Article épinglé

jeudi 4 décembre 2025

Birenbaum, Landini, Manouchian : MÊME COMBAT !

 SOURCE: https://www.librairie-tropiques.fr/2024/02/les-ftp-ne-faisaient-pas-dans-la-resilience.html?

 

Après Léon Landini
qui nous a quittés il y a deux mois ,
Robert Birenbaum vient de le rejoindre.

En hommage à nos deux derniers FTP
rediffusion de notre rencontre de février 2024

Les FTP ne faisaient pas dans la résilience ...

 

 

Guy et Robert Birenbaum présentent, "en famille",
le magnifique témoignage d'un des deux derniers FTP survivants

Pour commenter et approfondir cette superbe présentation de son livre par Robert Birenbaum,
Annie Lacroix-Riz nous a invités à relayer la très opportune et instructive interview qu'elle vient de donner à Aude Lancelin, dans le cadre des commémorations actuelles, remettant à l'honneur nos résistants communistes.

« Macron et le RN sont muets sur le fait
que les résistants communistes étrangers
aient compté parmi les plus éminents patriotes de France »

Initialement publié sur le site "Quartier général" le 19 février 2024

      À quelques jours de la panthéonisation des époux Manouchian, ce mercredi 21 février, dont le souvenir imprègne la tristement célèbre « Affiche rouge », l’hommage national emmené par Emmanuel Macron laisse présager un accent mis sur leur origine arménienne plus que sur leur engagement communiste, et une instrumentalisation de leurs actes de bravoure. S’engageant à contre-courant des historiographies dominantes, Annie Lacroix-Riz revient pour QG sur le récit méconnu des ces ardents militants communistes d’origine immigrée, qui défendirent la France au péril de leurs vies, avec une bravoure que beaucoup de « bons Français » n’eurent jamais 

 

      Ce mercredi 21 février, à l’initiative de l’Elysée, Missak Manouchian, leader de l’un des groupes des Francs-tireurs et Partisans-Main d’œuvre immigrée (FTP-MOI) et son épouse Mélinée, elle aussi résistante, entreront au Panthéon, haut lieu de la mémoire nationale française. Qui étaient ces résistants communistes d’origine arménienne et quelle fut l’efficacité de leur groupe contre l’occupant nazi ? Au-delà du cas Manouchian, quelle fut la réalité du combat intérieur mené par les communistes et à quelle date ce dernier commença-t-il? Quelle légitimité a, par ailleurs, le pouvoir macroniste à célébrer des résistants communistes immigrés alors même qu’il s’aligne sur les coordonnées de l’extrême droite en matière migratoire, et utilise de longue date à l’égard de ses opposants politiques des procédés de diabolisation guère éloignés de ceux de la tristement célèbre « Affiche rouge« ? Aude Lancelin s’est entretenue pour QG avec l’historienne Annie Lacroix-Riz, auteur du « Choix de la Défaite » (Armand Colin), au sujet du détournement de l’héritage communiste opéré par les présidents successifs, de Nicolas Sarkozy en 2007 avec le jeune résistant communiste Guy Môquet, jusqu’à Emmanuel Macron en 2024, avec l’épopée admirable des Manouchian, qu’il s’apprête à célébrer à son profit.

 

Missak Manouchian, ouvrier, poète, militant communiste arménien et résistant en France durant l’occupation nazie

QG: Exécuté par les nazis au Mont Valérien le 21 février 1944, le résistant communiste Missak Manouchian était membre du groupe FTP-MOI (Francs Tireurs et partisans-Main d’oeuvre Immigrée). Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer ce qu’était ce groupe de résistance particulièrement actif et déterminé qui initiera près de deux cents actions contre l’occupant allemand en France ?

      Annie Lacroix-Riz: C’est un des très nombreux groupes constitués par le PCF, entrés dans l’action armée depuis l’été 1941, mais, j’y insiste, cet appel clairement daté à l’action armée ne se confond pas avec le début de la Résistance communiste. Les notices des militants communistes du dictionnaire biographique Maitron, les recherches solides, locales ou non, démentent la thèse, quasi universelle, d’une complicité voire d’une alliance entre communistes et nazis de la signature du pacte de non-agression germano-soviétique le 23 août 1939, et ce jusqu’au 22 juin 1941, date de l’attaque allemande contre l’URSS. Nul ne s’était auparavant prononcé en France pour la lutte armée contre l’occupant, que le PCF resta seul à pratiquer. De Gaulle lui-même, entouré de cagoulards au point de refuser d’accueillir Pierre Cot à Londres, préférait une libération « militaire » franco-alliée à une libération d’essence populaire, trop communiste: il déclara que les attentats étaient inutiles et nuisibles, en arguant des exécutions allemandes d’otages si coûteuses pour « le peuple français ». Cette affirmation, ce brûlot plutôt, servit de couverture à la durable privation d’armes de la Résistance intérieure par les Anglo-Américains.

      Les sources policières, françaises (1939-1941) et allemandes (1940-1941) sont également formelles sur la non-rupture entre les deux phases. Les militants communistes, français ou étrangers, étaient traqués par la police depuis l’interdiction de la presse et des organisations communistes, les 25 et 26 août 1939, un mois avant le décret Daladier d’interdiction du PCF (le 26 septembre), au nom duquel la police française arrêtait encore les communistes à l’été 1944. En mai 1941 eut lieu la grande grève des mines du Nord, activement préparée par les communistes depuis l’automne 1940, et le PCF annonça la constitution d’un « Front national » contre l’envahisseur. La collaboration policière franco-allemande contre les émigrés allemands, établie d’emblée, s’était sérieusement renforcée à l’automne 1938 du « Munich intérieur ». Apparemment interrompue depuis juillet 1939 par l’expulsion officielle d’agents allemands, l’idylle reprit dès l’été 1940. L’occupant ne se mêla pas, à son arrivée, de la chasse policière française aux communistes, si zélée depuis la fin de l’été 1939, mais la collaboration policière en vue de la chasse aux communistes est formellement établie dès février-mars 1941 [1]. La thèse opposée dispose de la publicité massive dont sont privées les recherches « déviantes ».

      C’est en 1943, après la victoire soviétique de Stalingrad qui galvanisa la résistance armée communiste dans toute l’Europe occupée, que s’illustrèrent définitivement les groupes d’action directe mis en place en 1942. À Paris ou en région parisienne, cinq groupes étaient chargés des attentats. Dans celui de Missak Manouchian, un des deux Arméniens des 23 militants condamnés par un tribunal militaire allemand et des 22 exécutés en février 1944 au Mont-Valérien, figuraient six juifs polonais, dont Marcel Rajman, trois juifs hongrois, une juive roumaine, Olga Bancic [2], cinq Italiens, un Espagnol, deux Polonais et trois Français non juifs. Tous ces groupes urbains, à effectifs majoritairement étrangers, étaient secondés par deux équipes de préparation et une équipe de médecins.

 
Affiche du groupe résistant Franc-Tireurs Partisans (FTP)

      Dans sa thèse de 2003, Denis Peschanski – nommé « conseiller historique » après la décision présidentielle de juin 2023 de panthéonisation du couple Manouchian ‑, soulignait « l’effet militaire extrêmement limité de la guérilla urbaine » animée par ces groupes communistes d’un effectif global d’une à trois centaines [3]. Une présentation biaisée: l’action armée, qui visait, à Paris, à transformer la capitale de plaisir de l’occupant en enfer, et qui y parvint, s’inscrivait dans l’action armée générale des Francs-Tireurs Partisans, français et MOI, à travers la France, contre la machine de guerre allemande et ses complices. Les sabotages d’usines et de voies ferrées, calamiteux pour les transports et les effectifs de la Wehrmacht, surtout dans le Sud-Est et le Sud-Ouest, eurent un « effet » redoutable. Ils posèrent les métallurgistes et les cheminots en fer de lance contre l’envahisseur des ouvriers de France, français et immigrés.

      Sur la réussite de l’objectif communiste, Vichy, le BCRA de De Gaulle (Bureau Central de Renseignement et d’Action) et les Allemands sont unanimes: les bombardements anglo-américains étaient d’une inefficacité meurtrière (75.000 morts civils, sans aucune perturbation pour la machine de guerre allemande); les « attentats terroristes » privaient de toute sécurité, depuis 1943, les occupants et leurs complices français. Abetz, le pourrisseur de la France des années 1930, représentant du Reich à Paris depuis juin 1940 (moins un an de « pénitence berlinoise » après le débarquement américain en Afrique du Nord), dressa en décembre 1943-janvier 1944 un tableau éloquent de l’action des FTP, français ou MOI, contre la Wehrmacht et les usines travaillant pour le Reich. Des centaines de « sabotages et attentats » mensuels, en croissance constante depuis avril 1943, bloquaient pour des semaines, voire des mois, usines, canaux, « lignes à haute tension d’importance essentielle », perturbant les transports de troupes et de marchandises ; des centaines d’attentats frappaient les Allemands et leurs séides français. Les rapports d’Abetz sont un hymne involontaire à la Résistance armée communiste [4].

 
Tract d’un groupe résistant durant la Seconde guerre mondiale : « Jeunes! Vous assistez aux derniers sursauts de l’oppresseur Boche! Montrez que vous êtes des Français et prouvez que vous ne ferez rien pour aider la bête à se relever. »

      Les groupes « urbains » de combat se livraient aussi à ces actions, tel « Carmagnole-Liberté » de Lyon et du Sud-Est. Son seul survivant communiste, Léon Landini, 98 ans, qui en a conservé le drapeau (voir photo ici plus bas, NDLR), n’a jamais été personnellement contacté par les services de la présidence de la République, malgré plusieurs tentatives auprès d’elle depuis l’annonce des cérémonies. Il en a pris acte le 16 février 2024 par une lettre ouverte à Emmanuel Macron.
 

      Le général Béthouart, fidèle de Vichy rallié aux Américains depuis leur débarquement en Afrique du Nord, rallié à l’inévitable de Gaulle, avait, en mai 1944, à la veille du débarquement anglo-américain du 6 juin, où l’action militaire alliée était quasi nulle, établi l’apport militaire crucial de ces groupes au combat pour la libération de la France et de l’Europe. Ainsi depuis novembre 1943, « 1) le front russe absorbait en moyenne 60% des effectifs terrestres de la Wehrmacht (effort maximum atteignant 65% en janvier 1944 ); 2) le front [anglo-américain] d’Italie n’absorbait que 5% à 7 ½% des effectifs; 3) la crainte du deuxième front, les guérillas européennes en immobilisaient 30% » [5]. Les Allemands avaient dû, dans une France désormais « à nouveau en guerre avec le Reich », étoffer leurs divisions de la Wehrmacht de 27 en novembre 1943 à 48 en avril 1944 [6].

      La remarque vaut aussi pour les maquis, structure régionale liée à l’établissement du Service du travail obligatoire (de fait depuis septembre 1942, par décret du 16 février 1943 [7]), et dont l’effectif sous direction communiste fut prédominant, voire exclusif, jusqu’au printemps 1944. Sur l’efficacité de l’action armée, on est à cent lieues du dédain de l’historien Claude Barbier pour le « mythe » d’une « bataille des Glières qui n’aurait pas eu lieu » [8].

 
Le 17 février dernier, l’ancien résistant Léon Landini, 98 ans, survivant de la section lyonnaise, brandit le drapeau des FTP-MOI de la région Rhône-Alpes

Pourquoi avoir établi une distinction entre le groupe des FTP dits « français » et celui des FTP-MOI, ce second groupe étant celui des résistants immigrés et apatrides, et dépendant directement de Jacques Duclos, numéro 2 du Parti communiste français ?

      La distinction était liée à l’histoire du mouvement communiste d’origine, avec la structuration prescrite en 1920 par la 3ème Internationale de Moscou aux PC déjà existants et à venir: ils conserveraient leur base nationale, comme à l’époque de la 2ème Internationale mais rompraient formellement avec les règles et pratiques des organisations, internationale et nationales, qui avaient depuis 1914 soutenu « la guerre impérialiste ».

      Une partie importante de la classe ouvrière de France est issue de l’immigration depuis les années 1880-1890 (phase importante de l’immigration italienne), et plus que jamais depuis le premier après-guerre. Les étrangers furent chassés de leurs pays respectifs par les crises – endémiques une décennie avant la Grande Dépression – et par les persécutions politiques: Polonais catholiques d’origine paysanne, recrutés par dizaines de milliers par le grand patronat du Comité des Houillères, Italiens et, au fil des décennies, ressortissants, à forte surreprésentation juive, des pays persécuteurs d’Europe centrale et orientale (Polonais, Hongrois, Roumains, etc.). Pendant la crise, une partie importante des ouvriers fut expulsée, dont les mineurs polonais (militants communistes en tête), mais l’immigration progressa à nouveau avec des milliers de juifs allemands depuis l’avènement nazi et, avant et après la chute de l’Espagne républicaine, pas moins de 500.000 réfugiés espagnols. Les anciens combattants de la République fourniraient une partie notable de l’action armée sous l’Occupation, aux côtés d’antifascistes allemands.

      Le jeune mouvement communiste, de recrutement essentiellement ouvrier, accordait une importance majeure à ces travailleurs étrangers, « importés » pour abaisser les salaires en France. Le syndicalisme « raisonnable », CFTC et CGT, non seulement ne les défendit pas, mais s’associa pendant la crise, sans plus d’explication, à la défense du « Travail national ». Les communistes mobilisèrent leurs organisations, faibles entre les défaites ouvrières de 1920 et 1935-36, au service de l’idée d’une classe ouvrière unique, « de souche » ou non. Ils intégrèrent ces travailleurs étrangers, classés par groupes de langues, dans la Confédération générale du Travail unitaire (CGTU) fondée en 1923 [9]. C’est dans ce cadre que se forgea, depuis la seconde moitié des années 1920, la « Main-d’œuvre immigrée », désignée couramment par son sigle « MOI » depuis la décennie 1930. Elle joua du reste un rôle de premier plan dans les Brigades internationales de la guerre d’Espagne [10].

Insigne du syndicat « Confédération générale du Travail Unitaire » (CGTU)

      Leur rôle décisif dans la défense de la France menacée par la guerre prochaine avait été souligné sur le mode badin, par le ministre des Affaires étrangères de Daladier, président du Conseil depuis avril 1938, à savoir Georges Bonnet. Bonnet, « l’homme des banques », selon la formule de l’aristocratique ambassadeur du Reich von Welczeck, coqueluche des salons parisiens depuis sa nomination de 1936, ricanait avec son hôte, à la mi-juin 1938, sur les pertes subies par « les communistes de la banlieue rouge de Paris, en grande majorité étrangers, qui avaient fourni un gros contingent des volontaires pour la Guerre civile espagnole. Selon les rapports reçus, près de 80% de ces volontaires avaient été tués ou étaient morts, de sorte que cette banlieue était par bonheur désormais beaucoup moins peuplée »[11].

      La décision de 1942 ‑ année décisive pour l’organisation des Francs-Tireurs Partisans annoncée fin 1941 ‑ de créer une organisation MOI prolongeait donc des pratiques vieilles de près de vingt ans. Quant aux « apatrides », ils avaient été chez eux privés de nationalité comme juifs, notamment par la Pologne du colonel Beck en 1938, furieusement antisémite, avec la complicité active du gouvernement français, ravi de leur fermer la porte. On connaît un peu la correspondance de 1938 Bonnet-Chautemps (ministre de l’Intérieur)-Léon Noël (ambassadeur à Varsovie) sur les « Israélites orientaux » à écarter ou expulser, désormais en masse : « entrés en France dans l’intention de s’y établir en usant de procédés illicites ou frauduleux », frappés de « déficiences physiques et même de tares héréditaires, ils concourent, d’une manière anormale, à l’encombrement de nos établissements hospitaliers ou d’assistance ». Leurs « méthodes de travail, qui tiennent rarement compte des règlements en vigueur, sont de nature à éliminer, notamment à Paris, l’artisan français, tout en provoquant un abaissement de la qualité qui a été jusqu’ici, le trait et l’arme essentielle de notre production artisanale ». Cette littérature, qui semble empruntée aux archives de l’Occupation [12], n’a rien à envier à celle de la France d’aujourd’hui. La Troisième République agonisante, dont nombre de chefs laissèrent se mitonner la dictature de Vichy, pratiquait ouvertement la chasse aux étrangers depuis le cabinet Daladier (avril 1938). Elle les priva bientôt de tous les droits possibles par un flot de décrets, expulsion incluse, depuis mai 1938. Ils valent les nôtres.

 Neville Chamberlain (gauche), Premier Ministre anglais, Georges Bonnet (centre), ministre des Affaires étrangères français, et Edouard Daladier (droite), ministre des Armées, à Londres en septembre 1938


      Au fil des années 1930, la propagande quotidienne avait mis l’accent sur les étrangers juifs: après avoir maudit les prolétaires italiens et les prolétaires juifs d’Europe centrale et orientale, la grande presse (et pas seulement la fasciste officielle) se déchaîna à partir de 1933 contre les milliers de juifs allemands, d’origine plus bourgeoise et intellectuelle, accusés de voler le pain des commerçants et des avocats français. La chasse actuelle aux musulmans et autres « mal intégrés » reproduit la chasse aux étrangers de l’avant-guerre, « métèques indésirables »: elle est calquée sur celle de Darquier de Pellepoix. Ce factieux du 6 février 1934, chef du « Rassemblement antijuif de France » (1936), financé par le grand patronat et par l’Allemagne nazie, certifiait aux petits commerçants parisiens que leurs malheurs venaient des immigrés concurrents, juifs allemands ou autres. Les Allemands et Vichy en firent en mai 1942 le chef du Commissariat général aux questions juives (fondé de fait, spontanément, par Vichy dès décembre 1940).

      La chasse « républicaine » aux immigrés avait fourni à Vichy l’appareil dirigeant, les effectifs policiers et toutes les structures existantes (dont les fichiers) indispensables à la traque allemande ou franco-allemande des années 1940-1944, d’une efficacité redoutable. Les persécuteurs policiers des immigrés de l’entre-deux-guerres y gagnèrent des galons, tels les deux auteurs du « fichier juif », Jean François et André Tulard, qui poursuivirent leur brillante carrière de la Préfecture de police après la Libération. Quant aux policiers de la même Préfecture de police, bourreaux d’origine des résistants communistes, dont la « Résistance » avait presque toujours commencé au plus tôt le 19 août 1944, de Gaulle leur fit décerner en octobre, en toute connaissance de cause, « un cordon rouge aux couleurs de la Légion d’honneur » [13]. L’autre survivant de la Résistance communiste, le Parisien Robert Birenbaum, rappelle dans ses Mémoires tout juste parues cet échange de septembre 1944 avec deux policiers, porteurs de la médaille qui avait précédé la fourragère : « Je sais comment vous vous êtes tous comportés quand les Allemands étaient là. À mes yeux, vous ne méritez aucune médaille. » [14]

La fameuse « Affiche rouge » dénonçant ce groupe de résistants comme « l’armée du crime », était accompagnée d’un tract violemment antisémite, dénonçant (je cite) un « complot de l’Anti-France, rêve mondial du sadisme juif », et affirmant : « si des Français pillent, volent, sabotent et tuent, ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce sont toujours des juifs qui les inspirent ». Au sein du groupe FTP-MOI, on comptait beaucoup de juifs d’Europe centrale, hongrois ou polonais, pourquoi ? Plus largement, on est frappé du fait que sur le millier de résistants fusillés par l’occupant allemand au Mont-Valérien, 185 étaient étrangers, une proportion très supérieure à leur place au sein de la la population français. Comment expliquez-vous cette surreprésentation parmi les patriotes?

 
« L’ Affiche rouge », nom donné à une affiche de propagande allemande placardée à 15.000 exemplaires en février 1944, où Manouchian se voit présenté comme « chef de bande » et auteur de 56 attentats

Assurément, les résistants communistes d’Europe centrale et orientale comptaient de nombreux juifs, émigrés depuis les années 1920, particulièrement résolus contre les Allemands et leurs séides: comme les Italiens antifascistes, les Arméniens martyrisés en 1915 par les Turcs aidés de leurs alliés allemands, et les républicains espagnols. La promotion publicitaire du massacre du 21 janvier 1944, via « l’Affiche rouge » et les tracts, résulte, elle, de l’obstination de l’occupant à marteler que la Résistance n’était pas nationale ou française, mais étrangère et a fortiori juive. Abetz avait, dès décembre 1941 proposé une tactique pour limiter la Résistance armée nationale et patriotique en général, avec l’appui de Vichy.

Le Reich misait sur la xénophobie et l’antisémitisme, à fortes racines dans la France coloniale et importatrice de main-d’œuvre étrangère: les élites et l’État français en faisaient grand usage depuis les années 1880 pour maintenir les salaires au plus bas, diviser et neutraliser « ceux d’en bas ». Abetz avait été chargé par le service de Ribbentrop dont il était le délégué quasi permanent à Paris depuis 1933, d’œuvrer au pourrissement interne de la France, avec une équipe allemande qu’on retrouva intacte en France depuis juin 1940. Les futurs occupants s’étaient sans répit appliqués, au su et au vu de l’État républicain, à faire flamber ce racisme institutionnel [15].

Bonus : Sur le contexte historique de notre exception culturelle française d'époque, celle du "pacte germano soviétique", le regretté Jean Levy raconte :

      Fin 1941, après les premiers attentats communistes d’octobre contre l’occupant, Abetz, alors que Vichy désignait les otages requis (surtout communistes, puisés dans les prisons où ils croupissaient depuis septembre 1939), souligna pour Ribbentrop l’« intérêt politique » d’user du terme de « représailles » et de proscrire celui d’« exécutions » allemandes. Cette substitution sémantique aiderait à dénier tout caractère de résistance nationale à l’action communiste : « Les attentats visent à donner l’impression à la population française et au monde que le peuple français se dresse contre les autorités d’occupation et contre l’idée d’une collaboration avec l’Allemagne. La radio russe et la radio anglo-saxonne soulignent avec ostentation que les auteurs des attentats sont des Français. Il s’ensuit que notre intérêt politique est d’affirmer le contraire. Même quand il est prouvé clairement que les auteurs sont des Français, il est bon de ne pas mettre cette constatation en relief, mais de tenir compte de nos intérêts politiques, et de prétendre qu’il s’agit exclusivement de juifs et d’agents à la solde du service secret anglo-saxon et russe. […] Il serait donc bon dans les communiqués signalant les exécutions de ne pas parler de Français et de ne pas parler non plus d’otages, mais exclusivement de représailles contre des juifs, et des agents du Secret Service et des agents soviétiques. » [16]

      Sur les vingt-trois militants exécutés au Mont-Valérien en février 1944, les Allemands distinguèrent donc soigneusement, via les dix de l’Affiche rouge, sept juifs étrangers, auprès de trois de leurs autres bêtes noires:  un « communiste italien », un « Espagnol rouge », un « Arménien, chef de bande » (Manouchian).

Quelle légitimité le pouvoir macroniste, qui entend depuis 2017 en remontrer à la droite et à l’extrême droite en matière de sévérité migratoire, et plus généralement, accompagne un glissement réactionnaire constant sur tous les sujets, peut-il avoir à panthéoniser des figures de la résistance telle que les Manouchian?

      La présente présidence de la République souhaite entretenir sa réputation de « gauche », après le vote massif de l’électorat de celle-ci, au second tour de 2017 puis de 2022, consenti au nom de la lutte contre le Front ou le Rassemblement National. Cette ligne, soutenue par nombre d’universitaires en vue, s’est accompagnée d’initiatives se réclamant du souci de vérité historique – concomitantes de la restriction, depuis 2020, parfois spectaculaire, d’accès à des fonds d’archives jusqu’alors déclassifiés. Elles ont mis en avant des historiens se portant garants de la bonne foi présidentielle: sur la Guerre d’Algérie, sur le génocide rwandais. Denis Peschanski, ancien militant d’extrême gauche devenu élu socialiste, puis soutien indéfectible de M. Macron, a été nommé « conseiller historique » de la panthéonisation du couple Manouchian depuis son annonce de juin 2023. Il semble faire droit à l’identité communiste des Manouchian [17], dont l’opération en cours vide pourtant le contenu, sur fond général d’assaut gouvernemental anti-immigration.

      Le 23 novembre 2023, plusieurs intellectuels qu’on ne saurait qualifier d’opposants au président de la République s’étaient émus du choix exclusif du couple Manouchian, deux membres d’un groupe entier de « résistants internationalistes » qui, tous, avaient tant contribué « à la libération de la France et au rétablissement de la République »: « Missak Manouchian doit entrer au Panthéon avec tous ses camarades » [18]. On sait que l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) se voit accuser d’antisémitisme et pourchassée, depuis le 7 octobre 2023, pour refuser de confondre opposition à la guerre israélienne contre la Palestine et antisémitisme. Elle juge, le 17 février 2024, que « panthéoniser les Manouchian », en les isolant de leur « groupe combattant, traqué, arrêté et torturé par la police française avant d’être livré à la Gestapo » et refuser de célébrer les 23 pour ce qu’ils ont été, des résistants communistes français et étrangers, juifs et non juifs, dont le « combat s’inscrit dans nos luttes antiracistes, antifascistes et anticolonialistes d’aujourd’hui », constitue une « trahison » [19]

On se souvient que Nicolas Sarkozy, en 2007, avait également instrumentalisé la mémoire du résistant Guy Môquet suscitant un scandale chez un certain nombre d’intellectuels et d’historiens. Pour rappel, le président de la République de l’époque avait annoncé que sa « première décision de Président » serait de faire lire dans toutes les classes du pays, en début d’année scolaire, la lettre à ses parents du jeune résistant Guy Môquet avant son exécution. Un bon communiste est apparemment un communiste mort… Pourquoi une tel empressement chez les présidents néolibéraux à arracher les figures de la Résistance à leur famille politique ?

      Le Président de 2007 avait gommé l’appartenance communiste et l’antinazisme constant de Guy Môquet avait disparu de la dernière lettre de Guy censée être lue en classe, deux phrases essentielles adressées à son père Prosper, déporté du « chemin de l’honneur », transféré depuis mars 1941 au bagne de Maison-Carrée en Algérie [20] : « A toi petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée. » Deux ans plus tard, en 2009, deux historiens spécialisés dans le combat anticommuniste et la réhabilitation de la police française publièrent du reste un brûlot célébré par les grands médias pour son souci de vérité historique: le jeune communiste de 16 ans n’aurait pas été arrêté, le 13 octobre 1940, pour Résistance mais pour appel à pactiser avec l’occupant nazi ‑thèse conforme au leitmotiv désormais inscrit dans les manuels d’histoire, unifiant nazisme, fascisme et communisme en un chapitre commun sur le « totalitarisme« .

 
Guy Môquet, figure de la résistance communiste française, fusillé à l’âge de 17 ans en octobre 1941

      La campagne de presse en cours souligne l’identité arménienne des Manouchian, choix conforme à la ligne officielle de soutien de l’État arménien. Elle est muette sur le fait que les résistants communistes étrangers, de toutes nationalités, ont compté parmi les plus éminents patriotes de France. Les pires xénophobes, qui dénoncent quotidiennement les « islamistes » et le « grand remplacement », antisémites patentés de naguère, et dont les prescriptions contre le « droit du sol » sont désormais partagées par l’État, se sont mués en champions (compromettants) des juifs. Ils ne disent rien de l’immense contribution des communistes étrangers à la Libération de la France, alors que les partis dits « nationaux », dont ils sont les héritiers directs, s’étaient roulés aux pieds de l’envahisseur.

      Notons aussi que le ralliement joyeux de grands notables juifs, tel le vénéré Serge Klarsfeld, aux bons sentiments philosémites de la droite, modérée ou extrême [21], n’est pas neuf. Les « métèques » étaient méprisés des notables juifs, qui les tenaient, tel le rabbin parisien Jacob Kaplan, très complaisant envers les Croix de Feu du très fasciste De la Rocque [22], pour responsable de la poussée antisémite des années 1930 en France. Le rôle d’Occupation de ces notables juifs français, via l’Union générale des israélites de France (UGIF), est une question historique strictement taboue en France : comme aux États-Unis quand, en 1959, Raul Hilberg, pour avoir osé démontrer dans La destruction des juifs d’Europe que les Judische Räte (Conseils juifs) avaient partout « accompagné » les déportations allemandes, vit sa thèse rejetée par les presses universitaires de Princeton conseillées par Hannah Arendt [23].

      Le silence officiel règne à nouveau sur la contribution déterminante de la police française au martyre des résistants communiste : pas un mot n’est prononcé, y compris par le « conseiller historique » présidentiel, pourtant spécialiste de Vichy, sur les Brigades spéciales de la Préfecture de police. Ces complices quotidiennes de la Gestapo de Knochen, qui disposait, elle, d’effectifs relativement faibles, liquidèrent tous les groupes FTP de Paris fin 1943 et livrèrent leurs militants suppliciés à l’occupant [24].

      Après des décennies de mise en pièces de la discipline historique en France, on prend, pour citer un autre poème d’Aragon, « les loups pour des chiens » [25], et inversement.

Propos recueillis par Aude Lancelin

 

[1] Voir, sources policières françaises à l’appui, le traitement amical du chef policier de Berlin, Boemelburg, futur second de Knochen, in De Munich à Vichy, Paris, Armand Colin, 2008, index Boemelburg ; sur la collaboration d’Occupation, Les élites françaises, 1940-1944, Paris, Armand Colin, 2016, chapitre 5, et index Bömelburg.

[2] La 23e, la juive roumaine Olga Bancic, fut, selon la pratique allemande courante depuis 1933 pour les femmes communistes, décapitée à la hache le 10 mai 1944 à Stuttgart.

[3] Les camps français d’internement (1938-1946), Doctorat d’État, histoire, université Paris I, 2000.

[4] La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, poche, 2023.

[5] Note 83 DN/2-S Béthouart, Alger, 13 mai 1944, citée in Les élites françaises.

[6] Déclaration (traduite) de von Rundstedt, commandant en chef du secteur Ouest, sur « La position du commandant suprême du front de l’Ouest et le mouvement de la résistance en France durant les années 1942-1944 », 11 octobre 1945, W3, 359, AN, et note BP 5 des Renseignements généraux de la Sûreté nationale, 14 août 1944, F7, 15307, AN, cit. ibid., p. 357-358.

[7] Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, 2013, chapitre 10.

[8] C. Barbier, Le maquis de Glières. Mythe et réalité, Paris, Perrin, 2014, ancien doctorant d’Olivier Wieviorka. Les associations d’anciens résistants des Glières » ont dénoncé une recherche délibérément tronquée contre une bataille qui a effectivement « eu lieu » : elle immobilisa « l’effectif de deux divisions » allemandes, en sus d’une masse de Français, officiels et auxiliaires (La Non-épuration, Annie Lacroix-Riz, chapitres 1-2).

[9] Après deux années d’exclusion pure et simple de ses militants (1921-1922) par les dirigeants de la CGT, tous membres du parti socialiste-SFIO, affolés par la certitude de perdre la direction de la centrale, Jean Bruhat, Marc Piolot, « 1917-1934 », Esquisse d’une histoire de la CGT, Paris, CGT, 1966 ; Bernard Georges et Denise Tintant, Léon Jouhaux, cinquante ans de syndicalisme, Paris, PUF, 1962, t. 1, chapitres X-XI et annexes ; les mêmes et Marie-Anne Renaud, Léon Jouhaux dans le mouvement syndical français, Paris, PUF, 1979.

[10] Rémi Skoutelsky, L’espoir guidait leurs pas : les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939, Paris, Grasset, 1998.

[11] Dépêche Welczeck, Paris, 17 juin 1938, traduite par Annie Lacroix-Riz, Documents on German Foreign Policy, série D, vol. II, p. 416-417, cit. in Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, réédition augmentée, en poche, 2024.

[12] Dépêche de Bonnet à Sarraut, 28 avril 1938, SDN 2173, MAE, cit. in De Munich à Vichy, p. 95-96 ; Vicky Caron, Uneasy asylum : France and the Jewish Refugee crisis, 1933-1942, Stanford, Stanford University Press, 1999, traduit, une rareté : L’Asile incertain. La crise des réfugiés juifs en France, 1933-1942, Paris, Tallandier, 2008.

[13] https://www.le-revers-de-la-medaille.fr/2021/08/25/pourquoi-les-policiers-de-la-prefecture-de-police-portent-une-fourragere-aux-couleurs-de-la-legion-dhonneur/, initiative cautionnée par Jean-Marc Berlière, désormais historien officiel de la police française (« biographie » de https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marc_Berli%C3%A8re).

[14] « Ils n’osèrent pas me contredire et je crus bien lire de la honte sur leur visage », 16 ans, résistant, Paris, Stock, 2024, p. 153. La honte fut fugace : sur la non-épuration spectaculaire de la police française, voir La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz.

[15] Op. cit. aux notes 11-12.

[16] Rapport Abetz 2764, 7 décembre 1941, traduit par, W3, vol. 355, archives de Berlin, AN.

[17] https://recherche.pantheonsorbonne.fr/actualite/denis-peschanski-manouchian-ce-sont-tous-resistants-etrangers-qui-entrent-pantheon#:~:text=L’initiative%20%C2%AB%20Missak%20Manouchian%20au,pr%C3%A9sidentielle%20du%2018%20juin%202023

[18] Tribune du Monde, 23 novembre 2023.

[19] « Panthéoniser les Manouchian, c’est les trahir », communiqué, 17 février 2024.

[20] Emprisonné depuis le 8 octobre 1939, Prosper Môquet fut, sous Daladier, comme tous les élus communistes traqués sous Daladier puis sous Reynaud, déchu de son mandat en janvier 1940 ; sous Paul Reynaud, il fut condamné comme ses pairs députés communistes, le 3 avril 1940, par un tribunal militaire de la République française, à cinq ans de prison, voir Florimond Bonte, Le Chemin de l’honneur – De la Chambre des députés aux prisons de France et au bagne d’Afrique, Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 1949.

[21] Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, L’affaire Guy Môquet. Enquête sur une mystification officielle, Paris, Larousse, 2009. Parmi les recensions enthousiastes: https://www.lemonde.fr/livres/article/2009/11/03/l-affaire-guy-moquet-enquete-sur-une-mystification-officielle-de-jean-marc-berliere-et-franck-liaigre_1262145_3260.html.

[22] Toute la grande presse, audiovisuelle et écrite, du 9 novembre 2023, s’en est faite l’écho.

[23] Même sa fiche Wikipédia est explicite sur cette adhésion d’avant-guerre et sur sa complaisance pour Vichy. La mère d’Annie Lacroix-Riz, juive de Belleville, dont le père et une partie de la famille avaient été assassinés à Auschwitz, le détestait, tant pour son adhésion aux Croix de Feu que pour son discours permanent d’après-guerre sur « les martyrs de notre foi ».

[24] Hilberg n’a jamais pardonné à Hannah Arendt, la madone du « totalitarisme », qu’il jugeait sans foi ni loi, sa responsabilité dans le rejet par la Princeton University Press de sa grande thèse, futur succès d’édition planétaire. Consultée et gratifiée d’« un chèque » par le directeur de ces éditions, Gordon Hubel, « pour juger du manuscrit », elle avait argué, le 8 avril 1959, que trois autres historiens « avaient [déjà] épuisé le sujet ». Hubel s’était référé à cette grande historienne présumée des juifs pour refuser le texte. Après avoir, en 1961, couvert le procès Eichmann pour le New Yorker, Arendt en fit, quelques mois plus tard, un livre, Eichmann à Jérusalem, pompeusement sous-titré Rapport sur la banalité du mal, et sans aucune note. En 1964, où la notoriété d’Hilberg avait grandi, en parut une nouvelle édition, « revue et augmentée », toujours dépourvue de notes et annexes documentaires. Elle se référa alors, dans « un post-scriptum », à deux ouvrages, l’un, par l’importance cardinale duquel elle avait justifié son refus de 1959 du manuscrit d’Hilberg, et l’autre, qu’elle osa recommander « plus encore, La Destruction des juifs d’Europe de Raul Hilberg ». Hilberg, après avoir résumé « ce qu’avait accompli cet individu [Eichmann] avec un personnel réduit », et éreinté Arendt et ses sornettes, conclut qu’« il n’y avait aucune “banalité” dans ce “mal” », La politique de la mémoire, Paris, Gallimard, 1996.

[25] « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », Le Roman inachevé, Paris, Gallimard, 1956 (un an après « L’Affiche rouge »).

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Entretien avec Henri Lefebvre (1972). Note sur l'impasse de la "révolution urbaine"

 

 

 Vers 11mns, Henri Lefebre dit : "On a mis entre 1960 et 70 des espoirs illimités, insensés dans l'urbanisme. On allait constituer une grande science nouvelle et une science immédiatement efficace: une science de la vie sociale. L'échec est complet, total, absolu."

Cependant, pour lui, il ne s'agit que d'un "échec administratif" et il croit encore en une élaboration à venir, à construire (pourrait-on dire) du "temps-espace". La chimère du quotidien comme mille-feuille phénoménologique à creuser, cette projection du poétique sur la ville qui devrait en rester là, continue.

 

Mais justement il ne construit pas sa petite situation sans avenir (Ivan Chtcheglov). Il veut encore la grande, l'infinie, l'idéale.

La chimère vaut toujours tant qu'elle vient de lui: idéalisme performatif, pas de ciment, pas de mortier.

Pas de valeur d'usage réelle à laquelle se confronter.

Le niveau de l'artiste, de Jorn par exemple avec Albisola, est plus concret et vrai. Même si plus limité en apparence. Mais c'est un ilôt matériel auquel se rattacher et unir à d'autres, à des parcours aussi, eux aussi réels et concrets.

Lefebvre est amplement responsable de l'impasse "utopique urbaine" contre la dictature de marché. Cette révélation arrive toujours au bout de sa logique alors qu'elle est le déjà-là permanent, l'ennemi premier, celui que les élucubrations idéalistes ne peuvent mettre de côté qu'un temps: le pari de la marge contre l'impérialisme est forcément déceptif.

La poésie est une arme de circonstance pas un objectif.


dimanche 30 novembre 2025

El mito del “bloqueo” de Berlín: Juegos sucios de Occidente y Moscú

FUENTE: https://sinpermiso.info/textos/el-mito-del-bloqueo-de-berlin-juegos-sucios-de-occidente-y-moscu

Si bien este artículo de Joseph Pearson despliega una vehemente retórica antirrusa y se deleita en la más que dudosa eminencia moral de Occidente, contiene toda una insólita revelación histórica: la noticia de que el bloqueo de Berlín de 1948 no fue tal, documentalmente probada por el historiador en su reciente libro The Airlift (2025), crónica del puente aéreo sobre la ciudad alemana. - SP

En Occidente solíamos jugar sucio, y durante la Guerra Fría se nos daba muy bien. Hoy en día, les dejamos las tácticas de zona gris y la guerra híbrida a Rusia, que va ganando la guerra de la desinformación. El orgullo de Europa por jugar de acuerdo con las reglas podría ser precisamente el talón de Aquiles de la democracia.

El puente aéreo de Berlín es un buen ejemplo de lo que lo que antes hacíamos bien y que hoy hemos olvidado. Podría decirse que la Guerra Fría comenzó y terminó en Berlín, con el puente aéreo de 1948-1949 y la caída del muro en 1989 como puntos de referencia. El primero fue la mayor operación de ayuda aérea de la historia. Abasteció a Berlín cuando Stalin intentaba expulsar a los aliados occidentales. Paralelamente, Occidente utilizó la radio (RIAS, o Radio in the American Sector, precursora de Radio Free Europe (RFE) y Radio Liberty, financiadas por la CIA) y reforzó su poder blando con misiones culturales como la representación británica de “Shakespeare in the rubble [“Shakespeare entre escombros”] y la educación a través de bibliotecas y cursos gestionados por los Estados Unidos.

Sin embargo, la mayor herramienta occidental fue la desinformación. El puente aéreo aliado costó el equivalente a casi 3.000 millones actuales y necesitaba un discurso persuasivo para ganarse el apoyo de la opinión pública. Es un discurso que casi todo el mundo sigue creyendo hoy en día: Berlín estaba bloqueado, sus rutas terrestres cerradas y las mujeres y los niños se morían de hambre.

Sin embargo, aunque hubo un puente aéreo para el suministro de provisiones, no existió bloqueo alguno de Berlín.

En los Archivos Nacionales [británicos] de Kew, he encontrado documentos de 1948 que mostraban, en palabras del Ministerio de Asuntos Exteriores, que “el bloqueo de Berlín NO es un asedio” y que “los alemanes pueden entrar y salir en todo momento”, por ejemplo, para conseguir alimentos. Sin embargo, una campaña de prensa impulsó “una historia sensacionalista y masiva sobre el poder aéreo aplicado con fines humanitarios”. El secretario de Estado de los Estados Unidos, George C. Marshall, argumentó en un telegrama que se “aprovechara al máximo la ventaja propagandística de nuestra posición”, “haciendo hincapié en la responsabilidad [soviética] por... la amenaza de hambruna de la población civil”. La historia fue tan eficaz que se convirtió en un mito de la Guerra Fría que se quedó grabado. En el Reino Unido, los adolescentes siguen aprendiendo para sus exámenes de bachillerato que Berlín quedó bloqueado por Stalin y corrió el riesgo de morir de hambre.

¿Fue correcto engañar al público en 1948 y 1949? No. ¿Obtuvo el apoyo total del Reino Unido y Estados Unidos? Sí. El puente aéreo le valió incluso a Harry Truman una inesperada reelección en noviembre.

¿Qué hemos aprendido —y desaprendido— desde entonces? Las democracias europeas se enorgullecen de ser más veraces que los rusos (y los norteamericanos). La integridad de la información —transparencia, hechos y pruebas— genera confianza. Los medios de comunicación occidentales deben ser mejores que los rumores y los bots. Y lo que está sucediendo en Rusia ya es suficientemente malo sin necesidad de adornarlo.

Sin embargo, nuestras tácticas podrían ser más duras. Estamos perdiendo la guerra de la información frente a Rusia, porque las herramientas en las que confiábamos durante la Guerra Fría —muchas de ellas desde la época del puente aéreo— están desapareciendo silenciosamente. Están en el punto de mira las emisoras de radio y las agencias de noticias creadas para emitir en Europa del Este: Trump intentó acabar con RFE y Radio Liberty. Los ministros británicos son acusados, con razón, de “dormirse en los laureles“, con las amenazas a la financiación del poder blando, como el British Council. Su homólogo alemán en diplomacia cultural, el Goethe Institut, está viéndose despojado de fondos. En los Estados Unidos, el Global Engagement Center, creado en 2016 para desenmascarar la desinformación, lo clausuró Trump a principios de este año.

Los homólogos de la UE, como el Servicio Europeo de Acción Exterior (SEAE) y el East StratCom Task Force, se centran más en vigilar las amenazas que en tomar medidas ofensivas. Tal como advierte el Royal United Services Institute, Occidente no ha logrado “dar una respuesta significativa ni reforzar su divulgación pública... para contrarrestar los esfuerzos de desinformación rusos”.

Porque Rusia se está ganando los corazones y las mentes, no sólo en Europa, sino también en el Sur global. Las fábricas de trolls, los ciberataques, los “deepfakes”, y las campañas de noticias falsas —sobre bombas sucias y armas biológicas que se están desarrollando en Ucrania, por ejemplo— inclinan la opinión pública en regiones en las que Occidente ha perdido su autoridad moral. Putin califica las tácticas de Occidente de  “juego peligroso, sangriento y sucio“, pero se está proyectando. Es el juego al que él mismo está jugando.

¿Cómo sería jugar sucio? Significaría actuar con el mismo entusiasmo y coraje que ayudó a Occidente a plantarle cara a Stalin y vencer. Significaría tomar medidas decisivas en la misma línea que la suspensión de las emisoras de propaganda rusas RT y Sputnik por parte de la UE en 2022, y el ataque del Comando Cibernético de EE. UU. en 2018 contra una fábrica de trolls rusa, la Agencia de Investigación de Internet, con el fin de detener la interferencia en las elecciones de mitad de mandato. Significaría involucrar a los “hacktivistas”, ya que rara vez oímos hablar de las victorias cibernéticas occidentales contra Rusia, aunque esto puede deberse a que hacen “menos ruido“.

Los temores a una escalada y a represalias contra infraestructuras cruciales son legítimos. Pero mientras Rusia envía drones amenazantes para poner a prueba las fronteras europeas, nosotros nos dedicamos a preocuparnos, en lugar de contraatacar.

Lo que más hemos perdido desde el puente aéreo, cuando los Estados Unidos y el Reino Unido invirtieron en Europa dinero, poder informativo y poderío militar por primera vez en tiempos de paz, es la habilidad. Contuvimos a Stalin con una resistencia notable y una historia magnífica, aunque no del todo cierta. Es bueno que seamos más sinceros, pero no que hayamos perdido el espíritu de lucha. Muchos parecen demasiado cansados y desencantados para luchar por las ventajas de la democracia.

Por eso, en lo que respecta a la (des)información, los rusos pueden afirmar con confianza: “Vamos ganando”.

historiador británico, estudió en la Universidad de Cambridge, y enseña en la Universidad de Nueva York en Berlín y en la Barenboim-Said Akademie de la capital germana. Su libro “The Airlift”, ya a la venta en el Reino Unido, se publicará próximamente en América del Norte con el título “Sweet Victory”. Traducido al castellano está su libro “El cuchillo de mi abuelo: Historias ocultas de la Segunda Guerra Mundial” (Crítica, 2022).
Fuente:
The Guardian, 4 de noviembre de 2025

Cinco nuevas iglesias abiertas cada semana: la religión evangélica extiende un nuevo credo neocon en España

 FUENTE:  https://www.publico.es/politica/cinco-nuevas-iglesias-abiertas-cada-semana-religion-evangelica-extiende-nuevo-credo-neocon-espana

Dani Alves, como predicador en una iglesia de Girona.
Dani Alves, como predicador en una iglesia de Girona.Redes Sociales / TikTok

La expansión del evangelismo por España

Qué esconde la Fundación Franco en sus archivos y por qué interesan tanto a los historiadores

 FUENTE: https://www.publico.es/politica/memoria-publica/esconde-fundacion-franco-archivos-interesan-tanto-historiadores

Una imagen del dictador Francisco Franco en su despacho en el Palacio de El Pardo.
Una imagen del dictador Francisco Franco en su despacho en el Palacio de El Pardo.EFE

Inés García Rábade

Redactora de Vivienda y Memoria Histórica

John Mearsheimer: Hoy países de África, América Latina y Asia pueden decir NO a Washington

 FUENTE: https://observatoriocrisis.com/2025/11/29/john-mearsheimer-hoy-paises-de-africa-america-latina-y-asia-pueden-decir-no-a-washington/

¿Qué pasa cuando el paquete de sanciones más brutal de la historia moderna no solo falla en destruir a su objetivo, sino que lo fortalece y al mismo tiempo acelera el final del dominio occidental que lo impuso? 

Análisis  de John Mearsheimer, profesor de ciencia política en la Universidad de Chicago y teórico de la escuela neorrealista en las relaciones internacionales.

Durante más de 40 años he estudiado cómo suben y cómo caen las grandes potencias. Lo que estoy viendo ahora mismo desafía todo lo que los responsables políticos occidentales creían saber sobre la guerra económica. 

El profesor Richard Wolf, uno de los economistas marxistas más respetados de Estados Unidos, acaba de ofrecer el análisis más demoledor que he escuchado sobre el fracaso estratégico de Occidente. 

Su advertencia no es una opinión, es la autopsia de un imperio que se está suicidando sin darse cuenta. Las sanciones que se diseñaron para estrangular a Rusia han terminado creando algo mucho peor para Washington y Bruselas. un orden mundial multipolar que cuestiona la hegemonía estadounidense en su raíz misma. 

Mientras Occidente celebra victorias tácticas en el terreno militar, Moscú está ganando una guerra completamente distinta, la guerra por desmantelar el dominio del dólar y el control económico occidental. Y lo peor de todo es que la mayoría de los líderes occidentales todavía no se han enterado de que están perdiendo. 

Cuando Rusia lanzó su operación militar especial en Ucrania en febrero de 2022, vi a los líderes occidentales cometer exactamente el mismo error fatal que he documentado durante toda mi carrera. confundieron la indignación moral con el pensamiento estratégico. 

La respuesta fue inmediata y predecible. El mayor paquete de sanciones de la historia moderna. Congelación de activos, exclusión del sistema Swift, embargo energético, prohibición de exportar tecnología avanzada. El objetivo era clarísimo, estrangular la economía rusa hasta provocar el colapso del régimen. 

Como realista, yo sabía que esa estrategia descansaba sobre una suposición peligrosísima, que Rusia no tenía alternativas, pero Richard Wolf vio lo mismo que yo. Occidente no estaba librando la guerra que creía estar librando. Mientras la OTAN se concentraba en la contención militar, Rusia jugaba otro tablero completamente distinto, el desmontaje sistemático de la hegemonía económica occidental. 

Y Vladimir Putin estaba a punto de demostrar que el verdadero pilar del poder estadounidense, el dominio del dólar, era mucho más frágil de lo que nadie había imaginado. 

El primer shock llegó en cuestión de semanas. El rublo, que los analistas occidentales habían pronosticado que se convertiría en papel mojado, no solo se estabilizó, se fortaleció. A finales de 2022 ya se había apreciado frente al dólar el producto interior bruto ruso que los economistas del Fondo Monetario Internacional y del Banco Mundial habían vaticinado que se hundiría un 15% o más. apenas se contrajo antes de volver a crecer a ritmos que dejaron en ridículo a todos los que habían apostado por el colapso. 

El régimen que se suponía que iba a tambalearse por la presión interna consolidó su poder. La popularidad de Putin, lejos de desplomarse por las penurias económicas, se mantuvo sorprendentemente alta. Los oligarcas que los estrategas occidentales esperaban que se rebelaran contra el Kremlin encontraron, en cambio, nuevas oportunidades y redirigieron sus flujos comerciales. 

Pero eso no fue lo más sorprendente. El verdadero terremoto fue estructural. Richard Wolf lo llama adaptación estratégica, el giro sistemático de Rusia hacia lo que hoy los economistas llaman la coalición del sur global ampliado. China, India, Irán, Turquía, Arabia Saudita, Brasil, Indonesia, Emiratos Árabes Unidos, países que representan más de la mitad de la población mundial y una porción creciente del producto interior bruto global. 

Lo que más me impresionó fue la velocidad de esa reorientación. Relaciones comerciales que normalmente tardan décadas en construirse se crearon en meses. El comercio bilateral, Rusia-China, creció un 30% solo en el primer año. India multiplicó por más de 700% sus importaciones de petróleo ruso. No eran ajustes temporales, eran cambios permanentes en la geografía económica mundial. 

He pasado décadas argumentando que en un sistema internacional anárquico los estados siempre terminan equilibrando el poder contra la potencia dominante. Lo que presenciamos entre 2022 y 2025 fue el reequilibrio de gran potencia más rápido de la historia moderna. Y el catalizador no fue la agresión rusa, fue la sobreactuación occidental. 

La ecuación energética lo explica todo a la perfección. Europa, en un ataque de lo que Wolf llama arrogancia moral, se cortó de la noche a la mañana el suministro de gas ruso barato. El suicidio económico fue inmediato y devastador. Cientos de fábricas alemanas cerraron. 

La industria francesa empezó a deslocalizarse hacia Estados Unidos y Asia. La competitividad europea se evaporó en cuestión de meses. Los precios de la energía se triplicaron y cuadruplicaron en algunas regiones, empujando a los grandes fabricantes hacia mercados americanos, donde los subsidios y la energía más barata los esperaban con los brazos abiertos. 

Vi colapsar cadenas de suministro enteras en tiempo real. Plantas químicas que habían sido rentables durante décadas de repente dejaron de serlo. La producción de acero, la columna vertebral de la industria europea, cayó dígitos dobles. El sector del automóvil, que ya estaba luchando con la transición eléctrica, recibió un golpe adicional con unos costes energéticos que lo hacían cada vez menos competitivo frente a los rivales asiáticos. 

Mientras tanto, Rusia redirigió sus flujos energéticos hacia el este con una eficiencia asombrosa. Las importaciones chinas de petróleo ruso alcanzaron niveles récord con Pekín asegurándose contratos a largo plazo a precios descontados. 

India se convirtió en el mayor cliente de Moscú fuera de China, aumentando sus compras más de 1000% en 18 meses. Incluso aliados tradicionales de Estados Unidos como Turquía incrementaron discretamente sus importaciones energéticas desde Rusia. Pero lo más importante fue la construcción de nueva infraestructura, la ampliación del gasoducto Fuerza de Siberia. 

Nuevas rutas a través de Asia Central, terminales de gas natural licuado orientadas al mercado asiático. Rusia estaba literalmente recableando la red energética euroasiática, alejándola de Europa. El mapa energético de Eurasia se redibujó en meses, no en décadas. Y Europa, que había renunciado voluntariamente a la seguridad energética por simbolismo moral. se encontró en una desventaja permanente en la manufactura global. 

Sin embargo, la energía fue solo el principio. La transformación más profunda afecta algo mucho más amenazante para la hegemonía estadounidense, el propio sistema del dólar. Durante 80 años, Estados Unidos ha disfrutado de lo que los economistas franceses llamaron el privilegio exorbitante, la capacidad de imprimir dinero que el resto del mundo está obligado a aceptar porque el comercio internacional se hace en dólares. 

Ese sistema ha permitido a Washington financiar déficits gigantescos, mantener presencia militar global y convertir las sanciones en un arma devastadora. Richard Wolf advierte que esa era terminando no por derrota militar, sino por desvío sistémico. 

Los países BRICS, Brasil, Rusia, India, China y Sudáfrica han acelerado el desarrollo de sistemas de pago alternativos. La organización de cooperación de Shanghai está ampliando su arquitectura financiera y lo más significativo, grandes productores de petróleo están aceptando pagos en yuanes, rublos e incluso rupias en lugar de dólares. 

Los números son implacables. En 2021, solo el 2% del comercio Rusia-China se realizaba en sus monedas nacionales. En 2025 esa cifra supera el 75%. Arabia Saudita, el aliado más antiguo de Estados Unidos en Oriente Medio, empezó a aceptar yuanes por sus ventas de petróleo a China, algo que hace unos pocos años habría sido inimaginable. 

La ampliación BRICS Plus en 2023 incorporó a Irán, Egipto, Emiratos Árabes Unidos y Etiopía, mientras decenas de países más hicieron cola para entrar. Esto no es simbolismo diplomático, es la institucionalización de una infraestructura financiera no occidental, el nuevo banco de desarrollo como alternativa al Banco Mundial, el sistema de pagos BRICS desafiando el dominio de Swift. Cada acuerdo comercial bilateral que se realiza fuera del dólar es una pequeña grieta en la hegemonía financiera estadounidense, pero el efecto acumulativo es revolucionario. 

Cuando suficientes países comercien sin dólares, toda la base del poder económico americano empezará a erosionarse. He calculado la matemática de ese Dexartorius. Si solo el 30% del comercio global se desdolariza, Estados Unidos pierde la capacidad de financiar sus déficits masivos mediante expansión monetaria. Las consecuencias serían austeridad fiscal forzada, recorte del gasto militar y reestructuración fundamental de los compromisos globales estadounidenses. 

Observo este proceso con el desapego analítico que exige mi formación realista, pero también con una preocupación creciente. que lo que describe Wolf no es solo una transición económica, es el nacimiento de un orden mundial genuinamente multipolar. Y la historia nos enseña que esas transiciones rara vez son pacíficas. Lo trágico es que todo esto era completamente evitable. 

Tras el fin de la Guerra Fría, Occidente tuvo la oportunidad de construir un sistema internacional inclusivo que reflejara las nuevas realidades. En lugar de eso, doblamos la apuesta por la dominación, expansión de la OTAN, coersión económica, operaciones de cambio de régimen, todo para preservar un momento unipolar que siempre fue temporal. La supervivencia de Rusia bajo la presión máxima ha enviado un mensaje al mundo entero. Las armas económicas de Occidente tienen límites. Si Moscú puede soportar las sanciones más duras de la historia y salir más autosuficiente, ¿por qué cualquier otro país debería temer el chantaje económica occidental? 

Esa revelación se está extendiendo más rápido de lo que cualquier sanción puede contener. De África a Asia, de América Latina a Oriente Medio, los gobiernos diversifican discretamente sus socios económicos, reducen la dependencia del dólar y construyen relaciones con potencias no occidentales. visto este cambio de primera mano en conferencias académicas y debates de política reciente. 

Funcionarios del sur global hablan abiertamente de estrategias de cobertura, mantienen relaciones con occidente, pero expanden alternativas. Nigeria explora ventas de petróleo denominadas en yuanes. Bangladesh aumenta el comercio en rupias con India. Argentina considera seriamente la membresía en los bricks. El patrón es inconfundible. 

Los países se preparan para un orden mundial postestadounidense, no mediante revolución, sino mediante un desacoplamiento gradual de los sistemas dominados por Occidente. Richard Wolf lo llama el despertar de la soberanía. Naciones que redescubren que tienen opciones. 

El mundo monopolar donde Washington dictaba las reglas está siendo reemplazado por una realidad multipolar donde el poder se distribuye entre varios centros, pero la transformación va más allá de la economía, es psicológica, cultural, civilizacional. Durante tres décadas, los valores, instituciones y modelos de desarrollo occidentales se presentaron como universales e inevitables. 

Ahora, caminos alternativos hacia la prosperidad y la gobernanza están demostrando ser viables. La iniciativa de la franja y la ruta de China ha conectado a más de 140 países con inversiones en infraestructura que superan el billón de dólares. A diferencia de la ayuda occidental, que suele venir con condiciones políticas sobre gobernanza y reformas económicas, la inversión china se centra principalmente en infraestructuras tangibles, puertos, ferrocarriles, redes de telecomunicaciones. 

Los resultados son visibles en todo el mundo en desarrollo. Ciudades africanas conectadas por ferrocarriles construidos por China. Naciones centroasiáticas enlazadas por gasoductos, países sudamericanos que acceden a mercados del Pacífico gracias a puertos financiados por Pekín. Europa se encuentra entre los grandes perdedores de esta transición, habiendo entregado su autonomía estratégica al liderazgo estadounidense. 

Los países europeos descubren ahora que carecen tanto de capacidad militar para defenderse por sí mismos como de flexibilidad económica para adaptarse. El continente que una vez dominó los asuntos globales se ha convertido en un remanso estratégico dependiente de energía estadounidense que cuesta tres veces más que las alternativas rusas que voluntariamente abandonaron. 

El impacto psicológico que está sufriendo Occidente es en realidad mucho más profundo y duradero que el económico. Durante tres décadas, desde la caída del muro de Berlín hasta aproximadamente 2022, las élites políticas, académicas y mediáticas de Estados Unidos y Europa vivieron instaladas en una certeza casi religiosa. 

Su modelo liberal democrático capitalista era el fin de la historia, la única vía legítima hacia la prosperidad y la libertad. Francis Fukuyama lo formuló con elegancia académica, pero millones lo asumieron como evangelio cotidiano. Esa creencia no era solo ideología, era identidad. Ser occidental significaba pertenecer al bando ganador de la historia, al equipo que había demostrado la superioridad absoluta de su sistema. El resto del mundo se asumía, acabaría pareciéndose a nosotros o quedándose rezagado para siempre. 

Richard Wolf no se limitan a enunciar una opinión incómoda. La respalda con una cascada de datos que ningún think tank de Washington puede desmentir sin caer en la caricatura. Su argumento central es demoledor precisamente porque es empírico. El supuesto fin de la historia no era una ley histórica, sino una apuesta ideológica que perdió y la está perdiendo a plena luz del día, en tiempo real delante de todo el planeta. 

Empecemos por China, porque es el elefante en la habitación que ya nadie puede ignorar. Desde 1978, cuando Den Shoping abrió la economía sin abrir el sistema político, el Partido Comunista Chino ha sacado a más de 800 millones de personas de la pobreza extrema según los criterios del Banco Mundial. Eso equivale a rescatar en cuatro décadas a una población mayor que toda Europa y Norteamérica juntas. 

Lo ha hecho sin multipartidismo, sin prensa libre al estilo occidental, sin separación de poderes, sin elecciones competitivas a nivel nacional y durante mucho tiempo sin mercado de capitales plenamente abierto. lo ha hecho con planificación estatal, con represión selectiva, con censura digital sofisticada y con un modelo de desarrollo que prioriza la estabilidad política por encima de las libertades individuales, tal y como las entiende Occidente. 

Y no solo no ha colapsado, se ha convertido en la fábrica del mundo, en el mayor acreedor de Estados Unidos, en el líder mundial, en vehículos eléctricos, en paneles solares, en trenes de alta velocidad, en 5G, en pagos digitales, en patentes registradas per cápita, en áreas estratégicas. 

En 2024, el PIB chino ya supera al estadounidense en paridad de poder adquisitivo y según las proyecciones del FMI, la brecha se ampliará en la próxima década. Todo ello bajo un sistema que cualquier manual de ciencia política occidental de los años 90 habría calificado de insostenible a medio plazo. 30 años después, el sistema no solo sigue en pie. define el siglo XXI. 

Pero China no está sola. India, la mayor democracia del mundo, según el mantra repetido hasta el cansancio, ha decidido en los últimos 10 años que ser democracia no significa imitar el modelo liberal anglosajón. Bajo Narendra Modi, el país ha abrazado un nacionalismo hindú musculoso, ha restringido libertades de prensa, ha aprobado leyes de ciudadanía que discriminan por religión, ha desactivado internet en Cachemira durante meses y ha perseguido a ONGs y opositores con una agresividad que habría escandalizado a los editorialistas occidentales si el protagonista fuera Venezuela.  o Bielorrusia. 

Y, sin embargo, la economía crece al 78% anual sostenido. Las Starups Indias levantan más capital riesgo que las británicas o francesas. Las reservas de divisas superan los 650,000 millones de dólares y el país se ha convertido en la quinta economía mundial y según todas las proyecciones será la tercera antes de 2030. 

Los países del Golfo, especialmente Arabia Saudita, los Emiratos Árabes Unidos, representan otro desafío aún más irritante para la narrativa occidental. Han construido sociedades de consumo opulentas con esperanza de vida escandinava, tasas de criminalidad bajísimas, infraestructura futurista y estados de bienestar que financian educación universitaria gratuita, sanidad de primer nivel y subsidios energéticos sin necesidad de grabar apenas a sus ciudadanos. 

Todo ello sin elecciones, sin partidos políticos, sin sindicatos independientes, con monarquías absolutas hereditarias y con sistemas legales que mezclan la Sharia con el capitalismo más salvaje. Dubai y Riyadh atraen más talento expatriado que muchas capitales europeas. Sus fondos soberanos compran trozos enteros de Silicon Valley, de la Premier League y de los puertos europeos.

Y lo hacen mientras Occidente les sermonea sobre derechos humanos sin que en la práctica nadie se atreva a tocarles un pelo, porque el petróleo, el gas y el dinero siguen mandando. Vietnam es quizá el caso más quirúrgico. 

Un país gobernado por el mismo Partido Comunista que ganó la guerra contra Estados Unidos mantiene hoy una de las economías de mayor crecimiento del planeta, 6 8% anual, fábricas de Samsung, Intel y Nike, tratados de libre comercio con la Unión Europea, con el Reino Unido y con el CPTP y una tasa de aprobación de su gobierno que ronda el 90% según encuestas independientes. 

Vietnam ha duplicado su PIB per cápita en apenas 15 años. ha reducido la pobreza extrema del 70% al menos del 5% y lo ha hecho sin permitir oposición política real, con censura estricta y con un modelo que combina planificación quinquenal con apertura selectiva al capital extranjero. 

Vietnam es hoy el contraejemplo perfecto para quienes decían que sin democracia liberal no hay desarrollo sostenido. lo hay y además compite directamente con los países que inventaron esa frase. Rusia merece un capítulo aparte porque su caso es el que más ha herido el orgullo occidental en los últimos 3 años. 

En febrero de 2022, los líderes europeos y estadounidenses anunciaron casi con regocijo el Armagedón financiero contra Moscú. Biden habló de convertir el rublo en escombros. La UE prometió que la economía rusa retrocedería décadas. Más de 15,000 sanciones después. El régimen más duro, jamás impuesto a un país grande. 

Los resultados son los siguientes. Rusia creció un 3,6% en 2023 y proyecta otro 3% en 2024 según el FMI más que Alemania, Francia o Reino Unido. El desempleo está en mínimos históricos, 2,9%. El rublo, tras una devaluación inicial, se ha estabilizado y hoy es más fuerte frente al euro que antes de la guerra. 

Rusia ha desplazado a Arabia Saudita como mayor exportador de petróleo a China e India. Vende más trigo que nunca, casi 50 millones de toneladas anuales. Ha puesto en marcha la ruta del Ártico. Ha firmado acuerdos de gas a 30 años con Pekín y ha visto como países que en teoría debían aislarla. Turquía, India, Brasil, Sudáfrica, Indonesia han multiplicado su comercio bilateral. 

Y no es solo supervivencia, es demostración práctica de que el sistema financiero occidental no es tan omnipotente como se creía. El Swift ya no es la guillotina universal. Existen alternativas. SPFS ruso, CPS chino, UP indio. 

El dólar sigue siendo dominante, pero ya no es incuestionable. El 20% del comercio petróleo gas ruso se hace en rublos o yuanes y la tendencia crece. Países que antes temblaban ante la amenaza de sanciones secundarias hoy observan que Rusia no solo no se ha hundido, sino que ha reorientado su economía hacia el sur global con una rapidez que ha sorprendido incluso a sus aliados. 

Cada uno de estos casos, China, India, Golfo, Vietnam, Rusia, funciona como un ariete contra la arrogancia ideológica que dominó el discurso occidental desde 1989. No se trata de que estos modelos sean moralmente superiores. 

Muchos tienen sombras profundas, represión, desigualdad, corrupción, autoritarismo. Se trata de que funcionan lo suficientemente bien como para que cientos de países en desarrollo saquen una conclusión devastadora. No necesitamos copiar el modelo occidental para prosperar. Podemos elegir nuestro propio camino, mezclar tradición y modernidad, estado y mercado, autoritarismo y eficiencia, identidad cultural y apertura económica y salir adelante. Esa es la verdadera herejía. 

Durante 30 años, Occidente vendió la idea de que sus instituciones eran la única receta válida, que sin elecciones multipartidistas, sin prensa libre, sin justicia independiente, sin derechos individuales, tal y como los define la carta de la ONU de inspiración occidental, un país estaba condenado al estancamiento o al caos. 

La evidencia empírica de 2025 destroza esa pretensión y lo hace no con teorías, sino con rascacielos en Shanghái, trenes Bala en Arabia Saudita, fábricas en Hanoi, silos de grano en Rostov y fondos soberanos que compran el mundo. El impacto psicológico es brutal porque ataca la raíz misma de la identidad colectiva occidental postguerra fría. 

Si nuestros valores no son universales, si otras civilizaciones pueden prosperar sin adoptarlos, entonces, ¿qué nos hace especiales? ¿Qué justifica seguir predicando, sancionando, interviniendo, condicionando préstamos del FMI, exigiendo reformas políticas a cambio de ayuda? La respuesta honesta es nada. Y esa respuesta es intolerable para una élite que construyó toda su legitimidad sobre la certeza de ser el faro moral y práctico de la humanidad. Por eso la reacción no es racional, es visceral. Se responde con negación. 

China colapsará en cualquier momento, con demonización. Todos son regímenes autoritarios con dobles raseros. Las violaciones de derechos humanos en Riad no son como las de Caracas y cada vez más con una militarización del lenguaje y de la política. 

Porque cuando la fe en la superioridad del modelo se rompe, lo único que queda para mantener la sensación de control es la fuerza. Y ahí está el verdadero peligro que Wolf señala entre líneas. La historia no perdona a los imperios. que se niegan a leerla. Cuando Atenas perdió su ventaja económica, intentó compensarlo con la guerra del Peloponeso. 

Cuando España dejó de recibir oro americano, se lanzó a guerras religiosas que la arruinaron cuando el imperio británico vio que no podía competir industrialmente con Alemania y Estados Unidos. Optó por la Primera Guerra Mundial antes que aceptar un mundo multipolar. 

Hoy Estados Unidos y sus aliados europeos se enfrentan al mismo dilema y los síntomas de desesperación están por todas partes. Estos ejemplos no son excepciones ni anomalías, son la nueva normalidad. 

El mundo del siglo XXI no va a parecerse a Washington o Bruselas. va a parecerse a sí mismo, diverso, híbrido, pragmático, a veces autoritario, a menudo caótico, pero definitivamente no subordinado. Y cuanto antes lo aceptemos, menos dolorosa será la transición, porque la alternativa no es mantener el viejo orden, eso ya es imposible. La alternativa es decidir si el nuevo orden nacerá de la cooperación. o de la confrontación. 

Y la historia, una vez más, no espera a que los hegemonías en declive terminen de procesar su duelo. Cuando un imperio pierde la fe en su propia superioridad moral, pierde también la capacidad de justificar su dominio. Durante la Guerra Fría, Estados Unidos podía decirse a sí mismo y al mundo que luchaba contra el totalitarismo comunista. Tras 1991 esa justificación desapareció y fue sustituida por una nueva, la defensa de la comunidad internacional basada en reglas. 

Pero, ¿qué pasa cuando la mayoría del planeta deja de aceptar que esas reglas fueron escritas por y para Occidente? ¿Qué legitimidad tiene seguir imponiendo sanciones secundarias, bloquear activos soberanos o amenazar con intervención militar cuando el argumento ya no convence ni siquiera a aliados tradicionales como Turquía, India o Brasil? 

Esa crisis existencial está empujando a la política exterior occidental hacia una deriva cada vez más agresiva y desesperada. Vemos como el lenguaje se militariza. Ya no se habla de competencia, sino de amenaza existencial. China no es un rival económico, es una amenaza sistémica. Rusia no es una potencia regional con intereses legítimos, es el mal absoluto. Irán, Cuba, Venezuela, Corea del Norte, todos son reducidos a caricaturas para evitar tener que reconocer que simplemente persiguen sus propios intereses nacionales sin pedir permiso a Washington. 

Y aquí entra el peligro que más me preocupa como estudioso de la seguridad internacional. Los hegemonos en declive tienden a ser especialmente peligrosos, precisamente cuando sus instrumentos preferidos, económicos, financieros, culturales, empiezan a fallar. 

La historia está llena de ejemplos. El imperio británico, incapaz de aceptar la independencia india por medios pacíficos, reprimió con violencia extrema hasta que le resultó insostenible. El imperio austrohúngaro se lanzó a la Primera Guerra Mundial antes que aceptar su disolución gradual. 

Japón, estrangulado por el embargo petrolero estadounidense, optó por Pearl Harbor antes que renunciara a su esfera de influencia en Asia. Alemania, humillada por Versalles y asfixiada por la crisis económica, eligió el camino del rearme y la guerra total. Hoy vemos síntomas inquietantemente similares. 

El arsenal económico que durante décadas permitió a Estados Unidos disciplinar al mundo, el dólar como moneda de reserva, Swift como arma financiera, el acceso privilegiado a sus mercados. Está perdiendo eficacia a pasos agigantados. Los países desvaloricen  sus reservas, crean sistemas alternativos de pago, firman acuerdos comerciales que excluyen deliberadamente a Estados Unidos y Europa. 

El BRICS Plus ya es más grande en PIB ajustado por paridad de poder adquisitivo que el G7. Y lo más importante, lo hacen sin pedir permiso y sin que Occidente pueda detenerlo. Cuando un hegemón ve que su poder blando se evapora y su poder duro es cuestionado, la tentación de usar la fuerza militar crece exponencialmente, no porque sea racional, sino porque es lo único que le queda para demostrar que todavía manda. 

Vemos ya los ensayos. expansión de la OTAN hasta las fronteras rusas, a pesar de las advertencias explícitas. Despliegue de misiles en Asia Pacífico apuntando directamente a China. Ejercicios militares cada vez más provocativos en Taiwán y el mar del sur de China. Apoyos sin límites a Israel incluso cuando cruza todas las líneas rojas internacionales. Amenazas constantes contra Irán. 

Richard Wolf propone una alternativa radicalmente distinta, aceptar la multipolaridad y en lugar de resistirla ayudar a gestionarla de forma cooperativa. Eso significaría, por ejemplo, reformar el Consejo de Seguridad de la ONU para incluir de forma permanente a India, Brasil, Sudáfrica y quizá una representación musulmana y otra africana. 

Crear un nuevo Breton Woods que refleje el peso económico real del siglo XXI en lugar de aferrarse a cuotas diseñadas en 1944. Aceptar que el dólar dejará de ser la única moneda de reserva y trabajar en un sistema de múltiples monedas que evite el chantaje financiero. 

Reconocer esferas de influencia legítimas. Rusia en su extranjero cercano, China en el mar del sur de China, India en el océano Índico, Irán en Oriente Medio. Abandonar la pretensión de exportar la democracia liberal por la fuerza y aceptar que diferentes civilizaciones pueden organizarse de formas distintas sin que eso constituya automáticamente una amenaza. 

Esto requiere una humildad que la élite estadounidense ha mostrado muy pocas veces en su historia. La última vez que Washington aceptó algo parecido fue en 1972, cuando Nixon y Kissinger viajaron a Pekín y reconocieron que China continental era la China real, rompiendo con dos décadas de negación. Fue un acto de realismo brutal que evitó una confrontación mayor y permitió 30 años de crecimiento pacífico. Hoy haría falta un gesto de esa magnitud, pero multiplicado por 10, porque la alternativa es sombría. 

Si Occidente sigue aferrándose al unipolarismo muerto, la fragmentación económica se acelerará. Bloques comerciales enfrentados. Guerras arancelarias permanentes, cadenas de suministro militarizadas, carrera armamentística en nuevas tecnologías, IA, espacio, ciber y sobre todo el riesgo real de conflicto directo entre potencias nucleares. 

No hace falta imaginar escenarios apocalípticos. Basta mirar el nivel de tensión actual en Ucrania, Taiwán y Oriente Medio para entender que estamos caminando por el filo de la navaja. La resiliencia rusa ha sido el catalizador que ha hecho saltar por los aires el mito de la omnipotencia económica occidental. 

Lo que debía ser una demostración de fuerza, aislar completamente a Rusia se ha convertido en una demostración de debilidad. El rublo no colapsó. Colapsó el precio del gas en Europa. Las reservas rusas no se agotaron. Se agotó la paciencia de Alemania con su propia desindustrialización. 

Y mientras Occidente se desgarraba debatiendo si enviar tanques o aviones, el resto del mundo observaba y sacaba conclusiones. Si ni siquiera pueden doblegar a Rusia, ¿qué esperanza tienen contra China? Ese es el verdadero cambio tectónico. 

No es solo que Rusia haya sobrevivido, es que su supervivencia ha legitimado estrategias de resistencia que antes se consideraban suicidas. Hoy países de África, América Latina y Asia entienden que pueden decir no a Washington sin que necesariamente les ocurra lo que le ocurrió a Irak o Libia. Pueden comerciar en sus propias monedas. Pueden firmar acuerdos con Pekín o Moscú. pueden abstenerse en la ONU sin que eso signifique el fin del mundo y lo hacen. 

Estamos, por tanto, ante el final de una era, no porque Occidente vaya a desaparecer, seguirá siendo rico, innovador y poderoso, sino porque ya no será el centro indiscutido del mundo. La tragedia de las grandes potencias, como decía Tucidides, no es que caigan, es que suelen arrastrar al resto consigo cuando se niegan a aceptar su nuevo lugar. 

El profesor Richard Wolf nos ha lanzado una advertencia clara y documentada. No es profecía, es análisis. El viejo orden se derrumba. Queramos o no. La cuestión ya no es si aceptaremos la multipolaridad, es si lo haremos con inteligencia y grandeza, o si por orgullo herido y nostalgia imperial tropezaremos hacia una catástrofe que nadie ganará. El reloj corre, el mundo avanza, con o sin nosotros. 

La era del dominio estadounidense incontestado terminó. Ahora toca decidir si el siguiente orden internacional será de cooperación entre iguales o de confrontación entre ruinas. La decisión, por primera vez en décadas, no está solo en manos de Washington y eso, paradójicamente es la mayor esperanza y el mayor peligro de todos.