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lundi 8 décembre 2025

Algériens, Juifs et Arméniens, aux marges du communisme français

SOURCE: https://www.nonfiction.fr/article-12515-algeriens-juifs-et-armeniens-aux-marges-du-communisme-francais.htm

Trois thèses publiées récemment viennent éclairer le rapport entre le PCF et les groupes minoritaires des colonies et du monde ouvrier au XXe siècle.

Si le Parti communiste français a d’abord cherché à s’implanter dans le monde ouvrier et dans les secteurs principaux de la production, trois livres, issus de thèses, viennent éclairer les stratégies complémentaires de développement, dans des zones périphériques en situation coloniale, ou chez les travailleurs d’origine immigrée – Arméniens ou Juifs ashkénazes. Ces thèmes, secondaires dans la stratégie globale du PCF, répondent à des directives de l’Internationale communiste et de ses organisations périphériques, qui exigeaient « d’organiser les couches les plus exploitées » de la population, au premier rang desquels les travailleurs coloniaux et les travailleurs immigrés. Les trois ouvrages abordent ces aspects et analysent les tensions existantes entre les centres (Moscou, Paris) et les périphéries, contribuant à une meilleure compréhension des cercles concentriques et des logiques militantes du mouvement communiste.

Etre communiste en Algérie 

L’ouvrage d’Éloïse Dreure, Des communistes en situation coloniale, permet de voir la difficulté d’implantation du PCF en Algérie et les tensions qu’elle a générées dans son appareil. Se fondant sur des matériaux originaux (archives du Komintern, archives de la répression coloniale et de nombreuses photos), l’ouvrage étudie l’implantation et les structures communistes en Algérie et la manière dont le PCF a tenté de franchir la « barrière coloniale » en socialisant et en politisant les Algériens.

L’implantation du PCF et de ses organisations satellites en Algérie et chez les Algériens s'est heurtée à des difficultés d'espèces différentes. Suivant les consignes de l’Internationale communiste, le PCF a tenté de s’algérianiser sans réellement y parvenir : il est resté principalement présent dans les secteurs occidentaux (PTT, cheminots, employés). Le nombre de militants demeure relativement faible : autour de 1 000 membres, avant de connaître un effondrement au début des années 1930. Le PCF a subi, en raison de ses discours anticolonialistes et de ses appels à l’indépendance, des vagues de répressions relativement importantes. Nombre de ses militants se rendant en Algérie pour des tournées de conférences se retrouvent enfermés pour trouble à l’ordre public et les réunions publiques sont souvent interdites.

Les structures militantes en Algérie reprennent les différentes formes d’organisation du mouvement communiste (organisations syndicales, de jeunesse, de défense des emprisonnés). Elles s’inscrivent dans des moyens classiques de propagande : presse (comme les journaux La Lutte sociale ou L’Algérie ouvrière), réunions publiques, distribution de tracts. Cette propagande est majoritairement effectuée en français. En raison de l’anti-impérialisme communiste, la Fédération algérienne du PC est soumise à de nombreuses injonctions (participer aux journées de lutte contre le colonialisme ou manifester en faveur de l’indépendance des colonies). Face à ce contexte compliqué, des émissaires du Parti et parfois de l’Internationale communiste viennent régulièrement pour tenter de redresser la situation, sans grand succès jusqu’en 1935.

Éloise Dreure décrit les cadres communistes et les modalités de militantisme. Le turn-over a été très important. Les secrétaires sont mis à l’écart en raison d’une incompréhension ou d’une impossibilité de mettre en œuvre la politique algérienne du Parti, ou parfois parce qu’ils ont rejoint des groupes en opposition avec la ligne du Parti, à l’image d’Henri Schiavo, tour à tour dirigeant du PCF puis de la CGTU. Officiellement exclu pour une incompréhension de la politique coloniale, le motif de sa mise à l'écart était en réalité sa proximité avec le groupe de La Révolution prolétarienne. Les cadres sont plutôt jeunes, issus du monde ouvrier ou employés, souvent envoyés dans la colonie pour tenter de remédier à la crise de l'organisation. L’auteure met à profit les saisies effectuées sur les militants pour analyser le poids des instructeurs sur le fonctionnement du Parti. Elle souligne également la difficulté que ces militants ont à entrer en contact avec des Algériens, comme le montrent les rapports de visites cités.

Militer en Algérie

Comme en métropole, le militantisme est souvent familial. Au fur et à mesure, ces militants incarnent le moule thorézien de ceux qui ont adhéré dans les années 1920 ou au début des années 1930 et qui n’ont connu que le militantisme communiste. Il faut attendre la fin des années 1930 pour que l’origine locale soit valorisée et que des Algériens accèdent à des responsabilités. Le Parti a tenté de mettre en œuvre une double direction (formée par un occidental et un algérien) pour favoriser l’implantation dans le monde colonial. En dépit de ses efforts, le PC puis le PCA est cependant resté très minoritaire, chez les Français issus de la métropole comme chez les Algériens, dont la part ne représente qu'entre 15 et 20 % des effectifs communistes locaux au milieu des années 1930.

À partir de cette date, les contacts avec les Algériens sont plus nombreux : le PCA s’ouvre à une forme de diversité culturelle prenant en compte les particularités des Algériens, favorisant indirectement la naissance d’un noyau militant. Mais c’est autour du Front populaire, marqué par l’arrivée d’un nouvel émissaire, Jean Chaintron, et d’un nouveau responsable du Parti, Élie Mignot, que les effectifs explosent, pour atteindre près de 5000 membres. La région algérienne du PCF, devenu Parti communiste algérien en 1936, tout en restant sous la tutelle du Parti français, connaît alors son apogée électoral : les résultats sont multipliés par 8.

Enfin l’auteure montre la position ambiguë du PCF suite au discours de Thorez de 1937 quant à l’indépendance de l’Algérie. Le dirigeant communiste n’y est pas hostile, mais considère que la situation n’est pas encore mûre, conseillant stratégiquement de créer les conditions pour qu’elle le devienne. Cette ligne résume la difficulté à exprimer une position minoritaire et à construire un mouvement politique dans un environnement hostile. Cette caractéristique se retrouve également en métropole dans les minorités nationales.

Des communistes arméniens en France

Dans sa thèse sur les communistes arméniens publiée sous le titre Ceux de Manouchian, Astrig Atamian embrasse une période plus large, allant des années 1920 aux années 1990, qui couvre le siècle communiste et s’appuie sur de nombreuses archives. L’historienne a eu accès, notamment, aux autobiographies des cadres communistes rédigées pour l’appareil du Parti (à Moscou dans les archives du Komintern et dans les archives du PC Arménien à Erevan). L’ouvrage se compose de trois grands thèmes : l’avant-guerre, qui est la partie la plus riche, la guerre et l’après 1945. Cette approche lui permet de dégager des lignes de force des modalités d’engagement et d’organisation des communistes arméniens en France. 

Les militants de la première génération sont majoritairement orphelins, issus du monde rural, et se sont réfugiés en France selon des parcours variés. Si certains ont pu avoir accès à la scolarité, quelques-uns ont réalisé des études supérieures. La majorité a commencé à travailler jeune. D’autres sont des révolutionnaires professionnels : quelques-uns ont connu le mouvement ouvrier avant la guerre et sont passés par les différents partis socialistes en Arménie ou dans les Balkans. La majeure partie d’entre eux adhère directement au PCF. L’adhésion s’est majoritairement réalisée par le Comité d’aide à l’Arménie (HOK) et l’Union des étudiants de Transcaucasie, organisation de masses contrôlées par le PCF, l’adhésion au PCF s’effectuant via les groupes de langue de la Main-d’œuvre étrangère (MOE) qui devient la Main-d’œuvre immigrée (MOI). Cependant, l’implantation des communistes dans les communautés arméniennes en France demeure faible. La MOE/MOI a 450 membres en 1927 et à peine une centaine par la suite. Les effectifs de la centrale syndicale pilotée par le PCF ne sont pas meilleurs.

En outre, le HOK est placé sous le contrôle d’Erevan. L’auteure pointe les conflits entre le centre arménien et la direction communiste à Paris. Le HOK prône le retour en Arménie socialiste alors que le PCF souhaite privilégier l’implantation dans la communauté arménienne en France. C’est à la faveur du Front populaire, lorsque les adhésions augmentent ainsi que le courant de sympathie pour l’Arménie socialiste, que le HOK organise un départ de 1800 Arméniens vers l’URSS. Ce départ coïncide avec le début de la grande terreur en Arménie : le principal responsable du PCA est ainsi purgé, entraînant en 1936 la disparition du HOK et jetant le trouble chez certains responsables.

Le dictionnaire biographique des cadres communistes arméniens proposé en fin d’ouvrage rappelle l’itinéraire de certains d’entre eux. S’arrêtant à leur départ en 1936, il amène à s’interroger sur leur vie en URSS à cette date.

L'épreuve de la guerre

Le délitement temporaire des liens avec l’Arménie soviétique favorise le contrôle du PCF sur cette sous-section de la MOI. Avec la période du Front populaire, une nouvelle génération émerge, incarnée par la figure de Missak Manouchian. S’il n’adhère officiellement au PC qu’en 1934, il a été façonné par le communisme des organisations de masse du début des années 1930. Entre 1936 et 1938, le communisme arménien en France est alors à son apogée. Le Pacte germano-soviétique déstabilise les Arméniens communistes ; en juin 1941, sa rupture permet le passage à la lutte armée, dont Manouchian devient la figure centrale et tragique.

Après avoir participé à l’action clandestine, il devient responsable des MOI parisiens en août 1943 en remplacement de Boris Holban, qui a refusé de continuer l’action armée qui mettait en péril les groupes de combattants des FTP/MOI. Mais le travail de filature de la brigade spéciale n° 2, chargée de mener des actions contre la lutte armée communiste, entraîne l’arrestation de Manouchian et la traque des autres arméniens, qui pour beaucoup réussissent néanmoins à échapper à l’arrestation. S’il est possible de regretter que l’auteure ait fait par trop confiance aux témoignages dont il est difficile, voire impossible, de vérifier la véracité, elle montre avec finesse la constitution, le fonctionnement et l’étendue des réseaux arméniens en France.

L’après-guerre renoue avec le schéma existant avant les purges, en le modifiant légèrement. De nouvelles structures sont créées, comme la Jeunesse arménienne de France. L’organisation connait quelques succès, mais se heurte à la concurrence et à l’hostilité des autres organisations arméniennes non communistes. La mission principale des communistes arméniens est d’organiser le départ vers la République soviétique, qui aboutit en 1947 au départ de 7 000 Arméniens. Mais pour les arrivants, le pays rêvé se transforme vite en cauchemar, comme en témoigne la manifestation organisée à Erevan lors de la visite de Christian Pineau en 1956, durant laquelle plusieurs dizaines d’Arméniens demandent à rentrer en France. Les tensions entre le Parti français et le Parti soviétique entraînent, au début des années 1970, la mise à l’écart de certains cadres arméniens, jugés trop philosoviétiques, avant qu’une normalisation n’intervienne après 1977.

Astrig Atamian montre comment le PCF a soutenu la cause arménienne. Loin d’un Manouchian qui, dans les années 1930, refusait de célébrer la fête nationale le 24 avril, le PCF s’est fait le promoteur, à partir des années 1950, de la cause arménienne, d’autant plus facilement qu’elle lui permet de dénoncer les alliés des Américains. Deux cadres du PCF, qui siègent à la Commission centrale de la MOI, portent les demandes de reconnaissance du génocide arménien à l’Assemblée nationale et plus largement dans l’espace public.

Enfin, la mémoire de la Résistance scelle un pacte entre une partie des Arméniens et le PCF, non sans heurts. Des tensions émergent en effet à la suite du film de Moscou Des terroristes à la retraite. Elles aboutissent néanmoins à la panthéonisation de Manouchian, devenu le symbole des combattants des FTP/MOI. L’auteure montre ainsi comment s’est recomposée la mémoire du communisme arménien autour d’une image devenue iconique.

Communistes juifs ou Juifs communistes

La question des liens entre appartenance communautaire et communisme est également au centre de la thèse Militer en minorité, de Zoé Grumberg, qui interroge l’engagement des anciens militants du secteur yiddishophone de la Main-d’œuvre immigrée du PCF. Contrairement à Astrig Atamian au sujet des communistes arméniens, Zoé Grumberg considère que l’identité juive est principale dans l'engagement de ceux qu'elle étudie, qualifiant les militants de Juifs communistes. Elle prend ainsi le contre-pied de l’historienne Annie Kriegel, qui voyait dans ces militants des acteurs d’abord communistes, ensuite Juifs, et suggérait en 1989  :

« Quelle que soit l’opinion que l’on se fait aujourd’hui de cette croyance porteuse d’identité, nul, s’il lui est loisible de le regretter, n’a le droit de dissimuler que celui qui tomba en criant “vive Staline” était peut-être patriote, antifasciste, juif, mais qu’il était d’abord communiste. C’est le respect qu’on doit aux vivants et aux morts : les nommer dans l’identité qu’ils se sont choisie, en fonction de l’itinéraire qu’ils ont parcouru et dont ils ont éventuellement plus tard changé… pour ceux à qui le temps fut donné de le faire   .

Annie Kriegel soulignait alors que les recompositions identitaires avaient été ultérieures et que la question de l’idéologie avait été prépondérante dans les choix militant. Partant d'un a priori différent, et sans affronter directement cette question, le livre de Zoé Grumberg aborde l’action des communistes juifs yiddishophones formant le secteur juif du PCF comme celle d’un groupe militant doublement minoritaire, chez les communistes et chez les Juifs.

L'auteure détaille l’action de ce groupe à travers les itinéraires de 25 de ses militants (19 hommes et 6 femmes), cadres intermédiaires et dirigeants du secteur juif du Parti. Ce noyau militant a été reconstitué sur les bases de l’ancienne MOI du PCF. Ces cadres sont issus de la génération kominternienne et ont, pour la majeure partie d’entre eux, commencé à militer dans l’entre-deux-guerres, au temps de la période «  classe contre classe  » du PCF. Ils sont souvent dotés d’un capital culturel important et un tiers a connu un autre engagement avant le communisme. Dans leur immense majorité, ils ont participé à la résistance communiste juive dans les MOI comme dirigeants nationaux ou locaux.

S’implanter en milieu Juif

Au sortir de la guerre, il s’agit de s’implanter dans le monde juif parisien. Ces militants sont en concurrence – et souvent en conflit – avec les autres organisations juives non communistes (bundistes, sionistes de plusieurs obédiences). Ils cherchent alors à acquérir une place dans les organisations juives, tout en espérant profiter de la dynamique de la Libération. Les militants soucieux de leur audience et de leur implantation créent (ou recréent) des sous-organisations de masses (club sportif, centre culturel…). Selon les sources indirectes, les organisations communistes juives possèdent ainsi une influence électorale et associative sur environ 10 % de la population juive en France (soit nettement moins que l’influence du PCF sur la société française à cette même date, qui représente 25 à 30 % du corps électoral).

Initialement, la direction du PCF hésite entre une intégration pure et simple des communistes juifs dans les organisations de masse et le maintien d’une organisation spécifique. C’est la concurrence des autres organisations juives qui oblige le PCF à maintenir une organisation dédiée. L’encadrement est d’une relative stabilité, excepté pour les membres qui doivent partir construire le socialisme, en Pologne notamment. Les cadres communistes suivent la ligne du parti et obéissent aux mêmes règles que les autres militants (travail sectoriel, autocritique biographique, contrôle, soutien au mouvement communiste international). La consultation des dossiers de la section au sujet de la montée de cadres dans la commission centrale livre de précieuses indications sur le degré de surveillance et de contrôle réciproque entre les militants que l’auteure restitue parfaitement.

Ce noyau militant engage les communistes juifs dans l’action sociale. L’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide multiplie, avec l’aval du Parti, les démarches sur la restitution des appartements spoliés. Plus largement, les communistes juifs cherchent à venir en aide aux personnes nécessitant le secours des fonds sociaux. Avant le début officiel de la guerre froide, ils participent aux organismes de solidarité, via le Fonds social juif unifié (FSJU) et le Comité juif d’action sociale pour la reconstruction. Leur départ du FSJU contribue à montrer que les objectifs des communistes juifs répondent à la même logique que ceux du PCF après 1947.

C’est autour de l’aide sociale à l’enfance et de la Commission centrale de l’enfance (CCE) que le secteur juif du PCF rencontre le plus grand succès. Cet organisme prend en charge les orphelins, comme le font par ailleurs d’autres organismes juifs (des sionistes aux bundistes), et est initialement financé par le Joint, l’organisme américain d’aide aux Juifs. La CCE s’inscrit dans la mission éducative communiste : si quelques éducateurs ont suivi en Pologne les enseignements de Janusz Korczak, ce sont les méthodes du pédagogue communiste soviétique Anton Makarenko qui sont prônées. Pour la CCE, il s’agit d’abord de créer chez les enfants de nouvelles générations militantes. L’organisme utilise les différents anniversaires pour exprimer une double mémoire : honorer les combattants communistes et les révoltes, comme la célébration de l’anniversaire du soulèvement du Ghetto de Varsovie.

Chez les communistes juifs, comme pour le PCF, la valorisation de la Résistance est prégnante. Elle passe par la constitution d’un centre de documentation spécifique, en concurrence avec le Centre de documentation juive contemporaine, placé sous la responsabilité de Aron Erlich, devenu David Diamant. Communiste depuis le début des années 1930, son objectif est de valoriser la résistance communiste juive. C’est dans un second temps que la question de la Shoah apparaît spécifiquement.

Des cadres communistes juifs

Enfin, Zoé Grumberg se penche sur les itinéraires des cadres communistes juifs, qu’elle confronte aux épisodes de la guerre froide. Ils suivent globalement la ligne du PCF, soutenant la politique étrangère de l’Union soviétique reconnaissant la naissance de l’État hébreu, avant de le critiquer pour ensuite l’accepter. Ils se montrent aveugles face à l’existence d’un antisémitisme d’État qui s’est développé en URSS lors des campagnes anti-cosmopolites des années 1949-1952, avant de reconnaître avec amertume sa réalité. Dans les itinéraires des 25 cadres communistes juifs retenus, un seul rompt frontalement avec le Parti après un voyage en URSS, à l'occasion duquel il constate la quasi-disparition de la culture juive. Le désengagement des Juifs demeure très minoritaire et se fait souvent silencieusement, et tardivement (les années 1960 voire 1970).

L’utilisation des autobiographies et des souvenirs familiaux laisse parfois planer des doutes et soulève des interrogations liées à des archives parcellaires, empêchant l’auteure de pousser plus loin ses investigations. Par exemple, un dossier, qui semble vidé d’une partie de ses pièces, mentionne la présence d’un responsable soviétique lors d’une réunion de la commission de contrôle en 1954, sans que l’on puisse en comprendre réellement les tenants et les aboutissants. De même, les zones d’ombre des anciens communistes juifs partis construire le socialisme en Europe de l’Est sont aussi importantes. La documentation proposée repose principalement sur des témoignages – non confirmés par d’autres archives – et des autobiographies plus ou moins réécrites au prisme du présent (comme c’est le cas pour les souvenirs de Joseph Minc, Adam Rayski ou Louis Gronowski), soulevant la question des rapports entre mémoires et histoire.

Selon des méthodes et à partir d'objets différents, ces trois ouvrages interrogent ainsi deux thèmes importants de l’histoire du communisme : l’articulation entre militantisme et identité d'une part, d'autre part la difficile implantation du communisme en milieux minoritaires. Expression de questionnements contemporains, ils projettent une lumière nouvelle sur des situations périphériques, en bordure des secteurs clés de l’implantation du communisme.

vendredi 5 décembre 2025

50 años después. Lo que pudo ser y no fue


El 25 de abril de 1974 se acababa la dictadura en Portugal y se iniciaba la que se conocería como la revolución de los claveles. El 24 de julio de 1974 caía la dictadura en Grecia. La siguiente tenía que ser la dictadura franquista. Franco murió en la cama, pero el movimiento obrero y popular era potente y tenía la iniciativa frente a un régimen agónico. Todo era posible.  

Sin embargo, durante mucho tiempo se ha mantenido la idea de que la democracia existente era el resultado de la acción de ciertas élites y del rey emérito fugado. En sus memorias el caradura del ex rey no tiene reparos para reconocer que su reinado fue una concesión-continuación del franquismo. Cincuenta años después de la muerte del dictador vale la pena reflexionar y tener muy en cuenta que lo que ocurrió no estaba predeterminado, que otros caminos eran posibles y se definieron en una dura lucha entre las clases.

Desde finales de 1971, la lucha obrera y popular no cejó de poner en jaque a la dictadura franquista. En el mes de octubre, en una huelga con ocupación de Seat en Barcelona la policía asesinó a un obrero. Posteriormente hubo huelgas generales en Pamplona, Ferrol y en Vigo, varias huelgas generalizadas en la ría de Bilbao, en Barcelona, tras el asesinato de un obrero en La Térmica, en Valladolid con huelgas en la construcción y en FASA-Renault. A pesar de la represión, condena a muerte a Puig Antich en marzo de 1974, y centenares de detenciones policiales por todo el Estado, la lucha obrera y popular no cesó. El inicio de la revolución en Portugal aceleró las esperanzas en España y alertó a las clases dominantes sobre lo que podía pasar aquí. En julio de 1974 una huelga general sacudió la comarca del Baix Llobregat (Barcelona). En noviembre fue en Navarra y 14 días de huelga y lock out en Seat.

En enero de 1975, nueva huelga de doce días en Seat, con 500 despedidos. Desde el 14 de enero huelga general en Pamplona. En abril se decreta el estado de excepción en Vizcaya y Guipúzcoa y se desata una represión generalizada. En septiembre, una dictadura moribunda ejecuta a 5 militantes de ETA y FRAP. Una huelga generalizada recorre todo el País Vasco y manifestaciones en todo el país. A todas estas acciones obreras habría que sumar centenares, sino miles, de protestas en ciudades y barrios por la carestía de la vida, por la falta de escuelas y asistencia sanitaria o falta de servicios. Además, ya sea por los despidos, la represión policial o las detenciones, la mayoría de las movilizaciones se convierten en protestas políticas contra la dictadura.

Estos hechos, que no son exhaustivos, desmienten la fabulación de que la transición del franquismo fuera una concesión generosa de los de arriba. La historiografía actual ya acepta que fue la movilización popular quien conquistó las libertades y derechos, sin embargo, se sigue negando u ocultando la posibilidad que hubo de avanzar mucho más, de lograr una ruptura o incluso abrir un proceso revolucionario que realmente acabara con los fundamentos y estructura del franquismo. Las concesiones en la transición, la aceptación de la monarquía por el PCE y el PSOE, los pactos que implicaron limitación de derechos y condiciones de vida para las clases trabajadoras, son pesadas cargas que se han ido arrastrando en estos 50 años y siguen presentes hoy en día.     

Tres meses

Pocas semanas después del entierro del dictador la movilización obrera y popular dio un salto impresionante. En 1975 se perdieron por conflictos laborales o políticos más de 10 millones de horas de trabajo. ¡En 1976 fueron más de 100 millones! Durante los tres primeros meses de ese año quien tuvo la iniciativa fueron los trabajadores y trabajadoras que demostraron su disposición a ser los verdaderos protagonistas para enterrar al franquismo.  

En el invierno de 1974-75, la clase trabajadora de Catalunya había estado a la cabeza. La primavera y otoño de 1975 fue la de Euskadi. A finales del año, cuando apenas se había enfriado el cadáver del dictador, tomó el relevo la clase trabajadora de Madrid.

El IPC de la época alcanzó el 34% y el gobierno había decretado la congelación salarial para todo el año 1976. La negociación de los convenios se convirtió en el catalizador de las luchas. A partir del 1 de diciembre (¡diez después de la muerte del dictador!) empiezan los paros en Getafe. El 10 de diciembre las principales empresas están en huelga, “desde ese momento será la asamblea de los representantes de las distintas fábricas la que coordine y dirija la acción”. El 16, la huelga es general en la ciudad. La agitación, con huelgas y manifestaciones, durará hasta el 18 de enero. Entre tanto se ha incorporado el grueso de la clase obrera de la ciudad de Madrid. Las grandes empresas, Standard, Chrysler y el metal encabezan la protesta, a la que se unen la construcción, seguros, banca y artes gráficas, así como Telefónica, Correos y Renfe. El 7 de enero el metro de Madrid se une a la huelga y paraliza la ciudad, días después el gobierno lo militarizará. La movilización se extiende a Alcalá de Henares, Torrejón de Ardoz y San Fernando. Se calcula que en diciembre participaron 150.000 trabajadores y trabajadoras, en enero serán 400.000.

Barcelona tomó el relevo. El 14 de enero la plantilla de Seat se manifestó por el centro de la ciudad por el convenio y la readmisión de los 500 despedidos de la anterior huelga. El día 16 empieza una huelga general en el Baix Llobregat que durará hasta el 29. Del 23 al 27 de febrero la ciudad de Sabadell quedará paralizada por una huelga general.

Asturias también respondió. El 9 de enero empieza una huelga en Ensidesa (8.000 trabajadores) El 22 la minería inicia una huelga que durará hasta el 16 de marzo. La huelga de Duro Felguera de Gijón durará 90 días. Es un movimiento que recorre todo el país. El 24 de febrero la policía mata en Elda (Alicante) al joven Teófilo del Valle que participaba en la huelga del sector del calzado. La respuesta fue una huelga general en el valle del Vinalopó. Fue el primer asesinado por disparo de la policía en la transición. Fueron casi 200 personas las personas asesinadas por la represión policial. Todo menos pacífica fue la transición.

Marzo vivió la impresionante huelga general de Vitoria. Desde el 9 de enero existía un proceso de huelgas y movilizaciones en toda la zona industrial que confluyó en la huelga general del 3 de marzo. La policía reprimió una asamblea de trabajadores y mató a cinco de ellos. La solidaridad se extendió por todo el país. El día 5, la policía mató en Tarragona a un trabajador que se protestaba por los hechos de Vitoria. El 8 de marzo una huelga general paralizó Euskadi y la policía volvió a matar a un obrero en Basauri (Vizcaya).   

La lucha por los salarios y la mejora de las condiciones de trabajo fueron el primer impulso de las movilizaciones, íntimamente ligadas a problemas políticos: acabar con el franquismo y conquistar las libertades, la libertad sindical en particular, la readmisión de los despedidos y la amnistía para los presos políticos.  Valga como ejemplo que los días 1 y 8 de febrero de 1976 se desarrollaron en Barcelona manifestaciones, que desbordaron la represión policial, exigiendo libertad, amnistía y estatuto de autonomía. ¿Era una lucha política? Sin ninguna duda. En la dictadura luchar por salarios dignos ya era una lucha política que te enfrentaba al patrón, a la policía y a las leyes antiobreras. Además, esas movilizaciones se producían en unas condiciones de agonía del régimen, de búsqueda de alternativas políticas. El drama fue que la posibilidad de un cambio real y profundo, de una ruptura o de un proceso revolucionario, fue traicionado por un acuerdo entre los franquistas y los dirigentes del PCE y del PSOE para conquistar ciertos derechos y libertades, mientras se mantenía la monarquía y buena parte de la estructura franquista del poder. Durante esos tres meses estuvo en el aire la posibilidad de elegir un camino diferente.   

No es un invento ni una construcción ideológica, sino la explicación del desarrollo de los acontecimientos. Años después, Ramón Tamames, que fue dirigente del PCE y de la Junta Democrática (un acuerdo entre el PCE y algunas organizaciones y personalidades antifranquistas) escribió: “En enero de 1976 la Junta quedó sentenciada. En la sesión que en ese mes se celebró en París -y con escasa oposición- Carrillo (secretario general del PCE de la época) impuso su idea de atenuar las movilizaciones con el propósito de entrar en contacto con el régimen para pactar. La ruptura quedaba en entredicho, y con ello empezaba el final del experimento de la Junta”.

Mientras la clase trabajadora y amplios sectores populares pugnaban por acabar con el franquismo, por arriba se abría la negociación con los franquistas.

Sabadell

Un ejemplo de la distancia que se fue abriendo entre la movilización obrera y popular y las propuestas políticas fue la huelga general en Sabadell. Del 23 al 27 de febrero de 1976 la clase obrera de Sabadell se hizo dueña de la ciudad. El periodista Xavier Vinader (1947-2015) publicó un libro con las notas tomadas durante los acontecimientos de esos días. Lo tituló Quan els obrers van ser els amos (Cuando los obreros fueron los amos) que refleja muy bien lo que ocurrió en la ciudad.

Fue una huelga general que reunió todos los ingredientes de un levantamiento popular contra el franquismo, y en particular contra el alcalde franquista de la ciudad. La clase trabajadora tuvo la iniciativa y la dirección del movimiento. A pesar de la represión (uno de los desencadenantes fue una carga policial contra niños y sus familiares que protestaban en solidaridad con los maestros en huelga) se logró imponer grandes asambleas en las pistas de atletismo de la ciudad. En la protesta participaron prácticamente todos los sectores sociales, enseñantes, bancarios, pequeñas industrias y comercios y las mujeres tuvieron un papel esencial, tanto en las empresas como en la solidaridad ciudadana.     

La huelga fue un éxito total. Los detenidos fueron puestos en libertad, los despedidos readmitidos, se consiguieron mejoras salariales y las autoridades franquistas destituyeron al alcalde… pero, a los obreros y obreras, y la población en general, que habían sido dueños de la situación no se les ofreció otra perspectiva que la reconciliación con los franquistas que defendían los dirigentes del PCE y del PSUC, y quienes defendían la ruptura y la revolución no tuvieron suficiente fuerza o argumentos para convencer. No fue un problema de falta de decisión de las clases trabajadoras.

Algunos franquistas temían más por el futuro y Fraga (entonces ministro de Gobernación y luego fundador del PP) denunció esa huelga como el intento de “ocupación de la ciudad, como la de Petrogrado en 1917 (para) que perdida la calle (la famosa calle cuya seguridad debe garantizar todo gobierno digno de este nombre) diera paso a un gobierno provisional, como en 1931”. Temían un futuro republicano y/o revolucionario (como se estaba viviendo en Portugal) mientras que los dirigentes “comunistas” y “socialistas” solo pensaban en un arreglo.

Dos semanas después fue aún más claro en los sucesos de Vitoria. La represión no impidió que la ciudad, y prácticamente toda Euskadi, estuviera determinada por las clases trabajadoras movilizadas. Porque en todo ese proceso las libertades se fueron imponiendo en la calle. En las huelgas se elegían comisiones inter-ramos (Sabadell) comisiones representativas (Vitoria) delegados de las asambleas de obra (construcción de Barcelona) como incipiente expresión organizada y alternativa. Un trabajador de Talleres Velasco de Vitoria explicaba que una de las principales características de la huelga había sido la consideración de las asambleas “no como mero órgano de información, sino como órgano de decisión y futuro órgano de democracia obrera”.

Aunque estos primeros meses de 1976 fueron decisivos, todavía se presentaron otras ocasiones de dar un giro a la situación, especialmente en torno a la huelga de Roca en Gavá (Barcelona) que duró desde el 9 de noviembre de 1976 hasta el 11 de febrero de 1977 y, sobre todo tras la matanza de Atocha en la que cinco abogados laboralistas perdieron la vida asesinados por pistoleros fascistas. Pero los lazos entre los franquistas, la monarquía y los dirigentes del PCE y PSOE ya se habían estrechado lo suficiente como para abortar un proceso de ruptura o revolucionario.

No se trata de una reflexión melancólica sobre lo que no se logró, sino una manera de recordar que la historia que escriben los vencedores podía haber transcurrido por otras vías, que no está escrita por anticipado, sino que siempre es el resultado de una lucha y que lo importante es aprender y estar preparados para nuevas ocasiones. Lleguen cuando lleguen.

Sindicalista. Es miembro del comité de redacción de Sin Permiso.
Fuente:
www.sinpermiso.info, 29 de noviembre 2025

CIUDAD CERO (Karen Shakhnazarov, 1988)



La película soviética CIUDAD CERO (Gorod Zero, 1988) es una comedia negra surrealista que refleja el caos y el absurdo de la Rusia de la perestroika. La trama sigue a Alexei Varakin, un ingeniero moscovita enviado a una remota ciudad provincial para un viaje de negocios rutinario: acordar la entrega de un lote de piezas industriales. A su llegada, la realidad se vuelve progresivamente disparatada e lógica. Al visitar la oficina del director de la fábrica, el viaje de Varakin se desvía cuando la secretaria le ofrece un pastel en forma de su propia cabeza y luego se suicida. Este evento desencadena una serie de sucesos cada vez más extraños: los ciudadanos afirman que Varakin es un famoso músico local llamado "el Compositor" y exigen que se quede. El director de la fábrica, para evitar el escándalo del suicidio, lo arrastra a un museo de historia local con una sala dedicada a Varakin (el supuesto Compositor) y otra con una perturbadora exposición de figuras de cera de Stalin; Varakin intenta marcharse, pero descubre que los trenes han dejado de funcionar, las oficinas de billetes están cerradas y el único camino fuera de la ciudad parece inaccesible. Se ve obligado a integrarse en la vida local, y en un banquete es testigo de cómo todos los comensales, el personal y el chef confiesan haber participado en el asesinato de un supuesto pariente del camarero, culpando a Varakin del crimen. La cinta es una alegoría sobre la pérdida de identidad y la sensación de irrealidad en un sistema que se desmorona, cuyo sentido del humor negro y delirante, simboliza el rumbo desconocido y la confusión de la sociedad rusa en la época de la desintegración de la URSS.
Versión original con subtitulos en inglés
Versión original con subtitulos en español

jeudi 4 décembre 2025

Birenbaum, Landini, Manouchian : MÊME COMBAT !

 SOURCE: https://www.librairie-tropiques.fr/2024/02/les-ftp-ne-faisaient-pas-dans-la-resilience.html?

 

Après Léon Landini
qui nous a quittés il y a deux mois ,
Robert Birenbaum vient de le rejoindre.

En hommage à nos deux derniers FTP
rediffusion de notre rencontre de février 2024

Les FTP ne faisaient pas dans la résilience ...

 

 

Guy et Robert Birenbaum présentent, "en famille",
le magnifique témoignage d'un des deux derniers FTP survivants

Pour commenter et approfondir cette superbe présentation de son livre par Robert Birenbaum,
Annie Lacroix-Riz nous a invités à relayer la très opportune et instructive interview qu'elle vient de donner à Aude Lancelin, dans le cadre des commémorations actuelles, remettant à l'honneur nos résistants communistes.

« Macron et le RN sont muets sur le fait
que les résistants communistes étrangers
aient compté parmi les plus éminents patriotes de France »

Initialement publié sur le site "Quartier général" le 19 février 2024

      À quelques jours de la panthéonisation des époux Manouchian, ce mercredi 21 février, dont le souvenir imprègne la tristement célèbre « Affiche rouge », l’hommage national emmené par Emmanuel Macron laisse présager un accent mis sur leur origine arménienne plus que sur leur engagement communiste, et une instrumentalisation de leurs actes de bravoure. S’engageant à contre-courant des historiographies dominantes, Annie Lacroix-Riz revient pour QG sur le récit méconnu des ces ardents militants communistes d’origine immigrée, qui défendirent la France au péril de leurs vies, avec une bravoure que beaucoup de « bons Français » n’eurent jamais 

 

      Ce mercredi 21 février, à l’initiative de l’Elysée, Missak Manouchian, leader de l’un des groupes des Francs-tireurs et Partisans-Main d’œuvre immigrée (FTP-MOI) et son épouse Mélinée, elle aussi résistante, entreront au Panthéon, haut lieu de la mémoire nationale française. Qui étaient ces résistants communistes d’origine arménienne et quelle fut l’efficacité de leur groupe contre l’occupant nazi ? Au-delà du cas Manouchian, quelle fut la réalité du combat intérieur mené par les communistes et à quelle date ce dernier commença-t-il? Quelle légitimité a, par ailleurs, le pouvoir macroniste à célébrer des résistants communistes immigrés alors même qu’il s’aligne sur les coordonnées de l’extrême droite en matière migratoire, et utilise de longue date à l’égard de ses opposants politiques des procédés de diabolisation guère éloignés de ceux de la tristement célèbre « Affiche rouge« ? Aude Lancelin s’est entretenue pour QG avec l’historienne Annie Lacroix-Riz, auteur du « Choix de la Défaite » (Armand Colin), au sujet du détournement de l’héritage communiste opéré par les présidents successifs, de Nicolas Sarkozy en 2007 avec le jeune résistant communiste Guy Môquet, jusqu’à Emmanuel Macron en 2024, avec l’épopée admirable des Manouchian, qu’il s’apprête à célébrer à son profit.

 

Missak Manouchian, ouvrier, poète, militant communiste arménien et résistant en France durant l’occupation nazie

QG: Exécuté par les nazis au Mont Valérien le 21 février 1944, le résistant communiste Missak Manouchian était membre du groupe FTP-MOI (Francs Tireurs et partisans-Main d’oeuvre Immigrée). Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer ce qu’était ce groupe de résistance particulièrement actif et déterminé qui initiera près de deux cents actions contre l’occupant allemand en France ?

      Annie Lacroix-Riz: C’est un des très nombreux groupes constitués par le PCF, entrés dans l’action armée depuis l’été 1941, mais, j’y insiste, cet appel clairement daté à l’action armée ne se confond pas avec le début de la Résistance communiste. Les notices des militants communistes du dictionnaire biographique Maitron, les recherches solides, locales ou non, démentent la thèse, quasi universelle, d’une complicité voire d’une alliance entre communistes et nazis de la signature du pacte de non-agression germano-soviétique le 23 août 1939, et ce jusqu’au 22 juin 1941, date de l’attaque allemande contre l’URSS. Nul ne s’était auparavant prononcé en France pour la lutte armée contre l’occupant, que le PCF resta seul à pratiquer. De Gaulle lui-même, entouré de cagoulards au point de refuser d’accueillir Pierre Cot à Londres, préférait une libération « militaire » franco-alliée à une libération d’essence populaire, trop communiste: il déclara que les attentats étaient inutiles et nuisibles, en arguant des exécutions allemandes d’otages si coûteuses pour « le peuple français ». Cette affirmation, ce brûlot plutôt, servit de couverture à la durable privation d’armes de la Résistance intérieure par les Anglo-Américains.

      Les sources policières, françaises (1939-1941) et allemandes (1940-1941) sont également formelles sur la non-rupture entre les deux phases. Les militants communistes, français ou étrangers, étaient traqués par la police depuis l’interdiction de la presse et des organisations communistes, les 25 et 26 août 1939, un mois avant le décret Daladier d’interdiction du PCF (le 26 septembre), au nom duquel la police française arrêtait encore les communistes à l’été 1944. En mai 1941 eut lieu la grande grève des mines du Nord, activement préparée par les communistes depuis l’automne 1940, et le PCF annonça la constitution d’un « Front national » contre l’envahisseur. La collaboration policière franco-allemande contre les émigrés allemands, établie d’emblée, s’était sérieusement renforcée à l’automne 1938 du « Munich intérieur ». Apparemment interrompue depuis juillet 1939 par l’expulsion officielle d’agents allemands, l’idylle reprit dès l’été 1940. L’occupant ne se mêla pas, à son arrivée, de la chasse policière française aux communistes, si zélée depuis la fin de l’été 1939, mais la collaboration policière en vue de la chasse aux communistes est formellement établie dès février-mars 1941 [1]. La thèse opposée dispose de la publicité massive dont sont privées les recherches « déviantes ».

      C’est en 1943, après la victoire soviétique de Stalingrad qui galvanisa la résistance armée communiste dans toute l’Europe occupée, que s’illustrèrent définitivement les groupes d’action directe mis en place en 1942. À Paris ou en région parisienne, cinq groupes étaient chargés des attentats. Dans celui de Missak Manouchian, un des deux Arméniens des 23 militants condamnés par un tribunal militaire allemand et des 22 exécutés en février 1944 au Mont-Valérien, figuraient six juifs polonais, dont Marcel Rajman, trois juifs hongrois, une juive roumaine, Olga Bancic [2], cinq Italiens, un Espagnol, deux Polonais et trois Français non juifs. Tous ces groupes urbains, à effectifs majoritairement étrangers, étaient secondés par deux équipes de préparation et une équipe de médecins.

 
Affiche du groupe résistant Franc-Tireurs Partisans (FTP)

      Dans sa thèse de 2003, Denis Peschanski – nommé « conseiller historique » après la décision présidentielle de juin 2023 de panthéonisation du couple Manouchian ‑, soulignait « l’effet militaire extrêmement limité de la guérilla urbaine » animée par ces groupes communistes d’un effectif global d’une à trois centaines [3]. Une présentation biaisée: l’action armée, qui visait, à Paris, à transformer la capitale de plaisir de l’occupant en enfer, et qui y parvint, s’inscrivait dans l’action armée générale des Francs-Tireurs Partisans, français et MOI, à travers la France, contre la machine de guerre allemande et ses complices. Les sabotages d’usines et de voies ferrées, calamiteux pour les transports et les effectifs de la Wehrmacht, surtout dans le Sud-Est et le Sud-Ouest, eurent un « effet » redoutable. Ils posèrent les métallurgistes et les cheminots en fer de lance contre l’envahisseur des ouvriers de France, français et immigrés.

      Sur la réussite de l’objectif communiste, Vichy, le BCRA de De Gaulle (Bureau Central de Renseignement et d’Action) et les Allemands sont unanimes: les bombardements anglo-américains étaient d’une inefficacité meurtrière (75.000 morts civils, sans aucune perturbation pour la machine de guerre allemande); les « attentats terroristes » privaient de toute sécurité, depuis 1943, les occupants et leurs complices français. Abetz, le pourrisseur de la France des années 1930, représentant du Reich à Paris depuis juin 1940 (moins un an de « pénitence berlinoise » après le débarquement américain en Afrique du Nord), dressa en décembre 1943-janvier 1944 un tableau éloquent de l’action des FTP, français ou MOI, contre la Wehrmacht et les usines travaillant pour le Reich. Des centaines de « sabotages et attentats » mensuels, en croissance constante depuis avril 1943, bloquaient pour des semaines, voire des mois, usines, canaux, « lignes à haute tension d’importance essentielle », perturbant les transports de troupes et de marchandises ; des centaines d’attentats frappaient les Allemands et leurs séides français. Les rapports d’Abetz sont un hymne involontaire à la Résistance armée communiste [4].

 
Tract d’un groupe résistant durant la Seconde guerre mondiale : « Jeunes! Vous assistez aux derniers sursauts de l’oppresseur Boche! Montrez que vous êtes des Français et prouvez que vous ne ferez rien pour aider la bête à se relever. »

      Les groupes « urbains » de combat se livraient aussi à ces actions, tel « Carmagnole-Liberté » de Lyon et du Sud-Est. Son seul survivant communiste, Léon Landini, 98 ans, qui en a conservé le drapeau (voir photo ici plus bas, NDLR), n’a jamais été personnellement contacté par les services de la présidence de la République, malgré plusieurs tentatives auprès d’elle depuis l’annonce des cérémonies. Il en a pris acte le 16 février 2024 par une lettre ouverte à Emmanuel Macron.
 

      Le général Béthouart, fidèle de Vichy rallié aux Américains depuis leur débarquement en Afrique du Nord, rallié à l’inévitable de Gaulle, avait, en mai 1944, à la veille du débarquement anglo-américain du 6 juin, où l’action militaire alliée était quasi nulle, établi l’apport militaire crucial de ces groupes au combat pour la libération de la France et de l’Europe. Ainsi depuis novembre 1943, « 1) le front russe absorbait en moyenne 60% des effectifs terrestres de la Wehrmacht (effort maximum atteignant 65% en janvier 1944 ); 2) le front [anglo-américain] d’Italie n’absorbait que 5% à 7 ½% des effectifs; 3) la crainte du deuxième front, les guérillas européennes en immobilisaient 30% » [5]. Les Allemands avaient dû, dans une France désormais « à nouveau en guerre avec le Reich », étoffer leurs divisions de la Wehrmacht de 27 en novembre 1943 à 48 en avril 1944 [6].

      La remarque vaut aussi pour les maquis, structure régionale liée à l’établissement du Service du travail obligatoire (de fait depuis septembre 1942, par décret du 16 février 1943 [7]), et dont l’effectif sous direction communiste fut prédominant, voire exclusif, jusqu’au printemps 1944. Sur l’efficacité de l’action armée, on est à cent lieues du dédain de l’historien Claude Barbier pour le « mythe » d’une « bataille des Glières qui n’aurait pas eu lieu » [8].

 
Le 17 février dernier, l’ancien résistant Léon Landini, 98 ans, survivant de la section lyonnaise, brandit le drapeau des FTP-MOI de la région Rhône-Alpes

Pourquoi avoir établi une distinction entre le groupe des FTP dits « français » et celui des FTP-MOI, ce second groupe étant celui des résistants immigrés et apatrides, et dépendant directement de Jacques Duclos, numéro 2 du Parti communiste français ?

      La distinction était liée à l’histoire du mouvement communiste d’origine, avec la structuration prescrite en 1920 par la 3ème Internationale de Moscou aux PC déjà existants et à venir: ils conserveraient leur base nationale, comme à l’époque de la 2ème Internationale mais rompraient formellement avec les règles et pratiques des organisations, internationale et nationales, qui avaient depuis 1914 soutenu « la guerre impérialiste ».

      Une partie importante de la classe ouvrière de France est issue de l’immigration depuis les années 1880-1890 (phase importante de l’immigration italienne), et plus que jamais depuis le premier après-guerre. Les étrangers furent chassés de leurs pays respectifs par les crises – endémiques une décennie avant la Grande Dépression – et par les persécutions politiques: Polonais catholiques d’origine paysanne, recrutés par dizaines de milliers par le grand patronat du Comité des Houillères, Italiens et, au fil des décennies, ressortissants, à forte surreprésentation juive, des pays persécuteurs d’Europe centrale et orientale (Polonais, Hongrois, Roumains, etc.). Pendant la crise, une partie importante des ouvriers fut expulsée, dont les mineurs polonais (militants communistes en tête), mais l’immigration progressa à nouveau avec des milliers de juifs allemands depuis l’avènement nazi et, avant et après la chute de l’Espagne républicaine, pas moins de 500.000 réfugiés espagnols. Les anciens combattants de la République fourniraient une partie notable de l’action armée sous l’Occupation, aux côtés d’antifascistes allemands.

      Le jeune mouvement communiste, de recrutement essentiellement ouvrier, accordait une importance majeure à ces travailleurs étrangers, « importés » pour abaisser les salaires en France. Le syndicalisme « raisonnable », CFTC et CGT, non seulement ne les défendit pas, mais s’associa pendant la crise, sans plus d’explication, à la défense du « Travail national ». Les communistes mobilisèrent leurs organisations, faibles entre les défaites ouvrières de 1920 et 1935-36, au service de l’idée d’une classe ouvrière unique, « de souche » ou non. Ils intégrèrent ces travailleurs étrangers, classés par groupes de langues, dans la Confédération générale du Travail unitaire (CGTU) fondée en 1923 [9]. C’est dans ce cadre que se forgea, depuis la seconde moitié des années 1920, la « Main-d’œuvre immigrée », désignée couramment par son sigle « MOI » depuis la décennie 1930. Elle joua du reste un rôle de premier plan dans les Brigades internationales de la guerre d’Espagne [10].

Insigne du syndicat « Confédération générale du Travail Unitaire » (CGTU)

      Leur rôle décisif dans la défense de la France menacée par la guerre prochaine avait été souligné sur le mode badin, par le ministre des Affaires étrangères de Daladier, président du Conseil depuis avril 1938, à savoir Georges Bonnet. Bonnet, « l’homme des banques », selon la formule de l’aristocratique ambassadeur du Reich von Welczeck, coqueluche des salons parisiens depuis sa nomination de 1936, ricanait avec son hôte, à la mi-juin 1938, sur les pertes subies par « les communistes de la banlieue rouge de Paris, en grande majorité étrangers, qui avaient fourni un gros contingent des volontaires pour la Guerre civile espagnole. Selon les rapports reçus, près de 80% de ces volontaires avaient été tués ou étaient morts, de sorte que cette banlieue était par bonheur désormais beaucoup moins peuplée »[11].

      La décision de 1942 ‑ année décisive pour l’organisation des Francs-Tireurs Partisans annoncée fin 1941 ‑ de créer une organisation MOI prolongeait donc des pratiques vieilles de près de vingt ans. Quant aux « apatrides », ils avaient été chez eux privés de nationalité comme juifs, notamment par la Pologne du colonel Beck en 1938, furieusement antisémite, avec la complicité active du gouvernement français, ravi de leur fermer la porte. On connaît un peu la correspondance de 1938 Bonnet-Chautemps (ministre de l’Intérieur)-Léon Noël (ambassadeur à Varsovie) sur les « Israélites orientaux » à écarter ou expulser, désormais en masse : « entrés en France dans l’intention de s’y établir en usant de procédés illicites ou frauduleux », frappés de « déficiences physiques et même de tares héréditaires, ils concourent, d’une manière anormale, à l’encombrement de nos établissements hospitaliers ou d’assistance ». Leurs « méthodes de travail, qui tiennent rarement compte des règlements en vigueur, sont de nature à éliminer, notamment à Paris, l’artisan français, tout en provoquant un abaissement de la qualité qui a été jusqu’ici, le trait et l’arme essentielle de notre production artisanale ». Cette littérature, qui semble empruntée aux archives de l’Occupation [12], n’a rien à envier à celle de la France d’aujourd’hui. La Troisième République agonisante, dont nombre de chefs laissèrent se mitonner la dictature de Vichy, pratiquait ouvertement la chasse aux étrangers depuis le cabinet Daladier (avril 1938). Elle les priva bientôt de tous les droits possibles par un flot de décrets, expulsion incluse, depuis mai 1938. Ils valent les nôtres.

 Neville Chamberlain (gauche), Premier Ministre anglais, Georges Bonnet (centre), ministre des Affaires étrangères français, et Edouard Daladier (droite), ministre des Armées, à Londres en septembre 1938


      Au fil des années 1930, la propagande quotidienne avait mis l’accent sur les étrangers juifs: après avoir maudit les prolétaires italiens et les prolétaires juifs d’Europe centrale et orientale, la grande presse (et pas seulement la fasciste officielle) se déchaîna à partir de 1933 contre les milliers de juifs allemands, d’origine plus bourgeoise et intellectuelle, accusés de voler le pain des commerçants et des avocats français. La chasse actuelle aux musulmans et autres « mal intégrés » reproduit la chasse aux étrangers de l’avant-guerre, « métèques indésirables »: elle est calquée sur celle de Darquier de Pellepoix. Ce factieux du 6 février 1934, chef du « Rassemblement antijuif de France » (1936), financé par le grand patronat et par l’Allemagne nazie, certifiait aux petits commerçants parisiens que leurs malheurs venaient des immigrés concurrents, juifs allemands ou autres. Les Allemands et Vichy en firent en mai 1942 le chef du Commissariat général aux questions juives (fondé de fait, spontanément, par Vichy dès décembre 1940).

      La chasse « républicaine » aux immigrés avait fourni à Vichy l’appareil dirigeant, les effectifs policiers et toutes les structures existantes (dont les fichiers) indispensables à la traque allemande ou franco-allemande des années 1940-1944, d’une efficacité redoutable. Les persécuteurs policiers des immigrés de l’entre-deux-guerres y gagnèrent des galons, tels les deux auteurs du « fichier juif », Jean François et André Tulard, qui poursuivirent leur brillante carrière de la Préfecture de police après la Libération. Quant aux policiers de la même Préfecture de police, bourreaux d’origine des résistants communistes, dont la « Résistance » avait presque toujours commencé au plus tôt le 19 août 1944, de Gaulle leur fit décerner en octobre, en toute connaissance de cause, « un cordon rouge aux couleurs de la Légion d’honneur » [13]. L’autre survivant de la Résistance communiste, le Parisien Robert Birenbaum, rappelle dans ses Mémoires tout juste parues cet échange de septembre 1944 avec deux policiers, porteurs de la médaille qui avait précédé la fourragère : « Je sais comment vous vous êtes tous comportés quand les Allemands étaient là. À mes yeux, vous ne méritez aucune médaille. » [14]

La fameuse « Affiche rouge » dénonçant ce groupe de résistants comme « l’armée du crime », était accompagnée d’un tract violemment antisémite, dénonçant (je cite) un « complot de l’Anti-France, rêve mondial du sadisme juif », et affirmant : « si des Français pillent, volent, sabotent et tuent, ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce sont toujours des juifs qui les inspirent ». Au sein du groupe FTP-MOI, on comptait beaucoup de juifs d’Europe centrale, hongrois ou polonais, pourquoi ? Plus largement, on est frappé du fait que sur le millier de résistants fusillés par l’occupant allemand au Mont-Valérien, 185 étaient étrangers, une proportion très supérieure à leur place au sein de la la population français. Comment expliquez-vous cette surreprésentation parmi les patriotes?

 
« L’ Affiche rouge », nom donné à une affiche de propagande allemande placardée à 15.000 exemplaires en février 1944, où Manouchian se voit présenté comme « chef de bande » et auteur de 56 attentats

Assurément, les résistants communistes d’Europe centrale et orientale comptaient de nombreux juifs, émigrés depuis les années 1920, particulièrement résolus contre les Allemands et leurs séides: comme les Italiens antifascistes, les Arméniens martyrisés en 1915 par les Turcs aidés de leurs alliés allemands, et les républicains espagnols. La promotion publicitaire du massacre du 21 janvier 1944, via « l’Affiche rouge » et les tracts, résulte, elle, de l’obstination de l’occupant à marteler que la Résistance n’était pas nationale ou française, mais étrangère et a fortiori juive. Abetz avait, dès décembre 1941 proposé une tactique pour limiter la Résistance armée nationale et patriotique en général, avec l’appui de Vichy.

Le Reich misait sur la xénophobie et l’antisémitisme, à fortes racines dans la France coloniale et importatrice de main-d’œuvre étrangère: les élites et l’État français en faisaient grand usage depuis les années 1880 pour maintenir les salaires au plus bas, diviser et neutraliser « ceux d’en bas ». Abetz avait été chargé par le service de Ribbentrop dont il était le délégué quasi permanent à Paris depuis 1933, d’œuvrer au pourrissement interne de la France, avec une équipe allemande qu’on retrouva intacte en France depuis juin 1940. Les futurs occupants s’étaient sans répit appliqués, au su et au vu de l’État républicain, à faire flamber ce racisme institutionnel [15].

Bonus : Sur le contexte historique de notre exception culturelle française d'époque, celle du "pacte germano soviétique", le regretté Jean Levy raconte :

      Fin 1941, après les premiers attentats communistes d’octobre contre l’occupant, Abetz, alors que Vichy désignait les otages requis (surtout communistes, puisés dans les prisons où ils croupissaient depuis septembre 1939), souligna pour Ribbentrop l’« intérêt politique » d’user du terme de « représailles » et de proscrire celui d’« exécutions » allemandes. Cette substitution sémantique aiderait à dénier tout caractère de résistance nationale à l’action communiste : « Les attentats visent à donner l’impression à la population française et au monde que le peuple français se dresse contre les autorités d’occupation et contre l’idée d’une collaboration avec l’Allemagne. La radio russe et la radio anglo-saxonne soulignent avec ostentation que les auteurs des attentats sont des Français. Il s’ensuit que notre intérêt politique est d’affirmer le contraire. Même quand il est prouvé clairement que les auteurs sont des Français, il est bon de ne pas mettre cette constatation en relief, mais de tenir compte de nos intérêts politiques, et de prétendre qu’il s’agit exclusivement de juifs et d’agents à la solde du service secret anglo-saxon et russe. […] Il serait donc bon dans les communiqués signalant les exécutions de ne pas parler de Français et de ne pas parler non plus d’otages, mais exclusivement de représailles contre des juifs, et des agents du Secret Service et des agents soviétiques. » [16]

      Sur les vingt-trois militants exécutés au Mont-Valérien en février 1944, les Allemands distinguèrent donc soigneusement, via les dix de l’Affiche rouge, sept juifs étrangers, auprès de trois de leurs autres bêtes noires:  un « communiste italien », un « Espagnol rouge », un « Arménien, chef de bande » (Manouchian).

Quelle légitimité le pouvoir macroniste, qui entend depuis 2017 en remontrer à la droite et à l’extrême droite en matière de sévérité migratoire, et plus généralement, accompagne un glissement réactionnaire constant sur tous les sujets, peut-il avoir à panthéoniser des figures de la résistance telle que les Manouchian?

      La présente présidence de la République souhaite entretenir sa réputation de « gauche », après le vote massif de l’électorat de celle-ci, au second tour de 2017 puis de 2022, consenti au nom de la lutte contre le Front ou le Rassemblement National. Cette ligne, soutenue par nombre d’universitaires en vue, s’est accompagnée d’initiatives se réclamant du souci de vérité historique – concomitantes de la restriction, depuis 2020, parfois spectaculaire, d’accès à des fonds d’archives jusqu’alors déclassifiés. Elles ont mis en avant des historiens se portant garants de la bonne foi présidentielle: sur la Guerre d’Algérie, sur le génocide rwandais. Denis Peschanski, ancien militant d’extrême gauche devenu élu socialiste, puis soutien indéfectible de M. Macron, a été nommé « conseiller historique » de la panthéonisation du couple Manouchian depuis son annonce de juin 2023. Il semble faire droit à l’identité communiste des Manouchian [17], dont l’opération en cours vide pourtant le contenu, sur fond général d’assaut gouvernemental anti-immigration.

      Le 23 novembre 2023, plusieurs intellectuels qu’on ne saurait qualifier d’opposants au président de la République s’étaient émus du choix exclusif du couple Manouchian, deux membres d’un groupe entier de « résistants internationalistes » qui, tous, avaient tant contribué « à la libération de la France et au rétablissement de la République »: « Missak Manouchian doit entrer au Panthéon avec tous ses camarades » [18]. On sait que l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) se voit accuser d’antisémitisme et pourchassée, depuis le 7 octobre 2023, pour refuser de confondre opposition à la guerre israélienne contre la Palestine et antisémitisme. Elle juge, le 17 février 2024, que « panthéoniser les Manouchian », en les isolant de leur « groupe combattant, traqué, arrêté et torturé par la police française avant d’être livré à la Gestapo » et refuser de célébrer les 23 pour ce qu’ils ont été, des résistants communistes français et étrangers, juifs et non juifs, dont le « combat s’inscrit dans nos luttes antiracistes, antifascistes et anticolonialistes d’aujourd’hui », constitue une « trahison » [19]

On se souvient que Nicolas Sarkozy, en 2007, avait également instrumentalisé la mémoire du résistant Guy Môquet suscitant un scandale chez un certain nombre d’intellectuels et d’historiens. Pour rappel, le président de la République de l’époque avait annoncé que sa « première décision de Président » serait de faire lire dans toutes les classes du pays, en début d’année scolaire, la lettre à ses parents du jeune résistant Guy Môquet avant son exécution. Un bon communiste est apparemment un communiste mort… Pourquoi une tel empressement chez les présidents néolibéraux à arracher les figures de la Résistance à leur famille politique ?

      Le Président de 2007 avait gommé l’appartenance communiste et l’antinazisme constant de Guy Môquet avait disparu de la dernière lettre de Guy censée être lue en classe, deux phrases essentielles adressées à son père Prosper, déporté du « chemin de l’honneur », transféré depuis mars 1941 au bagne de Maison-Carrée en Algérie [20] : « A toi petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée. » Deux ans plus tard, en 2009, deux historiens spécialisés dans le combat anticommuniste et la réhabilitation de la police française publièrent du reste un brûlot célébré par les grands médias pour son souci de vérité historique: le jeune communiste de 16 ans n’aurait pas été arrêté, le 13 octobre 1940, pour Résistance mais pour appel à pactiser avec l’occupant nazi ‑thèse conforme au leitmotiv désormais inscrit dans les manuels d’histoire, unifiant nazisme, fascisme et communisme en un chapitre commun sur le « totalitarisme« .

 
Guy Môquet, figure de la résistance communiste française, fusillé à l’âge de 17 ans en octobre 1941

      La campagne de presse en cours souligne l’identité arménienne des Manouchian, choix conforme à la ligne officielle de soutien de l’État arménien. Elle est muette sur le fait que les résistants communistes étrangers, de toutes nationalités, ont compté parmi les plus éminents patriotes de France. Les pires xénophobes, qui dénoncent quotidiennement les « islamistes » et le « grand remplacement », antisémites patentés de naguère, et dont les prescriptions contre le « droit du sol » sont désormais partagées par l’État, se sont mués en champions (compromettants) des juifs. Ils ne disent rien de l’immense contribution des communistes étrangers à la Libération de la France, alors que les partis dits « nationaux », dont ils sont les héritiers directs, s’étaient roulés aux pieds de l’envahisseur.

      Notons aussi que le ralliement joyeux de grands notables juifs, tel le vénéré Serge Klarsfeld, aux bons sentiments philosémites de la droite, modérée ou extrême [21], n’est pas neuf. Les « métèques » étaient méprisés des notables juifs, qui les tenaient, tel le rabbin parisien Jacob Kaplan, très complaisant envers les Croix de Feu du très fasciste De la Rocque [22], pour responsable de la poussée antisémite des années 1930 en France. Le rôle d’Occupation de ces notables juifs français, via l’Union générale des israélites de France (UGIF), est une question historique strictement taboue en France : comme aux États-Unis quand, en 1959, Raul Hilberg, pour avoir osé démontrer dans La destruction des juifs d’Europe que les Judische Räte (Conseils juifs) avaient partout « accompagné » les déportations allemandes, vit sa thèse rejetée par les presses universitaires de Princeton conseillées par Hannah Arendt [23].

      Le silence officiel règne à nouveau sur la contribution déterminante de la police française au martyre des résistants communiste : pas un mot n’est prononcé, y compris par le « conseiller historique » présidentiel, pourtant spécialiste de Vichy, sur les Brigades spéciales de la Préfecture de police. Ces complices quotidiennes de la Gestapo de Knochen, qui disposait, elle, d’effectifs relativement faibles, liquidèrent tous les groupes FTP de Paris fin 1943 et livrèrent leurs militants suppliciés à l’occupant [24].

      Après des décennies de mise en pièces de la discipline historique en France, on prend, pour citer un autre poème d’Aragon, « les loups pour des chiens » [25], et inversement.

Propos recueillis par Aude Lancelin

 

[1] Voir, sources policières françaises à l’appui, le traitement amical du chef policier de Berlin, Boemelburg, futur second de Knochen, in De Munich à Vichy, Paris, Armand Colin, 2008, index Boemelburg ; sur la collaboration d’Occupation, Les élites françaises, 1940-1944, Paris, Armand Colin, 2016, chapitre 5, et index Bömelburg.

[2] La 23e, la juive roumaine Olga Bancic, fut, selon la pratique allemande courante depuis 1933 pour les femmes communistes, décapitée à la hache le 10 mai 1944 à Stuttgart.

[3] Les camps français d’internement (1938-1946), Doctorat d’État, histoire, université Paris I, 2000.

[4] La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, poche, 2023.

[5] Note 83 DN/2-S Béthouart, Alger, 13 mai 1944, citée in Les élites françaises.

[6] Déclaration (traduite) de von Rundstedt, commandant en chef du secteur Ouest, sur « La position du commandant suprême du front de l’Ouest et le mouvement de la résistance en France durant les années 1942-1944 », 11 octobre 1945, W3, 359, AN, et note BP 5 des Renseignements généraux de la Sûreté nationale, 14 août 1944, F7, 15307, AN, cit. ibid., p. 357-358.

[7] Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, 2013, chapitre 10.

[8] C. Barbier, Le maquis de Glières. Mythe et réalité, Paris, Perrin, 2014, ancien doctorant d’Olivier Wieviorka. Les associations d’anciens résistants des Glières » ont dénoncé une recherche délibérément tronquée contre une bataille qui a effectivement « eu lieu » : elle immobilisa « l’effectif de deux divisions » allemandes, en sus d’une masse de Français, officiels et auxiliaires (La Non-épuration, Annie Lacroix-Riz, chapitres 1-2).

[9] Après deux années d’exclusion pure et simple de ses militants (1921-1922) par les dirigeants de la CGT, tous membres du parti socialiste-SFIO, affolés par la certitude de perdre la direction de la centrale, Jean Bruhat, Marc Piolot, « 1917-1934 », Esquisse d’une histoire de la CGT, Paris, CGT, 1966 ; Bernard Georges et Denise Tintant, Léon Jouhaux, cinquante ans de syndicalisme, Paris, PUF, 1962, t. 1, chapitres X-XI et annexes ; les mêmes et Marie-Anne Renaud, Léon Jouhaux dans le mouvement syndical français, Paris, PUF, 1979.

[10] Rémi Skoutelsky, L’espoir guidait leurs pas : les volontaires français dans les Brigades internationales, 1936-1939, Paris, Grasset, 1998.

[11] Dépêche Welczeck, Paris, 17 juin 1938, traduite par Annie Lacroix-Riz, Documents on German Foreign Policy, série D, vol. II, p. 416-417, cit. in Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, réédition augmentée, en poche, 2024.

[12] Dépêche de Bonnet à Sarraut, 28 avril 1938, SDN 2173, MAE, cit. in De Munich à Vichy, p. 95-96 ; Vicky Caron, Uneasy asylum : France and the Jewish Refugee crisis, 1933-1942, Stanford, Stanford University Press, 1999, traduit, une rareté : L’Asile incertain. La crise des réfugiés juifs en France, 1933-1942, Paris, Tallandier, 2008.

[13] https://www.le-revers-de-la-medaille.fr/2021/08/25/pourquoi-les-policiers-de-la-prefecture-de-police-portent-une-fourragere-aux-couleurs-de-la-legion-dhonneur/, initiative cautionnée par Jean-Marc Berlière, désormais historien officiel de la police française (« biographie » de https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marc_Berli%C3%A8re).

[14] « Ils n’osèrent pas me contredire et je crus bien lire de la honte sur leur visage », 16 ans, résistant, Paris, Stock, 2024, p. 153. La honte fut fugace : sur la non-épuration spectaculaire de la police française, voir La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Annie Lacroix-Riz.

[15] Op. cit. aux notes 11-12.

[16] Rapport Abetz 2764, 7 décembre 1941, traduit par, W3, vol. 355, archives de Berlin, AN.

[17] https://recherche.pantheonsorbonne.fr/actualite/denis-peschanski-manouchian-ce-sont-tous-resistants-etrangers-qui-entrent-pantheon#:~:text=L’initiative%20%C2%AB%20Missak%20Manouchian%20au,pr%C3%A9sidentielle%20du%2018%20juin%202023

[18] Tribune du Monde, 23 novembre 2023.

[19] « Panthéoniser les Manouchian, c’est les trahir », communiqué, 17 février 2024.

[20] Emprisonné depuis le 8 octobre 1939, Prosper Môquet fut, sous Daladier, comme tous les élus communistes traqués sous Daladier puis sous Reynaud, déchu de son mandat en janvier 1940 ; sous Paul Reynaud, il fut condamné comme ses pairs députés communistes, le 3 avril 1940, par un tribunal militaire de la République française, à cinq ans de prison, voir Florimond Bonte, Le Chemin de l’honneur – De la Chambre des députés aux prisons de France et au bagne d’Afrique, Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 1949.

[21] Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, L’affaire Guy Môquet. Enquête sur une mystification officielle, Paris, Larousse, 2009. Parmi les recensions enthousiastes: https://www.lemonde.fr/livres/article/2009/11/03/l-affaire-guy-moquet-enquete-sur-une-mystification-officielle-de-jean-marc-berliere-et-franck-liaigre_1262145_3260.html.

[22] Toute la grande presse, audiovisuelle et écrite, du 9 novembre 2023, s’en est faite l’écho.

[23] Même sa fiche Wikipédia est explicite sur cette adhésion d’avant-guerre et sur sa complaisance pour Vichy. La mère d’Annie Lacroix-Riz, juive de Belleville, dont le père et une partie de la famille avaient été assassinés à Auschwitz, le détestait, tant pour son adhésion aux Croix de Feu que pour son discours permanent d’après-guerre sur « les martyrs de notre foi ».

[24] Hilberg n’a jamais pardonné à Hannah Arendt, la madone du « totalitarisme », qu’il jugeait sans foi ni loi, sa responsabilité dans le rejet par la Princeton University Press de sa grande thèse, futur succès d’édition planétaire. Consultée et gratifiée d’« un chèque » par le directeur de ces éditions, Gordon Hubel, « pour juger du manuscrit », elle avait argué, le 8 avril 1959, que trois autres historiens « avaient [déjà] épuisé le sujet ». Hubel s’était référé à cette grande historienne présumée des juifs pour refuser le texte. Après avoir, en 1961, couvert le procès Eichmann pour le New Yorker, Arendt en fit, quelques mois plus tard, un livre, Eichmann à Jérusalem, pompeusement sous-titré Rapport sur la banalité du mal, et sans aucune note. En 1964, où la notoriété d’Hilberg avait grandi, en parut une nouvelle édition, « revue et augmentée », toujours dépourvue de notes et annexes documentaires. Elle se référa alors, dans « un post-scriptum », à deux ouvrages, l’un, par l’importance cardinale duquel elle avait justifié son refus de 1959 du manuscrit d’Hilberg, et l’autre, qu’elle osa recommander « plus encore, La Destruction des juifs d’Europe de Raul Hilberg ». Hilberg, après avoir résumé « ce qu’avait accompli cet individu [Eichmann] avec un personnel réduit », et éreinté Arendt et ses sornettes, conclut qu’« il n’y avait aucune “banalité” dans ce “mal” », La politique de la mémoire, Paris, Gallimard, 1996.

[25] « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », Le Roman inachevé, Paris, Gallimard, 1956 (un an après « L’Affiche rouge »).

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Entretien avec Henri Lefebvre (1972). Note sur l'impasse de la "révolution urbaine"

 

 

 Vers 11mns, Henri Lefebre dit : "On a mis entre 1960 et 70 des espoirs illimités, insensés dans l'urbanisme. On allait constituer une grande science nouvelle et une science immédiatement efficace: une science de la vie sociale. L'échec est complet, total, absolu."

Cependant, pour lui, il ne s'agit que d'un "échec administratif" et il croit encore en une élaboration à venir, à construire (pourrait-on dire) du "temps-espace". La chimère du quotidien comme mille-feuille phénoménologique à creuser, cette projection du poétique sur la ville qui devrait en rester là, continue.

 

Mais justement il ne construit pas sa petite situation sans avenir (Ivan Chtcheglov). Il veut encore la grande, l'infinie, l'idéale.

La chimère vaut toujours tant qu'elle vient de lui: idéalisme performatif, pas de ciment, pas de mortier.

Pas de valeur d'usage réelle à laquelle se confronter.

Le niveau de l'artiste, de Jorn par exemple avec Albisola, est plus concret et vrai. Même si plus limité en apparence. Mais c'est un ilôt matériel auquel se rattacher et unir à d'autres, à des parcours aussi, eux aussi réels et concrets.

Lefebvre est amplement responsable de l'impasse "utopique urbaine" contre la dictature de marché. Cette révélation arrive toujours au bout de sa logique alors qu'elle est le déjà-là permanent, l'ennemi premier, celui que les élucubrations idéalistes ne peuvent mettre de côté qu'un temps: le pari de la marge contre l'impérialisme est forcément déceptif.

La poésie est une arme de circonstance pas un objectif.


dimanche 30 novembre 2025

El mito del “bloqueo” de Berlín: Juegos sucios de Occidente y Moscú

FUENTE: https://sinpermiso.info/textos/el-mito-del-bloqueo-de-berlin-juegos-sucios-de-occidente-y-moscu

Si bien este artículo de Joseph Pearson despliega una vehemente retórica antirrusa y se deleita en la más que dudosa eminencia moral de Occidente, contiene toda una insólita revelación histórica: la noticia de que el bloqueo de Berlín de 1948 no fue tal, documentalmente probada por el historiador en su reciente libro The Airlift (2025), crónica del puente aéreo sobre la ciudad alemana. - SP

En Occidente solíamos jugar sucio, y durante la Guerra Fría se nos daba muy bien. Hoy en día, les dejamos las tácticas de zona gris y la guerra híbrida a Rusia, que va ganando la guerra de la desinformación. El orgullo de Europa por jugar de acuerdo con las reglas podría ser precisamente el talón de Aquiles de la democracia.

El puente aéreo de Berlín es un buen ejemplo de lo que lo que antes hacíamos bien y que hoy hemos olvidado. Podría decirse que la Guerra Fría comenzó y terminó en Berlín, con el puente aéreo de 1948-1949 y la caída del muro en 1989 como puntos de referencia. El primero fue la mayor operación de ayuda aérea de la historia. Abasteció a Berlín cuando Stalin intentaba expulsar a los aliados occidentales. Paralelamente, Occidente utilizó la radio (RIAS, o Radio in the American Sector, precursora de Radio Free Europe (RFE) y Radio Liberty, financiadas por la CIA) y reforzó su poder blando con misiones culturales como la representación británica de “Shakespeare in the rubble [“Shakespeare entre escombros”] y la educación a través de bibliotecas y cursos gestionados por los Estados Unidos.

Sin embargo, la mayor herramienta occidental fue la desinformación. El puente aéreo aliado costó el equivalente a casi 3.000 millones actuales y necesitaba un discurso persuasivo para ganarse el apoyo de la opinión pública. Es un discurso que casi todo el mundo sigue creyendo hoy en día: Berlín estaba bloqueado, sus rutas terrestres cerradas y las mujeres y los niños se morían de hambre.

Sin embargo, aunque hubo un puente aéreo para el suministro de provisiones, no existió bloqueo alguno de Berlín.

En los Archivos Nacionales [británicos] de Kew, he encontrado documentos de 1948 que mostraban, en palabras del Ministerio de Asuntos Exteriores, que “el bloqueo de Berlín NO es un asedio” y que “los alemanes pueden entrar y salir en todo momento”, por ejemplo, para conseguir alimentos. Sin embargo, una campaña de prensa impulsó “una historia sensacionalista y masiva sobre el poder aéreo aplicado con fines humanitarios”. El secretario de Estado de los Estados Unidos, George C. Marshall, argumentó en un telegrama que se “aprovechara al máximo la ventaja propagandística de nuestra posición”, “haciendo hincapié en la responsabilidad [soviética] por... la amenaza de hambruna de la población civil”. La historia fue tan eficaz que se convirtió en un mito de la Guerra Fría que se quedó grabado. En el Reino Unido, los adolescentes siguen aprendiendo para sus exámenes de bachillerato que Berlín quedó bloqueado por Stalin y corrió el riesgo de morir de hambre.

¿Fue correcto engañar al público en 1948 y 1949? No. ¿Obtuvo el apoyo total del Reino Unido y Estados Unidos? Sí. El puente aéreo le valió incluso a Harry Truman una inesperada reelección en noviembre.

¿Qué hemos aprendido —y desaprendido— desde entonces? Las democracias europeas se enorgullecen de ser más veraces que los rusos (y los norteamericanos). La integridad de la información —transparencia, hechos y pruebas— genera confianza. Los medios de comunicación occidentales deben ser mejores que los rumores y los bots. Y lo que está sucediendo en Rusia ya es suficientemente malo sin necesidad de adornarlo.

Sin embargo, nuestras tácticas podrían ser más duras. Estamos perdiendo la guerra de la información frente a Rusia, porque las herramientas en las que confiábamos durante la Guerra Fría —muchas de ellas desde la época del puente aéreo— están desapareciendo silenciosamente. Están en el punto de mira las emisoras de radio y las agencias de noticias creadas para emitir en Europa del Este: Trump intentó acabar con RFE y Radio Liberty. Los ministros británicos son acusados, con razón, de “dormirse en los laureles“, con las amenazas a la financiación del poder blando, como el British Council. Su homólogo alemán en diplomacia cultural, el Goethe Institut, está viéndose despojado de fondos. En los Estados Unidos, el Global Engagement Center, creado en 2016 para desenmascarar la desinformación, lo clausuró Trump a principios de este año.

Los homólogos de la UE, como el Servicio Europeo de Acción Exterior (SEAE) y el East StratCom Task Force, se centran más en vigilar las amenazas que en tomar medidas ofensivas. Tal como advierte el Royal United Services Institute, Occidente no ha logrado “dar una respuesta significativa ni reforzar su divulgación pública... para contrarrestar los esfuerzos de desinformación rusos”.

Porque Rusia se está ganando los corazones y las mentes, no sólo en Europa, sino también en el Sur global. Las fábricas de trolls, los ciberataques, los “deepfakes”, y las campañas de noticias falsas —sobre bombas sucias y armas biológicas que se están desarrollando en Ucrania, por ejemplo— inclinan la opinión pública en regiones en las que Occidente ha perdido su autoridad moral. Putin califica las tácticas de Occidente de  “juego peligroso, sangriento y sucio“, pero se está proyectando. Es el juego al que él mismo está jugando.

¿Cómo sería jugar sucio? Significaría actuar con el mismo entusiasmo y coraje que ayudó a Occidente a plantarle cara a Stalin y vencer. Significaría tomar medidas decisivas en la misma línea que la suspensión de las emisoras de propaganda rusas RT y Sputnik por parte de la UE en 2022, y el ataque del Comando Cibernético de EE. UU. en 2018 contra una fábrica de trolls rusa, la Agencia de Investigación de Internet, con el fin de detener la interferencia en las elecciones de mitad de mandato. Significaría involucrar a los “hacktivistas”, ya que rara vez oímos hablar de las victorias cibernéticas occidentales contra Rusia, aunque esto puede deberse a que hacen “menos ruido“.

Los temores a una escalada y a represalias contra infraestructuras cruciales son legítimos. Pero mientras Rusia envía drones amenazantes para poner a prueba las fronteras europeas, nosotros nos dedicamos a preocuparnos, en lugar de contraatacar.

Lo que más hemos perdido desde el puente aéreo, cuando los Estados Unidos y el Reino Unido invirtieron en Europa dinero, poder informativo y poderío militar por primera vez en tiempos de paz, es la habilidad. Contuvimos a Stalin con una resistencia notable y una historia magnífica, aunque no del todo cierta. Es bueno que seamos más sinceros, pero no que hayamos perdido el espíritu de lucha. Muchos parecen demasiado cansados y desencantados para luchar por las ventajas de la democracia.

Por eso, en lo que respecta a la (des)información, los rusos pueden afirmar con confianza: “Vamos ganando”.

historiador británico, estudió en la Universidad de Cambridge, y enseña en la Universidad de Nueva York en Berlín y en la Barenboim-Said Akademie de la capital germana. Su libro “The Airlift”, ya a la venta en el Reino Unido, se publicará próximamente en América del Norte con el título “Sweet Victory”. Traducido al castellano está su libro “El cuchillo de mi abuelo: Historias ocultas de la Segunda Guerra Mundial” (Crítica, 2022).
Fuente:
The Guardian, 4 de noviembre de 2025