Lors de la sortie de L’étranger,
le film d’Ozon, je me suis demandé : pourquoi adapter maintenant ce
roman sinistre et ringard ? Bien sûr, on pouvait répondre en pensant à
la passion de Macron pour Camus, et aux tensions actuelles entre la
France et l’Algérie. Mais, en lisant le livre magistral d’Olivier Gloag,
Oublier Camus (2013), on réalise à quel point la situation de
« l’Algérie française », et celle de la Palestine judaïsée sont
semblables, et que la bonne conscience coloniale de Camus peut servir à
neutraliser les horreurs du génocide en Palestine, comme elle sert à
donner un visage humaniste à la colonisation française en Algérie.
L’Algérie était, comme l’est la Palestine, une colonie de peuplement,
ce qui permet aux colons de s’imaginer que le pays qu’ils occupent est
le leur. Camus s’imaginait algérien, et criait, comme les autres colons,
son amour de l’Algérie ; c’est sans doute à partir de là qu’on a pensé
qu’il était anti-colonialiste, comme le prétendent les critiques de
droite et l’institution scolaire – mais Camus aimait l’Algérie sans
les Algériens (comme O. Gloag, je désignerai par le terme d’Algérien,
que les colons français s’étaient approprié, les indigènes que les
colons appelaient « les Arabes » ou « les musulmans), et il la voulait
partie intégrante de l’Empire français ; c’est ce que montre Gloag en
étudiant précisément, dans leur contexte, les déclarations, mouvantes et
souvent ambiguës, de Camus.
Dans les années 30, Camus est favorable à une réforme (légère) du
statut des Arabes : était-il donc favorable à la cause de
l’indépendance ? Nullement : il craignait que la cruauté du système et
l’humiliation systématique des Algériens ne favorisent le mouvement
indépendantiste, et estimait, comme le Prince Salina du Guépard,
qu’il fallait changer quelque chose pour que tout reste comme avant.
Mais les colons bloquèrent toute proposition de la métropole pour
améliorer le statut des Algériens. Déçu par son incapacité à influencer
les colons, Camus se met en retrait, mais les événements historiques
l’obligeront à intervenir de nouveau.
A la fin de la IIe Guerre Mondiale, à partir justement du 8 mai 1945,
ce seront les massacres de Sétif et Guelma. Du fait des violences des
colons, les manifestations des Algériens devinrent des émeutes, qui
provoquèrent la mort de 102 pieds-noirs (curieusement, Wikipédia annonce
d’abord 1165 morts, chiffre donné par les autorités à l’époque, et ne
rectifie qu’en fin d’article, sous la rubrique « bataille de
chiffres »). Le soulèvement du Nord-Constantinois fut écrasé par
l’armée : 41 tonnes de bombes déversées sur les villages, et 10000 morts
(estimation française), 17000 (estimation américaine), ou 45000
(estimation algérienne) – bref, conclut Wikipédia, entre 3000 et 30000
morts chez les Algériens ! On ne se soucie guère de compter les morts
arabes, que ce soit en Algérie ou à Gaza. On remarque aussi le même type
d’équivalence que celui pratiqué par les Israéliens, de façon plus
drastique : 100 morts arabes pour 1 mort français, 10000, 20000, 30000
... morts palestiniens pour un mort juif.
Comment réagit Camus, qui était en Algérie pendant les massacres ?
Dans un article, il parle de « désirs désordonnés de puissance et
d’expansion »... chez les Algériens (!), et d’une nécessité de justice
et d’humanité chez les Français : aucune condamnation des massacres des
colons et de l’armée, seulement des propos lénifiants, mais en fait
cyniques, qui constituent une véritable insulte à l’égard des Algériens.
Les événements, dit-il encore, laissent, chez « les masses arabes un
sentiment de crainte et d’hostilité », mais, chez les colons, « un
ressentiment profond et indigné » : on appréciera la différence de force
de ces termes, dont on peut conclure que ce sont les colons qui ont été
traumatisés ; par contre, Camus stigmatise la « haine » qui anime les
Algériens, et appelle donc les autorités à lancer une sorte de
Kulturkampf, pour conquérir les coeurs des Algériens.
Quel est le point commun entre Eugène Sue (Les Mystères de Paris, 1842), Alexandre Dumas (Le Comte de Monte Cristo 1844 ), Victor Hugo (Les Misérables
1862) et Camus ? Ils expédient en Algérie les gêneurs, criminels (tel
Thénardier), ou repentis ayant besoin d’expiation, se réhabiliter ou
donner un sens à leur vie en faisant le coup de feu contre les indigènes
ou, au mieux, en leur expliquant les bienfaits de la colonisation : « à
l’heure où tant de jeunes Français cherchent une voie et une raison de
vivre, on trouvera peut-être quelques milliers d’entre eux pour
comprendre qu’une terre les attend, où ils pourront à la fois servir
l’homme et leur pays ». Camus compte sur eux pour renforcer la position
des Européens face aux Algériens, de même qu’Israel, depuis son
installation, incite le plus possible d’Occidentaux à s’installer en
Palestine pour contrer la démographie palestinienne. L’Algérie, comme la
Palestine, apparaît comme une Terre Promise vierge qui n’attend pour
s’éveiller et parvenir à la civilisation que l’arrivée des Occidentaux.
Le ton onctueux, patelin, papelard de Camus est insupportable.
Mais Camus ne soutient pas seulement le colonialisme en Algérie (pour
lequel il pourrait faire valoir des raisons sentimentales) : le 8 mai
1954, après Dien Bien Phu, il compare ses sentiments à ceux qu’il
éprouvait lors de l’invasion allemande : « Comme en 40, sentiment
partagé de honte et de fureur », sentiment provoqué (précisons-le) par
l’abandon par la France des braves soldats massacrés par les
Vietnamiens.
Malgré son humanisme abstrait et iréniste, Camus ne peut pas cacher
son soutien au colonialisme. Chaque fois que, pendant la guerre
d’Algérie, des intellectuels de gauche lui demanderont de s’associer à
eux pour demander la grâce d’un condamné politique algérien, Camus
refusera. Pourquoi alors s’obstine-t-on à essayer de le dédouaner ?
Gloag nous donne la réponse : il est une « icône utile » qui permet de
croire qu ‘on pouvait concilier humanisme bienveillant et colonialisme,
et de mythifier l’histoire de France.
Mais il faut même parler, dans le cas de Camus, de racisme : une analyse honnête de L’Etranger et de La Peste
ne laisse aucun doute. La lecture de ces deux romans, et surtout le
deuxième, laisse une impression de malaise et même de dégoût que,
lorsque je les lisais étant adolescente, j’étais incapable de
m’expliquer ; avec plus de maturité, on comprend que ce dégoût est celui
que suscite le racisme. Il faut revenir sur ces textes, armé des
analyses et des mots de Gloag.
L’aspect le plus frappant de L’Etranger, c’est « le déni de
l’Arabe en tant qu’homme » ; ce déni « prend la forme d’une indifférence
qui n’est pas expliquée mais plutôt offerte comme un fait presque
neutre, comme une évidence indubitable ». Camus vide Alger de sa
population arabe, à l’exception de quelques figurants qui ne sont là que
pour les besoins de l’intrigue et qui disparaissent sans explication
dès qu’ils ont joué leur rôle ; ils resteront tous anonymes. Mais le
personnage du frère de la maîtresse de Raymond, souteneur et ami de
Meursault, est traité de façon ignoble : c’est l’Arabe au couteau, il
n’a pas d’autre caractéristique, et, fait étonnant, on ne lui accorde
jamais le statut de victime ; tout se passe comme si c’était lui qui
obligeait Meursault à le tuer d’un coup de pistolet : la lame accroche
un rayon de soleil, qui éblouit Meursault, agression qui justifie le
meurtre. Mais l’analyse de Gloag va plus loin : l’histoire du soleil
qui, éblouissant Meursault, déclenche une réaction automatique, est une
élaboration secondaire ; en réalité, Camus considère la nature
algérienne comme sa propriété en tant que colon français, et ne peut pas
supporter qu’un Arabe en jouisse, s’interposant entre la Nature et
lui : la présence d’un Arabe sur une plage algérienne est pour lui une
provocation inacceptable.
Cette provocation est d’autant plus grave, on peut dire
existentielle, que Camus s’est aménagé une position de retrait lui
permettant d’ignorer la réalité de l’Histoire en marche, c’est-à-dire la
montée de l’indépendantisme et l’impossibilité du statu quo colonial :
comme Meursault, il se réfugie dans la Nature immuable, qui efface la
société et ses problèmes, avant tout, la présence des Arabes. Meursault
tue donc l’Arabe parce qu’il menace son fantasme d’une Algérie française
innocente par nature. La même analyse vaut pour les colons israéliens :
il faut tuer les Palestiniens parce que leur présence est la négation
de leur construction idéologique d’une Palestine vide, Terre Promise aux
Juifs par Yahvé, et restée vierge jusqu’à leur arrivée.
Mais La Peste (1947) cache une réalité encore plus sombre.
L’idée reçue, affirmée partout, qu’on assimile sans penser à la mettre
en doute, c’est que la peste est une métaphore pour le fascisme : une
fois les puissances fascistes vaincues, ça ne mange pas de pain, et le
bourgeois conservateur peut les condamner en toute tranquillité. Mais
l’absence des Arabes est ici aussi criante que dans L’étranger.
Or, si Oran était une ville à majorité française, la population arabe
s’accroissait rapidement : de 20 % en 1931, elle passera à 40 % en
1954 : il n’est pas difficile d’en déduire que la menace démographique
ressentie par les colons s’exprime dans la présence et la prolifération
des rats. Quand un journaliste vient l’interroger sur les conditions de
vie des Arabes, le Docteur Rieux répond : pourquoi n’étudiez-vous pas
plutôt le phénomène de la multiplication des rats ? On ne peut traduire
plus clairement l’équivalence entre rats et Arabes et la substitution
dans le roman de ceux-ci par ceux-là. Même obsession démographique chez
les juifs d’Israel et même déshumanisation des Palestiniens : puisque
c’est de la vermine, il est justifié de les exterminer.
La sortie du film L’étranger est donc un signe très
inquiétant : il s’agit d’édulcorer l’entreprise coloniale, de dire que
de toute façon il est temps de tourner la page (c’est dans cette optique
qu’Ozon donne un nom posthume à l’Arabe assassiné), tout en idéalisant
le personnage du colon, en donnant ses raisons. La colonisation de
l’Algérie, une fois la conquête réalisée, a duré 84 ans ; le royaume
chrétien de Jérusalem avait duré 88 ans ; le royaume juif de Jérusalem
dure depuis 77 ans : les raisons du colonisateur l’emporteront-elles
encore longtemps ?
Rosa Llorens