Le
bilan électrique du premier semestre 2026 publié par RTE dessine le
portrait d'une France énergétiquement déboussolée. Jamais le pays
n'avait produit autant d'électricité décarbonnée — 284,3 TWh dont 95,2 %
sans émission de CO₂ — ni exporté autant de courant vers ses voisins :
51 TWh en six mois, un record historique. (Source : Le Point, 17 février
2026).
Pourtant,
cette abondance cache un déséquilibment inquiétant. La consommation
domestique stagne, à peine dopée de 2,2 TWh. Le résultat est paradoxal :
pendant 407 heures, soit plus de 10 % du temps, l'électricité s'est
vendue à des prix négatifs, tandis que des centrales nucléaires et des
éoliennes déjà construites et financées devaient réduire leur production
faute de débouchés. Dans ce contexte de surcapacité manifeste, le
gouvernement a choisi, le 12 juin 2026, de lancer le plus vaste appel
d'offres de l'histoire française pour l'éolien en mer. L'AO10 prévoit
l'installation de 10 gigawatts supplémentaires — 5 GW posés, 5 GW
flottants — avec un soutien public pouvant grimper jusqu'à 63 milliards
d'euros sur vingt-cinq ans.
Pour
Henri Wallard, polytechnicien et ancien directeur général de l'Andra,
cette décision relève de la folie budgétaire et constitue une bombe à
retardement financière dont les conséquences s'étaleront sur des
décennies.
La
logique économique de l'appel d'offres apparaît d'emblée inversée. La
Commission de régulation de l'énergie avait pourtant conseillé la
prudence : des appels d'offres progressifs et différenciés auraient
maintenu la concurrence entre industriels et limité les surcoûts. Le
gouvernement a préféré l'effet de masse, concentrant dix gigawatts en
une seule attribution.
La
durée des contrats a été allongée de vingt à vingt-cinq ans, malgré
l'avis défavorable de la CRE, transférant ainsi une part croissante du
risque commercial vers l'État et le contribuable. Le tarif de référence a
lui aussi été revu à la hausse : fixé en moyenne à 100 euros le MWh, il
dépasse largement l'objectif de 55 euros affiché dans la Programmation
pluriannuelle de l'énergie pour l'éolien posé. Triple dérive donc, qui
cumule volumes gonflés, délais allongés et contraintes de prix
desserrées, dans un mécanisme de contrat pour différence où l'État
garantit un revenu aux producteurs quoi qu'il advienne des prix de
marché.
Le
plafond de soixante-trois milliards d'euros autorisé par la Commission
européenne révèle l'ampleur du pari. Henri Wallard, qui avait calculé un
soutien potentiel d'environ trente milliards dans un scénario de prix
bas, constate avec stupéfaction que Bruxelles a validé le double. Les
défenseurs du dispositif objectent que les producteurs devront reverser
des sommes à l'État si les prix du marché dépassent le tarif garanti.
Mais cet argument, selon Wallard, est contradictoire : « Pour favoriser
l'électrification, nous avons besoin d'une électricité abondante et bon
marché. On ne peut pas justifier le dispositif en pariant sur des prix
élevés ! » La France se retrouve ainsi piégée dans une logique
schizophrène, souhaitant à la fois des tarifs bas pour encourager la
consommation et des tarifs élevés pour rentabiliser ses contrats
d'achat.
Le
gouvernement invoque le vieillissement du parc nucléaire et les retards
des EPR2, qui n'entreront pas en service avant 2040, pour justifier
cette anticipation massive. Certains réacteurs devront en effet être
arrêtés, et si la consommation repart fortement, de nouvelles capacités
seront nécessaires. Mais cette argumentation néglige la marge de
manœuvre colossale dont dispose déjà le pays. Les 51 TWh exportés en six
mois, combinés aux 12 TWh de production modulée, montrent que le
système fonctionne avec une surcapacité abyssale. Les onze parcs éoliens
envisagés produiraient près de 47 TWh par an, soit presque l'équivalent
des exportations semestrielles record. Autant d'électricité qui risque
de s'ajouter à un stock déjà plein, faute que les véhicules électriques,
les pompes à chaleur, les électrolyseurs d'hydrogène vert ou les
centres de données n'aient encore matérialisé la demande espérée.
Ajouter
10 GW sans avoir sécurisé ni les usages ni les lignes de transport
nécessaires ne fera qu'aggraver les 407 heures de prix négatifs déjà
enregistrées, transformant l'abondance en gaspillage structurel.
Au-delà
du déséquilibre économique, le calendrier politique de l'AO10 éveille
les soupçons. L'appel d'offres a été lancé en juin 2026, avec une
attribution prévue en février 2027, en plein cœur de la campagne
présidentielle. Une fois les contrats signés, le prochain exécutif sera
placé devant le fait accompli, engagé pour un quart de siècle sur des
décisions qu'il n'aura pas prises. La Programmation pluriannuelle de
l'énergie a été adoptée par décret, court-circuitant le débat
parlementaire, et les recommandations de la CRE, autorité indépendante
pourtant chargée de veiller à la saine gestion du système électrique,
ont été systématiquement écartées.
Cette
concentration de décisions irréversibles dans une période de transition
politique, cette volonté de verrouiller l'avenir énergétique du pays
avant que les électeurs ne se prononcent, interroge la sincérité des
motivations officielles. Pourquoi une telle précipitation, alors
qu'aucune urgence technique ne justifie d'attribuer ces contrats en
février 2027 plutôt qu'après la présidentielle ? Pourquoi ignorer les
avertissements de la régulation indépendante pour se lancer dans le plus
coûteux appel d'offres renouvelable jamais organisé ?
L'hypothèse
d'une corruption politique, au sens large du terme, mérite d'être
examinée sans naïveté. Non pas nécessairement au sens pénal de
pots-de-vin ou de détournement de fonds, mais dans cette forme plus
insidieuse de capture de l'État par des intérêts industriels et
financiers. L'usine Siemens Gamesa du Havre, qui fabrique des pales et
assemble des nacelles d'éoliennes, a vu son extension inaugurée quelques
jours seulement après le lancement de l'AO10.
La
coïncidence des calendriers n'est pas en soi une preuve, mais elle
illustre la promiscuité entre décisions publiques et intérêts privés. Le
gouvernement brandit l'argument de l'emploi, pourtant Wallard le
démonte avec une lucidité implacable : une vraie politique industrielle
ne consiste pas à engager des dizaines de milliards d'euros de
subventions publiques pour créer artificiellement des commandes. Il faut
regarder le contenu industriel réellement français, la compétitivité de
la technologie, la pérennité des débouchés. Sinon, on finance des
emplois parce que l'État s'engage à acheter la production, non parce
qu'elle répond à un besoin économique avéré.
Dans
ce schéma, les entreprises du secteur bénéficient d'un marché captif
garanti sur vingt-cinq ans, tandis que le risque est entièrement
socialisé. Les profits sont privés, les pertes sont publiques. Cette
asymétrie, qui caractérise bien des dérives de la dépense publique
contemporaine, trouve ici une expression particulièrement éclatante.
De
plus, le mécanisme des contrats pour différence, qui fixe un prix
garanti indépendamment des fluctuations du marché, crée une rente
prévisible et sécurisée sur le long terme. Or les rentes de cette nature
attirent naturellement les appétits des fonds d'investissement, des
banques et des conglomerats industriels qui savent valoriser des flux de
trésorerie garantis par la signature de l'État. La décision de
concentrer 10 GW en une seule fois, plutôt que de les répartir sur
plusieurs appels d'offres concurrentiels, favorise les acteurs déjà
installés et les consortiums les plus puissants, au détriment des
nouveaux entrants et de la baisse des prix que la concurrence aurait
imposée. La fixation d'un tarif moyen 100 euros le MWh, supérieur aux
objectifs antérieurs, laisse une marge confortable aux opérateurs.
L'allongement
à vingt-cinq ans, enfin, immunise ces mêmes opérateurs contre les aléas
du marché sur une durée qui dépasse largement les cycles économiques et
politiques usuels. Chacune de ces décisions, prise isolément, peut
s'expliquer par des considérations techniques ou industrielles. Leur
cumul, dans un contexte de surcapacité avérée et contre l'avis de la
régulation, dessine le portrait d'une politique publique détournée au
profit d'intérêts particuliers.
Wallard
ne prétend pas connaître les intentions de chacun. Mais il observe que
l'effet de verrouillage est évident. Une décision de cette ampleur, qui
engage le budget de l'État sur un quart de siècle, devrait intervenir
après un débat politique clair et une actualisation des scénarios de
RTE. Or elle est précipitée dans la précipitation d'une fin de mandat,
par décret, en écartant les garde-fous réglementaires. La prudence
budgétaire commanderait d'attendre. La prudence démocratique
commanderait de consulter. Ni l'une ni l'autre n'ont été respectées.
C'est
la continuation du principe néoliberal en général et macroniste en
particulier: piller l'Etat au profit du grand capital, un système que
nous subissions depuis l'arrivée de Macron à l'économie sous Hollande,
et auquel participent l'ensemble des institutions du fait des bénéfices
qu'en tirent leurs cadres dirigeants.
