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lundi 7 septembre 2026

J’ai parcouru le Xinjiang pendant six semaines : voilà ce que j’ai vu

 SOURCE https://tibetdoc.org/index.php/xinjiang/culture/900-voyage-au-xinjiang-apres-six-semaines-et-6-000-km-sur-les-routes-arnaud-bertrand-raconte-les-ouighours-kashgar-urumqi-le-taklamakan-et-la-vie-locale

par Arnaud Bertrand, 24 août 2026 - Traduit par Tlaxcala

Voyage au Xinjiang : une famille en camping-car traverse une région de montagnes, de lacs, de déserts et de villes-oasis, au milieu de scènes de vie locale.

Il existe dans le monde des endroits dont tout le monde connaît le nom et sur lesquels chacun a une opinion, mais où presque personne n’est allé. Parfois, c’est pour des raisons positives (pensez au Bhoutan), parfois non.

Le Xinjiang appartient malheureusement à cette seconde catégorie : allez dans n’importe quel pays occidental et demandez au premier passant ce qu’il associe au Xinjiang ; sa réponse sera presque étrangement uniforme : camps de concentration, travail forcé et génocide.

J’ai assez voyagé dans ma vie pour avoir appris une chose : les opinions extrêmes — qu’elles soient positives ou négatives — sur des lieux lointains résistent rarement au contact avec la réalité du terrain. Et c’est d’autant plus vrai pour les endroits que peu de gens ont visités.

C’est logique : ce sont précisément les lieux où les affirmations les plus extravagantes rencontrent le moins de résistance, puisqu’il n’existe tout simplement pas de masse accumulée d’expériences ordinaires de première main pour leur opposer un démenti.

Je sais aussi, bien sûr, que l’Occident a une forte tendance à fabriquer des récits sur ses adversaires géopolitiques, comme la Chine.

Donc, lorsqu’on combine les deux — un endroit que presque aucun étranger ne visite et qui, de surcroît, se trouve en Chine — je m’attendais pleinement à un large fossé entre le récit dominant et ce que j’allais réellement découvrir. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que ce fossé soit aussi immense.

Avant de me rendre au Xinjiang, je m’étais fixé quelques exigences afin d’essayer de comprendre l’endroit aussi bien que possible :

  • Je voulais y passer beaucoup de temps — la région est si vaste qu’on ne peut même pas commencer à la comprendre si l’on n’y reste que quelques jours.
  • Je voulais en voir une grande partie, car je comprenais que la situation pouvait varier considérablement entre, par exemple, des villes prospères comme Urumqi et les campagnes profondes.
  • Je voulais voyager de manière entièrement libre, à mes propres conditions — pas, par exemple, dans le cadre d’un circuit guidé par le gouvernement chinois (comme le font une très grande proportion des rares étrangers qui visitent cet endroit, bien qu’ils n’y soient pas obligés).
  • Je voulais aller dans des lieux totalement hors des sentiers battus, où les touristes ne vont jamais.
  • Je voulais rencontrer et parler avec autant d’habitants que possible, issus des milieux les plus divers.

Avec ma femme et mes deux filles (âgées de 7 et 10 ans), nous avons donc décidé de louer un camping-car à Urumqi et de parcourir toute la province, du Nord au Sud, en dormant dans le véhicule, pendant cinq semaines. À la fin de ce périple, nous resterions dix jours supplémentaires à Urumqi ; pendant une semaine, nous inscririons nos filles à une colonie de vacances avec des enfants du cru (majoritairement ouïghours), tandis que nous, les parents, continuerions à découvrir Urumqi et tenterions de rencontrer des membres de l’intelligentsia locale.

Nous avons rempli chacune de ces conditions, et même davantage. Cinq semaines en camping-car ; près de 6 000 kilomètres parcourus ; le nord et le sud ; des villes, des chefs-lieux de district, des villages, des prairies, de hautes montagnes, des déserts ; et, au passage, des centaines de rencontres. Aucun guide, aucun accompagnateur, aucun itinéraire déposé auprès de qui que ce soit. Nous allions où bon nous semblait et nous arrêtions quand nous en avions envie.

De retour à Urumqi, nos deux filles ont passé une semaine dans une colonie de vacances à thème militaire organisée pour les enfants du cru (et, croyez-moi, il n’a pas été facile de les y inscrire !), tandis que nous — les parents — rencontrions un éventail fascinant de journalistes, de professeurs d’université, de fonctionnaires subalternes comme de hauts responsables, de personnes travaillant pour le fameux Bingtuan (le XPCC [Corps de production et de construction du Xinjiang, une organisation étatique paramilitaire et économique, NdT], qui est en quelque sorte un État dans l’État au Xinjiang), de travailleurs communautaires et d’hommes d’affaires.

Bref, nous avons vu énormément de choses du Xinjiang et de ses habitants, à notre manière, pendant une période suffisamment longue pour que je puisse aujourd’hui dire, je crois, quelque chose de significatif à son sujet — contrairement à la plupart de ceux qui ont écrit sur cet endroit.

Comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessus, notre itinéraire a dessiné une immense boucle à travers le nord et le sud du Xinjiang, sur 34 jours et près de 6 000 kilomètres.

Nous sommes partis d’Urumqi (乌鲁木齐, Wūlǔmùqí) vers l’ouest par la route 101, avant d’atteindre la ville thermale de Wenquan (温泉), à la frontière kazakhe. De là, nous avons pris vers le sud en direction du lac Sayram (赛里木湖, Sàilǐmù Hú), puis de la vallée de l’Ili (伊犁, Yīlí) — champs de lavande, ville-frontière de Khorgos (霍尔果斯, Huò’ěrguǒsī) et ancienne ville de garnison de la dynastie Qing, Huiyuan (惠远, Huìyuǎn) — avant de passer quelques jours dans la grande ville de Yining (伊宁, Yīníng).

Nous avons ensuite poursuivi plus au sud jusqu’à Zhaosu (昭苏), patrie d’extraordinaires anciennes races de chevaux à la robe rosée (je ne plaisante pas !), puis vers les hautes prairies de Xiata (夏塔), Tangbula (唐布拉) et Nalati (那拉提), où des nomades kazakhs et kirghizes vivent encore sous des yourtes dans les montagnes, du moins en été.

Depuis Nalati, nous avons franchi l’immense chaîne du Tianshan (天山) par Duku (独库) — l’une des routes les plus dangereuses de Chine, ouverte seulement quatre mois par an — pour entrer dans le sud du Xinjiang. Là, nous avons exploré l’ancienne ville de Kuqa (库车, Kùchē) et son palais royal (où réside encore une authentique princesse ouïghoure — nous l’avons rencontrée !), traversé le désert du Taklamakan et passé plusieurs jours à Kashgar (喀什, Kāshí), à visiter la vieille ville, les mosquées et les marchés.

Depuis Kashgar, nous avons fait un détour en profondeur dans le plateau du Pamir, chevauchant jusqu’à des cratères volcaniques et grimpant sur un glacier du Muztagh Ata (慕士塔格, Mùshìtǎgé), haut de 7 500 mètres. Nous avons ensuite repris la longue route vers l’est — en passant par les anciennes grottes bouddhiques de Kizil (克孜尔千佛洞, Kèzī’ěr Qiānfódòng), les ruines du temple de Subashi (苏巴什) et la ville de Korla (库尔勒, Kù’ěrlè) — avant de regagner Urumqi par le tunnel Tianshan Shengli, le plus long tunnel autoroutier du monde.

Si vous souhaitez un récit quotidien plus détaillé de notre voyage, accompagné de vidéos et de photos, lisez ce fil que j’ai publié sur X.

Une chose que les comptes rendus occidentaux sur le Xinjiang effacent complètement — et très injustement — et qui nous a frappés presque immédiatement au début de notre voyage, c’est son extraordinaire diversité.

Diversité, d’abord, des paysages et des climats. Un dicton local affirme qu’en traversant le Xinjiang, on peut connaître les quatre saisons en un seul voyage, et nous pouvons absolument le confirmer.

Certains matins, nous nous réveillions transis de froid dans le camping-car garé parmi les yourtes nomades des hautes prairies, au pied de sommets enneigés ; et dès le lendemain — littéralement — nous roulions dans le désert du Taklamakan par 40 degrés, le sable fouettant le pare-brise.

Nulle part ailleurs au monde on ne trouve, à l’intérieur d’une seule région administrative, un écart d’altitude de près de 9 000 mètres — depuis la dépression de Turpan, à 154 mètres sous le niveau de la mer (le point le plus bas de Chine), jusqu’au sommet du K2, à 8 611 mètres, deuxième plus haute montagne de la planète.

Songez à quel point la géographie du Xinjiang est folle : la région réunit simultanément quatre des dix plus hautes chaînes de montagnes du monde (Karakoram, Pamir, Tianshan et Kunlun), l’un des plus grands déserts de la planète (le Taklamakan, à peu près de la taille de l’Allemagne), d’immenses prairies couvrant un tiers de sa superficie, l’endroit le plus chaud de Chine (Turpan, où la température de surface du sol peut atteindre 80 °C) et l’un des plus froids (le district de Fuyun, 富蕴县, dans la région de l’Altaï, où le thermomètre est descendu à -52,3 °C).

Et tout cela dans une région plus vaste que l’Europe occidentale — on pourrait y faire tenir la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, les Pays-Bas et la Belgique tout en gardant encore de la place — et qui partage ses frontières avec huit pays différents.

À lui seul, le Xinjiang est un continent entier de diversité géographique qui ferait pâlir d’envie la plupart des continents véritables.

Diversité aussi des peuples. Le Xinjiang est généralement réduit aux Ouïghours, alors qu’ils ne constituent même pas la moitié de la population (11,620 millions de personnes sur un total de 25,850 millions, soit environ 45 %) et qu’ils sont très majoritairement concentrés dans les quatre préfectures méridionales (Kashgar, Hotan, Aksu, Kizilsu). [Voir ici]

Pendant les dix-huit premiers jours de notre voyage, à travers le nord du Xinjiang, nous n’avons presque pas rencontré d’Ouïghours. À la place, nous avons séjourné parmi des nomades kazakhs dans les prairies, randonné avec des bergers kirghizes en montagne, découvert tout un quartier russe à Yining (avec des Russes de souche de nationalité chinoise) et traversé le territoire des Mongols Torghut en franchissant le Tianshan par la fameuse route de Duku. [Lien 1] [Lien 2] [Lien 3] [Lien 4]

Ce n’est qu’après notre arrivée dans le sud du Xinjiang, au dix-neuvième jour, que nous sommes entrés dans le Sud à majorité ouïghoure, ce qui donnait l’impression d’arriver dans un pays totalement différent.

C’est aussi quelque chose que la plupart des gens ignorent au sujet du Xinjiang : c’est une région essentiellement coupée en deux par l’immense chaîne du Tianshan. Jusqu’à une date très récente à l’échelle de l’histoire — les années 1970, lorsque la route de Duku fut construite — le Nord et le Sud étaient pratiquement isolés l’un de l’autre, car passer d’un côté à l’autre impliquait un détour de plus de mille kilomètres autour de l’ensemble de la chaîne montagneuse.

Traiter les deux moitiés comme un seul ensemble, comme le font invariablement les médias occidentaux, a à peu près autant de sens que de considérer la Scandinavie et la Méditerranée comme un seul et même espace.

Il existe même une énorme diversité au sein du groupe ethnique ouïghour lui-même, au point qu’on peut ouvertement se demander si les Ouïghours constituent réellement un seul peuple. Comme l’a observé l’anthropologue américain Dru C. Gladney dans son article de référence de 1990, « The ethnogenesis of the Uighur », le terme « Uighur » (ou Uyghur) n’a même pas été utilisé pour désigner la population actuelle avant 1935. Auparavant, les gens s’identifiaient par leur oasis : Kashgaris, Turpanlik, Khotanais, etc.

Nous en avons nous-mêmes eu un aperçu : la culture ouïghoure rencontrée à Kashgar — la nourriture, la musique, l’architecture, l’atmosphère — était très différente de celle que nous avons vue à Kuqa ou à Korla. Et ce n’est pas anecdotique : des chercheurs comme Dru C. Gladney ou Justin Rudelson (auteur de Oasis Identities: Uyghur Nationalism along China’s Silk Road) ont documenté quatre traditions musicales régionales entièrement distinctes, de grandes différences dialectales et des profils génétiques variant sensiblement d’une oasis à l’autre.

C’est logique : jusqu’à une époque très récente — là encore, nous parlons des quelques dernières décennies — traverser le désert du Taklamakan (dont le nom signifie en ouïghour « lieu sans retour ») pour aller d’une oasis à une autre était littéralement une entreprise mettant la vie en danger. Il n’est donc pas étonnant que chaque oasis ait développé son propre dialecte, sa cuisine, sa musique et son sentiment identitaire.

La progression historique de l’islam dans la région en est une illustration remarquable. L’islam est arrivé de l’ouest, à partir d’environ 934 de l’ère chrétienne, lorsque le souverain de Kashgar s’est converti. Sa dynastie mena ensuite une longue guerre sainte vers l’est, conquérant le Khotan bouddhiste vers 1006. Mais le royaume bouddhiste de Turpan — à peine mille kilomètres plus loin — résista encore quatre siècles à l’islamisation. Des voyageurs y signalaient encore de riches temples bouddhiques en 1414, et la région de Turpan — au centre-est du Xinjiang — ne devint pleinement musulmane qu’à la fin du XVe siècle. Autrement dit, alors que Kashgar était musulmane depuis plus de cinq siècles, Turpan était encore bouddhiste : les lieux de cette région sont si isolés les uns des autres qu’il a fallu un demi-millénaire à l’islam pour parcourir la moitié du Xinjiang ! Voilà l’ampleur des différences entre des oasis que l’on regroupe aujourd’hui avec désinvolture sous l’étiquette de « peuple ouïghour ».

Alors, comment le terme « Ouïghour » a-t-il commencé à être utilisé, dans les années 1930, pour désigner collectivement ces peuples divers ?

La réponse, comme l’a documenté l’historien de Harvard David Brophy dans son livre Uyghur Nation, est que le nom a en réalité été réactivé non pas au Xinjiang lui-même, mais au sein des communautés immigrées d’Asie centrale russe puis soviétique. Les agriculteurs musulmans turcophones originaires du Xinjiang qui s’étaient retrouvés sous juridiction russe avaient besoin, dans le cadre de la politique soviétique des nationalités, d’une étiquette ethnique officielle — et les noms existants (comme « Kashgari », c’est-à-dire personne originaire de Kashgar) étaient trop locaux pour remplir cette fonction.

Des intellectuels se tournèrent donc vers l’ancien khaganat ouïghour — un empire manichéen de la steppe mongole du VIIIe siècle qui n’avait pratiquement rien à voir avec la population moderne — et lui empruntèrent son nom afin de donner à leur communauté une généalogie historique plus prestigieuse. Un congrès tenu à Tachkent (Ouzbékistan) en 1921 officialisa ce choix.

La Chine adopta cette appellation au milieu des années 1930 sous Sheng Shicai (盛世才), un seigneur de guerre affilié au Kuomintang qui gouverna le Xinjiang de 1933 à 1944 et modela sa politique des nationalités sur les précédents soviétiques.

Fait intéressant, à l’époque, une faction importante rejetait activement cette appellation : Muhammad Amin Bughra, dirigeant politique khotanais et cofondateur de la très éphémère Première République du Turkestan oriental (qui ne dura qu’environ cinq mois en 1933-1934 et couvrait Kashgar et ses environs), souhaitait une désignation encore plus large englobant tous les musulmans turciques du Xinjiang — y compris les Kazakhs, les Kirghizes et les Ouzbeks. Il présentait la politique de Sheng Shicai consistant à les diviser en catégories ethniques distinctes comme une stratégie délibérée visant à semer la discorde. D’autres figures influentes de l’époque se joignirent à cette opposition, comme Masud Sabri, panturquiste formé à Istanbul, qui devint ensuite le premier gouverneur ouïghour du Xinjiang sous le Kuomintang (1947-1949).

Leur opposition souligne à quel point l’identité « ouïghoure » a été construite récemment — et de manière conflictuelle. Certains jugeaient l’étiquette trop étroite : Bughra et Sabri ne voulaient pas seulement une identité unique pour les musulmans turciques du Xinjiang ; ils étaient panturquistes et envisageaient à terme une unité politique avec le vaste monde turcique allant de la Turquie à l’Asie centrale. D’autres, au contraire, la trouvaient trop large : un parapluie artificiel posé sur des communautés d’oasis qui ne s’étaient jamais pensées comme un seul peuple.

Ni les uns ni les autres ne considéraient « Ouïghour » comme allant de soi.

Malgré la controverse, après 1949, la République populaire formalisa les « Ouïghours » comme l’une de ses 55 nationalités minoritaires reconnues — ce qui, nous ont confié certains intellectuels rencontrés pendant notre voyage, a peut-être constitué une erreur historique de la Chine, parce que cela a alimenté le séparatisme en consolidant une mosaïque d’identités d’oasis en une conscience ethnonationale unique.

Cela ne signifie pas que les Ouïghours ne partagent pas de puissants traits identitaires : les populations que cette catégorie englobe ont en commun une langue turcique (avec certaines variations dialectales entre oasis), l’islam sunnite et de profonds fils culturels qui reliaient les oasis bien avant que quiconque ne les appelle « ouïghoures ». Mais, franchement, c’est également vrai des Kazakhs, des Kirghizes et des Ouzbeks — précisément l’argument de Bughra et Sabri. Nombre des traits culturels qui unissent les Ouïghours débordent sur le monde turco-musulman au sens large.

Ce qui distingue réellement les populations des oasis des autres minorités ethniques turciques du Xinjiang, ce n’est ni la langue ni la foi, mais leur mode de vie, notamment l’agriculture irriguée et les villes de bazar ; mais là encore, cela variait fortement d’une oasis à l’autre et, de toute façon, partager un mode de vie agricole ne suffit pas à faire un peuple.

En bref : l’ethnicité au Xinjiang est une question très complexe et, lorsque les médias occidentaux présentent les Ouïghours comme un groupe ethnique primordial allant de soi — comme s’ils avaient toujours existé — ils projettent sur le Xinjiang une cohérence que les archives historiques ne corroborent tout simplement pas. Les histoires simples sur des lieux compliqués peuvent générer des clics, mais elles ne servent pas la vérité.

Ironiquement, il existe en Chine un groupe ethnique ouïghour en quelque sorte « plus authentique », dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler. Lorsque le khaganat ouïghour s’effondra en 840, un groupe de survivants s’enfuit vers le sud-est, dans l’actuelle province du Gansu. Leurs descendants — les Yugurs (裕固族, Yùgù zú, par opposition à 维吾尔族, Wéiwú’ěr zú, pour les Ouïghours du Xinjiang) — y vivent toujours : environ 14 700 personnes qui pratiquent le bouddhisme tibétain, parlent une langue plus proche de l’ancien ouïghour que ne l’est l’ouïghour moderne, et n’ont absolument aucun lien avec l’islam ni avec le Xinjiang. La Chine les classe comme un groupe ethnique entièrement distinct. C’est ironique : les héritiers les plus directs du nom « ouïghour » ne le portent pas, tandis que les millions de personnes qui le portent descendent en grande partie de populations turciques et pré-turciques différentes qui n’ont jamais appartenu au khaganat.

Enfin, je manquerais à mon devoir si je ne mentionnais pas brièvement la diversité religieuse et civilisationnelle dont nous avons été témoins au Xinjiang. Les médias occidentaux tendent à présenter la région comme un espace uniformément musulman, mais ce n’est pas vrai aujourd’hui et cela l’était encore moins historiquement.

L’un des moments les plus émouvants de notre voyage a été de nous tenir à l’intérieur du complexe des grottes de Kizil (克孜尔千佛洞), près de Kuqa — 236 grottes creusées dans une falaise à partir du IIIe siècle de l’ère chrétienne, dont les murs sont couverts de peintures dont la beauté et le raffinement nous ont littéralement coupé le souffle. C’est, au sens le plus concret, là que l’art bouddhique chinois a commencé.

L’une des extraordinaires peintures des grottes de Kizil, datant du IIIe siècle de l’ère chrétienne
L’une des extraordinaires peintures des grottes de Kizil, datant du IIIe siècle de l’ère chrétienne

À quelques kilomètres de là se trouvent les ruines du temple de Subashi (苏巴什), où étudia autrefois Kumārajīva (鸠摩罗什) — le moine dont les traductions chinoises des sutras sanskrits devinrent le socle de la pensée bouddhique chinoise — et où Xuanzang (玄奘) — oui, le véritable moine Tang qui inspira Le Voyage en Occident — séjourna plusieurs mois au cours de son pèlerinage en Inde.

Ma femme et mes filles dans les ruines du temple de Subashi, probablement le temple bouddhique le plus important de l’histoire de la Chine
Ma femme et mes filles dans les ruines du temple de Subashi, probablement le temple bouddhique le plus important de l’histoire de la Chine

La vérité est que le bouddhisme a été la civilisation dominante de la région pendant plus de mille ans, plus longtemps que l’islam ne l’a été. Les populations des oasis aujourd’hui appelées « ouïghoures » ont été bouddhistes, manichéennes, ou les deux, pendant la majeure partie de leur histoire documentée.

Et il existe même, comme nous avons pu le constater, une grande diversité dans la pratique réelle de l’islam. Notre image occidentale de l’islam — façonnée principalement par les États du Golfe — est celle des mosquées, de la prière quotidienne, du voile et de la rigueur scripturaire. Mais l’islam des peuples turciques du Xinjiang s’est largement développé à l’écart des foyers du Moyen-Orient ; il a plutôt été façonné par le soufisme d’Asie centrale, les traditions turciques préislamiques et les réalités pratiques de la vie dans les oasis et chez les nomades.

Chez les Ouïghours, le centre de gravité spirituel ne se trouvait pas dans la mosquée mais dans les pèlerinages aux sanctuaires, les rituels soufis et le meshrep — rassemblement communautaire de musique, de danse et de festins reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel — autant de pratiques qui seraient inadmissibles selon les interprétations wahhabites strictes d’Arabie saoudite.

La pratique de l’islam est encore plus relâchée chez les Kazakhs et les Kirghizes du nord du Xinjiang, parmi lesquels nous avons passé des semaines : ils sont réputés — et l’ont toujours été — pour leur forte consommation d’alcool (principalement du lait de jument fermenté) et ne fréquentent pratiquement jamais la mosquée, pour la raison très simple que lorsqu’on est un éleveur nomade qui se déplace constamment avec son bétail entre des pâturages saisonniers, il n’y a pas de mosquée où aller. Le mode de vie nomade rendait l’observance orthodoxe matériellement impossible et, dans la pratique, la vie spirituelle kazakhe et kirghize mêle rites musulmans, guérison chamanique, rituels du feu et culte des ancêtres, tous antérieurs de plusieurs siècles à l’islam.

Même les Ouïghours ont une longue tradition viticole, surtout dans les régions de Turpan et de Kuqa : la viticulture à Turpan remonte au moins au IVe siècle avant l’ère chrétienne, soit près de deux millénaires avant l’arrivée de l’islam dans la région, et la tradition locale du museles — un vin artisanal vieilli dans des jarres d’argile — n’a jamais disparu.

Comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessous — filmée par mon ami Daniel pendant notre séjour dans un campement nomade kazakh de la prairie de Tangbula (唐布拉) —, des hommes ouïghours et kazakhs du lieu nous ont invités un soir à boire avec eux. Le récit occidental veut que « la Chine » force les musulmans du Xinjiang à boire : la réalité, c’est que les seules personnes contraintes de boire ce soir-là ont été Daniel et moi !

Dernière spécificité culturelle importante : ni le hijab ni le niqab (et encore moins la burqa) n’ont jamais, à aucun moment de l’histoire, fait partie du vêtement traditionnel des femmes ouïghoures, kazakhes ou kirghizes. La coiffe traditionnelle des femmes ouïghoures est la doppa — une calotte brodée et colorée — et c’est ce que nous avons vu partout où nous sommes allés, dans les villes comme dans les villages, au Nord comme au Sud.

Cela importe parce que c’est peut-être l’exemple le plus frappant de la manière dont les médias occidentaux plaquent un modèle moyen-oriental sur une région où il ne s’est jamais appliqué : ils interviewent régulièrement des femmes dites « ouïghoures » portant le hijab ou le niqab et accusant la Chine de détruire leurs traditions. Or ces femmes portent des vêtements qui ne sont entrés dans la région qu’au cours des dernières décennies, par le biais du prosélytisme salafiste financé par les pays du Golfe — précisément le type de radicalisation religieuse extérieure que les politiques chinoises visent en partie à combattre.

L’ironie est difficile à exagérer : les médias occidentaux présentent ces femmes comme les gardiennes d’une culture ancienne, alors que les vêtements qu’elles portent représentent l’effacement de la tradition ouïghoure réelle, et non sa préservation.

Fait intéressant, il existe en Chine — y compris au Xinjiang — un groupe ethnique musulman dont les femmes portent une coiffe semblable au hijab : les Hui (回族), qui sont ethniquement Han chinois mais se sont convertis à l’islam au contact de marchands arabes et persans installés le long de la Route de la soie. Les Hui ont traditionnellement pratiqué une forme d’islam plus orthodoxe que les Ouïghours, plus proche des traditions moyen-orientales.

Nous l’avons constamment remarqué pendant notre voyage, de la manière la plus banale : chaque fois qu’un restaurant ne servait pas d’alcool, il était invariablement tenu par des musulmans hui. Tous les restaurants ouïghours où nous avons mangé — et ils furent nombreux — servaient de l’alcool sans hésitation. C’était devenu une plaisanterie récurrente entre nous : s’il n’y avait pas d’alcool, on pouvait être sûr que le patron était hui. C’est un petit détail, mais il saisit quelque chose d’important : supposer que tous les musulmans du Xinjiang pratiquent l’islam de la même manière est aussi faux que supposer qu’ils appartiennent tous au même peuple.

Voilà donc : la première et principale caractéristique du Xinjiang est la diversité. Diversité des géographies, des peuples, des civilisations, des croyances et même de la manière dont la foi est pratiquée. Ce que les médias occidentaux ont fait à cette région relève presque du crime intellectuel : ils ont pris l’un des endroits les plus complexes, stratifiés et véritablement fascinants de la planète pour le réduire à un récit diffamatoire en noir et blanc, avec une victime et un méchant. Ce faisant, ce sont eux qui, hypocritement et ironiquement, effacent réellement la culture du Xinjiang — cela même qu’ils accusent la Chine de faire.

Je ne vais pas le minimiser : lorsqu’on voyage au Xinjiang, il est absolument évident qu’on se trouve dans un endroit où la sécurité est prise très, très au sérieux — beaucoup plus au sérieux que partout ailleurs où je suis allé en Chine, et de très loin.

J’ai voyagé pratiquement partout en Chine et effectué auparavant deux longs périples de plusieurs semaines en camping-car : l’un en 2021 à travers le Hebei, le Shanxi, le Shaanxi, le Gansu et le Qinghai, et un autre en 2023 dans le Dongbei, les trois provinces du nord-est de la Chine. Au-delà de ces voyages sur route, j’ai vécu huit ans à Shanghai et j’ai facilement effectué plus d’une centaine de voyages distincts dans le pays au cours des vingt dernières années. Il est donc juste de dire que je sais à quoi ressemble la « normalité » en Chine — et, du point de vue de la sécurité, le Xinjiang n’est assurément pas normal.

Ce qui peut surprendre ceux qui ne sont jamais allés en Chine, c’est que dans la majeure partie du pays, la présence policière visible est étonnamment faible. Dans certains endroits, elle est même presque inexistante. Par exemple, lors de notre périple de 2023, après 32 jours de route pratiquement partout dans les provinces du Liaoning, du Jilin et du Heilongjiang, nous n’avons pas été arrêtés une seule fois par la police : zéro contrôle, zéro poste de contrôle, rien du tout. Et cela bien que nous nous soyons rendus dans des zones qui, dans n’importe quel pays, seraient considérées comme sensibles, notamment les zones frontalières (nous avons roulé le long des frontières chinoises avec la Russie, la Corée du Nord et la Mongolie).

Comparez cela au Xinjiang : il est littéralement impossible de conduire une seule journée sans passer par un poste de contrôle de police. Certains jours où nous roulions davantage que d’habitude — par exemple sur l’autoroute traversant le désert du Taklamakan — nous passions par plus de dix contrôles.

La présence policière n’est pas seulement importante, elle est omniprésente. Dans les lieux très fréquentés, il y a — et je n’exagère pas — une plateforme de police tous les cinquante mètres environ. Si vous regardez la vidéo ci-dessous — que j’ai tournée dans une rue de restaurants à Yining — et que vous êtes attentif, vous pouvez en voir trois sur à peine cent mètres : ce sont les cabines bleues montées sur des élévateurs hydrauliques qui s’élèvent au-dessus du niveau de la rue et donnent aux policiers une vue plongeante sur la foule.

Nous avons parlé à des policiers pendant notre voyage au Xinjiang et ils nous ont indiqué que leur indicateur officiel de performance pour le délai d’intervention était de trois minutes, ce qui est hallucinant : cela signifie que l’ensemble de la région — qui, rappelons-le, est plus vaste que l’Europe occidentale — est couvert d’un réseau policier si dense que, lors de n’importe quel incident, n’importe où, des agents sont censés arriver sur les lieux en moins de 180 secondes.

Nous avons d’ailleurs testé nous-mêmes le temps de réaction pendant le voyage : notre camping-car s’est retrouvé coincé sous une barrière effondrée sur une route à sens unique dans la campagne près de Kashgar. Nous avons appelé la police et chronométré. Trois minutes. Les policiers ont ensuite appelé le chef du village — la personne responsable de la réparation de la barrière — et il est arrivé en moins de deux minutes. Cinq minutes après notre coup de téléphone, nous étions escortés en toute sécurité au-delà de l’obstacle et de nouveau sur la route. Voilà à quel point la police est incroyablement efficace au Xinjiang.

Outre cette présence policière massive et les contrôles omniprésents sur les routes, plusieurs autres mesures de sécurité n’existent tout simplement pas dans le reste de la Chine. La plus évidente pour nous était l’obligation de présenter une pièce d’identité pour faire le plein. Chaque station-service du Xinjiang dispose d’un contrôle de sécurité à son entrée. Dans le reste de la Chine, on entre simplement et on fait le plein.

La situation sécuritaire est encore beaucoup plus stricte dans les zones frontalières, qui sont nombreuses au Xinjiang puisqu’il partage ses frontières avec huit pays différents.

Nous avons commis une erreur assez amusante au cours du voyage, sur la route du parc naturel de Xiata (夏塔) : nous ne nous étions pas rendu compte à l’avance que notre GPS nous faisait emprunter une route passant littéralement à quelques mètres de la frontière kazakhe.

Avant même de comprendre ce qui nous arrivait, nous nous sommes retrouvés face à des soldats de l’APL à un poste de contrôle militaire — de vrais militaires, pas des policiers. L’expression des soldats lorsqu’ils ont vu un Français blond arriver tranquillement dans un camping-car familial avec deux petites filles était — comment dire — mémorable. Ils n’étaient pas hostiles, simplement profondément perplexes quant à la manière dont cette situation avait pu se produire. Un appel téléphonique fut passé avec une certaine urgence. Quelques instants plus tard, un supérieur arriva (manifestement, l’objectif des trois minutes s’applique aussi à l’armée) — le genre d’officier dont l’uniforme semble avoir été repassé sur lui — et examina nos passeports et nos documents avec la minutie d’un homme désamorçant une bombe. Conclusion : nous pouvions continuer, mais à des conditions strictes. Aucun arrêt. Aucune photo. Pas question de traîner. Rien du tout. Nous avons vigoureusement acquiescé et sommes passés sans même oser respirer trop fort.

Nous avons parlé de la situation sécuritaire avec plusieurs habitants et, à ma grande surprise, la plupart s’en disaient en réalité rassurés. Français que je reste, je m’attendais à ce qu’ils la vivent comme oppressive, comme une intrusion dans leur quotidien. Mais la réaction la plus fréquente ressemblait davantage à du soulagement — le sentiment que l’alternative, qu’ils avaient connue, était bien pire.

Pour mémoire, le Xinjiang a traversé une période d’extrême violence entre environ 2009 et 2017. À elles seules, les émeutes d’Urumqi en 2009 ont fait près de 200 morts et plus de 1 700 blessés en un seul week-end de massacres ethniques. S’ensuivit une vague d’attentats terroristes qui dura des années — attaques au couteau, attentats à la bombe, véhicules-béliers — et frappa non seulement le Xinjiang, mais aussi le cœur de la Chine continentale : l’attaque à la voiture sur la place Tian’anmen en 2013, le massacre de la gare de Kunming en 2014 (31 morts, 140 blessés, à l’arme blanche), etc. Entre violences séparatistes, radicalisation djihadiste et tensions ethniques à vif, le Xinjiang était, selon toute évaluation honnête, une région en crise.

J’ai parlé à une Chinoise han née et élevée au Xinjiang, qui se souvient de l’époque des émeutes d’Urumqi de 2009 : au moment des émeutes, elle se trouvait à Pékin et s’est immédiatement précipitée vers Urumqi pour rejoindre sa famille. Dans le train, des centaines d’autres personnes faisaient de même — issues des différents groupes ethniques du Xinjiang — et elle m’a raconté qu’un silence complet régnait, chacun jaugeant les autres : à l’époque, on ne savait pas si la personne assise à côté de soi rentrait en urgence pour protéger sa famille ou pour participer aux tueries. La confiance entre communautés s’était évaporée du jour au lendemain.

Parallèlement, des milliers d’Ouïghours avaient été recrutés par des réseaux extrémistes — d’abord pour rejoindre les combats dans l’Afghanistan voisin pendant la guerre menée par les USA (sous la bannière de l’ETIM), puis pour partir en Syrie combattre aux côtés de Daesh— dans une filière passant par l’Asie du Sud-Est et la Turquie, abondamment documentée par les services de renseignement du monde entier. On oublie souvent que les USA ont régulièrement bombardé des Ouïghours en Afghanistan jusqu’en 2018.

La réponse de la Chine à tout cela fut une vaste campagne de déradicalisation et de sécurisation — dont on peut encore voir aujourd’hui, comme je l’ai indiqué, certains vestiges — couplée à d’énormes investissements dans le développement économique du Xinjiang, et tout particulièrement dans le développement de l’industrie touristique (au point que le Xinjiang est aujourd’hui la destination touristique la plus populaire de Chine, avec le chiffre délirant de 300 millions de visites par an).

Des centres de formation professionnelle — ce que l’Occident a appelé des « camps de rééducation » — ont été créés dans toute la région en 2017 pour cibler les personnes considérées comme exposées au risque de radicalisation, en leur enseignant le mandarin, l’éducation civique et des compétences professionnelles. Fait intéressant, je crois comprendre que la Chine s’est en partie inspirée, pour cela, de la France, qui avait créé un an auparavant, sous le Premier ministre Manuel Valls, ses propres « centres de réinsertion et de citoyenneté » destinés à lutter contre l’extrémisme et visant des personnes qui n’avaient « jamais été condamnées pour des faits liés à la radicalisation » mais étaient « soupçonnées d’être radicalisées ». Le projet prévoyait d’ouvrir un centre de ce type dans chaque région du pays. Le programme français était largement considéré comme raisonnable, voire progressiste (même s’il fut totalement mal géré et finit par échouer, dans la grande tradition française). Il n’a jamais fait l’objet de sanctions, jamais d’une enquête de l’ONU, et personne n’a accusé Paris de génocide…

À propos de ces « camps » — ou centres de formation professionnelle — sur lesquels tant de choses ont été écrites, nous n’en avons vu absolument aucune trace pendant tout notre voyage. Je suis personnellement convaincu que le gouvernement chinois disait la vérité lorsque Shohrat Zakir, président du gouvernement régional du Xinjiang, annonça en décembre 2019 que « tous les stagiaires avaient achevé leur formation » et que le programme était arrivé à son terme.

J’en suis d’autant plus convaincu qu’un ami très cher a fait l’an dernier le travail d’aller lui-même — sans prévenir — sur les sites de nombreux de ces « camps » tels qu’ils sont répertoriés dans le Xinjiang Data Project (censé constituer la source faisant autorité en la matière), et a constaté qu’ils étaient tous soit entièrement fermés, soit de simples installations civiles — écoles, usines, parcs logistiques — n’ayant rien à voir avec un programme de détention, soit des prisons ordinaires du type que l’on trouve dans n’importe quel pays du monde. Pas un seul ne correspondait à l’image d’un « camp de rééducation » en activité.

En outre, tout ce que nous avons vu sur le terrain était totalement incompatible avec l’idée d’un endroit où un million de personnes — selon les accusations — auraient été raflées. À l’exception des mesures de sécurité renforcées, la vie quotidienne était manifestement, visiblement, presque agressivement normale. Marchés débordant de vendeurs, musique ouïghoure à plein volume dans les restaurants, enfants jouant insouciamment au football dans les rues, fêtes de mariage (dont une à laquelle nous avons assisté), etc. Si un million de personnes — environ un Ouïghour sur onze — avaient été raflées et internées, le tissu social de ces communautés aurait été en lambeaux. Ce n’était tout simplement pas le cas.

Cela ne veut pas dire que certaines personnes au Xinjiang ne nourrissent aucun ressentiment envers le gouvernement chinois. D’après nos interactions avec certains Ouïghours, il est parfaitement clair que certains en éprouvent. Nous pouvions le sentir dans certaines rencontres — une réserve, un choix prudent des mots, certains regards. Il est également parfaitement clair que le message du gouvernement chinois a été reçu cinq sur cinq : le moindre signe de séparatisme, d’extrémisme religieux ou d’organisation politique en dehors des canaux autorisés par le Parti se heurtera à toute la force écrasante de l’État — et personne ne pourra rien y faire.

Cela dit, nous avons aussi rencontré de nombreux Ouïghours — et c’est probablement le cas d’une large majorité d’entre eux — qui semblaient sincèrement soulagés que la crise soit terminée et n’éprouvaient pas particulièrement de nostalgie pour l’alternative. Comme je l’ai longuement décrit dans le chapitre sur la diversité, la plupart des Ouïghours ne sont pas spécialement dévots — ce sont des gens dont la tradition viticole remonte à deux mille ans et qui n’ont jamais porté de hijab de leur vie. La perspective de voir leur terre devenir un nouvel Afghanistan sous l’influence de prédicateurs wahhabites inspirés par les pays du Golfe les terrifiait autant que n’importe qui d’autre.

Plusieurs Ouïghours nous ont dit, en substance, que les extrémistes avaient détourné leur culture et que la répression, quels qu’aient été ses excès, avait mis fin à quelque chose auquel eux aussi voulaient qu’il soit mis fin.

Et l’ampleur considérable des sommes que Pékin a déversées au Xinjiang — routes, tunnels, infrastructures touristiques, subventions — n’échappe pas aux habitants. Nul besoin d’aimer le Parti communiste pour apprécier le fait que sa région soit passée, en une décennie, de l’état de zone frontière négligée à celui de destination touristique la plus visitée de Chine.

Il n’en demeure pas moins évident que le Xinjiang reste encore assez éloigné d’une société à haut niveau de confiance comme le reste de la Chine : on y trouve un degré latent de paranoïa totalement inconnu ailleurs dans le pays.

Une anecdote à ce sujet. De retour à Urumqi après la fin de notre voyage en camping-car, j’ai été contacté par Xinjiang Daily, l’un des journaux locaux (l’équivalent local du Quotidien du Peuple), parce qu’ils souhaitaient publier un article sur notre voyage. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’une famille étrangère parcourt le Xinjiang en camping-car pendant cinq semaines.

Très bien, leur ai-je répondu, mais faites au moins en sorte que l’entretien vaille la peine : organisons-le dans un lieu qu’il soit également intéressant de visiter. C’est peut-être mon côté snob, mais j’en ai vraiment assez des entretiens dans les halls d’hôtel et les salles de conférence.

D’accord, ont-ils dit, faisons-le au Musée du patrimoine culturel immatériel du Xinjiang (新疆非物质文化遗产馆) — qui s’est d’ailleurs révélé très beau. Deux jours plus tard, ils sont revenus vers moi avec quelque chose du genre : « Arnaud, nous avons du mal à convaincre le musée que vous êtes quelqu’un de fiable ; envoyez-nous votre pièce d’identité et tout ce qui peut prouver votre crédibilité. »

Je n’en revenais pas : le journal officiel de l’État au Xinjiang, émanation directe du Parti, n’arrivait pas à convaincre un musée de croire sur parole qu’un touriste français ne constituait pas une menace pour la sécurité. J’ai fini par envoyer davantage de justificatifs pour visiter un musée que je n’en avais eu besoin pour entrer dans le pays, et tout cela pour ce qui n’était au fond qu’un article complaisant sur des vacances en famille.

Cela vous dit quelque chose du niveau d’anxiété institutionnelle qui imprègne encore cette région. Nulle part ailleurs en Chine on ne voit des choses pareilles.

Et ce n’est qu’une anecdote parmi beaucoup d’autres survenues pendant notre voyage, dont je ne parlerai pas pour la plupart car cela embarrasserait inutilement des gens. On a le sentiment que le Xinjiang, en tant que société, vit encore avec l’équivalent institutionnel d’un trouble de stress post-traumatique. La crise est terminée, l’appareil sécuritaire a fonctionné, la violence a cessé — mais le système nerveux n’a pas encore tout à fait reçu le message.

D’autant plus qu’il demeure soumis à une forme de siège depuis l’étranger, avec des sanctions occidentales toujours en vigueur, des listes noires et une campagne médiatique incessante qui continue de l’accuser — de manière entièrement mensongère — de génocide. Dès lors, chaque visiteur étranger devient un informateur potentiel, chaque entretien un piège possible, chaque visite de musée une occasion pour quelqu’un de prendre une photo qui se retrouvera en une du Washington Post avec pour légende « preuve d’effacement culturel ».

Cette paranoïa n’est pas irrationnelle : dans ce contexte, l’hypervigilance, aussi épuisante et contre-productive soit-elle souvent, est dans une certaine mesure compréhensible.

Il faut toutefois souligner que l’immense majorité des Ouïghours — et des gens ordinaires que nous avons rencontrés pendant notre voyage au Xinjiang — se sont montrés extrêmement accueillants, ouverts, curieux et généreux, parfois à un point qui nous prenait de court. La paranoïa institutionnelle est réelle, mais elle réside surtout dans la bureaucratie, pas dans la population. Et c’est une raison d’espérer : les systèmes guérissent plus lentement que les personnes, et les gens, eux, sont déjà en grande partie guéris.

Mausolée d’Abakh Khodja, près de Kachgar
Mausolée d’Abakh Khodja, près de Kachgar

De nombreuses personnes à travers le monde affirment se soucier du Xinjiang et des Ouïghours.

Certaines de ces personnes — peut-être même la plupart — sont entièrement hypocrites. Comme l’ancien ministre singapourien des Affaires étrangères George Yeo l’a un jour brillamment lancé : « Les Américains ne sont pas connus pour aimer les Chinois ni les musulmans, mais, d’une manière ou d’une autre, ils aiment énormément les musulmans chinois. »

Quant aux soi-disant « militants des droits humains » — et j’en ai connu personnellement quelques-uns —, beaucoup ne sont guère plus que des idiots utiles au service d’intérêts géopolitiques qu’ils ne commencent même pas à comprendre. Nombre de ceux qui s’expriment bruyamment sur cette question ne sont jamais allés au Xinjiang, ne parlent pas mandarin, seraient incapables de situer Ili ou Kashgar sur une carte, et leur connaissance de la région ne vient ni de travaux universitaires ni du terrain, mais d’un petit écosystème d’ONG, de boîtes à idées et de médias qui se citent mutuellement dans un cercle auto-entretenu — tout en servant, qu’ils en aient conscience ou non, de visage humanitaire à une campagne géopolitique hostile.

D’autres encore — comme Adrian Zenz, de la Victims of Communism Memorial Foundation, que je reste, à ma connaissance, la seule personne à avoir jamais affronté publiquement dans un débat — sont mus par l’idéologie : pour eux, la culpabilité de la Chine n’est pas une conclusion, mais une prémisse. Dans le cas de Zenz, cela ne pourrait être plus évident : il travaille littéralement pour une organisation dont le nom constitue déjà la conclusion. Mais il est loin d’être le seul : le discours sur le Xinjiang est peuplé de gens dont la carrière, le financement et le sentiment d’avoir une raison d’être dépendent de la véracité du récit.

Certains, toutefois, sont sincères : ils veulent réellement aider, de façon constructive. Ce dernier chapitre leur est destiné.

Tout d’abord — et peut-être de façon quelque peu contre-intuitive —, la meilleure chose que vous puissiez faire si vous voulez sincèrement aider consiste à militer CONTRE les sanctions occidentales liées au Xinjiang ou aux Ouïghours.

Je m’explique.

La première raison est que l’effet réel de ces sanctions — et nous avons entendu ce témoignage à maintes reprises de la part de gens ordinaires durant notre voyage — est qu’elles font activement du tort aux Ouïghours.

Comment ? Permettez-moi de vous donner un exemple très concret rencontré dans le charmant petit village de Huanghuang (晃晃), célèbre pour sa production de lavande. Nous y avons passé deux jours et rencontré plusieurs cultivateurs de lavande. Le premier employeur de Huanghuang — un petit village de seulement 150 foyers — était, sans surprise, une usine d’essence de lavande. Je dis « était », car, vous l’aurez deviné, elle a fait faillite. Pourquoi ? Les habitants nous ont dit que c’était directement lié aux sanctions occidentales : ces sanctions — notamment une législation extraterritoriale des USA appelée Uyghur Forced Labor Prevention Act, qui, comme je vais l’expliquer, devrait plutôt s’appeler Uyghur Labor Prevention Act — interdisent de fait aux entreprises du monde entier d’acheter quoi que ce soit en provenance du Xinjiang et ferment ainsi les marchés internationaux aux entreprises de la région, si petites soient-elles.

Pour de nombreuses entreprises, c’est, bien entendu, une question de vie ou de mort : être limité à la vente de ses produits sur le seul marché intérieur représente un coup énorme. Et la réalité est encore pire, car les sanctions se répercutent tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Ainsi, si une entreprise de cosmétiques de Shanghai achète de l’essence de lavande à Huanghuang puis exporte du parfum en Europe, ce parfum est désormais contaminé par association et ne peut plus être exporté en vertu des sanctions. La réaction rationnelle de toute entreprise chinoise tournée vers l’exportation consiste donc simplement à éviter tout ce qui est lié au Xinjiang. Cela signifie qu’une ferme de lavande de Huanghuang ne peut même pas vendre à des acheteurs chinois, sauf si ces derniers n’ont aucune activité internationale. Le Uyghur Forced Labor Prevention Act met de fait en quarantaine toute la région — et les Ouïghours en tant que groupe ethnique — en les excluant de toute chaîne d’approvisionnement, y compris en Chine, qui touche au monde extérieur. Il rend en pratique toxique le fait de travailler avec des Ouïghours, d’où le nom plus approprié de Uyghur Labor Prevention Act.

Ce n’est pas une simple anecdote : le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a rédigé un rapport très détaillé sur cette question précise. Sa conclusion correspond exactement à ce que nous ont dit les producteurs de lavande de Huanghuang : les sanctions détruisent les moyens de subsistance. Le rapport a documenté des licenciements massifs, des faillites et le traitement de toute une région comme radioactive par les chaînes d’approvisionnement mondiales — le tout dans le cadre d’un dispositif juridique que le rapport décrit comme une « présomption de culpabilité » violant la présomption d’innocence, norme impérative du droit international. Le rapport rappelait avec insistance que l’éradication de la pauvreté est, selon la Stratégie antiterroriste mondiale de l’ONU elle-même, un élément essentiel de la lutte contre le terrorisme — ce qui signifie que les sanctions échouent non seulement à protéger les droits humains qu’elles prétendent défendre, mais alimentent activement les conditions mêmes qui favorisent l’extrémisme (on pourrait dès lors se demander si leur véritable objectif n’est pas la déstabilisation plutôt que les droits humains). [Lien]

En tout état de cause, la recommandation du rapport était la suivante : lever toutes les sanctions contre le Xinjiang.

Je comprends que cela puisse surprendre beaucoup de gens — compte tenu de la quantité de propagande sur ce sujet — mais oui : l’organisation de défense des droits humains la plus importante et la plus crédible de la planète, le propre HCDH de l’ONU, demande que cesse la pression occidentale sur le Xinjiang — parce que cette pression constitue elle-même une violation des droits humains.

Et quiconque possède un minimum de connaissances historiques peut comprendre pourquoi : jamais — pas une seule fois dans l’histoire moderne — les sanctions occidentales n’ont amélioré la situation des droits humains dans le pays qu’elles visaient. Ce qu’elles réussissent à faire, c’est punir économiquement les citoyens ordinaires.

Comme expliqué dans le chapitre précédent, les sanctions produisent aussi de la paranoïa institutionnelle, ce qui est l’ironie la plus cruelle de toutes puisqu’elles alimentent un cercle vicieux qui ne sert personne, sauf ceux qui poussent ce récit. Le Xinjiang n’est pas fermé — nous l’avons parcouru librement pendant six semaines et 300 millions de touristes le visitent chaque année. Mais la menace constante d’un examen étranger hostile produit une mentalité de siège, avec précisément le type de sécurité brutale et d’hypervigilance institutionnelle que l’Occident désigne ensuite comme la preuve qu’il se passe forcément quelque chose de sinistre. Les sanctions créent la paranoïa, la paranoïa crée les apparences, les apparences justifient les sanctions.

C’est un mécanisme profondément humain. Je regardais l’autre jour un documentaire français dans lequel un homme en voulait à sa femme parce qu’elle était devenue obèse et qu’il souhaitait qu’elle maigrisse. Tous les jours, il la réprimandait à ce sujet. Résultat ? Anxieuse et déprimée, sa femme prenait ENCORE PLUS de poids.

N’importe quel sociologue vous dira la même chose : une pression extérieure prolongée sur un système ne le réforme pas, elle le rigidifie. Cela vaut pour les individus, les couples, les organisations et les sociétés. Plus vous attaquez, plus les défenses se durcissent ; et plus elles se durcissent, plus vous invoquez ce durcissement pour justifier l’attaque. C’est une boucle de rétroaction sans issue — à moins que quelqu’un ait le courage, ou l’honnêteté, de s’arrêter.

La deuxième manière d’aider le Xinjiang et les Ouïghours est tout simplement d’y aller — comme je l’ai fait.

Il n’existe exactement aucune restriction qui vous en empêche : vous n’avez probablement même pas besoin de visa, puisque la Chine accorde désormais une entrée sans visa aux ressortissants de plus de cinquante pays pour des séjours allant jusqu’à trente jours — notamment la quasi-totalité de l’Europe, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie, le Japon et la Corée du Sud. Vous pouvez prendre un vol pour Urumqi, louer une voiture ou un camping-car et rouler où vous voulez. Aucun guide requis, aucun permis nécessaire, aucun itinéraire à déposer.

En quoi cela aide-t-il ? De deux manières. La première, évidemment, est qu’en agissant ainsi vous soutenez directement les moyens de subsistance des Ouïghours — et des autres habitants. À un moment où les sanctions occidentales cherchent activement à étrangler l’économie de la région, chaque dollar touristique dépensé dans un restaurant ouïghour, une maison d’hôtes ouïghoure ou un étal du bazar de Kashgar est un petit acte de solidarité matérielle — celle qui nourrit des familles.

Deuxièmement, cela aide parce que la vérité compte. Comme le dit le proverbe : la lumière du soleil est le meilleur désinfectant. Et, contrairement à une croyance répandue, ceux qui empêchent la vérité d’émerger au sujet du Xinjiang et des Ouïghours ne sont pas la Chine — encore une fois, rien ne vous interdit de vous y rendre, de parler aux gens, d’enregistrer tout ce que vous voulez et de le publier en direct sur les réseaux sociaux (je l’ai littéralement fait pendant six semaines et on ne m’a pas dit une seule fois d’arrêter) — mais précisément ceux qui prétendent se battre pour la « transparence ».

Alors allez-y. Voyez par vous-même. Publiez ce que vous trouvez. C’est ainsi que la vérité réelle, avec toutes ses nuances et sa complexité, remontera à la surface.

De façon plus subtile, cela aide également à briser le cercle vicieux de la paranoïa. Plus le Xinjiang accueillera de visiteurs ordinaires — familles en vacances, routards, retraités, personnes n’ayant d’autre objectif que la curiosité —, plus les systèmes locaux se débarrasseront des réflexes hérités de l’époque du siège. C’est ainsi que l’on guérit : lentement, par l’accumulation de contacts humains positifs, ordinaires et sans incident.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, on peut aider le Xinjiang et les Ouïghours en restaurant quelque chose qui a été presque entièrement détruit dans la manière dont le monde parle d’eux : la profondeur. Profondeur des connaissances, profondeur de la curiosité, profondeur du regard humain.

Tout, dans le discours occidental sur le Xinjiang, est superficiel — histoire superficielle, géographie superficielle, ethnographie superficielle, théologie superficielle, compréhension superficielle des gens qu’il prétend défendre. Et la superficialité n’est pas neutre : elle est la condition préalable à la manipulation. On ne peut transformer un peuple en arme géopolitique qu’après l’avoir dépouillé de tout ce qui le rend humain.

Les Ouïghours que j’ai rencontrés pendant cinq semaines n’étaient pas ceux sur lesquels j’avais lu. Certains étaient des êtres humains extraordinaires, quelques-uns étaient des connards. Certains étaient profondément réfléchis ; d’autres passaient leur journée à scroller sur Douyin [version « mère » de TikTok réservée au marché chinois, NdT] sans réfléchir. Certains étaient drôles et extravertis, d’autres sérieux et réservés ; certains religieux, d’autres se moquaient complètement de l’islam. Bref, ils étaient exactement comme les gens partout ailleurs — désordonnés, contradictoires, impossibles à réduire à un récit unique. Ils avaient des opinions qui ne correspondaient au récit de personne — ni celui de Pékin, ni celui de Washington. Et ils étaient infiniment plus intéressants que la version aplatie d’eux-mêmes que l’on a vendue au monde.

Si cet article n’a rien accompli d’autre, j’espère qu’il aura au moins rendu un lecteur assez curieux pour aller voir les gens tels qu’ils sont, et non tels que vous avez besoin qu’ils soient.

C’est tout ce dont les Ouïghours ont besoin de la part du monde : ni pitié, ni sanctions, ni indignation ostentatoire — seulement une curiosité honnête et authentique. Tout le reste en découle.

 

mardi 1 septembre 2026

La personne la plus terrible et la plus tragique du XXème siècle serbe

 SOURCE https://www.legrandsoir.info/la-personne-la-plus-terrible-et-la-plus-tragique-du-xxeme-siecle-serbe.html

Vuk Bačanović 


Il est plus facile – et pour les descendants de ses victimes, compréhensible, presque impossible – d’imaginer Ratko Mladić comme s’il était né tel que nous nous le rappelons de Srebrenica : ostentatoire, enivré par la victoire sur une ville qui ne s’était même pas défendue, devant les caméras qui enregistraient comment deux siècles d’histoire se comprimaient en une seule phrase sombre sur le fait que, après la révolte contre les dahias (NDLR : dahias, ou dahije en serbe, désignent un groupe historique précis. Il s’agit d’officiers janissaires qui ont pris le contrôle de la région de Belgrade au début du XIXe siècle) le temps était enfin venu de « se venger des Turcs sur ce territoire ». Mais les gens, à la surprise de beaucoup qui perçoivent le monde comme un feuilleton bon marché, ne naissent pas en tant que criminels accomplis. Mladić est issu d’un monde qui, du moins dans son noyau moral officiel, méprisait l’idée de culpabilité par la naissance, le sang et la foi, et croyait que ce n’est pas l’origine qui détermine l’homme, mais ce qu’il fait. C’est précisément pour cela que sa chute ultérieure est si triste et si accablante : il ne s’agit pas d’un homme qui n’a jamais connu autre chose, mais d’un homme qui savait, et qui pourtant, pas à pas, s’est vautré dans la fange où le contemporain n’est plus perçu comme un être humain mais exclusivement comme l’héritier d’un ennemi ancestral, et le meurtre de masse comme la continuation d’une vengeance historique très logique.

Il est né au cœur de la Seconde Guerre mondiale, dans le pauvre village de Božanovići près de Kalinovik, dans une région où la guerre n’était pas une épopée héroïque et grandiose chantée au son du gusle (NDLR : instrument de musique traditionnel à une corde, typique des Balkans) mais une absence quotidienne des êtres chers, la peur et la mort des proches. Son père Neđo, combattant de l’Armée de libération nationale, est tombé en 1945 dans les combats contre les HOS de l’État indépendant de Croatie (NDLR : HOS désigne l’armée de l’État indépendant de Croatie, État fantoche des forces de l’Axe allié aux nazis) sur l’axe Bradina–Ivan-sedlo, alors que Ratko n’avait que deux ans, et sa mère est restée pour élever seule la famille. Son enfance d’après-guerre fut marquée par la pénurie, et l’école militaire représentait pour un garçon de campagne à la fois une voie de sortie de la misère et une entrée dans un monde totalement différent. Mladić n’en sortit pas en tant que nationaliste serbe, encore moins chauvin, mais en tant qu’officier de l’Armée populaire yougoslave, membre de la Ligue des communistes et soldat professionnel d’un État qui construisait son propre sens sur le serment que la haine au nom de la foi, du sang et de la guerre fratricide qui en avait découlé à plusieurs reprises dans les histoires balkaniques, ne se reproduirait plus jamais.

Le journaliste américain David Binder a noté en 1994 un fait presque oublié : lors du dernier recensement yougoslave, Mladić ne s’était pas déclaré comme Serbe mais comme Yougoslave. Mladić lui-même lui avait dit qu’il ne pouvait même pas imaginer que la vie commune deviendrait impossible, puis il prononça une phrase qui, lue dans la perspective d’aujourd’hui, sonne presque comme un épitaphe inconscient de sa propre chute morale : « L’homme est façonné par les événements qu’il traverse. » Dans cette seule phrase semble déjà se trouver tout l’arc de sa transformation : de l’officier d’un État qui reposait sur l’idée de la vie commune à l’homme qui, quelques années plus tard, parlera le langage du sang, de la vengeance historique et des « Turcs ».

Car les événements ne façonnent pas l’homme aussi simplement qu’un marteau façonne un morceau de fer. Ils le pressent, le brisent, le mettent à l’épreuve, lui offrent des justifications et des excuses, mais ils ne le libèrent pas de sa responsabilité morale. Entre ce qui nous est arrivé et ce que nous ferons aux autres à cause de cela, il reste toujours un espace de choix qui fait souvent la différence entre un être humain empathique et un monstre.

C’est précisément pour cela que le 12 mai 1992 est si important. À Banja Luka, la direction politique des Serbes de Bosnie débat des objectifs stratégiques de l’État qu’ils entendent, soi-disant, conquérir, et le général qui se mettra à la tête de son armée ce jour-là parle encore le langage d’un autre monde. Radoslav Brđanin, sans le nommer, s’indigne que l’éducation politique dans le corps de Banja Luka puisse être assurée par un Musulman ; Mladić comprend immédiatement qu’il s’agit de l’officier Mesud Hasotić et le prend sous sa protection : il vaut mieux, dit-il, que Hasotić soit « là à côté de nous » plutôt que dans une tranchée contre eux, car c’est un homme avec qui il a servi et qu’il connaît. Puis, comme s’il franchissait pour la dernière fois à voix haute la limite qu’il n’est pas encore prêt à dépasser lui-même, il dit : « Nous ne pouvons pas mener la guerre... contre le peuple », « nous ne ferons pas la guerre contre les Musulmans en tant que peuple, ni contre les Croates en tant que peuple ». Les gens ne sont pas des objets que l’on peut déplacer selon une carte dessinée, et il n’existe pas de « tamis » à travers lequel la population serait criblée pour qu’il ne reste que des Serbes. « Cela, mes amis, c’est un génocide. » Et il ne s’arrête pas là : il faut, dit-il, appeler chacun de ceux qui appartiennent à cette terre, car ils ont aussi « leur place avec nous et à côté de nous » ; il ne faut pas « chasser ou noyer » les Musulmans, et dans ses Božanovići, « les Serbes et les Musulmans doivent se protéger les uns les autres ».

Lorsque ces mots sont lus aujourd’hui depuis l’ombre luciférienne de juillet 1995, ils n’apportent pas de soulagement, mais au contraire – une condamnation encore plus lourde. Car ils montrent que Mladić n’a pas commis ses crimes en tant qu’homme qui n’avait jamais connu la différence entre le politique, l’armée et le peuple, entre la culpabilité et l’origine, entre la guerre et l’extermination. Il savait. Il savait qu’on ne peut pas condamner un homme du seul fait qu’il est né Musulman ; il savait que le peuple n’est pas la même chose que le pouvoir qui le dirige ; il connaissait même le nom de l’instant où l’on franchit cette limite : le fratricide. C’est pourquoi son chemin ultérieur est si sombre. Son chemin n’était pas conditionné par l’ignorance, mais par la lutte contre sa propre connaissance ; il ne s’est pas égaré sur un territoire sans panneaux indicateurs, mais il a commencé à les dépasser avec insouciance, un par un, jusqu’à ce qu’à la fin il ne puisse même plus les voir.

Puis la limite qu’il avait si clairement nommée a commencé à disparaître, d’abord du langage. Dès 1993, dans un entretien pour NIN, les Musulmans de Bosnie ne sont plus simplement un peuple dont il défendait le droit à la vie deux ans plus tôt devant les députés : ce sont désormais des « poturice » (converti à l’islam), des gens qui ont « trahi le peuple serbe » en changeant de religion, voire « la pire racaille du peuple serbe ». En août 1994, une caméra le filme alors qu’il traverse le Podrinje, devant des maisons musulmanes détruites, et dit presque avec éloge au caméraman : « Que nos Serbes voient ce que nous leur avons fait, comment nous avons réglé le sort des Turcs. Dans le Podrinje, nous avons massacré les Turcs. » Puis il ajoute que si les soldats de l’ONU ne les protégeaient pas à Srebrenica, « ils auraient disparu de ce territoire depuis longtemps ». En mars 1995, dans une conversation interceptée, il ne reste même plus cette trace de distance : « Partout où tu vois un Turc, vise-le, et envoie-le dans l’au-delà. » Ainsi se déroule devant nous, presque d’une phrase à l’autre, cette transformation la plus terrible que la guerre puisse opérer chez un homme, mais que l’homme doit néanmoins accepter pour qu’elle s’accomplisse : Hasotić, l’officier et la connaissance qu’il fallait garder à ses côtés, devient le « Turc » sans nom ; le voisin, le collègue, le camarade et le frère cesse d’avoir un visage et une biographie, le contemporain est chassé de son propre temps et transformé en descendant du « dahia » de deux siècles plus tôt.

C’est un être mythique composé de 1389, des dahias, de 1941, des Oustachis, du père tué, de l’occupation allemande, du « danger islamique » et de la guerre qui est en train de se dérouler. Le journaliste américain Robert Block, correspondant de guerre qui a personnellement interviewé Mladić et a publié en 1995 dans The New York Review of Books un grand portrait de lui, a précisément remarqué cette terrifiante capacité à abolir le temps historique : passé et présent commencent à se fondre dans le discours de Mladić en un seul et même combat. Il disait que la guerre des années 1990 avait été déclenchée par « les mêmes personnes qu’en 1941 ». Et le problème n’est pas de reconnaître que de l’autre côté il y avait effectivement des gens qui invoquaient consciemment 1941, qui renouvelaient ouvertement ou secrètement ses symboles, ses haines et ses schémas criminels ; le problème survient lorsque leur culpabilité est transférée à des populations entières qui luttaient contre leurs propres traumatismes transgénérationnels tout autant que Mladić, qui s’est proclamé leur terrible juge.

Et puis vient Srebrenica, non comme le début de cette transformation, mais comme le lieu où elle se révèle enfin accomplie. Devant la caméra, Mladić ne parle plus le langage d’un homme qui tente de distinguer le coupable de l’innocent, mais le langage d’un justicier autoproclamé d’une justice ancestrale : « Enfin est venu le moment, après la révolte contre les dahias, de nous venger des Turcs sur ce territoire. » Dans cette phrase, il n’y a plus ni l’année 1995 ni de vraies personnes devant lui. Il n’y a qu’un seul tribunal historique imaginaire dans lequel il s’est attribué les rôles d’accusateur, de juge et de bourreau, et a condamné des êtres vivants à cause de morts qu’ils n’avaient jamais connus. C’est là que sa chute s’achève d’une manière plus terrible que tout fanatisme politique : l’homme qui mettait autrefois en garde contre le fait de passer le peuple au « tamis » comme un fratricide perçoit désormais sa propre haine comme une justice historique inévitable. Srebrenica n’est donc pas seulement le lieu du crime qu’il a ordonné et permis ; c’est le lieu où un homme, ayant préalablement perdu l’autre de vue, a finalement perdu aussi le meilleur de lui-même.

C’est pourquoi Ratko Mladić ne doit pas être banni du genre humain pour que nous puissions continuer à nous enivrer de l’illusion trompeuse que sa chute n’est pas humaine, mais une caractéristique spécifiquement serbe. Au contraire, ce n’est que lorsque nous lui rendons toute son humanité que sa culpabilité acquiert tout son poids, presque insupportable. Car devant nous n’est pas un être fait de matière sombre, mais un simple être humain qui a connu la pénurie de la guerre et de l’après-guerre, qui a cherché la tombe de son père qu’un musulman local cavalier lui a trouvée, qui a adopté la discipline militaire si chère à la mentalité balkanique, qui a manifestement gagné la camaraderie d’hommes de différentes nationalités et l’idéologie yougoslave humaine selon laquelle, après des millénaires d’horreurs, on peut et on doit vivre et lutter ensemble. Il portait tout cela en lui et puis, d’abord petit à petit, puis comme un torrent irrésistible, il a permis que sa vie cesse d’être une expérience dont on apprend, pour devenir un entrepôt de justifications « historiques » pour la déshumanisation et l’exécution de ses prochains.

Les prédicateurs malveillants de la haine éternelle parmi les peuples balkaniques voudraient y voir la preuve que le Mladić ultérieur était le seul « véritable », et que le premier, qui parlait de vie commune, de distinction entre le peuple et le régime, et de protection mutuelle, n’était qu’un hypocrite derrière un mince vernis d’humanisme yougoslave. Mais rien ne pourrait être plus erroné. Les deux étaient authentiques, car l’homme n’est pas un monolithe immobile et établi pour toujours, mais un champ de bataille éternel de ses propres possibilités. Chez Mladić, c’est finalement celui qui a permis que la haine devienne son seul interprète du monde, et la justice prétentieuse et le complexe messianique un substitut à la conscience et à l’empathie, qui l’a emporté. Et c’est précisément là la leçon qui le dépasse lui-même : personne n’est éternellement protégé par ses convictions passées, ses bonnes intentions ou ses souvenirs honorables, s’il accepte un jour de transformer sa propre douleur en un droit sur la vie d’autrui.

La tragédie ne réside donc pas dans le fait qu’un monstre mythique serbe a accompli des actes exclusivement monstrueux serbes, comme le clame la propagande monstrueuse des autres nationalismes yougoslaves. Il n’y a là aucune compréhension de la tragédie biblique de la chute de l’homme, mais seulement l’adoption de la zoologie raciste oustachie qui a arraché son père au jeune Ratko de deux ans. La tragédie, c’est que l’homme qui, dans un moment difficile, a su dire « les Serbes et les Musulmans doivent se protéger les uns les autres » est arrivé à Srebrenica pour annoncer que le temps était venu de se venger des « Turcs ». C’est seulement en ce sens que Ratko Mladić est la personne la plus tragique et en même temps la plus terrible du XXe siècle serbe.

Car, entre ces deux phrases, il n’y a pas seulement la biographie de guerre de Mladić, mais toute l’anatomie d’une chute morale : le chemin par lequel un homme, de la conscience de l’inviolabilité de la vie d’un innocent, arrive au droit prétentieux de la lui ôter.

Et peut-être le moment le plus terrible du XXe siècle serbe.

dimanche 30 août 2026

Guillamón y Amorós: el proletariado y la posibilidad de la revolución

 FUENTE https://www.portaloaca.com/pensamientolibertario/textosanarquismo/guillamon-y-amoros-el-proletariado-y-la-posibilidad-de-la-revolucion/

Introducción

La diferencia entre Miquel Amorós y yo no reside en que uno quiera la revolución y el otro la rechace, ni en que uno defienda la autonomía y el otro no. Ambos partimos de una crítica radical de la sociedad capitalista y de la convicción de que la emancipación no puede ser obra de instituciones separadas de quienes luchan. Ambos rechazamos la integración de las luchas en las instituciones del Estado y desconfiamos profundamente de cualquier organización que pretenda sustituir la acción directa de los trabajadores. Sin embargo, cuando intentamos precisar qué significa esa autonomía, qué relación debe mantener con la transformación de la sociedad y, sobre todo, quién puede llevar esa transformación hasta sus últimas consecuencias, aparece entre nosotros una diferencia fundamental.

Yo diría que esa diferencia puede formularse de este modo: Amorós pone el acento en la reconstrucción concreta de formas autónomas de vida, mientras que yo considero necesario preguntarse por el sujeto social capaz de convertir esas experiencias, necesariamente parciales, en una transformación general de las relaciones capitalistas. No se trata de negar el valor de las experiencias autónomas, ni de aplazar la emancipación hasta un futuro indefinido. Se trata de determinar qué fuerza social puede hacer que aquello que hoy aparece como una experiencia limitada pueda llegar a convertirse en una forma general de organizar la vida. Esa pregunta conduce necesariamente al proletariado, y en ella se encuentra, a mi juicio, la diferencia esencial entre nuestras respectivas posiciones.

Miquel Amorós

Amorós parte de una constatación histórica que resulta imposible ignorar. Las formas tradicionales del movimiento obrero han sido profundamente debilitadas por la evolución del capitalismo. La representación política, la integración sindical, la fragmentación del trabajo y la transformación de las formas de vida han destruido buena parte de las condiciones que permitieron al proletariado constituirse, en determinados momentos históricos, como una fuerza revolucionaria visible, organizada y capaz de intervenir directamente sobre la sociedad. Ante esta situación, esperar pasivamente una futura recomposición revolucionaria sería una forma de impotencia. Si la emancipación tiene algún contenido real, debe comenzar en el presente.

De ahí la importancia que adquieren en Amorós la autonomía, la comunidad y la utopía concreta. La revolución no puede ser una promesa que justifique indefinidamente la aceptación de una vida sometida. Hay que recuperar desde ahora capacidades que el capitalismo ha separado de nosotros: decidir colectivamente, producir y reproducir la vida sin delegarla, reconstruir vínculos comunitarios, recuperar conocimientos y crear espacios donde las relaciones humanas no estén completamente determinadas por la mercancía y el Estado. La «utopía concreta» expresa precisamente esa voluntad de no aplazar la libertad hasta un futuro incierto.

Esta exigencia me parece profundamente revolucionaria. Una revolución que no transforme la vida sería una revolución puramente política y, por tanto, insuficiente. No queremos cambiar a quienes gobiernan para continuar viviendo bajo relaciones sociales que no controlamos. Queremos que la producción, la reproducción y la organización de nuestra existencia dejen de aparecer ante nosotros como poderes externos. La emancipación no puede reducirse a modificar la administración de una sociedad que continúa siendo esencialmente la misma.

Pero precisamente por eso considero necesario plantear una cuestión que no puede resolverse apelando únicamente a la autonomía: ¿qué ocurre cuando una experiencia autónoma, aun siendo real y transformadora para quienes participan en ella, continúa desarrollándose dentro de una sociedad capitalista cuyas relaciones generales permanecen intactas?

Una experiencia autónoma puede transformar profundamente la vida de quienes participan en ella y, sin embargo, continuar existiendo dentro del mercado. Puede crear relaciones de cooperación y seguir necesitando dinero; puede funcionar sin jerarquías internas y tener que comprar mercancías producidas por otros trabajadores; puede organizar colectivamente un espacio y continuar sometida a las relaciones de propiedad que rigen el conjunto de la sociedad. Incluso puede rechazar explícitamente la lógica del beneficio y depender, para reproducirse, de una economía que continúa dominada por esa lógica.

Esto no demuestra que las experiencias autónomas sean falsas o inútiles. Demuestra algo mucho más importante: que una experiencia puede comenzar a negar el capitalismo sin haber adquirido todavía la fuerza necesaria para abolirlo.

Aquí aparece la cuestión que considero decisiva. La autonomía es indispensable, pero ¿cómo puede dejar de ser una experiencia particular? ¿Cómo puede extenderse más allá de una comunidad, de un territorio o de una determinada red de afinidades? ¿Cómo puede enfrentarse a un sistema que no está organizado comunitariamente, sino mediante relaciones económicas generales que se imponen a todos sus miembros, incluso contra su voluntad?

Dicho de otro modo, la cuestión fundamental no es solamente cómo comenzar a vivir de otra manera, sino qué fuerza puede convertir esa posibilidad en una transformación general de la sociedad.

Mi respuesta a esta pregunta es el proletariado, porque es una clase antagónica al capital.

De ahí que la cuestión de la revolución no pueda separarse de una consigna fundamental: la autoorganización del proletariado. No se trata solamente de afirmar que los trabajadores deben emanciparse por sí mismos, sino de plantear que deben organizar por sí mismos su lucha, sus decisiones y su capacidad de transformar la sociedad. La autonomía deja entonces de ser una simple experiencia particular y adquiere un contenido de clase: el proletariado debe autoorganizarse para dejar de ser una fuerza subordinada al capital y convertirse en una fuerza capaz de abolirlo.

Agustín Guillamón

La lucha de clases como forma de estar en el mundo

Hay también una diferencia de procedencia política e intelectual que ayuda a comprender mejor nuestras divergencias. Miquel Amorós no procede del anarcosindicalismo, aunque su reflexión haya dialogado frecuentemente con la historia y las experiencias del movimiento anarquista, sino del situacionismo y de las diversas derivas intelectuales que siguieron a la crisis y disolución de aquel movimiento. Su punto de partida fundamental se encuentra en la crítica de la vida cotidiana, de la alienación, de la técnica, del urbanismo y de las formas modernas de dominación, y desde ahí ha desarrollado una crítica radical de la sociedad industrial y capitalista. En esa evolución, la centralidad revolucionaria de la lucha de clases tiende a quedar desplazada en favor de otras categorías: la comunidad, el territorio, la autonomía, la defensa de determinadas formas de vida o la resistencia frente a las múltiples manifestaciones de la dominación.

Mi trayectoria y mi forma de estar y de ser en el mundo son distintas. Nacido en 1950 en una familia de peones del textil, la lucha de clases no constituye para mí una elección o una preocupación intelectual, ni una categoría teórica heredada que pueda ser sustituida por otra, según cambien las modas ideológicas o culturales. Es una realidad vivida, una manera de comprender la sociedad y de saber el lugar que cada uno ocupa en ella. Mi prioridad ha sido, y sigue siendo, la lucha de clases y la emancipación de los trabajadores por los propios trabajadores. No la emancipación concedida desde arriba por el Estado, dirigida por un partido o administrada por una burocracia, sino la autoemancipación consciente del proletariado mediante su propia lucha y su propia organización. Las islas libres elitistas, ya sean libertarias, liberales o libertinas, ni me interesan ni forman parte de mi horizonte.

Y esto no es obrerismo. No idealizo al obrero ni considero que el hecho de haber nacido en una familia trabajadora otorgue por sí mismo ninguna superioridad moral, política o revolucionaria. Tampoco identifico al proletariado con una cultura obrera determinada, con la fábrica tradicional o con una identidad heredada. La centralidad que concedo al proletariado no procede de una nostalgia del viejo mundo obrero ni de la defensa de una identidad sociológica. Parte del reconocimiento de una realidad social fundamental: vivimos en una sociedad dividida en clases, y mientras existan quienes poseen las condiciones de producción y quienes, para vivir, deben vender su fuerza de trabajo, seguirá existiendo el antagonismo de clase.

Mi forma de estar en el mundo está marcada por esa conciencia. No porque los trabajadores sean mejores que los demás, ni porque posean una superioridad moral o una virtud revolucionaria innata, sino porque su posición en la sociedad capitalista les sitúa en una relación específica con el capital. Son quienes, con su actividad, reproducen diariamente la sociedad existente y, precisamente por ello, quienes poseen la posibilidad de dejar de reproducirla y reorganizarla sobre otras bases.

La lucha de clases no es, por tanto, para mí una preferencia teórica entre otras posibles, ni una categoría que pueda ser abandonada cuando aparecen nuevas formas de dominación o nuevas sensibilidades políticas. El capitalismo ha transformado profundamente la composición del proletariado, ha dispersado sus lugares de trabajo, ha fragmentado sus experiencias y ha multiplicado las formas de explotación y precariedad. Pero no ha eliminado la separación fundamental entre quienes poseen las condiciones materiales de existencia y quienes deben vender su fuerza de trabajo para poder vivir.

Tal vez sea ésta una de las diferencias más profundas entre Amorós y yo. Mientras su reflexión, procedente del situacionismo y de sus posteriores derivas intelectuales, tiende a buscar las posibilidades de emancipación en la autonomía de las formas de vida, en la comunidad, en el territorio y en la resistencia frente a las múltiples manifestaciones de la dominación, yo sigo considerando que el núcleo de toda posibilidad revolucionaria se encuentra en la lucha de clases y en la emancipación de los trabajadores por los propios trabajadores.

La autonomía, la comunidad y las experiencias concretas de liberación son indispensables. Pero no pueden sustituir la necesidad de que quienes viven de su trabajo se reconozcan como una fuerza social capaz de transformar el conjunto de las relaciones existentes. Defender esa centralidad no significa rendir culto al obrero, sino rechazar toda emancipación concedida desde arriba y afirmar que la liberación de los explotados solo puede ser obra consciente de los propios explotados.

No es, pues, una cuestión de identidad, de nostalgia, ni de obrerismo. Es una forma de estar y de ser en el mundo: comprender que la libertad no puede ser otorgada, representada ni administrada por otros, y que la emancipación de los trabajadores será obra de los propios trabajadores o no será.

El proletariado no es una identidad, sino una relación social

Para comprenderlo es necesario desprenderse de una imagen demasiado estrecha del proletariado, como es la de Amorós. El proletariado no es simplemente el obrero industrial de la gran fábrica, ni una determinada cultura obrera, ni una identidad política heredada del movimiento obrero del siglo XIX o del siglo XX. Es una clase definida por una relación social: la de quienes, al estar separados de los medios necesarios para producir autónomamente su existencia, tienen que vender su fuerza de trabajo al capital para poder vivir.

Esta definición es decisiva porque permite comprender por qué el proletariado ocupa una posición que ninguna otra categoría social puede sustituir. El trabajador no se encuentra simplemente frente al capital como una víctima frente a un poder exterior. Su propia fuerza de trabajo constituye una de las condiciones de la reproducción del capital. El capital compra esa fuerza de trabajo porque necesita utilizarla en el proceso productivo y obtener de ella un valor superior al que ha pagado. Sin trabajo asalariado no existe valorización del capital; y sin valorización no existe reproducción del capital como relación social.

La relación entre capital y proletariado contiene, por tanto, una contradicción que no puede resolverse mediante reformas ni mediante la simple creación de espacios alternativos. El capital necesita al proletariado para reproducirse, mientras que el proletariado solo puede emanciparse dejando de reproducir al capital. Esta contradicción explica la centralidad revolucionaria del proletariado de una manera mucho más sólida que cualquier consideración moral, histórica o identitaria.

El proletariado no es protagonista de la revolución porque sea «el más pobre», ni porque posea una supuesta superioridad ética, ni porque una tradición política haya decidido atribuirle ese papel. Es protagonista porque ocupa una posición material única en la estructura capitalista: produce aquello que permite al capital valorizarse y, precisamente por ello, puede interrumpir el proceso de valorización y comenzar a destruir la relación que lo sostiene.

Aquí reside la diferencia fundamental. Una comunidad puede resistir al capital, pero no constituye por sí misma la relación que permite al capital reproducirse. Un territorio puede defenderse frente al capital, pero no contiene necesariamente el antagonismo capaz de abolir la relación salarial. Una cooperativa puede organizar de otra manera una actividad económica y continuar, sin embargo, funcionando dentro del mercado. Una experiencia autogestionaria puede demostrar que es posible organizar colectivamente determinadas tareas y verse obligada, al mismo tiempo, a reproducir relaciones económicas que existen fuera de ella.

El proletariado, en cambio, se encuentra en el centro mismo del proceso de valorización. Por eso su acción puede tener una consecuencia que ninguna experiencia aislada puede producir: la interrupción de la reproducción social del capital.

La revolución no consiste en gestionar el capital de otra manera

Esta cuestión permite comprender también qué significa realmente la emancipación proletaria. El proletariado no está llamado a conquistar el poder para administrar la sociedad capitalista desde una nueva posición. Una revolución que sustituyera a los propietarios privados por una administración estatal o burocrática habría cambiado la forma de propiedad sin haber abolido necesariamente las relaciones sociales que hacen posible el capital.

La emancipación proletaria es más radical. El proletariado no puede liberarse simplemente convirtiéndose en propietario colectivo de las empresas, porque eso conservaría formas fundamentales de separación entre los productores y las condiciones sociales de la producción. Tampoco puede limitarse a mejorar las condiciones del trabajo asalariado, porque el salario mismo presupone la separación que constituye al trabajador como proletario.

El objetivo revolucionario no es, por tanto, que el proletariado encuentre un lugar mejor dentro de la sociedad capitalista. Su objetivo es que deje de existir como proletariado mediante la abolición de las relaciones sociales que lo constituyen como tal.

Esta es la razón por la que el protagonismo proletario no conduce a una nueva sociedad de clases, sino precisamente a la posibilidad de acabar con las clases. La clase trabajadora no se emancipa para convertirse en la clase dominante. Se emancipa destruyendo las condiciones que hacen posible que existan clases dominantes y dominadas. Ahí se encuentra el carácter universal de su lucha.

Transformación del proletariado no significa su desaparición

Podría objetarse que todo esto pertenece a una composición de clase que ya no existe. Es cierto que el proletariado contemporáneo no presenta las mismas formas que tuvo en otras épocas. Pero confundir la transformación histórica del proletariado con su desaparición significaría aceptar precisamente la definición superficial que conviene rechazar.

El capitalismo ha fragmentado el trabajo, ha desplazado la producción a escala mundial, ha multiplicado las formas de empleo y ha extendido la precariedad. El trabajador contemporáneo puede encontrarse en una fábrica, un hospital, un hotel, un almacén logístico, una plataforma digital, una oficina, una explotación agrícola o en el ámbito de los cuidados. Las fronteras tradicionales entre producción y reproducción se han vuelto mucho más complejas.

Pero ninguna de estas transformaciones elimina la relación fundamental de quienes necesitan vender su fuerza de trabajo para reproducir su existencia. La clase ha cambiado su composición porque ha cambiado el capitalismo; no ha desaparecido porque haya cambiado su composición.

Precisamente porque el capitalismo ha dispersado al proletariado, la cuestión política consiste en reconstruir su unidad a partir de aquello que tiene en común, y no en sustituirlo por una categoría más vaga. Esta es una cuestión especialmente importante en una época en la que la fragmentación de las experiencias sociales puede dar la impresión de que ya no existe un sujeto capaz de actuar sobre la totalidad.

El problema revolucionario de nuestro tiempo no consiste en encontrar una nueva identidad que sustituya al proletariado. Consiste en encontrar al proletariado allí donde el capitalismo lo ha dispersado.

La comunidad no puede ocupar el lugar de la clase

La comunidad puede ser un espacio de resistencia extraordinariamente importante. Puede proteger necesidades que el mercado destruye, reconstruir vínculos que la competencia disuelve y producir experiencias concretas de cooperación. Puede convertirse incluso en un terreno privilegiado para la organización revolucionaria.

Pero comunidad y clase no son conceptos equivalentes.

Una comunidad territorial puede reunir personas sometidas a relaciones sociales diferentes. Puede incluir trabajadores y propietarios, asalariados y rentistas, personas explotadas y personas que se benefician de determinadas formas de propiedad. Pueden coincidir frente a un enemigo concreto y, sin embargo, separarse cuando aparece la cuestión de la propiedad o de la apropiación de la riqueza.

Por eso las luchas territoriales pueden ser expresiones contemporáneas de la lucha de clases sin que el territorio pueda convertirse en el nuevo sujeto universal. El problema no es negar esas luchas, sino comprender cuándo y cómo expresan un antagonismo de clase y cómo pueden integrarse en una lucha capaz de cuestionar las relaciones capitalistas en su conjunto.

Lo mismo ocurre con la ecología, la vivienda, los cuidados o la defensa del territorio. El capitalismo atraviesa todas esas dimensiones de la existencia y, por eso mismo, son terrenos fundamentales de la lucha proletaria contemporánea. Pero no dejan de estar atravesados por las clases. La cuestión no es encontrar un sujeto nuevo que reemplace al proletariado, sino reconocer al proletariado allí donde el capitalismo ha extendido y transformado sus formas de explotación.

La autonomía necesita una fuerza capaz de generalizarla

Aquí se encuentra el punto en que la cuestión del proletariado adquiere toda su importancia. La autonomía no es el problema; el problema es su límite cuando permanece aislada.

Si una experiencia autónoma permanece separada, el capitalismo puede rodearla, condicionarla, absorberla o simplemente esperar su agotamiento. Si consigue extenderse, surge inmediatamente la cuestión de su coordinación y de su enfrentamiento con las relaciones sociales generales. En ese momento ya no basta con hablar de comunidad: aparece la necesidad de una fuerza capaz de intervenir sobre la reproducción social.

La revolución no puede consistir en multiplicar indefinidamente pequeñas excepciones al capitalismo. Tiene que convertir esas excepciones en una forma nueva y general de reproducción de la vida. Para ello es necesario apropiarse de aquello que hoy está organizado por el capital: los lugares de trabajo, los medios de producción, los circuitos de distribución, las infraestructuras, los espacios urbanos y, en definitiva, las condiciones materiales de la existencia.

Esa apropiación no puede ser realizada por una comunidad aislada. Solo puede realizarla una clase que, por su posición en el proceso productivo, tenga la capacidad de paralizar y reorganizar ese proceso. En este punto la autonomía deja de ser solamente un modo de organización y se convierte en una cuestión de fuerza social: ¿quién tiene la capacidad efectiva de detener el funcionamiento de la sociedad capitalista y poner en marcha otra forma de reproducción de la vida? La respuesta sigue siendo el proletariado.

La cuestión del parlamentarismo

El parlamentarismo ocupa un lugar mucho más pequeño en esta diferencia de lo que a veces se pretende. Ambos somos antiparlamentarios, pero no entendemos exactamente del mismo modo qué debe superarse cuando se rechaza el parlamentarismo: Amorós insiste más en la incompatibilidad entre emancipación y representación institucional, mientras yo relaciono esa crítica con una cuestión más amplia, la autonomía del movimiento proletario frente a cualquier forma de poder separado y la necesidad de que las decisiones permanezcan en manos de quienes participan directamente en la lucha.

Por tanto, el problema no consiste simplemente en negarse a participar en el Parlamento. El problema consiste en impedir que vuelva a producirse la separación entre quienes luchan y quienes hablan en su nombre. Y esta cuestión solo adquiere todo su significado cuando se la relaciona con el problema central: qué clase debe conservar en sus propias manos la capacidad de decidir sobre su lucha y sobre la transformación de la sociedad.

1936: cuando la autonomía dejó de ser una idea

La experiencia revolucionaria española permite comprender esta cuestión de manera concreta. En 1936, los trabajadores no esperaron a que ninguna institución reconociera su derecho a transformar la sociedad. Crearon organismos propios, ocuparon fábricas y tierras, organizaron milicias y colectividades y modificaron de hecho las relaciones de poder. Aquello fue mucho más que una experiencia comunitaria: fue una irrupción proletaria capaz de alterar profundamente la reproducción social existente.

Pero aquella experiencia mostró también la dificultad decisiva: mientras existieran estructuras estatales capaces de recuperar autoridad y mientras los organismos revolucionarios no pudieran imponer una coordinación social autónoma frente a ellas, las conquistas podían ser contenidas y finalmente derrotadas. Los acontecimientos de mayo de 1937 constituyeron una expresión brutal de esa contradicción.

La lección no consiste en afirmar que las colectividades fueron un error. Consiste en comprender que fueron insuficientes porque su fuerza social no llegó a generalizarse hasta destruir las relaciones que podían devolver el poder al Estado y al capital.

Esta es una diferencia fundamental. La autonomía revolucionaria no fracasa porque sea demasiado autónoma; fracasa cuando no consigue convertirse en una fuerza social suficientemente amplia para impedir la reconstrucción de aquello que pretende abolir. Y ese problema vuelve a llevarnos al proletariado.

Aquí aparece, por tanto, la consigna que resume el problema político fundamental: la autoorganización del proletariado. Si el capitalismo ha fragmentado a los trabajadores, dispersado sus experiencias y debilitado sus formas tradicionales de organización, la tarea no consiste en esperar que una institución vuelva a representar su unidad. Tampoco consiste en sustituir al proletariado por una suma de comunidades, movimientos o identidades particulares. La tarea consiste en que los propios proletarios reconstruyan su capacidad de reconocerse, deliberar, decidir y actuar colectivamente.

Autoorganización significa precisamente que la organización de la lucha no puede ser separada de quienes luchan. Significa que las decisiones permanecen en manos de los trabajadores y que ninguna dirección exterior puede apropiarse de su fuerza, hablar permanentemente en su nombre o sustituir su iniciativa. Pero significa también algo más: que la organización no es un instrumento externo destinado simplemente a conquistar reformas, sino el proceso mediante el cual el proletariado comienza a reconocerse como una fuerza social común, capaz de paralizar la reproducción del capital y reorganizar la vida sobre otras bases.

Por eso, la consigna no puede ser simplemente “autonomía”, sino autoorganización del proletariado. La autonomía señala la necesidad de independencia frente al Estado, los partidos, los sindicatos integrados y toda forma de poder separado; la autoorganización señala quién debe ejercer esa autonomía y cómo puede convertirse en una fuerza histórica efectiva. La cuestión decisiva es que quienes producen y reproducen la sociedad capitalista aprendan a organizarse para dejar de reproducirla.

La autonomía como forma de la revolución proletaria

Desde esta perspectiva, la defensa del proletariado no supone abandonar la autonomía, sino darle un contenido social concreto. La autonomía significa que la clase se organiza por sí misma y que ninguna institución, partido, sindicato o dirección exterior puede sustituirla. No significa construir una esfera separada del capitalismo, sino adquirir la capacidad de enfrentarse a él y de transformar las relaciones que organizan la sociedad.

Por eso tampoco significa vivir indefinidamente en pequeños espacios alternativos. Significa comenzar a construir, desde las luchas concretas, una forma diferente de reproducción social. Y no significa sustituir al Estado por una organización que gobierne en nombre de los trabajadores, sino impedir que vuelva a existir una separación entre quienes deciden y quienes obedecen.

El proletariado es el protagonista de la revolución precisamente cuando deja de ser entendido como una categoría sociológica pasiva y comienza a actuar como una fuerza social consciente de su posición. Es una clase que produce, transporta, cuida, construye, limpia, cultiva, distribuye y mantiene en funcionamiento las infraestructuras y los servicios de los que depende la sociedad. Lo hace, sin embargo, bajo condiciones determinadas por el capital. Esa posición constituye su debilidad mientras permanezca subordinada, pero es también su fuerza histórica, porque quien participa decisivamente en la reproducción material de la sociedad posee la posibilidad de interrumpirla y reorganizarla.

La burguesía posee capital y el Estado dispone de coerción, pero ninguno de los dos puede sustituir la actividad del proletariado. Cuando esa actividad deja de estar subordinada al capital, el fundamento material de la sociedad existente comienza a desaparecer.

El optimismo revolucionario

Defender hoy el protagonismo proletario no debería ser una actitud defensiva, una nostalgia o una repetición ritual de viejas fórmulas. Es, por el contrario, una afirmación profundamente optimista. Significa reconocer que el capitalismo no es una totalidad invulnerable y que la sociedad no está condenada a reproducirse eternamente bajo las mismas relaciones. Significa comprender que la fuerza que mantiene en funcionamiento esta sociedad es también la fuerza que puede detenerla.

No necesitamos inventar desde fuera al sujeto de la revolución. Ese sujeto ya existe. Existe allí donde alguien tiene que vender su fuerza de trabajo para vivir; existe allí donde una actividad necesaria para la sociedad está subordinada a la producción de valor; existe en la fábrica y en el hospital, en el hotel y en el almacén logístico, en el campo, en el transporte, en la plataforma digital y en los trabajos de cuidados. Existe allí donde el capital necesita trabajo para reproducirse.

Lo que todavía no existe en la medida necesaria es la conciencia de esa fuerza, su organización autónoma y su capacidad para reconocerse como una fuerza común. Ese es el problema político fundamental de nuestro tiempo.

La cuestión no es, por tanto, abandonar la utopía concreta, sino impedir que la utopía concreta se convierta en un sustituto de la revolución. No se trata de elegir entre vivir ahora y transformar el mundo, sino de transformar el mundo para que aquello que hoy solo podemos vivir como excepción pueda convertirse en la condición común de todos.

El proletariado y la posibilidad de la revolución

Esta es, en último término, la razón por la que defiendo el protagonismo proletario de la revolución. No porque todas las demás luchas carezcan de importancia, ni porque toda la clase trabajadora actúe automáticamente de manera revolucionaria, ni porque el proletariado posea una conciencia revolucionaria innata, y mucho menos porque haya que conservar una palabra por fidelidad a una tradición. Lo defiendo porque su posición dentro del capitalismo contiene una posibilidad que ninguna otra posición social contiene de la misma manera: la posibilidad de abolir la relación de la que depende la reproducción del capital.

El capital ha hecho todo lo posible por fragmentar al proletariado, individualizarlo, precarizarlo, enfrentarlo consigo mismo y convencer a cada trabajador de que existe únicamente como individuo que compite con los demás por sobrevivir. Pero esa fragmentación no ha destruido la relación social que los une. Allí donde hay trabajo asalariado, allí donde la vida depende de vender fuerza de trabajo, allí donde el capital necesita apropiarse del trabajo ajeno para valorizarse, existe todavía el antagonismo.

La tarea revolucionaria no consiste en inventar otra cosa que poner en su lugar. Consiste en hacer consciente, organizada y efectiva esa fuerza que ya existe. Por eso el horizonte revolucionario no es una comunidad que haya conseguido escapar del mundo, sino un mundo en el que ya no sea necesario escapar. No queremos conquistar un rincón de libertad mientras el resto de la sociedad continúa sometido. Queremos que la libertad deje de ser el privilegio de quienes han conseguido construir un espacio protegido y se convierta en la condición material de todos.

No esperamos que aparezca un salvador histórico. No esperamos que una vanguardia piense por nosotros. No esperamos que el Estado nos conceda la libertad. La fuerza capaz de transformar radicalmente el mundo ya existe dentro de él: es la fuerza de quienes, trabajando cada día para reproducir la sociedad capitalista, pueden un día decidir dejar de reproducirla.

La revolución comienza cuando el proletariado comprende que no está condenado a ser la fuerza de trabajo del capital, sino que puede convertirse en la fuerza social capaz de abolirlo. Entonces la lucha deja de ser una defensa desesperada contra la barbarie que avanza y se convierte en una ofensiva consciente por la emancipación humana. Ya no se trata de conquistar un lugar más digno dentro de un mundo que nos condena a la explotación, sino de acabar con las relaciones sociales que hacen posible la explotación; ya no se trata de salvar algunos espacios de libertad dentro de la sociedad existente, sino de hacer de la libertad el fundamento de toda la sociedad.

Porque esta es, en definitiva, la cuestión que tenemos ante nosotros: o el capital conduce a la humanidad hacia una barbarie cada vez más profunda, o el proletariado encuentra en su propia fuerza la capacidad de detenerlo y abrir el camino a un mundo sin clases, sin explotación y sin dominación, sin policías, sin ejércitos, sin fronteras, sin Estados.

La revolución no será la administración de un mundo heredado, sino su abolición consciente para hacer posible otro. La consigna que se desprende de todo lo anterior es, por tanto, sencilla y al mismo tiempo decisiva: la autoorganización del proletariado. No esperamos que nadie organice desde fuera la fuerza capaz de emanciparnos. No esperamos una institución que nos represente, una vanguardia que piense por nosotros ni un Estado que transforme desde arriba las relaciones sociales existentes.

La organización revolucionaria solo puede nacer de la propia lucha, de la capacidad de los explotados para reconocerse como una fuerza común y para tomar en sus propias manos las decisiones que afectan a su existencia. Autoorganizarse no significa encerrarse en una identidad obrera ni construir una organización separada de la sociedad; significa organizar colectivamente la fuerza de quienes viven de su trabajo para abolir las relaciones sociales que los convierten en proletarios.

Por eso, frente a la fragmentación, la representación y la delegación, la consigna sigue siendo: autoorganización del proletariado. No como una fórmula vacía, sino como el proceso concreto mediante el cual la clase que hoy reproduce el mundo del capital puede comenzar a organizar su abolición.

Y esta vez no lucharemos para conquistar el futuro: lucharemos para que, por fin,el futuro deje de pertenecer al capital y pertenezca a la humanidad emancipada.

¿Islas libres o autoorganización del proletariado?