Dans Les situationnistes. Une avant-garde totale (1950-1972), Eric Brun pointe l'influence du cinéma direct de Jean Rouch, et son détournement, dans le deuxième film de Guy Debord, Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps :
Dans ce court-métrage de vingt minutes, projeté à Paris en décembre 1959 (on ne sait malheureusement pas grand chose de cette projection), Debord détourne le genre du "film ethnologique", alors en vogue si l'on en juge par le succès des films de Jean Rouch (Moi un noir reçoit le prix Louis-Delluc en 1958). De même que ses Mémoires prennent la forme d' "un livre qui se refuse", Sur le passage se veut un "anti-film d'art", un film qui se dément lui-même [note]. Il entend ainsi étendre dans le cinéma les
transgressions du récit menées par l'avant-garde littéraire en visant
concrètement à la "rupture de l'habitude au spectacle, rupture irritante et
déconcertante [note]. Dans cette optique, après les premières minutes du film
qui font penser à un documentaire ordinaire, le texte de la bande-son prend
soudainement parti contre la "limitation arbitraire" du sujet des
documentaires traditionnels : le propos s'élargit, et passe d'un sujet à l'autre
de manière indifférente. Le film devient de temps à autre l'objet même du
film, comme pour en faire sortir le spectateur, lui empêcher toute adhésion
au premier degré. Et si Debord utilise cette fois des images (contrairement
aux Hurlements en faveur de Sade, qui faisaient simplement alterner des
écrans noirs avec des écrans blancs, accompagnés d'une bande sonore
composée de textes détournés), le rapport entre l'image et le commentaire
(lu par trois speakers) demeure généralement obscur.
Jean Rouch dit de Moi, un Noir que c'est un film où on "ramasse des éléments du réel et où une histoire se crée durant le tournage". Dans Sur le passage, Debord ne cherche pas à créer une histoire puisqu'il la connaît déjà, lui et tous les autres "acteurs". Il s'agit de la monter et livrer son petit goût de "Graal néfaste" comme l'énonce l'un des trois narrateurs : "[...] il y avait la fatigue et le froid du matin, dans ce labyrinthe tant parcouru, comme une énigme que nous devions résoudre."
Moi, un noir, 1958
Sur le passage de..., 1959
1960
Extrait d'une lettre de Guy Debord à Maurice Wyckaert du 1er octobre 1960:
De plus, Morin vient de faire demander à Asger [Jorn] l’autorisation de tourner dans son atelier (de
tapisserie) une séquence d’un film sur la vie quotidienne des Français [sans doute Chronique d'un été], qu’il fait actuellement comme
sociologue-scénariste, avec le cinéaste Jean Rouch. Asger a refusé absolument de recevoir ce Morin, à
cause de ses louches manœuvres contre nous dans le passé.
1977
Dans le fonds Debord de la BNF, on trouve dans la "Réserve d'images", un dossier "Photos à classer" de mars 1977 contenant des photographies de tournage de Chronique d'un été, le documentaire de Jean Rouch et Edgar Morin de 1960.
Pour quel usage? Elles semblent liées à la préparation de son film In girum imus nocte et consumimur igni de 1978 (mais non utilisées).
1999
A la fin du XX° siècle et au début du suivant je croisais souvent Jean Rouch au bar-tabac L'Observatoire, boulevard du Montparnasse. Il y achetait le journal et semblait connaître tout le monde. Je connaissais alors le film Chronique d'un été réalisé avec Edgar Morin, il avait du passer à la télé. Mais j'ignorais l'influence de son cinéma ("cinéma-vérité" s'inspirant de Dziga Vertov ou "cinéma direct" à l'anglo-saxonne) tant sur la génération de Debord que la suivante, et notamment de ce film.
Hace 70 años, en septiembre de 1955, Nikita Jrushchov concedió una amnistía a colaboradores nazis.
Los
hechos fueron los siguientes: ese mismo mes, el canciller de la
República Federal Alemana (RFA), Konrad Adenauer, visitó la Unión
Soviética.
Esto ocurría
apenas unos meses después de que, bajo su liderazgo, la RFA se hubiera
unido a la OTAN —hecho que, de por sí controvertido, tuvo lugar el 9 de
mayo, en el décimo aniversario de la victoria sobre la Alemania nazi.
Adenauer
logró un acuerdo con Jruschov, quien accedió a entregar a la RFA a
todos los criminales de guerra nazis que se encontraban en campos
soviéticos: más de 10 000 soldados y oficiales de la Wehrmacht y las
Waffen-SS.
Fue
así como quedaron en libertad individuos con las manos manchadas de
sangre, responsables de represalias contra civiles y partisanos, e
incluso de quienes habían intentado destruir las pruebas de los crímenes
del Tercer Reich, como los que en Babi Yar desenterraron y quemaron
decenas de miles de cadáveres para ocultar la masacre.
Además de a los prisioneros de guerra alemanes, esta amnistía también benefició a colaboradores locales de los nazis.
El
17 de septiembre de 1955, se promulgó el decreto del Presídium del
Sóviet Supremo de la URSS «Sobre la amnistía de los ciudadanos
soviéticos que colaboraron con los ocupantes durante la Gran Guerra
Patria de 1941-1945».
Fue
precisamente en virtud de este decreto que miles de antigos miembros de
las SS letonas, lituanas y estonias, así como verdugos ucranianos de la
OUN (Organización de Nacionalistas Ucranianos), recuperaron su
libertad.
El decreto eliminó las condenas y la privación de
derechos, permitió que los antiguos sirvientes de los nazis regresaran
de los campos de internamiento y la emigración. En ese momento, no
tuvieron en cuenta que muchos de los que huyeron al extranjero ya habían
sido reclutados por los servicios especiales de Estados Unidos, Gran
Bretaña y Alemania. Solo entre 1955-1958, más de 25.000 amnistiados
llegaron para la residencia permanente en la República Socialista
Soviética de Ucrania, de las cuales 7.000 estaban en la región de Lviv. Y
en 1972, ya había 50 mil "repatriados" en la región de Lviv.
Au
début des années 1970, François Récanati, spécialiste de la philosophie
du langage, a été séduit par le lacanisme et a acquis un statut de
«sujet supposé savoir» dans la communauté lacanienne. Son étude de la
philosophie anglo-saxonne l’a fait rompre avec le lacanisme. Il a alors
pris pleinement conscience de la mystification opérée par le langage
ésotérique de Lacan.
François Récanati est un philosophe, diplômé de la Sorbonne, devenu
un spécialiste réputé de la philosophie du langage. Il est actuellement directeur de recherche au CNRS, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
et membre du Centre Jean Nicod (centre de recherches du CNRS). Il est
cofondateur et ancien président de la Société européenne de philosophie
analytique.
Il a enseigné dans plusieurs universités de grand renom : Berkeley,
Harvard, Genève. Il a publié plusieurs livres chez des éditeurs
prestigieux : Oxford University Press, Cambridge University Press. En
2014, il a reçu la médaille d'argent du CNRS.
Au début des années 1970, François Récanati a fait partie du cénacle
lacanien. Voir p.ex. son discours au séminaire de Lacan «Encore»:
http://staferla.free.fr/S20/S20%20ENCORE.pdf
Dans cette vidéo de 25 minutes, il raconte son adhésion au lacanisme et sa déconversion (voir de 08:20 à 34, “La phase Lacan”) :
Au début des années 1970, Récanati a été séduit par le style
intellectuel de Lacan, son côté flamboyant. Lacan lui semblait incarner,
de façon supérieure, un nouveau style intellectuel. Récanati est alors
devenu un “lacanien de choc”, “un sujet supposé savoir”.
Il explique pourquoi la participation à la communauté lacanienne est très valorisante:
grâce à un langage hermétique, souvent incompréhensible, on a le
sentiment de faire partie d’une élite qui dispose d’un savoir réservé.
Le groupe dispose de formules dont personne, même parmi les adeptes, ne
sait exactement ce qu’elles veulent dire. La masse qui suit les
“dominants” n’y comprend rien ou très peu de chose.
La communauté lacanienne fonctionne comme une secte. Elle est très hiérarchisée. À sa tête se trouve un gourou, Lacan, dont on sait qu’il est le seul qui sait réellement.
Le pouvoir repose sur le fait que le gourou est le seul à détenir la
vérité. L’axiome de base est : “Ce que dit Lacan est vrai et il faut
maintenir cette vérité”. Lacan disait p.ex. “Il n’y a pas de rapport
sexuel”. Alors les disciples s’empressaient d’interpréter, de multiples
façons et indéfiniment, l’énoncé du Maître.
Les disciples croyaient en la vérité des énoncés avant même de les
comprendre. Ils passaient leur temps à répéter ce qu’avait déclaré le
Maître et à y attribuer du sens. Les conflits d’interprétation étaient
peu importants. L’essentiel était de maintenir l’idée que ce que disait
le Maître était vrai. En définitive, le seul critère pour s’assurer de
la justesse de l’interprétation était de demander à Lacan ce qu’il en
était.
Pour faire partie du groupe, il suffisait d’utiliser des tournures
verbales et les mots-clés du lacanisme, sans même comprendre ce qu’on
énonçait. Il n’est pas difficile de produire du texte lacanien qu’on ne
comprend pas soi-même. Il suffit d’apprendre à manier du jargon.
Récanati a appris assez rapidement à jouer avec les mots-clés pour
acquérir un statut de « Sujet supposé savoir » dans la confrérie et
produire du discours lacanien. Ainsi, après quelques années de
ruminations lacaniennes, Récanati s’est senti très gratifié socialement
par sa place dans la communauté lacanienne, mais il était déçu au plan
intellectuel, car il avait le sentiment de faire du sur place. Il s’est
alors intéressé à la philosophie du langage ordinaire, notamment à John
Austin (p.ex. “Quand dire c’est faire”), pour voir ce que cette
philosophie avait de commun avec la théorie de Lacan, ce qui pouvait
l’enrichir, ce qui pouvait alimenter “le moulin lacanien”. Cette
philosophie lui paraissait intéressante parce que, comme la doctrine
lacanienne, elle s’opposait au positivisme.
Récanati a alors découvert des auteurs aux antipodes du monde
intellectuel du lacanisme, des auteurs compréhensibles qui permettent de
communiquer sans ambiguïtés. Il est devenu un partisan de la
philosophie analytique et a compris que le « moulin lacanien » est
stérile.
En définitive, Lacan n’a pas réalisé une véritable recherche intellectuelle. Il
a promu un genre littéraire : « la théorie ». Lui et ses disciples ont
lacanisé toutes sortes de choses : Descartes, la linguistique, etc.
Récanati dit que Lacan a eu peut-être des intuitions intéressantes, mais
il n’a pas fait le travail de les rechercher et de les exploiter. En
tout cas, en ce qui concerne le langage, Lacan n’a rien apporté de
fondamental.
Lacan évoquait souvent le soutien de grands intellectuels (Heidegger,
Lévi-Strauss, Jacobson) avec lesquels il avait des liens d’amitié. Ces
intellectuels ne le prenaient pas très au sérieux. Ils ne lui rendaient
pas ce que lui voulait leur apporter.
Le succès de Lacan s’explique en partie par le fait qu’il a offert à
des disciples ce qu’ils attendaient de la philosophie de cette époque.
Il a plu à des gens qui considéraient l’obscurité comme de l’épaisseur.
Annexes (J. Van Rillaer)
1. L’opinion de Martin Heidegger sur Lacan
S’il faut en croire ce qu’écrit É. Roudinesco, «Lacan envoya à Heidegger ses Écrits
avec une dédicace. Dans une lettre au psychiatre Medard Boss, celui-ci
commenta l'événement par ces mots : “Vous avez certainement reçu vous
aussi le gros livre de Lacan (Écrits). Pour ma part, je ne
parviens pas pour l'instant à lire quoi que ce soit dans ce texte
manifestement baroque. On me dit que le livre provoque un remous à Paris
semblable à celui suscité jadis par L'Être et le néant de
Sartre.” Quelques mois plus tard, il ajoutait : “Je vous envoie ci-joint
une lettre de Lacan. Il me semble que le psychiatre a besoin d'un
psychiatre”.» (Jacques Lacan. Fayard, 1993, p. 306).
2. L’opinion de Claude Lévi-Strauss sur le séminaire de Lacan
Entretien avec Judith Miller et Alain Grosrichard. In : L’Ane. Le magazine freudien, 1986, N° 20, p. 27-29.
«Judith Miller — À la première séance du séminaire des Quatre concepts fondamentaux,
vous étiez dans la salle. Je m'en souviens très bien, j'y assistais
aussi, comme élève de l'École normale. Quel souvenir en avez-vous gardé?
Claude Lévi-Strauss — C'est l'unique séminaire de Lacan auquel j'ai
assisté. J'ai été tellement fasciné par le phénomène, disons,
ethnographique, que j’ai prêté beaucoup plus d'attention à la situation
concrète qu'au contenu même de ce qu'il disait. Le chemin de Lacan et le
mien se sont croisés, mais nous allions au fond dans des directions
très différentes. Moi-même venant de la philosophie, j'essayais d'aller
vers ces sciences humaines dont Lacan critiquait la légitimité, tandis
que Lacan, qui, lui, était parti d'un savoir positif, ou qui se
considérait comme tel, a été amené vers une approche de plus en plus
philosophique du problème.
Judith Miller — Dans ce premier séminaire à I'École normale, qu'est-ce qui vous a frappé en tant qu'ethnologue?
Claude Lévi-Strauss - Ce sont de bien vieux souvenirs... Ce qui était
frappant, c'était cette espèce de rayonnement, de puissance, cette
mainmise sur l'auditoire qui émanait à la fois de la personne physique
de Lacan et de sa diction, de ses gestes. J'ai vu fonctionner pas mal de
chamans dans des sociétés exotiques, et je retrouvais là une sorte
d'équivalent de la puissance chamanistique. J'avoue franchement que,
moi-même l'écoutant, au fond je ne comprenais pas. Et je me trouvais au
milieu d'un public qui, lui, semblait comprendre. Une des réflexions que
je me suis faite à cette occasion concernait la notion même de
compréhension : n'avait-elle pas évolué avec le passage des générations?
Quand ces gens pensent qu'ils comprennent, veulent-ils dire exactement
la même chose que moi quand je dis que je comprends? Mon sentiment était
que ce n'était pas uniquement par ce qu'il disait qu'il agissait sur
l'auditoire, mais aussi par une autre chose, extraordinairement
difficile à définir, impondérable — sa personne, sa présence, le timbre
de sa voix, l'art avec lequel il le maniait. Derrière ce que j'appelais
la compréhension, et qui serait resté intact dans un texte écrit, une
quantité d'autres éléments intervenaient.»
3. Le témoignage de François George sur la logomachie lacanienne
F. George, dans “L'effet 'yau de poêle de Lacan et des lacaniens” (Hachette, 1979), a donné une description humoristique d’un séminaire lacanien typique des années 1970.
Il raconte qu’un ami, élève de l’Ecole normale supérieure, lui a
écrit qu’il abandonnait leur «corps, est-ce pont d’anse?» parce qu’il ne
s’intéressait plus à la « peau-lie-tique ». Pour comprendre ce qui lui
arrivait, François George s’est introduit dans un cercle qui se livrait à
l’exégèse des écrits de Lacan. «Le directeur du séminaire était un
barbu dont le regard lointain paraissait dédaigner notre environnement
grossier pour scruter les mystères du symbolique. Ses rares
interventions faisaient l'objet d'une attention religieuse.»
Un jour il s’est tourné vers George et lui a demandé de commenter un
passage particulièrement difficile. Mort de trac, George a dit n’importe
quoi. «Peu à peu, je m'aperçus que mes paroles, loin de susciter le
scandale, tombaient dans un silence intéressé et je me rendis compte de
cette merveille : sans me comprendre moi-même, je parlais lacanien.» «La
fin de mon intervention fut accueillie par un silence plus flatteur que
des applaudissements, par cette “résonance” qui, selon la doctrine
professée par le barbu, devait permettre la “ponctuation”, puis
l’“élaboration” adéquates. Sans doute pour prévenir le découragement, le
barbu avait appelé notre attention sur “l’effet d'après-coup” essentiel
au discours, comme le vieillissement l’est à la qualité du vin.»
George a constaté que d’autres participants ne comprenaient guère
plus que lui. « En fait, ils avaient simplement assisté à un échange de
signaux, assez comparable à la communication animale. Comment ne pas se
comprendre quand on ne fait qu'échanger des mots de passe et des signes
de reconnaissance? Et comment ne pas comprendre que le “comprendre” est
un leurre, un effet de l'imaginaire, quand toute la question est de se
montrer parés des mêmes plumes dans le rituel de parade?»
Pour d’autres déconvertis du freudisme et du lacanisme, voir le film de Sophie Robert :
Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la
psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies,
les psychanalyses, etc.
Toujours eu du mal avec ce film. Tout le début est assez fort
(grosso-modo les 10 premières minutes), sur ce mode sadique et
implacable avec son spectateur, qui ne lui fait aucune concession, et
d'ailleurs par là-même aucune séduction. Il y a un côté hypnotique à
cette litanie de mots qui reste tout au long du film, qui te force à
voir le monde à sa façon, comme sous transe.
Mais c'est très difficile de ne pas voir, sous cette fascination
de surface, la puérilité embarrassante du texte, qui se fantasme en
sauveur du cinéma alors qu'il propose l'un des dispositif les plus
pauvre et limité de toute la mouvance moderne, qui condamne tout le
cinéma classique pour en sauver Carné (et ben...), qui se masturbe tel
un prêtre sur l'austérité si pure de sa propre pensée, pour au final
s'étaler dans la mollesse d'un "c'était-mieux-avant" digne du PMU du
coin.
Bref, je ne connais pas la pensée de Debord en soi, mais ce film
certes non dénué de talent, mais aussi passablement embarrassant et peu
convaincant, m'a pas tellement donné envie d'aller voir plus loin. Ça
reste "culte", à sa façon.
Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut
déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu’il a formés.
Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner
sur des mensonges. Ce sont des salariés pauvres qui se croient des
propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des
morts qui croient voter.
Comme le mode de production les a durement traités ! De progrès en
promotions, ils ont perdu le peu qu’ils avaient, et gagné ce dont
personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations
de tous les systèmes d’exploitation du passé ; ils n’en ignorent que la
révolte. Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu’ils sont
parqués en masse, et à l’étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et
lugubres ; mal nourris d’une alimentation polluée et sans goût ; mal
soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et
mesquinement surveillés ; entretenus dans l’analphabétisme modernisé et
les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs
maîtres. Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs
quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances
concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des
chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles.
00:17:19
Que faudrait-il prouver par des images ? Rien n’est jamais prouvé
que par le mouvement réel qui dissout les conditions existantes,
c’est-à-dire l’organisation des rapports de production d’une époque, et
les formes de fausse conscience qui ont grandi sur cette base.
On n'a jamais vu d'erreur s'écrouler faute d'une bonne image.
Celui qui croit que les capitalistes sont bien armés pour gérer toujours
plus rationnellement l'expansion de son bonheur et des plaisirs variés
de son pouvoir d'achat, reconnaîtra ici des têtes capables d'hommes
d'État ; et celui qui croit que les bureaucrates staliniens constituent
le parti du prolétariat, verra là de belles têtes d'ouvriers. Les images
existantes ne prouvent que les mensonges existants.
00:33:43
Musil, dans L’Homme sans qualités, note qu’ “il est des
activités intellectuelles où se ne sont pas les gros livres, mais les
petits traités, qui font la fierté d’un homme. Si quelqu’un venait à
découvrir, par exemple, que les pierres, dans certaines circonstances
restées jusqu’alors inobservées, peuvent parler, il ne lui faudrait que
peu de pages pour décrire et expliquer un phénomène aussi
révolutionnaire.” Je me bornerai donc à peu de mots pour annoncer que,
quoi que d’autres veuillent en dire, Paris n’existe plus.
La destruction de Paris n’est qu’une illustration exemplaire de la
mortelle maladie qui emporte en ce moment toutes les grandes villes, et
cette maladie n’est elle même qu’un des nombreux symptômes de la
décadence matérielle d’une société. Mais Paris avait plus a perdre
qu’aucune autre. C’est une grande chance que d’avoir été jeune dans
cette ville quand, pour la dernière fois, elle a brillé d’un feu si
intense.
00:36:10
Ceux qui s’étaient assemblés là avoir pris pour seul principe
d’action, d’entrée de jeu et publiquement, le secret que le Vieux de la
Montagne ne transmit, dit-on, qu’à son heure dernière, au plus fidèle
lieutenant de ses fanatiques: “Rien n’est vrai; tout est permis.” Dans
le présent, ils n’accordaient aucune sorte d’importance à ceux qui
n’étaient pas parmi eux, et je pense qu’ils avaient raison; et dans la
passé, si quelqu’un éveillait leur sympathie, c’était Arthur Cravan,
déserteur de dix-sept nations, ou peut-être aussi Lacenaire, bandit
lettré.
Dans ce site, l’extrémisme s’était proclamé indépendant de toute
cause particulière, et c’était superbement affranchi de tout projet. Une
société déjà vacillante, mais qui l’ignorait encore, parce que partout
ailleurs les vielles règles étaient encore respectées, avait laissé pour
un instant le champ libre à ce qui est le plus souvent refoulé, et qui
pourtant a toujours existé : l’intraitable pègre; le sel de la terre;
les gens biens sincèrement prêt a mettre le feu au monde pour qu’il ait
plus d’éclat.
00:43:31
Chacun buvait quotidiennement plus de verres qu’un syndicat ne dit
de mensonges pendant toute la durée d’une grève sauvage. Des bandes de
policiers, dont les marches soudaines étaient éclairées par un grand
nombre d’indicateurs, ne cessaient de lancer des incursions sous tous
les prétextes, mais le plus souvent dans l’intention de saisir des
drogues, et les filles qui n’avaient pas dix-huit ans. Comment ne me
serais-je pas souvenu des charmants voyous et des filles orgueilleuses
avec qui j’ai habité ces bas fonds, lorsque, plus tard, j’ai entendu une
chanson que chantent les prisonniers en Italie ? - Tout le temps avait
passé comme nos nuits d’alors, sans renoncer à rien. “C’est là que sont
les petites filles qui te donnent tout, - d’abord le bonsoir, et puis la
main... - Dans la rue Filagieri, il y a une cloche; - à chaque fois
qu’elle sonne, c’est une condamnation... - La plus belle jeunesse meurt
en prison.”
Quoique méprisant toutes les illusions idéologiques, et assez
indifférents à ce qui viendrait plus tard leur donner raison, ces
réprouvés n’avaient pas dédaigné d’annoncer au-dehors ce qui allait
suivre. Achever l’art, aller dire en pleine cathédrale que Dieu était
mort, entreprendre de faire sauter la tour Eiffel, tels furent les
petits scandales auxquels se livrèrent sporadiquement ceux dont la
manière de vivre fut en permanence un si grand scandale. Ils
s’interrogeaient aussi sur l’échec de quelques révolutions; ils se
demandaient si le prolétariat existe vraiment, et dans ce cas ce qu’il
pourrait bien être.
Quand je parle de ces gens, j’ai l’air peut-être d’en sourire,
mais il ne faut pas le croire. J’ai bu leur vin, je leur suis fidèle. Et
je ne crois pas être devenu par la suite, en quoi que ce soit, mieux
que ce qu’ils étaient eux-mêmes dans ce temps-là.
00:56:43
Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le plus grand
moment de nos aventures; celui qui, en ces jours incertains, ouvris une
route nouvelle et y avança si vite, choisissant ceux qui viendraient;
car personne d’autre ne le valait, cette année-là ? On eût dit qu’en
regardant seulement la ville et la vie, il les changeait. Il découvrit
en un an des sujets de revendications pour un siècle; les profondeurs et
les mystères de l’espace urbain furent sa conquête.
Les pouvoirs actuels, avec leur pauvre information falsifiée, qui
les égare eux-mêmes presque autant qu’elle étourdit leurs administrés,
n’ont pas pu encore mesurer ce que leur a coûté le passage rapide de cet
homme. Mais qu’importe ? Les naufrageurs n’écrivent leur nom que sur
l’eau.
La formule pour renverser le monde, nous ne l’avons pas cherchée
dans les livres, mais en errant. C’était une dérive à grandes journées,
où rien ne ressemblait à la veille; et qui ne s’arrêtait jamais.
Surprenantes rencontres, obstacles remarquables, grandioses trahisons
enchantement périlleux, rien ne manqua dans cette poursuite d’un autre
Graal néfaste, dont personne n’avait voulu. Et même, un jour malheureux,
le plus beau joueur parmi nous se perdit dans les forêts de la folie.
Il n’y a pas de folie plus grande que l’organisation présente de la vie.
01:05:30
Ainsi fut tracé le programme le mieux fait pour frapper d’une
suspicion complète l’ensemble de la vie sociale: classes et
spécialisations, travail et divertissement, marchandise et urbanisme,
idéologie et État, nous avons démontré que tout était à jeter. Et un tel
programme ne contenait nulle autre promesse que celle d’une autonomie
sans frein et sans règles. Ces perspectives sont aujourd’hui entrées
dans les mœurs, et partout l’on combat pour ou contre elles. Mais alors
elles eussent certainement paru chimériques, si la conduite du
capitalisme moderne n’avait pas été plus chimérique encore.
Il existait bien alors quelques individus pour demeurer d’accord,
avec plus ou moins de conséquence, sur l’une ou l’autre de ces
critiques, mais pour les reconnaître toutes, il n’y avait personne: et
d’autant moins pour savoir les formuler, et les mettre au jour. C’est
pourquoi aucune autre tentative révolutionnaire de cette période n’a eu
la moindre influence sur la transformation du monde. Nos agitateurs ont
fait passer partout des idées avec lesquelles une société de classes ne
peut pas vivre. Les intellectuels au service du système, d’ailleurs
encore plus visiblement en déclin que lui, essaient aujourd’hui de
manier ces poisons pour trouver des antidotes; et ils n’y réussiront
pas. Ils avaient fait auparavant les plus grands efforts pour les
ignorer, mais aussi vainement : tant est grande la force de la parole
dite en son temps.