En
1943, sur le front de l’Est, après la bataille de Smolensk. Manchouk
Mametova est une jeune infirmière d’origine kazakhe, engagée volontaire
dans l’Armée rouge et devenue experte en mitrailleuse. Sa bravoure au
combat en fait une héroïne de sa brigade de tirailleurs. Le chant de Manchouk (Песнь о Маншук) raconte, en un peu moins de 80 minutes, les dernières heures de sa vie.
Critique & analyse
Chose rare, la véritable fin de la
mitrailleuse Manchouk Mametova (1922-1943) fut probablement plus
glorieuse que sa représentation succincte dans le film. Née dans une
région rurale du Kazakhstan, la jeune femme suivit d’abord des cours de
médecine à Alma-Ata avant de s’enrôler dans l’Armée rouge après
l’invasion de l’URSS par l’armée allemande. Affectée dans une unité
d’infanterie, elle développa de solides capacités dans le maniement des
mitrailleuses et força le respect des autres fusiliers par son courage
au combat. Si l’on en croit les quelques sources éparses trouvées sur
internet, le 15 octobre 1943, la jeune femme de 20 ans soutint de
violents tirs de mortiers ennemis, fut blessée à la tête par un éclat
d’obus mais trouva la force de se relever, de continuer la défense de
ses camarades, jusqu’à la mort, refusant de battre en retraite avec le
reste de sa division.
La légende imprimée dans les mémoires
en fait une héroïne de l’Union soviétique, un modèle de courage et une
tueuse redoutable (elle aurait tué jusqu’à 70 ennemis le jour de sa
mort), au même titre qu’Aliya Moldagulova, autre femme combattante
d’origine kazakhe morte sur le front. Aujourd’hui, Manchouk Mametova
reste une figure historique importante au Kazakhstan, des rues, des
statues, des livres et un musée perpétuent son souvenir.
En 1968, lorsqu’il est chargé d’écrire le scénario de ce film, Andreï Kontchalovski est un jeune cinéaste qui n’a réalisé que deux longs métrages, relativement mal reçus par la Censure soviétique (Le premier maître en 1965 et Le bonheur d’Assia,
en 1966). De son propre aveu, écrire des scénarii pour les Républiques
soviétiques d’Asie centrale représentait un moyen d’apprendre son métier
et de gagner de l’argent très facilement, loin de Moscou ; il en
écrivit beaucoup, dont trois au Kazakhstan. Pour mieux connaître la
personnalité de Manchouk Mametova, il rencontra sa tante à plusieurs
reprises : elle lui confia les lettres de sa nièce pendant la guerre
(celles dont on entend des extraits romancés dans le film), des
anecdotes sur son enfance, ses jeunes années, sa détermination précoce
et sur l’exécution de son oncle, considéré comme un ennemi du peuple.
Kontchalovski apprit aussi que la jeune mitrailleuse avait écrit
plusieurs fois à Staline depuis le front, sans succès, pour clamer
l’innocence de cet oncle si important dans sa vie.
C’est probablement cet ensemble de
souvenirs précieux, alliés aux obsessions thématiques de Kontchalovski,
qui expliquent le parti pris si singulier de ce film de guerre aux
accents nostalgiques : la séquence où Manchouk reçoit des pommes et les
offre à ses camarades est véridique, tout comme les nombreuses dérives
oniriques, inspirées de ses écrits, qui placent la jeune femme au milieu
des steppes ou de sa famille défunte. À la différence de nombreux films
de l’époque consacrés au destin d’un héros ou d’une héroïne de la
Grande Guerre patriotique, Le chant de Manchouk
constitue davantage une introspection qu’une hagiographie. Le portrait
de cette femme au milieu des combats appelle à la glorification
symbolique du collectif, jamais à la légende individuelle ; du reste, le
personnage de Manchouk semble toujours en retrait, comme le miroir sur
lequel se reflètent les tempéraments, bien plus intéressants, de ses
camarades.
Le film est surtout l’évocation en
clair-obscur d’un mystère, irrésolu : comment et pourquoi la fille
adoptive d’un ennemi du peuple s’engage ainsi, jusqu’au sacrifice, pour
sauver sa patrie ? Que recherche-t-elle ? Pragmatique quand elle évoque
les combats, Manchouk devient mystique au milieu de la nature, des
grands arbres : elle revoit les cavaliers kazakhs de son enfance,
s’imagine retrouver un amour perdu, ses parents. Elle ne succombe jamais
aux envoûtements balourds d’un bel officier mais pourrait entrer en
transe aux premiers rayons du soleil, nichés aux confins de la canopée.
Devant de tels attraits
scénaristiques, on comprend le plaisir d’Andreï Kontchalovski à composer
un hymne à l’innocence sacrifiée – chant d’autant plus attrayant qu’il
est incarné par la belle Natalia Arinbassarova, sa compagne d’alors,
rencontrée sur son premier film
au Kirghizistan. Toutefois, il serait très injuste pour l’actrice
d’imaginer, avec le recul, une forme de favoritisme dans ce choix. Le
réalisateur du film, Majyt Begaline, avait fait la guerre dans la même
division que Manchouk et l’avait même rencontrée sur le front,
lorsqu’elle travaillait au quartier général. Il fut le premier à
reconnaître une forte ressemblance physique entre l’actrice et son
personnage.
Natalia Arinbassarova impose, dès les
premières minutes du film, une large palette de nuances dans son
interprétation : tour à tour souriante et mutine, petite fille fragile
derrière cette lourde mitrailleuse porteuse de mort, elle se révèle
immédiatement hardie, prête à tout pour anéantir l’adversaire, avant que
ses yeux ne s’égarent doucement dans une longue fuite mélancolique,
spirituelle et onirique ; ange de pureté dans un champ de sépulcres,
soldat de plomb sous les frondaisons ensanglantées. À l’exception des
scènes de combats, Majyt Begaline filme son actrice presque toujours de
près, en gros plan, comme s’il cherchait à pénétrer l’intériorité de ses
pensées cadenassées.
Face à elle, un jeune loup sorti de sa cage dorée : Nikita Mikhalkov, frère cadet du scénariste et acteur remarqué dans Je m’balade dans Moscou (Danielia, 1964), étudiant en cinéma au VGIK
prêt à conquérir les écrans du monde entier. Avec un peu de morgue
(bienveillante), on peut affirmer que le jeune homme est dans un rôle
taillé sur mesure. Dragueur rustaud, toujours un sourire en coin et
l’œil plein de malice, Mikhalkov semble s’amuser à composer ce
personnage tragi-comique, vantard comme pas deux, beau gosse moscovite
un peu outrecuidant avec les kazakhs mais pudique quand il s’agit de
dévoiler ses sentiments réels. Comme toujours, on aime ou l’on s’agace
de cette nonchalance, parfaitement improbable dans ce contexte.
Pourtant, l’acteur aussi, à sa façon, participe à rendre le film un peu
plus éloigné des canons traditionnels du cinéma soviétique – et cette
fin, si touchante, où le grand gaillard pleure comme un enfant devant le
corps sans vie de la belle Manchouk, au milieu des ruines ! N’est-ce
pas pour toutes ces émotions contradictoires que nous aimons le cinéma,
après tout ?
Majyt Begaline filme admirablement ses
acteurs, avec la bienveillance d’un père qui retrouve des émotions
vécues (le réalisateur fut blessé pendant la guerre) et les territoires
de sa jeunesse au service de la patrie. La caméra ne virevolte pas dans
tous les sens, au contraire, elle se faufile entre les hommes, comme un
camarade silencieux qui cherche à transmettre la vérité. Seule, la
dernière partie du film ressemble davantage à un documentaire, ce qui
contraste étonnamment avec la première heure, comme si cet épisode
guerrier (l’assaut final) était un exercice formel obligatoire, pour
satisfaire les aristarques. Par bonheur, sitôt la mort survenue, un
dernier rêve nous rappelle à l’enfance de Manchouk, petite fille du
Kazakhstan entourée de ses parents, intacts moments de bonheur qui ne
devraient pas conduire au sacrifice.
Le film, à plusieurs niveaux de
lecture, peut être vu comme un plaidoyer antimilitariste, une ode au
dévouement absolu ou l’allégorie mystique d’une jeunesse en quête
d’absolution. La finesse du scénario, la mise en scène empathique, le
montage, les décors austères, les sourires tristes des personnages
principaux, rien ne permet de trancher véritablement. Toujours est-il
que le film fut très bien accueilli par les autorités, au moment de sa
sortie.
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