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lundi 9 décembre 2024

1er décembre 1944 : Le massacre de Thiaroye : Morts par la France

Source: https://www.initiative-communiste.fr/articles/international/1er-decembre-1944-le-massacre-de-thiaroye-morts-par-la-france/

Je suis le nouveau prof d′histoire,

le cours d’aujourd′hui c’est sur Thiaroye 44

Disiz la peste de son vrai nom Serigne M’Baye Gueye[1]

Qui a déjà entendu parler du massacre de Thiaroye ? Pour les Français, même militants, c’est un massacre parmi tant d’autres, mais pour les Africains, Thiaroye ne fut pas un fait divers. Il fut et il reste un marqueur pour toutes les générations. Aujourd’hui d’importantes cérémonies d’hommage sont prévues au Sénégal afin de faire la lumière sur ce crime colonial si peu connu en France et qui s’inscrit dans la droite ligne de tous les crimes impérialistes.

Il y a 80 ans, le 1er décembre 1944, à 15 kilomètres de Dakar au Sénégal, l’armée française commit en effet un épouvantable massacre. Le jour n’était pas encore levé sur le camp de Thiaroye (vaste camp de 40 km2), lorsque les tirailleurs dits « sénégalais » (il s’agissait en fait de soldats qui avaient été raflés dans l’ensemble de l’Afrique coloniale française) virent entrer des troupes coloniales dans le camp. Ces unités militaires – plus de mille « indigènes » et plus d’une centaine d’Européens, encore sous l’autorité vichyste – assistées d’armes lourdes – un char, des automitrailleuses, des half-tracks – rabattirent les tirailleurs sur une esplanade. Deux heures plus tard les corps des « tirailleurs » s’entassaient sur la vaste place rouge de sang.

Morts POUR la France ou morts PAR la France ?

Après la défaite de mai-juin 1940, ces troupes coloniales avaient été faites prisonnières et enfermées dans des Frontstalags[2] où elles furent d’abord gardées par des nazis puis carrément par leurs propres officiers (à partir de 1943, les Allemands obtinrent effectivement du gouvernement de Vichy que ces soldats soient surveillés par des gardiens français) lorsque les Allemands partirent s’embourber dans les vastes plaines russes. Quelle humiliation pour ces valeureux soldats qui étaient venus se battre pour la « mère patrie »[3] !

La guerre finie, 1200 à 1800 tirailleurs sénégalais qui avaient enduré le froid, la faim, la peur, la captivité et la souffrance, durent quitter la métropole – quelques centaines ayant refusé dès la France puis au Maroc de s’embarquer – en n’ayant touché qu’un quart de leur solde, et débarquèrent sur leur terre natale le 21 novembre 1944. À 15 km de Dakar, dans le camp de Thiaroye, ils attendirent donc leurs arriérés de solde, de prime, de démobilisation comme cela avait été le cas pour le reste des troupes françaises, refusant de rentrer dans leurs villages perdus du Soudan ou de Haute Volta sans leur dû. À leur départ de France, les autorités leur avaient expliqué que le paiement de leur solde ne pouvait pas se faire en métropole car soi-disant la monnaie française n’avait pas cours en Afrique équatoriale française et qu’ils seraient donc payés en Afrique.

Mais une fois arrivés à Dakar, plus question de paiement. Les pauvres tirailleurs eurent alors l’audace de protester. Le 28 novembre 1944, le général Marcel Dagnan se rendit à la caserne de Thiaroye, accompagné de quelques officiers, soi-disant pour écouter leurs doléances mais en fait surtout pour leur réitérer l’ordre arrogant de rentrer dans leurs villages. Les tirailleurs durcirent alors un peu le ton en réclamant leurs droits. Afin de pouvoir se sortir au plus vite de ce guêpier, le général leur fit la promesse qu’ils recevraient leur dû. Mais en fait de dû, il les accusa immédiatement de mutinerie.

Ces humbles soldats, originaires de toute l’Afrique occidentale française, furent rassemblés sur une esplanade et littéralement massacrés à la mitrailleuse[4]. Le bilan officiel de l’époque fut de 35 morts ! Allons donc ! Plus de 500 cartouches ont été retrouvées sur place ! Certains historiens, comme Armelle Malon, estiment plutôt que l’épouvantable bilan serait plutôt de l’ordre de 400 morts enfouis dans des fosses communes. Les rapports militaires contradictoires, totalement à charge, sont la preuve que « la fraude, l’écriture de faux, a été réalisée à une grande échelle. […] Dans la moiteur de l’Afrique tropicale – certes relative au mois de décembre à Dakar – c’est bien le haut commandement militaire français qui est impliqué dans cet « acte honteux », comme l’écrit Martin Mourre[5], chercheur affilié à l’Institut des mondes africains (IMAf-EHESS). Dans la préface de la thèse de ce chercheur, l’historien congolais Elikia M’bokolo qualifie ce massacre de « crime de guerre » et il ajoute : « Voilà ce que fut la tragédie de Thiaroye ! Que dis-je, non pas une tragédie, un crime de toute évidence ! Un crime de plus dans la longue, trop longue liste des crimes coloniaux »[6].

De fait, il s’agit bien d’un crime colonial. En effet, au lieu de suivre les demandes du député radical de gauche Gaston Monnerville qui réclamait une commission d’enquête, les autorités militaires désireuses d’inverser la charge de la responsabilité, arrêtèrent les prétendus meneurs et, en mars 1945 dans un procès militaire expéditif (pléonasme), condamnèrent 34 d’entre eux à de très lourdes peines allant de une à dix années de prison, principalement pour des faits de rébellion. Certains d’entre eux furent incarcérés à Gorée. Ce nom ne vous dit rien ? C’est de là que partirent durant plusieurs siècles, des bateaux chargés d’esclaves pour les Amériques. Vous rendez-vous compte du symbole ? D’autres furent emprisonnés en Mauritanie, dans des zones désertiques, dans des chaleurs éprouvantes. Finalement ils furent libérés, puis graciés au printemps 1947 (mais cinq d’entre eux étaient déjà morts et pour cause), ce qui ne les rétablissait absolument pas dans leurs droits.

L’avocat des tirailleurs sénégalais, maître Lamine GUEYE écrivit à propos de ces malheureux le 7 décembre 1944 à Gaston Monnerville : « Des hommes qui avaient combattu pour la France, avaient été prisonniers en France, avaient par miracle échappé à la mort. Quand ils sont revenus sur le sol natal, au moment de revoir leur foyer et leur famille, ils ont été tués par des balles françaises, pour une misérable question de sous. »[7].

Qu’à cela ne tienne, le général de la division Sénégal/Mauritanie, Marcel DAGNAN, ne démordra pas de son arrogante assurance : « Il était nécessaire de rétablir la discipline et l’obéissance par d’autres moyens que les discours et la persuasion. Tout est rentré tragiquement dans l’ordre. » Sinistre expression favorite des massacreurs de ce monde.

« L’ordre règne à Varsovie[8] », « l’ordre règne à Paris[9] », « l’ordre règne à Berlin[10] ». Tous les demi-siècles, les gardiens de « l’ordre » lancent ainsi dans un des foyers de la lutte mondiale leurs bulletins de victoire. Et ces « vainqueurs » qui exultent ne s’aperçoivent pas qu’un « ordre », qui a besoin d’être maintenu périodiquement par de sanglantes hécatombes, va inéluctablement à sa perte », prédisait déjà Rosa Luxembourg le 14 janvier 1919 (avant d’être assassinée le lendemain).

De l’hommage en poèmes, en musique et images à la lutte anticoloniale.

En réalité, en guise d’ordre, craignant des émeutes à Dakar et l’émotion que pouvait provoquer en métropole cet abominable massacre, les autorités françaises firent tout pour étouffer ce crime contre l’humanité. Mais par les ruelles, par les marchés, le bruit se répandit bien vite et s’amplifia en France, dans les textes des intellectuels, dans les rangs de l’Assemblée… Ainsi Léopold Sedar Senghor, alors député du Sénégal, qui fut lui aussi simple soldat fait prisonnier durant la Deuxième guerre mondiale et qui aurait pu faire partie des victimes, écrivit un poème « Tyaroye » paru dans « Hostie noires » en 1948.

« Prisonniers noirs, je dis bien prisonniers français, est­‐ce donc vrai que la France n’est plus la France ? […] Non, vous n’êtes pas des morts gratuits. Vous êtes les témoins de l’Afrique immortelle, vous êtes les témoins du monde nouveau qui sera demain. »

Certes il n’eut guère d’influence lors de sa sortie. D’autant que dès que Senghor devint président du Sénégal en 1960, il ne revint jamais sur cet événement. Les militants de la gauche sénégalaise virent dans ce silence la preuve que Senghor n’avait pas rompu avec l’ancienne puissance coloniale. Ce beau chant funèbre en effet garantissait à ces victimes de la barbarie impérialiste « une survie dans l’honneur, dans l’espoir d’une future vie dans la mémoire de l’Afrique immortelle »[11], mais surtout permit à Senghor « d’éviter de parler des exactions du système colonial, purement et simplement, le travail forcé il ne s’indigne que des mauvais traitements […]. Il ne considère pas que la colonisation est un système, mais que c’est quelque chose que l’on peut corriger. »[12]

Beaucoup plus politique, en 1949, Fodeba Keita, écrivain guinéen engagé dans la dénonciation de l’arbitraire colonial, écrivit et mit en musique dans une œuvre audio, Aube africaine. Interdit en 1949 par un arrêté du gouverneur du Sénégal, il fut fort heureusement édité en France en 1950 par Pierre Seghers, un éditeur proche du Parti communiste français dans un recueil intitulé Poèmes africains.[13] En réaction à cette interdiction, le Réveil, le journal du Rassemblement démocratique Africain (RDA qui venait d’être fondé en 1946), insistait alors sur le fait que le système colonial passait aussi par la déculturation.

« Tous les Africains constateront qu’au moment où ces disques africains sont interdits, nous sommes envahis par une quantité de disque d’inspiration anglaise ou américaine dans lesquels l’exotisme du tam-tam ou de la guitare couvre une vulgarité décevante ; des disques où il n’y a que du rythme, du bruit que cadencent des chants faits de résignation »[14].

Le chant de Fodeba Keïta, au son de la guitare et du tam tam, ne fut pas celui de la résignation. Bien au contraire, il racontait l’histoire d’un paysan, Naman, appelé sous les drapeaux, décoré pour sa bravoure, blessé, puis fait prisonnier et finalement ramené à Thiaroye où un matin,

« C’était l’aube. Nous étions à Thiaroye-sur-Mer. Les premiers rayons du soleil frôlant à peine la surface de la mer doraient ses petites vagues moutonnantes. Au cours d’une grande querelle qui nous opposait à nos chefs blancs à Dakar, une balle a trahi Naman. Il repose en terre sénégalaise. […] Les corbeaux, en bandes bruyantes, venaient annoncer aux environs, par leur croassement, la tragédie qui ensanglantait l’aube de Tiaroye… »

Franz Fanon, à travers l’hommage qu’il rendra à ce poème, en montrera, dans Les damnés de la terre  en 1961, toute la dimension politique, lui qui avait bien compris qu’ « il existe […] une complicité objective du capitalisme avec les forces violentes qui éclatent dans le territoire colonial ».

« La compréhension du poème (Aube africaine) n’est pas seulement une démarche intellectuelle, mais une démarche politique. Comprendre ce poème c’est comprendre le rôle qu’on a à jouer, identifier sa démarche, fourbir ses armes. Il n’y a pas un colonisé qui ne reçoive le message contenu dans ce poème. Naman, héros des champs de bataille d’Europe, Naman qui ne cessa d’assurer à la métropole puissance et pérennité, Naman mitraillé par les forces de police au moment où il reprend contact avec sa terre natale, c’est Sétif en 1945, Fort-de-France, Saïgon, Dakar, Lagos. Tous ces nègres et tous ces bicots qui se sont battus pour défendre la liberté de la France ou la civilisation britannique se retrouvent dans ce poème de Keita Fodéba. »

Thiaroye fait bien partie de ces événements qui servent à la compréhension de l’Histoire pour engager la lutte puisque durant des décennies, les autorités françaises ont tout fait pour dissimuler cette « tache morale indélébile ».[15]  Dans les années 1970, Boubacar Boris Diop écrivit la pièce Thiaroye terre rouge (qui ne sera publiée qu’en 1981), impressionnante charge contre le colonialisme, et s’engagea sur un scénario de film, Thiaroye 44, qui ne vit jamais le jour, tandis que l’historien de formation Cheikh Faty Faye livrait Aube de sang. Tout ce souffle culturel permit de sensibiliser les populations à l’idée de la nation sénégalaise et les faire adhérer à la lutte politique.

Lorsque le film le film Camp de Thiaroye, d’Ousmane Sembène (ancien tirailleur) et Thierno Faty Sow, sortit en 1988, il reçut de nombreux prix, mais ne fut pas distribué en France, alors même qu’il avait été présélectionné pour le festival de Cannes et qu’il avait obtenu un prix spécial à la Mostra de Venise[16]. Il ne fut projeté en France que dans un cinéma d’art et d’essai, et encore… dix ans plus tard. Il paraît évident qu’une fois encore c’était dû à une pression de la Françafrique : censure ? De toute évidence, puisque pour les autorités françaises, Thiaroye restait une « mutinerie ». Il ne fut projeté que cette année en 2024, au Festival de Cannes, 36 ans après son interdiction. « Personne ne voulait que ce film se fasse », se souvient le comédien ivoirien Sidiki Bakaba qui avait joué alors le rôle de l’un de ces tirailleurs. « Lors du tournage, il y avait même des hélicos de l’armée française qui venaient voler au-dessus pour nous empêcher de filmer. »

« Qu’est-ce qui est plus illégal que le colonialisme ? »

(Biram Senghor, fils de M’Bap Senghor tué à Thiaroye)

A travers leur bataille culturelle, tous ces artistes de la gauche sénégalaise des années 1980 cherchèrent à se réapproprier leur histoire : « On nous a appris une autre histoire que la nôtre […]. Nous n’avons pas réellement écrit l’histoire de nos pays ni de l’Afrique, tout a été écrit par les Français. »[17] C’est pourquoi, pour Ousmane Sembène, « point de salut pour l’Afrique dans le cadre du colonialisme, envisagé comme un système conduisant aux pires atrocités ».

Ainsi Thiaroye a fait l’objet de nombreuses réappropriations culturelles au Sénégal – bien avant que les historiens ne se saisissent de l’événement à la fin des années 1990 – mais c’est dans le domaine politique que sa mémoire est demeurée la plus vivace.

Dès les années cinquante, le massacre de Thiaroye fut intégré dans tous les débats politiques, à un moment où, rappelons-le, les luttes de libération nationale éclataient un peu partout dans l’Empire français, en Indochine, à Madagascar, au Cameroun, en Algérie… Les militants de gauche voulurent alors réinvestir la mémoire de la répression, non seulement afin de mettre en lumière ce crime colonial et réintégrer « Thiaroye » dans l’histoire nationale, comme on vient de le voir mais aussi,

« afin de le relier à un avenir national et panafricain comme de l’inscrire dans les batailles qui sont celles de la lutte des classes ». Thiaroye « est devenu un symbole des luttes anticoloniales et plus largement anti-impérialistes. C’est bien ainsi que l’interprète une frange de la jeunesse sénégalaise qui, au sortir de la guerre, et plus spécifiquement au milieu des années 1950, commence à réclamer l’indépendance »[18].

Si jusqu’aux années 80, la mémoire de Thiaroye avait été entretenue par cette intelligentsia littéraire et développée par l’opposition politique (particulièrement communiste), avec le film Camp de Thiaroye la mémoire historique commença à devenir un patrimoine commun à toute la nation sénégalaise.

Depuis le début des années 2000, Thiaroye a fait au Sénégal l’objet d’une politique mémorielle officielle. La nouvelle classe politique dirigeante sénégalaise a voulu afficher elle aussi sa volonté de se réapproprier ce récit refusant que l’histoire soit écrite par les vainqueurs qui imposent leur récit face aux victimes de la violence coloniale.

Du discours anticolonialiste et anti-impérialiste, elle est passée à un discours panafricain susceptible de fédérer l’ensemble des pays voisins en proie à des guerres civiles, rappelant ainsi que ces tirailleurs n’étaient pas seulement sénégalais. Ils venaient de toutes les régions de l’ancienne Afrique occidentale française (AOF). Ils étaient aussi bien guinéens qu’ivoiriens, maliens, ou burkinabés. Tous avaient été victimes de la violence coloniale. Et c’est précisément cette image, bien plus complexe pourtant, de ce « tirailleur sénégalais », héros des deux guerres mondiales et malgré tout victime des violences coloniales, qu’ont voulu rétablir les hommes politiques (mettant plus ou moins sous le tapis qu’on l’obligea à être, entre autres violences, le bras armé de l’impérialisme européen).

De commémorations en émancipations

Ainsi, le 23 août 2004 fut organisée la première journée de commémoration des tirailleurs sénégalais, morts pour la France aux guerres 14-18 et 39-45. Cette commémoration montrait à la fois la volonté d’unir les anciens pays colonisés et frappés par le terrorisme, et la tentative de renforcer la cohésion nationale. Loin d’incriminer la France, avec qui les relations néo-coloniales étaient restées, toutes ces décennies, dirigées par des bourgeois africains compradores – les Sénégalais, selon les dires du président Abdoulaye Wade, avaient voulu instaurer « une commémoration tournante [qui] pourrait constituer une chaîne internationale de solidarité dont le noyau dur serait personnifié par l’Afrique et la France ». Et aujourd’hui encore, l’historien à l’université Columbia de New York Mamadou Diouf, qui est aussi le président du comité de commémoration du massacre de Thiaroye, écrit dans Le Monde le 11 novembre 2024 : « Ni les autorités sénégalaises, ni le comité ne sont mus par une lutte contre la France, mais par une volonté très forte d’éclairer les faits et de produire un récit historique le moins contestable possible. ».Un récit historique « le moins contestable possible » … afin de ne pas perdre les bénéfices de l’aide au développement, qui tout en étant une petite restitution des vols commis à grande échelle, ont tant servi aux élites corrompues.

C’est pourquoi les discours politiques ont mis en avant ces « oubliés de l’histoire », leur courage, afin d’interpeller les jeunes générations qui « ne se lasseront point de s’inspirer de [leur] sens de l’honneur et de [leur] esprit de sacrifice. Leur devise était « On nous tue mais on ne nous déshonore pas »[19]. Le cimetière de Thiaroye fut déclaré « cimetière national » en 2004 (et pas toujours entretenu depuis), alors que le nombre de morts réels dépasse très sûrement le nombre de tombes qu’on peut y voir. Où sont les autres morts ? On attend toujours les nécessaires fouilles archéologiques permettant de retrouver leurs dépouilles.

Depuis 2008, l’histoire des tirailleurs fait partie des programmes scolaires au Sénégal. Le massacre est entré dans les programmes d’histoire des classes de 3e et de 1re. Ce qui n’est toujours pas le cas en France où on s’émeut le 11 novembre de leur courage et de leur sacrifice lors de la Première Guerre mondiale. Mais le seul endroit à Paris où l’on trouve des stèles en leur honneur, dans le jardin d’agronomie tropicale René Dumont du bois de Vincennes, est plus ou moins laissé à l’abandon par la mairie de Paris, pourtant responsable de de ces stèles de mémoire[20].

Il a fallu attendre 2014 pour qu’un président français, en l’occurrence François Hollande, évoque à l’occasion d’une visite officielle au Sénégal le 30 novembre, la responsabilité de la France dans ce qu’il a alors appelé une « répression sanglante ».

« Les événements qui ont eu lieu ici en décembre 1944 sont tout simplement épouvantables, insupportables. Je voulais venir ici, à Thiaroye. Je voulais réparer une injustice et saluer la mémoire d’hommes qui portaient l’uniforme français et sur lesquels les Français avaient retourné leurs fusils, car c’est ce qui s’est produit. Ce fut la répression sanglante de Thiaroye. »

Le terme de « répression » ne fut pas du goût des descendants des tirailleurs, car il sous-entendait que cette « répression » faisait suite à une révolte, une mutinerie, empêchant de ce fait la tenue du procès en révision du camp de Thiaroye. Les familles espéraient, pour le moins, que soit reconnue clairement la responsabilité de l’État français colonialiste dans ce qu’ils considéraient à juste titre être un « crime colonial ». (Alors que 350 soldats français bénéficient toujours en 2024 de plusieurs bases militaires au Sénégal dans le cadre « d’accord de défense pour lutter contre les groupes djihadistes au Sahel » et que le franc CFA est toujours en usage… sans parler de la lourde présence américaine… Belle réussite en vérité…. Colonialisme quand tu nous tiens.)

Lors de cette visite, François Hollande promit également au Sénégal les copies des archives françaises. Une commission d’historiens avait même été nommée pour faire enfin la lumière sur ce crime emblématique de l’injustice coloniale. Il n’en est rien sorti. Rien n’a filtré de ces archives. Aujourd’hui encore, les historiens et les autorités sénégalaises suspectent l’existence de documents secrets puisque des historiens ont identifié une liste d’archives non remises.  

Le 18 juin 2024, l’État français, à la demande d’Emmanuel Macron, le président « philosophe et historien », a annoncé l’octroi de la mention « Morts pour la France » à six tirailleurs sénégalais (quatre Sénégalais, un Ivoirien et un Burkinabé) exécutés (assassinés serait un mot plus juste) ce 1er décembre 1944 à Thiaroye. Le nouveau Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a aussitôt répliqué que ce n’était pas à la France de fixer unilatéralement le nombre d’Africains assassinés, ni la portée de la reconnaissance qu’ils méritent. Il est clair que les autorités françaises doivent enfin comprendre qu’elles ne peuvent plus mener une politique, même mémorielle, de type colonial dont les Africains (et pas uniquement les Sénégalais) ne veulent définitivement plus, comme le prouvent les réactions des pays du Sahel. Rien ne peut et rien ne doit se faire sans les pays concernés, à commencer par le Sénégal. Et ce, malgré toutes les entraves mises par la « Grande muette », cette hiérarchie militaire qui ne veut pas qu’on revienne sur le récit officiel. Car il est évident que s’ils sont « morts pour la France », ils ne pouvaient pas être des mutins.

C’est pourquoi en ce mois de novembre 2024, des historiens, membres d’associations, avocats et élus se sont réunis au palais Bourbon pour réclamer la reconnaissance officielle par l’État français de l’exécution de ces tirailleurs et le versement de réparations à leurs descendants, comme le réclame Birame Senghor depuis des décennies. On ne peut pas se contenter de la grâce si généreusement offerte en 1947. Il faut les réhabiliter. Pour cela, il faut ouvrir un nouveau procès en révision. Pour le moment, les propos tenus par Jean-Louis Thériot, ministre délégué aux Anciens combattants et à la Mémoire lors de la commission Défense le 14 octobre 2024, ne donnent guère d’espoir sur une suite favorable. Cela ressemble toujours à « une misérable question de sous » comme le disait Lamine Gueye.

« Toutes les archives concernant la mort des tirailleurs ont été scannées et transmises au gouvernement sénégalais. Rien ne prouve à ce jour l’existence de fosses communes. Le gouvernement sénégalais a créé une commission mais n’a transmis aucune demande financière à la France »[21].

Voilà qui n’augure rien de bon. Macron se rendra-t-il à Dakar le 1er décembre pour les commémorations du massacre, comme cela avait été annoncé lors des festivités du débarquement ? Peut-être, mais pourquoi faire ? S’acquitter enfin de la « dette de sang » française ? Rien ne semble le confirmer.

Le Sénégal, par l’ensemble des commémorations prévues du 1er décembre 2024 jusqu’à avril 2025, envisage une intégration panafricaine, fondée sur la rupture avec l’alignement hérité de la guerre froide et la « Françafrique », et espérons-le sur « l’union libre de peuples libres ». Espérons aussi que cette émancipation nationale soit accompagnée d’une véritable émancipation sociale faute de quoi, en régime capitaliste, ce fédéralisme resterait, comme le disait Lénine, « ou impossible ou réactionnaire ». Les nouveaux gouvernants sénégalais veulent proposer une histoire africaine du monde, faire mentir le très minable discours de Dakar d’un autre président-historien français, Nicolas Sarkozy, (discours il est vrai écrit par Henri Guaino), qui avait osé dire le 27 juillet 2007 :

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire […]. Jamais il ne s’élance vers l’avenir […]. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout est écrit d’avance. […] Il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ».

Ce discours colonialiste qu’on daterait aisément du XIXe siècle, oublieux « de la Françafrique, de ses scandales, de la collusion des intérêts politiques et pétrochimiques, de son soutien aux « satrapes » dans un « système de corruption réciproque »[22] correspond toujours aujourd’hui à L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, comme le disait Lénine.

En attendant, à partir du 21 novembre 2024 (jour anniversaire du retour des tirailleurs au Sénégal en 1944), à Bordeaux, Paris et Poitiers, et dans le cadre du 80e anniversaire de la Libération de la France, le réseau Mémoires & Partages propose aux établissements scolaires et à tous les publics, l’exposition documentaire Morts pour la France : les Tirailleurs de Thiaroye 44. Espérons que cette exposition, non visible à l’heure où ces lignes sont écrites, saura dépasser le stade de « la mémoire qui ne vaut pas que pour le souvenir mais aussi et surtout pour le devenir » et permettra de franchir ce qu’Amilcar Cabral appelait la « crise de la connaissance ».  

A l’heure où en France le racisme « décomplexé » est une opinion comme les autres, où les immigrés sont devenus plus que jamais les nouveaux boucs émissaires de la crise économique, sociale et politique, où le nouveau ministre de l’Intérieur, le vendéen Bruno Retailleau, ose déclarer que « l’immigration n’est pas une chance » – reprenant sans vergogne la formule de Jean-Marie Le Pen en 1995 : « L’immigration n’est pas une chance pour la France, c’est même un fléau » – il est bon d’ouvrir de nouvelles fenêtres sur de nouveaux horizons. La jeunesse immigrée pourra peut-être ainsi renouer certains fils de son histoire et se poser les questions que l’enseignement dévalué de la République ne lui a pas permis de se poser depuis tant d’années.

Concluons par ces mots du rappeur franco-sénégalais, Disiz la Peste, qui soufflent le vent d’une fenêtre à jamais ouverte :

« Mais cette nuit du 1er décembre 44 alors qu’ils dorment,

l’armée française est venue comme une traître.

Coup de mitraillettes.

Arrachés de leurs rêves,

on les tue simplement, froidement et plein de haine.

Ce fut le début du remerciement

la suite c’est maintenant

pour tous les immigrés en France »[23]


[1] Cours d’histoire est extrait du deuxième album du rappeur Disiz La Peste sorti en 2003 : Jeu de société.

[2] Camps de prisonniers à l’extérieur du Reich, sur le sol français en zone occupée, car les nazis ne voulaient pas de Noirs sur le sol aryen.

[3] Durant la Première guerre mondiale, 200 000 Africains venus d’AOF ont servi la France, dont 150 000 sur le sol européen ; 30 000 d’entre eux ne sont pas revenus. Entre 1939 et 1945, 180 000 soldats africains ont fait partie des troupes coloniales et 70 000 d’entre eux furent fait prisonniers par les Allemands. Près de 29 000 sont morts sur les champs de bataille.

[4] Voilà qui rappelle la triste histoire des soldats français de la garnison de Nancy, qui avaient eu le 30 août 1790 l’audace de réclamer leur solde, et que le marquis de Bouillé, aux ordres de notre héros national La Fayette, avait massacrés. Plusieurs centaines de morts. Les survivants furent soit emprisonnés, soit pendus et l’un d’eux subit même le supplice de la roue ! Marat prit leur parti en publiant un pamphlet, « L’affreux réveil », dans lequel il dénonçait les « menées atroces » des « ennemis de la Révolution ».

[5] https://books.openedition.org/pur/152435?lang=fr#bodyftn36  Martin Mourre, Thiaroye 1944, Histoire et mémoire d’un massacre colonial, Presses universitaire de Rennes, janvier 2022.

[6] https://academieoutremer.fr/presentation-bibliotheque-les-recensions-du-carasom/?aId=2814 Recension de Jean Nemo : Thiaroye 1944 : histoire et mémoire d’un massacre colonial

[7] Malheureusement, une fois devenu président de l’Assemblée nationale du Sénégal (de 1960 à 1968), il ne fit plus jamais allusion à ce carnage, se terrant ainsi dans un silence complice par intérêt politique vis-vis de la France.

[8] En référence à la déclaration du ministre des affaires étrangères, le comte Sebastiani en 1831, lors du massacre des Polonais par les troupes tsaristes.

[9] En référence à l’épouvantable massacre des Communards en 1871 par les troupes versaillaises.

[10] En référence au massacre des Spartakistes à Berlin en janvier 1919, par les troupes allemandes et les corps francs envoyés par « le chien sanguinaire » Gustav Noske (ministre SPD de la défense en 1918), qui assassineront R. Luxemburg et K. Liebknecht.  

[11] Riesz Janos, « Thiaroye 1944 : un événement historique et ses (re)présentations littéraires », in Bonnet Véronique (dir.), Conflits de mémoire, Paris, Karthala, 2004, p. 311.

[12] Dieng Amady Aly, Mémoires d’un étudiant, Vol. II, De l’université de Paris à mon retour au Sénégal, Dakar, Codesria, 2011, p. 146.

[13] Réveil, 28 novembre 1949. La postface d’Aube Africaine parue en 1994 signale que ce texte et le poème Minuit sont les deux seuls textes de la période coloniale à avoir fait l’objet d’une interdiction en AOF.

[14] Non signé, « Les disques de Fodéba Keita “Minuit” et “Aube africaine” sont interdits », Réveil, 28 novembre 1949.

[15] Mamadou Diouf, professeur d’Histoire et d’Études africaines à l’Université de Colombia à New York, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/11/11/mamadou-diouf-l-histoire-imperiale-ne-peut-plus-etre-enoncee-exclusivement-par-la-france_6387736_3212.html

[16] On peut voir le film sur ce site : https://www.au-senegal.com/camp-de-thiaroye-au-festival-de-cannes,8943.html

[17] Entretien de Martin Mourre avec Ben Diogaye Beye, Dakar en décembre 2010.

[18] https://books.openedition.org/pur/152435?lang=fr#bodyftn36  Thiaroye 1944, Histoire et mémoire d’un massacre colonial

Martin Mourre, Presses universitaire de Rennes, janvier 2022. Cet ouvrage est la version « grand public » d’une thèse de 2014 de l’auteur, De Thiaroye on aperçoit l’île de Gorée. Histoire, anthropologie et mémoire d’un massacre colonial au Sénégal.

[19] Thiam Abdoulaye, « Journée du tirailleur. Moment intense de communion », Le Soleil, 24 août 2006, discours du premier ministre Macky Sall en août 2006.

[20] https://www.facebook.com/cultureprime/videos/11-novembre-les-soldats-oubliés/1065471988233670/

[21] https://blogs.mediapart.fr/armelle-mabon/blog/141124/letat-francais-et-le-massacre-de-thiaroye-80-ans-apres

[22] https://www.huffingtonpost.fr/actualites/article/le-discours-de-dakar-une-insulte-a-l-afrique_2592.html

[23] Serigne M’Baye Gueye, Thiaroye, Sunu Music.

 

 

dimanche 8 décembre 2024

Panteras Negras comunistas en Madrid

 FUENTE: http://www.agenteprovocador.es/publicaciones/una-pantera-negra-en-el-madrid-franquista-27hd7

Militante de los Panteras Negras en una mesa de propaganda (1969). Fotografía: David Fenton Militante de los Panteras Negras en una mesa de propaganda (1969). Fotografía: David Fenton                                                                                                                                                                                                                      

En 1967 Roberta Alexander, militante de Panteras Negras, dio un mitin en la universidad madrileña contra la guerra de Vietnam. El acto acabó con cargas, banderas comunistas y disturbios en las calles del centro. Tras cantar «We shall overcome» en los sótanos de la DGS fue expulsada del país.

 
    Es un capítulo insólito de la disidencia franquista en el corazón del franquismo: una militante negra de los por entonces recién constituidos Panteras Negras que dio un mitin en una universidad madrileña y que, durante varias semanas, tuvo en jaque el franquismo. Su testimonio nos habla de los famosos «saltos» (quedadas con intención de manifestarse que duraban minutos hasta que llegaba la policía armada y dispersaba a sangre y fuego), pero también del ímpetu de los estudiantes radicalizados, que no dudaron en tomar el campus y manifestarse ante las instituciones de Estados Unidos en Madrid para protestar por la guerra de Vietnam, convertida en la gran causa internacionalista de la segunda mitad de los sesenta. 


DEL PACIFISMO DE BERKELEY AL MADRID DE LOS GRISES


    Roberta no era una recién llegada a la militancia. Antes de entrar en los Panteras había participado en el Free Speech Movement, el movimiento por los derechos civiles surgido en Berkeley. Sin embargo, su visita a España en plena dictadura fue una experiencia que le impactó. No sabía nada de nuestro país. Estaba fascinada por la Guerra Civil y el papel de las Brigadas Internacionales (su tío había pertenecido a la Brigada Lincoln, formada totalmente por negros), pero poco más.                                                                                                                                                 

    No viajó sola. La acompañaban dos amigas, todas ellos comunistas. Tras una gran travesía en barco (salió de Nueva York y, después de hacer escala en Dover, llegaron a Le Havre, Francia, desde donde tomaron un tren y se plantaron en Madrid), llegó como estudiante de intercambio de la Facultad de Filosofía y Letras, lo cual le daba cierta protección. Al fin y al cabo era extranjera nacional de un país como Estados Unidos, con el que a partir de 1960 el franquismo, consciente de la necesidad de buscar una apertura económica, firmó un acuerdo comercial. Franco intentaba «normalizar» sus relaciones internacionales. Entre otras cosas, el pacto supuso la publicación de numerosos escritores estadounidenses a través del Servicio de Informaciones de los Estados Unidos de la Embajada (John Dos Passos, Ernest Hemingway, William Faulkner, Erskine Cladwell, John Steinbeck, James T. Farrell, Pearl S. Buck o John P. Marquand, entre otros). Nada más llegar, fue recibida por Carlos Blanco, marxista, escritor, crítico literario y director del programa de intercambio. Entonces Roberta no sabía que él sería fundamental en los sucesos que estaban por venir. Las primeras semanas fueron extrañas. Estaba decidida a implicarse en el activismo político a pesar de la represión, pero no lograba dar con grupos izquierdistas. «Al principio no pude encontrar a la gente política, porque los estudiantes tiraban unas octavillas y desaparecían, había una manifestación y desaparecían, no era capaz de averiguar quién estaba detrás, conocer a alguien», contó a Luis Martín-Cabrera, en una entrevista publicada en Rebelión en octubre de 2011. Carlos Blanco, secretamente, organizaba a los estudiantes, que planeaban un boicot a la visita de Ronald Reagan a Madrid. Irían hasta el aeropuerto a recibirlo con pancartas, pero finalmente el viaje se canceló. Sin dudarlo, algunas mañanas colocó varias mesas informativas a la entrada de la facultad que denunciaban la guerra. Fue entonces cuando, para presionar al gobierno español para que no renovase sus acuerdos con Estados Unidos en el uso de sus bases militares en España, sobre todo en Torrejón de Ardoz, se organizó una campaña contra la guerra de Vietnam y el imperialismo que daría comienzo el 28 de abril.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

LA PANTERA NEGRA QUE HABLÓ A LOS ESTUDIANTES MADRILEÑOS


    Roberta, aunque con reservas, aceptó hablar en un mitin en la universidad. La idea era hacerlo solamente de Estados Unidos pero no hacer referencia alguna a Franco. Fuera, algunos grupos quemaban banderas de Estados Unidos, mientras la sala estaba a rebosar (entre 400 y 500 personas). Todos miraban hacia la puerta, a la espera de ver entrar a las fuerzas del orden. Roberta habló emocionada. El público, que tenía delante a una auténtica pantera, estalló en una gran ovación.
Al terminar, llegó lo que parecía casi inevitable:
 «Me estaba ya preparando para marcharme cuando un pequeño grupo de estudiantes, encabezados por Fini Rubio, se me acerca y me dice: “Te tienes que marchar por detrás de esos matorrales, tenemos un taxi esperándote; lo mejor es que te vayas un par de semanas a Andalucía hasta que se olviden de ti”. Aquello no parecía un plan muy prometedor [risas]. A mí no me había dado por pensar mucho más allá, no se me había ocurrido pensar que pasaría después del discurso, hasta que estos estudiantes me dijeron que tenían un taxi esperando por mí. En este sentido, era bastante ingenua. Sabía que el plan de Andalucía no iba a funcionar, por eso me fui a mi pequeño apartamento y después le hablé a mi amiga, Karen Winn, que todavía vivía en una pensión. Karen era rubia y Carol Watanabe de origen japonés. Las dos me habían ayudado a poner las mesas para la petición de firmas, pero no habían pronunciado ningún discurso. La mujer de la pensión de Karen nos dijo que la policía había venido a buscarnos y que les había dicho que volveríamos en cuatro horas para que tuviéramos tiempo de escaparnos. Hicimos las maletas rápidamente y llamamos a Carlos Blanco y le preguntamos: “¿Qué hacemos ahora?”. “Veniros inmediatamente a mi casa”, nos dijo. Agarramos un taxi justo a la hora de la siesta y, de repente, en la radio se escucha algo sobre “la chica de color, la rubia y la japonesa de Berkeley que han insultado a la hospitalidad española”. El taxista debía ser un tipo legal, porque miró por el retrovisor y se dio cuenta de quiénes eran sus clientas. Nos dejó en la casa de Carlos Blanco, donde pasamos 2 o 3 días. En casa de los Blanco se hizo evidente que no se iban a olvidar simplemente de nosotras, así que decidimos volver a nuestros respectivos lugares de alojamiento. Regresé a mi apartamento y allí me estaba comiendo un yogur cuando llamaron a la puerta dos hombres vestidos de paisano y dijeron: “¿Eres tu Roberta Alexander?”, lo cual era poco menos que una broma. Dije que sí y me dijeron que quedaba bajo arresto, pregunté por qué y me dijeron: “No sabemos por qué, la Embajada Americana nos lo ha mandado”».


DISTURBIOS EN EL CENTRO: EL PUÑO NEGRO SOBREVUELA LA CAPITAL


    Roberta estaba detenida, primera y última vez que una pantera negra fue arrestada en la España franquista. Sin embargo, mientras era conducida a comisaría en varios puntos de Madrid sucedían más cosas. El Diario de Burgos, en su edición del 29 de abril, narra así lo que pasó: 

Manifestación estudiantil en Madrid «contra la política de los Estados Unidos en el Vietnam» Parece que fueron jóvenes norteamericanos los que llevaron la iniciativa de la organización

Madrid (Cifra).— Esta ma­ñana se han reunido varios centenares de estudiantes en la Facultad de Ciencias Po­líticas y Económicas para manifestarse en contra de la política norteamericana en el Vietnam. En el aula donde tuvo lu­gar la reunión se habían desplegado banderas de Viet­nam del Norte, retratos del presidente Johnson y eslóganes contra la política y la acción de los Estados Uni­dos en el Suroeste asiático. Se leyeron recortes de pe­riódicos extranjeros sobre «bombardeos de población civil», declaraciones de Ho-Chi-Minh, del inglés Bertrand Russell y de un gru­po de llamados Intelectuales españoles que se adherían al acto. Una estudiante norte­americana de color, proce­dente de la Universidad de Berkeley, Roberta Alexander, que se encuentra en Espa­ña en régimen de inter­cambio universitario, se pro­nunció contra la interven­ción norteamericana en el Vietnam y se refirió a las discriminaciones raciales en Estados Unidos. Entre los asistentes a la re­unión se observaba un nú­mero elevado de estudiantes norteamericanos que realizan sus estudios en España en virtud de convenios estable­cidos para intercambio es­tudiantil. Se tiene entendido que ha sido de estos grupos de es­tudiantes de donde ha sur­gido la directiva para la preparación y organización de estas manifestaciones con­tra la política de su propio país en el Vietnam, buscan­do la colaboración de algu­nos estudiantes españoles. La estudiante Roberta Ale­xander había publicado re­cientemente una carta en el New York Herald Tribune en la que pretendía justifi­car los disturbios de Ma­drid. Confirmantes de la car­ta eran otras estudiantes norteamericanas Carol Batanave y Karen Win. Esta procede de la Universidad californiana de Berkeley y ha manifestado a una agencia extranjera en Madrid: «No intervendremos en la mani­festación porque si el pelo ru­bio se destaca demasiado», aunque admitió que estu­diantes americanos habían intervenido en la organiza­ción de esta manifestación contra los Estados Unidos, por su política en el Viet­nam.

    Al acabar esta reunión, alrededor de un centenar de estudiantes encabezados por otros que llevaban pancar­tas contra el presidente Johnson y la política de los Es­tados Unidos, se dirigieron hacia la explanada de la Fa­cultad de Filosofía y Letras, donde quemaron unas bande­ras norteamericanas que lle­vaban pintadas y unos re­tratos dibujados del presi­dente Johnson. El humo producido por la hoguera se aproximó al grupo de la fuerza pública de servicio normal de orden, momento en que los estudiantes se dispersaron sin que hi­ciera falta requerimiento ni intervención de la autoridad. Por la tarde, alrededor de las ocho, algunos centenares de estudiantes, fraccionados en grupos reducidos, se situa­ron en los alrededores de la Embajada de los Estados Uni­dos sita en la calle Serra­no en un intento de ma­nifestación. La fuerza pú­blica custodiaba la repre­sentación política y, ante la actitud de algunos de los grupos de no disolverse a la vez que proferían gritos de «imperialistas», se vio obli­gada a dar algunas cargas. Los incidentes se fracciona­ron a lo largo de la calle de Serrano y afluentes a ella como, por ejemplo, el cruce de la citada calle con Goya, donde un pequeño gru­po pegó fuego a unos cuan­tos periódicos. También aquí la fuerza pública se vio obli­gada a intervenir, al igual que también lo hizo ante la actitud de otro grupo situa­do en la confluencia de las calles de Serrano y Hermosilla y en la de Claudio Coello con la Goya. Se sabe que a consecuencia de todas es­tas algaradas, la Policía ha realizado diversas detencio­nes. Las algaradas, de otro la­do, afectaron al tráfico de la zona, siempre muy inten­so y más a la hora en que aquéllas se produjeron con lo que hubo diversos tapo­namientos en la circulación. A primeras horas de la no­che, la normalidad se ha­bía restablecido totalmente.


 SUENA «WE SHALL OVERCOME» EN LA DIRECCIÓN GENERAL DE SEGURIDAD

    Continúa el relato la propia Roberta en su entrevista:

«Aunque parezca increíble caminamos desde mi apartamentito en Callao hasta la Puerta del Sol y en mi memoria incluso paramos para tomar un café. Qué raro, ¿no? Ahora me parece increíble, pero así es cómo lo recuerdo y cómo lo he contado, caminando con la policía franquista hasta la Puerta del Sol. En fin, me metieron en la Dirección General de Seguridad y realmente era como bajar a las mazmorras de un castillo. Me pusieron en una celda a mi sola y para aquel entonces estaba empezando a asustarme un poco, aunque Carlos nos había dicho que si nos arrestaban iba a estar pendiente de nosotras, era la única conexión que tenía con el mundo exterior que nos pudiera proteger en ese momento […] Me acuerdo de que alguien empezó a cantar una canción que me sonaba del movimiento, pero como soy de una generación norteamericana posterior, no la reconocí inmediatamente, pero empecé a tararearla con él y uno de los guardias vino enfadadísimo a decirme: “¿Por qué cantas esa canción?” Y ahí me di cuenta de que era “La internacional”. Mientras estuve detenida fingí cuanto pude que no podía hablar español, les decía, “no sé que es eso” y se iban. No me pasó nada ni físicamente ni en ningún otro sentido. Después alguien se dio cuenta de que había una americana en los calabozos. Yo no vi a otros prisioneros, pero aquello estaba lleno, porque habían detenido a un montón de gente justo antes del Primero de Mayo, eran arrestos preventivos. Entonces alguien empezó a cantar “We shall overcome” [el himno del Movimiento de los Derechos Civiles encabezado por Martin Luther King], ¡no pudieron hacernos callar y eso que cantábamos en inglés! Creo que era en inglés».
La embajada logró presionar para su puesta en libertad. Estuvo en arresto domiciliario a la espera de su deportación, que sucedió a comienzos de mayo. Una decena de grises la acompañó hasta el tren que la llevaría hasta Irún. En la estación de Madrid, al parecer, hubo algunas cargas contra estudiantes que se acercaron a despedirse de ella y protestar por su expulsión. En la frontera de Irún los agentes comprobaron que habían cruzado la frontera. Ya en Hendaya, un grupo de personas la esperaba con algo de dinero y el contacto de amigos en París, que también la ayudarían. En la capital francesa concedió una entrevista a la CBS y, ya en su país, su caso fue portada en Los Angeles Times

Roberta Alexander, en 1976

 Tiempo después, escribió una carta al director del Diario Ya, que se publicó en su sección «Verlo y... contarlo». Una estadounidense simpatizante del régimen había escrito una carta acusándola de deslealtad y traición. La respuesta es esta:  
 
Muy distinguido señor:

 Escribo esta carta como respuesta a la carta publicada en su periódico el catorce de junio que se refirió a la «mala conducta» mía y de las otras dos chicas expulsadas de España. No creo que entienda bien la señora que escribió la carta nuestra posición en cuanto a la guerra de Vietnam. Yo creo que el pueblo americano tene­mos que expresar nuestras opiniones siempre. Decimos que tenemos una democracia, pero hay que tener en cuenta que la palabra democracia no tiene ningún sentido sin la libertad de expresar opiniones diferentes. Los que criticamos el papel de los EE. UU. en la guerra y los que protestamos antes las injusticias de nuestra socie­dad no somos «defectos sociales» sino los verdaderos patriotas y demócratas. Pienso que el pueblo vietnamita, como todos los pueblos del mundo, tiene el derecho de determinar su propio gobierno sin la intervención militar de los EE.UU. ¿Quién reci­be las ventajas y quién paga el pre­cio de la guerra? El joven negro puede luchar en el Vietnam contra gente de color, pero en su propio país vive como un ciudadano in­ferior. Por eso protesto contra la guerra. Sólo espero que la gente del mundo, so­bre todo la gente americana, examine de nuevo y piense un poco más la política de nuestro país en Vietnam.
 

Bande-annonce de Lantouri (Reza Dormishian, 2016)

 

 


Au Cinéma Nouvel Odéon

 

LANTOURI
Reza Dormishian

Samedi 14 décembre à 11h
en présence du réalisateur, Reza Dormishian

Séance animée par Nader T.Homayoun 

 

Fiction, 2016, 115 min, VOSTF 

 Résumé: Lantouri, c’est le nom d’un gang de Téhéranais qui s’attaque aux classes riches. Rien ne les retient contre ceux qu’ils voient comme les vrais voleurs jusqu’à ce qu’un abominable crime passionnel vienne en causer la chute. Conçu comme un faux documentaire, des proches, experts et représentants de l’ordre commentent son acte. Lantouri illustre le fossé grandissant entre les classes sociales, opposant une classe moyenne démunie à une élite privilégiée, tout en exprimant la colère des plus défavorisés face aux profondes inégalités.

Deux films de Stanislav Rostotsky : Nous Vivrons Jusqu'à Lundi, 1968 / La 359e Section ou Ici Les Aubes Sont Calmes, 1972

 Nous Vivrons Jusqu'à Lundi

 
 

La 359e Section / Ici Les Aubes sont Calmes

Le seul extrait youtube que j'ai trouvé de ce film est celui-ci:

Sans doute l'aspect guerrier féminin a-t-il retenu le uploader, cet extrait "technique" de la guerre manifeste un rôle des femmes inconnu ailleurs duranr la WWII, tant du côté allié occidental qu' allemand (qui avait des gardiennes de camps de concentration, donc armées). Dans la Guerre (dite) civile russe, les femmes sont déjà "au contact" (voir La Commissaire). Elles sont d'ailleurs à l'origine de la Révolution russe en 1917, mais ce rôle actif nous défrise encore, ce qui souligne d'autant le peu de choses que nous savons sur la révolution, le socialisme et les femmes (Cuba aussi est un cas manifeste d'un féminisme rouge qui incommode). 

Encore un très beau film de PROPAGANDE que j'ai pu voir grâce au fond des bibliothèques parisiennes...encore cette sensibilité et esthétique russes qui fait d'autant plus passer le cinéma occidentalo-yankee pour du pipi de chat (où l'émotionnel frappe toujours au même endroit, de manière aussi "bourrine" que le monde globalement construit par l'hégémon). 

Sur Yandex, la deuxième partie de ce film (mauvaise qualité d'image, sous-titré espagnol, et c'est déjà ça pour sortir du "female warrior" ): https://twitter.yandex.com.tr/video/preview/10415079433316117448

vendredi 6 décembre 2024

Qu’est-ce qui rend la Roumanie si importante pour l’Occident et l'OTAN ?

 

 
 
Avant d'annuler les élections, Georgescu était dans les sondages avec 63% des intentions de vote contre 37% pour Lasconi, "ils" savaient qu'ils étaient sur le point de perdre et c'est pourquoi ils ont dû les arrêter.

––> https://www.lefigaro.fr/international/l-irresistible-ascension-du-candidat-d-extreme-droite-calin-georgescu-sur-la-scene-politique-roumaine-20241206


La Roumanie fait partie du flanc oriental de l’OTAN et se trouve à l’avant-garde des efforts du bloc pour menacer la Russie.


La côte roumaine de la mer Noire constitue une voie pratique pour l'expédition d'armes vers Kiev.


L'infrastructure militaire de l'OTAN en Roumanie sert de tremplin pour lancer des drones destinés à espionner depuis l'espace aérien neutre au-dessus de la mer Noire les activités de la Russie et à coordonner potentiellement les attaques ukrainiennes contre le territoire russe.


Son statut de pays riverain de la mer Noire aide l’OTAN à justifier sa présence navale dans cette partie particulière du globe.


La frontière entre la Roumanie et la Moldavie permet à l'OTAN de menacer la Transnistrie, une enclave moldave séparatiste coincée entre la Moldavie et l'Ukraine, où est stationné un contingent de soldats de la paix russes.


La base aérienne Mihail Kogalniceanu, située près de Constanta, est actuellement en cours d'agrandissement et devrait devenir la plus grande base militaire de l'OTAN en Europe.


La base militaire de Deveselu, près de Caracal, abrite le système de défense antimissile balistique américain Aegis Ashore, dont les lanceurs Mk 41 peuvent être utilisés pour lancer des missiles (comme par exemple des missiles de croisière Tomahawk) sur la Russie.

España hacía América (Josep Renau, 1946-1950)

 

 

Esta gran obra muralista no fue realizada en Ciudad de México sino en Cuernavaca, en el Hotel Casino de la Selva, a donde Renau se trasladó con toda su extensa familia en 1948, a instancias del empresario de la construcción Manuel Suárez, hasta que en 1951 o 1952, una vez finalizado el encargo, volvieron a la capital mexicana. Las condiciones del contrato fueron muy ventajosas: Manuel Suárez no solo le pagaba puntualmente todos los meses un cheque de 500 pesos, sino que además les cedio gratuitamente las habitaciones que precisaban y no se opuso a que disfrutaran, durante todo el tiempo de su larga estancia, de las instalaciones deportivas y de los grandes parques y jardines adjuntos, todo ello sin gasto adicional alguno. Por lo demás, Renau seguía diseñando carteles de cine y realizando otros muchos trabajos publicitarios con los que rondeaba su presupuesto anual.

España hacía América es ante todo un gran friso continuo, de algo más de 4 metros de altura por 30 de longitud, de carácter alegórico y descriptivo, que expone su vasto tema, la historia española desde la prehistoria hasta el descubrimiento de América, en una escena continua que se desarrolla ininterrumpidamente de izquierda a derecha en dos sectores: en el superior se aloja un personaje alegórico, la Hispanidad, mientras que en el inferior se acumulan las escenas históricas narrativas y descriptivas que dan carácter y sentido a la composición. Su contenido, sin embargo, es una exaltación acrítica y un tanto tópica de la historia y la cultura españolas, una acumulación sintética de hechos épicos y gloriosos protagonizados por los grandes héroes de la madre patria. Tanto la técnica pictórica, el predominio del dibujo y el carácter descriptivo y narrativo de las figuras, como la disposición de las escenas o el uso de personajes ilustres como epítome de la vida de un país y de sus principales hechos históricos son deudores de los murales de Diego Rivera, con quien establece una especie de tour de force pictórico.

Fuente: Albert Forment, "Josep Renau. Vida y obra", en Jaime Brihuega (comisario), Josep Renau (1907-1982): compriso y cultura, catálogo de exposición, Univesidad de Valencia, 2007, p.53.

jeudi 5 décembre 2024

IAIN SINCLAIR, explorateur en situationnisme au service de sa majesté (2011)

 

On édite en France le London Orbital, livre phénoménal d’un écrivain Anglais indispensable, Iain Sinclair. Son obsession, c’est sa ville : Londres, qu’il explore sans relâche. 
C’est peut-être une histoire secrète de magie et de possession : de l’autre côté de la Manche, la Londres tentaculaire possède sa propre association d’arpenteurs poètes (la London Psychogeographical Association) et les écrivains contemporains se bousculent pour ausculter ses ruelles, ses églises et ses souterrains dérobés.
Dans le sillon du 
Journal de Samuel Pepys et des grandes œuvres mystiques de William Blake (Londres) ou Arthur Machen (L’aventure de Londres), Peter Acroyd, Stewart Home, Will Self et l’auteur de comics Alan Moore dérivent tous en même temps qu’ils écrivent, et superposent sans états d’âme passé, présent et futur dans des œuvres mêlant histoire, littérature et commentaires sur l’Angleterre contemporaine. De l’aveu de tous, leur pratique mi-sociologique, mi-occultiste n’a qu’un inventeur (Guy Debord, fondateur de la psychogéographie) et qu’un maître: le poète, romancier et essayiste Iain Sinclair.
Cet alchimiste de la langue anglaise et polémiste habitué des médias britanniques n’est pourtant pas né à Londres mais au Pays de Galles : il a déménagé deux fois dans sa jeunesse avant de s’installer en 1968 dans une maison d’Albion Drive, dans le célèbre 
borough de Hackney.
Partant du principe qu’on ne parcourt jamais deux fois le même chemin mais qu’on s’abreuve toujours à la même source, Sinclair n’a plus jamais bougé et fait tous ses voyages sans quitter sa ville, voire son quartier : « 
Mon rêve ultime est de pouvoir trouver tout et tout le monde dans un rayon de 400 mètres autour de chez moi ». Car Londres est une « ville de tours mais aussi de fondations très profondes, faites d’ossements animaux, d’artefacts, de victimes de la peste, de pièces de monnaie égarées et de pipes en terre brisées »: depuis le poème Lud Heat (1975), Sinclair se consacre presque exclusivement à la mégapole britannique et a publié plus de dix livres sur le sujet.
Sans chauvinisme mais avec une dévotion confinant à la possession, le Britannique n’a de cesse de sillonner ses rues comme on lit un texte hermétique, de fouiller les signes cachés à chacun de ses coins de rue comme on déploierait un mille-feuilles produit par 3000 ans de sédimentation. Influencé par William Burroughs et Thomas De Quincey autant que par le cinéma (il est de son propre aveu un cinéaste raté), Sinclair y a excavé plusieurs théories importantes sur Jack l’Eventreur ou l’architecte Nicholas Hawksmoor  et sa propre définition de la littérature : une vaste terra incognita s’étendant entre l’essai et la fiction, où la lecture réel s’apparente à un exorcisme, et l’art de la fiction n’est qu’un prolongement shamanique des strates les plus enfouies de notre monde : « 
Les livres sont des formes d’exercice de magie. J’invente les rumeurs que je me propose de mettre en lumière. Mes livres sont réalistes dans ce qu’ils projettent : ils font appel aux outils et aux techniques de la fiction pour manipuler des matériaux documentaires ».
L’un de ses livres les plus célèbres, les plus polémiques et les plus ambitieux s’appelle 
London Orbital et il est né à l’aube de l’an 2000, en pleine controverse autour du Millenium Dome, ce raté très onéreux devenu symbole des excès du New Labour (pourtant à l’initiative de Michael Heseltine, vice-Premier ministre conservateur dans le cabinet de John Major). Après avoir rédigé un pamphlet terrible, Sinclair a eu l’idée de consacrer un livre entier à une autre initiative grondant à l’horizon: la M25, autoroute périphérique longue de 188km inaugurée par Margaret Thatcher en 1985, dont il a parcouru à pieds tous ses lieux et non-lieux limitrophes, toujours en bonne compagnie (le cinéaste Chris Petit, l’ex KLF Bill Drummond, le peintre Renchi Bicknell). Oeuvre serpentine et indescriptible, ce document fictif  est à la fois une expérience littéraire toxique et une somme de savoir colossale. Fidèle à son credo psychogéographique de dérive et de rêve éveillé, Sinclair a écrit son livre au fur et à mesure des longs mois d’errance, « vandalisant les énergies endormies par l’acte de production de signes ambulants », en quête paradoxale de… son sujet. Car le psychogéographe est comme l’alchimiste, il s’intéresse moins au résultat qu’au temps qu’il consacre au processus, à la discipline de la répétition. Loin des clichés du promeneur romantique, notre nostalgique acharné fait acte de témoignage sur une Londres en voie de disparition et oeuvre de résistance contre la « magie noire du haut-capitalisme » qui la défigure. Edité en français ces jours par les éditions Inculte, London Orbital est finalement un livre terriblement contemporain, qui dépasse largement le contexte de Londres: « Le flâneur born-again est  une créature rebelle, moins intéressée par les structures, les textures et les conversations philosophiques que par le fait de pouvoir tout remarquer ». On n’attend désormais plus qu’une chose : que Sinclair déménage à Paris pour, enfin, nous la faire voir autrement et, peut-être, l’aimer de nouveau.

LA BONNE PENSEE OFFICIEUSE : les postsitus, les nouveaux littérateurs, les Gênois de Göteborg,...

(Texte d'août 2001, diffusé sous forme de tract.)

La glorification officielle de l'IS et de Debord a commencé peu de temps avant sa mort, dès qu'il a commencé à vendre (sa vie, son œuvre, ses Mémoires, son parti, sa parole). Le paysage intellectuel parisien s'en est trouvé davantage modifié que par un battement d'ailes dans le golfe du Mexique. Si la vieille intelligentsia rabrouée et conchiée n'ose toujours pas avouer qu'elle lisait ‘la Société du spectacle', évidemment en cachette, les deux branches qui chuchotaient leur soutien à Debord sous sa terrible chape de plomb, les postsitus modedevitistes (tendance voyou lettré) et les postsitus intellectuels (tendance lettré voyou), ont d'abord jubilé publiquement, soulagés de la mort du tyran que-rien-ne-justifiait-qu'on-traite-de-tel et du fait qu'on pourrait enfin tirer bénéfice d'un si beau stock théorique non encore véritablement exploité. Mais très vite on s'est aperçu non seulement que le trésor n'était pas si grand, mais que celui qui approuvait publiquement inversait sa position de révolté : l'IS et Debord devenant référence officielle, on ne garde plus sa négativité apparente en les soutenant. La situation du microcosme intellectuel aujourd'hui est donc la suivante : il faut taire le nom de Debord, ou alors le rabrouer et le conchier. Comme une telle attitude dépend de la mode et non de la critique, elle est amenée à changer rapidement. Nous espérons, sans trop d'illusions, que ce sera plutôt sous l'impulsion de la critique que sous l'impulsion de la mode.

Les situationnistes et Debord, en tout cas, semblent avoir su que ce qu'on appelle critique est essentiellement une révolte de rue, et ils se doutaient probablement que ces guerres, qu'on appelle critique, non seulement se décident là, mais souvent s'y conçoivent ; tout au moins tant qu'ils étaient jeunes, et que le syndrome du complot ne s'était pas encore substitué à leur bonne humeur. Il ne faut pas oublier que leur modedevitisme – cette apologie romancée de leur propre vécu – était d'abord une virulente critique de l'intelligentsia, dont la profession est d'écrire et de penser publiquement contre rémunération. Comme l'époque était de gauche, l'intelligentsia l'était aussi. La fesse gluante de sueur serrée devant la Remington, surtout à Paris, un petit milieu professionnel planifiait des révolutions, en attendant salaires et reconnaissance. On osait parfois rêver de postes ministériels comme ceux de Lukács et de statues comme celles de Lénine. En France principalement, depuis la réussite éclatante de Victor Hugo, la littérature était censée mener à tout. Les situationnistes, dont les mérites n'ont pas été si grands, ont au moins eu celui de vouloir ruiner cet arrivisme de la plume qui, particulièrement à Paris, ne s'est jamais exprimé avec plus de grâce que dans le cul. Cette intelligentsia avait été stalinienne jusqu'en 1968 et gauchiste dans les années suivantes. Stalinienne, elle ne pensait la révolte qu'organisée et préméditée par des fesses gluantes de sueur serrées devant des Remington ; gauchiste, c'est-à-dire en majorité léniniste, elle concédait une révolte dans la rue, mais y subordonnait toujours l'émeute obscure à la manifestation médiatique, les plaisirs éruptifs et ravageurs qui débouchent sur le pillage et le cassage de gueule de quelques journalistes à la solennité pompeuse de la protestation indignée en défilés de poings levés comme des moignons. Les bataillons serrés comme des fesses gluantes, casqués et bottés, leur ont toujours paru plus sérieux que des nuées d'adolescents imprévus et imprévisibles, qui ne chantent pas. Et ces moments doum-doum n'étaient que des preuves de leurs propres battements de cœur, de leurs discours résignés à la nécessité d'une police, et non pas l'inverse, leur cœur et leur discours devenant des preuves de ces perforations qui déforment et rendent inutilisables des défenses séculaires de l'étroitesse humaine.
Au printemps 2001, au moment où une génération inconnue au bataillon a pour la première fois tapé de son pied léger de Cincinnati à Addis-Abeba, en déposant son souffle neuf sur les terrains de bataille récemment usés de Tizi Ouzou (et Brixton !) et de Bradford (et Batna !), une nouvelle intelligentsia subordonne déjà cette jeunesse-là, qui lui est si hostile, à sa propre progéniture, aux fesses gluantes et serrées. De Göteborg à Gênes, où l'internationale des chefs d'Etat conférence sur le rien, mais sous siège, la progéniture de la middle class, étroitement enlacée par l'information dominante, antimondialise contre le même rien, sous le même siège. Il y a là cette étrange odeur, si dominante dans la littérature, une odeur d'enflure de rien, de merguez sauce Chiapas, de broutille grand-émoi, l'eau de toilette préférée des pleureuses sans larmes et des pétomanes de l'indignation pour l'indignation. S'il y a une bonne révolte dans la rue, une seule, c'est celle qui pimente les conférences de chefs d'Etat. On ne pourra plus dire que ce sont des conférences sur rien quand elles sont sous siège.
De l'émeute, c'est-à-dire de la révolte des pauvres dans la rue, c'est-à-dire de l'exclusion des médiateurs de tout discours dominant dans le débat, cette nouvelle intelligentsia a unanimement horreur, même si le dogme situationniste contraint à affirmer le contraire, comme jadis, du reste, le dogme marxiste. On entend donc dire (Mandosio, édité par l'Encyclopédie des nuisances) que l'émeute est principalement utilisée par l'Etat, et par là on essaie de montrer qu'on est désabusé, affranchi d'illusions vaincues ; on entend dire que jamais une révolte d'esclaves n'a changé le monde, ce qui est vrai, monde qui d'ailleurs n'aurait pas changé depuis Balzac (le falsificateur Voyer, théoricien de la résignation), ce qui est faux, parce que les gueux, qui depuis deux cents ans sont la seule cause du changement du monde, sont bien autre chose que des esclaves ; les émeutes, pas même au Swaziland ou en Papouasie, mais celles qui sont devenues des insurrections en Irak ou en Somalie, sont dénigrées avec un antitiers-mondisme mal digéré par ceux qui s'émerveillent de ces papillons du golfe du Mexique qui causent des cataclysmes ; cette intelligentsia, où les semi-lettrés sont aujourd'hui devenus majoritaires, voudrait aussi convaincre que seule LA théorie change le monde et que la révolte dans la rue n'est rien qu'une pusillanime vérification de LA théorie, mais condamnée d'avance, magnifique quoi, mais mieux vaut ne pas en parler, puisqu'on te dit que ça sert à rien, capisce ? En cela l'intelligentsia postsitue va plus loin que l'intelligentsia marxiste, qui depuis la création de la troisième Internationale espérait seulement cette déduction. Mais le semi-monde penseur d'aujourd'hui n'a pas de monde meilleur en vue. Comme toujours lorsque la révolte relâche sa pression sur l'époque, ce qu'on a pu constater depuis la mort de Debord qui n'y est pour rien, les valeurs conservatrices qui mènent à la considération et au salut dans une société qui redevient alors éternelle sont réhabilitées : carrière, renommée, fortune, recherche de la perfection de ce qui est là. Voyez l'arrogance bonnasse de ces scribes du régime (toutes les personnes en vie citées dans ce texte sont des scribes du régime) qui se croit affranchie de rendre des comptes parce qu'elle ignore même ce qu'est la réalité, dont elle a horreur. C'est dans la rue que finira cette irresponsabilité qui permet les petits mensonges.
D'une manière plus générale, cette attitude résignée face à la révolte exclut même de son spectre les happenings antimondialisation, non parce qu'il s'agit d'un nouveau concept de vacances pour jeunes de la middle class, mais parce qu'il s'agit de ramener le monde, et par conséquent sa critique, à cette intelligentsia. Une des frontières momentanées de ce néo-intellectualisme passe d'ailleurs entre le soutien et le rejet à l'antimondialisation. Mais dans cette négativité au rabais, les différends sont des poses, pas des choix. Il est donc assez courant de soupirer qu'il n'y a pas de révolte, tout en soupesant avec gravité et doigté les grandes avancées critiques de la néo-intelligentsia parisienne, pour laquelle le chatroom commence à remplacer le salon. Un excellent exemple est livré par un fossile, non encore internaute, de la période des Sartre, Barthes, Foucault et Breton vieux, Annie Le Brun. Dans son dernier ouvrage qui se termine par non, non, non, non, non, non, non, cette admiratrice tardive de Debord ne cite que deux exemples de révolte : le premier est la destruction des Abribus au printemps, qui n'est d'ailleurs évoquée que comme parallèle de la délinquance dans la culture, la destruction des Abribus étant la bonne délinquance face à la méchante délinquance des patrons de la culture : il faut être assez éloigné de ce que les urbanistes ont appelé le mobilier urbain pour penser que sa déprédation pourrait être saisonnière ; et, de la culture, il faut être un assez fervent usager pour se plaindre d'une corruption qui a gagné tout ce que les économistes appellent des secteurs d'activité. Mais le véritable extrême de la révolte pour Annie Le Brun c'est Unabomber, qui aurait allié, de manière un peu fruste sans doute, la théorie et la pratique, comme le préconisait, en somme, un Debord. Devant cette authenticité retrouvée, qui va si loin, on se demande alors pourquoi Annie Le Brun reste en retrait, ce qu'elle n'explique évidemment nulle part. Il devrait pourtant diable être à sa portée d'écrire un petit texte sur la dégénérescence du monde et de le faire suivre de quelques lettres piégées.
Ce n'est évidemment pas son avis sur la révolte qui fait l'intérêt principal d'Annie Le Brun, mais sa délimitation du domaine de la nouvelle intelligentsia. La culture y est toujours le centre du monde. La véritable critique de la société n'est pas bien sûr dans les Abribus et Unabomber, mais dans l'écrit. Ce qu'on peut vérifier dans le répugnant retour de la philosophie sur ses béquilles sociologiques et scienteuses, et même la littérature, où le menu fretin va jusqu'à penser que la poésie pourrait être encore de l'écrit, non sans en vouloir faire la preuve pratique, la fesse gluante serrée devant son Mac, a sorti le cul de sa poubelle, en trémoussant d'importance. Les littérateurs, en effet, ne voyant rien venir leur taper sur le groin, en concluent que c'est à eux qu'appartient la critique. Le cercle de cette négativité est donc encore limité, mais il y a déjà de nombreux postulants prêts à la relève. Esquisse, non limitative, d'une liste de ces crapauds de la bonne pensée contre la bonne pensée : Bouveresse et Bourdieu (réjouissant retour du Collège de France),Voyer, Muray, Nabe, Kacem, Houellebecq, Duteurtre ; et dans le cercle des références, on choisit volontiers celles qui sont les plus vierges de toute critique, comme Wittgenstein, voire Nietzsche et Schopenhauer, puis Hegel bien sûr. Notre papillon du golfe du Mexique, Debord (même en remake de Cravan), reste innommable, dans l'angle mort de la mode ; et les debordistes modedevitistes (l'Encyclopédie des nuisances qui vient de se renforcer de Riesel, Allia et son docteur Bounan, Martos et son courrier censuré) sont donc à la lisière de cette intelligentsia négative, un jour du bon côté de la critique en tant que continuateurs respectables de ce que Debord avait de respectable – à condition de ne pas citer son nom trop usé –, un jour dehors en tant que mainstream qui n'aurait rien compris à la véritable critique, celle qui se reconnaît par le fait de rabrouer et de conchier Debord. Quant aux debordistes intellectuels, comme les journalistes Sollers ou Viviant, ils ont perdu leur place dans la négativité de façade dont ils sont d'ailleurs devenus une cible qui n'est pas bien en danger. On commence aussi à réhabiliter l'intelligentsia gauchisante de l'après-68 : Sartre, Deleuze, Derrida et pourquoi pas Baudrillard, Virilio, Onfray et Bernard-Henri Lévy, après tout assez proches de cette nouvelle opposition qui se croit aussi radicale qu'il n'y a pas si longtemps l'ancienne.
Le pâturage de ce bétail qui grogne et qui rue n'est pas encore clôturé. On peut y entrer et en sortir assez librement. Au départ, il suffit d'être coopté. Et on a les meilleures chances du monde d'être coopté en s'étant fait remarquer opposant à un seul point capital de la bonne pensée de gauche, n'importe lequel. Tout comme un Daeninckx a fait carrière en dénonçant le prétendu antisémitisme de ses petits camarades, on est admis dans les réseaux de référence croisés de cette opposition à la filière de Daeninckx en prenant en marche les thèmes et les idées de cette bonne pensée officieuse, si courageusement en lutte contre la bonne pensée officielle. Tout ce qui prend à contre-pied, seulement de manière à donner l'impression qu'on a un pas d'avance, qu'on est affranchi, est chic : il est de bon goût de se moquer des anti-antisémites, des antiracistes, des antifascistes, des pédés militant et défilant, des rollers, des féministes, mais en crachant sur le machisme ; de vilipender les trotskistes (depuis que Jospin a été déclaré ex-trotskiste) ; d'affirmer que l'économie n'existe même pas, sans même être capable de dire ce qu'est exister ; de trouver amusant et populaire le porno en s'indignant de l'érotisme ; de révéler les vertus spirituelles voire « stratégiques » du sport ; de défendre (toujours défendre) la langue en militant fétichiste et pointilleux ; de défendre la logique formelle en militant féticheux et pointilliste ; de faire l'apologie du style, en impuissant du fond ; de se désoler du manque de rêve, de poésie et d'imagination, détruits par l'affreuse industrie de l'image ; de soutenir Sokal et Bricmont derrière un scientisme bon teint (il est d'ailleurs du meilleur effet d'avoir une formation « scientifique »), qui permet en outre de se démarquer de la vieille intelligentsia antérieure à la critique situationniste ; de papoter d'importance sur le clonage et ses conséquences sur la sexualité, mais aussi avec prudence, tant qu'il n'est pas encore certain de quel côté va se trouver la bonne pensée officielle, et par conséquent la bonne pensée officieuse ; de citer à tour de bras, comme Debord, dans une sorte de surenchère du verbatim qui doit grassouiller de sens et recouvrir de savoir ce vaste étalage d'incapacité à penser par soi-même ; de se gausser des écologistes, mais en se plaignant du trop de vitesse, du trop d'ozone, des OGM ; de pester contre la malbouffe, mais en pestant contre Bové ; de geindre sur l'absence de négativité, mais non sans se positionner de manière positive dans cette négativité ; de sympathiser, toujours par provocation, avec des actes extrémistes proposés à longueur de faits divers eux aussi soumis à la loi de la surenchère ; de s'indigner de la manière dont sont traités les monuments historiques et leurs successeurs contemporains ; de protester contre les bombardements de l'Otan.
Après ces thématiques pauvres, il faudrait ici égrener une liste encore plus longue des réhabilitations : on commence donc à réhabiliter la pensée rampante, on réhabilite les petits mensonges qui sont le signe qu'on ne craint plus l'histoire, et on réhabilite depuis la pensée religieuse la plus tarte à la philosophie la plus gourde. Dans chaque art particulier (il n'est plus question de la mort de la religion, de la philosophie et de l'art), musique, théâtre, chorégraphie, peinture, poésie, cinéma, et bien sûr littérature, on exhume du passé qui nous aurait échappé. Comme je viens de le voir dans un film sur lequel je zappais : dans la pensée musulmane, prétend un personnage qui n'a d'autorité à la pensée musulmane que par son prénom arabe, le passé est devant nous parce que le passé est ce qu'on voit, l'avenir nous encule parce que l'avenir, on ne le voit jamais. Parole de conservateur, parole de résigné, parole de bonne pensée officieuse.
L'archétype de ces réhabilitations est l'écrivain Céline. La bonne pensée officielle condamne son antisémitisme, avec des hauts cris de vieille pucelle. Céline est la mauvaise pensée par excellence. La bonne pensée officieuse réhabilite donc Céline avec des pâmoisons de vieille pucelle, parce qu'il serait exégète de la misère humaine, ce qui est le plus haut titre que peut décerner la bonne pensée officieuse.
A cela il faut répondre. Personne ne peut écrire sur la misère des autres sans la diffamer s'il survit lui-même de cet écrit. Nous serons là de stricte obédience situationniste. La profession d'écrivain est incompatible avec la critique de la misère, et par conséquent avec la critique de cette société, de son devenir, de son monde. Bien au contraire, la littérature et ceux qui y croient, c'est-à- dire ceux qui en font profession et ceux qui tolèrent et soutiennent cette profession, contribuent d'abord par là à la misère. Le préalable à la critique de la misère écrite est la critique de la misère de l'écrit. La misère chez les écrivains professionnels Céline et Houellebecq, ou chez un Voyer (traiter les pauvres d'esclaves, puis de bétail, n'est qu'une espèce de truc littéraire pour paraître radical) qui les tolère et les soutient, n'est pas leur misère, bien au contraire, c'est le déguisement duquel ils attendent ce qu'ils croient être le contraire de la misère : la reconnaissance, qui peut éventuellement prendre le goût de l'argent, ou de cette célébrité maudite dont Debord, en histrion, se plaisait à se draper.
La frontière mouvante de cette négativité d'opérette est les médias. Comme l'information dominante est la bonne pensée officielle, toute la bonne pensée officieuse « critique » l'information dominante, comme une opposition étudiante critique les gérontocrates qui ne leur permettront pas d'arriver aux affaires avant qu'ils auront oublié ce que c'est que de bander. Cette pseudo-critique varie en profondeur et en intensité selon les carrières, les appétits, les occasions, les compromissions. Les professionnels de cette frange de la culture sont bien publiés, et s'expriment à l'occasion, en collabos qui jouent les résistants, dans les médias ; et les besogneux de cette frange de la culture, qui n'ont encore accès qu'aux médias qu'ils installent eux-mêmes, ne trouvent pas honteux de construire, d'animer et de policer des forums sur l'Internet.
La bonne pensée officieuse est donc une sorte de réserve médiatique, un pas négatif d'avance, le petit doigt levé, composée de quelques stars maudites comme il se doit, et d'un maigre petit peuple, plutôt arriviste en son genre. La fonction d'un tel rassemblement informel est de faire croire que la vraie révolte est là. A qui ? Non pas à cette jeunesse dure comme du béton qui fait parfois le bélier face au mobilier urbain et aux secteurs d'activité censés le protéger, jeunesse qu'on casse en morceaux dans le monde depuis bientôt dix ans de paix sociale pour faire croire qu'elle a déjà oublié de bander ; mais c'est aux jeunes fesses gluantes devant leur Mac qu'il s'agit de montrer qu'il n'est pas nécessaire de se lever pour être dans le plus grand des extrémismes. Car, à Paris où les remous du printemps 2001 ne se sont pas encore fait sentir, ce n'est pas la jeunesse gueuse qui s'étend, c'est la jeunesse middle class qui se répand ; et elle a de nombreuses raisons d'être indécise sur le parti à choisir, sur le côté de la barricade où elle peut, éventuellement, jouer sa vérité. Il faut donc, pour la nouvelle police de la pensée qui occupe le terrain du négatif spectaculaire, non seulement tourner le dos à la véritable division de notre société, mais faire comme si la division était ailleurs, revenue dans la culture, dans la valeureuse lutte de la bonne pensée officieuse contre la méchante bonne pensée officielle.
Au moment même où, par-dessus le long interdit situationniste, les héritiers de l'IS contribuent à reconstituer (à la manière des célèbres œufs mayonnaise en tube) une intelligentsia parisienne qui réhabilite ses devancières en pactisant avec elles, nous voyons les premiers signes d'une nouvelle intelligence mondiale qui sort de l'enfance. Les nouvelles que nous recevons du futur qui est devant nous sont meilleures que celles que nous avons à donner du présent qui nous encule. Il y a longtemps que ce n'était plus le cas.
 

 

Retrato de la Burguesía (Siqueiros/Renau, 1939-40)

 

La primera gran pintura mural en tierras mexicanas en donde ya aparece la huella de Renau, auque subsumida tras la arrebatadora personalidad de David Alfaro Siqueiros, es el mural Retrato de la burguesía. Aunque dicha obra siempre ha sido considerada como debida a la mano de Siqueiros, es bastante evidente que la aportación de Renau alcanza quizás un tercio del mural. Del primero es la concepción unitaria de la composición pictórica y la idea de integrar el movimiento del espectador en el mural mediante una secuencia dinámica, la mayor parte de las soluciones ópticas y visuales, el uso de pínturas plásticas sobre cemento, es decir, la materia y el soporte pictórico, y una buena parte de la plasmación práctica de la iconografía, a la cual se deben los efectos pictóricos subyacientes. A Renau pertenece casi toda la documentación fotográfica y por tanto las imagenes básicas antes de su proyección eléctrica, la técnica de yuxtaposición de los fotomontajes, la iconografía constructivista del techo y el inevitable acabado final. El empleo de imágenes simbólicas, la temática comunista, el uso del aerógrafo y las técnicas de proyección fotográfica parecen una puesta en común, aunque predomina la personalidad arrebatadora de Siqueiros. De cualquier modo, en mayo de 1940, a raíz del intento de asesinato de Trotsky por parte de Siqueiros y de sus colaboradores mexicanos, estos huyeron dejando en la más inopinada soledad al fotomontador valenciano, quien hubo de finalizar el mural por su cuenta y riesgo.

Fuente: Albert Forment, "Josep Renau. Vida y obra", en Jaime Brihuega (comisario), Josep Renau (1907-1982): compriso y cultura, catálogo de exposición, Univesidad de Valencia, 2007, p. 51.