Il y a un an, à l'occasion de la rentrée scolaire et universitaire, nous disséquions dans une grande enquête les multiples relations de l’École polytechnique avec des multinationales comme TotalEnergies, Thales, LVMH et bien d'autres (c'est à relire ici).
Au-delà du cas emblématique de Polytechnique, le phénomène touche en réalité tout l'enseignement supérieur.
Organes de gouvernance, chaires, partenariats, associations d’élèves et d’anciens élèves… Les grandes entreprises sont partout, ce qui pose question sur leur influence (directe ou plus diffuse) sur le contenu de la recherche et de l'enseignement. Certes, tous les établissements ne sont pas logés à la même enseigne, les financements de multinationales tendant à aller vers les plus prestigieux d'entre eux – dont les PDG sont d'anciens élèves – et beaucoup moins vers les universités.
Mais cela n'en reste pas moins un mouvement général, activement encouragé par les politiques publiques depuis vingt ans ou plus, et dont l'horizon ultime est la subordination de la recherche et de l'enseignement supérieurs publics au besoin des entreprises privées (au demeurant pas forcément françaises).
Cette année, nous publions à l'occasion de la rentrée une nouvelle enquête sur le même thème, à propos cette fois de l'École normale supérieure (ENS).
Pour ceux et celles qui ont été nourris de la mythologie du Quartier latin, cela peut surprendre. La prestigieuse institution de la rue d'Ulm est associée dans l'imaginaire collectif avec la philosophie et la science pure plutôt qu'avec le « business ». Qui pense à « Normale Sup' » pense à Sartre et Foucault plutôt qu'à Axa ou Renault. Les liens avec l'industrie sont beaucoup moins évidents que pour des grandes écoles d'ingénieurs comme Polytechnique, les Mines ou d'autres.
Et pourtant, le mouvement de rapprochement avec les géants du secteur privé concerne bien aussi l'ENS, et de plus en plus. Avouons-le : nous-mêmes avons été un peu surpris de le découvrir au détour d'investigations sur la place des géants de la tech dans la recherche et l'enseignement en France (un sujet sur lequel nous reviendrons bientôt).
Dans notre enquête, nous révélons la teneur de plusieurs conventions de mécénat restées secrètes jusqu'à aujourd'hui, avec Capgemini, Axa ou encore Ardian, qui comportent toutes des dispositions au mieux problématiques pour la garantie des libertés académiques.
La grogne monte d'ailleurs au sein de l'école. Nos révélations sur Capgemini et son contrat avec ICE ont d'ailleurs contribué à mettre le feu aux poudres, le groupe venant de signer une convention de partenariat avec Normale Sup' pour financer une chaire. De même pour celles de nos confrères de Disclose sur Thales, un autre mécène, et ses liens avec l'armée israélienne.
Pourquoi des multinationales ciblent-elles l'École normale supérieure ? Il y a sans doute, comme toujours dans ce cas, une part de relations publiques ou de «greenwashing». L'association avec un établissement prestigieux permet à ces groupes de soigner leur image. Certaines recherches menées à l'ENS, en mathématiques par exemple, peuvent également intéresser les entreprises d'IA.
Mais on peut se demander s'il n'y a pas aussi une démarche un peu plus troublante de la part des milieux d'affaires, qui chercheraient à mobiliser certaines disciplines enseignées à Normale Sup' dans une optique que l'on pourrait appeler d'«accompagnement social» de leurs activités, voire de formatage des discours et des imaginaires.
C'est ainsi que des groupes comme Thales, Airbus, Safran, Ariane et quelques autres ont choisi de financer une chaire sur « l'espace au prisme des sciences humaines et sociales ». De son côté, l'assureur Axa, après avoir contribué dix ans aux réflexions des chercheurs de Normale Sup' sur la «géopolitique du risque», vient de renouveler son partenariat sur le thème cette fois de la «redéfinition du contrat social». Parmi les sujets d'études: «le rôle des acteurs privés et publics pour garantir la sûreté des personnes, dans un contexte où les risques sont de plus en plus complexes et interdépendants».
Comme le résume un de nos interlocuteurs, «aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts».