SOURCE: https://www.artpress.com/2011/11/23/alexandre-deineka-un-heros-au-dela-du-realisme-socialiste/
Dans l'immédiat après Glasnost, s'était tenu à Paris un
énorme congrès d'intellectuels de l'Est et de l'Ouest où j'avais
rencontré pour la première fois ma jeune consœur russe Ekaterina
Diogot. Une de ses interventions m'avait beaucoup frappée : que va-t-on
faire, s'était-elle exclamée, de notre passé récent ? Se réapproprier
les avant-gardes bannies par le communisme impliquait-il de maintenant
jeter à la poubelle cette peinture réaliste socialiste méprisée en
Occident ? Allait-il falloir remplacer un tabou par un autre tabou ?
Quinze ans plus tard, la réponse est là : des œuvres de cette péiode
méritent, elles aussi, d'être revisitées. Démonstration ci-dessous due à
une autre Ekaterina.
CM
En 2010, la galerie d’État Tretiakov, à Moscou, consacrait son
exposition monographique à Alexandre Deineka, intitulée Travailler,
construire et ne pas geindre ! (le mot d’ordre d’une affiche de Deineka
datant de 1933). Elle rassemblait des peintures, des sculptures, ainsi
que différentes œuvres graphiques. L’exposition a provoqué un vif
intérêt chez les Moscovites, mais aussi à l’étranger, au point d’être
choisie en 2011 par les organisateurs de l’Année Russie-Italie pour une
présentation à Rome, où elle a attiré plus de soixante mille visiteurs
en trois mois. Et à Madrid, à la Fundación Juan March, est présenté,
jusqu’au 15 janvier 2012, un ensemble de deux cent cinquante œuvres sous
le titre Una vanguardia para el proletariado.
Selon Irina Lebedeva, directrice de la galerie Tretiakov, le visiteur
européen des musées est saturé d’icônes, de peinture classique russe et
d’avant-garde russe. C’est le moment de lui faire connaître d’autres
courants, et Alexandre Deineka (1899-1969) s’impose comme l’une des
figures les plus marquantes du siècle dernier (1). Il a en effet souvent
été présenté comme le « chantre du totalitarisme soviétique ». Ce
jugement pourrait s’appliquer aux sujets qu’il traite : premiers plans
quinquennaux soviétiques, années héroïques de la guerre, monde du sport,
etc. Mais son expression picturale est éloignée de celle de l’art
idéologique et ne révèle aucun signe de kitsch qui, d’après Clement
Greenberg, caractérise l’art totalitaire.
Pendant les années 1920, alors qu’il est encore étudiant, Deineka
collabore à de nombreuses revues. Cette expérience constitue pour lui un
véritable laboratoire, qui lui permet de constituer un répertoire de
formes et de sujets. Ce travail graphique révèle de nouvelles formes de
perception propres au 20e siècle. Comme le souligne Ekaterina Diogot, en
Union soviétique, l’art graphique devança dans un premier temps la
peinture de chevalet et jeta les fondements de l’art conceptuel
moscovite (2). Pour Deineka, l’irruption de la nouveauté dans le réel
(il survole lui-même sa ville natale en 1920) doit être exprimée par une
forme tout aussi neuve. Refusant le style narratif du 19e siècle, il
s’affranchit des règles de composition tout en maintenant une rigueur et
une précision implacables. Rythmes impétueux mais synchronisés, couleur
placée localement, importance accordée au vide ou au blanc : ce sont
quelques-uns des nouveaux procédés mis en œuvre par l’artiste, lequel
est profondément marqué par la photographie et le cinéma. Deineka n’a
pas peur des raccourcis risqués, d’une ligne brusque, d’un tracé
irrégulier. Ces caractéristiques apparentent ses œuvres à la poésie de
Maïakovski, avec ses lignes hachées, son rythme de fer, sa prédilection
pour les thèmes de la course, du vol et de la marche. « Je suis le
disciple de Maïakovski en tout ce qui concerne le rythme, la
perspicacité et le sens de la couleur du temps (3) ».
Marqué par sa formation initiale (au Vhoutemas, il suit les cours du
département de polygraphie), Deineka « importe » dans sa peinture la
conception graphique de la forme. L’expressivité dynamique de ses
tableaux des années 1920 repose sur le calcul du rythme linéaire des
compositions, rythme qui communique aux œuvres les plus réussies le
style minimaliste des affiches combiné à une incroyable monumentalité.
C’est notamment le cas du tableau préféré de l’artiste, Défense de
Pétrograd (Oborona Petrograda). Dans cette toile célèbre, le mouvement
est interprété avec une aisance presque cinématographique : deux groupes
de personnes, divisés en quatre sous-ensembles, se déplacent de gauche à
droite et de droite à gauche, évoquant un avant et un après inexorables
qui encadrent un présent insupportable, au point d’être évacué hors de
la composition. Le rythme dynamique et les raccourcis intempestifs
deviennent la marque de Deineka. Ce tournant dans la représentation de
l’objet, ce passage de l’observation immédiate à une conceptualisation
de la réalité matérielle est caractéristique des recherches de cette
période et de l’orientation vers une expression synthétique. Certains
traits de l’œuvre de Deineka s’expliquent aussi par son appartenance au
groupe des « technicistes » de l’OST (Société des peintres de chevalet,
qui s’intéresse aux aspects industriels et sportifs de la société
nouvelle) et par l’influence des expressionnistes allemands.
Dans les années 1930, le réalisme socialiste est proclamé style
principal de l’art. Il faut rappeler que le mot « réalisme » devait
servir d’antithèse au mot « art » (ancien et bourgeois), et remplacer le
futurisme puisque le futur était devenu réalité après la Révolution de
1917. L’État devient l’unique commanditaire et le seul juge des œuvres
d’art. Alexandre Deineka résout le problème le plus important de l’art
soviétique de l’époque : il élabore l’image du « héros collectif ». Il
est envoyé en mission de création, et ces « immersions » dans différents
milieux peuvent paradoxalement évoquer celles de certains artistes
actuels. Deineka travaille notamment dans le bassin houiller du Donbass,
parmi les mineurs. Il privilégie les recherches qui sollicitent la
mémoire. Pour obliger le spectateur à considérer le travailleur de force
différemment, il fait appel à ce qu’il nomme la « pression visuelle »
(visualnyi najim) et joue avec l’effet de persistance rétinienne : il
s’agit de représenter le mouvement dans ses formes les plus intenses,
les plus précipitées, les plus « condensées ». Le principe s’applique au
mouvement des personnes, mais aussi à l’espace des compositions,
construites suivant le principe du montage (4).
Alexandre Deineka pratique assidûment la boxe, son entraîneur lui avait
prédit une grande carrière. Les sujets sportifs dominent les œuvres des
années 1930. Ses sportifs, coureurs et skieurs se déplacent de façon
parfaitement agencée, en un rythme collectif, comme les pièces d’un
mécanisme bien réglé. L’artiste trouve sur les plages de Sébastopol les
motifs du pays heureux du futur. Les Futurs Pilotes (Boudoushie
liottchiki) est toujours présenté dans les expositions consacrées à
Deineka. Le tableau ne fait aucune allusion aux temps difficiles que vit
le pays (nous sommes en 1938), seuls subsistent le rêve, le vol, l’air
pur de la mer…
Vers la fin des années 1930, le pouvoir soviétique souhaitait que son
image se reflète de manière grandiose. Deineka crée alors plusieurs
œuvres monumentales : des peintures murales, des panneaux de mosaïques,
notamment ceux de la station de métro Maïakovskaïa à Moscou. En 1937, il
reçoit la médaille d’or de l’Exposition universelle de Paris pour son
panneau Gens illustres du Pays des Soviets (Znatnye ludi Strany
Sovetov), qui illustre parfaitement la « cristallisation » de la
typologie des héros soviétiques. Ensemble et égaux, unis mais différents
(ethnie, âge et profession clairement définis, au point d’en créer des
archétypes, presque tous habillés de blanc), les personnages de cette
œuvre démontrent la volonté de l’auteur de n’oublier personne dans ce
portrait collectif.
Bien qu’il reste dans le cadre du réalisme socialiste, Deineka
l’interprète à sa manière. L’amour de la vie, l’aspiration à une
harmonie de l’âme, du corps et de l‘activité créatrice irriguent son
travail et concurrencent, souvent en la dominant, la composante
idéologique de l’art soviétique. D’ailleurs, à la différence d’autres
artistes renommés, Deineka et la célèbre Vera Moukhina (auteur de la
sculpture Ouvrier et kolkhozienne placée au sommet du pavillon de
l’Union soviétique lors de l’Exposition universelle de Paris en 1937)
n’ont pratiquement jamais exécuté les portraits des leaders soviétiques.
Christina Kiaer affirme que Deineka a sincèrement essayé de vivre et de
travailler en accord avec l’idéal de la nouvelle personne soviétique.
Comme beaucoup d’autres réalistes socialistes originaux et engagés, il a
incarné avec succès le rêve soviétique de la modernité (5).
corps viril
Malgré la sévérité de la conjoncture, Deineka parvient à créer des
œuvres d’une grande force expressive et à aborder des sujets délicats ou
interdits : le culte de la nudité sensuelle et du sex-appeal est
manifeste, sans tabou ni vulgarité. Les corps nus, dévêtus ou habillés
de Deineka, représentés intimement, presque charnellement, évoquent le
plaisir esthétique, sensuel, érotique. La représentation du corps viril
athlétique pourrait même être associée à un certain homoérotisme (voire
autoérotisme ?). Il est intéressant de noter que l’homme nu, assis de
dos au premier plan de Après le combat (Posle boia), a le même
morphotype et une posture identique à celle de l’un des trois garçons
des Futurs Pilotes. L’homme mature regarde un jeune homme aux
proportions presque adolescentes se savonner. Un aller-retour
chronologique et un effet-miroir s’instaurent entre les deux œuvres, qui
appartiennent à la même période.
Deineka effectue en 1935 un voyage d’études de six mois en Italie, en
France et aux États-Unis. Puisque ses œuvres ont beaucoup de succès à
l’étranger et s’inscrivent dans le panorama artistique international,
elles deviennent une sorte de « vitrine » de l’art soviétique. Pourtant,
l’artiste est constamment critiqué dans son pays natal en tant que «
formaliste ». Le réalisme soviétique (qui visait à représenter la vie
dans son évolution sociale) s’oppose au formalisme, qui inclut,
paradoxalement, le « réalisme fétichiste (6) ». Deineka représente
néanmoins l’Union soviétique à plusieurs Biennales de Venise, lors des
Expositions universelles de Paris et de Bruxelles, et dans de nombreuses
autres expositions internationales. Il remporte plusieurs premiers
prix, s’imprègne des courants artistiques mondiaux de l’époque et marque
à son tour certains artistes occidentaux. Les paysages italiens de
Deineka sont souvent mis en regard des œuvres de De Chirico et ses
études américaines pourraient s’insérer dans l’art américain des années
1930. Pour évoquer ses liens avec les artistes européens et américains,
on peut aussi citer les noms de Renato Guttuso, Edward Hopper ou Anton
Refregier.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Deineka continue à travailler. Il
peint Moscou en temps de guerre, et pendant les jours les plus durs de
1942, il crée son chef-d’œuvre, la Défense de Sébastopol (Oborona
Sevastopolia). La guerre n’est pas représentée comme chaos et massacre,
mais comme le moment de l’héroïsme suprême. La ville est blanche comme
les uniformes des matelots qui la défendent contre la force sombre de
l’envahisseur. Le protagoniste, ainsi que d’autres personnages à
l’arrière-plan, présentent le même type physique (représenté à des âges
différents), caractéristique de l’œuvre de Deineka : un homme grand et
blond, une sorte d’Ivanouchka le Fou des contes russes. Paradoxalement,
on retrouve le même type dans le tableau As abattu (Sbityi ass), qui
montre un pilote nazi abattu en plein vol. Deineka est envoyé en mission
dans les zones de combat. En 1945, quelques jours après la reddition
allemande, il peint et dessine à Berlin. À partir de la fin de la
guerre, il est relégué au second plan par la nouvelle génération des
artistes « polisseurs » de l’actualité. Son Autoportrait de 1948 le
montre dans une posture caractéristique : à moitié nu, l’air décidé et
toujours sportif, il défie du regard le spectateur, prêt au corps à
corps. Il se consacre alors à l’enseignement et soutiendra plus tard les
artistes appartenant au « style austère ».
Le 5 juin 1969, l’Académie des beaux-arts de Moscou lui consacre une
grande exposition personnelle. Plus de deux cent cinquante œuvres y sont
présentées. Mais le maître, gravement malade, n’assiste pas au
vernissage. Il meurt le 12 juin 1969 sans savoir qu’on lui a accordé la
distinction suprême, le titre de Héros du travail socialiste.
L’héritage d’Alexandre Deineka a été revendiqué en Russie et, de façon
plus inattendue, en Italie. Il s’agit sans doute ici d’un phénomène lié
au repositionnement, après la guerre froide, du réalisme soviétique dans
l’histoire de l’art du 20e siècle.
L’œuvre de Deineka pose la question de la redéfinition du concept de
modernisme, les traditionnelles catégories binaires d’analyse de l’art
moderne empêchant une évaluation sérieuse du réalisme socialiste, «
segment ignoré de l‘art moderne ». D’autres redécouvertes sont donc à
prévoir.
(1) Catalogue d’exposition Aleksandr Deineka Il maestro sovietico della modernità, Skira, Milan, 2011.
(2) Ekaterina Diogot, « L’art soviétique entre l’avant-garde et le
réalisme socialiste 1927-1932 », Notre héritage no 93, Moscou, 2010.
(3) Alexandre Deineka, La vie, l’art, le temps, Éditions Artiste RSFSR, Leningrad,1974.
(4) Alexandre Deineka, ibidem.
(5) Christina Kiaer, « Was Socialist realism Forced Labour? The case of A. Deineka », Oxford Art Journal, 2005.
(6) Ekaterina Diogot, op. cit.
Ekaterina Tkatch est docteure en philosophie sociale, (Université de la Russie de l'Amitié des Peuples, Moscou), plasticienne et enseignante. Elle travaille actuellement sur l'art postmoderne.















