SOURCE: http://www.chinese-shortstories.com/Auteurs_de_a_z_Li_Tuo.htm
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Li Tuo 李陀 par Brigitte Duzan
en 1939 à Hochhot, en Mongolie intérieure. Il était d’une famille d’ethnie Daur (达斡尔族), originaire de la bannière de Morin Dawa (莫力达瓦旗), bannière autonome alors sous la juridiction de la province du Heilongjiang.
1979-1982 : écrivain d’avant-garde, scénariste et théoricien du cinéma
Ses premiers textes sont publiés en 1975 et il participe à la rédaction du journal « Ouvriers de Pékin » (《北京工人》). Il se souvient : “最高兴的是领导说你有个小说写得还行,批你假,让你专心写作。” « ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est quand la direction m’a dit que, si je voulais écrire d’autres nouvelles, c’était très bien, que je pouvais demander du temps de libre pour pouvoir me consacrer pleinement à l’écriture. »
En 1979, il entre à l’association des écrivains. Il devient un écrivain d’avant-garde, et, avec son épouse, la cinéaste Zhang Nuanxin (张暖忻), participe en tant que théoricien et scénariste au renouveau du cinéma chinois.
Avant-garde littéraire
L’une de ses premières nouvelles publiées après la Révolution culturelle, « Si seulement tu pouvais entendre cette chanson » (《愿你听到这支歌》), est couronnée du prix de la meilleure nouvelle en 1978.
Il en écrit d’autres : « Lourde charge » (《重担》), « Le rosier thé » (《香水月季》), « Septième grand-mère » (《七奶奶》), « Soleil couchant » (《余光》), « Chute libre » (《自由落体》)… Elles suscitent louanges et controverses car elles ne sont pas dans l’air du temps, c’est-à-dire dans le courant dominant de la littérature des cicatrices, puis de recherche des racines (1).
Ce qui intéresse avant tout Li Tuo, c’est la forme, la recherche stylistique et formelle : “每一篇都是做尝试,有的实验还可以,有的实验根本就失败了”。 Chacune de mes nouvelles est une expérience, les unes ont un certain intérêt, d’autres sont complètement ratées.
“白话文的历史比较短,还有,中国老是打仗、革命,不太平,作家不能反复去琢磨。写中长篇的话,我老觉得我们的积累不够,可是学西方小说,那是人家的,怎样移植到中国小说中,有很大困难。对我来说,先写短篇练一练。” L’histoire de la littérature en baihua est relativement courte ; qui plus est, la Chine a été constamment le terrain de conflits, révolutions et désordres de toutes sortes qui ont empêché les écrivains de peaufiner leur style. Je pense que nous avons accumulé beaucoup de retard dans le domaine du roman ; on peut se mettre à l’école du roman occidental, mais il n’est pas facile de le transformer en un genre spécifiquement chinois. C’est pourquoi, pour ce qui me concerne, je préfère m’exercer en écrivant des nouvelles.
Parallèlement, il veut aussi renouveler la langue, lui enlever sa gangue idéologique, la raideur de la prose révolutionnaire, pour lui redonner la fraîcheur d’une langue vivante, au contact du parler populaire, c’est-à-dire reprendre là où Lu Xun s’était arrêté.
En 1980, il est invité à la réunion de l’Association des écrivains ; il y prononce un discours en forme de profession de foi qui est ensuite publié dans le Journal des lettres et des arts (《文艺报》) : « L’essentiel, en matière de création, c’est la forme » (《创新的焦点是形式》).
« Septième grand-mère » (《七奶奶》) et « Chute libre » (《自由落体》) sont des exemples types de cette approche. La première nouvelle, par exemple, représente une adaptation du style du « flux de conscience », très semblable à celui de Virginia Woolf dans sa première nouvelle, « The Mark on the Wall » (2). La démarche de Li Tuo est la même : il part d’un fait quotidien anodin, mais inexpliqué, pour développer toute une série de pensées qui en découlent plus ou moins inconsciemment dans la tête de la vieille « septième grand-mère ».
Chez Woolf, c’est une tache bizarre sur le mur qui est le point de départ du récit. Chez Li Tuo, c’est le fait que la vieille grand-mère n’arrive pas à comprendre ce que fait sa bru dans la cuisine, en face de sa chambre. Elle a beau tendre le cou, et l’oreille, elle n’arrive ni à voir ni à entendre ce que l’autre peut bien faire. On a ainsi un portrait direct, la vérité intime, d’une veille femme qui n’a plus de prise sur le monde extérieur.
Li Tuo utilise en outre une langue qui incorpore des expressions populaires pékinoises et colle d’autant mieux à la réalité qu’il dépeint. Le texte est dense, presque continu, comme le flux de pensées qu’il décrit. « Septième grand-mère » est une nouvelle étonnante, surtout pour l’époque. « Chute libre » est de la même eau, c’est d’ailleurs la nouvelle que Li Tuo dit préférer.
Avant-garde cinématographique
Li Tuo a mené avec son épouse Zhang Nuanxin (3) des recherches stylistiques du même ordre dans le domaine du cinéma. Moribond au lendemain de la Révolution culturelle, le cinéma chinois avait besoin de dépasser les schémas courants et se mettre au courant des innovations qui s’étaient produites dans le cinéma mondial, en particulier en France et en Italie, pendant que le pays était fermé au monde extérieur.
un article, publié en décembre 1983, expliquant les conditions d’adaptation du scénario à l’écran : « Sha’ou, du scénario au film » (《沙鸥——从剧本到电影》). Les deux films obtiennent le prix du ministère de la culture, en 1979 et 1981.
En 1982, cependant, Li Tuo a cessé d’écrire. Ce devait être une interruption temporaire de deux ou trois ans, le temps de lire et réfléchir, cela a duré trente ans…
1982-2012 : critique littéraire
Il a expliqué cette décision soudaine à diverses reprises dans des interviews. Au départ, il a voulu faire une pause pour perfectionner ses connaissances, de la littérature étrangère en particulier, afin d’affiner son style. Cependant, la littérature chinoise évolua très vite pendant ce début des années 1980 : Li Tuo n’était pas satisfait de la littérature des cicatrices : c’était pour lui la dernière phase de la « littérature des paysans-ouvriers-soldats ». Il n’avait pas d’affinités non plus avec le courant de recherche des racines qui se développa ensuite.
Parrain des jeunes écrivains
(《绿化树》), roman dont le thème est la famine de 1960 ; le jeune protagoniste de ce roman a faim et il est dépeint disputant sa nourriture aux rats ? Très bien, dit Li Tuo, mais il n’est pas mort de faim, comme tant d’autres, et il a même trouvé quelqu’un pour l’aimer… Il reconnaît cependant le nécessaire respect de quelque chose comme la dignité de la chose écrite : on ne pouvait en fait pas aller plus loin que Zhang Xianliang dans « Mimosa », hors toute question de censure.
Il préfère arrêter d’écrire. Il devient critique littéraire et va s’employer à faire connaître les jeunes et brillants auteurs d’avant-garde. Il illustre l’importance croissante de la critique littéraire, en Chine, pour la reconnaissance des nouveaux talents, mais aussi l’émergence de nouveaux courants.
l’appelle affectueusement « Papi Tuo » (陀爷).
C’est Li Tuo aussi qui a fait connaître Bei Dao (北岛) ; il a ensuite gardé des liens étroits avec lui et publié beaucoup de critiques dans le journal qu’il édite : « Jintian » (《今天》).
Rupture en 1989
2012 : Retour à l’écriture
Il a conçu une histoire vue sous l’angle d’un psychologue : il reçoit et traite toutes sortes de gens, qui tous ont des problèmes. Li Tuo fait ainsi défiler un bout d’humanité à la fois complexe et au bord de l’absurde. Mais son observation sociale est relayée par une langue moderne qui fait appel à l’argot. Il est vital pour lui de moderniser l’expression, de la rendre plus proche de la langue parlée, ou plutôt de faire de la langue parlée une langue littéraire. Inutile de dire qu’il écrit très lentement.
Notes (1) Sur ces deux mouvements, voir Repères historiques (2) Nouvelle de 1917. Voir le texte : http://www.bartleby.com/85/8.html (3) Sur Zhang Nuanxin, voir chinese movies (à venir) (4) Sur le sujet, voir chinese movies (à venir)
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