
Éric Vuillard, Une sortie honorable, p. 135-137 :
Le 21 avril 1954, tandis que le corps expéditionnaire français est à l’agonie, le secrétaire d’État américain, John Foster Dulles, fit une visite éclair en France. Dulles et Bidault se retrouvèrent, quelques jours plus tard, au Quai d’Orsay pour une petite réception. Les voici assis côte à côte sur un canapé, devant une table laquée, posant pour Paris Match. Leurs mains miment une conversation sérieuse, Dulles semble dire à Bidault “Vous seriez au moins d’accord avec la version modeste de mon argumentaire” et Bidault, moue interloquée, mais conciliante, regarde en direction de la fenêtre. L’ambiance est détendue, les hommes se connaissent et semblent s’apprécier.
On ignore si Bidault lui parla de Bergson, que Dulles admirait et dont il avait, jeune homme, suivi les cours lors d’une année qu’il dilapida à Parids ; mais ce fut, et de cela nous sommes certains, à l’occasion d’une ellipse régulière, qu’ils effectuaient pour la seconde fois en compagnie de deux ou trois secrétaires du Quai, que s’écartant soudain, formant un coude étrange, imprévu, Dulles, au plus incurvé de l’hyperbole, avec l’air le plus tortueux dont il était capable, se tourna brusquement vers Bidault :
“Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.
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- Deux quoi ?, répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique somme toute assez classique qu’il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.
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- “Deux bombes atomiques...”, précisa le secrétaire d’État américain.
Quelques instants plus tard, Maurice Schumann voit entrer Bidault blafard dans son bureau. Il est un peu surpris, Bidault est d’habitude très à cheval sur l’étiquette, et en tant que ministre, il a toujours exigé un strict respect des convenances. Mais ce jour- là, Bidault ouvre la porte sans frapper, traverse la pièce, trébuchant sur le tapis, et s’asseyant sur une simple chaise face à son secrétaire d’Etat, l’air accablé, bredouille :“Savez-vous ce que Dulles m’a dit ?” Schumann le regarde désorienté : “Il m’a proposé deux bombes atomiques pour sauver Diên Biên Phu.”
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