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lundi 7 septembre 2026

J’ai parcouru le Xinjiang pendant six semaines : voilà ce que j’ai vu

 SOURCE https://tibetdoc.org/index.php/xinjiang/culture/900-voyage-au-xinjiang-apres-six-semaines-et-6-000-km-sur-les-routes-arnaud-bertrand-raconte-les-ouighours-kashgar-urumqi-le-taklamakan-et-la-vie-locale

par Arnaud Bertrand, 24 août 2026 - Traduit par Tlaxcala

Voyage au Xinjiang : une famille en camping-car traverse une région de montagnes, de lacs, de déserts et de villes-oasis, au milieu de scènes de vie locale.

Il existe dans le monde des endroits dont tout le monde connaît le nom et sur lesquels chacun a une opinion, mais où presque personne n’est allé. Parfois, c’est pour des raisons positives (pensez au Bhoutan), parfois non.

Le Xinjiang appartient malheureusement à cette seconde catégorie : allez dans n’importe quel pays occidental et demandez au premier passant ce qu’il associe au Xinjiang ; sa réponse sera presque étrangement uniforme : camps de concentration, travail forcé et génocide.

J’ai assez voyagé dans ma vie pour avoir appris une chose : les opinions extrêmes — qu’elles soient positives ou négatives — sur des lieux lointains résistent rarement au contact avec la réalité du terrain. Et c’est d’autant plus vrai pour les endroits que peu de gens ont visités.

C’est logique : ce sont précisément les lieux où les affirmations les plus extravagantes rencontrent le moins de résistance, puisqu’il n’existe tout simplement pas de masse accumulée d’expériences ordinaires de première main pour leur opposer un démenti.

Je sais aussi, bien sûr, que l’Occident a une forte tendance à fabriquer des récits sur ses adversaires géopolitiques, comme la Chine.

Donc, lorsqu’on combine les deux — un endroit que presque aucun étranger ne visite et qui, de surcroît, se trouve en Chine — je m’attendais pleinement à un large fossé entre le récit dominant et ce que j’allais réellement découvrir. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que ce fossé soit aussi immense.

Avant de me rendre au Xinjiang, je m’étais fixé quelques exigences afin d’essayer de comprendre l’endroit aussi bien que possible :

  • Je voulais y passer beaucoup de temps — la région est si vaste qu’on ne peut même pas commencer à la comprendre si l’on n’y reste que quelques jours.
  • Je voulais en voir une grande partie, car je comprenais que la situation pouvait varier considérablement entre, par exemple, des villes prospères comme Urumqi et les campagnes profondes.
  • Je voulais voyager de manière entièrement libre, à mes propres conditions — pas, par exemple, dans le cadre d’un circuit guidé par le gouvernement chinois (comme le font une très grande proportion des rares étrangers qui visitent cet endroit, bien qu’ils n’y soient pas obligés).
  • Je voulais aller dans des lieux totalement hors des sentiers battus, où les touristes ne vont jamais.
  • Je voulais rencontrer et parler avec autant d’habitants que possible, issus des milieux les plus divers.

Avec ma femme et mes deux filles (âgées de 7 et 10 ans), nous avons donc décidé de louer un camping-car à Urumqi et de parcourir toute la province, du Nord au Sud, en dormant dans le véhicule, pendant cinq semaines. À la fin de ce périple, nous resterions dix jours supplémentaires à Urumqi ; pendant une semaine, nous inscririons nos filles à une colonie de vacances avec des enfants du cru (majoritairement ouïghours), tandis que nous, les parents, continuerions à découvrir Urumqi et tenterions de rencontrer des membres de l’intelligentsia locale.

Nous avons rempli chacune de ces conditions, et même davantage. Cinq semaines en camping-car ; près de 6 000 kilomètres parcourus ; le nord et le sud ; des villes, des chefs-lieux de district, des villages, des prairies, de hautes montagnes, des déserts ; et, au passage, des centaines de rencontres. Aucun guide, aucun accompagnateur, aucun itinéraire déposé auprès de qui que ce soit. Nous allions où bon nous semblait et nous arrêtions quand nous en avions envie.

De retour à Urumqi, nos deux filles ont passé une semaine dans une colonie de vacances à thème militaire organisée pour les enfants du cru (et, croyez-moi, il n’a pas été facile de les y inscrire !), tandis que nous — les parents — rencontrions un éventail fascinant de journalistes, de professeurs d’université, de fonctionnaires subalternes comme de hauts responsables, de personnes travaillant pour le fameux Bingtuan (le XPCC [Corps de production et de construction du Xinjiang, une organisation étatique paramilitaire et économique, NdT], qui est en quelque sorte un État dans l’État au Xinjiang), de travailleurs communautaires et d’hommes d’affaires.

Bref, nous avons vu énormément de choses du Xinjiang et de ses habitants, à notre manière, pendant une période suffisamment longue pour que je puisse aujourd’hui dire, je crois, quelque chose de significatif à son sujet — contrairement à la plupart de ceux qui ont écrit sur cet endroit.

Comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessus, notre itinéraire a dessiné une immense boucle à travers le nord et le sud du Xinjiang, sur 34 jours et près de 6 000 kilomètres.

Nous sommes partis d’Urumqi (乌鲁木齐, Wūlǔmùqí) vers l’ouest par la route 101, avant d’atteindre la ville thermale de Wenquan (温泉), à la frontière kazakhe. De là, nous avons pris vers le sud en direction du lac Sayram (赛里木湖, Sàilǐmù Hú), puis de la vallée de l’Ili (伊犁, Yīlí) — champs de lavande, ville-frontière de Khorgos (霍尔果斯, Huò’ěrguǒsī) et ancienne ville de garnison de la dynastie Qing, Huiyuan (惠远, Huìyuǎn) — avant de passer quelques jours dans la grande ville de Yining (伊宁, Yīníng).

Nous avons ensuite poursuivi plus au sud jusqu’à Zhaosu (昭苏), patrie d’extraordinaires anciennes races de chevaux à la robe rosée (je ne plaisante pas !), puis vers les hautes prairies de Xiata (夏塔), Tangbula (唐布拉) et Nalati (那拉提), où des nomades kazakhs et kirghizes vivent encore sous des yourtes dans les montagnes, du moins en été.

Depuis Nalati, nous avons franchi l’immense chaîne du Tianshan (天山) par Duku (独库) — l’une des routes les plus dangereuses de Chine, ouverte seulement quatre mois par an — pour entrer dans le sud du Xinjiang. Là, nous avons exploré l’ancienne ville de Kuqa (库车, Kùchē) et son palais royal (où réside encore une authentique princesse ouïghoure — nous l’avons rencontrée !), traversé le désert du Taklamakan et passé plusieurs jours à Kashgar (喀什, Kāshí), à visiter la vieille ville, les mosquées et les marchés.

Depuis Kashgar, nous avons fait un détour en profondeur dans le plateau du Pamir, chevauchant jusqu’à des cratères volcaniques et grimpant sur un glacier du Muztagh Ata (慕士塔格, Mùshìtǎgé), haut de 7 500 mètres. Nous avons ensuite repris la longue route vers l’est — en passant par les anciennes grottes bouddhiques de Kizil (克孜尔千佛洞, Kèzī’ěr Qiānfódòng), les ruines du temple de Subashi (苏巴什) et la ville de Korla (库尔勒, Kù’ěrlè) — avant de regagner Urumqi par le tunnel Tianshan Shengli, le plus long tunnel autoroutier du monde.

Si vous souhaitez un récit quotidien plus détaillé de notre voyage, accompagné de vidéos et de photos, lisez ce fil que j’ai publié sur X.

Une chose que les comptes rendus occidentaux sur le Xinjiang effacent complètement — et très injustement — et qui nous a frappés presque immédiatement au début de notre voyage, c’est son extraordinaire diversité.

Diversité, d’abord, des paysages et des climats. Un dicton local affirme qu’en traversant le Xinjiang, on peut connaître les quatre saisons en un seul voyage, et nous pouvons absolument le confirmer.

Certains matins, nous nous réveillions transis de froid dans le camping-car garé parmi les yourtes nomades des hautes prairies, au pied de sommets enneigés ; et dès le lendemain — littéralement — nous roulions dans le désert du Taklamakan par 40 degrés, le sable fouettant le pare-brise.

Nulle part ailleurs au monde on ne trouve, à l’intérieur d’une seule région administrative, un écart d’altitude de près de 9 000 mètres — depuis la dépression de Turpan, à 154 mètres sous le niveau de la mer (le point le plus bas de Chine), jusqu’au sommet du K2, à 8 611 mètres, deuxième plus haute montagne de la planète.

Songez à quel point la géographie du Xinjiang est folle : la région réunit simultanément quatre des dix plus hautes chaînes de montagnes du monde (Karakoram, Pamir, Tianshan et Kunlun), l’un des plus grands déserts de la planète (le Taklamakan, à peu près de la taille de l’Allemagne), d’immenses prairies couvrant un tiers de sa superficie, l’endroit le plus chaud de Chine (Turpan, où la température de surface du sol peut atteindre 80 °C) et l’un des plus froids (le district de Fuyun, 富蕴县, dans la région de l’Altaï, où le thermomètre est descendu à -52,3 °C).

Et tout cela dans une région plus vaste que l’Europe occidentale — on pourrait y faire tenir la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, les Pays-Bas et la Belgique tout en gardant encore de la place — et qui partage ses frontières avec huit pays différents.

À lui seul, le Xinjiang est un continent entier de diversité géographique qui ferait pâlir d’envie la plupart des continents véritables.

Diversité aussi des peuples. Le Xinjiang est généralement réduit aux Ouïghours, alors qu’ils ne constituent même pas la moitié de la population (11,620 millions de personnes sur un total de 25,850 millions, soit environ 45 %) et qu’ils sont très majoritairement concentrés dans les quatre préfectures méridionales (Kashgar, Hotan, Aksu, Kizilsu). [Voir ici]

Pendant les dix-huit premiers jours de notre voyage, à travers le nord du Xinjiang, nous n’avons presque pas rencontré d’Ouïghours. À la place, nous avons séjourné parmi des nomades kazakhs dans les prairies, randonné avec des bergers kirghizes en montagne, découvert tout un quartier russe à Yining (avec des Russes de souche de nationalité chinoise) et traversé le territoire des Mongols Torghut en franchissant le Tianshan par la fameuse route de Duku. [Lien 1] [Lien 2] [Lien 3] [Lien 4]

Ce n’est qu’après notre arrivée dans le sud du Xinjiang, au dix-neuvième jour, que nous sommes entrés dans le Sud à majorité ouïghoure, ce qui donnait l’impression d’arriver dans un pays totalement différent.

C’est aussi quelque chose que la plupart des gens ignorent au sujet du Xinjiang : c’est une région essentiellement coupée en deux par l’immense chaîne du Tianshan. Jusqu’à une date très récente à l’échelle de l’histoire — les années 1970, lorsque la route de Duku fut construite — le Nord et le Sud étaient pratiquement isolés l’un de l’autre, car passer d’un côté à l’autre impliquait un détour de plus de mille kilomètres autour de l’ensemble de la chaîne montagneuse.

Traiter les deux moitiés comme un seul ensemble, comme le font invariablement les médias occidentaux, a à peu près autant de sens que de considérer la Scandinavie et la Méditerranée comme un seul et même espace.

Il existe même une énorme diversité au sein du groupe ethnique ouïghour lui-même, au point qu’on peut ouvertement se demander si les Ouïghours constituent réellement un seul peuple. Comme l’a observé l’anthropologue américain Dru C. Gladney dans son article de référence de 1990, « The ethnogenesis of the Uighur », le terme « Uighur » (ou Uyghur) n’a même pas été utilisé pour désigner la population actuelle avant 1935. Auparavant, les gens s’identifiaient par leur oasis : Kashgaris, Turpanlik, Khotanais, etc.

Nous en avons nous-mêmes eu un aperçu : la culture ouïghoure rencontrée à Kashgar — la nourriture, la musique, l’architecture, l’atmosphère — était très différente de celle que nous avons vue à Kuqa ou à Korla. Et ce n’est pas anecdotique : des chercheurs comme Dru C. Gladney ou Justin Rudelson (auteur de Oasis Identities: Uyghur Nationalism along China’s Silk Road) ont documenté quatre traditions musicales régionales entièrement distinctes, de grandes différences dialectales et des profils génétiques variant sensiblement d’une oasis à l’autre.

C’est logique : jusqu’à une époque très récente — là encore, nous parlons des quelques dernières décennies — traverser le désert du Taklamakan (dont le nom signifie en ouïghour « lieu sans retour ») pour aller d’une oasis à une autre était littéralement une entreprise mettant la vie en danger. Il n’est donc pas étonnant que chaque oasis ait développé son propre dialecte, sa cuisine, sa musique et son sentiment identitaire.

La progression historique de l’islam dans la région en est une illustration remarquable. L’islam est arrivé de l’ouest, à partir d’environ 934 de l’ère chrétienne, lorsque le souverain de Kashgar s’est converti. Sa dynastie mena ensuite une longue guerre sainte vers l’est, conquérant le Khotan bouddhiste vers 1006. Mais le royaume bouddhiste de Turpan — à peine mille kilomètres plus loin — résista encore quatre siècles à l’islamisation. Des voyageurs y signalaient encore de riches temples bouddhiques en 1414, et la région de Turpan — au centre-est du Xinjiang — ne devint pleinement musulmane qu’à la fin du XVe siècle. Autrement dit, alors que Kashgar était musulmane depuis plus de cinq siècles, Turpan était encore bouddhiste : les lieux de cette région sont si isolés les uns des autres qu’il a fallu un demi-millénaire à l’islam pour parcourir la moitié du Xinjiang ! Voilà l’ampleur des différences entre des oasis que l’on regroupe aujourd’hui avec désinvolture sous l’étiquette de « peuple ouïghour ».

Alors, comment le terme « Ouïghour » a-t-il commencé à être utilisé, dans les années 1930, pour désigner collectivement ces peuples divers ?

La réponse, comme l’a documenté l’historien de Harvard David Brophy dans son livre Uyghur Nation, est que le nom a en réalité été réactivé non pas au Xinjiang lui-même, mais au sein des communautés immigrées d’Asie centrale russe puis soviétique. Les agriculteurs musulmans turcophones originaires du Xinjiang qui s’étaient retrouvés sous juridiction russe avaient besoin, dans le cadre de la politique soviétique des nationalités, d’une étiquette ethnique officielle — et les noms existants (comme « Kashgari », c’est-à-dire personne originaire de Kashgar) étaient trop locaux pour remplir cette fonction.

Des intellectuels se tournèrent donc vers l’ancien khaganat ouïghour — un empire manichéen de la steppe mongole du VIIIe siècle qui n’avait pratiquement rien à voir avec la population moderne — et lui empruntèrent son nom afin de donner à leur communauté une généalogie historique plus prestigieuse. Un congrès tenu à Tachkent (Ouzbékistan) en 1921 officialisa ce choix.

La Chine adopta cette appellation au milieu des années 1930 sous Sheng Shicai (盛世才), un seigneur de guerre affilié au Kuomintang qui gouverna le Xinjiang de 1933 à 1944 et modela sa politique des nationalités sur les précédents soviétiques.

Fait intéressant, à l’époque, une faction importante rejetait activement cette appellation : Muhammad Amin Bughra, dirigeant politique khotanais et cofondateur de la très éphémère Première République du Turkestan oriental (qui ne dura qu’environ cinq mois en 1933-1934 et couvrait Kashgar et ses environs), souhaitait une désignation encore plus large englobant tous les musulmans turciques du Xinjiang — y compris les Kazakhs, les Kirghizes et les Ouzbeks. Il présentait la politique de Sheng Shicai consistant à les diviser en catégories ethniques distinctes comme une stratégie délibérée visant à semer la discorde. D’autres figures influentes de l’époque se joignirent à cette opposition, comme Masud Sabri, panturquiste formé à Istanbul, qui devint ensuite le premier gouverneur ouïghour du Xinjiang sous le Kuomintang (1947-1949).

Leur opposition souligne à quel point l’identité « ouïghoure » a été construite récemment — et de manière conflictuelle. Certains jugeaient l’étiquette trop étroite : Bughra et Sabri ne voulaient pas seulement une identité unique pour les musulmans turciques du Xinjiang ; ils étaient panturquistes et envisageaient à terme une unité politique avec le vaste monde turcique allant de la Turquie à l’Asie centrale. D’autres, au contraire, la trouvaient trop large : un parapluie artificiel posé sur des communautés d’oasis qui ne s’étaient jamais pensées comme un seul peuple.

Ni les uns ni les autres ne considéraient « Ouïghour » comme allant de soi.

Malgré la controverse, après 1949, la République populaire formalisa les « Ouïghours » comme l’une de ses 55 nationalités minoritaires reconnues — ce qui, nous ont confié certains intellectuels rencontrés pendant notre voyage, a peut-être constitué une erreur historique de la Chine, parce que cela a alimenté le séparatisme en consolidant une mosaïque d’identités d’oasis en une conscience ethnonationale unique.

Cela ne signifie pas que les Ouïghours ne partagent pas de puissants traits identitaires : les populations que cette catégorie englobe ont en commun une langue turcique (avec certaines variations dialectales entre oasis), l’islam sunnite et de profonds fils culturels qui reliaient les oasis bien avant que quiconque ne les appelle « ouïghoures ». Mais, franchement, c’est également vrai des Kazakhs, des Kirghizes et des Ouzbeks — précisément l’argument de Bughra et Sabri. Nombre des traits culturels qui unissent les Ouïghours débordent sur le monde turco-musulman au sens large.

Ce qui distingue réellement les populations des oasis des autres minorités ethniques turciques du Xinjiang, ce n’est ni la langue ni la foi, mais leur mode de vie, notamment l’agriculture irriguée et les villes de bazar ; mais là encore, cela variait fortement d’une oasis à l’autre et, de toute façon, partager un mode de vie agricole ne suffit pas à faire un peuple.

En bref : l’ethnicité au Xinjiang est une question très complexe et, lorsque les médias occidentaux présentent les Ouïghours comme un groupe ethnique primordial allant de soi — comme s’ils avaient toujours existé — ils projettent sur le Xinjiang une cohérence que les archives historiques ne corroborent tout simplement pas. Les histoires simples sur des lieux compliqués peuvent générer des clics, mais elles ne servent pas la vérité.

Ironiquement, il existe en Chine un groupe ethnique ouïghour en quelque sorte « plus authentique », dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler. Lorsque le khaganat ouïghour s’effondra en 840, un groupe de survivants s’enfuit vers le sud-est, dans l’actuelle province du Gansu. Leurs descendants — les Yugurs (裕固族, Yùgù zú, par opposition à 维吾尔族, Wéiwú’ěr zú, pour les Ouïghours du Xinjiang) — y vivent toujours : environ 14 700 personnes qui pratiquent le bouddhisme tibétain, parlent une langue plus proche de l’ancien ouïghour que ne l’est l’ouïghour moderne, et n’ont absolument aucun lien avec l’islam ni avec le Xinjiang. La Chine les classe comme un groupe ethnique entièrement distinct. C’est ironique : les héritiers les plus directs du nom « ouïghour » ne le portent pas, tandis que les millions de personnes qui le portent descendent en grande partie de populations turciques et pré-turciques différentes qui n’ont jamais appartenu au khaganat.

Enfin, je manquerais à mon devoir si je ne mentionnais pas brièvement la diversité religieuse et civilisationnelle dont nous avons été témoins au Xinjiang. Les médias occidentaux tendent à présenter la région comme un espace uniformément musulman, mais ce n’est pas vrai aujourd’hui et cela l’était encore moins historiquement.

L’un des moments les plus émouvants de notre voyage a été de nous tenir à l’intérieur du complexe des grottes de Kizil (克孜尔千佛洞), près de Kuqa — 236 grottes creusées dans une falaise à partir du IIIe siècle de l’ère chrétienne, dont les murs sont couverts de peintures dont la beauté et le raffinement nous ont littéralement coupé le souffle. C’est, au sens le plus concret, là que l’art bouddhique chinois a commencé.

L’une des extraordinaires peintures des grottes de Kizil, datant du IIIe siècle de l’ère chrétienne
L’une des extraordinaires peintures des grottes de Kizil, datant du IIIe siècle de l’ère chrétienne

À quelques kilomètres de là se trouvent les ruines du temple de Subashi (苏巴什), où étudia autrefois Kumārajīva (鸠摩罗什) — le moine dont les traductions chinoises des sutras sanskrits devinrent le socle de la pensée bouddhique chinoise — et où Xuanzang (玄奘) — oui, le véritable moine Tang qui inspira Le Voyage en Occident — séjourna plusieurs mois au cours de son pèlerinage en Inde.

Ma femme et mes filles dans les ruines du temple de Subashi, probablement le temple bouddhique le plus important de l’histoire de la Chine
Ma femme et mes filles dans les ruines du temple de Subashi, probablement le temple bouddhique le plus important de l’histoire de la Chine

La vérité est que le bouddhisme a été la civilisation dominante de la région pendant plus de mille ans, plus longtemps que l’islam ne l’a été. Les populations des oasis aujourd’hui appelées « ouïghoures » ont été bouddhistes, manichéennes, ou les deux, pendant la majeure partie de leur histoire documentée.

Et il existe même, comme nous avons pu le constater, une grande diversité dans la pratique réelle de l’islam. Notre image occidentale de l’islam — façonnée principalement par les États du Golfe — est celle des mosquées, de la prière quotidienne, du voile et de la rigueur scripturaire. Mais l’islam des peuples turciques du Xinjiang s’est largement développé à l’écart des foyers du Moyen-Orient ; il a plutôt été façonné par le soufisme d’Asie centrale, les traditions turciques préislamiques et les réalités pratiques de la vie dans les oasis et chez les nomades.

Chez les Ouïghours, le centre de gravité spirituel ne se trouvait pas dans la mosquée mais dans les pèlerinages aux sanctuaires, les rituels soufis et le meshrep — rassemblement communautaire de musique, de danse et de festins reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel — autant de pratiques qui seraient inadmissibles selon les interprétations wahhabites strictes d’Arabie saoudite.

La pratique de l’islam est encore plus relâchée chez les Kazakhs et les Kirghizes du nord du Xinjiang, parmi lesquels nous avons passé des semaines : ils sont réputés — et l’ont toujours été — pour leur forte consommation d’alcool (principalement du lait de jument fermenté) et ne fréquentent pratiquement jamais la mosquée, pour la raison très simple que lorsqu’on est un éleveur nomade qui se déplace constamment avec son bétail entre des pâturages saisonniers, il n’y a pas de mosquée où aller. Le mode de vie nomade rendait l’observance orthodoxe matériellement impossible et, dans la pratique, la vie spirituelle kazakhe et kirghize mêle rites musulmans, guérison chamanique, rituels du feu et culte des ancêtres, tous antérieurs de plusieurs siècles à l’islam.

Même les Ouïghours ont une longue tradition viticole, surtout dans les régions de Turpan et de Kuqa : la viticulture à Turpan remonte au moins au IVe siècle avant l’ère chrétienne, soit près de deux millénaires avant l’arrivée de l’islam dans la région, et la tradition locale du museles — un vin artisanal vieilli dans des jarres d’argile — n’a jamais disparu.

Comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessous — filmée par mon ami Daniel pendant notre séjour dans un campement nomade kazakh de la prairie de Tangbula (唐布拉) —, des hommes ouïghours et kazakhs du lieu nous ont invités un soir à boire avec eux. Le récit occidental veut que « la Chine » force les musulmans du Xinjiang à boire : la réalité, c’est que les seules personnes contraintes de boire ce soir-là ont été Daniel et moi !

Dernière spécificité culturelle importante : ni le hijab ni le niqab (et encore moins la burqa) n’ont jamais, à aucun moment de l’histoire, fait partie du vêtement traditionnel des femmes ouïghoures, kazakhes ou kirghizes. La coiffe traditionnelle des femmes ouïghoures est la doppa — une calotte brodée et colorée — et c’est ce que nous avons vu partout où nous sommes allés, dans les villes comme dans les villages, au Nord comme au Sud.

Cela importe parce que c’est peut-être l’exemple le plus frappant de la manière dont les médias occidentaux plaquent un modèle moyen-oriental sur une région où il ne s’est jamais appliqué : ils interviewent régulièrement des femmes dites « ouïghoures » portant le hijab ou le niqab et accusant la Chine de détruire leurs traditions. Or ces femmes portent des vêtements qui ne sont entrés dans la région qu’au cours des dernières décennies, par le biais du prosélytisme salafiste financé par les pays du Golfe — précisément le type de radicalisation religieuse extérieure que les politiques chinoises visent en partie à combattre.

L’ironie est difficile à exagérer : les médias occidentaux présentent ces femmes comme les gardiennes d’une culture ancienne, alors que les vêtements qu’elles portent représentent l’effacement de la tradition ouïghoure réelle, et non sa préservation.

Fait intéressant, il existe en Chine — y compris au Xinjiang — un groupe ethnique musulman dont les femmes portent une coiffe semblable au hijab : les Hui (回族), qui sont ethniquement Han chinois mais se sont convertis à l’islam au contact de marchands arabes et persans installés le long de la Route de la soie. Les Hui ont traditionnellement pratiqué une forme d’islam plus orthodoxe que les Ouïghours, plus proche des traditions moyen-orientales.

Nous l’avons constamment remarqué pendant notre voyage, de la manière la plus banale : chaque fois qu’un restaurant ne servait pas d’alcool, il était invariablement tenu par des musulmans hui. Tous les restaurants ouïghours où nous avons mangé — et ils furent nombreux — servaient de l’alcool sans hésitation. C’était devenu une plaisanterie récurrente entre nous : s’il n’y avait pas d’alcool, on pouvait être sûr que le patron était hui. C’est un petit détail, mais il saisit quelque chose d’important : supposer que tous les musulmans du Xinjiang pratiquent l’islam de la même manière est aussi faux que supposer qu’ils appartiennent tous au même peuple.

Voilà donc : la première et principale caractéristique du Xinjiang est la diversité. Diversité des géographies, des peuples, des civilisations, des croyances et même de la manière dont la foi est pratiquée. Ce que les médias occidentaux ont fait à cette région relève presque du crime intellectuel : ils ont pris l’un des endroits les plus complexes, stratifiés et véritablement fascinants de la planète pour le réduire à un récit diffamatoire en noir et blanc, avec une victime et un méchant. Ce faisant, ce sont eux qui, hypocritement et ironiquement, effacent réellement la culture du Xinjiang — cela même qu’ils accusent la Chine de faire.

Je ne vais pas le minimiser : lorsqu’on voyage au Xinjiang, il est absolument évident qu’on se trouve dans un endroit où la sécurité est prise très, très au sérieux — beaucoup plus au sérieux que partout ailleurs où je suis allé en Chine, et de très loin.

J’ai voyagé pratiquement partout en Chine et effectué auparavant deux longs périples de plusieurs semaines en camping-car : l’un en 2021 à travers le Hebei, le Shanxi, le Shaanxi, le Gansu et le Qinghai, et un autre en 2023 dans le Dongbei, les trois provinces du nord-est de la Chine. Au-delà de ces voyages sur route, j’ai vécu huit ans à Shanghai et j’ai facilement effectué plus d’une centaine de voyages distincts dans le pays au cours des vingt dernières années. Il est donc juste de dire que je sais à quoi ressemble la « normalité » en Chine — et, du point de vue de la sécurité, le Xinjiang n’est assurément pas normal.

Ce qui peut surprendre ceux qui ne sont jamais allés en Chine, c’est que dans la majeure partie du pays, la présence policière visible est étonnamment faible. Dans certains endroits, elle est même presque inexistante. Par exemple, lors de notre périple de 2023, après 32 jours de route pratiquement partout dans les provinces du Liaoning, du Jilin et du Heilongjiang, nous n’avons pas été arrêtés une seule fois par la police : zéro contrôle, zéro poste de contrôle, rien du tout. Et cela bien que nous nous soyons rendus dans des zones qui, dans n’importe quel pays, seraient considérées comme sensibles, notamment les zones frontalières (nous avons roulé le long des frontières chinoises avec la Russie, la Corée du Nord et la Mongolie).

Comparez cela au Xinjiang : il est littéralement impossible de conduire une seule journée sans passer par un poste de contrôle de police. Certains jours où nous roulions davantage que d’habitude — par exemple sur l’autoroute traversant le désert du Taklamakan — nous passions par plus de dix contrôles.

La présence policière n’est pas seulement importante, elle est omniprésente. Dans les lieux très fréquentés, il y a — et je n’exagère pas — une plateforme de police tous les cinquante mètres environ. Si vous regardez la vidéo ci-dessous — que j’ai tournée dans une rue de restaurants à Yining — et que vous êtes attentif, vous pouvez en voir trois sur à peine cent mètres : ce sont les cabines bleues montées sur des élévateurs hydrauliques qui s’élèvent au-dessus du niveau de la rue et donnent aux policiers une vue plongeante sur la foule.

Nous avons parlé à des policiers pendant notre voyage au Xinjiang et ils nous ont indiqué que leur indicateur officiel de performance pour le délai d’intervention était de trois minutes, ce qui est hallucinant : cela signifie que l’ensemble de la région — qui, rappelons-le, est plus vaste que l’Europe occidentale — est couvert d’un réseau policier si dense que, lors de n’importe quel incident, n’importe où, des agents sont censés arriver sur les lieux en moins de 180 secondes.

Nous avons d’ailleurs testé nous-mêmes le temps de réaction pendant le voyage : notre camping-car s’est retrouvé coincé sous une barrière effondrée sur une route à sens unique dans la campagne près de Kashgar. Nous avons appelé la police et chronométré. Trois minutes. Les policiers ont ensuite appelé le chef du village — la personne responsable de la réparation de la barrière — et il est arrivé en moins de deux minutes. Cinq minutes après notre coup de téléphone, nous étions escortés en toute sécurité au-delà de l’obstacle et de nouveau sur la route. Voilà à quel point la police est incroyablement efficace au Xinjiang.

Outre cette présence policière massive et les contrôles omniprésents sur les routes, plusieurs autres mesures de sécurité n’existent tout simplement pas dans le reste de la Chine. La plus évidente pour nous était l’obligation de présenter une pièce d’identité pour faire le plein. Chaque station-service du Xinjiang dispose d’un contrôle de sécurité à son entrée. Dans le reste de la Chine, on entre simplement et on fait le plein.

La situation sécuritaire est encore beaucoup plus stricte dans les zones frontalières, qui sont nombreuses au Xinjiang puisqu’il partage ses frontières avec huit pays différents.

Nous avons commis une erreur assez amusante au cours du voyage, sur la route du parc naturel de Xiata (夏塔) : nous ne nous étions pas rendu compte à l’avance que notre GPS nous faisait emprunter une route passant littéralement à quelques mètres de la frontière kazakhe.

Avant même de comprendre ce qui nous arrivait, nous nous sommes retrouvés face à des soldats de l’APL à un poste de contrôle militaire — de vrais militaires, pas des policiers. L’expression des soldats lorsqu’ils ont vu un Français blond arriver tranquillement dans un camping-car familial avec deux petites filles était — comment dire — mémorable. Ils n’étaient pas hostiles, simplement profondément perplexes quant à la manière dont cette situation avait pu se produire. Un appel téléphonique fut passé avec une certaine urgence. Quelques instants plus tard, un supérieur arriva (manifestement, l’objectif des trois minutes s’applique aussi à l’armée) — le genre d’officier dont l’uniforme semble avoir été repassé sur lui — et examina nos passeports et nos documents avec la minutie d’un homme désamorçant une bombe. Conclusion : nous pouvions continuer, mais à des conditions strictes. Aucun arrêt. Aucune photo. Pas question de traîner. Rien du tout. Nous avons vigoureusement acquiescé et sommes passés sans même oser respirer trop fort.

Nous avons parlé de la situation sécuritaire avec plusieurs habitants et, à ma grande surprise, la plupart s’en disaient en réalité rassurés. Français que je reste, je m’attendais à ce qu’ils la vivent comme oppressive, comme une intrusion dans leur quotidien. Mais la réaction la plus fréquente ressemblait davantage à du soulagement — le sentiment que l’alternative, qu’ils avaient connue, était bien pire.

Pour mémoire, le Xinjiang a traversé une période d’extrême violence entre environ 2009 et 2017. À elles seules, les émeutes d’Urumqi en 2009 ont fait près de 200 morts et plus de 1 700 blessés en un seul week-end de massacres ethniques. S’ensuivit une vague d’attentats terroristes qui dura des années — attaques au couteau, attentats à la bombe, véhicules-béliers — et frappa non seulement le Xinjiang, mais aussi le cœur de la Chine continentale : l’attaque à la voiture sur la place Tian’anmen en 2013, le massacre de la gare de Kunming en 2014 (31 morts, 140 blessés, à l’arme blanche), etc. Entre violences séparatistes, radicalisation djihadiste et tensions ethniques à vif, le Xinjiang était, selon toute évaluation honnête, une région en crise.

J’ai parlé à une Chinoise han née et élevée au Xinjiang, qui se souvient de l’époque des émeutes d’Urumqi de 2009 : au moment des émeutes, elle se trouvait à Pékin et s’est immédiatement précipitée vers Urumqi pour rejoindre sa famille. Dans le train, des centaines d’autres personnes faisaient de même — issues des différents groupes ethniques du Xinjiang — et elle m’a raconté qu’un silence complet régnait, chacun jaugeant les autres : à l’époque, on ne savait pas si la personne assise à côté de soi rentrait en urgence pour protéger sa famille ou pour participer aux tueries. La confiance entre communautés s’était évaporée du jour au lendemain.

Parallèlement, des milliers d’Ouïghours avaient été recrutés par des réseaux extrémistes — d’abord pour rejoindre les combats dans l’Afghanistan voisin pendant la guerre menée par les USA (sous la bannière de l’ETIM), puis pour partir en Syrie combattre aux côtés de Daesh— dans une filière passant par l’Asie du Sud-Est et la Turquie, abondamment documentée par les services de renseignement du monde entier. On oublie souvent que les USA ont régulièrement bombardé des Ouïghours en Afghanistan jusqu’en 2018.

La réponse de la Chine à tout cela fut une vaste campagne de déradicalisation et de sécurisation — dont on peut encore voir aujourd’hui, comme je l’ai indiqué, certains vestiges — couplée à d’énormes investissements dans le développement économique du Xinjiang, et tout particulièrement dans le développement de l’industrie touristique (au point que le Xinjiang est aujourd’hui la destination touristique la plus populaire de Chine, avec le chiffre délirant de 300 millions de visites par an).

Des centres de formation professionnelle — ce que l’Occident a appelé des « camps de rééducation » — ont été créés dans toute la région en 2017 pour cibler les personnes considérées comme exposées au risque de radicalisation, en leur enseignant le mandarin, l’éducation civique et des compétences professionnelles. Fait intéressant, je crois comprendre que la Chine s’est en partie inspirée, pour cela, de la France, qui avait créé un an auparavant, sous le Premier ministre Manuel Valls, ses propres « centres de réinsertion et de citoyenneté » destinés à lutter contre l’extrémisme et visant des personnes qui n’avaient « jamais été condamnées pour des faits liés à la radicalisation » mais étaient « soupçonnées d’être radicalisées ». Le projet prévoyait d’ouvrir un centre de ce type dans chaque région du pays. Le programme français était largement considéré comme raisonnable, voire progressiste (même s’il fut totalement mal géré et finit par échouer, dans la grande tradition française). Il n’a jamais fait l’objet de sanctions, jamais d’une enquête de l’ONU, et personne n’a accusé Paris de génocide…

À propos de ces « camps » — ou centres de formation professionnelle — sur lesquels tant de choses ont été écrites, nous n’en avons vu absolument aucune trace pendant tout notre voyage. Je suis personnellement convaincu que le gouvernement chinois disait la vérité lorsque Shohrat Zakir, président du gouvernement régional du Xinjiang, annonça en décembre 2019 que « tous les stagiaires avaient achevé leur formation » et que le programme était arrivé à son terme.

J’en suis d’autant plus convaincu qu’un ami très cher a fait l’an dernier le travail d’aller lui-même — sans prévenir — sur les sites de nombreux de ces « camps » tels qu’ils sont répertoriés dans le Xinjiang Data Project (censé constituer la source faisant autorité en la matière), et a constaté qu’ils étaient tous soit entièrement fermés, soit de simples installations civiles — écoles, usines, parcs logistiques — n’ayant rien à voir avec un programme de détention, soit des prisons ordinaires du type que l’on trouve dans n’importe quel pays du monde. Pas un seul ne correspondait à l’image d’un « camp de rééducation » en activité.

En outre, tout ce que nous avons vu sur le terrain était totalement incompatible avec l’idée d’un endroit où un million de personnes — selon les accusations — auraient été raflées. À l’exception des mesures de sécurité renforcées, la vie quotidienne était manifestement, visiblement, presque agressivement normale. Marchés débordant de vendeurs, musique ouïghoure à plein volume dans les restaurants, enfants jouant insouciamment au football dans les rues, fêtes de mariage (dont une à laquelle nous avons assisté), etc. Si un million de personnes — environ un Ouïghour sur onze — avaient été raflées et internées, le tissu social de ces communautés aurait été en lambeaux. Ce n’était tout simplement pas le cas.

Cela ne veut pas dire que certaines personnes au Xinjiang ne nourrissent aucun ressentiment envers le gouvernement chinois. D’après nos interactions avec certains Ouïghours, il est parfaitement clair que certains en éprouvent. Nous pouvions le sentir dans certaines rencontres — une réserve, un choix prudent des mots, certains regards. Il est également parfaitement clair que le message du gouvernement chinois a été reçu cinq sur cinq : le moindre signe de séparatisme, d’extrémisme religieux ou d’organisation politique en dehors des canaux autorisés par le Parti se heurtera à toute la force écrasante de l’État — et personne ne pourra rien y faire.

Cela dit, nous avons aussi rencontré de nombreux Ouïghours — et c’est probablement le cas d’une large majorité d’entre eux — qui semblaient sincèrement soulagés que la crise soit terminée et n’éprouvaient pas particulièrement de nostalgie pour l’alternative. Comme je l’ai longuement décrit dans le chapitre sur la diversité, la plupart des Ouïghours ne sont pas spécialement dévots — ce sont des gens dont la tradition viticole remonte à deux mille ans et qui n’ont jamais porté de hijab de leur vie. La perspective de voir leur terre devenir un nouvel Afghanistan sous l’influence de prédicateurs wahhabites inspirés par les pays du Golfe les terrifiait autant que n’importe qui d’autre.

Plusieurs Ouïghours nous ont dit, en substance, que les extrémistes avaient détourné leur culture et que la répression, quels qu’aient été ses excès, avait mis fin à quelque chose auquel eux aussi voulaient qu’il soit mis fin.

Et l’ampleur considérable des sommes que Pékin a déversées au Xinjiang — routes, tunnels, infrastructures touristiques, subventions — n’échappe pas aux habitants. Nul besoin d’aimer le Parti communiste pour apprécier le fait que sa région soit passée, en une décennie, de l’état de zone frontière négligée à celui de destination touristique la plus visitée de Chine.

Il n’en demeure pas moins évident que le Xinjiang reste encore assez éloigné d’une société à haut niveau de confiance comme le reste de la Chine : on y trouve un degré latent de paranoïa totalement inconnu ailleurs dans le pays.

Une anecdote à ce sujet. De retour à Urumqi après la fin de notre voyage en camping-car, j’ai été contacté par Xinjiang Daily, l’un des journaux locaux (l’équivalent local du Quotidien du Peuple), parce qu’ils souhaitaient publier un article sur notre voyage. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’une famille étrangère parcourt le Xinjiang en camping-car pendant cinq semaines.

Très bien, leur ai-je répondu, mais faites au moins en sorte que l’entretien vaille la peine : organisons-le dans un lieu qu’il soit également intéressant de visiter. C’est peut-être mon côté snob, mais j’en ai vraiment assez des entretiens dans les halls d’hôtel et les salles de conférence.

D’accord, ont-ils dit, faisons-le au Musée du patrimoine culturel immatériel du Xinjiang (新疆非物质文化遗产馆) — qui s’est d’ailleurs révélé très beau. Deux jours plus tard, ils sont revenus vers moi avec quelque chose du genre : « Arnaud, nous avons du mal à convaincre le musée que vous êtes quelqu’un de fiable ; envoyez-nous votre pièce d’identité et tout ce qui peut prouver votre crédibilité. »

Je n’en revenais pas : le journal officiel de l’État au Xinjiang, émanation directe du Parti, n’arrivait pas à convaincre un musée de croire sur parole qu’un touriste français ne constituait pas une menace pour la sécurité. J’ai fini par envoyer davantage de justificatifs pour visiter un musée que je n’en avais eu besoin pour entrer dans le pays, et tout cela pour ce qui n’était au fond qu’un article complaisant sur des vacances en famille.

Cela vous dit quelque chose du niveau d’anxiété institutionnelle qui imprègne encore cette région. Nulle part ailleurs en Chine on ne voit des choses pareilles.

Et ce n’est qu’une anecdote parmi beaucoup d’autres survenues pendant notre voyage, dont je ne parlerai pas pour la plupart car cela embarrasserait inutilement des gens. On a le sentiment que le Xinjiang, en tant que société, vit encore avec l’équivalent institutionnel d’un trouble de stress post-traumatique. La crise est terminée, l’appareil sécuritaire a fonctionné, la violence a cessé — mais le système nerveux n’a pas encore tout à fait reçu le message.

D’autant plus qu’il demeure soumis à une forme de siège depuis l’étranger, avec des sanctions occidentales toujours en vigueur, des listes noires et une campagne médiatique incessante qui continue de l’accuser — de manière entièrement mensongère — de génocide. Dès lors, chaque visiteur étranger devient un informateur potentiel, chaque entretien un piège possible, chaque visite de musée une occasion pour quelqu’un de prendre une photo qui se retrouvera en une du Washington Post avec pour légende « preuve d’effacement culturel ».

Cette paranoïa n’est pas irrationnelle : dans ce contexte, l’hypervigilance, aussi épuisante et contre-productive soit-elle souvent, est dans une certaine mesure compréhensible.

Il faut toutefois souligner que l’immense majorité des Ouïghours — et des gens ordinaires que nous avons rencontrés pendant notre voyage au Xinjiang — se sont montrés extrêmement accueillants, ouverts, curieux et généreux, parfois à un point qui nous prenait de court. La paranoïa institutionnelle est réelle, mais elle réside surtout dans la bureaucratie, pas dans la population. Et c’est une raison d’espérer : les systèmes guérissent plus lentement que les personnes, et les gens, eux, sont déjà en grande partie guéris.

Mausolée d’Abakh Khodja, près de Kachgar
Mausolée d’Abakh Khodja, près de Kachgar

De nombreuses personnes à travers le monde affirment se soucier du Xinjiang et des Ouïghours.

Certaines de ces personnes — peut-être même la plupart — sont entièrement hypocrites. Comme l’ancien ministre singapourien des Affaires étrangères George Yeo l’a un jour brillamment lancé : « Les Américains ne sont pas connus pour aimer les Chinois ni les musulmans, mais, d’une manière ou d’une autre, ils aiment énormément les musulmans chinois. »

Quant aux soi-disant « militants des droits humains » — et j’en ai connu personnellement quelques-uns —, beaucoup ne sont guère plus que des idiots utiles au service d’intérêts géopolitiques qu’ils ne commencent même pas à comprendre. Nombre de ceux qui s’expriment bruyamment sur cette question ne sont jamais allés au Xinjiang, ne parlent pas mandarin, seraient incapables de situer Ili ou Kashgar sur une carte, et leur connaissance de la région ne vient ni de travaux universitaires ni du terrain, mais d’un petit écosystème d’ONG, de boîtes à idées et de médias qui se citent mutuellement dans un cercle auto-entretenu — tout en servant, qu’ils en aient conscience ou non, de visage humanitaire à une campagne géopolitique hostile.

D’autres encore — comme Adrian Zenz, de la Victims of Communism Memorial Foundation, que je reste, à ma connaissance, la seule personne à avoir jamais affronté publiquement dans un débat — sont mus par l’idéologie : pour eux, la culpabilité de la Chine n’est pas une conclusion, mais une prémisse. Dans le cas de Zenz, cela ne pourrait être plus évident : il travaille littéralement pour une organisation dont le nom constitue déjà la conclusion. Mais il est loin d’être le seul : le discours sur le Xinjiang est peuplé de gens dont la carrière, le financement et le sentiment d’avoir une raison d’être dépendent de la véracité du récit.

Certains, toutefois, sont sincères : ils veulent réellement aider, de façon constructive. Ce dernier chapitre leur est destiné.

Tout d’abord — et peut-être de façon quelque peu contre-intuitive —, la meilleure chose que vous puissiez faire si vous voulez sincèrement aider consiste à militer CONTRE les sanctions occidentales liées au Xinjiang ou aux Ouïghours.

Je m’explique.

La première raison est que l’effet réel de ces sanctions — et nous avons entendu ce témoignage à maintes reprises de la part de gens ordinaires durant notre voyage — est qu’elles font activement du tort aux Ouïghours.

Comment ? Permettez-moi de vous donner un exemple très concret rencontré dans le charmant petit village de Huanghuang (晃晃), célèbre pour sa production de lavande. Nous y avons passé deux jours et rencontré plusieurs cultivateurs de lavande. Le premier employeur de Huanghuang — un petit village de seulement 150 foyers — était, sans surprise, une usine d’essence de lavande. Je dis « était », car, vous l’aurez deviné, elle a fait faillite. Pourquoi ? Les habitants nous ont dit que c’était directement lié aux sanctions occidentales : ces sanctions — notamment une législation extraterritoriale des USA appelée Uyghur Forced Labor Prevention Act, qui, comme je vais l’expliquer, devrait plutôt s’appeler Uyghur Labor Prevention Act — interdisent de fait aux entreprises du monde entier d’acheter quoi que ce soit en provenance du Xinjiang et ferment ainsi les marchés internationaux aux entreprises de la région, si petites soient-elles.

Pour de nombreuses entreprises, c’est, bien entendu, une question de vie ou de mort : être limité à la vente de ses produits sur le seul marché intérieur représente un coup énorme. Et la réalité est encore pire, car les sanctions se répercutent tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Ainsi, si une entreprise de cosmétiques de Shanghai achète de l’essence de lavande à Huanghuang puis exporte du parfum en Europe, ce parfum est désormais contaminé par association et ne peut plus être exporté en vertu des sanctions. La réaction rationnelle de toute entreprise chinoise tournée vers l’exportation consiste donc simplement à éviter tout ce qui est lié au Xinjiang. Cela signifie qu’une ferme de lavande de Huanghuang ne peut même pas vendre à des acheteurs chinois, sauf si ces derniers n’ont aucune activité internationale. Le Uyghur Forced Labor Prevention Act met de fait en quarantaine toute la région — et les Ouïghours en tant que groupe ethnique — en les excluant de toute chaîne d’approvisionnement, y compris en Chine, qui touche au monde extérieur. Il rend en pratique toxique le fait de travailler avec des Ouïghours, d’où le nom plus approprié de Uyghur Labor Prevention Act.

Ce n’est pas une simple anecdote : le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a rédigé un rapport très détaillé sur cette question précise. Sa conclusion correspond exactement à ce que nous ont dit les producteurs de lavande de Huanghuang : les sanctions détruisent les moyens de subsistance. Le rapport a documenté des licenciements massifs, des faillites et le traitement de toute une région comme radioactive par les chaînes d’approvisionnement mondiales — le tout dans le cadre d’un dispositif juridique que le rapport décrit comme une « présomption de culpabilité » violant la présomption d’innocence, norme impérative du droit international. Le rapport rappelait avec insistance que l’éradication de la pauvreté est, selon la Stratégie antiterroriste mondiale de l’ONU elle-même, un élément essentiel de la lutte contre le terrorisme — ce qui signifie que les sanctions échouent non seulement à protéger les droits humains qu’elles prétendent défendre, mais alimentent activement les conditions mêmes qui favorisent l’extrémisme (on pourrait dès lors se demander si leur véritable objectif n’est pas la déstabilisation plutôt que les droits humains). [Lien]

En tout état de cause, la recommandation du rapport était la suivante : lever toutes les sanctions contre le Xinjiang.

Je comprends que cela puisse surprendre beaucoup de gens — compte tenu de la quantité de propagande sur ce sujet — mais oui : l’organisation de défense des droits humains la plus importante et la plus crédible de la planète, le propre HCDH de l’ONU, demande que cesse la pression occidentale sur le Xinjiang — parce que cette pression constitue elle-même une violation des droits humains.

Et quiconque possède un minimum de connaissances historiques peut comprendre pourquoi : jamais — pas une seule fois dans l’histoire moderne — les sanctions occidentales n’ont amélioré la situation des droits humains dans le pays qu’elles visaient. Ce qu’elles réussissent à faire, c’est punir économiquement les citoyens ordinaires.

Comme expliqué dans le chapitre précédent, les sanctions produisent aussi de la paranoïa institutionnelle, ce qui est l’ironie la plus cruelle de toutes puisqu’elles alimentent un cercle vicieux qui ne sert personne, sauf ceux qui poussent ce récit. Le Xinjiang n’est pas fermé — nous l’avons parcouru librement pendant six semaines et 300 millions de touristes le visitent chaque année. Mais la menace constante d’un examen étranger hostile produit une mentalité de siège, avec précisément le type de sécurité brutale et d’hypervigilance institutionnelle que l’Occident désigne ensuite comme la preuve qu’il se passe forcément quelque chose de sinistre. Les sanctions créent la paranoïa, la paranoïa crée les apparences, les apparences justifient les sanctions.

C’est un mécanisme profondément humain. Je regardais l’autre jour un documentaire français dans lequel un homme en voulait à sa femme parce qu’elle était devenue obèse et qu’il souhaitait qu’elle maigrisse. Tous les jours, il la réprimandait à ce sujet. Résultat ? Anxieuse et déprimée, sa femme prenait ENCORE PLUS de poids.

N’importe quel sociologue vous dira la même chose : une pression extérieure prolongée sur un système ne le réforme pas, elle le rigidifie. Cela vaut pour les individus, les couples, les organisations et les sociétés. Plus vous attaquez, plus les défenses se durcissent ; et plus elles se durcissent, plus vous invoquez ce durcissement pour justifier l’attaque. C’est une boucle de rétroaction sans issue — à moins que quelqu’un ait le courage, ou l’honnêteté, de s’arrêter.

La deuxième manière d’aider le Xinjiang et les Ouïghours est tout simplement d’y aller — comme je l’ai fait.

Il n’existe exactement aucune restriction qui vous en empêche : vous n’avez probablement même pas besoin de visa, puisque la Chine accorde désormais une entrée sans visa aux ressortissants de plus de cinquante pays pour des séjours allant jusqu’à trente jours — notamment la quasi-totalité de l’Europe, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie, le Japon et la Corée du Sud. Vous pouvez prendre un vol pour Urumqi, louer une voiture ou un camping-car et rouler où vous voulez. Aucun guide requis, aucun permis nécessaire, aucun itinéraire à déposer.

En quoi cela aide-t-il ? De deux manières. La première, évidemment, est qu’en agissant ainsi vous soutenez directement les moyens de subsistance des Ouïghours — et des autres habitants. À un moment où les sanctions occidentales cherchent activement à étrangler l’économie de la région, chaque dollar touristique dépensé dans un restaurant ouïghour, une maison d’hôtes ouïghoure ou un étal du bazar de Kashgar est un petit acte de solidarité matérielle — celle qui nourrit des familles.

Deuxièmement, cela aide parce que la vérité compte. Comme le dit le proverbe : la lumière du soleil est le meilleur désinfectant. Et, contrairement à une croyance répandue, ceux qui empêchent la vérité d’émerger au sujet du Xinjiang et des Ouïghours ne sont pas la Chine — encore une fois, rien ne vous interdit de vous y rendre, de parler aux gens, d’enregistrer tout ce que vous voulez et de le publier en direct sur les réseaux sociaux (je l’ai littéralement fait pendant six semaines et on ne m’a pas dit une seule fois d’arrêter) — mais précisément ceux qui prétendent se battre pour la « transparence ».

Alors allez-y. Voyez par vous-même. Publiez ce que vous trouvez. C’est ainsi que la vérité réelle, avec toutes ses nuances et sa complexité, remontera à la surface.

De façon plus subtile, cela aide également à briser le cercle vicieux de la paranoïa. Plus le Xinjiang accueillera de visiteurs ordinaires — familles en vacances, routards, retraités, personnes n’ayant d’autre objectif que la curiosité —, plus les systèmes locaux se débarrasseront des réflexes hérités de l’époque du siège. C’est ainsi que l’on guérit : lentement, par l’accumulation de contacts humains positifs, ordinaires et sans incident.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, on peut aider le Xinjiang et les Ouïghours en restaurant quelque chose qui a été presque entièrement détruit dans la manière dont le monde parle d’eux : la profondeur. Profondeur des connaissances, profondeur de la curiosité, profondeur du regard humain.

Tout, dans le discours occidental sur le Xinjiang, est superficiel — histoire superficielle, géographie superficielle, ethnographie superficielle, théologie superficielle, compréhension superficielle des gens qu’il prétend défendre. Et la superficialité n’est pas neutre : elle est la condition préalable à la manipulation. On ne peut transformer un peuple en arme géopolitique qu’après l’avoir dépouillé de tout ce qui le rend humain.

Les Ouïghours que j’ai rencontrés pendant cinq semaines n’étaient pas ceux sur lesquels j’avais lu. Certains étaient des êtres humains extraordinaires, quelques-uns étaient des connards. Certains étaient profondément réfléchis ; d’autres passaient leur journée à scroller sur Douyin [version « mère » de TikTok réservée au marché chinois, NdT] sans réfléchir. Certains étaient drôles et extravertis, d’autres sérieux et réservés ; certains religieux, d’autres se moquaient complètement de l’islam. Bref, ils étaient exactement comme les gens partout ailleurs — désordonnés, contradictoires, impossibles à réduire à un récit unique. Ils avaient des opinions qui ne correspondaient au récit de personne — ni celui de Pékin, ni celui de Washington. Et ils étaient infiniment plus intéressants que la version aplatie d’eux-mêmes que l’on a vendue au monde.

Si cet article n’a rien accompli d’autre, j’espère qu’il aura au moins rendu un lecteur assez curieux pour aller voir les gens tels qu’ils sont, et non tels que vous avez besoin qu’ils soient.

C’est tout ce dont les Ouïghours ont besoin de la part du monde : ni pitié, ni sanctions, ni indignation ostentatoire — seulement une curiosité honnête et authentique. Tout le reste en découle.

 

lundi 24 août 2026

La hegemonía estadounidense sobre las plataformas mediáticas y la fabricación de la conciencia mundial

 FUENTE https://geopoliticarugiente.com/2026/08/18/la-hegemonia-estadounidense-sobre-las-plataformas-mediaticas-y-la-fabricacion-de-la-conciencia-mundial/

El siguiente documento fue elaborado por el Centro Geopolítico de Estudios Estratégicos de Saná (Yemen). Descarga 

Mecanismos de control, escenarios cambiantes

Introducción

En las dos últimas décadas, el poder ya no se mide únicamente por el número de tanques o el tamaño de la economía, sino que el control del flujo de información y la gestión de la conciencia colectiva se han convertido en el frente más importante de los conflictos internacionales. En este contexto, Estados Unidos ha emergido como una potencia hegemónica no solo sobre las infraestructuras de los medios de comunicación globales, sino también sobre la ingeniería de las narrativas que configuran la comprensión que los pueblos tienen del mundo que los rodea. Esta investigación parte de una pregunta fundamental: ¿cómo utiliza Estados Unidos las plataformas mediáticas, tradicionales o digitales, como herramientas estratégicas para controlar las agendas que llegan al público mundial y crear escenarios continuos y cambiantes que sirven a sus intereses geopolíticos?

La importancia de esta investigación reside en que supera el tratamiento superficial del tema de la “propaganda” para adentrarse en los mecanismos complejos y sofisticados mediante los cuales se gestionan hoy la desinformación y la fabricación de ilusiones a escala global. Ya no estamos ante modelos tradicionales de censura o de difusión de información engañosa, sino ante una “arquitectura del escenario” integral: la narrativa se diseña en centros de investigación; se recluta para ella a académicos, analistas y periodistas que aparecen como voces independientes; se difunde a través de canales por satélite financiados por gobiernos y comercializados como tribunas neutrales; y luego se amplifica mediante los algoritmos de las plataformas de redes sociales controladas por las empresas de Silicon Valley, hasta transformarse en una “verdad” digital adoptada por millones.

La problemática que aborda esta investigación consiste en desmontar este sistema integrado y revelar la contradicción flagrante entre el discurso de la “libertad de prensa” y la “independencia de las plataformas” que Washington promueve, y la práctica real basada en el control ingenieril de las mentes. Mientras otros Estados son acusados de poseer aparatos mediáticos propagandísticos, Estados Unidos administra un sistema más astuto y más perverso, porque no aparece como actor directo, sino que crea la impresión de que el ruido artificial en torno a un acontecimiento determinado es una expresión orgánica de la “opinión pública mundial” o de una “insurrección popular inevitable”.

Irán no ha sido un caso pasajero dentro de esta estrategia, sino que ha representado un laboratorio vivo para probar las hipótesis de la guerra psicológica mediática estadounidense durante cuatro décadas. Desde el escenario del “sistema al borde del colapso”, renovado constantemente, hasta el escenario de la “victoria aplastante” que acompañó el asesinato del mártir Qasem Soleimani, pasando por la sinfonía de “mujer, vida, libertad”, en la que se utilizó un sufrimiento humano real como combustible para una maquinaria de descomposición del Estado, nos encontramos ante un modelo flagrante de cómo se emplean las plataformas mediáticas en la batalla por el control de la percepción.

En todas estas estaciones se repitió la misma escena: investigadores, académicos y periodistas aparecían en las pantallas para repetir escenarios idénticos sobre divisiones internas, colapso económico y derrota estratégica, mientras los algoritmos impulsaban esas narrativas hasta la primera línea del escenario digital.

Esta investigación, a través de sus cuatro apartados, busca alcanzar tres objetivos principales. El primero es establecer una fundamentación teórica e histórica para comprender el fenómeno de la hegemonía mediática estadounidense, rastreando sus raíces en las teorías críticas de la comunicación y su evolución desde los comités de propaganda de la Primera Guerra Mundial hasta las actuales salas de operaciones de la desinformación digital. El segundo es desmontar los mecanismos contemporáneos mediante los cuales opera este sistema, desde los canales por satélite diseñados específicamente para penetrar los espacios mediáticos de los Estados objetivo hasta las plataformas de redes sociales, que se han transformado de espacios de diálogo en brazos de inteligencia capaces de construir tendencias e implantar sentimientos de desesperanza, derrota y abandono. El tercero es presentar un estudio de caso profundo sobre la campaña mediática y psicológica continua contra Irán como modelo revelador que muestra cómo funciona este sistema sobre el terreno y cómo pasa de un escenario a otro con asombrosa fluidez para mantener la presión psicológica sobre el público objetivo.

Adentrarse en este tema no representa un lujo académico, sino una necesidad nacional y civilizacional. En un mundo en el que la información se ha convertido en arma, la capacidad de desmontar los mecanismos de la desinformación se vuelve una condición fundamental para la soberanía y la independencia. Esta investigación se dirige al lector árabe que se encuentra sumergido en un torrente de narrativas contradictorias y que necesita herramientas analíticas que le permitan formular la pregunta correcta: ¿quién dice esto?, ¿por qué lo dice ahora?, ¿quién se beneficia de que lo creamos? Recuperar la conciencia crítica, en una época de monopolio de la narrativa, es el primer paso en el camino de la liberación frente a la hegemonía blanda que intenta secuestrar nuestras mentes antes que nuestra tierra.

Marco teórico e histórico de la hegemonía mediática estadounidense

Los fundamentos teóricos del imperialismo mediático

La acción mediática estadounidense se apoya en una base teórica sólida, que puede rastrearse a través de las teorías críticas de la comunicación. La teoría del imperialismo cultural, tal como la formuló Herbert Schiller en la década de 1970, ofrece un marco explicativo central. Schiller sostiene que la hegemonía occidental, y específicamente la estadounidense, no se basa solo en la superioridad militar y económica, sino también en la capacidad de moldear la conciencia mundial e imponer estilos de vida, valores y símbolos culturales.

En este contexto, los productos mediáticos se transforman de simples mercancías de consumo en herramientas estratégicas para crear una “conciencia dependiente” al servicio de los intereses del centro imperial. Este “centro”, representado por Washington, Hollywood y Silicon Valley, produce y controla el flujo de noticias, información y entretenimiento, mientras que la “periferia”, es decir, los países del mundo en desarrollo, se convierte en receptora pasiva de esos materiales, lo que conduce a la erosión de su identidad cultural y de su independencia intelectual.

La teoría de la agenda-setting completa esta visión, al afirmar que los medios quizá no logren dictar a la gente qué debe pensar, pero sí consiguen en gran medida dictarle sobre qué debe pensar. Mediante la concentración en determinados asuntos y la omisión de otros, las plataformas mediáticas determinan las prioridades del público y configuran sus percepciones de la realidad. Cuando un único actor, como Estados Unidos, controla la infraestructura de estas plataformas y el flujo de contenidos a través de ellas, posee la capacidad de ajustar la “agenda mundial” de acuerdo con las exigencias de su seguridad nacional y sus intereses geopolíticos. Este control no significa únicamente iluminar aquello que Washington desea destacar, sino también oscurecer y marginar deliberadamente otros asuntos, como las violaciones de derechos humanos en sus zonas de influencia o las catástrofes humanitarias de las que podría ser responsable, creando así un espacio público mundial deformado.

Por su parte, la teoría del “cultivo de la opinión pública”, desarrollada por George Gerbner, lleva el análisis hacia la profundidad del efecto producido por la exposición prolongada a los medios. La teoría presupone que la exposición constante a los mensajes mediáticos, especialmente televisivos, no influye solo en las opiniones sobre asuntos concretos, sino que “cultiva” en la mente de los espectadores percepciones generales sobre el mundo. Por ejemplo, la representación reiterada del mundo exterior como un lugar peligroso, caótico y lleno de amenazas crea en el público estadounidense y mundial un sentimiento de miedo e inseguridad que justifica intervenciones militares y políticas exteriores agresivas. Este cultivo no ocurre únicamente a través de las noticias, sino que penetra en dramas, películas y series, donde el modelo del “villano” se presenta en moldes culturales y étnicos determinados, a menudo rusos, chinos, iraníes o de Oriente Medio, preparando así a la opinión pública para enemistades futuras dictadas por la política exterior.

Teorías como la espiral del silencio y la dependencia de los medios ofrecen una explicación adicional de los mecanismos psicológicos y sociales que hacen efectiva la hegemonía mediática. La teoría de la espiral del silencio, formulada por Elisabeth Noelle-Neumann, explica cómo los individuos que perciben que sus opiniones son minoritarias y temen el aislamiento social se abstienen de expresarlas, mientras que la mayoría percibida se atreve a manifestar su opinión. Dado que los medios son la fuente principal para determinar qué se considera opinión mayoritaria, controlarlos significa tener la capacidad de silenciar las voces contrarias a las políticas estadounidenses, no por la fuerza, sino empujando a sus portadores a creer que están aislados y derrotados. La teoría de la dependencia, por su parte, indica que cuanto mayor es la dependencia del público respecto de los medios para comprender el mundo, mayor es la influencia de esos medios sobre él. En crisis y guerras, cuando aumenta la necesidad de información, el público se vuelve más vulnerable a la influencia total de la narrativa ofrecida por las fuentes mediáticas dominantes.

Las raíces históricas de la maquinaria propagandística estadounidense

El control estadounidense del espacio mediático no nació en el momento digital, sino que es resultado de una acumulación histórica vinculada a la construcción de la “máquina”. Sus comienzos pueden remontarse al Comité Creel durante la Primera Guerra Mundial, que fue la primera institución oficial estadounidense de propaganda gubernamental. En solo siete meses, el comité logró transformar la opinión pública estadounidense desde el aislacionismo hacia el entusiasmo por la guerra, utilizando todos los medios disponibles: carteles, discursos y películas. La lección aprendida fue clara: la opinión pública puede ser eficazmente diseñada si se controla el flujo de información.

Esa lección no murió con el fin de la guerra, sino que se desarrolló durante la Guerra Fría hasta convertirse en un aparato más complejo y extenso. En 1947 se creó la Agencia Central de Inteligencia —CIA—, que desempeñó un papel central en la financiación y gestión de operaciones psicológicas y de guerra cultural contra la Unión Soviética. Mediante proyectos secretos, la CIA financió revistas literarias, exposiciones artísticas y conferencias internacionales, no con un objetivo puramente cultural, sino para enfrentar el avance comunista y promover el modelo de modernidad liberal estadounidense como alternativa superior.

La culminación de este esfuerzo fue la fundación de Radio Free Europe y Voice of America, que se convirtieron en dos herramientas principales para difundir propaganda estadounidense a través del Telón de Acero. Estas emisoras no eran simples ventanas informativas, sino laboratorios de producción de escenarios de largo plazo, destinados a sembrar dudas sobre los sistemas comunistas, filtrar información —verdadera o fabricada— sobre la corrupción de las élites gobernantes y amplificar cualquier manifestación de oposición interna, contribuyendo así a crear una base psicológica preparada para el posterior colapso de esos sistemas. Esta experiencia refinó una enorme pericia en el uso de los medios para socavar a distancia un Estado objetivo, modelo que fue desarrollado y actualizado de forma continua.

Tras el final de la Guerra Fría, y con el ascenso del concepto de “globalización”, la maquinaria mediática estadounidense entró en una nueva etapa de hegemonía blanda. La cadena CNN representó un modelo revolucionario con su cobertura de la primera guerra del Golfo en 1991, al fundar el concepto de “televisión de realidad en directo”. Pero esa cobertura, pese a su deslumbrante carácter técnico, estuvo sometida a una estricta censura militar y presentó la guerra como un espectáculo tecnológico limpio, carente de sangre y de víctimas civiles. Este modelo, al que algunos denominaron “efecto CNN”, mostró cómo un único canal informativo podía convertirse en referencia diplomática mundial, imponer el ritmo de los acontecimientos y determinar los términos del debate público: misiles inteligentes, objetivos militares, daños colaterales. Fue un momento fundacional para una legitimidad mediática estadounidense global sin igual.

Con la invasión de Irak en 2003 apareció una táctica completamente nueva: el “periodismo integrado”. Mediante la integración de cientos de reporteros en unidades militares, el Pentágono logró un control sin precedentes de la narrativa. El reportero pasó a formar parte de la unidad militar: vivía con ella, comía con ella, adoptaba sus miedos y preocupaciones. Esto condujo a una cobertura informativa plenamente empática con los soldados y emocionalmente sesgada hacia su relato. Esta táctica, presentada bajo el lema de la transparencia y el acceso directo, fue en esencia una herramienta de autocensura y orientación extremadamente eficaz, en la que el periodista se transformó inconscientemente en altavoz de la propaganda militar. Este legado histórico de lecciones y tácticas no desapareció, sino que fue absorbido y reproducido de forma más sofisticada en el entorno digital contemporáneo.

Mecanismos contemporáneos de control en el espacio mediático tradicional y nuevo

Canales por satélite e ingeniería de la infraestructura de la noticia

Con el declive de la Guerra Fría, los canales informativos por satélite de veinticuatro horas emergieron como los nuevos campos de batalla de las mentes. Estados Unidos no se limitó a exportar su contenido a través del gigante CNN, sino que adoptó una estrategia más astuta basada en invertir en la creación de alternativas locales y árabes que parecieran “independientes”. La creación de canales como Alhurra en 2004, dirigido al mundo árabe, encarna este modelo. El canal fue fundado con financiación directa del Gobierno estadounidense, pero se presenta como una plataforma informativa objetiva. El objetivo estratégico no era solo competir en audiencia, sino crear una “narrativa contraria” que penetrara el espacio mediático árabe y presentara el relato estadounidense con voz e imagen árabes, otorgándole así mayor credibilidad ante el público objetivo. Esta estrategia se basa en el principio de “inoculación mediática”: exponer al público a dosis calculadas del relato estadounidense a través de canales que parecen neutrales, para inmunizarlo frente a lo que Washington considera “desinformación mediática” procedente de sus adversarios.

Paralelamente a la creación de canales, Washington ejerce fuertes presiones para reformular el espacio de radiodifusión por satélite en los Estados objetivo. En Afganistán, se financiaron redes locales de radio y televisión para difundir mensajes contrarios a los talibanes y favorables al Gobierno central. Esta ingeniería del panorama mediático no significa solo apoyar a aliados, sino también ejercer presiones diplomáticas y financieras sobre los Gobiernos para silenciar o estrechar el cerco sobre plataformas mediáticas contrarias a la política estadounidense, como RT o Press TV iraní, que se enfrentan continuamente a campañas para retirarles licencias, prohibirlas o acusarlas de injerencia en los asuntos internos de los Estados occidentales.

Junto a los canales de espionaje blando y la ingeniería del espacio mediático aparece el “filtrado estratégico” de información. Las agencias de inteligencia y altos responsables de la Administración estadounidense filtran información sensible, y a veces engañosa, a periodistas “de confianza” en grandes cadenas. Este método logra varios objetivos a la vez: concede enorme credibilidad a la historia porque procede de una fuente que parece independiente; prueba las reacciones ante una política determinada antes de anunciarla oficialmente; dirige al público hacia una interpretación concreta de los acontecimientos; y permite a los responsables negar posteriormente lo filtrado si es necesario. Esta interdependencia orgánica entre la gran institución mediática y sus fuentes gubernamentales convierte al canal en plataforma de lanzamiento de señales y escenarios al servicio de la política exterior bajo la máscara de la “exclusiva periodística” y la “revelación de lo oculto”.

Las plataformas de redes sociales como brazos de inteligencia y psicológicos

El ascenso de Silicon Valley representa un salto cualitativo en la capacidad de Estados Unidos para controlar la narrativa mundial. Empresas como Facebook, Twitter, Google —YouTube— e Instagram no son simples plataformas comerciales, sino que se han convertido en infraestructura global del espacio público digital. El control estadounidense de esta infraestructura le concede capacidades que ninguna potencia imperial tuvo en la historia.

La primera de estas capacidades es el control de los algoritmos. Estos algoritmos, diseñados para maximizar la interacción y la recopilación de datos, determinan, de forma no intencionada o quizá intencionada, lo que ven los usuarios en todo el mundo. Diversas investigaciones han mostrado que tienden a amplificar el contenido emocional, polémico y divisivo. Cuando Washington apunta contra un Estado determinado, ciertos patrones de amplificación pueden empujar el contenido que llama a la desesperanza, la derrota y la división interna hacia la primera línea del escenario, mientras marginan el contenido que llama a la resistencia o al orgullo nacional. Esto no ocurre mediante una decisión política declarada, sino a través de la supuesta “neutralidad de la máquina”.

La segunda capacidad, y la más peligrosa, es la coordinación directa entre las plataformas y los aparatos del Estado. Las filtraciones de Edward Snowden en 2013 revelaron programas como PRISM, que conceden a la Agencia de Seguridad Nacional acceso directo a los servidores de los gigantes tecnológicos. Esta coordinación no se limita a la recopilación de información de inteligencia, sino que se extiende a las operaciones psicológicas. En el contexto de operaciones contra Irán, esta relación puede permitir filtrar contenidos, aplicar shadow banning a influencerspartidarios de Teherán y facilitar la difusión de cuentas falsas y redes de amplificación gestionadas por agencias de inteligencia, con el objetivo de inundar el espacio digital iraní y árabe con narrativas concretas sobre caos y derrota.

Esto se encarna claramente en el modelo de los “influencers fabricados”. Las agencias estadounidenses, mediante empresas pantalla y sitios web falsificados, construyen personajes digitales completos: periodistas, analistas políticos, activistas e incluso estudiantes. Estas personalidades son desarrolladas durante meses o años en plataformas como Twitter y Facebook para construir credibilidad y seguidores reales. Cuando estalla una crisis, se activa esta red para funcionar como una enorme cámara de eco que repite la narrativa requerida —por ejemplo, “el sistema iraní está a punto de colapsar”— mediante miles de tuits, análisis, imágenes fabricadas y vídeos sacados de contexto, creando una ilusión de impulso popular e incapacidad oficial. Estos ejércitos electrónicos, que el público cree voces independientes, son en realidad brazos sofisticados de la guerra psicológica.

Finalmente, aparece el papel de la manipulación diaria mediante tendencias y etiquetas —hashtags—. Los brazos cibernéticos pueden impulsar una etiqueta determinada, como #Irán_se_derrumba, hasta convertirla en tendencia mundial mediante actividad coordinada de cuentas automatizadas. Esta tendencia aparece ante millones de usuarios reales como expresión de una opinión pública orgánica, lo que los arrastra a participar en ella o, al menos, a creer que está ocurriendo un gran acontecimiento. Este círculo cerrado transforma el escenario fabricado en una realidad digital tangible que afecta a la moral del interior iraní y moldea las percepciones de inversores y diplomáticos en el exterior. Así, la plataforma se transforma de espacio de diálogo en arma estratégica para la ingeniería de la percepción colectiva en tiempos de guerra híbrida.

Fabricación de escenarios cambiantes y estrategia de guerra psicológica permanente

Arquitectura del escenario: de la construcción a la difusión

La esencia de la estrategia mediática estadounidense no reside en difundir una noticia o un análisis concreto, sino en crear lo que puede llamarse una “arquitectura del escenario”. Se trata de un proceso dinámico y continuo de construcción de una realidad paralela que se adapta a los acontecimientos y se pliega al servicio del objetivo estratégico final. Este proceso comienza en la “sala de escenarios” de los centros de investigación y agencias de inteligencia, donde se diseña un escenario principal, por ejemplo: “la presión máxima conduce al colapso interno del sistema”. Este escenario no es una mera orden de seguridad, sino un plan detallado alrededor del cual se construyen escenarios secundarios en permanente cambio. Si se producen protestas económicas, se difunde el escenario de la “revolución de los hambrientos”. Si estallan protestas femeninas, se difunde el escenario de la “insurrección de la libertad”. Si ambas coinciden, se fusionan en el escenario de la “gran insurrección nacional”. Esta adaptación constante garantiza que la narrativa permanezca viva e interactiva, y no sea simple propaganda rígida.

Tras diseñar el escenario llega la fase del “relleno humano”, es decir, el reclutamiento de agentes locales que encarnarán la narrativa. Estos no son necesariamente espías, sino investigadores, académicos, periodistas y analistas políticos; algunos actúan por convicción ideológica y otros mediante incentivos financieros o profesionales. Se los apoya con becas, estancias de investigación, invitaciones a congresos y subvenciones para escribir estudios alineados con el escenario requerido. Estas personas se convierten en los “testigos fiables” a los que acogen los medios. Cuando un analista de Teherán aparece en Iran International —financiada por Arabia Saudí y Estados Unidos, y emitida desde Londres— y habla con seguridad de inminentes deserciones en la Guardia Revolucionaria, no es un simple analista, sino un elemento activo en la encarnación del escenario de la “descomposición del sistema”. Esta capa de agentes concede a la narrativa un cuerpo humano y una credibilidad local que la propaganda estadounidense directa no podría ofrecer.

Para conferir un carácter científico y objetivo a estos escenarios, se los alimenta con “estadísticas fabricadas” y centros de investigación ficticios. De repente aparecen “centros de estudios” e “instituciones de sondeo” con nombres resonantes, que publican informes periódicos con cifras y estadísticas al servicio del escenario. Por ejemplo, pueden publicar un estudio que afirme que el 80% de las fuerzas armadas está dispuesto a desertar, o que la inflación ha alcanzado cifras astronómicas varias veces superiores a las estimaciones oficiales. Estos informes, diseñados profesionalmente, encuentran rápidamente su camino hacia los grandes medios, que los citan como pruebas concluyentes, y son difundidos en redes sociales como verdades aceptadas, creando una sólida base de “conocimiento” construida sobre arena.

Técnicas de difusión y generalización de la ilusión

Tras construir el escenario y reclutar a sus actores, llega la fase de difusión y distribución, sometida a técnicas específicas para maximizar el efecto psicológico. La primera de estas técnicas es la “confirmación de la gran mentira”: un método basado en difundir historias falsas a gran escala y de forma simultánea a través de múltiples plataformas hasta convertirlas en realidad social por la fuerza de la repetición. Cuando cinco canales por satélite, treinta cuentas de analistas y cientos de cuentas falsas difunden la misma historia fabricada sobre “la huida al extranjero de tal responsable”, el espectador, incluso si es escéptico, se encuentra rodeado por ese relato desde todos los lados, lo que finalmente lo empuja a aceptarlo como cierto o, al menos, a dudar del relato contrario.

La segunda de estas técnicas es el “acontecimiento falso”. En ocasiones, no basta con amplificar acontecimientos reales, sino que se fabrican acontecimientos completos. Pueden consistir en una grabación de audio manipulada —algo que se ha desarrollado enormemente en los últimos tiempos gracias a la inteligencia artificial—, un documento filtrado falsificado o una llamada telefónica preparada y filtrada. Pero lo más común es invertir en un pequeño acontecimiento real y amplificarlo hasta dimensiones míticas mediante multitudes en internet. Una pequeña manifestación de decenas de personas, si se filma con ángulos profesionales, se vincula a etiquetas mundiales y es cubierta por los medios por satélite como “noticia urgente”, se transforma en la percepción mundial en una “insurrección popular de millones”. Este acontecimiento falso se convierte en la noticia, y la negación del sistema se convierte en una prueba adicional, dentro del escenario preparado de antemano, de su “confusión y mentira”.

La tercera técnica, y la más sofisticada, se basa en explotar la cultura de la “sátira” y el entretenimiento político. La guerra psicológica ya no se presenta únicamente en serios boletines informativos, sino que se envuelve en formatos satíricos, memes y vídeos cortos en TikTok e Instagram. El diseño de estos materiales busca transformar cuestiones políticas complejas en una “broma” popular que se difunde a velocidad extraordinaria entre los jóvenes. Burlarse de un dirigente político o representarlo como una figura caricaturesca derrotada es un método más letal que cualquier informe informativo, porque esquiva la razón crítica y se instala en el inconsciente como verdad asumida. Aquí, cada joven que huye del aburrimiento se convierte en transmisor inconsciente de propaganda, participando en la profundización del sentimiento de desesperanza, abandono e insignificancia del Estado nacional.

Estudio de caso: Irán

La sinfonía de la guerra psicológica mediática

Diseño e ingeniería de la narrativa letal

Irán representa un objetivo central y continuo de una de las operaciones de guerra psicológica mediática más largas y extensas de la historia contemporánea. Desde la instauración de la Revolución Islámica en 1979, Irán se transformó en el “enemigo útil” que justifica la presencia militar estadounidense en la región y las ventas de armas a los clientes de Washington. Para comprender el mecanismo de control de la narrativa, es necesario analizar los escenarios cambiantes y continuos diseñados específicamente para Irán.

El primero de estos escenarios, y el más persistente, es el de “el sistema está a punto de colapsar”. Este escenario no es un simple juicio desiderativo, sino un marco integral que ha sido reproducido y actualizado durante décadas. En cada protesta, aunque sea de decenas de trabajadores con salarios atrasados, se desata la maquinaria mediática para promover la idea de que “este es el final”, que el sistema ha perdido su legitimidad y que todo el pueblo iraní se levanta. Se ignora el hecho de que protestas limitadas y reivindicativas ocurren en todos los países del mundo, y se aísla a Irán como caso excepcional de colapso inevitable. Este escenario no se siembra únicamente en los medios exteriores, sino que apunta a la moral interna de los iraníes mediante canales como Manoto e Iran International, para crear un sentimiento permanente de que viven en un Estado frágil y provisional.

En paralelo al escenario del colapso opera el escenario de la “división inevitable”, que se centra en destacar y esculpir fracturas dentro del sistema. Los análisis y escenarios inducidos promueven la idea de una grieta profunda entre el Guía Supremo y el Gobierno elegido, o entre la Guardia Revolucionaria y el ejército regular, o entre “conservadores” y “reformistas”. Cualquier diferencia natural de puntos de vista existente en cualquier Estado se amplifica hasta convertirse en “inminente conflicto sangriento”. Este escenario busca paralizar la capacidad de acción del sistema haciendo creer a sus adversarios y aliados que se trata de una entidad fragmentada y sin cohesión. En la práctica, la institución iraní ha demostrado repetidamente su capacidad para superar las diferencias internas frente a la amenaza externa, algo que estos escenarios nunca mencionan.

Para dotar a estos escenarios de un rostro humano, se activa el escenario de la “víctima ejemplar”. Se concentra intensamente la atención mediática en una historia individual, como una joven fallecida en circunstancias ambiguas —por ejemplo, el caso de Mahsa Amini—, la huida de un deportista o la deserción de un artista. Esta figura se transforma en símbolo universal de la represión del sistema. La cobertura mediática no se centra objetivamente en el caso, sino en convertirlo en mercancía y en icono dentro de la narrativa mayor. Esta amplificación de un solo acontecimiento, acompañada del silenciamiento completo de miles de historias similares en Estados aliados de Washington, revela la naturaleza instrumental de esa cobertura. El objetivo es activar la empatía mundial para crear un consenso moral, no para resolver el problema, sino para proporcionar cobertura a intervenciones y sanciones que aumentan el sufrimiento del propio pueblo.

Análisis de los mecanismos en las grandes crisis

En las protestas de noviembre de 2019, que se produjeron a raíz del aumento de los precios de la gasolina, la maquinaria mediática trabajó a plena capacidad. Mientras las autoridades iraníes cortaron internet para contener protestas que habían salido de su marco reivindicativo y para impedir su explotación desde el exterior, tanto por Estados Unidos como por Gran Bretaña, las plataformas y canales por satélite llevaron a cabo una operación de “auxilio digital”. Se proporcionaron dispositivos de comunicación por satélite a los manifestantes por parte de organizaciones vinculadas a la inteligencia occidental, y se activaron redes de cuentas falsas para difundir cientos de vídeos, algunos reales y otros procedentes de otros países, todos acompañados de etiquetas como #Levantamiento_de_Irán y #Revolución_del_pueblo. La cobertura se centró en fabricar escenarios como la “revolución de los hambrientos” o las “masacres de la Guardia Revolucionaria”, y se promovieron cifras astronómicas de muertos sin ninguna prueba. Los analistas que aparecían en pantalla, presentados como expertos, repetían de manera idéntica frases como “este es el golpe definitivo al sistema”. Cuando las protestas terminaron, esos canales no ofrecieron ninguna revisión ni disculpa por la información engañosa, sino que pasaron tranquilamente a adoptar el siguiente escenario.

Cuando fue asesinado el mártir Qasem Soleimani en 2020, el tono cambió por completo. Toda la maquinaria mediática promovió un nuevo escenario: el de la “victoria aplastante”. La operación fue presentada como un golpe de inteligencia y militar sin precedentes, que paralizó para siempre las capacidades de Irán y envió un mensaje de firmeza inolvidable. Analistas, presentadores de programas y editoriales de los grandes periódicos repitieron el mismo mensaje: “Irán ha terminado”, “el imperio iraní ha sido desmantelado”, “Irán ya no tiene presencia en la región”. Se ignoró el hecho de que la respuesta iraní mediante el bombardeo de la base de Ain al-Asad fue la mayor de su tipo contra fuerzas estadounidenses en décadas, y se presentó el anuncio de Teherán de que se había “vengado” como debilidad y flaqueza. Aquí, la maquinaria mediática trabajó para cerrar la brecha entre la realidad sobre el terreno y las exigencias del relato estadounidense victorioso, ignorando las complejidades estratégicas que produjo el acontecimiento.

En cuanto a las protestas de 2022, desencadenadas tras la muerte de Mahsa Amini, representaron la culminación del arte de gestionar y fabricar escenarios. Aquí se integraron los escenarios en una única sinfonía. El escenario de la “revolución de la libertad” —mujer, vida, libertad— se fusionó con el escenario del “colapso del sistema” y el escenario de la “represión salvaje de la Guardia”. La manipulación y la fabricación alcanzaron niveles de enorme complejidad. Canales como Iran International, gestionado por periodistas vinculados a organismos de inteligencia, se transformaron en una sala de operaciones mediática en directo, cubriendo las protestas minuto a minuto, acogiendo deserciones fabricadas y publicando coordenadas de fuerzas de seguridad como incitación a asesinarlas. Al mismo tiempo, las redes sociales pertenecientes a Silicon Valley violaron sus propias reglas de manera flagrante para amplificar el contenido contrario a la República Islámica. La agencia Reuters y otras instituciones observaron cómo plataformas como Facebook, Instagram y Twitter facilitaron de manera excepcional el discurso de odio y la llamada a la violencia contra el Estado iraní, algo que normalmente prohibían en otros contextos. Se creó un enorme acontecimiento mediático en el que el sufrimiento real de una mujer fue utilizado como palanca para aplicar un “escenario integral” extremadamente violento orientado a descomponer el Estado iraní.

Los objetivos estratégicos de la estrategia mediática

El objetivo final de esta guerra psicológica permanente no es solo cambiar ahora el sistema en Irán, sino algo mucho más amplio.

El primer objetivo es imponer una derrota psicológica permanente. Mediante el bombardeo diario con mensajes de desesperanza, abandono, corrupción, brutalidad y pérdida de fe en cualquier reforma, se busca transformar la sociedad iraní, viva y dinámica, en una masa frustrada y agotada que se rinda ante las sanciones y las dificultades económicas, y pierda la fe en su capacidad de resistir o de impulsar un cambio pacífico constructivo. La derrota aquí no es militar, sino una expropiación del espíritu nacional.

El segundo objetivo es trabajar para aislar moralmente a Irán con el fin de justificar las duras sanciones. La narrativa fabricada que presenta a Irán como Estado paria, exportador de terrorismo y represor de su pueblo se produce y exporta para proporcionar cobertura moral a sistemas de sanciones asfixiantes que destruyen la vida de millones de iraníes corrientes. Se convence a la opinión pública mundial de que las sanciones son una herramienta para “obligar al sistema a respetar los derechos humanos”, cuando en realidad forman parte de la estrategia de máxima presión destinada a empujar al sistema al colapso. Esta trágica paradoja no encuentra espacio en los medios dominantes.

El tercer objetivo es gestionar las percepciones regionales e internacionales. Las narrativas atacan la imagen realista de Irán como potencia regional ascendente. La difusión del escenario del “colapso del imperio iraní”, especialmente tras el asesinato del mártir Soleimani, no se dirigía solo a los iraníes, sino también a los aliados de Estados Unidos en el Golfo e Israel, para tranquilizarlos haciéndoles creer que Irán se encontraba en su punto más débil, y a los aliados de Irán en la región, para sembrar dudas sobre su capacidad de resistencia. Es una guerra de percepciones destinada a rediseñar mediáticamente el mapa de influencia como preludio de su rediseño sobre el terreno y en la política.

Desmontar la máquina: hacia una conciencia mediática crítica mundial

El recorrido por los mecanismos de la hegemonía mediática estadounidense, desde sus raíces históricas en la propaganda hasta sus manifestaciones digitales contemporáneas en la fabricación de escenarios y la gestión de la percepción, revela una verdad estratégica profunda: el control de la narrativa ya no es una simple herramienta auxiliar del poder, sino que se ha convertido en el poder mismo en el siglo actual. En un mundo que nada en información, la capacidad de crear realidad mediante la configuración de lo que la gente ve, lee y cree se convierte en el arma decisiva antes que los misiles y los ejércitos. El estudio del caso iraní ha mostrado que el objetivo no es informar, sino ejecutar un golpe perceptivo continuo mediante una sinfonía de escenarios cambiantes, influencers reclutados y acontecimientos falsos, con el fin de crear un pueblo psicológicamente derrotado y un sistema descompuesto en la imaginación mundial.

Sin embargo, comprender este mecanismo es el primer paso, y el más esencial, para desmontarlo. No se puede enfrentar el “cultivo” mediático sino mediante el desarrollo de una “inmunidad narrativa” nacional y mundial que comience con la educación mediática crítica de los individuos desde la infancia, la capacidad de desmontar el discurso y de formular las preguntas correctas: ¿quién dice esto?, ¿por qué lo dice ahora?, ¿qué es lo que no se dice?, ¿quién se beneficia de esta historia? Estas habilidades críticas son la piedra angular para construir un ciudadano digital que no muerda el anzuelo.

En el plano colectivo, debe invertirse en la construcción de plataformas y relatos independientes capaces de superar el monopolio estadounidense de la infraestructura digital. No se trata solo de exponer mentiras, sino de producir “contranarrativas ricas”, basadas en hechos y dignidad nacional, pero con formas artísticas y atractivas capaces de competir. Esto exige crear alianzas entre los Estados que se oponen a la arrogancia estadounidense para romper el monopolio de Silicon Valley sobre el espacio público electrónico y desarrollar protocolos de internet e infraestructuras que no estén sometidos al capricho de la Administración estadounidense ni a sus decisiones políticas.

En última instancia, la batalla por la conciencia es una batalla decisiva. La estrategia estadounidense de control de las plataformas mediáticas es un intento de secuestrar el futuro mediante el control del presente. La liberación de esta hegemonía no comienza con un satélite ni con una nueva plataforma, sino, primero, con un momento de conciencia: cuando el individuo mira detrás de la pantalla y pregunta: ¿quién mueve los hilos? Solo entonces comienza el derrumbe de las ilusiones y la derrota de la máquina.

Referencias

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