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Source https://www.librairie-tropiques.fr/2026/04/une-nep-aux-caracteristiques-chinoises.html
Notes pour une recherche
Bruno Guigue
Les succès de la Chine
contemporaine ne cessent d’interroger nos conceptions habituelles.
Savons-nous seulement quels sont les ressorts de cette modernisation
réussie, et quelles perspectives elle offre pour l’avenir du socialisme ?
Une des questions fondamentales qu’il convient de se poser à propos de
la Chine contemporaine est la suivante : de quelle nature est la
formation sociale chinoise actuelle ? Qu’est-ce qui la spécifie en
regard d’autres formations sociales ?
Poser cette question centrale a pour vertu d’ouvrir deux pistes de
réflexion, sur lesquelles ces quelques notes ont pour seule ambition
d’ouvrir le débat et de stimuler les recherches.
La première piste de
réflexion est la suivante : quels sont les modes de production qui
figurent dans cette formation sociale, et comment s’articulent-ils ?
Quelle signification faut-il accorder à l’existence d’un secteur capitaliste en Chine ?
Autrement, dit, quel est le mode de production dominant autour
duquel se déploie la structure propre à cette formation sociale ?
La deuxième piste de
réflexion est la suivante : quelle est la genèse historique de cette
formation sociale originale ? Quelles sont les étapes qu’elle a
franchies pour parvenir au stade actuel ? Cette genèse historique
présente-t-elle des similitudes avec la Nouvelle politique économique
(NEP) menée par le pouvoir soviétique de 1921 à 1928 ? A-t-elle l’aspect
d’une trajectoire linéaire, ou au contraire d’un processus itératif,
marqué par des accélérations, mais aussi des retours en arrière ?
Il y a aussi une troisième
piste de réflexion, qui est celle des perspectives ouvertes par
l’accomplissement historique dont témoigne la Chine depuis 1949 :
au-delà du “stade primaire du socialisme”, quels sont les objectifs
propres aux étapes suivantes de cette modernisation ? La transition
socialiste doit-elle encore être pensée, comme le veut la théorie
marxiste classique, dans l’horizon du communisme ? Trop importante pour
être traitée ici, cette piste de réflexion fera l’objet d’un travail
ultérieur.
Reprenons donc les deux premières pistes de réflexion et tentons d’y
cheminer autant que faire se peut, de manière nécessairement partielle
et provisoire.
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Pour commencer, partons d’une observation que chacun peut faire : la
Chine est une formation sociale singulière que la plupart des
commentateurs, fussent-ils “sinologues”, peinent généralement à décrire
ou à nommer. Le plus souvent, cette difficulté est imputable à des biais
idéologiques aisés à deviner, mais elle traduit aussi parfois l’absence
d’instruments intellectuels adéquats. C’est pourquoi, afin de traiter
la question de façon rationnelle, il me semble indispensable de
s’appuyer sur l’analyse marxiste des différents modes de production, de
leur succession dans l’histoire et de leur combinaison au sein d’une
formation sociale donnée.
La question est en effet de savoir en quoi consiste précisément la
formation sociale chinoise contemporaine, telle qu’elle se présente à
l’observateur en 2026, et sur quelle base matérielle elle repose, avec
les caractéristiques historiques qui sont les siennes. Or, dans ce
travail d’analyse, il faut évidemment se déprendre d’un certain nombre
de travers intellectuels dans lesquelles tombent de nombreux
commentateurs.
Le principal travers
consiste à refuser de voir dans la formation sociale chinoise une
formation complexe, hybride, caractérisée par la transition inachevée
d’un mode d’organisation sociale à un autre. Certains observateurs,
généralement hostiles à la République populaire de Chine, ont tendance à
essentialiser le modèle chinois en recourant à des notions simplistes
ou inadéquates. Ils définissent la formation sociale chinoise, par
exemple, en la subsumant sous le concept commode de “capitalisme d’État ”
ou de “socialo-capitalisme”, quand ils ne réduisent pas la Chine
contemporaine à un mélange funeste de “capitalisme sauvage” et de
“dictature totalitaire”. Autant de qualifications hâtives et
caricaturales qui ne peuvent manquer d’induire en erreur, car elles
omettent un fait essentiel : l’existence de rapports sociaux de type
capitaliste en Chine n’implique nullement le caractère capitaliste de la
société chinoise.
Capitalisme et capitalistes
Dans certains milieux, on
disait autrefois de l’URSS qu’elle était caractérisée par un
“capitalisme sans capitalistes”, dans la mesure où elle apparaissait
comme le modèle achevé d’un capitalisme d’État dans lequel
l’appropriation privée des moyens de production était bannie au profit
d’un robuste dirigisme étatique. Au nom du “prolétariat” ou du “peuple
tout entier”, une nouvelle classe dominante, après avoir investi le
pouvoir d’État, aurait saisi les rênes de l’économie et de la société.
Sous couvert de socialisme, les rapports sociaux capitalistes auraient
été reconduits au profit de cette nouvelle couche dominante, la
“bureaucratie soviétique”. On ne se prononcera pas ici sur cette
qualification, qui est sans doute partiellement erronée et fort
discutable d’un point de vue historique. Ce qui est certain, c’est
qu’elle ne correspond nullement à la situation de la formation sociale
chinoise actuelle, qui se caractérise au contraire par la présence de
capitalistes, mais sans capitalisme.
Afin de faire la lumière
sur ce paradoxe apparent, tournons-nous donc vers l’analyse marxiste des
modes de production et des formations sociales. Rappelons qu’un mode de
production, c’est l’ensemble constitué par les forces productives (la
force de travail et les instruments de production) et les rapports de
production, c’est-à-dire les rapports sociaux noués par les individus
dans la sphère productive. Un mode de production, comme son nom
l’indique, désigne une manière de produire les biens matériels
indispensables à l’existence des individus qui vivent dans une formation
sociale donnée. Sans entrer dans le détail de la théorie marxiste, il
suffit de retenir à ce stade que le mode de production constitue la
base matérielle de l’existence des hommes et qu’il qualifie la formation
sociale déterminée dans laquelle cette base matérielle joue un rôle
déterminant.
Or c’est ici qu’une
précision s’impose : l’articulation entre la formation sociale et le
mode de production implique aussi que, dans toute formation sociale, il
n’existe pas un seul mode de production : la plupart du temps, il en
existe au moins deux, et parfois beaucoup plus. Parmi ces modes de
production, l’un d’entre eux est dit “dominant” et les autres “dominés”.
Ces derniers sont soit des survivances du passé de l’ancienne formation
sociale, soit des modes de production en train de naître dans le
présent même de la formation sociale. Cette précision est
importante, car cette pluralité des modes de production, inséparable de
la prédominance d’un mode de production sur les autres, permet de rendre
compte de la complexité des faits observables dans toute formation
sociale concrète. Et c’est aussi cette pluralité inégale des modes
de production qui permet de déceler les tendances contradictoires qui
s’affrontent dans la formation sociale considérée et qui constituent,
pour cette raison, le moteur de son histoire.
Revenons maintenant à la formation sociale chinoise contemporaine
et à ce qui nous intéresse ici, à savoir sa composition organique,
c’est-à-dire l’articulation spécifique entre les modes de production qui
concourent à son existence historique.
Pour tenter de la déceler, il faut d’abord procéder à une
photographie, nécessairement descriptive dans un premier temps, de cette
pluralité concrète qui caractérise la formation sociale chinoise
actuelle.
Mais avant de présenter cet inventaire des modes de production à
l’œuvre en Chine, il faut bien préciser un point qui me semble
essentiel.
Comme tout le monde, les Chinois vivent dans une société
déterminée, une “formation sociale” concrète, caractérisée par la
prédominance d’un mode de production déterminé. Mais quel
est ce mode de production ? Car il ne suffit pas qu’une formation
sociale existe pour qu’elle possède son propre mode de production. Une
formation sociale capitaliste, comme les États-Unis par exemple, se
caractérise par un mode de production dominant, le mode de production
capitaliste. Mais une société socialiste comme la société chinoise, en
revanche, possède-t-elle pour autant un mode de production socialiste ? Si
cette expression n’existe pas chez Marx, Engels et Lénine, c’est parce
qu’aux yeux de la théorie marxiste une formation sociale peut être en
transition entre deux modes de production, sans avoir un mode de
production exclusif. Durant cette période transitoire, qui peut
être extrêmement longue, les éléments de la société future ont tendance à
prendre le dessus sur les éléments de la société passée, modifiant peu à
peu la composition organique de la formation sociale. Et cette
situation n’a rien d’anormal : elle est l’effet direct du développement
des forces productives et des luttes de classes qui traversent toute
formation sociale.
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Ce point étant éclairci, faisons l’inventaire des modes de production de la formation sociale chinoise.
Quels sont, précisément,
ces modes de production dont la combinaison fournit son ossature
matérielle à la formation sociale chinoise contemporaine ?
1. Premièrement, le mode de production socialisé, c’est-à-dire
le mode de production caractérisé par l’existence d’unités de
production économique dont la propriété du capital est une propriété
publique.
Ces unités de production sont principalement les grandes
entreprises d’État qui détiennent, en Chine, les secteurs-clés de
l’industrie comme la sidérurgie, l’énergie (le charbon, le gaz,
l’électricité, le pétrole et le nucléaire), mais aussi les
infrastructures de transport et l’industrie de l’armement.
Particulièrement intensifs en capital, ces secteurs stratégiques sont la
propriété exclusive de la puissance publique qui les contrôle à travers
un réseau de 325 000 entreprises publiques disséminées sur l’ensemble
du territoire aux niveaux national, régional et local. Mais à
l’intérieur de ce vaste secteur public largement décentralisé, c’est
surtout par le truchement de 97 très grandes entreprises que l’État
central détient l’essentiel du capital industriel, soit 55 % des actifs
de toutes les entreprises, publiques et privées, du pays.
Appartiennent aussi à ce vaste secteur public les innombrables
établissements bancaires qui contrôlent 80 % des actifs de cette
catégorie dans l’ensemble du pays. En Chine, c’est le réseau des banques
publiques, et non les institutions financières privées, qui assure de
manière prépondérante le financement de l’économie. Cette prédominance
du secteur public est fondamentale : elle affranchit la sphère
financière de la rapacité des actionnaires privés et l’ordonne aux
impératifs du développement planifié de l’économie. Loin de cette
domination des intérêts privés qui caractérise les pays capitalistes, la
socialisation de la finance redouble celle de la production et
consolide l’ossature publique de la structure sociale. Aussi l’activité
boursière est-elle peu développée en Chine : la somme des
capitalisations boursières chinoises sur les places de Shanghai et Hong
Kong demeure largement inférieure à celle de leurs homologues
occidentales, alors même que l’économie chinoise calculée en PPA occupe
la première place mondiale. Que la part de la Chine dans la sphère
productive soit inversement proportionnelle à sa part dans la sphère
spéculative n’est donc pas le fait du hasard, mais un effet de
structure.
Il résulte des deux points précédents que le mode de production dominant, au sein de la formation sociale chinoise, ne peut être que le mode de production socialisé.
Cette prédominance revêt trois aspects. Elle est d’abord quantitative :
la puissance publique contrôle l’essentiel du capital industriel et du
capital financier. Mais elle est également qualitative : en occupant les
hauteurs stratégiques de l’économie, l’État les met au service du
développement global. En déliant les secteurs-clé de l’exigence de
rentabilité à court terme, la planification étatique oriente l’activité
économique dans une direction conforme à l’intérêt général. Cette
prédominance du secteur public en amont de la chaîne de valeur influe
notamment sur la formation des prix : elle rend possible une politique
de bas coût des intrants qui sont fournis à l’ensemble de l’économie. Ce
qui explique la capacité du secteur productif à satisfaire les besoins
de la population sur le marché intérieur (il suffit de vivre en Chine
pour y mesurer l’absence de tensions inflationnistes), mais aussi la
compétitivité internationale de l’économie chinoise, laquelle a
constitué l’un des moteurs de son développement au cours des vingt
dernières années.
J’ajouterai une remarque
lexicale pour finir : contrairement à d’autres auteurs, j’emploie
l’expression “mode de production socialisé”, et non “mode de production
étatique” ou “mode de production socialiste”. Le terme “socialisé”
indique clairement, en effet, que l’existence de ce mode de production
résulte d’un processus (la révolution socialiste) et que sa
caractéristique principale réside dans la propriété sociale (ou
publique) du capital. En revanche, la notion de “mode de production
étatique” me parait réductrice : l’État n’est pas le seul intervenant
dans la gestion du secteur public, et les collectivités locales jouent
un rôle essentiel dans un système qui est très décentralisé. Quant au
“mode de production socialiste”, cette expression ne correspond pas à la
réalité : la formation sociale chinoise étant une formation en
transition, c’est cette transition qui est socialiste, et non tel ou tel
des modes de production qui lui fournissent sa base matérielle. En somme, le mot “socialisme” ne peut pas désigner, à la fois, le tout et la partie.
2. Deuxièmement, le mode de production capitaliste,
lequel existe bel et bien dans la formation sociale chinoise, depuis
qu’il a été réintroduit au début des années 1990 par les réformes de
Deng Xiaoping.
Ce secteur capitaliste joue un rôle important dans un certain
nombre de domaines qui ont nécessité des capitaux, des compétences et
des technologies indispensables à la modernisation du pays et dont ne
disposait pas immédiatement la puissance publique. Au début des
réformes, ces apports de capitaux privés provenaient surtout de la
diaspora chinoise d’outre-mer, puis ils sont venus pour une part
grandissante des capitalistes nationaux et des investisseurs extérieurs.
Relèvent en effet du mode de production capitaliste les entreprises
privées à capitaux étrangers qui se sont installées progressivement
depuis les années 1990 sur le sol chinois. Ces investissements directs
étrangers (IDE) ont été encouragés, de manière sélective, par les
autorités du pays, afin d’y créer des emplois et de favoriser les
transferts de technologies. C’est notamment grâce à cette ouverture
internationale que l’économie chinoise a connu une nouvelle phase de son
développement dans les années 2000.
Loin de constituer le mode de production dominant, le mode de
production capitaliste a donc été réintroduit en Chine sous le contrôle
de l’État socialiste afin d’obtenir des capitaux et des technologies,
mais aussi pour stimuler l’effort de modernisation des entreprises
nationales sous l’aiguillon de la concurrence étrangère. Le moins qu’on
puisse dire, c’est que ce pari de la modernisation sous la contrainte
externe a été largement gagné. L’apport du capital privé a été
judicieusement calculé par les autorités chinoises afin de doper la
croissance endogène, sans mettre en péril la souveraineté économique du
pays ni s’exposer aux extravagances du marché provoquées par les crises
cycliques du capitalisme mondial. Appliquant le principe maoïste
selon lequel il faut “chercher la vérité dans les faits”, les
planificateurs chinois ont expérimenté les vertus d’un secteur
capitaliste circonscrit au nécessaire et sévèrement rappelé à l’ordre
lorsqu’il outrepassait ses prérogatives de force d’appoint.
Au demeurant, les dizaines de Chinois richissimes qui ont été
sanctionnés depuis quinze ans (y compris, dans un cas extrême, au moyen
de l’exécution capitale), que ce soit pour leurs malversations
financières, leurs interventions intempestives ou leur pratiques
monopolistiques, témoignent des limites de l’influence du mode de
production capitaliste en République populaire de Chine. On conviendra
qu’il est difficile, dans ces conditions, d’inférer le caractère
“capitaliste” de la formation sociale chinoise de la présence de
“capitalistes” en son sein.
Mais l’aspect le plus intéressant, dans cette réhabilitation sous
conditions du capitalisme, concerne sans doute les transferts de
compétences attendus par les responsables chinois. Après tout, c’est
avec les hommes d’aujourd’hui qu’il faut construire le socialisme de
demain, et dans un contexte de pénurie il faut savoir utiliser les
ressources disponibles. Lorsque Mao Zedong, dans le cadre de la
“démocratie nouvelle” (1949-1953), a classé la “bourgeoisie nationale”
au rang des “classes révolutionnaires”, il songeait surtout à utiliser
les compétences techniques de cette classe sociale instruite : des
entrepreneurs privés sont ainsi devenus les directeurs de leur propre
usine, désormais placée sous le contrôle des syndicats et mise au
service de la révolution.
A l’adresse de ceux qui
jugent rédhibitoire d’un point de vue marxiste la participation des
capitalistes à la transition socialiste, il faut citer ce que disait
Lénine en avril 1921 dans sa brochure “Sur l’impôt en nature” à propos
des “concessions” accordées au “capital privé” au nom d’un “capitalisme
d’État” qu’il concevait comme “l’antichambre du socialisme” : “Nous
payons un certain tribut au capitalisme mondial, nous lui payons une
rançon”, et “nous ne devons pas craindre d’avouer que nous pouvons et
devons encore beaucoup apprendre des capitalistes”. Certes, “cela peut
sembler paradoxal : le capitalisme privé dans le rôle d’auxiliaire du
socialisme ? Mais cela n’a rien d’un paradoxe, c’est un fait économique,
absolument incontestable”. La vérité, c’est que “le capitalisme est un
mal par rapport au socialisme, mais qu’il est un bien par rapport au
Moyen Age, par rapport à la petite production, par rapport au
bureaucratisme qu’engendre l’éparpillement des petits producteurs”. Et
puisque “nous ne sommes pas encore en mesure de réaliser le passage
immédiat de la petite production au socialisme, le capitalisme est dans
une certaine mesure inévitable, comme une conséquence naturelle de la
petite production. Nous devons donc utiliser le capitalisme, (surtout en
l’orientant dans la voie du capitalisme d’État) comme maillon
intermédiaire, conduisant de la petite production au socialisme. Nous
devons l’utiliser comme moyen, voie, procédé, modalité, permettant
d’augmenter les forces productives”.
3. Troisièmement, le mode de production familial qui est encore largement prépondérant dans l’agriculture chinoise.
Ce mode de production a connu une histoire singulière : sous sa
forme actuelle, il résulte des réformes des années 1980 consécutives au
démantèlement des structures collectives créées dans les années 1950. Au
lendemain de la victoire sur l’envahisseur japonais, en 1945, les
terres appartenant aux propriétaires fonciers ont été redistribuées à la
paysannerie pauvre, et cette redistribution massive a été entérinée par
la grande loi agraire de 1950. Cette révolution paysanne a mis fin aux
rapports sociaux de domination qui livraient la majorité des paysans à
une exploitation féroce. Elle a généré une agriculture formée d’une
multitude de petites exploitations familiales dont la productivité, trop
faible, ne permettait pas un véritable décollage de la production
agricole. C’est pourquoi Mao Zedong a lancé en 1953 la collectivisation
des terres, achevée en 1957, qui a donné naissance aux fameuses
“communes populaires” dans lesquelles les cultivateurs travaillaient,
pour l’essentiel de leur temps de travail, au profit de la collectivité.
Avec la modernisation des équipements, la généralisation de l’usage
des engrais, la sélection de plus en plus rigoureuse des semences, les
conditions techniques de la production ont progressivement changé. Le
collectivisme intransigeant des communes populaires a été peu à peu
atténué et les paysans ont pu cultiver un lopin individuel. Après la
“Révolution culturelle” (achevée en 1976), les autorités ont décidé,
dans le cadre des nouvelles réformes, de rétablir le système de
l’exploitation familiale afin de stimuler la productivité de ces unités
autonomes de production que constitueraient désormais les fermes
familiales. L’agriculture chinoise telle qu’elle existe aujourd’hui est
donc le résultat combiné de trois processus historiques : une
redistribution égalitaire des parcelles entre les familles paysannes
(acquise en 1950 et renouvelée en 1984 après la dissolution des communes
populaires), une succession de progrès techniques due aux
investissements réalisés durant la période maoïste, et enfin une
libéralisation des marchés agricoles dans le cadre des réformes de Deng
Xiaoping. Le mode de production dominant dans l’agriculture chinoise est
donc le mode production familial, la famille paysanne étant liée
contractuellement avec les collectivités locales (au nom de l’État), et
bénéficiant d’un droit héréditaire et exclusif à l’exploitation d’une
parcelle attribuée en fonction du nombre d’habitants.
Lorsque les enfants ne veulent pas reprendre l’exploitation
agricole de leurs parents, l’usage de la terre peut être loué à d’autres
cultivateurs, ce qui explique la taille très variable des exploitations
existantes. Mais la terre ne peut pas être vendue, puisqu’elle
appartient à l’État qui en est le propriétaire ultime, et ce sont les
collectivités locales qui en organisent l’attribution en fonction des
besoins, agricoles et non agricoles. Au total, ce système donne aux
exploitants une grande autonomie de gestion, et le contrat avec l’État
leur garantit de surcroît un véritable droit à la terre. La famille
paysanne, en vertu de la loi, est l’attributaire exclusive d’une
parcelle qui lui fournit l’essentiel de sa subsistance et lui permet de
commercialiser librement ses produits sur le marché. Notons cependant
que ce mode de production familial ne va pas sans une contradiction
entre la propriété publique de la terre, favorable au maintien d’une
agriculture parcellaire de petite dimension, et la propriété privée de
la production, obéissant aux lois du marché et à ses contraintes de
compétitivité. Ajoutons à ce tableau que l’agriculture chinoise, pas
plus que les autres secteurs, n’est chimiquement pure : elle comprend
aussi des éléments empruntés à d’autres modes de production lorsqu’elle
recourt au travail salarié ou requiert des investissements importants
dans les secteurs à forte valeur ajoutée, ce qui est le cas de certaines
productions commerciales.
4. Quatrièmement, le mode de production individuel,
incarné par des personnes physiques qui exercent une activité
artisanale, tertiaire ou libérale, de manière quasiment indépendante
(souvent dans un cadre familial) sans avoir le statut de salarié, ni
celui de patron.
Très nombreuses en Chine, ces petites entreprises individuelles
(qui correspondent en gros au statut d’auto-entrepreneur tel que nous le
connaissons) ne relèvent évidemment pas du secteur capitaliste : elles
ignorent le plus souvent l’emploi de travailleurs salariés et reposent
sur la valorisation d’un travail individuel ou familial. Et cela, même
si leur activité se déploie dans un environnement qui est lui-même
hybride, puisque le travailleur individuel doit côtoyer des entreprises
privées de taille variable dont il dépend parfois et avec lesquelles il
noue toutes sortes de rapports.
Notons que cette très petite entreprise existait déjà durant
l’époque maoïste, mais de façon résiduelle, dans les interstices d’une
économie largement collectivisée. Avec les réformes, ce mode de
production a connu un essor considérable dans les villes comme dans les
campagnes. Favorisée par les nouvelles habitudes de consommation, elle a
aussi été encouragée par les autorités, lorsqu’elles ont officiellement
reconnu la liberté d’entreprendre et la propriété privée. L’appel à
l’initiative individuelle et l’appât du gain ont stimulé le
développement de toute une série d’activités légères, très faibles en
capital, et reposant pour l’essentiel sur l’ardeur à la tâche du
travailleur individuel ou du petit entrepreneur : petit commerce,
restauration, transport de personnes, etc.
5. Cinquièmement, le mode de production coopératif, qui s’est développé de manière exponentielle dans la phase de transition.
L’exemple le plus emblématique de la puissance du secteur
coopératif en Chine, c’est très certainement l’entreprise Huawei, dont
le capital est détenu par les salariés, le fondateur de l’entreprise,
ancien colonel de l’Armée populaire de libération, ne détenant lui-même
que 1 % de ce capital. Naturellement, cette entreprise n’est pas cotée
en bourse et elle est donc l’affaire de ses salariés-associés,
manifestement recrutés sur des critères de compétence au vu des
prouesses technologiques accomplies par cette entreprise de très haut
niveau, qui dame le pion aux multinationales occidentales de la même
catégorie. Mais la coopération a fait également un retour spectaculaire
dans le monde agricole. Afin d’améliorer les performances du secteur,
une loi votée en 2007 a prévu des financements publics pour faciliter la
mise en place de “coopératives spécialisées”. Le système des petites
parcelles éparpillées ayant révélé ses limites, la création de
coopératives permet désormais de mutualiser les moyens et d’investir
dans des techniques agricoles plus modernes, augmentant les surfaces
cultivables et le rendement des exploitations. Aujourd’hui, on compte
deux millions de coopératives, regroupant la moitié des familles
paysannes. Singulière ironie de l’histoire, qui voit le retour en force
d’un esprit coopératif que l’on croyait rangé au magasin des accessoires
depuis le démantèlement des communes populaires et le partage des
terres collectives.
Il est particulièrement intéressant, à ce propos, de rappeler ce
que Lénine, dans La Pravda du 26 mai 1923, disait des coopératives. “Il
est certain que dans un État capitaliste, les coopératives sont des
institutions capitalistes collectives. Sous le capitalisme privé, les
entreprises coopératives se distinguent des entreprises capitalistes
comme les entreprises collectives se distinguent des entreprises
privées”. Or tout change avec la révolution socialiste. “Dans notre
régime actuel, les entreprises coopératives se distinguent des
entreprises capitalistes privées comme entreprises collectives, mais
elles ne se distinguent pas des entreprises socialistes, si la terre où
elles sont bâties et les moyens de production appartiennent à l’État,
c’est-à-dire à la classe ouvrière. On oublie donc que grâce au caractère
particulier de notre régime politique, la coopération acquiert chez
nous une importance tout à fait exceptionnelle”. Quel est le rapport
entre la coopération et le socialisme ? La réponse de Lénine est on ne
peut plus claire. “Aujourd’hui, nous sommes en droit de dire que le
simple développement de la coopération s’identifie au développement du
socialisme”.
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Une NEP aux caractéristiques chinoises ?
Cette photographie des
modes de production en vigueur dans la formation sociale chinoise a le
mérite de souligner son pluralisme constitutif : le système chinois
actuel associe différents modes de production, différents régimes de
propriété et différentes classes sociales. Loin de toute utopisme, il ne
prétend pas avoir aboli la division interne de la société et les
inégalités qui la traversent. Ce pluralisme assumé constitue-t-il une
anomalie en regard de la transition socialiste ? Comme on l’a vu plus
haut, toute formation sociale historiquement déterminée comprend
plusieurs modes de production tout en ayant un mode de production
dominant. Et dans le cas de la Chine contemporaine, formation de
transition qui est encore au “stade primaire du socialisme”, c’est le
mode de production socialisé qui est le mode de production dominant.
Pour citer encore Lénine, on sait qu’il s’est livré devant ses
camarades, dans une brochure de 1918 sur “L’économie actuelle de la
Russie”, à un exercice analytique comparable. Décrivant la transition en
cours dans la Russie des soviets, il rappelle que “le régime
actuellement existant renferme des éléments, des parcelles, de petits
morceaux de capitalisme et de socialisme”.
Quels sont ces éléments relevant de “différents régimes de
l’économie sociale” ? Le premier élément, dit-il, c’est “l’économie
paysanne patriarcale”. Le deuxième élément, c’est “la petite production
marchande”, cette catégorie comprenant “la plupart des paysans qui
vendent du blé”. Le troisième élément, c’est “le capitalisme privé”. Le
quatrième, c’est “le capitalisme d’État”. Le cinquième, “c’est le
socialisme”.
”La Russie est si grande et si variée”, dit-il, “que toutes ces
diverses formes économiques et sociales s’y entremêlent, et c’est ce qui
fait l’originalité de la situation”.
Parmi ces éléments, quels sont ceux qui prédominent ? “Dans un pays
de petite paysannerie, poursuit Lénine, c’est l’élément petit bourgeois
qui prédomine et ne peut pas ne pas prédominer”. La majorité des
cultivateurs étant de “petits marchands”, le problème de la transition
sera donc de faire prévaloir le socialisme, peu à peu, sur la petite
production marchande.
Mais cette transition, Lénine la conçoit comme un processus qui
prendra beaucoup de temps, par étapes successives, sans forcer le
mouvement au risque de faire échouer l’entreprise. Avec la nouvelle
politique économique (NEP), la Russie soviétique a pris en 1921 la
direction d’une transition de longue durée accompagnée d’une “révolution
culturelle” (ce sont les mots de Lénine) destinée à élever le niveau de
la population. “Nous n’avons jamais été des utopistes, et nous n’avons
jamais pensé que nous allions construire la société communiste avec les
mains bien propres de communistes proprets, qui doivent naître et
s’éduquer dans la société communiste pure. Ce sont là des contes
d’enfants. Nous devons bâtir le communisme avec les débris du
capitalisme”. Car “le prolétariat n’est pas exempt des défauts et
faiblesses de la société capitaliste. Il lutte pour le socialisme et en
même temps, il combat ses propres insuffisances”. Certes, “nous
élèverons la culture de la campagne, mais c’est là une affaire de
longues, très longues années”.
Pour conduire cette transition de longue durée, et compte tenu des
circonstances, Lénine a la conviction qu’il faut d’abord recourir au
capitalisme d’État. “Le socialisme est impossible sans la technique de
la grosse industrie capitaliste, technique organisée selon le dernier
mot de la science moderne. Il est impossible sans une organisation
méthodique réglée par l’État, et qui impose à des dizaines de millions
d’hommes la stricte observation d’une norme unique dans la production et
la répartition des produits. Nous marxistes, l’avons toujours dit”. En
effet, “ce n’est pas sans raison que les maîtres du socialisme ont parlé
de toute une période de transition du capitalisme au socialisme, ce
n’est pas sans motif qu’ils ont insisté sur les longues douleurs de
l’enfantement de la nouvelle société, cette dernière étant elle aussi
une abstraction, incapable de devenir une réalité autrement qu’à la
suite d’une série de tentatives concrètes, variées et imparfaites pour
fonder tel ou tel État socialiste”. Or “le capitalisme de monopole de
l’État est la préparation matérielle la plus complète du socialisme,
l’antichambre du socialisme, l’échelon historique qu’aucun autre échelon
intermédiaire ne sépare de l’échelon appelé socialisme”.
Sous l’égide de l’État
prolétarien, quelle est notre politique économique, demande Lénine en
1921, lorsqu’il lance la NEP ? Notre politique, c’est de “donner aux
petits paysans, en échange du blé, tous les produits dont il ont besoin
et que fournit la grosse industrie socialiste”. C’est pourquoi il ne
faut pas “bloquer le développement des échanges privés non pratiqués par
l’État, c’est-à-dire du commerce, c’est-à-dire du capitalisme”. Car
c’est “un développement inévitable” lorsqu’il y a “des millions de
petits producteurs”. Entraver ces échanges, ce serait “une sottise et un
suicide pour le parti qui aurait essayé de le faire, une sottise, parce
que cette politique est économiquement impossible, un suicide, parce
que les partis qui essaient de pratiquer une politique de ce genre
aboutissent à une faillite certaine”. Ce que nous devons faire, “ce
n’est pas bloquer le développement du capitalisme, mais s’appliquer à
l’orienter dans la voie du capitalisme d’État, chose économiquement
possible, puisque le capitalisme d’État existe sous une forme ou sous
une autre partout où il existe des éléments de commerce libre et de
capitalisme en général”. C’est pourquoi “l’État prolétarien doit devenir
un patron prudent, soigneux et habile, un négociant en gros
consciencieux. Sinon il ne pourra pas mettre debout, économiquement, ce
pays de petits paysans”. Il ne faut pas oublier, en effet, que “la
misère et la ruine sont telles que nous ne pouvons pas rétablir d’emblée
la grosse production socialiste, les grandes usines de l’État”. Nous
devons donc aider “la petite industrie qui ne demande pas de machines et
qui est à même d’apporter une aide immédiate à l’économie paysanne et
de relever ses forces productives”. Et cela, même si, “à la faveur d’une
certaine liberté du commerce, renaissent la petite bourgeoisie et le
capitalisme”.
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Chacun connaît l’issue
historique de la NEP et le tournant adopté par la politique soviétique à
partir de 1929 : la mise en œuvre du premier plan quinquennal,
l’industrialisation accélérée et la collectivisation de l’agriculture.
Mais ce qu’un tel détour par Lénine et la NEP permet de comprendre,
c’est que la transition socialiste, quelles que soient les
circonstances, doit toujours composer avec la pluralité des modes de
production. Et ce qu’illustre la voie chinoise vers le socialisme, c’est
précisément l’acceptation de cette réalité objective. Avec la
“démocratie nouvelle” théorisée en 1940, Mao Zedong avait déjà pris acte
de la réalité concrète de la formation sociale chinoise dont le parti
communiste parvenu au pouvoir assumerait désormais le pesant héritage.
“Le prolétariat, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie
nationale” constituent, aux yeux de Mao, les “quatre classes
révolutionnaires” avec lesquelles la Chine nouvelle fondée en 1949 va
s’engager sur la voie du socialisme. Mais cette orientation initiale
sera sérieusement révisée à partir du premier plan quinquennal
(1953-1957), lorsque lui succédera la “construction des bases du
socialisme”. Avec la collectivisation de l’agriculture et la création
d’une puissante industrie d’État, la formation sociale chinoise se dote
d’un mode de production socialisé qui deviendra, au cours de la période
maoïste, son mode de production quasi exclusif. Société collectiviste,
égalitaire et frugale, la Chine de Mao expérimente une forme de
socialisme inédit, dont le point culminant sera atteint durant la
Révolution culturelle (1966-1976).
La question de savoir si cette “révolution dans la révolution” a
été condamnée par ses propres excès est une question que les communistes
chinois ont tranchée en 1981 en la qualifiant de “déviation gauchiste”.
Ce qui est sûr c’est que la politique nouvelle, celle des “quatre
modernisations” qui sera engagée à partir de 1978, marque un changement
de cap économique dont les effets se font sentir jusqu’à aujourd’hui.
Tandis que l’État socialiste conserve le contrôle des principaux moyens
de production, l’agriculture est restituée à l’exploitation familiale et
les activités tertiaires confiées au secteur privé. Loin de constituer
le mode de production exclusif, le mode de production socialisé, celui
des entreprises d’État, fournit l’ossature de l’économie. À l’intérieur
d’un vaste secteur privé émerge une nouvelle couche sociale qui n’est
pas sans ressembler à la “bourgeoisie nationale” des années 1949-1953,
la principale différence résidant dans le fait que cette néobourgeoisie
se voit légitimée dans ses prérogatives, puisque la propriété privée et
l’initiative individuelle sont désormais consacrées par la loi et même
par la Constitution.
Il en résulte une composition organique originale, où le mode de
production socialisé domine, de toute sa hauteur, les autres modes de
production, lesquels se voient attribuer différents segments de
l’activité économique et sociale. D’une certaine façon, on peut donc
interpréter “la réforme et l’ouverture” engagées depuis les années 1980
comme une sorte de “NEP aux caractéristiques chinoises”, puisqu’on y
retrouve à peu près les mêmes ingrédients : le monopole du pouvoir
exercé par le parti communiste, la direction planifiée de l’économie par
l’État socialiste, la prédominance du mode de production socialisé, la
coexistence avec d’autres modes de production comme l’agriculture
familiale, la petite production marchande et une forme de capitalisme
tolérée dans les limites de la transition socialiste. Remarquons
toutefois que la ressemblance s’arrête à cette description empirique des
différents modes de production. Car le processus historique qui lui a
donné naissance est évidemment très différent. Dans la Russie des
soviets, la NEP visait à développer les forces productives en
libéralisant le commerce et en stimulant la production agricole. Au
lendemain, de la période dramatique du “communisme de guerre”, qui avait
vu l’État prolétarien naissant imposer des prélèvements sur la
production de manière autoritaire, il s'agissait de desserrer l’étreinte
créée par la guerre civile : pour libérer l’activité productive, il
fallait accepter, durant une certaine période, le développement du
capitalisme et la permanence de la petite production marchande.
En Chine , “la réforme et
l’ouverture” avaient pour vocation, comme la NEP de Lénine, de stimuler
le développement des forces productives en libérant d’abord les énergies
de la paysannerie, puis celles du secteur privé renaissant dans les
villes. Et dans les deux cas, la pluralité restaurée des modes de
production s’est accompagnée de la prédominance du mode de production
socialisé. Mais dans le cas de la Russie soviétique, l’arriération
économique était imputable à l’état de délabrement de l’économie russe,
légué par le régime tsariste. En Chine, l’état d’arriération de
l’économie était dû, selon les dirigeants chinois, à la stagnation
provoquée par la “Révolution culturelle”. Ainsi, non seulement les
prémisses historiques des deux périodes ne sont pas les mêmes, mais la
situation est diamétralement opposée. Pour les bolcheviks au pouvoir, en
1921, la NEP vient réparer les dégâts causés par la guerre civile et
préparer la collectivisation à venir. Pour les communistes chinois, en
1978, “la réforme et l’ouverture” viennent réparer les errements d’une
collectivisation excessive. Lorsque les Chinois s’engagent dans les
réformes, ce n’est pas un répit rendu nécessaire par la régression
économique, mais le début d’une nouvelle phase historique : après avoir
fait l’expérience d’un collectivisme rigide, le parti communiste chinois
comprend qu’il faut changer de méthode pour parvenir au socialisme.
C’est la raison pour laquelle la politique adoptée par les Chinois
en 1978, à l’opposé de la NEP, s’inscrit délibérément dans une
temporalité extrêmement longue. Lorsque le PCC adopte la théorie du
“stade primaire du socialisme”, en 1987, il sait que cette orientation
sera valable pour les décennies à venir, et Deng Xiaoping parlera de
2049 comme d’un horizon raisonnable pour l’achèvement de la
modernisation socialiste.
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La “NEP aux
caractéristiques chinoises”, par conséquent, risque fort d'être autre
chose qu’une simple parenthèse ou qu’un simple répit. Tout indique au
contraire que la composition organique de cette formation sociale qu’est
la Chine contemporaine a atteint un point d’équilibre et que, pour les
dirigeants chinois, la prédominance du mode de production socialisé
garantit que le pays ne déviera pas de la voie socialiste. Il n’y a
aucune raison d’envisager de faire disparaître les autres modes de
production, des lors que cette pluralité organique, sous le régime
socialiste, a permis le développement spectaculaire de l’économie
chinoise au cours des vingt dernières années. Si “la pratique est le
seul critère de la vérité” (Mao), il faut mettre les idées à l’épreuve
de la pratique pour vérifier si ce sont des idées justes. Or la pratique
a montré qu’une économie mixte régulée par un État planificateur
permettait d’atteindre un niveau de développement jamais atteint et
manifestait son éclatante supériorité sur les autres modèles de
développement.
Lorsque Deng Xiaoping a
lancé les réformes, il les avait justifiées en disant que “nous avons 20
à 30 ans de retard sur les pays avancés en matière de développement de
la science et de la technologie”, qu’il fallait “absolument combler ce
retard”, et c’est pourquoi il fallait “stimuler la croissance des forces
productives et conduire à l’amélioration de la vie matérielle et
culturelle du peuple chinois”. Le modèle socialiste et le modèle
capitaliste doivent être jugés sur leurs résultats, et non en fonction
d’idées abstraites. “Si le taux de croissance des forces productives
dans un pays socialiste est inférieur à celui des pays capitalistes sur
une longue période historique, comment pouvons-nous parler de la
supériorité du système socialiste ?” Les succès de la modernisation
chinoise chinois depuis le lancement des réformes sont la vérification
pratique que cette orientation était adéquate. Comment le nier ? Du
point de vue matérialiste des réalisations concrètes, le système adopté
par la Chine sous l’égide de Deng Xiaoping et consolidé sous la
direction de Xi Jinping a fait la preuve de sa solidité et de son
efficacité. Il a conjugué une très forte croissance économique et une
remarquable stabilité sociale. Les Chinois vivent de mieux en mieux,
dans un pays qui a éradiqué la misère et l’analphabétisme. “Le
capitalisme se développe depuis plusieurs centaines d’années, rappelait
Deng Xiaoping. Depuis combien de temps construisons-nous le socialisme ?
Si nous pouvons faire de la Chine un pays modérément développé dans les
cent ans suivant la fondation de la République populaire, ce sera une
réalisation extraordinaire”.
Bruno Guigue
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