expérimentation mettant en oeuvre l’IA et les dernières technologies. Pour riposter, l’Iran a utilisé de puissants missiles balistiques qui sont venus saturer la défense du dôme de fer, provoquant des dégâts largement occultés par le narratif officiel israélien. Précisons que Téhéran disposerait d’un arsenal de 2 000 missiles balistiques.

Plus généralement, la vulnérabilité occidentale est liée à la « prolifération » des systèmes de défense anti-aérienne multi-couches, des tirs de précision dans la profondeur, des systèmes de guerre électronique et des moyens cyber offensifs et défensifs. Un nombre croissant de pays à qui les Etats-Unis ont affublé l’étiquette « adversaire » ou « ennemi » sont désormais en mesure de « contester » la liberté d’action dont les forces américaines ont pu bénéficier, remettant en cause l’aptitude à la manœuvre interarmées qui conditionne la domination américaine.

C’est dans cette atmosphère de contestation générale du primat américain que l’Army ne veut (ou plutôt ne peut) pas rester focalisée sur la conduite des « batailles ». Elle se prépare plutôt à mener toutes formes d’opérations dans le cadre d’une « compétition stratégique » de nature globale visant à mettre au pas le bloc révisionniste, où qu’il soit et quand il le faut. La persistance des foyers de tension soigneusement entretenus vise à dérouter l’adversaire, le faire douter dans un contexte d’éternels recommencements.

L’ambiguïté stratégique

Cette doctrine porte un nom : l’ambiguïté stratégique. Elle brouille les intentions de sorte que les adversaires doivent se préparer à tous les scénarios et défendre tous les fronts, tout le temps. L’effet de surprise lié à l’imprévisibilité peut aussi donner à des moyens limités un effet multiplicateur sur le terrain. La fait d’alléguer en flux continu de l’existence de menaces diverses contribue aussi à alimenter la psychose dans le public, ce qui le prépare à la guerre. En Europe, chaque jour qui passe égrène sont lot d’évènements allégués et montés en épingle, destinés à accroitre l’inquiétude : déraillement de train suspects en Pologne (sur les lignes ravitaillant l’Ukraine), incendies d’entrepôts logistiques au Royaume Uni et en Allemagne, coupure inexpliquées de câble sous-marins en Baltique, brouillages GPS affectant l’aviation civile etc.

Si l’ambiguïté stratégique relève plus du discours diplomatique ou de la communication d’informations vers le grand public (conditionnements, propagande), l’incertitude opérationnelle intervient avant et durant l’intervention armée.

Les Opérations multi-domaines (OMD)

Ce que les stratèges américains ont nommé Opérations Multi-Domaines (Multi Domain Operations, MDO) permet de prolonger l’incertitude sur le terrain, avant et durant l’intervention armée.

Le document rédigé en 2018 sur la stratégie nationale de défense le résume ainsi :

« Soyez (...) opérationnellement imprévisible... notre déploiement dynamique des forces, notre posture militaire et nos opérations doivent introduire un élément d’imprévisibilité pour les décideurs adverses... manœuvrez vos concurrents dans des positions défavorables, contrecarrez leurs efforts, éliminez leurs options tout en développant les vôtres ».

La Rand corporation affirme au même moment que « l’imprévisibilité opérationnelle, c’est rendre l’adversaire incertain sur la façon dont les Etats-Unis vont combattre ». La meilleure façon de faire précise la Rand est de mettre au point et d’expérimenter plusieurs méthodes d’action qui demanderont chacune une réplique adaptée, différente de toutes les autres, de la part de l’ennemi.

Des attaques multiples, menées en collaboration étroite entre les domaines terrestre, maritime, spatial, aérien, cybernétique et électromagnétique visent à coordonner les effets et provoquer des dilemmes chez l’adversaire. On y intègre aussi celui de l’information, l’espace extra-atmosphérique… et le cerveau humain qui, pour les stratèges de l’Otan, est devenu le nouveau domaine opérationnel. La Russie est par exemple accusée de mener une guerre permanente contre les esprits européens, pour briser la volonté de résistance.

Ces attaques impliquent aussi le recours à différents types d’acteurs, sortes de mercenaires (voire de groupes terroristes) il est question de forces « de substitution » ou auxiliaires locaux (aussi appelés proxys). Ces modalités d’opération entrent dans le cadre de stratégies dites « hybrides » ou de « zones grises ». Les limites traditionnelles de la notion de conflit s’estompent, instaurant une lutte d’influence dont les enjeux sont les « alliés et partenaires » (pays de l’Otan, de l’AUKUS [6]...) ainsi que « les Etats vulnérables de la ligne de partage » (Ukraine, Turquie, Inde...).

La France s’inscrit en plein dans ces « nouveaux modes de conflictualité », notre Président de la République reprend à son compte l’ambiguïté stratégique : « la frontière entre compétition et confrontation, qui nous permettait de distinguer le temps de paix du temps de crise ou de la guerre, est aujourd’hui profondément diluée (…) Elle laisse place à de multiples zones grises où, sous couvert d’asymétrie ou d’hybridité, se déploient des actions d’influence, de nuisance, voire d’intimidation, qui pourraient dégénérer » (extrait de son discours sur la stratégie de défense et de dissuasion le 7 février 2020).

Mais entre ce qui est visé et la réalité, l’écart est encore manifeste. Les OMD supposent acquises de nombreuses conditions qui ne sont que très rarement réunies. Les communications doivent notamment éviter les brouillages et rester fluides entre les différents domaines. En Ukraine par exemple, on peut observer que la guerre électronique menée par la Russie perturbe avec succès les réseaux ISR (Intelligence, surveillance, reconnaissance) locaux tout en brouillant le GPS, en dégradant les drones et en interférant avec les tirs guidés de précision.`

La guerre mosaïque

La guerre de demain telle qu’elle est pensée au Pentagone sera aussi faite par des unités de taille réduite (composant une mosaïque), assemblées en vue de combattre de manière fluide et décentralisée, sans structure préalablement définie. Les éléments individuels d’une mosaïque – des petits drones par exemple - sont vulnérables, mais ensemble, ils représentent un réel danger. Même si un adversaire parvient à neutraliser plusieurs pièces de la mosaïque, l’ensemble peut réagir instantanément selon les besoins pour obtenir l’effet global souhaité.

Dans le cadre des Opérations Multi-Domaines que l’on vient de décrire, les responsables de la DARPA américaine (Defense Advanced Research Projects Agency) mettent en avant ce concept de guerre mosaïque pour qualifier les nouvelles configurations rendues possibles par les progrès dans la communication entre machines :

« petits fragments en grand nombre, interopérables, faibles et fragiles pris isolément, les drones peuvent être agencés dans un contexte spécifique pour tuer. Un même drone peut être une fois un capteur, une autre fois une munition vagabonde, un leurre, ou un brouilleur. Chaque drone est autonome. Il a été doté de données communes à tous les autres drones et peut s’intégrer très rapidement à une configuration locale de force. Le commandement humain fournit les grandes lignes de l’intention ; les algorithmes assemblent des forces opérationnelles à partir de tout ce qui se trouve à proximité et en réseau. L’orchestration est instantanée et, idéalement, intraçable ».

Contrairement aux systèmes monolithiques et aux architectures rigides actuels, dont le développement prend des décennies au point où certains systèmes militaires deviennent obsolètes avant même d’être livrés, de tels systèmes sont moins coûteux et moins complexes fait valoir l’État Major. La guerre mosaïque utilise aussi l’interopérabilité entre machines et IA pour mettre en réseau des systèmes en partie habités (par l’homme) et en partie non habités :

« La guerre mosaïque nous est présentée comme l’archétype de la résilience : un force distribuée qui ne peut être décapitée, qui survit en se dispersant plus vite qu’elle ne peut être à son tour frappée. »

Il existe une hypothèse sous-jacente à cette guerre apparemment « joyeuse » que veulent mener les occidentaux au XXIeme siècle, c’est que nos adversaires, contrairement à nous, sont fragiles, centralisés et incapables de se recomposer de manière adaptative. Ici perce à nouveau « la vision civilisationnelle de supériorité qui sous-tend la vision stratégique globale du monde. ». Une vision qui amène de nombreux stratèges occidentaux à sous-estimer la capacité des nations apparemment moins avancées à surpasser leurs manœuvres.

Le réseau

A l’échelle globale, la guerre mosaïque repose sur un réseau unifié, véritable architecture planétaire. Sur le papier, il permet par exemple à « un capteur situé en Afrique de déclencher une frappe dans le Pacifique, tandis que l’analyse est effectuée en Allemagne et au Colorado. »

Sorte de meta-réseau, le cyberespace inclut l’informatique, Internet, les réseaux subsidiaires, les technologies numériques, en particulier lorsqu’il s’agit de contrôle, de communication ou de sécurité. Pas de drapeau, pas de bases dans le cyberespace. Ce qui demeure c’est le maillage de l’espace, avec la possibilité d’y fonctionner d’une façon décentralisée. Au sein de ce réseau qui stipule avant tout l’interopérabilité, la puissance coercitive circule.

Mais attention, celui qui accepte d’en être membre accepte la loi en vigueur. Cela se fait à travers l’alignement sur les normes qui régissent le fonctionnement des infrastructures, de la logistique, des finances et de la communication. Au plan militaire plus spécifiquement :

« Grâce à l’infrastructure numérique, les alliés intégreront leurs forces armées dans un système technologique dirigé par les États-Unis dont ils ne pourront se dissocier sans renoncer à leur propre capacité opérationnelle »

.

Cet embrigadement fait écho au chantage exercé auprès des acteurs économiques qui acceptent de commercer en dollars. Ils doivent se soumettre aux conditions américaines (extraterritorialité du droit, taxes, sanctions et interdits divers). Voilà une bonne dizaine d’années que les territoires du Sud planétaire ont entamé la longue marche pour se désengager du système dollar. Ils ont aussi très bien compris – Chine en tête – à quel point la mise en place d’une infrastructure réseau indépendante de l’Occident collectif est un élément vital.

Globalisation et privatisation de la guerre

Voilà un exemple de ce que cela donne sur le terrain, à Gaza en l’occurence. Les entreprises technologiques américaines (Palantir à nouveau, et Dataminr) sont intégrées au centre de coordination civilo militaire (CMCC) partenariat public/privé élaboré par les Américains :

« Elles contribuent au modèle sécuritaire baptisé « alternative safe communities », qui propose de regrouper des civils palestiniens dans des zones clôturées, surveillées et connectées aux systèmes prédictifs des firmes américaines. L’IA identifierait les « comportements à risque » en suivant téléphones, déplacements et traces numériques. Ces sociétés ne se contentent pas de fournir des outils. Elles co-écrivent, avec les Etats, l’architecture sécuritaire de l’après-guerre. Cette fusion entre l’appareil militaro diplomatique et l’industrie du big data pose une question fondamentale : que devient la liberté quand la puissance publique délègue à des société privées le pouvoir de surveiller, cibler et contrôler des populations entières ? » [7]

Plus généralement, à Gaza ou bien en Ukraine qui pilote réellement ? Ce ne sont pas les peuples, consultés ni sur l’état de belligérance (est-on en guerre ou non ?), ni sur l’emploi de nouvelles armes, ni sur l’apparition d’outils de contrôle redoutables, ou sur l’élargissement de l’Otan. Ce sont à peine les ministres, à la fois complices et dépassés par la complexité technique des dossiers.

L’obstacle sur lequel l’humanité bute à l’aube du deuxième quart du 21e siècle, c’est donc la prééminence de ces intérêts militaro-financiers privés qui se substituent au pouvoir souverain des peuples, reléguant les nations porteuses de l’intérêt général au rang d’annexes « juridico-policières ».

Dans ce type de contexte international, les enjeux diplomatiques, militaires, les règles d’attribution de marchés privés, la multiplication des acteurs (incluant les organismes internationaux, supranationaux et autres ONG..), rend le fonctionnement général difficilement déchiffrable pour la plupart des intervenants.

Ce n’est pas le cas pour les sociétés qui organisent les processus de délibération/décision. Elles imposent des pratiques managériales qui compartiment les problèmes et entretiennent l’opacité. A travers l’élaboration de structures qui permettent de concentrer le pouvoir de décision sans attirer l’attention, de fixer la rémunération des sous-traitants, d’attribuer les budgets de façon à rémunérer au mieux le secteur militaro-industriel, le tout dans une logique de maximisation du profit et de rétrocommissions à des fins politiques.

* * *

Plutôt que de rechercher des terrains d’entente et de négociation, les élites occidentales préfèrent donc « gérer » l’opposition orchestrée entre les deux blocs que nous venons de décrire. La guerre généralisée reste, à leurs yeux, le dernier recours. C’est leur façon de repousser l’écroulement inévitable du système financier occidental. Elles peuvent pour cela compter sur l’aide active des gouvernements qu’elles ont réussi à subvertir. Pour nous européens la subversion est emmenée par le trio Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Keir Starmer. Sous peine d’écroulement, nous devons sortir de cette logique de bloc, très vite.


A lire aussi :


Notes

[2Les sources de la chercheuse sont les publications de think-tanks privés (tels la Rand Corporation, le CSIS, la Heritage Foundation), les médias qui en sont les relais (Wall Street Journal, Financial Times) et enfin les publications des organismes officiels au coeur de la bureaucratie permanente des Etats Unis et de l’Otan. Ces positions officielles reflètent souvent des politiques qui leur ont été soufflées par les lobbyistes, cabinets des conseil et autres agents d’influence extérieurs.

[3Si l’on prend l’exemple français, Palentir n’a effectivement aucun concurrent. Voilà dix ans que les autorités françaises ont choisi Palentir comme partenaire exclusif de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI), au coeur des services de renseignement français, pour exploiter nos données les plus sensibles. Et l’on a appris le 15 décembre 2025 que le contrat qui lie la France à cette société va être renouvelé pour les trois prochaines années…

[5Selon le Plan de réseau unifié de l’armée 2.0 pour Army Unified Network Plan 2.0, ou AUNP, auquel fait écho l’Analyse prospective stratégique de l’OTAN pour 2023 établie par l’Otan.

[6Acronyme de l’anglais Australia, United Kingdom et United States

mercredi 26 novembre 2025

Un effroyable carnage : l’héritage politique de Dick Cheney

 SOURCE: https://www.les-crises.fr/un-effroyable-carnage-l-heritage-politique-de-dick-cheney/

De la censure d’un rapport sur la surveillance intérieure par la CIA à la couverture de la guerre des Contras, en passant par son rôle dans le lancement de la guerre contre le terrorisme, Dick Cheney a consacré sa vie à faire en sorte que l’État américain puisse tuer, espionner et torturer en toute impunité.

Source : Jacobin, Chip Gibbons
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

 
Lorsque l’on réfléchit à l’héritage de Dick Cheney, on ne peut que reconnaître les millions de vies qu’il a fauchées, comme celles des femmes et des enfants irakiens qui ont été ligotés et exécutés en 2005. (David Hume Kennerly / Getty Images)

Le 15 mars 2006, les États-Unis étaient engagés depuis près de trois ans dans leur deuxième guerre en Irak. Après plus d’une décennie de sanctions brutales et de bombardements continus, les États-Unis avaient lancé au printemps 2003 une invasion à grande échelle de ce pays du Moyen-Orient riche en pétrole. Cette invasion constituait une violation flagrante du droit international. Après avoir renversé le gouvernement baasiste irakien, ancien allié intermittent de Washington, les États-Unis et leurs alliés ont entamé une occupation militaire prolongée de l’Irak. Cette affaire néocoloniale s’est avérée particulièrement brutale. Telle est la nature même de la volonté d’imposer sa présence par la force militaire à un peuple qui ne le souhaite pas et qui est prêt à recourir à la force pour s’y opposer.

Ce jour-là, le 15 mars, des soldats se sont approchgués de la maison de Faiz Harrat Al-Majma’ee, un agriculteur irakien. Ils auraient recherché un individu soupçonné d’être responsable de la mort de deux soldats américains et d’avoir facilité le recrutement d’Al-Qaïda en Irak. Selon la version des troupes américaines, quelqu’un dans la maison aurait tiré sur les soldats qui s’approchaient, déclenchant une confrontation de vingt-cinq minutes. Les soldats ont finalement pénétré dans la maison et tué tous ses occupants.

Parmi eux se trouvaient non seulement Al-Majma’ee, mais aussi sa femme, ses trois enfants, Hawra’a, Aisha et Husam, âgés de cinq mois à cinq ans, sa mère de 74 ans, Turkiya Majeed Ali, et ses deux nièces, Asma’a Yousif Ma’arouf et Usama Yousif Ma’arouf, âgées de cinq et trois ans. L’autopsie pratiquée sur les défunts « a révélé que tous les cadavres avaient reçu une balle dans la tête et étaient menottés ». Après avoir massacré la famille, les soldats américains ont demandé une frappe aérienne qui a détruit la maison. La raison présumée de ce bombardement était de dissimuler les preuves des exécutions extrajudiciaires.

Parmi les architectes de la guerre contre le terrorisme, un nom se détache particulièrement : Dick Cheney.

Les dix vies perdues ce jour-là, y compris celles des enfants menottés et abattus d’une balle dans la tête à bout portant, font partie des 4,5 à 4,7 millions d’êtres humains qui ont perdu la vie dans les zones de guerre après le 11 Septembre. Cela inclut non seulement l’Irak, mais aussi l’Afghanistan, la Syrie, le Yémen et le Pakistan. Il est impossible de réduire la « guerre contre le terrorisme » et son bilan humain colossal à une seule personne. Mais lorsqu’il s’agit des architectes de la guerre contre le terrorisme, un nom ressort plus que les autres : Dick Cheney.

Le lundi 3 novembre, Cheney est décédé à l’âge de 84 ans des suites d’une pneumonie et de maladies cardiaques et vasculaires. Je ne souhaite la mort à aucun être humain, pas plus que je ne souhaite voir souffrir aucun être vivant. Mais lorsque l’on réfléchit à l’héritage de Cheney, on se doit de reconnaître les millions de vies qu’il a fauchées, comme celles des femmes et des enfants irakiens qui ont été ligotés et exécutés en 2005. Ils font partie de l’héritage de Cheney, un héritage qui comprend une vie passée à défendre les pires crimes de l’État américain au nom de la sécurité nationale.

Une vie au service de l’État sécuritaire

La plupart des comptes rendus sur la politique de Cheney se concentrent sur sa croyance en des pouvoirs étendus pour le pouvoir exécutif, avec un rôle réduit pour le Congrès. Si cela est certainement vrai, la fidélité ultime de Cheney allait à la bureaucratie de la sécurité nationale qui s’était métastasée au sein du pouvoir exécutif. Les interventions de Cheney visaient à défendre le pouvoir de l’exécutif de lancer des guerres à l’étranger et d’exercer une surveillance à l’intérieur du pays.

Au début de sa carrière, Cheney a été témoin de tentatives visant à les restreindre. Les révélations selon lesquelles Richard Nixon avait mis en place une unité d’espionnage secrète appelée les « plombiers de la Maison Blanche » pour cibler d’abord le lanceur d’alerte Daniel Ellsberg, puis cambrioler les bureaux du Comité national démocrate à l’hôtel Watergate, ont contraint Nixon à démissionner dans le déshonneur. Cela a également entraîné un revers temporaire pour l’État sécuritaire.

Le programme d’espionnage personnel de Nixon était composé d’anciens combattants de l’État sécuritaire et imitait ses tactiques. Le scandale du Watergate a éclaté en même temps que les scandales concernant la surveillance par le FBI et la CIA des mouvements anti-guerre et des droits civiques. Des millions d’Américains ont participé à ces deux mouvements, pour découvrir que leur gouvernement considérait leur comportement comme digne d’être espionné. Cela a considérablement diminué la confiance dans le Léviathan de la sécurité nationale.

Et si la répression de la Guerre froide avait autrefois placé la politique de sécurité nationale américaine hors de portée de toute critique, la désillusion généralisée face à la guerre du Vietnam, meurtrière, immorale et désastreuse, signifiait que son avenir était très incertain. Si l’État sécuritaire a survécu, les retombées du Watergate et du Vietnam ont réduit son pouvoir à son plus bas niveau, du moins temporairement.

 
Dick Cheney en 1976, alors qu’il était chef de cabinet de Gerald Ford. (David Hume Kennerly / Bibliothèque présidentielle Gerald R. Ford)

Cheney a cherché à lutter contre ces restrictions. En tant que chef de cabinet du président Gerald Ford à la Maison Blanche, Cheney a apporté des modifications manuscrites à un rapport sur les activités de la CIA. La principale modification apportée par Cheney consistait à remplacer la description de la surveillance intérieure de la CIA comme « illégale » par « inappropriée. » Bien que Cheney n’ait pas réussi à empêcher les contrôles imposés à l’État en matière de sécurité nationale, il a refusé d’abandonner son combat.

En 1978, Cheney a été élu député républicain du Wyoming. Au Congrès, Cheney a voté contre les sanctions contre l’apartheid en Afrique du Sud et contre une résolution non contraignante demandant la libération de Nelson Mandela. Ces votes ont conduit John Nichols, du magazine The Nation, à surnommer Cheney « le député de l’apartheid. » Lors des élections de 2000, les votes de Cheney sur Mandela ont fait l’objet d’une controverse. Loin d’admettre son erreur, Cheney a défendu son vote, expliquant que l’African National Congress était alors considéré comme une organisation « terroriste. »

Les interventions de Cheney visaient à défendre le pouvoir de l’exécutif de lancer des guerres à l’étranger et d’exercer une surveillance sur le territoire national.

Au Congrès, Cheney était le membre républicain le plus haut placé dans une enquête de la Chambre sur le scandale Iran-Contra. Au début des années 1980, l’administration Reagan a été prise en flagrant délit de minage des ports du Nicaragua. Cet acte de guerre manifeste a été perpétré par la CIA, que Ronald Reagan avait promis de « libérer » pendant sa campagne présidentielle.

Dans le cadre de ses efforts visant à renverser le gouvernement socialiste sandiniste du Nicaragua, la CIA collaborait avec les « Contras. » Qualifiés de combattants de la liberté par l’administration Reagan, les Contras étaient en réalité une force terroriste avérée. Ils prenaient délibérément pour cible des infrastructures civiles telles que des centres d’alphabétisation et des cliniques afin de saper les efforts des Sandinistes pour améliorer la vie des Nicaraguayens ordinaires. Craignant que la guerre secrète de Reagan ne devienne un nouveau Vietnam, le Congrès a adopté une série d’amendements budgétaires connus sous le nom d’amendement Boland. Ceux-ci empêchaient l’envoi d’armes létales aux Contras dans le but de renverser le régime au Nicaragua. Plusieurs efforts ont été déployés pour continuer à fournir des armes aux Contras, notamment par le biais de réseaux de financement privés, ainsi que pour (au minimum) fermer les yeux sur le trafic de drogue des Contras.

Mais l’administration Reagan a failli imploser lorsque des responsables clés ont été surpris en train de vendre des armes à l’Iran et d’utiliser les recettes pour financer les Contras, en violation de l’amendement Boland. Dans le rapport minoritaire de Cheney, les hors-la-loi n’étaient pas ceux qui avaient armé la campagne terroriste des Contras, mais le Congrès qui avait tenté de limiter la guerre secrète de l’administration Reagan.

Cheney a quitté le Congrès pour occuper le poste de secrétaire à la Défense du président George H. W. Bush. À ce titre, Cheney a supervisé l’invasion américaine du Panama. Cette invasion, totalement illégale, a violé à la fois le droit international et la Constitution américaine. Elle a causé la mort de 3 500 Panaméens. Le prétexte officiel était que les États-Unis avaient inculpé le dirigeant panaméen Manuel Noriega pour trafic de drogue et envahi le pays afin de l’enlever et de le livrer à un tribunal de Miami. Noriega était un ancien agent de la CIA. Et il n’était pas le seul ancien allié des États-Unis avec lequel Cheney allait devoir se battre en tant que secrétaire à la Défense.

Tout au long des années 1980, les États-Unis avaient armé le dictateur irakien Saddam Hussein contre l’Iran, alors même que Hussein utilisait des armes chimiques. En 1990, Hussein est de nouveau entré en guerre avec l’un de ses voisins, cette fois-ci le Koweït. Certains éléments suggèrent que le dirigeant irakien croyait sincèrement, mais à tort, que les États-Unis fermeraient les yeux sur cette agression. Mais contrairement à l’Iran, le Koweït était un allié des États-Unis. Et les États-Unis, par l’intermédiaire du Conseil de sécurité des Nations unies, ont lancé une guerre contre l’Irak.

Les États-Unis sont allés bien au-delà de l’expulsion de l’Irak du Koweït. Ils se sont livrés à un bombardement massif de l’Irak, visant clairement les infrastructures civiles. Les Nations unies ont qualifié ces bombardements « d’apocalyptiques. » L’Irak étant désormais incapable de purifier l’eau, de traiter les eaux usées ou d’irriguer les cultures, l’ONU a estimé que ces bombardements avaient ramené le pays à « l’âge préindustriel. » Pendant la guerre, les États-Unis ont largué deux bombes « de précision » de 900 kg sur l’abri d’Amiriyah. Cette attaque contre un abri anti-aérien civil sans utilité militaire a causé la mort de 408 civils qui avaient cherché refuge pour échapper aux bombardements apocalyptiques de leur pays. Et lorsque les soldats irakiens se sont retirés du Koweït, les États-Unis les ont bombardés sur ce qui est devenu connu sous le nom « d’autoroute de la mort. » Les images d’êtres humains carbonisés sont devenues parmi les plus choquantes de la guerre. En tant que secrétaire à la Défense, Cheney porte la responsabilité de ces crimes.

 
Une photo de Dick Cheney prise en 1984, alors qu’il était représentant du Montana au Congrès. (Bibliothèque et musée présidentiels Ronald Reagan)

Avec une carrière aussi ignominieuse que celle de Cheney, il est impossible de ne pas passer sous silence certaines atrocités. Mais il convient de mentionner un dernier épisode de son mandat de secrétaire à la Défense qui est trop souvent omis. Les États-Unis ont longtemps été accusés d’avoir formé les militaires et les escadrons de la mort d’Amérique latine à la torture et à d’autres violations des droits humains. Ces allégations ont donné lieu à une enquête officielle. Un rapport classifié, intitulé de manière remarquablement bureaucratique « Improper Material in Spanish-Language Intelligence Training Manuals » (Contenu inapproprié dans les manuels de formation au renseignement en langue espagnole), a confirmé que le matériel de formation américain enseignait clairement des violations de la loi.

Le rapport a été remis au secrétaire à la Défense Cheney. Une copie obtenue par les Archives nationales de sécurité porte le cachet « SECDEF HAS SEEN » (Le secrétaire à la Défense a pris connaissance). Ce ne sera pas le dernier scandale de torture dans lequel il sera impliqué.

L’homme qui menait la danse

Après son mandat de secrétaire à la Défense, Cheney a passé le reste des années 1990 loin de la scène politique. Mais deux aspects de sa carrière pendant cette période étaient de mauvais augure. Il est devenu PDG de Halliburton, une société de services pétroliers qui allait plus tard obtenir plusieurs contrats liés à la guerre en Irak lorsque Cheney était vice-président. Cheney allait également être l’un des premiers partisans du Project for a New American Century (Projet pour un nouveau siècle américain). Ce groupe de réflexion néoconservateur prônait la promotion agressive de l’hégémonie américaine et le renforcement de la puissance militaire américaine. Dans un document particulièrement inquiétant, le projet déplorait que bon nombre de ses objectifs prendraient beaucoup de temps à être atteints « en l’absence d’un événement catastrophique et catalyseur, tel un nouveau Pearl Harbor. » Si le Project for a New American Century prônait une vision agressive et belliciste de la politique étrangère américaine en général, il concentrait son attention sur un pays en particulier : l’Irak.

L’Irak allait devenir la priorité de l’administration George W. Bush. En effet, moins d’un mois après que des manifestants scandant « Hail to the Thief » (Salut au voleur) aient bombardé la limousine de Bush d’œufs le jour de son investiture, celui-ci a considérablement intensifié les bombardements américains sur l’Irak. Cette escalade de la plus longue guerre aérienne menée par les États-Unis depuis la guerre du Vietnam a eu lieu deux ans avant le début officiel de la guerre en Irak et sept mois avant les terribles attentats du 11 Septembre.

Si l’Irak était clairement dans le collimateur de l’administration Bush quoi qu’il arrive, c’est le tragique assassinat de près de trois mille Américains le 11 septembre 2001 qui allait ouvrir la voie à la grande guerre tant attendue. Et Cheney allait jouer un rôle important. Cheney avait été sollicité par Bush pour l’aider à choisir un colistier. Fidèle à lui-même, il finit par devenir le candidat à la vice-présidence. Après une élection qui fut presque certainement truquée, Bush et Cheney arrivèrent à la Maison Blanche, rejetés par la majorité des Américains dans les urnes.

Cheney allait devenir le vice-président le plus puissant de l’histoire.

Le jour de l’attaque, Bush se trouvait en Floride pour une séance photo. Après qu’un deuxième avion eut percuté le World Trade Center, Bush fut évacué à bord d’Air Force One. Avec le commandant en chef effectif survolant l’espace aérien américain, Cheney a donné l’ordre d’abattre le vol 93 de United Airlines, l’un des avions détournés restant en vol. Au moment où l’ordre a été donné, les passagers s’étaient déjà révoltés, tentant de reprendre le contrôle de l’avion aux pirates de l’air qui avaient l’intention de l’utiliser comme une arme. À la suite de cet acte héroïque, l’avion s’est écrasé, tuant tous ses occupants, avant qu’il ne puisse être utilisé pour frapper une autre cible.

Même si l’ordre de tir donné par Cheney s’est finalement avéré inutile, il est révélateur du rôle inhabituel qu’il a joué dans la guerre contre le terrorisme. En règle générale, le vice-président ne prend pas ce genre de décisions militaires. Mais au lendemain des attentats, Cheney est devenu le vice-président le plus puissant de l’histoire.

 
Portrait officiel de Dick Cheney pendant son mandat de secrétaire à la Défense, de 1989 à 1993. (Département américain de la Défense)

Cheney a utilisé ce pouvoir pour pousser à la guerre en Irak. Cette guerre reposait sur deux mensonges majeurs, tous deux promus par Cheney : premièrement, que l’Irak possédait des armes de destruction massive ; deuxièmement, que l’Irak était impliqué dans les attentats du 11 Septembre. Le deuxième mensonge était particulièrement absurde. Le gouvernement baasiste nationaliste laïc de Saddam Hussein, bien que brutal, n’avait rien en commun avec le groupe djihadiste salafiste Al-Qaïda, responsable des attentats meurtriers. Si un gouvernement avait aidé Al-Qaïda, c’était bien l’Arabie saoudite.

Pourtant, l’Arabie saoudite était un allié majeur des États-Unis et un partenaire commercial de la famille Bush. Alors qu’elle fabriquait des preuves contre l’Irak, l’administration Bush bloquait toute enquête sur le rôle éventuel de l’Arabie saoudite.

La guerre en Irak a été lancée par une campagne de bombardements aériens effroyables, connue sous le nom de « Shock and Awe » (choc et effroi), et s’est poursuivie par une occupation sanglante et prolongée. Mais l’Irak n’était pas le seul crime de Cheney après le 11 Septembre. Cheney défendait depuis longtemps une théorie expansive des pouvoirs exécutifs. Et après le 11 Septembre, il a exploité la tragédie pour tenter de mettre en œuvre les théories qu’il défendait depuis longtemps. Cheney a joué un rôle déterminant dans la promotion de l’idée que, en tant que commandant en chef, le président américain pouvait détenir n’importe qui, y compris des citoyens américains, sans aucun contrôle judiciaire. Il a soutenu un programme de la CIA prévoyant des disparitions forcées et des tortures qui rappelaient la terreur d’État des dictatures fascistes ou militaires.

En plus d’avoir le pouvoir, en temps de guerre, d’enlever et de détenir n’importe qui, Cheney estimait également que l’autorité du commandant en chef de l’exécutif lui donnait le pouvoir d’espionner n’importe qui. Au lendemain du Watergate et des révélations sur l’espionnage de Martin Luther King et d’autres militants, une tentative sérieuse a été faite pour limiter la surveillance nationale en matière de sécurité intérieure. À cette fin, le Congrès a adopté la loi sur la surveillance des renseignements étrangers (FISA). Cette loi était loin d’être libérale sur le plan civil. Elle autorisait un tribunal secret à autoriser la mise sur écoute électronique des Américains. Mais pour Cheney et d’autres faucons de la sécurité nationale, il était intolérable de limiter le pouvoir du président en matière de surveillance électronique au nom de la sécurité nationale.

L’opposition de Cheney à Trump a permis à certains de tenter de le réhabiliter de manière écœurante en le présentant comme un champion de la démocratie. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité.

Au moment même où l’administration Bush obtenait du Congrès qu’il modifie la FISA pour permettre une surveillance accrue, elle créait secrètement un programme d’espionnage totalement indépendant de la FISA. Il convient de noter que la FISA n’était pas une simple suggestion. Elle créait des dispositions pénales concernant les écoutes téléphoniques sans mandat. Ce régime de surveillance pénale a été baptisé « programme de surveillance du président », mais il aurait tout aussi bien pu s’agir du « programme de surveillance du vice-président. »

Ce programme était une idée originale de Cheney, de son chef de cabinet David Addington et du directeur de l’Agence nationale de sécurité (NSA) Michael Hayden. La version signée par Bush avait été en grande partie rédigée par Addington. Bien que ce programme fût tristement célèbre pour permettre à la NSA d’intercepter sans mandat les communications des Américains à l’étranger, tel que conçu par Addington, il autorisait à l’origine l’interception des appels purement nationaux. Même Hayden, fervent partisan de la surveillance, a estimé que cela allait trop loin et a refusé de mettre en œuvre cette partie du programme. Elle a été supprimée des réautorisations ultérieures.

Au fil des ans, le programme a fait l’objet de nombreuses justifications juridiques, mais la justification initiale et la plus radicale provenait directement du projet de Cheney. Les écoutes téléphoniques étaient justifiées par le pouvoir du président en tant que commandant en chef. Le fait que la FISA les ait criminalisées n’avait pas d’importance : la véritable violation de la loi était la tentative de la FISA de contrôler le président. Cela reflétait la logique avancée par Cheney lors de l’affaire Iran-Contra en tant que membre du Congrès.

Outre les guerres d’agression, les détentions illimitées et la torture, la guerre contre le terrorisme a également normalisé le recours aux assassinats. Techniquement, les assassinats sont interdits par décret. Mais ce décret ne définit pas les assassinats et, grâce à un raisonnement juridique tordu et à des jeux de mots, il est devenu superflu dans les faits, même s’il reste en vigueur sur le papier. Cette mesure reflète le programme d’assassinats mené par Israël, qui étaient pudiquement qualifiés « d’assassinats ciblés », en partie pour contourner les interdictions internationales relatives aux exécutions extrajudiciaires.

Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais avant le 11 Septembre, l’administration Bush était initialement opposée aux assassinats de dirigeants palestiniens par Israël. Il y avait un dissident. Cheney a publiquement rompu avec la ligne officielle de l’administration, approuvant les assassinats israéliens. Et pendant la guerre contre le terrorisme, l’administration Bush, aidée par les connaissances techniques et les arguments juridiques israéliens, a officiellement adopté les assassinats ciblés. Que ce soit par les forces spéciales ou par des drones mécanisés, les assassinats allaient devenir la marque de fabrique de la guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis.

 
Le vice-président Dick Cheney s’adresse à la presse en compagnie du leader de la minorité au Sénat Mitch McConnell et du sénateur Trent Lott au Capitole américain, le 24 avril 2007. (Archives vice-présidentielles du bureau de la photographie, administration George W. Bush)

Vivre dans le monde de Cheney

La dernière apparition publique de Cheney est peut-être la plus étrange. Cet archiconservateur, républicain de longue date, s’est présenté comme un opposant à Donald Trump. Cheney est allé jusqu’à soutenir la candidature présidentielle infructueuse de Kamala Harris [Démocrate, NdT]. Dans l’une des initiatives les plus maladroites de toute l’histoire des campagnes électorales, la campagne de Harris a ouvertement vanté le soutien de Cheney ainsi que celui d’autres faucons républicains. Alors que la campagne de Harris peinait à convaincre les électeurs clés en raison de son refus de rompre avec le soutien criminel de Joe Biden au génocide israélien, elle a cherché à surpasser Trump en matière de bellicisme.

L’opposition de Cheney à Trump a permis à certains de tenter de le réhabiliter de manière écœurante en tant que champion de la démocratie. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Cheney est devenu vice-président à la suite d’une élection volée. Une fois au pouvoir, ses attaques contre la démocratie n’ont fait qu’empirer. Exploitant la tragédie du 11 Septembre, il a enfreint presque toutes les normes démocratiques pour mettre en place un régime autoritaire et meurtrier. Non seulement il a été peut-être la figure la plus destructrice pour la démocratie américaine au XXIe siècle, mais il a également laissé derrière lui un carnage humain et la mort dans le monde entier.

Quelqu’un peut-il sérieusement affirmer que les actions de Trump ne sont pas le prolongement logique de la guerre contre le terrorisme menée par Cheney ?

Non seulement Cheney est responsable de ses propres attaques contre la démocratie, mais il existe également des liens solides entre lui et Trump. La première campagne de Trump a été marquée par des appels à la surveillance des mosquées, au soutien à la torture, à l’escalade des guerres aériennes au Moyen-Orient et aux représailles meurtrières contre les familles des « terroristes. » Peut-on sérieusement affirmer que ce ne sont pas là les prolongements logiques de la guerre contre le terrorisme menée par Cheney ?

Et au cours de son deuxième mandat, Trump a revendiqué le droit de bombarder des pays sans l’autorisation du Congrès, qualifié ses opposants nationaux de terroristes afin de pouvoir exploiter le vaste appareil de surveillance antiterroriste du pays, procédé à l’assassinat de trafiquants de drogue présumés et cherché clairement à renverser le gouvernement de gauche au Venezuela. Ce sont là les politiques que Cheney a défendues toute sa vie. Trump a même réalisé le rêve de longue date de Cheney en bombardant l’Iran.

Le plus grand danger que Trump représente pour notre démocratie en tant qu’autoritaire provient du pouvoir exécutif illimité accumulé dans l’État sécuritaire que Cheney a passé sa vie à construire. Selon Cheney, le gouvernement américain pouvait non seulement mettre sur écoute un citoyen américain sans mandat, mais aussi le détenir sans aucun recours devant les tribunaux ni intervention possible du Congrès. Comme Cheney, Trump salive presque certainement à l’idée de mettre en œuvre de telles politiques.

Si l’on peut débattre du rôle que les fausses positions anti-guerre de Trump ou sa manipulation cynique du soutien de Cheney à Harris ont joué dans sa victoire électorale de 2024, il ne fait aucun doute que la victoire électorale de Barack Obama en 2008 était en grande partie un rejet des politiques de guerre contre le terrorisme de Cheney. Pourtant, malgré le fait qu’il ait surfé sur cette indignation populaire pour accéder à la Maison Blanche, Obama a consolidé et élargi bon nombre de ces politiques, notamment la surveillance sans mandat de la NSA et les assassinats à l’échelle mondiale.

Le fait que les présidents de tous bords politiques poursuivent les politiques les plus sombres de Cheney témoigne peut-être de son héritage le plus troublant : c’est en grande partie dans le monde créé par Dick Cheney que nous continuons à vivre.

*

Chip Gibbons est directeur des politiques chez Defending Rights & Dissent. Il est l’auteur du livre à paraître The Imperial Bureau: The FBI, Political Surveillance, and the Rise of the US National Security State [Le Bureau impérial : le FBI, la politique de surveillance et l’ascension de l’Etat américain de sécurité nationale, NdT].

Source : Jacobin, Chip Gibbons,05-11-2025

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

jeudi 7 août 2025

Boris Taslitzky, la guerre d'Indochine et celles d'aujourd'hui

En 1946, la guerre en Indochine française éclate. Les artistes et les intellectuels, qui sortent à peine de la seconde guerre mondiale, s'insurgent.

Entre 1950 et 1956, ils produisent des oeuvres dénonçant la guerre et prônant la Paix et la défense de la dignité humaine.

Parmi la richesse des productions de l'époque:

Boris Vian écrira la chanson " le déserteur "

Paul Carpita tournera « Le rendez-vous des quais » à Marseille

et Boris Taslitzky peindra le tableau « Riposte » en 1951. Il expose cette année-là au Salon d'Automne sous le pseudonyme de Julien Sorel « Le Prisonnier » qui représente Henri Martin dans sa cellule et sous son nom « Riposte » qui représente la répression d'une manifestation de dockers à Port-de-Bouc. Ces dockers refusaient de charger des armes destinées à la guerre d'Indochine.

Ces tableaux sont décrochés du Salon sur ordre du préfet Baylot, car jugés « politiquement incorrects »

Dessinateur, peintre et ancien résistant communiste, ce " messager de la Paix " a cotoyé l'enfer concentrationnaire de Buchenwald.

Le peintre a voulu apporter un symbole à cette lutte en ajoutant une Marianne brandissant le drapeau républicain

Taslitzky s'est éteint à l'âge de 94 ans. Il était le dernier peintre à faire parti du courant artistique du réalisme socialiste de l'après guerre.

 Riposte (1951) de Boris Taslitzky (©Guy Boyer). 

Le tableau est exposé à la Tate Gallery de Londres. 

Pourquoi ce genre de tableau n'est pas exposé dans un grand musée français? 

Pourquoi les artistes français ne produisent plus ce genre d'oeuvres aujourd'hui (les raisons ne manquent pas)?

Pourquoi les ouvriers, les syndicats, ne réagissent plus de la sorte (les raisons ne manquent pas: ce sont les mêmes)? 

 

Le mieux, c'est d'y répondre par un exemple pris dans l'actualité espagnole: 

Donald Trump vient de déclarer : « Les dirigeants de l’OTAN font ce que je leur dis de faire. »

Inutile de le jurer. Au-delà du spectacle que Pedro Sánchez a monté au sommet de l'OTAN – pour finalement signer le même accord que tout le monde –, l'entreprise espagnole Indra (avec participation de l'État) va verser 13 millions d'euros à General Dynamics . Cet argent servira à « former » les ouvriers de « El Tallerón » de Gijón, en les « recyclant » dans la construction de véhicules blindés.

General Dynamics est le principal fournisseur de chars d'Israël et a été l'un des bailleurs de fonds de la campagne présidentielle de Donald Trump.


Au début du génocide à Gaza, des syndicats palestiniens ont lancé un appel pour le 1er mai, adressé à tous les syndicats de ce côté-ci du mur de l'OTAN et appelant à une solidarité de classe internationaliste. Parmi leurs revendications figurait une revendication cruciale : dénoncer les entreprises d'armement complices du génocide. Quels syndicats des Asturies ont obtempéré ? Aucun.

Indra va maintenant donner 13 millions à General Dynamics, qui possède une usine dans les Asturies depuis des années.

Non seulement l’engagement internationaliste envers le peuple palestinien a été rompu, mais plus encore : au lieu d’une usine d’armement, désormais il y en aura deux.

Et rien de ce qui est fabriqué dans les Asturies ne servira à défendre le peuple palestinien contre un génocide télévisé. L'Espagne est membre de l'OTAN, et les armes seront envoyées là où l'OTAN  leur ordonnera d'aller.

   

 Les syndicats européens sont couchés,  parce que payés par l'UE (l'OTAN civile) --> Les artistes? Eux aussi font la planche --> OCCIDENT TERMINAL --> RESTER DANS LE CAMP DU BIEN, CELUI DES HERBIVORES DU JARDIN FACE À LA JUNGLE DES BARBARES ---> NE SURTOUT PAS REMETTRE EN QUESTION L'IMPÉRIALISME.

Il faut lire et voir Taslitzky, cela remet les idées en place et on se redresse. 

mardi 13 mai 2025

Industria de guerra y socialismo

Si la industria dependiese de intereses privados, si no fuese socializada, hubiese sido imposible realizar lo que consiguieron los soviéticos durante su Gran Guerra patriótica: desplazar toda la industria a cientos de kilómetros de los invasores.

 

Solo unos días después del comienzo de la invasión nazi, en la URSS se desarrolló un procedimiento para la evacuación de empresas industriales y sus trabajadores. 



No se podían dejar instalaciones industriales en el territorio ocupado, no se podía permitir que el enemigo utilizara las capacidades de producción existentes.

De las zonas bajo amenaza de ocupación se retiraron principalmente herramientas y maquinaria, metales no ferrosos, combustibles y lubricantes y otros equipos industriales. La tarea no era sólo evacuar el equipo, sino también colocarlo en un nuevo lugar lo más rápidamente posible y comenzar a producir las armas, municiones y dispositivos que el país necesitaba tan desesperadamente.

Las empresas fueron transportadas desde Ucrania, Bielorrusia, Moscú y Leningrado a los Urales, Siberia y Asia Central a una base industrial ya existente, que tuvo que ser ampliada apresuradamente, y algunas empresas evacuadas comenzaron a trabajar en una nueva ubicación, en el pleno sentido de la palabra, al aire libre.

En total, durante un año (de 1941 a 1942), 2743 empresas de la URSS, incluidas 1523 grandes, fueron transportadas desde las regiones occidental y meridional del país hacia el este. Al principio, tanto las empresas como las personas se vieron obligadas a existir en condiciones inadecuadas para la vida: las fábricas a menudo se erigían al aire libre y la gente solía instalarse en refugios improvisados o incluso dormir junto a sus máquinas. Todos estos esfuerzos se convirtieron en una contribución integral para lograr la Victoria común.


dimanche 20 avril 2025

Révélations Blast/WikiLeaks: Quand les éléphants du PS rampaient à l’ambassade américaine

 TRADITION SÉCULAIRE: SOCIAL-TRAÎTRE UN JOUR, SOCIAL-TRAÎTRE TOUJOURS

 
 

Mon dernier article repose sur des documents rendus publics par WikiLeaks il y a quinze ans. « J’en avais repéré certains à l’époque, pris des notes, mais je n’avais finalement rien publié. Le voici donc avec un léger retard ».

Par Laurent Dauré, 19 avril 2025

François Hollande, Ségolène Royal, Lionel Jospin, Pierre Moscovici, Hubert Védrine… Les « éléphants » du Parti socialiste faisaient régulièrement de discrètes visites à l’ambassade des États-Unis à Paris lorsque George W. Bush occupait la Maison Blanche. Ils tentaient de séduire Washington en édulcorant leur opposition à la guerre en Irak. Les télégrammes diplomatiques révélés par WikiLeaks en 2010, que nous avons explorés, montrent un pathétique défilé de courtisans s’efforçant d’inciter l’Oncle Sam à favoriser leurs ambitions et l’accession au pouvoir de leur camp. Escamotées par les médias français – et en premier lieu Le Monde, pourtant partenaire de WikiLeaks à l’époque –, ces informations mettent en lumière la soumission dont est capable la « gauche » vis-à-vis de Washington, alors occupé à ravager l’Irak et l’Afghanistan.

Certains documents révélés par WikiLeaks n’ont toujours pas été exploités quinze ans après leur publication. C’est notamment le cas pour le dossier appelé « Cablegate », un lot de plus de 250 000 télégrammes confidentiels issus du réseau diplomatique états-unien portant presque tous sur la période 2003-2010. Obtenue grâce à la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, ancienne analyste du renseignement militaire de l’armée US, cette manne d’une valeur informative exceptionnelle a été confiée prioritairement à de grands journaux internationaux partenaires de l’organisation fondée par Julian Assange : The New York TimesThe GuardianDer SpiegelEl País et Le Monde.

Le quotidien français affirme fièrement fin décembre 2010 avoir publié « plus de cent vingt articles […] après étude des 251 287 télégrammes diplomatiques américains obtenus par WikiLeaks ». Le nombre peut donner l’impression que Le Monde a traité de façon sinon exhaustive, du moins très complète, des documents qui concernent la France. Il apparaît cependant que le journal a effectué une sélection étroite, survolant ou laissant complètement de côté des informations pourtant éclairantes sur la politique hexagonale.

On constate par exemple que le Parti socialiste et ses responsables ont été particulièrement ménagés. Il est normal que Le Monde ait rendu compte en détail des éléments portant sur Nicolas Sarkozy, locataire de l’Élysée au moment des publications ; surtout qu’il y avait de la matière, entre autres sur « la fascination réciproque entre le président français et les Américains » (voir cet article). Mais le quotidien classé – de manière erronée – au centre gauche a largement occulté les documents qui mettaient en évidence le tropisme pro-américain partagé par le PS, principal parti d’opposition à l’époque.

Les documents révélés par WikiLeaks montrent en effet que les « éléphants » de la rue de Solférino étaient des habitués de l’ambassade des États-Unis à Paris et y tenaient des propos d’une extrême complaisance à l’égard de Washington, jusqu’à critiquer la position de la diplomatie française à la veille de la guerre d’agression contre l’Irak en 2003.


Courtiser l’Oncle Sam en prenant le contre-pied de Chirac et Villepin sur l’Irak


1. François Hollande

Un télégramme rapporte une rencontre qui a eu lieu le 8 juin 2006 entre, d’une part, François Hollande et Pierre Moscovici, à l’époque respectivement premier secrétaire et secrétaire national aux relations internationales du PS – et par ailleurs député européen –, et d’autre part, l’ambassadeur des États-Unis en France, Craig R. Stapleton. Nommé par le président George W. Bush, celui-ci a été en poste à Paris de 2005 à 2009. Pour la petite histoire, la femme du diplomate se trouve être une cousine de George H. W. Bush, père du maître de la Maison Blanche de l’époque et ancien président lui-même, de 1989 à 1993 (il est décédé en 2018).

Lors de ce petit-déjeuner à la résidence de l’ambassadeur, François Hollande a tenu à prendre ses distances vis-à-vis du non français à la guerre en Irak clairement exprimée par le président Jacques Chirac et son ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin. On se souvient bien sûr du discours retentissant de ce dernier devant le Conseil de sécurité des Nations unies le 24 février 2003.

Craig Stapleton précise que « Hollande a donné une version légèrement différente de l’argument que nous entendons habituellement » (de la part de ses visiteurs français faut-il comprendre). L’argument en question : « Si les Français dans leur majorité sont en désaccord avec l’intervention américaine en Irak, Chirac et Villepin n’auraient cependant pas dû affronter les États-Unis aussi ouvertement. » Des interlocuteurs français défilaient donc à l’ambassade US pour critiquer le baroud d’honneur de la diplomatie d’inspiration gaulliste…

Cherchant à faire passer le message qu’une France gouvernée par le PS ne s’opposerait jamais frontalement aux États-Unis comme l’avaient fait Chirac et Villepin sur le dossier irakien, François Hollande confie à l’ambassadeur que le président français « a commis une erreur en n’indiquant pas clairement dès le départ jusqu’où il était prêt à aller pour s’opposer aux États-Unis. Si Chirac avait communiqué plus clairement sa position sur le sujet, il n’aurait pas donné l’impression erronée que la France finirait par se rallier à la cause ».

Voilà « l’originalité » de la position du finasseur François Hollande (aujourd’hui député Nouveau Front populaire après avoir été président de la République française – si, si, vous pouvez vérifier – de 2012 à 2017). Précisons pour ceux qui y verront une circonstance aggravante que c’est bien George W. Bush qui est alors à la Maison Blanche – et non Barack Obama –, quand le premier secrétaire du PS s’efforce ainsi de gagner les bonnes grâces de l’Oncle Sam.


2. Pierre Moscovici

Sur la même ligne, Pierre Moscovici, qui n’en était pas à sa première discussion avec l’ambassadeur, « a réitéré ses appels au dialogue afin d’essayer de trouver un accord lorsque les États-Unis et la France se trouvent en désaccord, ajoutant que les différences devraient être l’exception et non la règle ». La volonté de montrer patte blanche à Washington est tellement appuyée qu’on ressent de la gêne à la lecture du télégramme.

Plus embarrassant encore, l’eurodéputé s’était entretenu quelques jours plus tôt avec la néoconservatrice forcenée Victoria Nuland, alors représentante permanente des États-Unis auprès de l’Otan. Il vaut la peine de citer un large extrait du télégramme rendant compte de cette rencontre qui a eu lieu le 29 mai 2006 à Bruxelles, siège à la fois de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord et de l’Union européenne :

« Moscovici a affirmé que la direction du PS était favorablement disposée à l’égard des États-Unis et a décrit le PS comme étant en fin de compte moins anti-américain que Chirac. Bien qu’il soit susceptible d’être plus dur sur les questions de principe, il a estimé que le PS serait plus souple dans la pratique. Il a dépeint Chirac comme un dogmatique qui s’est trop plié à l’opinion nationale [sic] et l’a accusé d’avoir activement travaillé contre les États-Unis dans la période précédant la guerre en Irak et d’avoir menacé de mettre son veto “trop tôt”, avant que l’ONU n’ait eu l’occasion d’explorer toutes les voies possibles. Bien que le PS soit également opposé à la guerre en Irak, il a soutenu que, contrairement à Chirac, il n’aurait pas non plus rompu le dialogue avec les États-Unis. Moscovici a affirmé que, historiquement, c’est lorsque la gauche était au pouvoir que les relations entre la France et les États-Unis avaient été les plus fortes, principalement parce que le PS n’adoptait pas certaines attitudes négatives à l’égard des États-Unis. Le PS, a-t-il dit, fondera ses relations avec les États-Unis sur une analyse froide plutôt que sur l’émotion, en tenant compte des valeurs fondamentales que partagent l’Europe et l’Amérique. »

Au moment où le secrétaire national aux relations internationales du PS tient ces propos, la guerre soutenue par la fauconne Victoria Nuland a déjà coûté la vie à plusieurs centaines de milliers d’Irakiens (l’armée US dévastait par ailleurs l’Afghanistan depuis 2001, une intervention qui avait évidemment le plein aval de la diplomate). Mais défions-nous de « l’émotion » et enorgueillissons-nous des « valeurs » partagées…

Pierre Moscovici est aujourd’hui premier président de la Cour des comptes, nommé par Emmanuel Macron, après avoir été ministre de l’Économie et des Finances sous la présidence de François Hollande, puis commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la Fiscalité et à l’Union douanière au sein de la commission Juncker. Gageons qu’il a ferraillé dur avec Washington dans ces fonctions.

Le Monde a expédié en une brève de 128 mots le télégramme relatant l’entrevue avec Victoria Nuland, édulcorant au passage l’asservissement atlantiste qu’il dévoile de la part d’un haut responsable du PS.


3. Ségolène Royal

Lors d’une rencontre avec l’ambassadeur Stapleton le 8 février 2006, Ségolène Royal « s’est efforcée de faire preuve d’ouverture à l’égard des États-Unis. Faisant écho aux remarques d’autres interlocuteurs politiques, elle a dûment rappelé son opposition à l’invasion américaine de l’Irak, mais s’est longuement attardée à assurer l’ambassadeur qu’un gouvernement socialiste n’aurait “jamais mené de campagne active contre les États-Unis en Afrique”, par exemple, et aurait géré les différends d’une manière plus compréhensive et moins conflictuelle que le président Chirac et le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Villepin ».

Alors en campagne pour les primaires du PS (qu’elle remportera devant Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius) en vue de l’élection présidentielle de 2007, Ségolène Royal cherchait elle aussi à se montrer amène envers les États-Unis dans l’espoir probable que ceux-ci et leurs relais d’influence ne contrarient pas ses ambitions, voire les soutiennent.

Celle qui perdra finalement au second tour face à Nicolas Sarkozy – dont il était difficile de surpasser l’atlantisme – « s’est donné beaucoup de mal pour exprimer son ouverture et son amitié à l’égard des États-Unis ». Ségolène Royal est même allée jusqu’à assurer à l’ambassadeur états-unien, « en faisant une référence à la série “Desperate Housewives”, qu’elle ne rejetait pas la culture populaire américaine »


4. Lionel Jospin

Quant à l’ancien Premier ministre Lionel Jospin, censément « retiré de la vie politique » après son élimination dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2002, il a lui aussi courtisé Washington lors d’un déjeuner avec l’ambassadeur Stapleton le 2 novembre 2005 : « Jospin n’a pas ménagé ses efforts pour proclamer son admiration envers les États-Unis et sa conviction que des valeurs fondamentales communes unissent les États-Unis et la France (et l’Europe), en dépit de profondes divergences sur l’Irak et le rôle des institutions multilatérales. Jospin s’est montré sceptique quant à la possibilité de créer une autonomie gouvernementale démocratique dans une société qui n’y est pas adaptée, tout en reconnaissant que le retrait américain d’Irak ne ferait qu’engendrer le chaos [sic]. Jospin a également déploré, selon ses mots, que les États-Unis “se détournent” de leur rôle historique de soutien et de légitimation des institutions multilatérales, telles que l’ONU. Malgré ces divergences, Jospin a insisté sur le fait qu’être alliés et amis impliquait la liberté de ne pas être d’accord sur des questions importantes et de le faire savoir. S’il était d’accord avec la politique française sur l’Irak, il avait fortement désapprouvé la décision du président Chirac de brandir publiquement la menace d’un veto français. »

Manifestement, un « élément de langage » avait été élaboré au sein du PS pour amadouer Washington sans aller jusqu’à se déclarer favorable à la guerre. Or, d’une part nous savons aujourd’hui que George W. Bush avait pris la décision d’envahir l’Irak dès la mi-janvier 2003, d’autre part ses visées belliqueuses étaient publiquement affirmées dans de nombreuses prises de parole (le 7 octobre 2002, le 28 janvier 2003, le 26 février 2003, etc.), par conséquent, annoncer une intention de recourir au droit de veto le 10 mars – soit dix jours avant le déclenchement de la guerre –, comme l’a fait Jacques Chirac, n’était ni prématuré ni excessif… Il était clair avec le duo illuminé Bush-Cheney que l’on était dans une marche vers la guerre.

Les caciques du PS, feignant de l’ignorer, se rendaient les uns après les autres à l’ambassade pour dire en substance : « Si nous dirigeons la France demain et que vous voulez mener une nouvelle guerre d’agression, on objectera peut-être de façon courtoise mais on vous laissera faire. »


5. Bernard Kouchner

L’atlantisme de Bernard Kouchner est plus connu et assumé. Celui qui deviendrait bientôt ministre « d’ouverture » nommé par Nicolas Sarkozy au Quai d’Orsay rencontra l’ambassadeur Stapleton le 12 octobre 2006 pour « faire du lobbying en faveur de sa candidature au poste de directeur général de l’Organisation mondiale de la santé » (le poste était vacant suite au décès soudain en mai de Lee Jong-wook, à la tête de l’OMS depuis 2003).

Dans un court télégramme, le diplomate états-unien écrit qu’il convient de « noter que Kouchner, l’une des personnalités politiques de centre gauche [hum…] les plus populaires en France depuis longtemps, a été le seul dirigeant politique de premier plan à soutenir publiquement l’intervention états-unienne en Irak, une position qu’il a continué à défendre sur une base humanitaire. Il est généralement bien disposé à l’égard des États-Unis ».

Commentaire final de l’ambassadeur adressé à la maison-mère : « Washington est en mesure de juger les candidatures concurrentes pour ce poste-clé qui s’est retrouvé vacant de façon inattendue, mais les antécédents, l’expérience et la vision de Kouchner méritent d’être examinés sérieusement. » Le « French doctor » rejoindra bien la liste des candidats en lice pour diriger l’OMS, mais ne sera finalement pas élu.


6. Michel Rocard

Autre figure « socialiste » dont la tendresse à l’égard de Washington n’était pas dissimulée, à tel point qu’il s’évertua à transformer le PS en Parti démocrate (la fameuse « gauche américaine ») : Michel Rocard. Celui-ci évoqua également l’Irak lors d’une entrevue avec Craig Stapleton le 24 octobre 2005. Alors député européen et nourrissant toujours des ambitions présidentielles, l’ancien Premier ministre de François Mitterrand critiqua lui aussi la position française : « Rocard, qui n’a pas soutenu la guerre en Irak, a déclaré que s’il avait été président, il aurait expliqué en privé son point de vue au président Bush, mais serait ensuite resté aux côtés des États-Unis. »

Auprès de l’ambassadeur, il « a également exprimé sa “colère” à l’égard de Villepin pour le discours de 2003 devant le Conseil de sécurité des Nations unies, qui, selon lui, a été contre-productif, en particulier vis-à-vis du secrétaire d’État de l’époque, [Colin] Powell. “Nous aurions dû soutenir Powell ; au lieu de cela, Villepin l’a poussé dans ses retranchements.” Rocard a déclaré que s’il avait été le président de la France à ce moment-là, il aurait écrit une lettre de quatre ou cinq pages au président Bush dès le début, exposant ses réticences à l’égard d’une solution militaire. Cette lettre serait restée confidentielle. Une fois que les États-Unis ont décidé d’agir contre l’Irak, il aurait cependant gardé le silence et n’aurait pas pris la tête de l’opposition internationale, comme l’ont fait Chirac et Villepin ».

Michel Rocard affirmait ainsi en privé qu’il fallait « soutenir Powell » et par conséquent approuver la fable criminelle des armes de destruction massive de Saddam Hussein, une fausse information aux conséquences cataclysmiques que le secrétaire d’État US (décédé en 2021) avait assénée – en brandissant une capsule censée contenir de l’anthrax – devant le Conseil de sécurité de l’ONU le 5 février 2003. Avec de pareils « opposants à la guerre en Irak » à la tête de la France, les néoconservateurs de Washington et Londres (Anthony Blair) auraient eu encore plus les coudées franches pour déclencher leur projet de dévastation. Michel Rocard a carrément « insisté sur la nécessité pour les États-Unis de maintenir le cap, avertissant que l’Irak sombrerait dans la guerre civile si les États-Unis quittaient le pays avant 2010-2012 »…

Là encore, Le Monde, grand admirateur de Michel Rocard (décédé en 2016), traite par-dessus la jambe ce télégramme : quatre petites phrases anecdotiques qui occultent totalement l’inféodation pro-américaine de l’ancien Premier ministre dans un article superficiel intitulé « Les visiteurs de l’ambassade » se délectant des « petites phrases » vachardes que les interlocuteurs français confiaient à Washington sur tel ou tel responsable politique hexagonal.


7. Hubert Védrine

Dans ses interventions médiatiques, Hubert Védrine cultive une image d’analyste équilibré et nuancé en matière de géopolitique. L’ancien ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de cohabitation Jospin (1997-2002) voudrait apparaître au-dessus de la mêlée. Quand il déjeune le 11 mars 2005 avec l’ambassadeur Howard H. Leach, prédécesseur de Stapleton également nommé par George W. Bush, la teneur de ses propos sur la situation en Irak ne cadre pas trop avec sa parole publique : « Les élections législatives ont été un succès. Si les États-Unis parvenaient également à réconcilier les sunnites et les chiites autour d’une constitution – la question la plus importante pour l’avenir de l’Irak –, la plupart des Européens seraient prêts à reconnaître que la politique des États-Unis a toujours été la bonne en Irak. »

Hubert Védrine envisage ici qu’une guerre d’agression barbare qui a ravagé un pays puisse un jour être considérée comme légitime et opportune… La « realpolitik » dans sa version non censurée n’est pas pour toutes les oreilles.

Les élections qu’évoque le diplomate du PS ont eu lieu le 30 janvier 2005. Les premières depuis l’invasion états-unienne de 2003, elles étaient entièrement sous le contrôle des forces d’occupation. Elles furent boycottées par les principaux partis sunnites, sachant que la proportion de la population s’identifiant à cette branche de l’islam se situe autour de 35 % en Irak. Le pays connaissait une situation de violence extrême, l’agression militaire de Washington ayant ouvert un boulevard aux affrontements entre différentes factions armées (le contexte favorisant le développement d’Al-Qaïda, puis plus tard l’émergence de l’État islamique). Le jour du scrutin, plus de cent attaques ciblèrent des bureaux de vote, tuant au moins 44 personnes. Un « succès » donc, qui d’ailleurs sera confirmé par les nombreuses années de guerre et d’occupation états-unienne qui suivront.

Notons au passage qu’Hubert Védrine a confié à l’ambassadeur Leach qu’« il appréciait personnellement [Ariel] Sharon, le trouvait sincère et pensait donc que l’on pouvait travailler avec lui ». L’ancien Premier ministre israélien (2001-2006) était un grand criminel de guerre, ce qui, il est vrai, est peu original si l’on considère le personnel politique et militaire de l’État hébreu. Et puis il faut savoir séparer l’homme du boucher.

Le commentaire final de l’ambassadeur Craig Stapleton après un petit-déjeuner avec Hubert Védrine le 25 janvier 2006 est éloquent quant à l’indépendance de cette « éminence grise » : « Comparé à une grande partie de l’élite politique française, peut-être précisément parce qu’il n’occupe plus de fonction gouvernementale, il est remarquablement dépourvu de ressentiment à l’égard des États-Unis et accepte à la fois la réalité de la puissance américaine et le fait d’utiliser celle-ci pour atteindre les objectifs des États-Unis. » Quand un éloge accable…


8. Alain Richard

Moins connu aujourd’hui, Alain Richard était ministre de la Défense dans le gouvernement de cohabitation Jospin et membre des instances dirigeantes du PS pendant de nombreuses années. Il s’est lui aussi entretenu avec l’ambassadeur Stapleton. Le télégramme relatant cette rencontre qui a eu lieu le 9 mars 2016 est là encore édifiant : « Comme la quasi-totalité des personnalités politiques françaises – qui nous ont parlé en privé de ce sujet –, Richard a dénoncé “la folie” de Chirac et du ministre des Affaires étrangères de l’époque Villepin, qui se sont opposés de façon grandiloquente aux États-Unis et à l’opération Iraqi Freedom (OIF). Selon Richard, les actions de Chirac et Villepin ont peut-être offert “quelques semaines de satisfaction psychique” aux Français [sic], mais au prix d’un affaiblissement de l’influence et de la position de la France sur la scène internationale. »

Lui aussi sur la position « contre la guerre en Irak, mais passionnément pour les États-Unis », Alain Richard « a souligné son respect, voire son amour, pour les idéaux américains et a longuement décrit son admiration – et celle de ses compatriotes – pour le dynamisme de l’Amérique. Il a également fait l’éloge de l’expertise américaine, déclarant que “sur n’importe quel sujet, vous avez les meilleurs experts – y compris sur l’Irak”. Mais il s’est demandé à haute voix pourquoi les États-Unis ont “ignoré leurs experts et fait une si grosse erreur” ».

Il n’y a pas eu d’« erreur », c’est une agression militaire pure et simple, qui sera en bonne place parmi les plus grands crimes du xxie siècle. Mais quand on cherche à amadouer l’administration qui en est à l’origine, mieux vaut euphémiser. Imaginons un instant ce que penserait Jean Jaurès, fondateur du Parti socialiste, de telles compromissions avec « le plus grand pourvoyeur de violence dans le monde », comme le disait Martin Luther King à propos du gouvernement états-unien.

Dans son commentaire final sur Alain Richard, Craig Stapleton note : « Son attachement sincère aux États-Unis était évident ».

Alors sénateur, Alain Richard quittera le PS en 2017 pour rejoindre LREM et faire campagne pour Emmanuel Macron.


La duplicité du PS

Mais, au fait, quelle était la position officielle du Parti socialiste en 2003 quant à la stratégie Chirac-Villepin et au veto français ? Les diplomates états-uniens qui ont rédigé les télégrammes ont fait preuve de négligence en omettant de rappeler que Solférino soutenait le recours à celui-ci. Ainsi, voici ce que déclarait François Hollande au Parisien le 6 janvier 2003 : « Jacques Chirac a été étrangement discret sur la question irakienne lors de ses voeux du 31 décembre. Or, la France préside depuis le début de l’année le Conseil de sécurité de l’ONU. Elle doit donc tout faire pour qu’aucune initiative ne soit prise unilatéralement, c’est-à-dire hors du cadre des Nations unies. Et si le Conseil de sécurité est saisi, elle doit s’opposer à toute intervention militaire dès lors qu’aucune preuve n’est apportée par les inspecteurs sur la présence en Irak d’armements interdits. C’est-à-dire qu’elle doit user de son droit de veto pour empêcher un conflit dont le motif tient, chacun le voit, moins au terrorisme qu’au pétrole, et dont les effets dépasseront le seul territoire irakien. »

Le premier secrétaire du PS confirmera cette ligne le 26 février 2003 dans une déclaration à l’Assemblée nationale lors d’un débat sur la question irakienne : « La France doit aller, le cas échéant, jusqu’au bout : jusqu’à user de son droit de veto, pour éviter l’aventure, la fuite en avant et le déchaînement des passions et des armes. Le veto, ce n’est pas seulement une arme de dissuasion, une menace, un chantage ou une agression. C’est le fait de dire non à la guerre préventive. C’est le moyen de refuser une couverture légale à une intervention illégitime, de ne pas couvrir du drapeau des Nations unies une cause qui n’est que celle de l’administration Bush ! […] Exclure, dès à présent, a priori le veto, comme certains le font, serait affaiblir notre position dans la négociation diplomatique qui s’engage. On nous objectera que notre opposition entraînerait une rupture irréversible avec les États-Unis. Mais ce ne serait pas la première de notre histoire récente : souvenons-nous de notre départ de l’organisation militaire en 1966 ou de notre contentieux à l’époque de la guerre du Vietnam. »

Relisons maintenant ce que François Hollande dira en catimini trois ans plus tard à la résidence de l’ambassadeur états-unien autour d’un petit-déjeuner « Chirac et Villepin n’auraient […] pas dû affronter les États-Unis aussi ouvertement ». Une colonne vertébrale en caoutchouc. Celle de Lionel Jospin est également très souple. Il écrit dans une tribune publiée le 28 février 2003 : « Notre pays devrait […] faire usage de son droit de veto au Conseil de sécurité ». Or, comme on l’a vu, lors du déjeuner avec l’ambassadeur Stapleton en novembre 2005, « il avait fortement désapprouvé la décision du président Chirac de brandir publiquement la menace d’un veto français »

Le double discours de Pierre Moscovici est tout aussi renversant. Quand Libération lui demande fin février 2003 de s’expliquer sur le fait que le PS invite Chirac à recourir au veto, il répond : « La guerre en Irak n’a pas d’objet. Elle n’est ni justifiée ni justifiable. Il faut donc tout tenter pour l’éviter. […] La menace de l’usage du droit de veto s’inscrit dans cette cohérence du refus de la guerre. C’est une arme de dissuasion. » Trois années passent et lors du tête-à-tête avec Victoria Nuland, Pierre Moscovici « a dépeint Chirac comme un dogmatique qui s’est trop plié à l’opinion nationale et l’a accusé d’avoir activement travaillé contre les États-Unis dans la période précédant la guerre en Irak et d’avoir menacé de mettre son veto “trop tôt” ».

Ces revirements à 180° sont-ils sincères ou purement tactiques, afin d’obtenir pour le PS et eux-mêmes la faveur de Washington sous direction néoconservatrice ? Le degré de duplicité est tel qu’il devient impossible de savoir ce que ces grosses légumes politiciennes pensent vraiment. Peut-être les deux… en même temps, selon les circonstances et l’objectif. Quoi qu’il en soit, on perçoit parfois un certain scepticisme chez les diplomates états-uniens quant à la bonne foi de leurs interlocuteurs.


Le Monde « couvre » le PS

Le Monde a eu l’obligeance de ne pas pointer les contradictions et volte-face des éléphants, ce qui a épargné à ceux-ci des justifications acrobatiques. Plus généralement, la rédaction du « quotidien de référence » a choisi d’occulter les serments pro-américains que les dirigeants du Parti socialiste venaient glisser à l’ambassade lors de la présidence de George W. Bush. Le journal a jugé plus digestes pour ses lecteurs des articles sur « Sarkozy l’Américain » (le scoop…) ou, lorsqu’il était question du PS, sur la rivalité entre Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn.

Plus intéressé par les observations critiques, voire ironiques, des diplomates états-uniens sur les responsables français que par les propos enjôleurs que ces derniers leur tenaient, Le Monde s’est détourné d’informations pourtant d’intérêt public. En ce qui concerne le traitement du PS, on peut parler de dissimulation, tant les documents révélés par WikiLeaks sont impitoyables sur la fausseté de ses caciques et leur servilité à l’égard des États-Unis. Le journal des élites a ainsi « couvert » le parti politique qui avait sa préférence.

Par Laurent Dauré