Renouer
avec la notion de progrès social et scientifique, centre de toutes les
attaques idéologiques bourgeoises actuelles post-modernes, suppose
d’étudier sérieusement la forme la plus actuelle, voire ultime, du
“marxisme occidental” : l’écosocialisme. De loin, ce point de vue,
assimilant l’écosocialisme et le “marxisme occidental”, peut sembler
cavalier, tant l’écosocialisme se pose comme une forme “radicale”
d’anticapitalisme intégrant un retour assez franc à l’aspect
anti-impérialiste de l’histoire du marxisme, à la manière
“néo-léniniste” diront certains (Andréas Malm, Frédéric Lordon), donc, à
première vue, anti-occidentale. Mais c’est oublier que les fondateurs
écosocialistes revenant à la lettre de Marx, que j’appelle donc
archéomarxistes, sont tous des penseurs issus de la sphère impérialiste
(Bellamy Foster et Bookchin sont nord-américains, Malm est suédois,
Kohei Saïto est japonais). D’une certaine façon, comme Français, je ne
fais pas exception ; mon pays figure également en bonne place au
palmarès des puissances impérialistes actuelles. L’objection est juste,
mais on devrait pouvoir répondre, sans déterminisme excessif, qu’on
peut, comme intellectuel marxiste, trahir sa “sphère impérialiste” comme
on trahit sa classe petite bourgeoise, suivant la célèbre suggestion de
Gramsci. Je rends ici hommage au philosophe marxiste Domenico Losurdo,
lui-même occidental, quoique grand critique de ce qu’il définissait
lui-même comme le “marxisme occidental” contre le “marxisme oriental” :
Il ne partageait pas avec le grand Gramsci qu’une patrie commune. Je
pose ici, j’y reviendrai, qu’une critique sérieuse de l’écosocialisme ne
peut faire l’économie d’une telle distinction au sein de l’histoire du
marxisme.
L’idée n’est pas de commencer ici une critique détaillée du travail,
tout-à-fait respectable et utile, des exégètes occidentaux de Marx qui
ont jeté les bases de l’écosocialisme. Leur thèse d’ensemble est
connue : revoir l’œuvre de Marx à l’aune des problèmes écologiques
actuels pour restaurer sa qualité de “prophète” anticapitaliste et
l’inscrire dans le mouvement de l’écologie politique. Ecologie politique
qui n’est certes pas qu’occidentale, mais tout de même issue et centrée
sur cette sphère. Il s’agit bien de ce qu’on appelle classiquement au
vingtième siècle des auteurs “révisionnistes”, qui “révisent” la théorie
marxiste dans une perspective tronquée. Les révisionnistes historiques
Kautsky et Bernstein avaient en leur temps déformé Marx pour fonder
leurs théories sociale-démocrates ultra-impérialistes.
Nos écosocialistes suivent quant à eux le sillage de l’école de
Francfort, toute aussi occidentale, pour réviser Marx à la lumière des
questions écologiques, avec une touche typiquement anti-progrès inspirée
du philosophe Walter Benjamin. Dans les deux cas, l’antisoviétisme des
auteurs est une base commune indiscutable, un postulat de départ même :
le camp socialiste fut “productiviste”, voire “capitaliste d’Etat” et
“autoritaire”, de part en part. Il ne doit pas être un modèle mais un
contre-modèle.
Ajoutons que cet écosocialisme n’est pas qu’un courant de pensée.
D’où l’importance d’une critique sérieuse et popularisable, encore à
faire. C’est une idéologie rassemblant de nombreux acteurs politiques de
la gauche antilibérale occidentale (trotskistes, Insoumis, Syriza, Die
Linke, etc.). Or, comme courant de pensée, il cherche, sans le pouvoir, à
marier un point de vue strictement “marxiste occidental”
(antisoviétique et anti-science) à des questions écologiques qui se
posent, quant à elles, dans un champ explicitement scientifique. Deux
écueils le mènent donc à l’impasse : son antisoviétisme
occidentalocentré et son caractère postmoderne anti-science. Ces deux
écueils sont, bien sûr, liés dialectiquement par la tendance à la
domination de l’idéologie bourgeoise sur le “marxisme occidental”
historique.
Premier écueil donc : son caractère anti-science. Il faut le dire,
celui-ci est beaucoup moins évident qu’à l’époque du freudo-marxisme ou
du post-structuralisme althussérien. Pour dénoncer des catastrophes
écologiques à venir, il faut tout de même un peu d’ontologie. Ce qui
n’est pas sans poser de problèmes à nos archéomarxistes d’ailleurs.
Disons-le par parenthèse : aucun d’entre eux n’est véritablement
scientifique. Saïto et Bookchin sont philosophes, Foster et Löwy sont
sociologues [1]. Pourtant c’est bien l’intérêt prononcé de Marx pour les
sciences, source de nombreuses citations dénichées, qui légitime en
apparence l’écosocialisme comme nouvelle étape du marxisme.
Là encore, l’intérêt de Marx pour les sciences est évidemment
central, mais il a été si souvent moqué ou au moins minoré par les
marxistes occidentaux qu’on peut s’étonner d’un tel regain d’intérêt.
Heureusement l’hostilité vis à vis d’Engels et de sa “Dialectique de la
Nature” reste intacte. L’écosocialisme doit se détourner de toute
tentative “matérialiste dialectique”, se donnant d’ailleurs beaucoup de
mal pour penser le lien société-nature avec des néologismes inutiles
(“double détermination société-nature” comme “unité-différenciée” ou
“unité-séparée” 2]), sans recourir tout simplement à la “lutte et
l’unité des contraires” du Diamat 3] bassement soviétique. Il y a donc
bien sûr une tentation ontologique dans le révisionnisme écosocialiste,
mais contrebalancée par un rejet de la technique qui résonne comme une
vieille hostilité vis-à-vis de la science en général.
C’est le terme utilisé par Marx de Stoffwechsel, couramment traduit
par métabolisme en français et en anglais, qui étaye l’idée, abusive,
que Marx se serait converti à la “décroissance” sur le tard. En biologie
en effet le terme métabolisme est parfois associé à l’idée de
circulation cyclique, stable et autorégulée, en particulier en
physiologie. Mais ce n’est pas le cas en biologie moléculaire par
exemple, où le métabolisme désigne simplement un flux bilatéral de
construction (anabolisme) et de destruction (catabolisme) moléculaire,
sans cyclicité obligatoire. Marx utilise le terme métabolisme dans le
sens d’une circulation matérielle, avec l’idée qu’il y a, en agriculture
en particulier, un nécessaire recyclage des sels minéraux fertilisant
les sols, que l’agriculture intensive vient rompre. Liebig, chimiste
contemporain de Marx, l’avait mis en évidence et Marx s’en était à juste
titre convaincu : les ressources de la nature sont limitées, et la
fertilité des sols n’est pas infinie.
Ceci dit, le choix du lexique physiologique, plutôt étranger (et
antérieur) à l’évolutionnisme, n’est pas anodin de la part des exégètes
de Marx. Se référer à un “métabolisme” couramment autorégulé, en
physiologie ou plus largement dans les écosystèmes (autorégulations tout
à fait réelles au demeurant, et parfaitement dialectiques au sens
marxiste du terme), c’est préférer les approches cycliques et stables,
“harmonieuses”, aux approches plus évolutionnistes et dynamiques qui
constituent pourtant le paradigme de la biologie toute entière. Le cycle
de l’eau, le cycle du carbone, le cycle des sels minéraux, tous ces
cycles semblent stables à notre échelle de temps, mais ils n’ont jamais
été stables dans l’histoire de la planète, ni même au cours de
l’histoire humaine. Mettre l’accent sur le terme métabolisme chez Marx
pour faire accroire qu’il aurait appuyé son matérialisme historique sur
les lois d’une nature immuable et autorégulée, c’est tout à fait
contraire au paradigme darwinien comme à la pensée de Marx et Engels
elle-même.
Après tout, le terme Stoffwechsel est composé de stoff (matériel) et
de wechsel (changement) : il ne cache chez Marx aucun soupçon de fixisme
ou de cyclicité de la nature telle que la fantasment les écologistes.
Marx l’utilisait à la fois pour identifier ce qui circule entre les
hommes (marchandises) et ce qui circule entre les hommes et la nature
(dont les ressources naturelles). Des équilibres sont évidemment rompus
par le capitalisme, ce que Liebig et Marx identifiaient déjà il y a deux
siècles, parce que ce système est fondé sur une anarchie de la
production, donc une impossibilité fondamentale à anticiper les
bouleversements sur le long terme, tandis que le socialisme serait
susceptible de rééquilibrer les échanges destructeurs. Cependant,
au-delà de telles anticipations, l’évolution des sociétés reste
parallèle à d’inéluctables évolutions environnementales dont nous ne
sommes pas toujours responsables, mais qu’il faudra toujours (tenter de)
surmonter. Et cette forme d’anticipation-là, liée notamment au maintien
dynamique de la biodiversité et pas seulement du climat, n’est pas
favorisée, c’est le moins qu’on puisse dire, par le fantasme d’une
nature uniquement faite d’autorégulations.
Le vivant, et même l’Humanité, ont toujours dû surmonter, malgré une
apparente stabilité, des bouleversements destructeurs, radicaux et
inéluctables. Cette capacité d’adaptation, voire d’émancipation
permanente, est sévèrement freinée par le capitalisme qui jugule la
recherche scientifique pour ses propres intérêts court-termistes.
L’émancipation permanente de l’Humanité vis-à-vis des bouleversements
naturels, capacité qui intègre la résolution des déséquilibres
anthropiques les plus graves, ne se limite certainement pas à ceux-ci et
suppose une stimulation majeure de la recherche scientifique et des
technosciences. Il est clair que les écologistes égarés, fussent-ils
écosocialistes, s’y refusent par définition.
Pour Saïto, s’émancipant de Marx dans son second essai, le
capitalisme en crise réalise, pour se survivre à lui-même, un triple
transfert métabolique : trois stratégies permettraient de différer sa
fin. Les deux premiers transferts ne sont pas des nouveautés, l’un est
spatial (les conséquences écologiques néfastes de la surproduction sont
transférées hors de l’occident impérialiste, dans le Sud global),
l’autre est temporel (elles sont aussi différées aux générations futures
selon l’adage marxien “Après moi le déluge” 4]). Mais le troisième est
sans doute le principal, baptisé transfert technologique : celui-ci
trahit un objectif anti-technosolutionniste, dont on peut admettre une
légitimité jusqu’à un certain point, mais qui conduit l’auteur à la
perspective d’un “communisme décroissant” hostile à toute technoscience,
et à ce stade, ce n’est plus l’occident qui est visé mais toutes les
puissances concurrentes du sud, à commencer par la Chine. Nous touchons
donc ici le cœur du révisionnisme écosocialiste, le deuxième écueil.
Deuxième écueil : l’antisoviétisme et l’occidentalisme postcolonial.
Pas commode à première vue d’expliquer ici que, sous des apparences
anticoloniales et anticapitalistes, la dénonciation de toute croissance
hors occident comme “capitalisme autoritaire” (voire “impérialiste” !),
incluant la Chine et même Cuba, relève d’un esprit typiquement
occidentalo-centré. Pour le comprendre, il faut, avec Losurdo, convoquer
l’histoire précoce du mouvement : Marx et Engels enterrés, les
marxistes ont eu, chez nous, bien du mal à accepter en 1917, que la
révolution n’ait pas surgi du berceau européen de la “civilisation”.
Il faut rappeler que pour beaucoup d’occidentaux, marxistes ou non,
l’Union Soviétique fut, avant tout, moins européenne qu’asiatique (ce
qui n’est pas faux, s’il ne s’agissait pour eux d’une tare) : le
méridional Staline, géorgien, et même ce petit fils de kalmouke qu’était
Lénine confirmeront le soupçon, avant Mao, Ho Chi Minh et Kim Il Sung,
quand il s’agira d’orientaliser la révolution socialiste. Et c’est sans
doute cette forme de chauvinisme blanc [5], d’origine bourgeoise mais
déteignant sur les intellectuels de gauche de l’époque, qui sous-tendra
la théorie du “totalitarisme” soviétique ou chinois, et peut être par
opposition la prétention de l’Allemagne, qui a produit Marx et Engels,
ou de la France, qui a produit Robespierre et la Commune de Paris, à
revendiquer la paternité du socialisme.
“La condamnation d’un “marxisme oriental” frelaté au profit de
l’authentique, “occidental” a connu un vaste écho [...].” dit Losurdo.
“Cette appréciation est devenue, aujourd’hui, carrément un lieu commun à
“gauche”. Il a été intégré de façon explicite ou implicite par les
auteurs qui forment la nouvelle génération du “marxisme occidental”
après la fin de la “fin de l’histoire”, promoteurs ou participants de
celle qui entend se considérer comme “renaissance de Marx”.” (D.
Losurdo, “Marxisme occidental” et “marxisme oriental”, une scission
malheureuse in La Chine et le monde, développement et socialisme,
Séminaire international -ouvrage collectif-, Le temps des cerises,
2013). Il poursuit en convoquant un vieux marxiste italien, comme nous
aurions pu convoquer ses contemporains français Jules Guesde ou Léon
Blum : “Le dirigeant réformiste Filippo Turati reproche aux tenants
italiens du bolchevisme d’oublier “notre grande supériorité d’évolution
civile d’un point de vue historique” et de s’abandonner par conséquent à
l’engouement pour “l’univers oriental, face au monde occidental et
européen”. Ils ne songent pas que les soviets russes sont aux parlements
européens ce que la “horde” barbare est à la “cité”. [...] Kautsky
avait été encore plus sévère [...]. Ce qui se produisait en Russie
n’avait rien à voir avec le socialisme ou le marxisme. [...] “En Russie,
on réalise la dernière révolution bourgeoise et non la première des
socialistes.” Aux yeux de Turati comme à ceux de Kautsky, la Russie
soviétique de 1919 ne relevait en dernière analyse que du “capitalisme
autoritaire” et sans démocratie.” (id.) Relire à la lumière de ces
bienveillantes réflexions la prose anti-chinoise actuelle de “gauche”...
L’idée que les pays en transition vers le socialisme ne sont en fait
que des capitalistes copiant les occidentaux, la “démocratie” en moins,
n’est donc pas nouvelle, et là encore, c’est aux écosocialistes
occidentaux d’éclairer le monde, à commencer par le Sud global, sur
l’importance de “mieux comprendre Marx”. Cette arrogance occidentale
explique aussi pourquoi les indiscutables avancées de la Chine ou de
Cuba en matière d’écologie sont à la fois incompréhensibles et
systématiquement occultées par nos exégètes : les solutions sont dans
les textes, pas dans les faits ou dans l’histoire réelle.
L’injonction faite au sud de suivre la voie d’un “communisme
décroissant” (Saïto) relève lui aussi d’une tradition occidentale, jadis
dénoncée par Marx et Engels chez les socialistes utopiques : “Rien
n’est plus facile que de recouvrir d’un vernis socialiste l’ascétisme
chrétien” disaient-ils dans le Manifeste (cité par Losurdo, id.).
Losurdo précise : “Marx et Engels le font remarquer encore : “les
premiers mouvements du prolétariat” sont souvent caractérisés par un
ascétisme général et un égalitarisme grossier”.” (id.). Voilà qui résume
à peu près le “partage égalitaire de la misère” que vendent les
écosocialistes décroissants au Sud global, niant, consciemment ou non,
l’impératif de croissance que suppose la course au développement
technico-scientifique et économique pour survivre à l’encerclement
impérialiste. “C’est justement pour avoir réussi sa tentative de
réduction drastique de l’inégalité - économique et technologique - au
plan international que la Chine se trouve aujourd’hui dans les
meilleures conditions pour s’attaquer au problème de la lutte contre les
inégalités au plan intérieur, grâce notamment aux ressources
économiques et technologiques accumulées entre-temps.” (id.) On pourrait
ajouter, dans le sillage de cette logique de “NEP” [6], que, pour
résoudre localement les contraintes environnementales et climatiques
elles-mêmes, le développement technique chinois est lui aussi
incontournable. Ne doutons pas que ces avancées existent (en Chine comme
à Cuba) et qu’elles résultent d’impératifs développementaux (et non
décroissants) : les ressources naturelles locales, les sols, la flore,
la faune, toutes ces richesses précieuses sont avant tout considérées
comme nationales et donc vitales pour la souveraineté, voire la survie
face à l’encerclement impérialiste. Sur le long terme, pendant que
l’impérialisme court-termiste détruira ses propres ressources ou celles
de ses semi-colonies, la Chine, qui planifie son avenir, a tout intérêt à
préserver ses propres ressources pour gagner par l’endurance. Ainsi
peut-on parier sur l’avenir des non-alignés se démarquant de l’occident
impérialiste, avec le socialisme comme perspective.
Le rapport à la science est tout à fait antagonique entre les deux
“marxismes”, et c’est je pense ce qu’il faut retenir ici pour l’avenir :
quand l’un la considère suspecte de consubstancialité avec le capital
et s’en détourne (néolyssenkisme queer, etc.), l’autre y voit une
ressource capitale pour s’en émanciper. Losurdo cite volontiers pour
illustrer cette contradiction les révolutionnaires Sun Yat Sen, Hô Chi
Minh, et Lénine lui-même. “Le futur leader du Vietnam séjourne en France
pour apprendre la culture de ce pays et aussi la science et la
technique [souligné par D.L.].” Losurdo mentionne aussi “l’intérêt
dominant de Sun Yat Sen [futur président de la République chinoise,
séjournant en France] le secret de l’occident, c’est-à-dire la
technologie dans tous ses aspects [...]” (id.). Mais il poursuit, sur
les révolutionnaires russes d’abord influencés par l’occident : “Une
telle foi dans la science et la technique n’est pas partagée en
occident. [mentionnant Boukharine qui voyage en Europe et aux EU en
1911, il le cite, concernant l’appareil d’État capitaliste à l’aube de
la première guerre mondiale :] “Voici un nouveau Léviathan, devant
lequel la fantaisie de Thomas Hobbes semble un jeu d’enfant.” [...]
Toute la grande machine technique s’est muée en une “énorme machine à
tuer”. On a l’impression qu’une telle analyse a tendance à lier trop
étroitement science et technique d’un côté, et capitalisme et
impérialisme de l’autre.” (Id.)
“En occident, sciences et techniques font pleinement partie du
“nouveau Léviathan”, poursuit Losurdo, “car utilisées par la bourgeoisie
capitaliste [...]. En Orient, la science et la technique sont vitales
pour développer la résistance contre la politique d’assujettissement et
d’oppression que justement le “nouveau Léviathan” met à exécution. A
bien y regarder, la différence qui nous occupe n’est pas entre Est et
Ouest, mais entre pays, pour la plupart économiquement et politiquement
arriérés, où les communistes sont engagés à battre le terrain inexploré
de la construction d’une société post-capitaliste, et pays capitalistes
avancés où les communistes ne peuvent que jouer un rôle d’opposition et
de critique.” (Id.) Lénine lui-même ne fait pas exception dans cette
contradiction entre les deux contextes : “Dans les années précédent la
première guerre mondiale et la révolution d’Octobre, Boukharine et
Lénine - exilés en occident et éloignés des devoirs qu’impose la
direction de l’Etat - sont proches du “marxisme occidental”, chacun à sa
manière. Tournés vers l’édification d’un nouveau système social, ils
défendent ensuite, chacun avec des modalités différentes, des positions
semblables à celles des communistes vietnamiens et chinois avaient
élaborées à partir des exigences et des perspectives de la révolution
anticoloniale.” (Id.)
On retrouve chez les écosocialistes moralisateurs d’aujourd’hui non
seulement les réflexes d’un Turati quand il s’agit d’analyser ce qui se
passe politiquement hors d’occident (la Chine comme “capitalisme sans
démocratie” par exemple), mais aussi cette posture infertile consistant à
jouer vis-à-vis du capital destructeur de l’environnement un simple
“rôle d’opposition et de critique”. Ils ignorent, ou veulent ignorer,
toute l’histoire “écologique” du communisme soviétique (essentiellement
pré-khrouchtchévien) puis chinois et cubain. Ils sont - disons-le -
impuissants à ouvrir une perspective que, du reste, le camp socialiste a
ouvert depuis longtemps, et dont il est urgent de s’inspirer.
Double contradiction donc chez les écosocialistes, qu’il n’est pas
aisé de démasquer : Le “marxisme occidental” écosocialiste se présente
d’une part comme un anti-impérialisme venant au secours de la périphérie
contre un centre pollueur et destructeur, alors qu’il part d’un
antisoviétisme occidentalo-centré d’inspiration tout à fait bourgeoise.
Il se présente d’autre part comme une théorie du retour à la Nature
contre le Capital (titre du premier essai de Saïto d’ailleurs), alors
que son rejet postmoderne des “sciences de la Nature” fonde sa nostalgie
préindustrielle. D’un côté, venir “au secours” de la périphérie, ne
serait-ce qu’idéologiquement, est une marque de pensée néocoloniale tout
à fait contemporaine, typique du “marxisme occidental” décrit par
Losurdo. D’un autre, le rejet des sciences de la nature est lui-même
typique d’un tel “marxisme” essentiellement critique : l’indiscutable
explosion scientifique et technique qui a marqué la Renaissance en
Europe a fait accroire à nos exégètes que science et capitalisme sont
consubstantiels. Et la riche histoire scientifique de l’URSS leur
apparaît soit comme un prolongement du même productivisme destructeur
dans un camp “faussement socialiste”, soit comme une fausse science
tombée dans l’impasse du “diamat” totalitaire. Dans les deux cas, le
chauvinisme paneuropéen explique, et c’est grave pour le mouvement
marxiste, son aversion pour les sciences de la nature et la technologie,
forcément mortifère.
Il est temps au contraire, pour nous occidentaux comme pour tous les
progressistes “orientaux” luttant contre la pieuvre impérialiste et ses
méfaits (y compris environnementaux), non seulement de dénoncer cette
cinquième colonne décroissantiste, comme Lénine l’avait fait avec le
révisionniste Kautsky par exemple, mais surtout d’ouvrir, sur les pas de
Lénine encore, une perspective idéologique révolutionnaire susceptible
de résoudre, pas à pas, dans une lutte tous azimuts, les innombrables
catastrophes dans lesquelles l’impérialisme nous précipite... avec une
foi retrouvée en la science et dans le progrès humain.
[1] Signalons pour aller plus loin que les biologistes sont en
réalité bien silencieux dans les arènes du combat idéologique
écosocialiste (voire écologiste tout court), marqueur supplémentaire de
la gêne persistante en occident que provoquerait une implication de la
biologie dans le champ politique. Les amateurs de Youtube remarqueront
par exemple que la scène médiatique est saturée, au-delà des
“philosophes” au sens strict, de physiciens tels que Aurélien Barrau,
Jean-Marc Jancovici, Etienne Klein, etc.
[2] Kohei Saïto, Marx in the Anthropocene. 2023.
3] Les soviétiques amateurs d’abréviation parlaient du Diamat pour le
matérialisme dialectique, philosophie officielle de l’Etat,
outrageusement “ontologique”, “ossifiée” ou “caricaturale” pour le
marxiste occidental bon teint.
[4] “Après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste.” Karl Marx, Le Capital, livre premier, chapitre 10 : La journée de travail.
[5] On pourrait dire de façon plus lisse “paneuropéen”.
[6] La “NEP” ou “Nouvelle Politique Économique” lancée par Lénine
pour stimuler la croissance en Russie de manière à développer les forces
productives pour construire ensuite le Socialisme, a inspiré dans son
sillage la politique économique chinoise actuelle, partant de plus loin
encore dans le féodalisme qu’en Russie.