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mercredi 28 août 2024

Congrès international pour la détermination des directives et la défense de l'esprit moderne (Congrès de Paris de 1921)

 

Au mois de mars prochain s'ouvre, à Paris, un congrès international pour la détermination des directives et la défense de l'esprit moderne. Tous ceux qui tentent, aujourd'hui, dans le domaine de l'art, de la science ou de la vie, un effort neuf et désintéressé, sont conviés à y prendre part. Il s'agit avant tout d'opposer à une certaine formule de dévotion au passé — il est question constamment de la nécessité d'un prétendu retour à la tradition — l'expression d'une volonté, qui porte à agir avec le minimum de références.
La part de la vérité n'est certes plus à faire dans les arguments que peuvent invoquer en leur faveur les représentants de l'une et de l'autre tendances. Il est, par contre, permis de dire que l'attitude des premiers, s'appuyant sur une doctrine des plus strictes et se posant, on ne sait pourquoi, en gardiens de l'ordre, menacerait gravement le liberté des seconds, livrés par définition à des entreprises hasardeuses et fréquemment contradictoires, si ces derniers ne se renouvelaient sans cesse ou s'ils n'étaient renouvelés. Les uns gagneront donc à être instruits de notre projet. Aux autres, nous demandons de faire abstraction de leur ambition particulière et de nous adresser leur adhésion.
Les membres du comité d'organisation, au nombre de sept, professent des idées trop diverses pour qu'on puisse les suspecter de s'entendre afin de limiter l'esprit moderne au profit de quelques-uns ; leurs dissensions sont publiques. Le malentendu qui règne entre eux répond de leur impartialité au sein du Congrès ; il laisse cependant subsister le minimum d'accord indispensable pour ne pas paralyser la tentative.

Georges Auric, compositeur ; André Breton, directeur de Littérature ; Robert Delaunay, artiste-peintre ; Fernand Léger, artiste-peintre ; Amédée Ozenfant, directeur de l'Esprit Nouveau ; Jean Paulhan, secrétaire de la Nouvelle Revue Française ; Roger Vitrac, directeur d'Aventure.

Lire le texte original paru dans la NRf de février 1921


A propos du congrès, on pourra lire le « congrès de Paris », Chapitre XX de Dada à Paris, par Michel Sanouillet.

La plus importante réunion de documents concernant le « congrès de Paris » se trouve dans un dossier établi par les soins d’André Breton et acquis par la Bibliothèque nationale (NAF 14316) : il contient une quarantaine de lettres, articles et textes divers. Des extraits en ont été publiés par Tzara dans Les Feuilles libres, bibl. 699, avril-mai 1922. Voir le commentaire détaillé dans le catalogue Nicaise 1960 (bibl. 753, p. 247-250) et dans le catalogue de la vente Gaffé (bibl. 744, n° 73). Il importait toutefois de rétablir l’équilibre, rompu dans ce dossier en faveur de la thèse Breton, en explorant d’autres collections, comme celle du fonds Tzara à la B.L.J.D. qui renferme des documents d’un intérêt considérable.

À propos de Maurice Barrès et son "crime à la sûreté de l'Esprit"

 Naguère admirateurs de Maurice Barrès, André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault et quelques autres lui intentèrent publiquement un "procès" symbolique, longuement annoncé dans la presse, pour "attentat à la sûreté de l'esprit". Il eut lieu à la salle des sociétés savantes, le 13 mai 1921. L'acte d'accusation et les témoignages parurent dans le numéro 20 de la revue du groupe, Littérature, qu'ils occupent tout entier en août 1921.
La note figurant dans Littérature avant l'acte d'accusation de Breton rend compte de l'appareil judiciaire déployé pour cette séance dont le sérieux tranche avec les habituelles manifestations dada ; on sait maintenant avec quel soin elle fut préparée : demandes de témoignages, qui furent adressées mêmes aux personnalités les plus hostiles à Dada, fréquentation du Palais de Justice, afin de rendre plus vraisemblable et plus percutante la parodie des formes qu'on se proposait.
Les journaux ont rapporté avec plus ou moins de détails le déroulement de la séance.
Derrière le légitime écœurement d'une génération devant l'attitude de l'homme Barrès pendant la guerre, se trame l'histoire d'un mouvement fait de tensions (Soupault récuse l'idée même de jugement, Aragon voulut défendre l'accusé, etc), d'ambiguïtés et d'humour. 

 

 

Mort il y a cent ans, qui était Maurice Barrès ?

SOURCE:  https://www.philomag.com/articles/mort-il-y-cent-ans-qui-etait-maurice-barres

dulé par les écrivains de son temps, Maurice Barrès est aujourd’hui tombé dans un relatif oubli. Chantre du nationalisme français et figure de proue de l’antidreyfusisme, ses mauvais combats auront, malgré des prises de position fluctuantes, indéniablement entaché son œuvre littéraire. Qui était réellement ce sulfureux mentor des lettres françaises ?

Disparu le 4 décembre 1923, Maurice Barrès a été l’un des écrivains les plus importants et influents de son temps. François Mauriac, André Breton, Pierre Drieu La Rochelle, Louis Aragon, jusqu’à Marcel Proust ou encore André Malraux… tous reconnaissent son génie littéraire et, pour beaucoup, vantent la générosité de l’écrivain dans ses recommandations et ses appuis. On a coutume, pour le présenter, de distinguer deux, voire trois Barrès : celui de la trilogie romanesque Le Culte du moi (1888-1993) d’une part, puis du Roman de l’énergie nationale (1897-1902), d’autre part, et enfin de l’essai Les Diverses Familles spirituelles de la France (1917).

Le moi contre les barbares

La première trilogie, composée des romans Sous l’œil des barbares (1888), Un homme libre (1889) et Le Jardin de Bérénice (1891), lui assure un succès fulgurant. Elle impose comme « prince de la jeunesse » celui qui déclarait « j’écris pour les enfants et les tout jeunes gens » (Un homme libre). Dans une fibre mi-nihiliste mi-romantique, parfois assez proche de l’anarchisme individualiste développé par Max Stirner dans L’Unique et sa propriété (1844) – que l’écrivain n’a, à notre connaissance, pas lu –, Barrès fait dans ces romans de l’entité du « moi » « l’unique réalité » (Sous l’œil des barbares), dont il s’agit d’assurer les possibilités de déploiement, ce qui suppose une défense contre autrui : « les barbares ». « Chacun, hors de moi, n’est que barbare », stipule ainsi le jeune homme, qui invite dans une sorte de solipsisme littéraire à un recentrement égotique sur sa propre individualité, à une pensée solitaire faisant signe vers l’épanouissement de sa propre sensibilité. Dans le second roman, il fixe à cet effet une méthode en trois principes : « Premier principe : nous ne sommes jamais si heureux que dans l’exaltation. Deuxième principe : ce qui augmente beaucoup le plaisir de l’exaltation, c’est de l’analyser. Troisième principe : il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. » Cette volonté d’analyse de soi le fait remonter à son territoire, la Lorraine, ainsi qu’à son passé et à ses ancêtres : « Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le cœur de ses parents fut agité au long des siècles. » Ainsi, dès la période « anar » du jeune Maurice Barrès, on voit poindre, au-delà de l’individualisme égotique, le chantre de « la terre et [d]es morts » qui s’affirmera dans Le Roman de l’énergie nationale. À cette date-là, Barrès est d’ailleurs déjà engagé en politique. Comme Paul Déroulède, le fondateur de la Ligue des patriotes, il rêve d’un pouvoir à la fois populaire et autoritaire, sans pour autant vouloir rompre avec la République. Il se tourne à cet effet vers le populisme porté par le général Georges Boulanger, en allant, rappelle l’historien Michel Winock (À l’ombre de Maurice Barrès, dir. Antoine Compagnon, Gallimard, 2023), jusqu’à s’affirmer pour sa part socialiste, et se fait élire député boulangiste de Nancy en 1889. Le même Michel Winock relève que Barrès, qui nourrit un antiparlementarisme de plus en plus grand allant de pair avec le désir d’un régime présidentialiste, notamment à partir du scandale de Panama, en 1892, commence peu à peu à emprunter à Édouard Drumont son antisémitisme à des fins d’unification des exploités, allant jusqu’à signer une brochure Contre les étrangers, en 1893, puis diriger la revue nationaliste La Cocarde de 1894 à 95.

La terre et les morts

Le nationalisme barrésien va s’affiner peu à peu, trouvant dans l’affaire Dreyfus l’une des grandes occasions de son déploiement. Dans l’ouvrage collectif dirigé par Antoine Compagnon, l’historien Grégoire Kauffmann, critiquant la thèse de l’historien Zeev Sternhell selon laquelle Barrès serait le père de tous les fascismes (Maurice Barrès et le nationalisme français, 1972) relève que le roman Les Déracinés, contrairement à ce qu’affirme Sternhell, n’a pas réellement pu être influencé par l’affaire, celle-ci ne commençant à proprement parler qu’à la fin 1897 (alors que le roman paraît en avril de cette année), lorsque la culpabilité du capitaine est contestée par les premiers dreyfusards. Il n’empêche que Barrès était déjà un antisémite zélé, lui qui, en 1986, a fait partie d’une commission chargée de départager les candidats à un concours organisé par le journal antisémite La Libre Parole, fondé par Drumont, « sur les moyens pratiques d’arriver à l’anéantissement de la puissance juive en France ».

Alors que le jeune Léon Blum, qui l’a lu et l’admire, lui rend visite lorsque l’affaire explose, en espérant le rallier au dreyfusisme, il se voit éconduit par celui qui commence à fustiger les « intellectuels », un terme qu’il popularise, dans leur défense de cet individu contre l’institution millénaire qu’est l’armée. Ce sera le prélude à la terrible sentence de celui qui s’impose comme le maître à penser de l’antidreyfusisme : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race » (Ce que j’ai vu à Rennes, 1904).

On semble bien loin du Barrès individualiste du culte du moi. Première pièce de la trilogie Le Roman de l’énergie nationale (avec L’Appel au soldat, publié en 1900, et Leurs Figures, en 1902), le roman Les Déracinés, plus grand succès de l’auteur, portait déjà les indices d’un tel glissement puisqu’il raconte la création d’un Moi-Individu qui, pour se défendre et s’affirmer contre tout ce qui n’est pas Soi, évolue vers un Moi-Nation. Le lien social devient envisagé de manière organique, à tel point que l’auteur y a cette phrase : « L’individu n’est rien, la société est tout. » Malgré tout, on n’y relève pas de culte de la force ou du chef, fondamentaux constitutifs du fascisme.

C’est une radicalisation du motif de l’individu, entendu comme le prolongement des ancêtres entrevu dans Un homme libre, qui se précise dans ces années-là. Celui-ci trouve notamment à se confirmer dans son célèbre discours du 10 mars 1899 à la Ligue de la patrie française, qu’il vient de rejoindre, intitulé La Terre et les morts, dans lequel Barrès insiste sur la nécessité de « restituer à la France une unité morale, de créer ce qui nous manque depuis la Révolution : une conscience nationale », puis dans son essai Scènes et doctrines du nationalisme (1902). Ce sont aussi des années durant lesquelles l’auteur s’oppose à la laïcité portée par la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, défendant, bien qu’il ne soit pas lui-même catholique pratiquant, la nécessité d’un retour au christianisme comme élément unificateur de la nation française. Tout l’enjeu est de redonner à la France une âme. Le nationalisme, qui passe par la décentralisation et le régionalisme, et l’amour de la patrie doivent être les principes permettant d’arrimer l’individuel, qui a toujours une histoire singulière avec son milieu d’origine, au collectif. Pour l’écrivain Emmanuel Godo, qui vient de faire paraître Maurice Barrès. Le grand inconnu 1862-1923 (Tallandier, 2023), la mort de ses parents (son père en 1898 et sa mère en 1901) expliquerait davantage cette prise de conscience nationaliste que l’affaire Dreyfus en elle-même, dans une volonté pour l’auteur de se ressaisir, comprendre d’où il vient ainsi que ce qu’il doit à ses ancêtres.

Un troisième Barrès ?

Grand écrivain de la revanche contre l’Allemagne, Barrès a publié une autre trilogie romanesque, Les Bastions de l’Est, composée d’Au service de l’Allemagne (1905), Colette Baudoche (1909, qui a connu un grand succès) et Le Génie du Rhin (1921). Durant la Première Guerre mondiale, il est ainsi un acteur majeur de la propagande de guerre, chantre du jusqu’au-boutisme, ce qui lui vaudra le sobriquet de « rossignol des carnages » par l’écrivain Romain Rolland. Il se fait le soutien journalistique des Poilus, qui lui écrivent des lettres, dans le quotidien L’Écho de Paris. Peu avant la fin de la guerre, il atténue son antisémitisme, rendant hommage au patriotisme des Juifs français dans Les Diverses familles spirituelles de la France (1917), un essai dans lequel il érige ces derniers au rang d’élément du génie national, au côté des traditionalistes, des protestants et des socialistes (il faut d’ailleurs mentionner qu’il fut le premier à se rendre au chevet de Jaurès assassiné, en 1914). De la même manière, il choquera les milieux traditionalistes et catholiques avec Un Jardin sur l’Oronte (1922), une histoire d’amour sulfureuse entre un croisé et une musulmane. Des éléments qui, sans l’absoudre de ses terribles combats, montre peut-être, comme veulent le croire plusieurs auteurs de la monographie À l’ombre de Maurice Barrès, que l’homme a su évoluer et se tenir éloigné d’une forme de fanatisme, et qu’esthète avant tout, il n’a pas eu beaucoup de convictions définitives. C’est en tout cas en partie au motif de ce caractère changeant que les dadaïstes ont organisé, en 1921, un procès fictif, présidé par André Breton, contre Maurice Barrès, accusé de « crime contre la sûreté de l’esprit », durant lequel les différentes parties, disant déplorer l’évolution de l’auteur depuis Le Culte du moi, l’ont condamné à vingt ans de travaux forcés.

Finalement, est-ce son caractère sulfureux ou au contraire son aspect indécis et changeant qui auront eu raison de sa mémoire, le faisant tomber dans l’oubli ? Pour Antoine Compagnon, qui rappelle qu’on pouvait jusqu’en 1966 facilement se procurer ses œuvres, la question est à poser en ces termes. Car des auteurs bien plus radicaux et constants dans leur abomination tels que Drieu La Rochelle ou Louis-Ferdinand Céline n’ont pour leur part pas été oubliés et ont même eu droit à une consécration par la Pléiade. Finalement, nous dit Compagnon, Barrès est à la fois jugé infréquentable et trop lisse pour pouvoir incarner la figure – paradoxalement attirante s’il en est – du « mal absolu » : « Barrès ne fut pas assez odieux, pas assez haïssable, mais trop divisé, trop compliqué, pour que nous en fassions l’incarnation du mal absolu. »

SUITE AVEC UN ARTICLE DE LA DROITE INTELLECTUELLE ESTHéTICO-BIDON, qui ne tire pas les conséquences de la "décadence" en se faisant hara-kiri (c'est du Mishima syndical!).

Sacha Guitry, portrait de Claude Monet


 

lundi 26 août 2024

paysage apocalyptique (Ludwig Meidner, 1913)

 

Apocalyptic City 1913 - Ludwig Meidner reproduction oil painting
Avant la WWI. Cette vision de la métropole moderne en tant que lieu d'apocalypse et de destruction incarne la conviction expressionniste que construire un monde nouveau implique la destruction du monde ancien (régénération).

En 1907 déjà, le spectre d’un génocide en Palestine

 SOURCE: https://orientxxi.info/magazine/en-1907-deja-le-spectre-d-un-genocide-en-palestine,7511

Le débat sur la pertinence du paradigme colonial pour la compréhension de l’histoire du sionisme et, par conséquent, de l’État d’Israël est ancien. Si la question a été soulevée depuis longtemps par les Palestiniennes, elle était déjà discutée dès les origines du mouvement sioniste comme en témoigne une série de lettres de 1907.

Degania, février 1948. Des paysans construisant une barrière et des hommes en armes dans un champ.
Boris Carmi / wikimédia

Un texte qui est souvent cité dans le débat sur la pertinence du prisme colonial pour comprendre le sionisme est l’article programmatique « Mur de fer » de Zeev Jabotinsky dont la parution, en 1923, marque la fondation du courant dit révisionniste. La thèse principale est que le sionisme doit assumer des pratiques violentes à l’égard de la population arabe de Palestine. Jabotinsky tire la nécessité de la violence du fait qu’il s’agit d’un projet colonial cherchant à établir une souveraineté juive en Palestine au détriment de la population autochtone. Celle-ci, poursuit-il, ne peut que s’opposer largement à ce projet, à l’instar de toute population autochtone. Ce texte s’inscrit en faux contre les organes officiels du mouvement, qui cherchaient à nier ou à masquer cette dimension coloniale et violente.

Ce n’était pas la première fois que la question était discutée au sein du mouvement. Seize ans plus tôt, en 1907, une lettre est publiée dans l’hebdomadaire hébreu Ha-Olam (« Le Monde »), le journal officiel de l’Organisation sioniste mondiale (OSM), qui montre que le potentiel violent du sionisme était déjà débattu à l’époque. C’est trois ans après la mort de Teodor Herzl en 1904, dix ans après le premier Congrès sioniste à Bâle, et presque trente ans après le début de l’immigration sioniste en Palestine (la « première alya », de 1881 à 1903) et la fondation des premières colonies agricoles juives de Petah Tikva et Guey Oni. C’est la période qui suit le rejet du « plan Ouganda » par le mouvement sioniste et la réaffirmation du focus sur la Palestine.

La deuxième génération de colons

C’est aussi la deuxième génération du mouvement sioniste, façonnée par les pogroms de l’Empire russe, ainsi que par les réactions internationales et les manifestations de soutien aux juifives. Leur sionisme se construit en dialogue avec d’autres courants politiques, notamment socialistes et révolutionnaires, qui attirent les jeunes juifives. Cette nouvelle génération assume la rupture avec la religion, dont le discours et les pratiques sont désormais considérés comme obsolètes, notamment parce qu’ils prolongent l’état d’exil, tandis que les sionistes cherchent plus ouvertement à établir la souveraineté nationale. Ce sionisme de la « deuxième alya » (1903-1914) présente une composante plus militante que la « première alya » et plus ouverte à la violence, comme l’indique, entre autres, la fondation de l’organisation Ha-Shomer, « le gardien » en hébreu.

Le projet colonial évolue et se précise. En 1908 est fondée à Londres la société Palestine Land Development Company (PLDC), dont le nom hébreu Hakhsharat Ha-Yishouv signifie littéralement « la préparation du peuplement ». Elle est dirigée par Arthur Ruppin, un sociologue formé en Allemagne, qui introduit les principes de l’organisation moderne du travail et de la méthode statistique. Comme l’a montré le chercheur israélien Etan Bloom, Ruppin inscrit le souci démographique, c’est-à-dire le besoin du mouvement sioniste d’établir une majorité juive en Palestine, dans un dispositif raciste, inspiré de l’eugénisme allemand de l’époque1. Cela se reflète non seulement vis-à-vis des Arabes palestiniennes, mais aussi à l’égard des juifives immigrées du Yémen dans les années 1920 que l’on fait venir pour servir de main-d’œuvre bon marché. L’objectif déclaré de la société dirigée par Rupin est d’aider les nouvelles et nouveaux immigrantes juifives, provenant notamment d’Europe orientale, à s’établir comme paysannes en Palestine. La société achète des terres et y établit des fermes. Par ailleurs, à cette même époque, on envisage d’autres formes de peuplement que la colonisation rurale, avec la planification d’Ahuzat Bayit, officiellement fondé en 1909 et devenu le premier quartier de Tel-Aviv.

C’est aussi l’époque des idéaux sionistes de la « garde hébraïque » et du « travail hébreu ». On parle de conquête du travail : les jeunes juifives arrivant d’Europe orientale entrent en compétition avec les travailleurses palestiniennes employées dans les colonies agricoles. C’est également la période où l’hébreu moderne est conceptualisé et mis au service du mouvement national, devenant ainsi sa langue officielle. La renaissance linguistique, visant à moderniser la langue de la Bible et de la littérature rabbinique selon les critères philologiques et grammaticaux européens de l’époque, s’inscrit dans le cadre de la renaissance nationale.

À un ami marxiste

L’année 1907 correspond aussi à la première parution du journal Ha-Olam. Le rédacteur en chef est Nahum Sokolow, l’héritier de Herzl comme secrétaire général de l’OSM. C’est dans la rubrique littéraire qu’apparaît, dans quatre numéros consécutifs du printemps 1907, une série de 26 lettres. Le titre de la série est « Un paquet de lettres d’un jeune ouvrier à l’esprit perturbé ». Sous le titre on trouve la mention suivante entre parenthèses : « écrit par un ouvrier de la terre d’Israël ». L’auteur, qui demeure anonyme, s’adresse à un ami d’enfance nommé David, un intellectuel marxiste urbain resté en Europe.

Auteur anonyme, « Un paquet de lettres d'un jeune ouvrier à l'esprit perturbé », Ha-Olam, juin 1907.
Auteur anonyme, « Un paquet de lettres d’un jeune ouvrier à l’esprit perturbé », Ha-Olam, juin 1907.

Cette série peut se lire comme l’esquisse d’un roman d’apprentissage sioniste. Les lettres suivent l’évolution spirituelle et corporelle de leur auteur, un jeune immigré de la « deuxième alya », depuis le moment de son arrivée et le grand sentiment de vide qu’il éprouve, jusqu’à la découverte de son « nouveau moi » : un paysan-guerrier qui transforme « la charrue en épée, et la pelle en lance »2. Ainsi, il décrit l’aboutissement de sa transformation dans la lettre qui conclut la série :

Tu pourrais me trouver près de l’enclume, martelant et transformant la charrue en épée, et la pelle en lance […] À ce moment-là, tu pourrais me contempler de loin, depuis les hauteurs des montagnes, [je serai] debout, appuyé sur la crosse de mon fusil, attendant, guettant… Souviens-toi — je suis un paysan ! … Et toi, sois laboureur en apparence, et que dans tes veines coule le sang des zélés !

Les lettres précédentes décrivent la vie de l’auteur en Palestine, ses voyages dans les colonies et ses rêves de souveraineté juive. À un moment donné, il se promène avec des amis au sommet du mont Thabor, en Galilée, d’où il contemple la vallée fertile de Jezreel, qui à ce stade n’appartient pas encore aux organisations sionistes. Le jeune ouvrier voit clairement que la vallée est habitée et cultivée, et se lamente sur le fait qu’elle ne soit pas aux mains des sionistes (qui ont tenté de l’acquérir depuis la fin du XIXe siècle). Il raconte :

La vallée s’étendait devant nous comme un tapis de soie aux couleurs multiples, avec de nombreux champs magnifiques. Chaque petit champ, cultivé par des mains agiles, brillait au loin comme un bouquet de fleurs… En haut de la montagne, contemplant ce paysage sublime, une douleur s’est éveillée en moi… Une nostalgie terrible. J’aurais voulu engloutir toute la vallée, l’embrasser et l’offrir en cadeau à notre peuple aussi merveilleux qu’elle… La vallée de Jezreel ! Vois-tu à quel point elle nous est proche… Et pourquoi n’est-elle pas entre nos mains ? Pourquoi vois-je au loin ces images sombres, les troupeaux des Bédouins ? Et pourtant, personne d’autre que nous n’a de droit sur elle !

La guerre d’extermination contre les Hereros et les Namas

C’est dans la lettre qui suit celle-là, datée de juin 1907, que se trouve un passage très intrigant. Il y est question du génocide des Hereros et des Namas, commis par les forces allemandes sur le territoire de l’actuelle Namibie entre 1904 et 1908. Le mot génocide n’y apparaît pas, mais la violence coloniale allemande est évoquée dans le cadre d’une discussion sur le rapport du mouvement sioniste aux Arabes de Palestine. Dès cette époque donc, bien avant les massacres et les expulsions de la Nakba, le potentiel génocidaire du mouvement sioniste a été discuté publiquement dans Ha-Olam le journal officiel du mouvement et aussitôt signalé comme un sujet qu’il vaut mieux éviter.

La lettre relate une dispute entre le jeune ouvrier et un colon, monsieur G., « un type très intéressant, avec des cheveux longs, [qui] revendique l’humanisme et aime bien parler de l’humanité qui fraie des chemins ». La dispute porte sur les Arabes : selon le jeune ouvrier, G. se soucie trop de leur bien-être. Lui relativise leur souffrance par rapport à l’importance du projet sioniste : construire un foyer pour accueillir des millions de Juifives persécutées. G. lui fait alors la remarque suivante :

Oui — il m’a répondu — on connaît cette excuse, les belles phrases. Mais le meurtre restera un meurtre même s’il est idéaliste. Et quelle différence entre nous et les Allemands qui combattent maintenant contre les Noirs en Afrique ? Là-bas aussi tu peux les entendre se vanter que [les Noirs] sont tués sur l’autel de la Haskalah (Lumières juives).

Cela enrage le jeune ouvrier. Il se lance alors dans une diatribe, à la fin de laquelle il crache au visage de son hôte et quitte sa maison :

Juif ! — je lui ai dit en tremblant — Entends-tu ce qui sort de ta bouche ? La guerre en Afrique et le retour à Sion ! Le peuple allemand ! Tu sais pourquoi il vient à cette guerre […] ? Par une satiété jusqu’au vomissement, par saturation, par cupidité, par le désir de dominer et de gouverner, d’exterminer des peuples. Mais nous, même si on supposait qu’un peu d’injustice a été faite à des particuliers, connais-tu l’origine de cette injustice ? […] As-tu vu les sous-sols obscurs […] moisis et pourris, où habitent des milliers de familles ?! C’est eux que tu appelles bourreaux et oppresseurs ! […] Et qu’est-ce que tu veux ? Que si nous rencontrons des obstacles sur notre chemin nous nous arrêtions sans les enlever ? […] Moi-même je ne sens aucun défaut dans mon humanité en participant à cette guerre. Ainsi le lion écrase les arbustes épineux quand il s’enfuit de ses persécuteurs ! Et pourquoi, monsieur, cet excès d’humanisme, cette oisiveté ? Est-ce que tu veux fonder une association des amants des Arabes ? C’est très idéaliste !

Un débat sur les mots plutôt que sur la réalité

En novembre 2023, Didier Fassin publie un article intitulé « Le spectre d’un génocide à Gaza » dans le média AOC, qui évoque le génocide des Herero et des Namas3. L’objectif derrière l’évocation, mise en avant également par d’autres intellectuelles comme la penseuse et militante canadienne Naomi Klein, était de sonner l’alarme : les ressemblances structurelles entre les deux situations indiquent que l’offensive israélienne à Gaza pourrait s’inscrire dans une dynamique génocidaire, dépassant ainsi l’argument du droit d’Israël à l’autodéfense. En France, la juxtaposition des deux situations a été sévèrement critiquée et jugée non pertinente par plusieurs intellectuelles4. En particulier, la critique d’Eva Illouz, parue dans la revue K le 15 novembre 20235, nous rappelle que pour certaines, le débat porte moins sur les faits que sur la manière de les aborder. Ainsi, elle écrit que « dans la période tourmentée que nous vivons, choisir les mots justes est un devoir moral et intellectuel ». Ce même souci semble être exprimé dans une interview publiée dans Le Monde le 19 avril 2024 sous le titre « La gauche ne sait plus parler de ce qui se passe au Proche-Orient ». Comme si le débat sur les mots était plus urgent que le débat sur la réalité. Comme si, puisque nous vivons une « période tourmentée », l’analyse critique devait s’adapter au conformisme ambiant. Or c’est précisément le propre de la pensée critique que de s’exprimer dans tout contexte et de bousculer les zones de confort.

Historien du judaïsme au CNRS. Auteur de Histoire de Yahvé. La fabrique d’un mythe occidental, Fayard, 2019. Son prochain livre, A Historical-Materialist Reading of Genesis 1-4 : Undoing Satan between Colonial Brazil and Biblical Israel, sera publié par Routledge fin 2024.
 
Chercheuse en sociologie, cofondatrice et membre du comité de rédaction du blog Yaani. Ses travaux portent sur l’engagement militant et les mouvements sociaux, sur le militantisme religieux et sur les rapports coloniaux en Israël-Palestine.

Nos ancêtres les chiffonniers: aux Gobelins

 

8, Passage Moret, rue des Gobelins. Paris, 1913. Photographie d'Eugène Atget (1857-1927). Paris, musée Carnavalet.

Nos ancêtres les chiffonniers: rue de la Colonie

 

Colonie de la Butte aux cailles par Eugène Atget 1900.
En bas de la Butte, une colonie de chiffonniers s'est installée. Roulottes, marmaille, chiens et chevaux.
Bidonville avant l'heure... la plèbe colonise.
La rue est nommée.
Ce sera la rue de la Colonie.
 

 
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Dépasser l’écosocialisme

SOURCE: https://www.legrandsoir.info/depasser-l-ecosocialisme.html

Une petite analyse du mouvement "écosocialiste occidental", sous la forme d'un hommage au grand Domenico Losurdo.

Renouer avec la notion de progrès social et scientifique, centre de toutes les attaques idéologiques bourgeoises actuelles post-modernes, suppose d’étudier sérieusement la forme la plus actuelle, voire ultime, du “marxisme occidental” : l’écosocialisme. De loin, ce point de vue, assimilant l’écosocialisme et le “marxisme occidental”, peut sembler cavalier, tant l’écosocialisme se pose comme une forme “radicale” d’anticapitalisme intégrant un retour assez franc à l’aspect anti-impérialiste de l’histoire du marxisme, à la manière “néo-léniniste” diront certains (Andréas Malm, Frédéric Lordon), donc, à première vue, anti-occidentale. Mais c’est oublier que les fondateurs écosocialistes revenant à la lettre de Marx, que j’appelle donc archéomarxistes, sont tous des penseurs issus de la sphère impérialiste (Bellamy Foster et Bookchin sont nord-américains, Malm est suédois, Kohei Saïto est japonais). D’une certaine façon, comme Français, je ne fais pas exception ; mon pays figure également en bonne place au palmarès des puissances impérialistes actuelles. L’objection est juste, mais on devrait pouvoir répondre, sans déterminisme excessif, qu’on peut, comme intellectuel marxiste, trahir sa “sphère impérialiste” comme on trahit sa classe petite bourgeoise, suivant la célèbre suggestion de Gramsci. Je rends ici hommage au philosophe marxiste Domenico Losurdo, lui-même occidental, quoique grand critique de ce qu’il définissait lui-même comme le “marxisme occidental” contre le “marxisme oriental” : Il ne partageait pas avec le grand Gramsci qu’une patrie commune. Je pose ici, j’y reviendrai, qu’une critique sérieuse de l’écosocialisme ne peut faire l’économie d’une telle distinction au sein de l’histoire du marxisme.

L’idée n’est pas de commencer ici une critique détaillée du travail, tout-à-fait respectable et utile, des exégètes occidentaux de Marx qui ont jeté les bases de l’écosocialisme. Leur thèse d’ensemble est connue : revoir l’œuvre de Marx à l’aune des problèmes écologiques actuels pour restaurer sa qualité de “prophète” anticapitaliste et l’inscrire dans le mouvement de l’écologie politique. Ecologie politique qui n’est certes pas qu’occidentale, mais tout de même issue et centrée sur cette sphère. Il s’agit bien de ce qu’on appelle classiquement au vingtième siècle des auteurs “révisionnistes”, qui “révisent” la théorie marxiste dans une perspective tronquée. Les révisionnistes historiques Kautsky et Bernstein avaient en leur temps déformé Marx pour fonder leurs théories sociale-démocrates ultra-impérialistes.

Nos écosocialistes suivent quant à eux le sillage de l’école de Francfort, toute aussi occidentale, pour réviser Marx à la lumière des questions écologiques, avec une touche typiquement anti-progrès inspirée du philosophe Walter Benjamin. Dans les deux cas, l’antisoviétisme des auteurs est une base commune indiscutable, un postulat de départ même : le camp socialiste fut “productiviste”, voire “capitaliste d’Etat” et “autoritaire”, de part en part. Il ne doit pas être un modèle mais un contre-modèle.

Ajoutons que cet écosocialisme n’est pas qu’un courant de pensée. D’où l’importance d’une critique sérieuse et popularisable, encore à faire. C’est une idéologie rassemblant de nombreux acteurs politiques de la gauche antilibérale occidentale (trotskistes, Insoumis, Syriza, Die Linke, etc.). Or, comme courant de pensée, il cherche, sans le pouvoir, à marier un point de vue strictement “marxiste occidental” (antisoviétique et anti-science) à des questions écologiques qui se posent, quant à elles, dans un champ explicitement scientifique. Deux écueils le mènent donc à l’impasse : son antisoviétisme occidentalocentré et son caractère postmoderne anti-science. Ces deux écueils sont, bien sûr, liés dialectiquement par la tendance à la domination de l’idéologie bourgeoise sur le “marxisme occidental” historique.

Premier écueil donc : son caractère anti-science. Il faut le dire, celui-ci est beaucoup moins évident qu’à l’époque du freudo-marxisme ou du post-structuralisme althussérien. Pour dénoncer des catastrophes écologiques à venir, il faut tout de même un peu d’ontologie. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes à nos archéomarxistes d’ailleurs. Disons-le par parenthèse : aucun d’entre eux n’est véritablement scientifique. Saïto et Bookchin sont philosophes, Foster et Löwy sont sociologues [1]. Pourtant c’est bien l’intérêt prononcé de Marx pour les sciences, source de nombreuses citations dénichées, qui légitime en apparence l’écosocialisme comme nouvelle étape du marxisme.

Là encore, l’intérêt de Marx pour les sciences est évidemment central, mais il a été si souvent moqué ou au moins minoré par les marxistes occidentaux qu’on peut s’étonner d’un tel regain d’intérêt. Heureusement l’hostilité vis à vis d’Engels et de sa “Dialectique de la Nature” reste intacte. L’écosocialisme doit se détourner de toute tentative “matérialiste dialectique”, se donnant d’ailleurs beaucoup de mal pour penser le lien société-nature avec des néologismes inutiles (“double détermination société-nature” comme “unité-différenciée” ou “unité-séparée” 2]), sans recourir tout simplement à la “lutte et l’unité des contraires” du Diamat 3] bassement soviétique. Il y a donc bien sûr une tentation ontologique dans le révisionnisme écosocialiste, mais contrebalancée par un rejet de la technique qui résonne comme une vieille hostilité vis-à-vis de la science en général.

C’est le terme utilisé par Marx de Stoffwechsel, couramment traduit par métabolisme en français et en anglais, qui étaye l’idée, abusive, que Marx se serait converti à la “décroissance” sur le tard. En biologie en effet le terme métabolisme est parfois associé à l’idée de circulation cyclique, stable et autorégulée, en particulier en physiologie. Mais ce n’est pas le cas en biologie moléculaire par exemple, où le métabolisme désigne simplement un flux bilatéral de construction (anabolisme) et de destruction (catabolisme) moléculaire, sans cyclicité obligatoire. Marx utilise le terme métabolisme dans le sens d’une circulation matérielle, avec l’idée qu’il y a, en agriculture en particulier, un nécessaire recyclage des sels minéraux fertilisant les sols, que l’agriculture intensive vient rompre. Liebig, chimiste contemporain de Marx, l’avait mis en évidence et Marx s’en était à juste titre convaincu : les ressources de la nature sont limitées, et la fertilité des sols n’est pas infinie.

Ceci dit, le choix du lexique physiologique, plutôt étranger (et antérieur) à l’évolutionnisme, n’est pas anodin de la part des exégètes de Marx. Se référer à un “métabolisme” couramment autorégulé, en physiologie ou plus largement dans les écosystèmes (autorégulations tout à fait réelles au demeurant, et parfaitement dialectiques au sens marxiste du terme), c’est préférer les approches cycliques et stables, “harmonieuses”, aux approches plus évolutionnistes et dynamiques qui constituent pourtant le paradigme de la biologie toute entière. Le cycle de l’eau, le cycle du carbone, le cycle des sels minéraux, tous ces cycles semblent stables à notre échelle de temps, mais ils n’ont jamais été stables dans l’histoire de la planète, ni même au cours de l’histoire humaine. Mettre l’accent sur le terme métabolisme chez Marx pour faire accroire qu’il aurait appuyé son matérialisme historique sur les lois d’une nature immuable et autorégulée, c’est tout à fait contraire au paradigme darwinien comme à la pensée de Marx et Engels elle-même.

Après tout, le terme Stoffwechsel est composé de stoff (matériel) et de wechsel (changement) : il ne cache chez Marx aucun soupçon de fixisme ou de cyclicité de la nature telle que la fantasment les écologistes. Marx l’utilisait à la fois pour identifier ce qui circule entre les hommes (marchandises) et ce qui circule entre les hommes et la nature (dont les ressources naturelles). Des équilibres sont évidemment rompus par le capitalisme, ce que Liebig et Marx identifiaient déjà il y a deux siècles, parce que ce système est fondé sur une anarchie de la production, donc une impossibilité fondamentale à anticiper les bouleversements sur le long terme, tandis que le socialisme serait susceptible de rééquilibrer les échanges destructeurs. Cependant, au-delà de telles anticipations, l’évolution des sociétés reste parallèle à d’inéluctables évolutions environnementales dont nous ne sommes pas toujours responsables, mais qu’il faudra toujours (tenter de) surmonter. Et cette forme d’anticipation-là, liée notamment au maintien dynamique de la biodiversité et pas seulement du climat, n’est pas favorisée, c’est le moins qu’on puisse dire, par le fantasme d’une nature uniquement faite d’autorégulations.

Le vivant, et même l’Humanité, ont toujours dû surmonter, malgré une apparente stabilité, des bouleversements destructeurs, radicaux et inéluctables. Cette capacité d’adaptation, voire d’émancipation permanente, est sévèrement freinée par le capitalisme qui jugule la recherche scientifique pour ses propres intérêts court-termistes. L’émancipation permanente de l’Humanité vis-à-vis des bouleversements naturels, capacité qui intègre la résolution des déséquilibres anthropiques les plus graves, ne se limite certainement pas à ceux-ci et suppose une stimulation majeure de la recherche scientifique et des technosciences. Il est clair que les écologistes égarés, fussent-ils écosocialistes, s’y refusent par définition.

Pour Saïto, s’émancipant de Marx dans son second essai, le capitalisme en crise réalise, pour se survivre à lui-même, un triple transfert métabolique : trois stratégies permettraient de différer sa fin. Les deux premiers transferts ne sont pas des nouveautés, l’un est spatial (les conséquences écologiques néfastes de la surproduction sont transférées hors de l’occident impérialiste, dans le Sud global), l’autre est temporel (elles sont aussi différées aux générations futures selon l’adage marxien “Après moi le déluge” 4]). Mais le troisième est sans doute le principal, baptisé transfert technologique : celui-ci trahit un objectif anti-technosolutionniste, dont on peut admettre une légitimité jusqu’à un certain point, mais qui conduit l’auteur à la perspective d’un “communisme décroissant” hostile à toute technoscience, et à ce stade, ce n’est plus l’occident qui est visé mais toutes les puissances concurrentes du sud, à commencer par la Chine. Nous touchons donc ici le cœur du révisionnisme écosocialiste, le deuxième écueil.

Deuxième écueil : l’antisoviétisme et l’occidentalisme postcolonial. Pas commode à première vue d’expliquer ici que, sous des apparences anticoloniales et anticapitalistes, la dénonciation de toute croissance hors occident comme “capitalisme autoritaire” (voire “impérialiste” !), incluant la Chine et même Cuba, relève d’un esprit typiquement occidentalo-centré. Pour le comprendre, il faut, avec Losurdo, convoquer l’histoire précoce du mouvement : Marx et Engels enterrés, les marxistes ont eu, chez nous, bien du mal à accepter en 1917, que la révolution n’ait pas surgi du berceau européen de la “civilisation”.

Il faut rappeler que pour beaucoup d’occidentaux, marxistes ou non, l’Union Soviétique fut, avant tout, moins européenne qu’asiatique (ce qui n’est pas faux, s’il ne s’agissait pour eux d’une tare) : le méridional Staline, géorgien, et même ce petit fils de kalmouke qu’était Lénine confirmeront le soupçon, avant Mao, Ho Chi Minh et Kim Il Sung, quand il s’agira d’orientaliser la révolution socialiste. Et c’est sans doute cette forme de chauvinisme blanc [5], d’origine bourgeoise mais déteignant sur les intellectuels de gauche de l’époque, qui sous-tendra la théorie du “totalitarisme” soviétique ou chinois, et peut être par opposition la prétention de l’Allemagne, qui a produit Marx et Engels, ou de la France, qui a produit Robespierre et la Commune de Paris, à revendiquer la paternité du socialisme.

“La condamnation d’un “marxisme oriental” frelaté au profit de l’authentique, “occidental” a connu un vaste écho [...].” dit Losurdo. “Cette appréciation est devenue, aujourd’hui, carrément un lieu commun à “gauche”. Il a été intégré de façon explicite ou implicite par les auteurs qui forment la nouvelle génération du “marxisme occidental” après la fin de la “fin de l’histoire”, promoteurs ou participants de celle qui entend se considérer comme “renaissance de Marx”.” (D. Losurdo, “Marxisme occidental” et “marxisme oriental”, une scission malheureuse in La Chine et le monde, développement et socialisme, Séminaire international -ouvrage collectif-, Le temps des cerises, 2013). Il poursuit en convoquant un vieux marxiste italien, comme nous aurions pu convoquer ses contemporains français Jules Guesde ou Léon Blum : “Le dirigeant réformiste Filippo Turati reproche aux tenants italiens du bolchevisme d’oublier “notre grande supériorité d’évolution civile d’un point de vue historique” et de s’abandonner par conséquent à l’engouement pour “l’univers oriental, face au monde occidental et européen”. Ils ne songent pas que les soviets russes sont aux parlements européens ce que la “horde” barbare est à la “cité”. [...] Kautsky avait été encore plus sévère [...]. Ce qui se produisait en Russie n’avait rien à voir avec le socialisme ou le marxisme. [...] “En Russie, on réalise la dernière révolution bourgeoise et non la première des socialistes.” Aux yeux de Turati comme à ceux de Kautsky, la Russie soviétique de 1919 ne relevait en dernière analyse que du “capitalisme autoritaire” et sans démocratie.” (id.) Relire à la lumière de ces bienveillantes réflexions la prose anti-chinoise actuelle de “gauche”...

L’idée que les pays en transition vers le socialisme ne sont en fait que des capitalistes copiant les occidentaux, la “démocratie” en moins, n’est donc pas nouvelle, et là encore, c’est aux écosocialistes occidentaux d’éclairer le monde, à commencer par le Sud global, sur l’importance de “mieux comprendre Marx”. Cette arrogance occidentale explique aussi pourquoi les indiscutables avancées de la Chine ou de Cuba en matière d’écologie sont à la fois incompréhensibles et systématiquement occultées par nos exégètes : les solutions sont dans les textes, pas dans les faits ou dans l’histoire réelle.

L’injonction faite au sud de suivre la voie d’un “communisme décroissant” (Saïto) relève lui aussi d’une tradition occidentale, jadis dénoncée par Marx et Engels chez les socialistes utopiques : “Rien n’est plus facile que de recouvrir d’un vernis socialiste l’ascétisme chrétien” disaient-ils dans le Manifeste (cité par Losurdo, id.). Losurdo précise : “Marx et Engels le font remarquer encore : “les premiers mouvements du prolétariat” sont souvent caractérisés par un ascétisme général et un égalitarisme grossier”.” (id.). Voilà qui résume à peu près le “partage égalitaire de la misère” que vendent les écosocialistes décroissants au Sud global, niant, consciemment ou non, l’impératif de croissance que suppose la course au développement technico-scientifique et économique pour survivre à l’encerclement impérialiste. “C’est justement pour avoir réussi sa tentative de réduction drastique de l’inégalité - économique et technologique - au plan international que la Chine se trouve aujourd’hui dans les meilleures conditions pour s’attaquer au problème de la lutte contre les inégalités au plan intérieur, grâce notamment aux ressources économiques et technologiques accumulées entre-temps.” (id.) On pourrait ajouter, dans le sillage de cette logique de “NEP” [6], que, pour résoudre localement les contraintes environnementales et climatiques elles-mêmes, le développement technique chinois est lui aussi incontournable. Ne doutons pas que ces avancées existent (en Chine comme à Cuba) et qu’elles résultent d’impératifs développementaux (et non décroissants) : les ressources naturelles locales, les sols, la flore, la faune, toutes ces richesses précieuses sont avant tout considérées comme nationales et donc vitales pour la souveraineté, voire la survie face à l’encerclement impérialiste. Sur le long terme, pendant que l’impérialisme court-termiste détruira ses propres ressources ou celles de ses semi-colonies, la Chine, qui planifie son avenir, a tout intérêt à préserver ses propres ressources pour gagner par l’endurance. Ainsi peut-on parier sur l’avenir des non-alignés se démarquant de l’occident impérialiste, avec le socialisme comme perspective.

Le rapport à la science est tout à fait antagonique entre les deux “marxismes”, et c’est je pense ce qu’il faut retenir ici pour l’avenir : quand l’un la considère suspecte de consubstancialité avec le capital et s’en détourne (néolyssenkisme queer, etc.), l’autre y voit une ressource capitale pour s’en émanciper. Losurdo cite volontiers pour illustrer cette contradiction les révolutionnaires Sun Yat Sen, Hô Chi Minh, et Lénine lui-même. “Le futur leader du Vietnam séjourne en France pour apprendre la culture de ce pays et aussi la science et la technique [souligné par D.L.].” Losurdo mentionne aussi “l’intérêt dominant de Sun Yat Sen [futur président de la République chinoise, séjournant en France] le secret de l’occident, c’est-à-dire la technologie dans tous ses aspects [...]” (id.). Mais il poursuit, sur les révolutionnaires russes d’abord influencés par l’occident : “Une telle foi dans la science et la technique n’est pas partagée en occident. [mentionnant Boukharine qui voyage en Europe et aux EU en 1911, il le cite, concernant l’appareil d’État capitaliste à l’aube de la première guerre mondiale :] “Voici un nouveau Léviathan, devant lequel la fantaisie de Thomas Hobbes semble un jeu d’enfant.” [...] Toute la grande machine technique s’est muée en une “énorme machine à tuer”. On a l’impression qu’une telle analyse a tendance à lier trop étroitement science et technique d’un côté, et capitalisme et impérialisme de l’autre.” (Id.)

“En occident, sciences et techniques font pleinement partie du “nouveau Léviathan”, poursuit Losurdo, “car utilisées par la bourgeoisie capitaliste [...]. En Orient, la science et la technique sont vitales pour développer la résistance contre la politique d’assujettissement et d’oppression que justement le “nouveau Léviathan” met à exécution. A bien y regarder, la différence qui nous occupe n’est pas entre Est et Ouest, mais entre pays, pour la plupart économiquement et politiquement arriérés, où les communistes sont engagés à battre le terrain inexploré de la construction d’une société post-capitaliste, et pays capitalistes avancés où les communistes ne peuvent que jouer un rôle d’opposition et de critique.” (Id.) Lénine lui-même ne fait pas exception dans cette contradiction entre les deux contextes : “Dans les années précédent la première guerre mondiale et la révolution d’Octobre, Boukharine et Lénine - exilés en occident et éloignés des devoirs qu’impose la direction de l’Etat - sont proches du “marxisme occidental”, chacun à sa manière. Tournés vers l’édification d’un nouveau système social, ils défendent ensuite, chacun avec des modalités différentes, des positions semblables à celles des communistes vietnamiens et chinois avaient élaborées à partir des exigences et des perspectives de la révolution anticoloniale.” (Id.)

On retrouve chez les écosocialistes moralisateurs d’aujourd’hui non seulement les réflexes d’un Turati quand il s’agit d’analyser ce qui se passe politiquement hors d’occident (la Chine comme “capitalisme sans démocratie” par exemple), mais aussi cette posture infertile consistant à jouer vis-à-vis du capital destructeur de l’environnement un simple “rôle d’opposition et de critique”. Ils ignorent, ou veulent ignorer, toute l’histoire “écologique” du communisme soviétique (essentiellement pré-khrouchtchévien) puis chinois et cubain. Ils sont - disons-le - impuissants à ouvrir une perspective que, du reste, le camp socialiste a ouvert depuis longtemps, et dont il est urgent de s’inspirer.

Double contradiction donc chez les écosocialistes, qu’il n’est pas aisé de démasquer : Le “marxisme occidental” écosocialiste se présente d’une part comme un anti-impérialisme venant au secours de la périphérie contre un centre pollueur et destructeur, alors qu’il part d’un antisoviétisme occidentalo-centré d’inspiration tout à fait bourgeoise. Il se présente d’autre part comme une théorie du retour à la Nature contre le Capital (titre du premier essai de Saïto d’ailleurs), alors que son rejet postmoderne des “sciences de la Nature” fonde sa nostalgie préindustrielle. D’un côté, venir “au secours” de la périphérie, ne serait-ce qu’idéologiquement, est une marque de pensée néocoloniale tout à fait contemporaine, typique du “marxisme occidental” décrit par Losurdo. D’un autre, le rejet des sciences de la nature est lui-même typique d’un tel “marxisme” essentiellement critique : l’indiscutable explosion scientifique et technique qui a marqué la Renaissance en Europe a fait accroire à nos exégètes que science et capitalisme sont consubstantiels. Et la riche histoire scientifique de l’URSS leur apparaît soit comme un prolongement du même productivisme destructeur dans un camp “faussement socialiste”, soit comme une fausse science tombée dans l’impasse du “diamat” totalitaire. Dans les deux cas, le chauvinisme paneuropéen explique, et c’est grave pour le mouvement marxiste, son aversion pour les sciences de la nature et la technologie, forcément mortifère.

Il est temps au contraire, pour nous occidentaux comme pour tous les progressistes “orientaux” luttant contre la pieuvre impérialiste et ses méfaits (y compris environnementaux), non seulement de dénoncer cette cinquième colonne décroissantiste, comme Lénine l’avait fait avec le révisionniste Kautsky par exemple, mais surtout d’ouvrir, sur les pas de Lénine encore, une perspective idéologique révolutionnaire susceptible de résoudre, pas à pas, dans une lutte tous azimuts, les innombrables catastrophes dans lesquelles l’impérialisme nous précipite... avec une foi retrouvée en la science et dans le progrès humain.

[1] Signalons pour aller plus loin que les biologistes sont en réalité bien silencieux dans les arènes du combat idéologique écosocialiste (voire écologiste tout court), marqueur supplémentaire de la gêne persistante en occident que provoquerait une implication de la biologie dans le champ politique. Les amateurs de Youtube remarqueront par exemple que la scène médiatique est saturée, au-delà des “philosophes” au sens strict, de physiciens tels que Aurélien Barrau, Jean-Marc Jancovici, Etienne Klein, etc.

[2] Kohei Saïto, Marx in the Anthropocene. 2023.

3] Les soviétiques amateurs d’abréviation parlaient du Diamat pour le matérialisme dialectique, philosophie officielle de l’Etat, outrageusement “ontologique”, “ossifiée” ou “caricaturale” pour le marxiste occidental bon teint.

[4] “Après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste.” Karl Marx, Le Capital, livre premier, chapitre 10 : La journée de travail.

[5] On pourrait dire de façon plus lisse “paneuropéen”.

[6] La “NEP” ou “Nouvelle Politique Économique” lancée par Lénine pour stimuler la croissance en Russie de manière à développer les forces productives pour construire ensuite le Socialisme, a inspiré dans son sillage la politique économique chinoise actuelle, partant de plus loin encore dans le féodalisme qu’en Russie.

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                        "Les communistes tombent et les devises augmentent" (George Grosz, 1920)