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mercredi 24 septembre 2025

Une théologie palestinienne de la libération (recension)

 SOURCE: https://collectif-anastasis.org/2024/08/28/une-theologie-palestinienne-de-la-liberation/

Une théologie palestinienne de la libération. Bible et justice dans le conflit israélo-palestinien (publication du livre en 2017, traduction française en 2019) est un ouvrage du prêtre anglican NAïM ATEEK. 

Né en 1937, prêtre émérite du Diocèse épiscopalien de Jérusalem et du Moyen-Orient, il a été expulsé avec sa famille lors de la création de l’État israélien. Il participe, dans les années 1990, à la fondation du Centre œcuménique SABEEL (« chemin », « source d’eau vive » en arabe). Ce mouvement de théologie de la libération travaille à la base avec les chrétiens palestiniens et tente, à partir d’une pensée sur la vie de Jésus, de promouvoir la justice et la paix. LES AMIS DE SABEEL – FRANCE, structure avec laquelle notre collectif est en lien, fait vivre son message dans notre pays, notamment en traduisant des publications de SABEEL et en diffusant une prière tous les jeudis. 

Cette recension est subjective et nécessairement incomplète. Elle tente de saisir ce qui est apparu au lecteur comme les points centraux de la pensée de l’auteur et de les restituer de la façon la plus accessible possible.

Bien que cet ouvrage soit antérieur à la guerre en cours, il apporte des éclairages nécessaires à une juste compréhension de la situation.

Recension réalisée par Foucauld Giuliani

Introduction

L’auteur part de sa situation vécue : « J’ai passé la plus grande partie de ma vie sous l’injustice et la discrimination du gouvernement israélien et sous l’oppression qu’il inflige à notre peuple palestinien. En 1948, j’étais un enfant à Beisan, une ville palestinienne de 6000 habitants située près du Jourdain. Beisan était une ville à population mixte, musulmane et chrétienne, avec une communauté chrétienne dynamique répartie entre trois Eglises : orthodoxe grecque, catholique romaine et anglicane. (…) Mon père avait une bonne affaire comme orfèvre travaillant l’or et l’argent. (…) Notre vie a été bouleversée quand, en mai 1948, les milices sionistes sont entrées à Beisan pour nous occuper. Beaucoup de gens ont pris peur et se sont enfuis tandis que d’autres restaient chez eux. Mon père ne voulait pas partir, il a supplié le commandant militaire de nous permettre de rester mais les consignes militaires étaient claires : tout le monde devait partir. C’était un nettoyage ethnique. Nous avons été chassés de nos maisons manu militari et on nous a donné l’ordre de nous regrouper au centre de la ville. Les soldats nous ont divisés en deux groupes : musulman et chrétien. Le premier a été envoyé en Jordanie. (…) Le deuxième a été mis dans un bus et conduit aux abords de Nazareth où on les débarqua en dehors des limites de la ville, avec interdiction de revenir chez eux. (…) À la fin de la guerre de 1948, le nombre de Palestiniens dépossédés s’élevait à plus de 750.000. En Occident, la plupart des gens ignoraient cet aspect de la tragédie. Les Arabes palestiniens étaient en grande partie invisibles aux yeux des Occidentaux. Ils disparaissaient derrière les victimes de l’Holocauste dont le sort touchait bien davantage. (…) En fait, beaucoup de chrétiens occidentaux se sont réjouis de l’établissement de l’État d’Israël. Ils louaient Dieu pour le retour des Juifs en Palestine. Pour eux, le retour des Juifs était la preuve de l’accomplissement des prophéties de l’Ancien Testament et un signe que la fin du monde était proche, et la seconde venue du Christ imminente. (…) Au lieu de s’indigner devant l’injustice, les chrétiens se turent et se soumirent. Il ne s’éleva pas de clameur prophétique, mais ce fut une résignation douloureuse. Les gens attendaient des chrétiens occidentaux qu’ils défendent leur juste cause et mettent Israël sous pression pour qu’il respecte le droit international et permette le retour des réfugiés. Ils n’ont reçu que la charité, pas la justice. Cela a pris beaucoup d’années avant que la communauté chrétienne palestinienne soit en mesure de formuler une nouvelle théologie de la libération. (…) Nous devons œuvrer à la libération des oppresseurs tout autant qu’à celle des opprimés. »

Le lien est fait entre la situation de souffrance des Palestiniens et la vie de Jésus : Jésus a été harcelé, de sa naissance (massacre des Innocents) à sa mort (la crucifixion) par les puissants. Sa parole est une parole tournée vers tous les exclus de son temps. La plénitude du Royaume annoncé par le Christ est pour dès à présent et cela implique de lutter contre ce qui opprime. Il y a une manière chrétienne de lutter contre l’injustice et l’esclavage, contre les structures profondes qui produisent ces maux. C’est cela, le travail intellectuel et pratique de la théologie de la libération. 

Chapitre I : La théologie de la libération à l’échelle mondiale

L’auteur s’inscrit dans la tradition de la théologie de la libération initiée par le théologien péruvien Gustavo Gutierrez et son ouvrage fondateur (Théologie de la libération, 1971). Cette théologie vise à mettre en perspective la souffrance et l’injustice subies par les plus pauvres avec la parole et la vie du Christ, à opérer une critique des structures de pouvoir oppressives et à accompagner des mobilisations pour plus de justice. 

La théologie de la libération se décline de façon particulière, en fonction du contexte et des enjeux prioritaires vécus. Ainsi existe-t-il une théologie de la libération afro-américaine (James Cone, Alice Walker…), une théologie de la libération noire sud-africaine (Desmond Tutu, Simone Maimela…), une théologie de la libération féministe (Marianne Katoppo, Mary Daly…). La théologie de la libération palestinienne décline la théologie de la libération dans le contexte d’une conquête et d’une occupation coloniales. Cette théologie ne vise pas seulement à réaliser, de façon pratique, la libération du peuple palestinien ; elle vise aussi à « libérer les Écritures » d’une lecture sioniste qui l’emprisonne et la fausse. 

La théologie de la libération reconfigure les quatre champs de la théologie classique : biblique, systématique, pratique et historique. Ces différents champs prennent un tour nouveau lorsqu’on part de la conviction que le Christ se confond d’abord avec les plus pauvres et qu’il offre des ressources pour les aider à comprendre et à améliorer leur condition. 

II : Qui sont les chrétiens palestiniens ?

La théologie de la libération ne prétend pas remplacer les sciences sociales (histoire, sociologie…). Ainsi est-il central de comprendre les causes objectives de toute situation collective d’injustice en parallèle de la pratique d’une approche plus théologique. 

Ce chapitre rappelle donc un ensemble de faits historiques : la grande variété culturelle et religieuse des habitants de Palestine depuis des milliers d’années ; l’ancestrale présence chrétienne (majoritaire dès le IVe siècle) ; les controverses théologiques et les schismes successifs ayant divisé les Églises chrétiennes ; l’irruption de l’Islam qui eut des effets ambivalents : tolérance relative, abolition de l’Empire Byzantin qui était un régime mal accepté mais également phénomène d’apostasie permettant de mieux s’intégrer dans le régime musulman ; l’impact des Croisades qui ne considérèrent pas les chrétiens d’Orient comme des alliés et installèrent à Jérusalem un Patriarche catholique romain ;les missions protestantes du XIXe siècle qui accompagnèrent la colonisation ottomane puis européenne ; le projet sioniste qui considérait l’ensemble des Palestiniens comme des Arables à remplacer (dès 1895, Herzl parle de « processus d’expropriation ») et qui bénéficia du soutien occidental pour s’implanter.

La naissance d’Israël imposée par les puissances victorieuses de la 2e Guerre Mondiale eu pour effet de chasser 750.000 Palestiniens de leurs terres et de diviser par deux le nombre de chrétiens Palestiniens vivant en Palestine. 

Dans ce contexte, la mission de la théologie de la libération palestinienne est plurielle : 

– travailler à la réconciliation entre communautés chrétiennes ;

– travailler au dialogue avec les Palestiniens musulmans ;

– militer pour la justice et la paix entre Israéliens et Palestiniens ;

– faciliter une prise de conscience internationale des enjeux du conflit.

III : La triple Nakba

La Nakba (« catastrophe » en arabe) désigne l’implantation de l’État israélien et son appropriation par la force des terres palestiniennes. Il y a une triple dimension de cette épreuve : humaine (millions de réfugiés, déstructuration de la société, traumatismes…) ; identitaire (déracinement, effacement de la culture…) ; religieuse (désespoir, perte de confiance en Dieu, doute sur le sens de la foi chrétienne : « Comment l’Ancien Testament peut-il être parole de Dieu au regard de l’expérience que font les chrétiens de Palestine en faveur du sionisme ? »)

IV : Autres raisons de l’émergence d’une théologie palestinienne

La Shoah. Elle a poussé les Occidentaux à offrir aux Juifs une solution, après les horreurs subies. « La Palestine et son peuple ont été sacrifiés sur l’autel de la culpabilité occidentale. » La naissance d’Israël a été vue, par des millions de Juifs traumatisés, comme le début de la rédemption et, par des millions de sionistes chrétiens, comme une étape clé et nécessaire de l’histoire du salut. Les identités juive et israélienne ont peu à peu fusionné, à tel point qu’il est presque impossible de faire valoir la différence entre critique religieuse, haine des Juifs (antisémitisme) et critique de l’État israélien. 

La montée d’un sionisme religieux qui instrumentalise la Bible à son profit. Celui-ci n’est pas le propre des Juifs, il est aussi diffusé par des franges du christianisme qui voient le triomphe d’Israël contre les populations musulmanes arabes comme une étape eschatologique nécessaire. Imprégné d’antisémitisme (puisque dans ce logiciel au triomphe d’Israël succède la disparition de la majorité des Juifs), ce récit joue néanmoins en faveur de l’État israélien et en défaveur des populations locales arabes. 

L’Intifada de 1987. Elle marque un soulèvement du peuple palestinien et a déclenché les débuts de la théologie de la libération. Témoignage : « Chaque dimanche, à la cathédrale Saint George de Jérusalem, siègeait de la communauté anglicane épiscopalienne palestinienne, la prédication portait sur l’Évangile du jour et traitait de la situation sur le terrain. Après le culte, la communauté se réunissait autour d’un café pour réfléchir, à la lumière de l’Évangile, à leur vie sous l’occupation israélienne illégale. Les gens partageaient leurs histoires et leurs expériences. Ils se demandaient quel était le sens de leur foi sous le joug de l’occupation. » Ces temps conjuguaient la foi dans le Christ libérateur et la quête intérieure et extérieure de la non-violence ; ils mettaient en valeur l’intelligence théologique du peuple chrétien, ils étaient des temps collectifs où chacun pouvait s’exprimer ; ils apportaient réconfort spirituel, psychologique et lucidité politique ; ils étaient des moments de soutien mutuel et de fraternité ; ils favorisaient l’identification avec le Christ, victime lui aussi d’injustice et venu en un temps d’occupation impériale et coloniale, victime de la collusion de chefs religieux et politiques. 

V : Redonner sa place à l’humanité de Jésus

Une telle théologie entrelace trois niveaux : la foi et la méditation des textes bibliques, le contexte, la réponse pratique à apporter. 

Cette théologie est tendue vers cette question : qu’est-ce que Dieu attend de nous dans cette situation éprouvante ? Une question souvent partagée provient du livre biblique de Michée (6, 8) : « Qu’est-ce que le Seigneur réclame de toi ? »

La divinité du Christ ne sépare pas le Christ des hommes, au contraire ; elle transfigure de l’intérieur l’humanité du Christ qui vit, souffre et pleure parmi nous. La religion chrétienne cesse alors d’être une fuite métaphysique pour devenir un lieu d’incarnation collective véritable. 

La théologie de la libération palestinienne est christocentrique. Elle prend le Christ comme clé herméneutique de nos propres vies. La Bible se lit à partir du critère de la vie et de la parole du Christ et non l’inverse. Cette herméneutique qui part de la personne du Christ est complétée par une herméneutique de l’amour qui perçoit dans l’amour un outil de connaissance, un mode de perception particulier auquel notre cœur et notre intelligence doivent se convertir. 

Certains passages de l’Évangile portent en profondeur la pratique de cette théologie. Ainsi de Luc 4, 18-19 qui relaie Isaïe 61 (« L’Esprit du Seigneur est sur moi (…) Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération (…) ») Ce passage est d’autant plus important qu’en plus d’appeler à la justice, il résonne comme une dénonciation de l’exclusion et de la fermeture du cœur, qui rejoint les Palestiniens dans leur souffrance : « Ce texte est une critique de toute politique ethnocentrique. Les Palestiniens de la Palestine occupée, tout comme ceux qui sont citoyens d’Israël, souffrent de discrimination et de racisme. »

VI : Le développement de la pensée religieuse dans l’Ancien Testament

La théologie de la libération palestienne assume une démarche de sélection des textes bibliques de l’Ancien Testament : « Nous considérons les textes qui ne passent pas la clé herméneutique qu’est le Christ ou l’amour comme moralement et théologiquement choquants pour nous. Ils n’ont aucune autorité pour nous. »

Ce constat renvoie à ce qu’on appelle couramment « Textes de terreur ». « Ils sont le reflet d’une conception de Dieu tribale et d’exclusion. » Aux yeux de Ateek, il est vain d’allégoriser, de spiritualiser, de rationaliser ou de chercher un sens caché à ces textes. On est proche de la conception que Simone Weil avait de l’Ancien Testament. 

Le Christ « a été très sélectif dans son usage des Écritures ». Nulle mention des Nombres ou encore de Josué et des Juges « qui exaltent le nettoyage ethnique »

Ateek relève dans ce chapitre de nombreux thèmes (nettoyage ethnique, anéantissement ethnique, justification de la guerre…) et textes (Nombres, 33, 50-53…) qui traversent l’Ancien Testament et qui sont utilisés par des sionistes extrémistes et les colons dans une perspective ethno-nationaliste. Il y transparaît que Yahvé prend le visage d’un Dieu de la guerre, vengeur et jaloux. À ces morceaux bibliques, il convient d’y opposer d’autres (tel que le livre d’Osée qui déplace le cœur de la foi du sacrifice et de l’obéissance aveugle à l’amour (6, 6)). Deux traditions théologiques et éthiques se confrontent tout au long de la Bible.

Une double opération de sacralisation de la terre et de réécriture de l’histoire (de manière à laisser entendre que le peuple juif est le seul vrai peuple originaire de cette terre de Palestine) appuie le sionisme colonisateur dans son entreprise. À cette aune, les Palestiniens sont mis dans la position de l’étranger et du colonisateur inversé. 

VII : Christ est la clé

Si au temps de Jésus, la question de l’unicité de Dieu est déjà tranchée, celle de la nature de Dieu reste en suspens : Jésus tranche de manière définitive pour un Dieu de miséricorde, d’universalité et d’amour. Face aux scribes (Marc, 12, 28-31), Jésus ne se contente pas d’avancer la fidélité à Dieu comme plus grand commandement, il y inclut l’amour du prochain, perçu de valeur équivalente à soi et dont le périmètre va jusqu’à englober l’étranger et même l’ennemi. Jésus acte donc la révolution qui était latente chez les prophètes tels que Amos mais qui n’avait jamais été à ce point explicitée. L’amour du prochain devient, avec Jésus, le lieu où s’éprouve et se révèle l’amour que nous portons vraiment à Dieu.  

Ateek répertorie et analyse un certain nombre d’exemples tirés des Évangiles de Luc, Matthieu et Marc dans lesquels s’ébauche un cadre de relation avec ses compatriotes juifs et avec les non-juifs. Le refus de l’exclusion et du sectarisme est patent (3 exemples orignaux et moins courants : Mathieu 2, 1 : des mages étrangers sont les premiers à offrir des cadeaux à Jésus ; Marc 14, 15 : la prédication du Royaume remplace celle de la Terre promise au sens territorial, le Royaume est à la fois déjà là en partie et pour tous sans exception ; Luc 9, 51 : Jésus réprimande ses disciples qui voulaient appeler le feu du ciel pour consumer les Samaritains qui refusaient d’accueillir Jésus dans leur village).

Ateek démontre comment Paul prolonge le message du Christ en l’interprétant. Notamment sur ces points centraux : exigence d’universalité, lien étroit foi/charité, déterritorialisation de la promesse qui porte sur le Royaume et non sur une terre, élargissement du périmètre de l’élection, subordination du rite à la morale évangélique. 

Il importe de s’arrêter plus en détails sur la question du rapport à la terre, cruciale dans la période actuelle de la guerre à Gaza : dans Jean, le vecteur par lequel Dieu montre sa fidélité aux hommes n’est plus la terre mais le Christ (Jean, 1, 51). En s’appuyant sur les textes, Ateek opère une transformation du concept de terre : Dieu est le seul créateur et nous sommes tous des pèlerins, des émigrés, des hôtes sur la terre ; la doctrine de l’incarnation met l’accent sur l’esprit comme lieu de sanctification plus que sur la terre ; la terre est à cultiver et à aimer, ce qui implique aussi de prendre soin de ceux qui y vivent ; le nationalisme qui sacralise un peuple et sa terre est sans fondement évangélique, l’horizon spirituel et politique légitime est l’internationalisme ; l’amour de ses racines et de sa culture ne doit pas se confondre avec le pouvoir jaloux et exclusif sur sa terre ; les différences culturelles sont légitimes mais pas les traitements inégaux par les pouvoirs politiques. Pour finir sur ce point, Ateek cite un texte de l’Église d’Écosse datée de 2013 : « La “terre promise” de la Bible n’est pas un espace mais une métaphore de la manière dont les choses peuvent se passer dans le peuple de Dieu. Cette “terre promise” peut se trouver et s’édifier partout. »

VIII : La justice : un élément central

Ateek ne croit ni éthiquement ni pragmatiquement au recours à la violence. En plus d’être en contradiction avec l’Évangile, ce dernier enferme en effet les Palestiniens dans la figure du « terroriste » et sert le plaidoyer israélien. Mais que faire face un État, Israël, qui a plus les allures d’une ethnocratie de plus en plus radicale qu’une démocratie ? 

L’État israélien nie toute forme de colonisation et renverse les choses en accusant les Palestiniens de le menacer, ce qui lui permet en retour de justifier ses crimes. On a là des récits mensongers faits par l’oppresseur pour couvrir ses crimes. 

Ateek fait un rappel détaillé des différentes options politiques classiques et de l’historique des revendications et exigences des différents acteurs.

Il fait finalement un plaidoyer pour une stratégie de la non-violence. « Au rayon de la force, nous ne faisons pas le poids. Là où nous sommes de taille à affronter Israël, c’est dans l’action non-violente. »Ateek plaide pour une formation massive à la non-violence et une action collective massive. 

IX : L’émergence de Sabeel et des Amis de Sabeel

Ce chapitre retrace l’histoire et le plaidoyer de Sabeel en faveur de la paix et de la justice. Un paragraphe traite de Sabeel en France : l’association est née en France en 2010 sous la direction du pasteur Gilbert Charbonnier. 

X : Le cœur de la foi et de l’action au XXIe siècle

Ce chapitre conclusif affirme que le conflit israélo-palestinien ne peut se résoudre que dans un ordre précis : justice, paix, réconciliation. Placer la paix avant la justice, donc avant la fin de l’oppression coloniale, est une manière de mentir et de défigurer la paix.

Le livre s’achève en citant un passage d’une prière de Taizé : « Viens, Seigneur, et ouvre en nous les portes de ton Royaume. »

 ***

Deux agents anti-théologie de la libération à Santiago du Chili en 1987, ils ont déjà bien bossé alors. En 1983, dans sa visite au Nicaragua, Jean-Paul II embrassera le commanditaire de l'assassinat de monseigneur Romero. 
La Théologie de la libération est une Révolution culturelle.
Le plus grand bouleversement de l'Eglise depuis le schisme protestant.
Cela ne semble pas intéresser la gauche radicale qui préfère les anabaptistes de Munster, etc., et tout le millénarisme facile sur lequel se projeter sans risquer de réponse. 
 
 r/HistoryPorn - Le pape Jean-Paul II avec Augusto Pinochet ; Santiago du Chili, 1987. [389x470]

La défaite du socialisme européen était loin d’être inévitable

Contrairement à la croyance populaire, les années 1970 ont été une période où la gauche européenne était à son apogée. Les syndicats étaient puissants et les socialistes étaient convaincus que les changements économiques pourraient leur être favorables. Alors pourquoi la gauche a-t-elle été vaincue une décennie plus tard ?

Source : Jacobin, Ashok Kumar, Matt Myers
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Des syndicalistes défilant lors d’une manifestation à Milan, en Italie, le 4 mai 1979. (Edoardo Fornaciari / Getty Images)

Entretien avec Matt Myers réalisé par Ashok Kumar

  Intégralité de l'article: https://www.les-crises.fr/la-defaite-du-socialisme-europeen-etait-loin-d-etre-inevitable/

 

Las sanciones de EE.UU. y la UE han matado a 38 millones de personas desde 1970

 Fuente: https://www.cubainformacion.tv/mundo/20250924/118119/118119-las-sanciones-de-ee-uu-y-la-ue-han-matado-a-38-millones-de-personas-desde-1970

Jason Hickel, Dylan Sullivan y Omer Tayyab

Misión Verdad

Una nueva investigación revela que las sanciones impuestas por Estados Unidos y Europa han causado la muerte de 38 millones de personas desde 1970.

Estados Unidos y Europa llevan mucho tiempo utilizando las sanciones unilaterales como herramienta de poder imperial para disciplinar e, incluso, destruir los gobiernos del Sur Global que tratan de liberarse del dominio occidental, de trazar un camino independiente y de establecer cualquier tipo de soberanía significativa.

Durante la década de 1970 había en promedio unos 15 países sometidos por Occidente a medidas de este tipo. En muchos casos, ellas tenían por objeto estrangular el acceso a la financiación y al comercio internacional, desestabilizar las industrias e inflamar las crisis para provocar el colapso del Estado.

Por ejemplo, cuando el popular socialista Salvador Allende fue elegido presidente de Chile en 1970, el gobierno estadounidense impuso un brutal embargo contra el país. En una reunión celebrada en septiembre de ese año en la Casa Blanca, el presidente estadounidense Richard Nixon explicó que el objetivo era "hacer chillar la economía (chilena)". El historiador Peter Kornbluh describe las sanciones como un "bloqueo invisible" que aisló a Chile de las finanzas internacionales, creó malestar social y allanó el camino hacia el golpe de Estado respaldado por Estados Unidos, que instauró la brutal dictadura de derecha de Augusto Pinochet.

Desde entonces, Estados Unidos y Europa han aumentado drásticamente el uso de esos mecanismos. Durante las décadas de 1990 y 2000 una media de 30 países estaban sometidos a sanciones unilaterales occidentales en un año determinado. Y ahora, en la década de 2020, son más de 60, una proporción sorprendentemente alta de los países del Sur Global.

Las sanciones suelen tener un enorme coste humano. Los académicos lo han demostrado en varios casos muy conocidos, como las medidas impuestas por Estados Unidos sobre Irak en la década de 1990, que provocaron malnutrición generalizada, falta de agua potable y escasez de medicamentos y electricidad. Más recientemente, la guerra económica contra Venezuela ha provocado una grave crisis. Según un estudio, las sanciones causaron 40 mil muertes adicionales en solo un año, entre 2017 y 2018.

Hasta ahora, los investigadores han tratado de comprender el coste humano de las sanciones caso por caso. Se trata de una labor difícil que solo nos permite obtener una visión parcial. Pero eso ha cambiado con una nueva investigación publicada este año en The Lancet Global Health, que nos ofrece por primera vez una visión mundial. Dirigido por el economista Francisco Rodríguez, de la Universidad de Denver, el estudio calcula el número total de muertes excesivas asociadas con los bloqueos internacionales entre 1970 y 2021.

Los resultados son impactantes. En su estimación central, los autores concluyen que las sanciones unilaterales implementadas por Estados Unidos y la Unión Europea desde 1970 están relacionadas con 38 millones de muertes. En algunos años, durante la década de 1990, murieron más de un millón de personas. En 2021, el año más reciente del que se tienen datos, las sanciones causaron más de 800 mil muertes.

Muertes debidas a las sanciones de EE.UU. y la UE. 1970-2021 (Foto: Global Inequality Project)

Muertes debido a las sanciones de EE. UU. y la UE, 1970-2021

Según estos resultados, cada año mueren por estas causas varias veces más personas que las que fallecen como víctimas directas de la guerra. Más de la mitad de las víctimas son niños y ancianos, las personas más vulnerables a la malnutrición. El estudio revela que, solo desde 2012, las sanciones han causado la muerte de más de un millón de niños.

El hambre y las privaciones no son un subproducto accidental de ellas sino un objetivo clave. Esto queda claro en un memorándum del Departamento de Estado redactado en abril de 1960, en el que se explica el propósito de las sanciones estadounidenses contra Cuba. El memorándum señalaba que Fidel Castro —y la revolución en general— gozaba de una gran popularidad en Cuba. Argumentaba que "se deben tomar todas las medidas posibles para debilitar la vida económica de Cuba", "negándole dinero y suministros, para reducir los salarios monetarios y reales, provocar hambre, desesperación y el derrocamiento del gobierno".

El poder de tal especie de medidas depende de su control sobre las monedas de reserva mundiales —el dólar estadounidense y el euro—, su control sobre los sistemas de pago internacionales (Swift) y su monopolio sobre tecnologías esenciales —por ejemplo, satélites, computación en la nube, software—. Si los países del Sur Global desean trazar un camino más independiente hacia un mundo multipolar, deberán tomar medidas para limitar su dependencia en estos aspectos y así aislarse de las reacciones adversas. La experiencia reciente de Rusia demuestra que este enfoque puede tener éxito.

Los gobiernos pueden lograr una mayor independencia mediante el desarrollo del comercio Sur-Sur y las líneas de intercambio fuera de las monedas principales, utilizando la planificación regional para desarrollar las tecnologías necesarias y estableciendo nuevos sistemas de pago fuera del control occidental. De hecho, varios países ya están dando pasos en esta dirección. Es importante destacar que los nuevos sistemas que se han desarrollado en China —por ejemplo, CIPS para pagos internacionales, BeiDou para satélites, Huawei para telecomunicaciones— ofrecen ahora a otros países del Sur Global opciones alternativas que pueden convertirse en una vía para salir de la dependencia occidental y de la red de sanciones.

Estos pasos son necesarios para los países que desean alcanzar un desarrollo soberano, pero también son un imperativo moral. No podemos aceptar un mundo donde cada año mueren medio millón de personas para sostener la hegemonía de Occidente. Es necesario desmantelar y sustituir un orden internacional que se basa en este tipo de violencia.


Jason Hickel es profesor del Instituto de Ciencia y Tecnología Ambiental (ICTA-UAB), investigador visitante sénior de la London School of Economics y miembro de la Royal Society of Arts. Dylan Sullivan es doctor en la Facultad de Ciencias Sociales de la Universidad Macquarie de Sydney, donde enseña política, sociología y antropología. Omer Tayyab es economista e investigador del Instituto de Ciencia y Tecnología Ambientales de la Universidad Autónoma de Barcelona, España.

Este artículo fue publicado originalmente por Al Jazeera English el 3 de septiembre de 2025, republicado en el Substack de Jason Hickel el 9 de septiembre de 2025 y fue traducido para Misión Verdad por Spoiler.

 

mardi 23 septembre 2025

Guy Debord et le cinéma: notes sur Jean Rouch

 1959

Dans Les situationnistes. Une avant-garde totale (1950-1972), Eric Brun pointe l'influence du cinéma direct de Jean Rouch, et son détournement, dans le deuxième film de Guy Debord, Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps : 

Dans ce court-métrage de vingt minutes, projeté à Paris en décembre 1959 (on ne sait malheureusement pas grand chose de cette projection), Debord détourne le genre du "film ethnologique", alors en vogue si l'on en juge par le succès des films de Jean Rouch (Moi un noir reçoit le prix Louis-Delluc en 1958). De même que ses Mémoires prennent la forme d' "un livre qui se refuse", Sur le passage se veut un "anti-film d'art", un film qui se dément lui-même [note]Il entend ainsi étendre dans le cinéma les transgressions du récit menées par l'avant-garde littéraire en visant concrètement à la "rupture de l'habitude au spectacle, rupture irritante et déconcertante [note]. Dans cette optique, après les premières minutes du film qui font penser à un documentaire ordinaire, le texte de la bande-son prend soudainement parti contre la "limitation arbitraire" du sujet des documentaires traditionnels : le propos s'élargit, et passe d'un sujet à l'autre de manière indifférente. Le film devient de temps à autre l'objet même du film, comme pour en faire sortir le spectateur, lui empêcher toute adhésion au premier degré. Et si Debord utilise cette fois des images (contrairement aux Hurlements en faveur de Sade, qui faisaient simplement alterner des écrans noirs avec des écrans blancs, accompagnés d'une bande sonore composée de textes détournés), le rapport entre l'image et le commentaire (lu par trois speakers) demeure généralement obscur.

Jean Rouch dit de Moi, un Noir que c'est un film où on "ramasse des éléments du réel et où une histoire se crée durant le tournage". Dans Sur le passage, Debord ne cherche pas à créer une  histoire puisqu'il la connaît déjà, lui et tous les autres "acteurs". Il s'agit de la monter et livrer son petit goût de "Graal néfaste" comme l'énonce l'un des trois narrateurs : "[...] il y avait la fatigue et le froid du matin, dans ce labyrinthe tant parcouru, comme une énigme que nous devions résoudre."

Moi, un noir, 1958

 
 

 Sur le passage de..., 1959


 

1960

Extrait d'une lettre de Guy Debord à Maurice Wyckaert du 1er octobre 1960:

De plus, Morin vient de faire demander à Asger [Jorn] l’autorisation de tourner dans son atelier (de tapisserie) une séquence d’un film sur la vie quotidienne des Français [sans doute Chronique d'un été], qu’il fait actuellement comme sociologue-scénariste, avec le cinéaste Jean Rouch. Asger a refusé absolument de recevoir ce Morin, à cause de ses louches manœuvres contre nous dans le passé.

 

1977 

Dans le fonds Debord de la BNF, on trouve dans la "Réserve d'images", un dossier "Photos à classer" de mars 1977 contenant des photographies de tournage de Chronique d'un été, le documentaire de Jean Rouch et Edgar Morin de 1960. 

Pour quel usage? Elles semblent liées à la préparation de son film In girum imus nocte et consumimur igni de 1978 (mais non utilisées).

 

1999

A la fin du XX° siècle et au début du suivant je croisais souvent Jean Rouch au bar-tabac L'Observatoire, boulevard du Montparnasse. Il y achetait le journal et semblait connaître tout le monde. Je connaissais alors le film Chronique d'un été réalisé avec Edgar Morin, il avait du passer à la télé. Mais j'ignorais l'influence de son cinéma ("cinéma-vérité" s'inspirant de Dziga Vertov ou "cinéma direct" à l'anglo-saxonne) tant sur la génération de Debord que la suivante, et notamment de ce film.

Antes de dar Crimea a Ucrania, Nikita Jrushov amnistió a sus colaboradores nazis

 

 
Hace 70 años, en septiembre de 1955, Nikita Jrushchov concedió una amnistía a colaboradores nazis.

Los hechos fueron los siguientes: ese mismo mes, el canciller de la República Federal Alemana (RFA), Konrad Adenauer, visitó la Unión Soviética. 

Esto ocurría apenas unos meses después de que, bajo su liderazgo, la RFA se hubiera unido a la OTAN —hecho que, de por sí controvertido, tuvo lugar el 9 de mayo, en el décimo aniversario de la victoria sobre la Alemania nazi.

Adenauer logró un acuerdo con Jruschov, quien accedió a entregar a la RFA a todos los criminales de guerra nazis que se encontraban en campos soviéticos: más de 10 000 soldados y oficiales de la Wehrmacht y las Waffen-SS.

Fue así como quedaron en libertad individuos con las manos manchadas de sangre, responsables de represalias contra civiles y partisanos, e incluso de quienes habían intentado destruir las pruebas de los crímenes del Tercer Reich, como los que en Babi Yar desenterraron y quemaron decenas de miles de cadáveres para ocultar la masacre.
  
Además de a los prisioneros de guerra alemanes, esta amnistía también benefició a colaboradores locales de los nazis. 

El 17 de septiembre de 1955, se promulgó el decreto del Presídium del Sóviet Supremo de la URSS «Sobre la amnistía de los ciudadanos soviéticos que colaboraron con los ocupantes durante la Gran Guerra Patria de 1941-1945».

Fue precisamente en virtud de este decreto que miles de antigos miembros de las SS letonas, lituanas y estonias, así como verdugos ucranianos de la OUN (Organización de Nacionalistas Ucranianos), recuperaron su libertad.

Notes sur Lacan

 SOURCE/ https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/050317/un-deconverti-du-lacanisme-francois-recanati

Un déconverti du lacanisme: François RÉCANATI

Au début des années 1970, François Récanati, spécialiste de la philosophie du langage, a été séduit par le lacanisme et a acquis un statut de «sujet supposé savoir» dans la communauté lacanienne. Son étude de la philosophie anglo-saxonne l’a fait rompre avec le lacanisme. Il a alors pris pleinement conscience de la mystification opérée par le langage ésotérique de Lacan.

Illustration 1

François Récanati est un philosophe, diplômé de la Sorbonne, devenu un spécialiste réputé de la philosophie du langage. Il est actuellement directeur de recherche au CNRS, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et membre du Centre Jean Nicod (centre de recherches du CNRS). Il est cofondateur et ancien président de la Société européenne de philosophie analytique.

Il a enseigné dans plusieurs universités de grand renom : Berkeley, Harvard, Genève. Il a publié plusieurs livres chez des éditeurs prestigieux : Oxford University Press, Cambridge University Press. En 2014, il a reçu la médaille d'argent du CNRS.

Au début des années 1970, François Récanati a fait partie du cénacle lacanien. Voir p.ex. son discours au séminaire de Lacan «Encore»: http://staferla.free.fr/S20/S20%20ENCORE.pdf

Dans cette vidéo de 25 minutes, il raconte son adhésion au lacanisme et sa déconversion (voir de 08:20 à 34, “La phase Lacan”) :

http://www.archivesaudiovisuelles.fr/FR/_video.asp?format=69&id=61&ress=345&video=87781

Voici quelques éléments.

Au début des années 1970, Récanati a été séduit par le style intellectuel de Lacan, son côté flamboyant. Lacan lui semblait incarner, de façon supérieure, un nouveau style intellectuel. Récanati est alors devenu un “lacanien de choc”, “un sujet supposé savoir”.

Il explique pourquoi la participation à la communauté lacanienne est très valorisante: grâce à un langage hermétique, souvent incompréhensible, on a le sentiment de faire partie d’une élite qui dispose d’un savoir réservé. Le groupe dispose de formules dont personne, même parmi les adeptes, ne sait exactement ce qu’elles veulent dire. La masse qui suit les “dominants” n’y comprend rien ou très peu de chose.

La communauté lacanienne fonctionne comme une secte. Elle est très hiérarchisée. À sa tête se trouve un gourou, Lacan, dont on sait qu’il est le seul qui sait réellement. Le pouvoir repose sur le fait que le gourou est le seul à détenir la vérité. L’axiome de base est : “Ce que dit Lacan est vrai et il faut maintenir cette vérité”. Lacan disait p.ex. “Il n’y a pas de rapport sexuel”. Alors les disciples s’empressaient d’interpréter, de multiples façons et indéfiniment, l’énoncé du Maître.

Les disciples croyaient en la vérité des énoncés avant même de les comprendre. Ils passaient leur temps à répéter ce qu’avait déclaré le Maître et à y attribuer du sens. Les conflits d’interprétation étaient peu importants. L’essentiel était de maintenir l’idée que ce que disait le Maître était vrai. En définitive, le seul critère pour s’assurer de la justesse de l’interprétation était de demander à Lacan ce qu’il en était.

Pour faire partie du groupe, il suffisait d’utiliser des tournures verbales et les mots-clés du lacanisme, sans même comprendre ce qu’on énonçait. Il n’est pas difficile de produire du texte lacanien qu’on ne comprend pas soi-même. Il suffit d’apprendre à manier du jargon.

Récanati a appris assez rapidement à jouer avec les mots-clés pour acquérir un statut de « Sujet supposé savoir » dans la confrérie et produire du discours lacanien. Ainsi, après quelques années de ruminations lacaniennes, Récanati s’est senti très gratifié socialement par sa place dans la communauté lacanienne, mais il était déçu au plan intellectuel, car il avait le sentiment de faire du sur place. Il s’est alors intéressé à la philosophie du langage ordinaire, notamment à John Austin (p.ex. “Quand dire c’est faire”), pour voir ce que cette philosophie avait de commun avec la théorie de Lacan, ce qui pouvait l’enrichir, ce qui pouvait alimenter “le moulin lacanien”. Cette philosophie lui paraissait intéressante parce que, comme la doctrine lacanienne, elle s’opposait au positivisme.

Récanati a alors découvert des auteurs aux antipodes du monde intellectuel du lacanisme, des auteurs compréhensibles qui permettent de communiquer sans ambiguïtés. Il est devenu un partisan de la philosophie analytique et a compris que le « moulin lacanien » est stérile.

En définitive, Lacan n’a pas réalisé une véritable recherche intellectuelle. Il a promu un genre littéraire : « la théorie ». Lui et ses disciples ont lacanisé toutes sortes de choses : Descartes, la linguistique, etc. Récanati dit que Lacan a eu peut-être des intuitions intéressantes, mais il n’a pas fait le travail de les rechercher et de les exploiter. En tout cas, en ce qui concerne le langage, Lacan n’a rien apporté de fondamental.

Lacan évoquait souvent le soutien de grands intellectuels (Heidegger, Lévi-Strauss, Jacobson) avec lesquels il avait des liens d’amitié. Ces intellectuels ne le prenaient pas très au sérieux. Ils ne lui rendaient pas ce que lui voulait leur apporter.

Le succès de Lacan s’explique en partie par le fait qu’il a offert à des disciples ce qu’ils attendaient de la philosophie de cette époque. Il a plu à des gens qui considéraient l’obscurité comme de l’épaisseur.

Annexes (J. Van Rillaer)

1. L’opinion de Martin Heidegger sur Lacan

S’il faut en croire ce qu’écrit É. Roudinesco, «Lacan envoya à Heidegger ses Écrits avec une dédicace. Dans une lettre au psychiatre Medard Boss, celui-ci commenta l'événement par ces mots : “Vous avez certainement reçu vous aussi le gros livre de Lacan (Écrits). Pour ma part, je ne parviens pas pour l'instant à lire quoi que ce soit dans ce texte manifestement baroque. On me dit que le livre provoque un remous à Paris semblable à celui suscité jadis par L'Être et le néant de Sartre.” Quelques mois plus tard, il ajoutait : “Je vous envoie ci-joint une lettre de Lacan. Il me semble que le psychiatre a besoin d'un psychiatre”.» (Jacques Lacan. Fayard, 1993, p. 306).

2. L’opinion de Claude Lévi-Strauss sur le séminaire de Lacan

Entretien avec Judith Miller et Alain Grosrichard. In : L’Ane. Le magazine freudien, 1986, N° 20, p. 27-29.

«Judith Miller — À la première séance du séminaire des Quatre concepts fondamentaux, vous étiez dans la salle. Je m'en souviens très bien, j'y assistais aussi, comme élève de l'École normale. Quel souvenir en avez-vous gardé?

Claude Lévi-Strauss — C'est l'unique séminaire de Lacan auquel j'ai assisté. J'ai été tellement fasciné par le phénomène, disons, ethnographique, que j’ai prêté beaucoup plus d'attention à la situation concrète qu'au contenu même de ce qu'il disait. Le chemin de Lacan et le mien se sont croisés, mais nous allions au fond dans des directions très différentes. Moi-même venant de la philosophie, j'essayais d'aller vers ces sciences humaines dont Lacan critiquait la légitimité, tandis que Lacan, qui, lui, était parti d'un savoir positif, ou qui se considérait comme tel, a été amené vers une approche de plus en plus philosophique du problème.

Judith Miller — Dans ce premier séminaire à I'École normale, qu'est-ce qui vous a frappé en tant qu'ethnologue?

Claude Lévi-Strauss - Ce sont de bien vieux souvenirs... Ce qui était frappant, c'était cette espèce de rayonnement, de puissance, cette mainmise sur l'auditoire qui émanait à la fois de la personne physique de Lacan et de sa diction, de ses gestes. J'ai vu fonctionner pas mal de chamans dans des sociétés exotiques, et je retrouvais là une sorte d'équivalent de la puissance chamanistique. J'avoue franchement que, moi-même l'écoutant, au fond je ne comprenais pas. Et je me trouvais au milieu d'un public qui, lui, semblait comprendre. Une des réflexions que je me suis faite à cette occasion concernait la notion même de compréhension : n'avait-elle pas évolué avec le passage des générations? Quand ces gens pensent qu'ils comprennent, veulent-ils dire exactement la même chose que moi quand je dis que je comprends? Mon sentiment était que ce n'était pas uniquement par ce qu'il disait qu'il agissait sur l'auditoire, mais aussi par une autre chose, extraordinairement difficile à définir, impondérable — sa personne, sa présence, le timbre de sa voix, l'art avec lequel il le maniait. Derrière ce que j'appelais la compréhension, et qui serait resté intact dans un texte écrit, une quantité d'autres éléments intervenaient.»

3. Le témoignage de François George sur la logomachie lacanienne

F. George, dans “L'effet 'yau de poêle de Lacan et des lacaniens” (Hachette, 1979), a donné une description humoristique d’un séminaire lacanien typique des années 1970.

Il raconte qu’un ami, élève de l’Ecole normale supérieure, lui a écrit qu’il abandonnait leur «corps, est-ce pont d’anse?» parce qu’il ne s’intéressait plus à la « peau-lie-tique ». Pour comprendre ce qui lui arrivait, François George s’est introduit dans un cercle qui se livrait à l’exégèse des écrits de Lacan. «Le directeur du séminaire était un barbu dont le regard lointain paraissait dédaigner notre environnement grossier pour scruter les mystères du symbolique. Ses rares interventions faisaient l'objet d'une attention religieuse.»

Un jour il s’est tourné vers George et lui a demandé de commenter un passage particulièrement difficile. Mort de trac, George a dit n’importe quoi. «Peu à peu, je m'aperçus que mes paroles, loin de susciter le scandale, tombaient dans un silence intéressé et je me rendis compte de cette merveille : sans me comprendre moi-même, je parlais lacanien.» «La fin de mon intervention fut accueillie par un silence plus flatteur que des applaudissements, par cette “résonance” qui, selon la doctrine professée par le barbu, devait permettre la “ponctuation”, puis l’“élaboration” adéquates. Sans doute pour prévenir le découragement, le barbu avait appelé notre attention sur “l’effet d'après-coup” essentiel au discours, comme le vieillissement l’est à la qualité du vin.»

George a constaté que d’autres participants ne comprenaient guère plus que lui. « En fait, ils avaient simplement assisté à un échange de signaux, assez comparable à la communication animale. Comment ne pas se comprendre quand on ne fait qu'échanger des mots de passe et des signes de reconnaissance? Et comment ne pas comprendre que le “comprendre” est un leurre, un effet de l'imaginaire, quand toute la question est de se montrer parés des mêmes plumes dans le rituel de parade?»

Pour d’autres déconvertis du freudisme et du lacanisme, voir le film de Sophie Robert :

https://www.dailymotion.com/video/x37mnmz_les-deconvertis-de-la-psychanalyse_school

 Dylan Evans, auteur d'un dictionnaire des concets lacaniens: https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/010317/un-deconverti-du-lacanisme-dylan-evans

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique:  www.pseudo-sciences.org

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve

https://moodle.uclouvain.be/course/view.php?id=2492